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Vrai malaise et fausse pudeur

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Ma mère a porté un foulard pendant le plus clair de son existence. Enserrant étroitement la tête, noué sous le menton : une tenue qui n’avait rien à envier au hidjab moderne. Elle le mettait dès qu’elle sortait pour plus de temps qu’il n’en fallait pour aller à la boîte aux lettres. Mais au début des années 2000, avec la popularisation de ce qu’on nommait alors les « foulards islamiques », elle a fini par y renoncer. Elle devait faire face à trop de confusions.

Ma mère était catholique. Née dans la petite bourgeoisie de province, au milieu des années 40, elle avait grandi dans un climat formaliste, pétri de respectabilité – et de la peur du qu’en-dira-t-on. Une jeune fille bien ne sort pas « en cheveux » !

Elle ne m’a pas transmis un modèle très sain de rapport au corps, et c’est une litote. Ma mère ne portait pas de maquillage. Elle ne portait pas de pantalon ni de jupe courte. Elle ne s’est jamais fait teindre les cheveux, qu’elle portait d’ailleurs en chignon sévère, tout bardé d’épingles. Oh, ce n’est pas qu’elle fut une personne triste, sans fantaisie, au contraire… Elle avait un robuste sens de l’humour, un rire contagieux, et était toujours prête à s’intéresser à l’univers des enfants. Elle débordait de vie. Mais il y avait en elle quelque chose qui refusait férocement la légèreté quand elle pouvait avoir partie liée avec la féminité.

C’est une influence avec laquelle nous devons encore vivre, mes sœurs et moi, bien que nous soyons adultes et indépendantes. Et bien que ma mère, depuis six ans déjà, ne soit plus de ce monde.

Si j’examine les messages qu’elle nous envoyait, par l’exemple ou la parole, j’en retire ceci : être une femme n’était pas une chose qui se construirait peu à peu, non, c’est une réalité biologique et une loi de la nature. Presque une malédiction. On devenait femme au premier jour des règles, point. Le reste de l’adolescence était fait pour mûrir en vue du mariage et de la maternité, pas tant pour former sa personnalité. (C’est un domaine où ce que ma mère disait et la façon dont elle se comportait étaient en totale discordance. « On se marie si on veut, on a des enfants si on veut », disait-elle. Et elle approuvait la pilule et la loi Veil. Mais quand, à vingt-cinq ans, je ne donnais toujours pas signe de vouloir un jour me caser, ou de la faire grand-mère, elle ne m’a pas demandé si c’était pour moi un objectif dans la vie – elle m’a suggéré de passer par une agence matrimoniale. Bref, elle tenait pour acquis que c’était le comment qui me posait problème, pas le pourquoi.)

Être femme devait être difficile, de surcroît, car on devait y être entraînée dès le plus jeune âge. Et je ne parle pas de rose et de bleu : là-dessus, ma mère n’avait pas de goût pour les clichés de la mode. C’est bien un cas où elle rejoindrait les féministes modernes, mais pour d’autres raisons – le rejet des vêtements faits pour l’ostentation, pour participer au jeu de l’apprêt et de l’élégance !

Ma mère haïssait les magazines féminins, l’industrie de la mode, la publicité, etc. Mais dans le même élan, elle nous a fait porter des jupes, à mes sœurs et moi, « pour être des filles ». Je lui avais posé la question, à un moment – je devais avoir douze ou treize ans – et c’est là ce qu’elle m’avait répondu. Sans vêtements idoines, une fille… tourne mal ? N’est plus une fille ? Ne se respecte pas ? Je ne sais pas vraiment ce qu’était le fond de sa pensée. Toujours est-il que je n’ai jamais eu de pantalon, et encore moins de short, avant l’âge de 18 ans. L’âge où j’ai osé réclamer – et obtenir – de choisir mes vêtements.

J’étais l’aînée. Pour mes sœurs, une fois cette barrière sautée, les choses évoluèrent plus vite. Elles réussirent à imposer leur liberté de porter du maquillage. Était-ce les années 50 ? Non. Les années 80.

