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La clause de chaleur, essai sur les antilopes littéraires et l’affectif en politique

 

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Non, ce n’est pas la même édition, mais ce qui s’en rapproche le plus.

Plusieurs observateurs ont commenté l’avènement d’une « démocratie post-factuelle » après la victoire du « Brexit ». Pour ma part, c’est une métaphore littéraire qui m’est venu à l’esprit : la clause de chaleur.

Mais revenons un peu en arrière.

Il y avait un livre, dans le garage de mes grands-parents – oui, un vrai garage, où la voiture de ma grand-mère venait s’abriter, mais assez grand pour contenir aussi des caisses d’objets remisés, de jouets qu’on ne sortait qu’en été, à la venue des petits-enfants – plus une armoire remplie des livres que mon père et sa sœur avaient lus quand ils étaient petits, et qu’on laissait en libre-service pour la jeune génération. « Je vais au garage » : une phrase récurrente, dans ma famille, pendant les vacances d’été, quand un enfant s’ennuyait à table et voulait s’éclipser. On allait alors lire, solution éminemment acceptable par nos parents, merci à eux.

Donc, il y avait un livre : un vieux livre de la Bibliothèque Rouge et Or, dans les années 50, qui avait dû appartenir à mon père quand il était enfant. C’était Les Bêtes qu’on appelle sauvages, par André Demaison.

Quelqu’un connaît-il encore les livres de Demaison, hormis les historiens de la littérature ? C’était un auteur français qui avait publié, entre deux guerres, des livres d’aventures coloniales dans le goût de l’époque, mais qui se distinguaient par un style aussi limpide qu’élégant. Durant l’Occupation, cependant, notre homme mit sa plume au service de la Collaboration. Sa carrière ne s’en remit pas, et on ne peut pas vraiment le regretter. Mais un de ses livres, au moins, continua à être réédité : le recueil de récits animaliers Les Bêtes qu’on appelle sauvages. Le seul, sans doute, à ne pas comprendre de clair message politique – à moins de compter comme tel la sympathie profonde qui s’y manifeste pour les animaux. Les anti-spécistes y trouveraient du grain à moudre. Les historiens, eux, font remarquer que dans la littérature de l’époque coloniale, la faune et la flore des pays exotiques devenir est souvent traitée comme les « vrais » représentants de ces pays, et non pas les habitants indigènes. Un intéressant tour de force.

Mais revenons à ces Bêtes. La plupart des récits suivent le destin d’un individu animal : une lionne, un chacal, une antilope, un marabout… qui est recueilli par un ou des Européens installés en Afrique, dans des circonstances diverses, et patiemment apprivoisé. Le récit intitulé « La clause de chaleur » concerne une jeune antilope qui conservait un trou à l’oreille dû à une balle de chasseur. Mais, ayant manifestement réchappé à ce sort, elle fut apprivoisée par un administrateur colonial qui était ému par sa grâce et sa finesse et par la confiance qu’elle en était venue à lui manifester. Quand il fut rappelé en France, il décida d’emmener l’antilope avec lui : il y avait un parc dans la maison de famille, l’animal pourrait y trouver une nouvelle demeure !

Et d’embarquer sur le bateau avec l’antilope. On était au temps des voyages par bateau entre les continents, souvenons-nous. L’antilope fut installée aussi confortablement et en sûreté que possible dans un box, dans la soute, avec de l’eau et du fourrage. Le box n’était pas assez grand pour qu’elle puisse prendre son élan, sauter et se blesser. Tout sembler devoir bien se passer…

Mais notre Européen avait oublié une chose. « On devient responsable de ce qu’on apprivoise », écrira un peu plus tard un autre écrivain de cette époque. C’est valable aussi pour les antilopes.