Alors, ne parlons pas de porter un bikini ! Ce n’est pas que mes parents l’auraient interdit, c’est plutôt que ma mère avait rejeté d’avance au rang de l’impensable tout autre maillot de bain qu’un une-pièce très sobre. Et s’en faisait une gloire : elle, au moins, ne jouait pas les aguicheuses sur la plage, elle portait un maillot pour nager, pas pour faire valoir son corps !

J’ai mis longtemps avant de réaliser qu’on n’était pas obligé de dédaigner son corps.

Il doit y avoir bien des familles, et dans bien des religions, pour nourrir ainsi leur filles au grain amer de la haine de soi. Mais ne nous leurrons pas sur une chose : les attitudes avec lesquelles on part conditionnent le résultat. Si ma famille n’avait pas été attachée aux moeurs du catholicisme traditionnel autant qu’à la foi, aurions-nous subi ce formatage insidieux ? C’est peu probable.

Les mouvement socialement conservateurs se réfèrent souvent à la pudeur, cette pudeur des femmes qu’il faut protéger par des remparts de tissu. C’est très pervers. Ils s’emparent d’un sentiment personnel, individuel, et l’érigent en valeur sociale. C’est ainsi qu’on fabrique ce qu’on prétend représenter, et que les sentiments attendus viennent aux filles, sous l’apparence du naturel et de la spontanéité.

Pour être libre, encore faut-il avoir appris à penser sa liberté.

Par leur propre bouche : le sifflet des fachos et le mégaphone djihadiste

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Connaissez-vous le sifflet à chien ? Non, pas l’objet avec lequel un dresseur donne des signaux ultrasonores que nos amis à quatre pattes peuvent entendrent, mais pas nous. Il y a un autre type de sifflet : traduction de l’anglais dogwhistle, c’est un terme qui désigne une certaine forme de communication politique consistant à faire passer en douce, via des termes codés ou l’usage de certaines plaisanteries, un message destiné uniquement à une partie des électeurs – généralement une frange extrémiste. Ce message est censé passer au-dessus de la tête de la majorité raisonnable, tenue par ces mêmes extrémistes pour « naïve » ou mal informée.

C’est bien ainsi que cela marche, pour un temps. Car il n’est pas besoin d’être grand clerc pour remarquer l’usage de termes comme « réinformation », code pour « discours raciste, xénophobe, antisémite et/ou conspirationniste ». Ou pour noter que ceux qui s’auto-proclament « patriotes » émargent à l’extrême-droite. C’est parfois plus subtil. Ainsi aux États-Unis, des termes tels que « tough on crime » (littéralement : dur avec le crime) ont acquis une connotation raciste, tant l’insistance des politiciens racistes à parler de crime et à véhiculer le cliché du Noir ou du Latino voleur, violeur, drogué, bref irrécupérable, est prégnante. La clef est l’association – l’association systématique d’un champ sémantique « présentable » (sécurité, patriotisme, etc.) avec un autre que même certains de ceux qui votent pour les extrémistes n’osent pas s’avouer tout haut. Quand le public visé est bien rodé aux sifflets sémantiques, on peut se contenter de reprendre des éléments du discours opposé sur un ton ironique. Ainsi d’un éditorialiste réactionnaire daubant sur le vivre-ensemble : le simple fait de l’évoquer dans ce contexte est fait pour inciter les sympathisants à rejeter toute idée de modus vivendi.

(Par parenthèse : ce n’est pas que la préoccupation pour la sécurité ou la nation soit toujours signe de racisme ou d’autoritarisme. Au contraire, il y a chez ces groupes une ignominie bien particulière dans le fait de détourner à leur profit des thèmes qui devraient être la préoccupation de tous. Et ceux qui croient combattre l’extrême-droite en évitant simplement les thèmes qu’elle prétend porter se mettent le doigt dans l’œil. Fermons la parenthèse.)