Celle-ci se sentait mal à l’aise, car il faisait froid sur le bateau, plus froid que la savane d’Afrique, certes, et le sol tanguait et roulait. Le hasard voulut que le loquet de son box fut ouvert (je ne me souviens plus si c’était lors d’une visite de son maître qui avait oublié de le refermer, ou si l’animal avait réussi à l’ouvrir elle-même) – et l’antilope s’échappa. Elle marcha prudemment, d’abord, les pattes un peu engourdies, et découvrit qu’au bout d’une coursive, on pouvait sentir de la chaleur. C’était la salle des machines, en contrebas. L’antilope, heureuse, crut retrouver bientôt la chaleur du soleil et se précipita.

On appela son maître pour lui montrer la pauvre bête à moitié morte, les quatre pattes cassées, la tête en sang. Il put seulement dire au-revoir à l’antilope qui tournait encore vers lui son seul œil valide, plein de confiance – et d’incompréhension.

Il avait trahi la clause de chaleur.

Quel rapport avec le référendum britannique sur une sortie possible de l’UE ? Tout, bien sûr. Si « on est responsable de ce qu’on apprivoise », c’est parce que c’est un contrat implicite qui est passé : la protection de l’être humain contre la confiance de l’animal.

En politique, de nombreux contrats non-écrits, et même non-revendiqués, se passent ainsi, entre les peuples et ceux qui les dirigent. Un Premier Ministre qui dit : « Nous pouvons décider si nous devons rester dans l’Union Européenne » envoie implicitement le message que la sortie serait non seulement possible, mais faisable sans trop de problèmes, puisque c’est l’un des choix proposés. Même s’il fait campagne pour rester, comme David Cameron (quoique sans y croire trop, semble-t-il, ce qui est un autre problème), le seul fait que la sortie soit sur la table laisse ouvert tous les rêves, même les plus irréalistes.

Surtout les irréalistes, en fait, puisque les projets qui ne s’appuient pas sur les faits se reposent d’abord sur la foi de ceux qui les portent. Comme le « x » de l’équation, ils peuvent représenter n’importe quel contenu – y compris des choses contradictoires entre elles, comme d’avoir plus d’argent disponible pour le budget du Royaume-Uni alors qu’on n’auront plus accès sans restrictions au grand marché européen, et qu’en même temps il faudra assurer seuls les missions accomplies jusque là par l’Union européenne dans la recherche, l’éducation – ou l’agriculture.

Les pro-Brexit ont vendu du rêve. Cameron, qui s’y opposait, a été le pourvoyeur de la plus grosse dose d’illusions, celle qui a permis à toutes les autres de s’engouffrer. Et bien des gens ont cru reconnaître, dans le monstre aux pistons diesels de la salle des machines, la chaleur du soleil sur la peau.

Si on était vraiment sérieux à propos du voile

Il ne manque pas de témoignages de femmes, musulmanes d’origine ou converties, à propos du voile : pourquoi elles l’ont mis, pourquoi l’avoir enlevé le cas échéant, quelles difficultés elles ont rencontrées (ou pas), etc. Il en ressort fréquemment une impression que pour elles, à ce moment-là, c’était une nécessité, voire une évidence, de le porter.

Regardons le témoignage ci-dessus, il est assez classique : quête d’identité qui conduit à se tourner vers l’islam (d’autant que son ascendance franco-marocaine la mettait en porte-à-faux dans un milieu bourgeois et catholique) ; exigence d’authenticité qui pousse à adhérer à tous ce qui est perçu comme « musulman », voile compris ; malaise bien compréhensible à l’adolescence face au regard masculin, et le voile perçu comme une façon d’y échapper… Pour le coup, la jeune femme admet qu’au bout d’un an, elle a retiré son voile, car elle sentait qu’il ne la rendait que plus visible. Et vu son milieu d’origine, elle n’a certes subi aucune pression pour le garder.

Comme le montrent d’autres témoignages, le voile n’est pas forcément une aventure individuelle : une fois qu’une adolescente ou jeune femme s’y met, il arrive que la mère ou d’autres femmes de la famille suivent. Par conviction ? Ou pour maintenir l’harmonie familiale ? La question n’est pas posée. D’ailleurs le journaliste ne semble pas s’intéresser au pourquoi, juste au quand et comment.

En fait, il y a une catégorie de femmes qu’on n’interroge jamais sur le voile : celles qui ne l’ont jamais porté.

Suppose-t-on qu’elles ne se sont jamais posé la question ? Ou bien croit-on qu’elles ne sont pas « vraiment » musulmanes ? Les occasions de s’interroger ne manquent pourtant pas ! Surtout pour des femmes et des jeunes filles qui ont pu connaître l’évolution des attitudes des pays musulmans eux-mêmes vis-à-vis du voile. Dans les années 70-80, par exemple, très peu de femmes maghrébines portaient un voile, aussi bien en France qu’en Afrique du Nord. Seules quelques vieilles dames restaient fidèles à leur haïk, un mouchoir de dentelle porté devant je visage. Les femmes modernes portaient des coiffures à la mode, les jeunes filles sages se coiffaient en chignon. Les femmes qui n’avaient pas les moyens d’aller chez le coiffeur portaient un fichu noué derrière la tête. Rien de bien différent de leurs consœurs « françaises ».

Mais il faut dire que la différence sociale, à l’époque, entre les Français dit « de souche » et « issus de l’immigration » était nettement plus grande ! Le nom, le visage, l’accent, l’adresse, tout cela marquait un fossé entre les gens, à un point que les militants d’aujourd’hui contre la « discrimination raciale » ne mesurent peut-être pas. On n’avait plus connu de ministre noir depuis la IVe République, par exemple ! Les sportifs préférés des Français, les acteurs et chanteurs à succès, les entrepreneurs qui montrent l’exemple : tout ce monde-là, ou presque, était blanc. Très blanc. Et pas musulman non plus. C’était une époque où Michel Boujenah était exotique. On a fait du chemin, depuis, en matière d’acceptation de l’autre.

Dans ces conditions, qui avait besoin de se distinguer en mettant un hidjab ? D’autant que ce vêtement, venu des pays du Golfe Persique, n’était pas dans la tradition des pays du Maghreb ni d’Afrique de l’Ouest, principaux pays d’immigration.

Je ne referai pas ici l’histoire de la revendication du voile dit islamique par une partie des musulmans de France, en parallèle avec le développement de l’islam politique au niveau mondial.

Ce qui m’intéresse aujourd’hui, c’est la parole des femmes. Celles que l’on n’entend pas parce qu’elles ont trouvé une façon de vivre leur foi, de vivre leur vie, de construire leur identité, qui n’inclut pas de se dissimuler les cheveux ni le corps.

Croit-on qu’elles ont été épargnés par le sexisme, par exemple ? Je crois bien qu’aucune femme ou fille n’a été épargnée par les quolibets, les regards salaces, voire les gestes déplacés. Se cacher est une tentation. Le discours pro-voile, qui associe le hidjab à la pudeur et à la réserve, peut sembler séduisant, dans ces conditions… Mais aucun morceau de tissu ne protège des machos. Ni du mal-être ainsi engendré.

Issue d’une famille catholique, je n’avais pas de voile vers lequel me tourner, quand j’étais ado. Le regard des autres, j’ai dû apprendre à le gérer, parce que personne ne pourrait le faire à ma place. J’ai appris à me méfier de certains comportements, et à répondre vertement à certain « humour ». Et surtout, j’ai appris à ne pas me mettre martel en tête pour les choses qui ne dépendaient pas de moi. Je ne dis pas que j’ai fait quelque choses d’extraordinaire, non : au contraire. Il s’agit de l’apprentissage de l’âge adulte, de l’indépendance. Il ne devrait pas y avoir de sexisme se rajoutant sur tout cela, bien sûr. Mais en l’état actuel des choses, savoir qu’il y aura du sexisme et être capable de le surmonter fait partie des « habiletés sociales » importantes pour les femmes.