Quand le public visé est bien rodé aux sifflets sémantiques, on peut se contenter de reprendre des éléments du discours opposé sur un ton ironique. Ainsi d’un éditorialiste réactionnaire daubant sur le vivre-ensemble : le simple fait de l’évoquer dans ce contexte est là pour inciter les sympathisants à rejeter toute idée de modus vivendi.

*

Parfois, cependant, les extrémistes cessent d’avoir recours à ces subterfuges. C’est Donald Trump clamant tout haut qu’il va mettre un mur à la frontière avec le Mexique, ou barrer l’entrée du pays aux musulmans (et aux Français, ce que les amis de droite – extrême – du mal coiffé apprécieront).

Dans ce cas, la stratégie de la sidération prime sur l’appel subtil aux racistes honteux. Quand on sort chaque jour une nouvelle énormité, difficile à vos concurrents et à la presse de suivre ! Il leur faut courir pour réfuter votre dernier mensonge, mais vous êtes déjà en train d’en proférer un autre… ou deux, ou trois. On pourrait évoquer aussi ici le Gish Gallop, la stratégie du créationniste Duane Gish dans les débats : avancer de nombreux arguments à l’appui de votre thèse, vrai ou faux, qu’importe, le tout est d’en avoir beaucoup, et de les énoncer trop vite pour qu’on puisse les réfuter ou même juste les examiner !

Et puis il y a ceux qui méprisent le recours aux sifflets à chiens, parce qu’ils jouent un autre jeu.

Prenez Anjem Choudary. Cet ancien avocat est aujourd’hui en prison en Angleterre pour avoir incité, plus ou moins directement, des centaines de jeunes Britanniques à commettre des attentats ou à rejoindre le « Califat » autoproclamé – c’est-à-dire Daesh. Cet homme dont les liens avec divers complots meurtriers, au Royaume-Uni et ailleurs, sont indéniables, a pourtant durant vingt ans continué à vivre dans la région de Londres et à y exercer son ministère de haine.

Ce n’est pourtant pas que Anjem Choudary se cachait. Au contraire : il avait dès le début annoncé son but : le Califat. Une théocratie basée sur l’interprétation la plus fondamentaliste, la plus rétrograde du Coran. Dès 1995, il réunissait plusieurs milliers de personnes en une manifestation-coup d’éclat au stade de Wembley. Il proclamait son souhait de voir le drapeau du califat flotter sur le 10 Downing Street et la reine d’Angleterre revêtir la burqa.

Outrances ? Pas vraiment. C’était tout simplement le programme de son mouvement. En l’annonçant haut et clair, il attirait à lui d’autres islamistes, qui en comprenait les références théologiques, et donnait aux esprits non avertis (c’est-à-dire presque tout le monde) l’impression qu’il n’était qu’une grande gueule, un bouffon. (Comme on disait que Trump était un bouffon, au début…)

Un de ses anciens partisans, Maajid Nawaz, appelle Choudary le « Joker de l’islamisme », un « clown qui ne fait pas rire ». Car c’est bien la couverture qu’il s’était taillée : cacher le terrible sérieux de son entreprise aux yeux des « mécréants » par l’énormité même du programme annoncé.

Il y a des bouffons qui méritent d’être pris au sérieux, ne serait-ce que parce que ce n’est pas juste un sifflet à chien qu’ils portent à leur bouche. C’est un mégaphone.

La Poste, la Libye, Rothschild et moi

Statue moderne : la chute des anges (plastique noir)

Ange ou démon ? Vrai ou faux ?

Allez à la Poste, ramenez une théorie du complot… C’est ce qui m’est arrivé aujourd’hui, à ma grande lassitude.

Donc je me rends au bureau de Poste de la Goutte d’Or, près de chez moi, pour récupérer un recommandé. Rien que de très banal. La queue est longue… Je prends mon mal en patience. Mais la patience n’est pas le fort de tout le monde. Derrière moi, parlant à la cantonade, un vieux monsieur bien mis, parlant le français sans accent, explique à qui veut l’entendre que depuis que la Poste est privatisée, « c’est comme ça pour les pauvres gens », et que les riches n’ont pas besoin de faire la queue puisqu’il vont sur Internet. Jusque là, pas de quoi fouetter un chat, même si je ne vois pas bien comment Internet aiderait pour récupérer un recommandé. Passons.