Et tourner un moment le regard au-delà du hidjab, au-delà des discours sur la modestie, permet de redécouvrir une chose que la société n’aurait jamais dû perdre de vue : il y a de nombreuses formes de malaises de la féminité et de l’identité, et de nombreuses manières de les surmonter. Ce n’est pas parce qu’un petit nombre cherche une identité musulmane orthodoxe que toutes celles qui cherchent à exprimer une identité non chrétienne et non européenne, y compris métisse, doivent être laissées pour compte. Ce n’est pas parce qu’une personne se trouve plus pudique avec un hidjab que toutes celles qui se sentent parfaitement correctes avec les cheveux, une permanente, voire un simple bandana doivent être considérées comme inintéressantes.

Car au fond, aujourd’hui, c’est cela, le danger : que ce soit pour faire la promotion du voile ou pour l’attaquer, il y a une tendance à le considérer comme la norme pour les musulmanes – et à considérer comme musulmans par défaut tous ceux et celles qui ne ressemblent pas trop à des descendants de Vercingétorix. C’est plus compliqué. La vie est compliquée. Et si on était sérieux au sujet du voile, on s’en apercevrait.

Belle journée à Sevran

C’était aujourd’hui : le pique-nique de la fraternité, à Sevran, à l’invitation de l’indomptable Nadia Remadna. La météo disait ni oui ni non, mais on ferait avec.

En avant, direction le RER B ! À la gare de Sevran-Livry, léger flottement : comment suivre les indications de l’itinéraire ? Je ne trouve pas les repères… Heureusement que je tombe sur une autre personne qui se rend au pique-nique ! « Des amis doivent venir me chercher. » Et en effet, quelques minutes après, une voiture nous fait signe : c’est Nadia et son mari.

Nous voilà bientôt au parc forestier de la Poudrerie : vaste, verdoyant et où les allées laissent une large place aux piétons, aux coureurs, aux cyclistes et aux policiers à cheval. On se sent très loin de Paris ! Il est aussi généreusement doté de tables de pique-nique. Et les premiers arrivés sont déjà à pied d’œuvre. Gonfler 200 ballons avec une bonbonne d’hélium, les attacher, ne pas les percer (aiguilles de pin, ça craint) ni les laisser s’envoler trop tôt… La fine équipe de LaïcArt s’y attelle : Sémira, en mode stakhanov, Assia, Ourdia, Haythem, Renaud, Sophie… Et je m’y colle aussi. Les morceaux de bolduc sont à peu près disciplinés, on espère qu’ils tiendront jusqu’à l’heure du lâcher. Des enfants qui viennent aider repartent avec un ballon aussi.

Avec Nadia Remadna, plus Ahmed Meguini, plus des membres de divers groupes et associations (de Ni Putes Ni Soumises à Je Suis France, en passant par Shalom Paix Salam), les journalistes présents ont aussi de quoi remplir leurs boitiers. Un cadreur suit de près Nadia, Hervé Pauchon de France Inter fait une interview, puis c’est le correspondant de La Stampa à Paris…

Avec tout ça, on trouve quand même un moment pour manger. On est juste un peu trop nombreux pour les sièges disponibles, mais comme il y a des gens qui vont et viennent (journalistes allant d’une table à l’autre, mais aussi des gens qui proposent à la ronde leurs plats), ce n’est pas trop grave. En fait, s’il y a plus de gens que de sièges, il y a encore plus de nourriture que d’estomacs ! Des salades, des pizzas, des bricks (ça se mange très bien froid, je suis bluffée), de la tourte aux brocolis (j’ai renversé ma part, sniff), de la foccacia, du houmous… Délicate attention, la table de LaïcArt proposait du blanc et du rouge. Il y avait de quoi satisfaire les végétariens et les vegans, les allergiques au lactose et les intolérants au gluten, les gens qui ne mangent pas de porc, ceux qui ne boivent pas d’alcool, les diabétiques… Et même les mécréants omnivores de mon genre. J’avais contribué aussi : du jus de fruits, du cake (apprécié), des sandwiches qui se sont trouvés un peu redondants avec tout ça !