Là où ça se corse, c’est quand il trouve quelqu’un pour lui répondre, un jeune barbu qui affranchit du courrier professionnel sur l’une des machines automatiques. « C’est à cause d’Edmond de Rothschild, » continue le vieux monsieur, « il a des actions à la Poste, et depuis, il ne s’intéressent qu’aux riches ! » 

Comme disait l’autre, j’ai un mauvais pressentiment… 

À la décharge du jeune homme, il a bien essayé de détourner l’obsession rothschildienne du vieux en lui suggérant avec humour qu’il pouvait lui aussi investir à la Banque Postale, mais peine perdue : « Je n’ai pas d’argent, moi, pas comme Rothschild ! »

Et la queue qui n’avance pas. Il y a vraiment des jours où on a envie de maudire les congés payés, tout de gauche qu’on soit. En temps normal, il y aurait eu deux employés, et les gens n’auraient pas eu autant de temps pour gamberger en attendant.

C’est donc reparti sur Rothschild, derrière moi. Jusqu’ici, pas de discussion générale, juste le jeune et le vieux, mais quelques personnes commencent à faire des « oui, oui » approbateurs. Et le vieux monsieur bien mis, l’index levé comme un maître d’école, se lance dans ce qu’il croît sans doute être une révélation stupéfiante : « Rothschild est un sioniste ! Vous voyez, hein ? »

À ce point, j’en ai plus qu’assez, et la phrase sur le mal qui prend le dessus quand les gens de bien ne font rien me revient à l’esprit. Je me retourne et je fais mine de me moquer de cette histoire : « On ne va pas raconter n’importe quoi, quand même ! »

Oh, mais que ce vieux monsieur est mécontent ! Il tente de le prendre de haut : il sait les choses, lui ! Et voilà que le jeune barbu, se détournant de son étiquetage, renchérit : « Même que les avions qui ont bombardé Khadafi avaient le nom de Rothschild écrit dessus ! »

À ce moment-là, je n’ai pas besoin de me forcer pour éclater carrément de rire. Quelques personnes qui écoutaient aussi toussotent nerveusement. C’est un peu extraordinaire, hein ?

Mais le vieux semble aussi imperméable au sens du ridicule qu’à la logique la plus élémentaire (imagnez des comploteurs qui signent leurs forfaits en toutes lettres…). Il fait mieux – ou pire : il essaie de me convertir.

« Est-ce que vous pensez, » commence-il, que les pays du Maghreb vivaient en paix ? »

« Ça dépend, » je réponds, « à quelle époque ? » 

Ce n’est pas la réponse qu’il espérait avoir, manifestement. Il reprend laborieusement :

« Ces dernières années ! [Tiens, tiens, donc il n’en a pas après la colonisation, comme c’est souvent le cas dans ce genre de discussions.] Les pays du Maghreb étaient bien tranquilles, là-bas sous le soleil. Et puis l’Europe est venue les bombarder, et depuis il y a la pagaille. Et l’Europe fait ça pour voler l’Afrique… »

Je n’ai pas eu la présence d’esprit de rétorquer que ça avait commencé par un soulèvement des Libyens eux-mêmes, ou que l’Europe s’était bien gardé d’intervenir dans d’autres événements contemporains au Maghreb, comme la « Révolution du jasmin » en Tunisie. Inutile même de faire remarquer que ce n’était pas « l’Europe » en tant qu’entité politique qui avait agi, mais des pays européens, dont la France, mais aussi les USA. (À ce demander si cette curieuse tirade contre « l’Europe », teintée d’antisémitisme et obsédée par l’intervention en Libye, n’était pas nourrie à la propagande de Poutine… Mystère.)

Je me contente de hausser les épaules, en personne pas convaincue, et de suggérer avec un petit sourire de demander à Sarkozy pourquoi il est allé en Libye… Après tout, n’est-ce pas ?