Au dessert, catastrophe, la pluie se met de la partie ! On s’est replié en catastrophe sous l’auvent de la buvette. Heureusement que l’averse n’a pas trop duré. On est passé au discours de Nadia, sur son combat pour venir en aide aux mères, aux familles, aux citoyennes et citoyens en général. « Quel dommage, j’avais invité mon maire [le maire de Sevran, M. Gatignon], mais il n’est pas venu ! » Non, il n’est pas là, mais il y a Véronique et Thierry Roy, les parents de Quentin Roy, jeune homme parti combattre dans les rangs de Daesh et qui serait mort au djihad. Grosse émotion.

Là dessus, on se dirige vers l’entrée du parc pour le lâcher de ballons : 200 ballons, en mémoire des victimes du terrorisme, depuis les meurtres de Toulouse par Mohamed Merah,  puis les attentats contre Charlie Hebdo, l’Hyper Cacher, le Bataclan, le Stade de France, les cafés… Et en songeant aux victimes de Bruxelles, de Beyrouth, de Bamako, Istanbul, Abidjan… On coupe les fils, les ballons s’élancent. C’est beau.

On enchaîne sur une minute de silence. Une maman explique à son petit de trois ans, qui entre dans le jeu. C’est grave, pas solennel, juste la gorge serrée. Tout cela n’a plus abstrait.

Quand le recueillement prend fin, Ahmed saisit l’instant au vol et dit : « Je connais une chanson, ça commence comme ça : Allons, enfants de la patrie… »

Et tout le monde chante. C’est la Marseillaise la plus sincère, la plus vécue, que j’ai jamais entonnée. S’ensuit une autre proposition : l’Hymne des Femmes. Celle qui l’a lancé, avec conviction, entraîne peu à peu quelques voix, puis chacun reprend le refrain, et on est fières ! Fiers aussi. Des youyous fusent. On s’en retourne vers le pique-nique, un moment important a eu lieu, on l’a partagé.

Après, il y aura encore des discussions, du picorage, des bouteilles ouvertes (mention spéciale à Haythem pour le champagne), des interviews – Nadia est très demandée, mais aussi Ahmed, et Yamina de Je Suis France, et la réalisatrice Amel Chahbi, venue elle aussi.  Une petite fille se promène avec son chien, qui mange les chips tombés par terre. Une femme sort un accordéon et entame Bella Ciao, puis des chansons de Renaud, des airs de musique juive (« Mais c’est pour les mariages et les bar-mitvahs ! » « Pas grave »), des classiques tels que Kalinka… Un petit garçon demande la musique de Pokémon : pas de chance, la musicienne n’a pas ça à son répertoire.

L’après-midi tire à sa fin. Je trouve une place dans une voiture en direction de la gare RER, et c’est parti. Bye, bye, Sevran, et j’espère bien à une autre fois !

 

Laïcité et multiculturalisme, mon article dans la revue Prochoix n°66

« Chez nous, en France, lorsqu’un débat porte sur les signes religieux à l’école ou dans la fonction publique, il y a souvent quelqu’un pour mettre sur la table l’exemple du Royaume-Uni : « Mais, disent-ils par exemple, la dernière fois que j’y suis allé, il y avait des policières en hidjab au poste de sécurité d’Eurostar, et je ne vois pas le problème ? »

À quoi on pourrait répondre qu’un instantané d’une petite partie de la société britannique n’est pas vraiment utile comme modèle concret. Bref, ce n’est pas parce qu’on ne voit pas de problèmes qu’il n’y en a pas »

La suite dans le numéro 66 de la revue Prochoix (disponible ce mois-ci en librairies ou maisons de la presse).

Couverture de Pro Choix numéro 66, mars 2016

Laïcité : le pape n’est pas notre ami

Qu’on se le dise : le Vatican lance une énième opération de communication. Cette fois, la cible est la France. L’arme ? La laïcité.

Cela semble presque trop beau : la France invitée à « plus de laïcité », de la part du chef de l’Église catholique ? N’importe quoi, non ? Mais, en y regardant de près, on découvre sa logique : redéfinirla laïcité pour l’expurger de toute référence aux Lumières (qu’il faudrait « dépasser », toujours selon le Vatican) pour en faire au contraire l’expression d’une rencontre des diverses formes de foi. Pardon, de « transcendance » ! Puisque, par un autre tour de passe-passe rhétorique, l’Église s’applique à confondre le fait religieux et l’objet de la foi, bref à utiliser le fait que des gens croient pour poser la réalité du « transcendant ». Bref, pour un peu, la laïcité serait indistinguable de l’œcuménisme…

C’est donc dans ce sens très particulier que la France et les Français sont invités à être un pays « vraiment laïque ».

Certes, la recette n’est pas neuve : c’était déjà celle de l’Observatoire national de la laïcité sous la houlette de Jean-Louis Bianco. C’est celle de l’association Coexister, qui travaille étroitement avec cet observatoire et signe des pétitions avec eux – et avec des islamistes. Tous prennent le mot laïcité et le vident le plus possible de son sens, jusqu’à pouvoir faire rentrer tout ce qu’on veut dans la coquille vide : dialogue des religions, pourquoi pas ? Voire liberté de religion amputée de la liberté de conscience – puisque les « droits » sont reconnus à des communautés, non à des individus. Ainsi les revendications communautaires (voile dans l’espace public, produits halal, etc.) sont-elles présentées comme des impératifs religieux indiscutables, même quand elles font l’objet de débats parmi les théologiens. Une certaine pratique religieuse, nettement conservatrice, est ainsi validée comme « la » norme de la religion, avec la collaboration plus ou moins consciente des activistes du multiculturel et du dialogue des religions.

Le pape François, comme ses prédécesseurs Benoît et Jean-Paul, adore ces rencontres des spiritualités. En janvier 2015, après la fusillade sanglante à Charlie Hebdo, ce pape qui cherche volontiers à de faire passer pour « moderne » ne perdit pas de temps pour dire qu’au fond, avec leurs blasphèmes, les victimes l’avaient bien cherché. Protéger les religions de la liberté et de la modernité, c’est sacré.

Faut-il que la laïcité à la française lui semble encore dangereuse pour qu’il lance dessus une telle OPA ! Et faut-il que le groupe de catholiques du PS qui l’y a invité (les « Poissons roses ») soit désemparé pour jouer la carte de l’ultramontanisme, en 2016…

N’en déplaise au pape et à tous ceux qui font de la religion un business, la laïcité est bel et bien fille des Lumières, de l’humanisme, de la progressive relégation des religions dans la sphère privée, pour le plus grand bien des sociétés où elle a cours. Bref, ce n’est pas un bug, c’est une partie du logiciel ! Comme l’écrivait Kant« Les Lumières, c’est la sortie de l’homme hors de l’état de tutelle dont il est lui-même responsable. L’état de tutelle est l’incapacité de se servir de son entendement sans la conduite d’un autre. […] Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! »

Penser par soi-même, et non suivre la houlette d’un pape, ouléma ou gourou, voilà qui serait presque révolutionnaire, en effet !

(Également publié sur le site LaïcArt.)

Pourquoi j’ai rejoint le Parti de la société civile

Aujourd’hui sur LaïcArt.org, mon billet : « Je m’appelle Irène Delse et j’ai rejoint le Parti de la société civile. 