Oh, mais il n’a pas apprécié cette ironie, le pépé ! Et de de fâcher tout rouge, en disant que je devais me taire ! Ce qui fait réagir quelques unes des personnes dans la queue, qui nous écoutaient. « Oh, mais, enfin… »

Drapée dans ma dignité, bien sûr, je rétorque qu’on n’est pas plus aimable, et que lui souhaitait le bonjour. Avant de le planter là.

Heureusement, la queue avance un peu, et je laisse derrière moi ce vendeur de salades avariées. 

N’empêche. C’est triste de voir des gens apparemment aussi intelligents que les autres se faire les propagateurs de ce genre de légendes urbaines aussi désobligeantes pour les victimes des guerres qu’elles prétendent dénoncer que pour les coupables qu’elles désignent à tort et à travers. Tout est la faute des méchants X et Y, et les habitants du Maghreb, d’Afrique, ne sont plus que des silhouettes dépourvues d’initiative. Le Printemps arabe ? La Révolution du jasmin ? Le soulèvement intrépide des Libyens, des Syriens, des Égyptiens, contre leurs dictateurs ? Effacés pour les besoins de la cause, car on ne peut faire des « sionistes » l’ennemi absolu qu’en écartant du tableau les protagonistes réels. Et c’est la double arnaque du conspirationnisme.

Pendant ce temps je continuerai à jouer

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Un peu de lumière

C’est une histoire toute simple, mais qui résume bien l’état d’esprit nécessaire en ces temps troublés. Je l’ai rencontrée pour la première fois dans un livre de catéchisme. Je devais avoir neuf ans et ces textes me paraissaient bizarres, occupés de choses que je ne connaissais guère. Chanter à l’église, ou apprendre la vie de Jésus, oui, cela pouvait entraîner l’imagination. Mais les leçons de morale un peu ésotériques de ces livres vieillots (c’était dans une école privée assez spartiate) me passaient par-dessus la tête.

Sauf celle-ci. L’histoire m’avait touchée, sur le moment, sans que je comprenne vraiment. Et puis je l’ai rencontrée à nouveau dans un livre d’histoire, des années plus tard… Mais c’est aussi une leçon de vie à méditer dans une optique laïque.

L’incident met en scène le futur saint Louis de Gonzague, alors âgé de 12 ou 13 ans. Il jouait au ballon avec des camarades de son âge, tous catholiques et pieux comme on était tenu de l’être à son époque, dans son milieu. Et voilà que l’un d’eux interroge : « Si on vous disait que le Jugement Dernier arrivait demain, que feriez-vous ? »

Je dirais mes prières, dit l’un.

Je me réconcilierait avec ceux avec qui je suis fâché, répond l’autre.

J’irais me confesser. Je donnerais mon argent aux pauvres. Ainsi de suite.

« Et toi, Louis, demande-t-on au jeune Gonzague, qui n’avait pas encore parlé, que ferais-tu ? »

« Moi ? Mais je continuerais à jouer au ballon, tout simplement. »

Le jour d’après

Ils étaient blessés,

Ils se sont relevés,

Et pour ne pas désespérer

Ils mirent des drapeaux colorés, flottant à leurs fenêtres.

 

Puis le temps a passé.

Tout à recommencé.

Entre les larmes et les cris

Cette fois, ceux qui se relevèrent mirent à leurs drapeaux un pan de crêpe noir.

La démocratie, le journalisme et les insiders

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Scruter ceux qui scrutent. 

Parmi les critiques actuelles du journalisme politique, certaines proviennent du public, d’autres des politiques, et enfin il y a les mises en garde qui émanent du monde médiatique lui-même. Jay Rosen, professeur de journalisme à l’Université de New York, a ainsi souvent pointé la tendance des reporters et commentateurs à traiter les campagnes électorales comme des compétitions sportives, avec des accroches et des angles du type « X peut-elle encore l’emporter » ou « quelle est la tactique de Y » plutôt que des articles sur le programme des candidats ou ce que leur carrière révèle de leurs capacités.

Le « journalisme de course hippique » (ainsi qu’on l’a aussi nommé chez nous) est séduisant pour les journalistes – plus ou moins consciemment – pour diverses raisons. D’abord, comme les courses et matchs auxquels on le compare, cela rend la couverture de la campagne plus immédiatement dramatique : il y a des rebondissements au jour le jour, même si au fond les candidats ne disent ni ne font rien de neuf. Et rien de tel qu’une bouchée de « nouveauté » (même apparente) chaque jour pour inciter les gens à acheter le journal, ne pas zapper le journal télé, cliquer sur le lien et le partager sur les réseaux sociaux. Bref, c’est bon pour le business du groupe média, c’est bon pour la carrière des journalistes.

Mais il y a plus. Comme l’explique Jay Rosen, couvrir une campagne électorale sous l’angle quasi-exclusif de la tactique (et non des programmes des candidats) met le journaliste en position d’insider, de personne dans le secret des Dieux. C’est flatteur pour l’ego. C’est aussi une façon de rehausser l’importance de ses reportages au yeux du public – et de ses employeurs.

Les campagnes électorales ordinaires sont déjà une chose assez sérieuse, mettant en jeu l’économie du pays, les options en matière d’énergie, de sécurité, de santé, d’éducation, que sais-je. Demandez aux Britanniques, ces derniers temps ! Mais les politiques sont aussi parfois impliqués dans des affaires telles que des guerres, avec des résultats plus ou moins désastreux. L’Australien Tim Dunlop en offre ici un exemple. La publication du rapport Chilcot, sur l’implication britannique dans la guerre en Irak, a fait des vagues aussi dans ce pays du Commonwealth dont le premier ministre d’alors, John Howard, avait pris les même position que Tony Blair. Mais, comme le note Dunlop avec consternation, l’un des plus importants journalistes australiens qui suivait la remise de ce rapport aux parlementaires et twittait en direct n’en a pas profité pour rappeler le contexte ou les enjeux de la décision… mais s’est concentré sur la façon dont Howard réagissait aux critiques : positif, combatif, etc.

Cette façon de commenter depuis une position d’insider (réelle ou supposée, peu importe au fond) contribue à creuser le fossé entre le peuple et ce que les démagogues appellent avec une bonne dose de mauvaise foi la « classe médiatico-politique » – comme si les journalistes n’étaient pas, vis-à-vis des politiques, tout comme nous en position de consommateurs.

Mais c’est un problème réel. Comme dit un personnage de Lois McMaster Bujold : « Il ne suffit pas d’être intègre, il faut aussi le montrer. » Les journalistes qui veulent sérieusement faire leur métier pourraient faire pire que de reconsidérer le journalisme de course hippique. Pas seulement parce que cela mine la démocratie. Mais aussi parce que cela mine leur propre crédibilité. Les clics sont volatils, on le sait !

Il n’est pas toujours possible de concilier l’intérêt commun avec son propre intérêt bien compris, mais ici, c’est le cas. Les gens veulent être informés. S’il n’y a que des comptes-rendus de courses électorales à se mettre sous la dent, c’est ce que l’on consommera. Mais c’est une nourriture creuse et qui ne rassasie pas. Tôt ou tard, on ira voir ailleurs. Pire : si la plupart des grands médias (le mainstream) font tous la course à l’audience avec chacun sa pépite sur la préparation des candidats à la course, et comment Machin réagit au croc-en-jambe de Truc, la tendance naturelle sera de penser qu’on nous amuse pendant que les vraies décisions se prennent ailleurs. Et bientôt les mêmes médias de se pencher gravement sur le mystérieux attrait des théories conspirationnistes.