Quand j’avais 17 ans, on a tenté de me recruter dans un mouvement radical et potentiellement violent. À l’époque (1986-1987), il ne s’agissait pas de djihad, certes, mais de trotskisme. N’empêche que le souvenir m’en est revenu, cette année, dans la litanie des commentaires sur les phénomènes de « radicalisation » et leurs causes.

On a beaucoup parlé de la propagande de Daech, l’autoproclamé État islamique, du terreau sur lequel elle prospère, etc. Et si on s’intéressait aux causes qui arrêtent cette plongée de jeunes adultes, parfois d’adolescents, dans un trip mortel ?

« Et en attendant que les masses se soulèvent, il n’était pas interdit, selon elle, de frapper les esprits par des actes tels que l’assassinat de Georges Besse. Pourquoi lui, avais-je demandé ? Elle avait haussé les épaules : c’était un patron, n’était-ce pas suffisant ? »

Par exemple, les livres. Et je dis bien les : comme dans le Nom de la rose, malheureux ceux qui n’ont jamais lu qu’un seul Livre ! Alors que c’est la pluralité de points de vue qui caractérisait mes lectures d’adolescente. Et quand cette amie-qui-me-voulait-du-bien me prêchait que l’avenir, c’était la Révolution et la dictature du prolétariat (oui, elle y croyait, au premier degré et à 100 pour cent), j’avais en moi les ressources pour me dire : « Holà, d’après tout ce que j’ai lu en histoire, pourquoi s’imaginer que l’humanité résoudrait dans un avenir proche les problèmes d’inégalité qui ont toujours existé ? Et pourquoi cette révolution serait plus juste, et moins encline à tourner au carnage, que celles de 1789 ou 1917 ? » Avant qu’on m’objecte que je « fais du cinéma » : la destruction physique de la bourgeoisie était exactement ce que suggérait cette jeune fille qui venait prêcher dans notre lycée, et qui n’a jamais voulu me dire exactement à quel parti ou groupement elle militait. Une destruction « dans le sang », pour faire un « grand nettoyage », tels étaient ses mots. Et en attendant que les masses se soulèvent, il n’était pas interdit, selon elle, de frapper les esprits par des actes tels que l’assassinat de Georges Besse. Pourquoi ? lui avais-je demandé. Elle avait haussé les épaules : c’était un patron, n’était-ce pas suffisant ?

« La fraternité, voilà qui n’était pas un vain mot, chez nous. Et contrairement aux prêcheurs d’absolu, la foi en Jésus telle que ma mère nous la présentait, jour après jour, n’était pas une chose inaccessible : au contraire, tout le monde, tout le monde sans exception, était sauvé. Même Hitler, avais-je demandé ? Oui, me répondit-elle, même Hitler peut se repentir et être changé, et Dieu lui pardonnerait. »

À ce moment-là, évidemment, elle avait compris, et moi aussi, que je n’adhérerai jamais à ce genre de mouvement. J’avais trop lu le Nom de la rose, et la Ferme des animaux, le Journal d’Anne Frank et le Siècle des Lumières d’Alejo Carpentier, et Victor Hugo, et Zola, et puis le Seigneur des Anneaux, et encore les écrits de Simon Leys sur la Chine, pour être autre chose qu’humaniste de cœur. Sans compter un début d’éducation chrétienne, par des parents sincèrement croyants, et tout aussi sincèrement attachés aux réformes de Vatican II. La fraternité, voilà qui n’était pas un vain mot, chez nous. Et contrairement aux prêcheurs d’absolu, la foi en Jésus telle que ma mère nous la présentait, jour après jour, n’était pas une chose inaccessible : au contraire, tout le monde, tout le monde sans exception, était sauvé. Même Hitler, avais-je demandé ? Oui, me répondit-elle, même Hitler peut se repentir et être changé, et Dieu lui pardonnerait. (En théorie, car, admit-elle ensuite, l’hypothèse n’était pas très probable. Mais l’important était que la porte ne serait fermée à personne a priori. J’avais depuis perdu la foi (en lisant le beau livre de Jacques Lacarrière, En suivant les dieux, étrangement…) mais la notion que la douceur était une valeur en soi, que la justice était forcément individuelle et non de classe, voilà qui ne m’avait pas quitté.

« Je me demande comment les jeunes gens et jeunes filles ainsi dragués par les islamistes font pour se préserver. Dans quelles ressources peuvent-ils et elles puiser pour dire non à ceux qui veulent les entraîner dans une guerre de religions ? »

Je n’ai jamais raconté à ma mère ces conversations avec une personne qui voulait que je participe à des actes brutaux. Pourtant, je pense qu’elle n’aurait pas eu à rougir de la réaction de sa fille face à une tentative de radicalisation. Aujourd’hui, et toutes proportions gardées (car les idéologies révolutionnaires marxistes étaient sur le déclin en 1986, alors que l’islamisme politique est encore dans une phase ascendante et peut se targuer de divers succès), je me demande comment les jeunes gens et jeunes filles ainsi dragués par les islamistes font pour se préserver. Dans quelles ressources peuvent-ils et elles puiser pour dire non à ceux qui veulent les entraîner dans une guerre de religions ?

Et la question se pose aussi pour les jeunes qu’un autre extrémisme politique veut prendre dans ses filets, d’extrême-droite celui-là. Ces sirènes-là ne chantent plus la lutte des classes, ni le djihad, mais une identité blanche et souvent catholique (mais pas du genre tolérant !), souvent aussi un régionalisme étroit, refermé comme une huitre sur quelques traditions qui cachent un déficit d’identité plus qu’elles ne la préservent.

Ce sont des questions que je me suis posées au lendemain du 13 novembre. Et aujourd’hui encore, elles se posent de façon brûlante. Je n’ai pas l’impression qu’on se les soit beaucoup posées, au niveau du gouvernement et dans les instances sensées faire de la prévention. Pas plus que les journalistes n’ont (à ma connaissance) exploré cet angle. Et les associations, sur le terrain, s’attellent à bien des sujets, mais guère celui-là.

« C’est pour cette raison, et pour d’autres, que, moi aussi, je ressent le devoir de participer à ce mouvement que nous nommons Parti de la société civile : parce que personne ne représente mes idées. Parce qu’on n’est jamais si bien servi que par soi-même. Parce que la France vaut la peine qu’on fasse pour elle ce qu’on ferait pour soi. Parce que la démocratie ne s’use que si on ne s’en sert pas. »

Sur le réseau #LaicArt : qui sommes nous ? Et réflexions sur la déchéance de nationalité

Quelques lectures qui font du bien en cette fin d’année 2015 qui n’en finit plus :

  • Stanislas et Ourdia racontent comment ils en sont venu à rejoindre le mouvement pour un Parti de la société civile. Derrière des parcours différents, une même exigence envers la politique, et une même conviction que la République a besoin de ses citoyennes et citoyens pour échapper aux luttes de clans et aux pressions des lobbys, y compris ceux qui, religieux avant tout, se dissimulent sous la bannière de l’antiracisme.
  • Dans le Huffington Post (édition française), Céline Pina revient, avec la lucidité et le courage qu’on lui connaît, sur un dossier qui a déjà empoisonné les fêtes pour beaucoup d’entre nous, notamment à gauche, et qui menace de faire exploser le consensus national avec lequel notre pays avait réagi aux attentats.

Voilà, bonne lecture. Et si vous pensez, vous aussi, que la politique est une chose trop sérieuse pour être laissée aux politiciens, n’hésitez pas à nous rejoindre sur LaïcArt.org, sur Twitter @laic_art ou Facebook.