Les gens ne sont pas stupides, on aurait tort de l’oublier. Même quand ils tirent des conclusions erronées, ils sont très capables de détecter quand on les prend pour des imbéciles. Ce qui veut dire inversement que lorsque on dit des choses qui font sens, les gens le remarquent aussi. Et si on veut agir concrètement pour la démocratie, dans ce pays où ailleurs, on peut commencer par considérer la façon dont on parle, écrit ou twitte. Les mots ont un sens. Les actions ont des conséquences. Un politique qui choisit de se présenter choisit de se présenter – inutile d’ajouter des supputations sur ses motivations intimes, auxquelles on n’a de toute façon pas accès. En revanche, il est plus facile que jamais de faire du fact-checking, il suffit de googler ce que la personne a dit ou fait dans les 5 ou 10 ans passés…

Certes, un journalisme plus factuel risque de chagriner un peu les politiques. Si l’on n’a rien de neuf à dire, il est si facile d’occuper le terrain médiatique avec des bavardages sur la façon dont on fait campagne, ouh là là ma bonne dame, il est chaud bouillant, le candidat, c’est sûr qu’il va marquer – pardon, se faire élire. Mais il y a une chose qui s’appelle le prix à payer. La démocratie, c’est comme tout, cela coûte. Et en particulier, cela demande d’autant plus d’efforts qu’on veut en tirer soi-même de bénéfices en terme d’élection, de pouvoir, et même parfois de place dans l’Histoire.

Et l’on retrouve Tony Blair. On peut être le premier ministre anglais qui scelle enfin la paix en Irlande du Nord, et aussi celui qui entraîne le pays dans une guerre effroyable au Moyen-Orient. Un seul homme, plusieurs storytellings possibles. Le rôle des vrais journalistes, dans un tel cas, est de montrer la complexité du réel, pas de la gommer en supposant à tort que le public ne comprendra pas.

La clause de chaleur, essai sur les antilopes littéraires et l’affectif en politique

 

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Non, ce n’est pas la même édition, mais ce qui s’en rapproche le plus.

Plusieurs observateurs ont commenté l’avènement d’une « démocratie post-factuelle » après la victoire du « Brexit ». Pour ma part, c’est une métaphore littéraire qui m’est venu à l’esprit : la clause de chaleur.

Mais revenons un peu en arrière.

Il y avait un livre, dans le garage de mes grands-parents – oui, un vrai garage, où la voiture de ma grand-mère venait s’abriter, mais assez grand pour contenir aussi des caisses d’objets remisés, de jouets qu’on ne sortait qu’en été, à la venue des petits-enfants – plus une armoire remplie des livres que mon père et sa sœur avaient lus quand ils étaient petits, et qu’on laissait en libre-service pour la jeune génération. « Je vais au garage » : une phrase récurrente, dans ma famille, pendant les vacances d’été, quand un enfant s’ennuyait à table et voulait s’éclipser. On allait alors lire, solution éminemment acceptable par nos parents, merci à eux.

Donc, il y avait un livre : un vieux livre de la Bibliothèque Rouge et Or, dans les années 50, qui avait dû appartenir à mon père quand il était enfant. C’était Les Bêtes qu’on appelle sauvages, par André Demaison.

Quelqu’un connaît-il encore les livres de Demaison, hormis les historiens de la littérature ? C’était un auteur français qui avait publié, entre deux guerres, des livres d’aventures coloniales dans le goût de l’époque, mais qui se distinguaient par un style aussi limpide qu’élégant. Durant l’Occupation, cependant, notre homme mit sa plume au service de la Collaboration. Sa carrière ne s’en remit pas, et on ne peut pas vraiment le regretter. Mais un de ses livres, au moins, continua à être réédité : le recueil de récits animaliers Les Bêtes qu’on appelle sauvages. Le seul, sans doute, à ne pas comprendre de clair message politique – à moins de compter comme tel la sympathie profonde qui s’y manifeste pour les animaux. Les anti-spécistes y trouveraient du grain à moudre. Les historiens, eux, font remarquer que dans la littérature de l’époque coloniale, la faune et la flore des pays exotiques devenir est souvent traitée comme les « vrais » représentants de ces pays, et non pas les habitants indigènes. Un intéressant tour de force.

Mais revenons à ces Bêtes. La plupart des récits suivent le destin d’un individu animal : une lionne, un chacal, une antilope, un marabout… qui est recueilli par un ou des Européens installés en Afrique, dans des circonstances diverses, et patiemment apprivoisé. Le récit intitulé « La clause de chaleur » concerne une jeune antilope qui conservait un trou à l’oreille dû à une balle de chasseur. Mais, ayant manifestement réchappé à ce sort, elle fut apprivoisée par un administrateur colonial qui était ému par sa grâce et sa finesse et par la confiance qu’elle en était venue à lui manifester. Quand il fut rappelé en France, il décida d’emmener l’antilope avec lui : il y avait un parc dans la maison de famille, l’animal pourrait y trouver une nouvelle demeure !

Et d’embarquer sur le bateau avec l’antilope. On était au temps des voyages par bateau entre les continents, souvenons-nous. L’antilope fut installée aussi confortablement et en sûreté que possible dans un box, dans la soute, avec de l’eau et du fourrage. Le box n’était pas assez grand pour qu’elle puisse prendre son élan, sauter et se blesser. Tout sembler devoir bien se passer…

Mais notre Européen avait oublié une chose. « On devient responsable de ce qu’on apprivoise », écrira un peu plus tard un autre écrivain de cette époque. C’est valable aussi pour les antilopes.

Celle-ci se sentait mal à l’aise, car il faisait froid sur le bateau, plus froid que la savane d’Afrique, certes, et le sol tanguait et roulait. Le hasard voulut que le loquet de son box fut ouvert (je ne me souviens plus si c’était lors d’une visite de son maître qui avait oublié de le refermer, ou si l’animal avait réussi à l’ouvrir elle-même) – et l’antilope s’échappa. Elle marcha prudemment, d’abord, les pattes un peu engourdies, et découvrit qu’au bout d’une coursive, on pouvait sentir de la chaleur. C’était la salle des machines, en contrebas. L’antilope, heureuse, crut retrouver bientôt la chaleur du soleil et se précipita.

On appela son maître pour lui montrer la pauvre bête à moitié morte, les quatre pattes cassées, la tête en sang. Il put seulement dire au-revoir à l’antilope qui tournait encore vers lui son seul œil valide, plein de confiance – et d’incompréhension.

Il avait trahi la clause de chaleur.

Quel rapport avec le référendum britannique sur une sortie possible de l’UE ? Tout, bien sûr. Si « on est responsable de ce qu’on apprivoise », c’est parce que c’est un contrat implicite qui est passé : la protection de l’être humain contre la confiance de l’animal.

En politique, de nombreux contrats non-écrits, et même non-revendiqués, se passent ainsi, entre les peuples et ceux qui les dirigent. Un Premier Ministre qui dit : « Nous pouvons décider si nous devons rester dans l’Union Européenne » envoie implicitement le message que la sortie serait non seulement possible, mais faisable sans trop de problèmes, puisque c’est l’un des choix proposés. Même s’il fait campagne pour rester, comme David Cameron (quoique sans y croire trop, semble-t-il, ce qui est un autre problème), le seul fait que la sortie soit sur la table laisse ouvert tous les rêves, même les plus irréalistes.

Surtout les irréalistes, en fait, puisque les projets qui ne s’appuient pas sur les faits se reposent d’abord sur la foi de ceux qui les portent. Comme le « x » de l’équation, ils peuvent représenter n’importe quel contenu – y compris des choses contradictoires entre elles, comme d’avoir plus d’argent disponible pour le budget du Royaume-Uni alors qu’on n’auront plus accès sans restrictions au grand marché européen, et qu’en même temps il faudra assurer seuls les missions accomplies jusque là par l’Union européenne dans la recherche, l’éducation – ou l’agriculture.

Les pro-Brexit ont vendu du rêve. Cameron, qui s’y opposait, a été le pourvoyeur de la plus grosse dose d’illusions, celle qui a permis à toutes les autres de s’engouffrer. Et bien des gens ont cru reconnaître, dans le monstre aux pistons diesels de la salle des machines, la chaleur du soleil sur la peau.