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La grande arnaque du « grand remplacement » (et quelques petites illusions en sens inverse)

Photo : cinéma Le Louxor, à Barbès, style égyptien et Art Déco

Barbès, où le métissage fait partie de la tradition

Il se passe quelque chose de bizarre en Europe : des gens qui se disent patriotes ne voient rien de contradictoire à voter pour des partis compromis jusqu’à l’os avec des puissances étrangères qui ne cherchent qu’une chose, affaiblir l’Europe et affaiblir leur pays. La Russie de Poutine, les USA de Trump, ne sont ni des modèles de démocratie ni des alliés fiables. Mais aux yeux d’une certaine partie de l’électorat, ils ont une grande séduction : leur soutien musclé à ce qu’ils appellent les « valeurs chrétiennes » peut donner l’illusion qu’ils sont le dernier rempart contre une peur qu’ils ont largement contribué à alimenter, celle du « grand remplacement ».

Le fait que ces extrêmes-droites se soient à peine distancées du manifeste posté par le terroriste anti-musulman de Christchurch montre bien à quels point ils sont sûrs de tenir là un thème qui marche. Et on ignore à notre péril cette pastorale de la frousse, de la haine, de l’aversion et du ressentiment. Le pire est que nous, Françaises et Français, devrions mettre les bouchées doubles pour la combattre, vu l’origine du concept dans notre propre extrême-droite…

De quoi s’agit-il ? Au cas où vous auriez éteint internet depuis quelques années, il s’agit d’une rumeur selon laquelle les « élites » économiques et culturelles des pays occidentaux (selon les versions, les Juifs sont plus moins clairement pointés du doigt) se seraient liguées pour faire venir des « hordes » de migrants musulmans pour « remplacer » les classes populaires traditionelles. Quel serait l’avantage d’un tel remplacement ? Pourquoi ces nouvelles classes populaires seraient-elles plus dociles ? Ces complotistes ne vont pas jusqu’à l’expliciter ! Comme tous les fantasmes, celui-ci gagne à rester dans le demi-jour, sans jamais être mis sous le projecteur corrosif de l’esprit critique.

Grand fantasme, on peut le dire : comme le montre le démographe Hervé Le Bras, les déplacements de population sont un petit peu plus complexes qu’un simple problème de vases communicants d’école primaire !

Par exemple, les candidats à l’émigration les plus pauvres ne se dirigent pas vers l’Europe, mais vers des régions où pays voisins. Il y a une importante immigration intra-africaine, du Sahel vers le golfe de Guinée par exemple en Afrique de l’ouest. Dans un pays relativement prospère comme la Côte d’Ivoire, on a même vu de développer dès les années 90-2000 un discours sur l' »ivoirité » qui était une façon d’exclure les immigrés en provenance du Burkina Faso et du Mali. D’autres se rendent au Maroc, non comme étape sur la route de l’Europe, mais pour y rester.

Autre élément de la grosse arnaque au « remplacement » : les nouveaux arrivants sont systématiquement supposés africains ou moyen-orientaux et musulmans, ce qui permet à nos marchands de peurs de jouer sur les stéréotypes classiques sur les Croisades ou l’affrontement séculaire entre Europe et Empire ottoman… En oubliant au passage que les pays d’Afrique sub-saharienne sont loin d’être tous musulmans, et que les migrants en Europe viennent aussi d’Europe de l’Est, d’Amérique du Sud, d’Asie du Sud et du Sud-Est…

Peut-être qu’une certaine mauvaise conscience occidentale, malgré toutes les vitupérations à droite sur la « repentance » (ô, ironie), a pu jouer dans cette acceptation sans trop de logique du « grand remplacement ». Après tout, il existe un continent entier où la population d’origine a été remplacée presque totalement par des nouveaux venus… originaires d’Europe. Le sort des Amérindiens a d’ailleurs été le prétexte de l’une des plus ridicules campagnes du FN : une photo de Le Pen père arborant une coiffure à plumes de chef sioux… (Non, je n’invente rien. Regardez l’affiche n°21 sur cette page.)

Ce serait drôle si ce n’était pas un prétexte pour éviter de confronter le racisme, l’antisémitisme et la haine des musulmans, et pour soutenir des régimes brutaux et corrompus comme ceux de Poutine, Trump, Orban en Hongrie, Duterte aux Philippines, Bolsonero au Brésil… Et pour fermer les yeux sur les atteintes aux droits des femmes et des LGBT dans ces pays – là encore, cruelle ironie, par des partis qui vitupèrent le sexisme et l’homophobie dans l’islam, mais pas dans leurs propres « valeurs chrétiennes ».

Pour combattre efficacement les idées fausses, il faut donc d’abord les connaître. Il faut aussi avoir une idée juste de ce qui se passe réellement. Et là, des personnes bien intentionnées mais avec des notions fausses peuvent faire beaucoup de mal. Regardez Stephen Smith, ce journaliste américain qui parle lui aussi de « ruée sur l’Europe » tout en essayant de convaincre les Européens que c’est le sens de l’histoire et qu’il faut ouvrir les portes… Non seulement ça a l’effet contraire, mais c’est très éloigné de la vérité. Voir plus haut, et dans l’entretien avec Hervé Le Bras déjà cité, ce que je disais sur les migrations intra-africaines. C’est aussi une occasion de rappeler que la démographie évolue, elle aussi, et que nous ne sommes pas coincés indéfiniment avec les taux de fécondité de 1985 ! En fait, une bonne partie de l’Afrique et du Moyen-Orient a déjà fait sa transition ou est en train de la faire, pour les mêmes raisons que l’Europe l’avait faite dans la courant du XXe siècle : baisse de la mortalité infantile (merci les vaccins), accès à la contraception, et plus d’opportunités économiques pour les femmes, surtout dans les villes.

Certes, ces pays ont aujourd’hui une population jeune, et il y a beaucoup de candidats à l’émigration, mais ce n’est pas un réservoir inépuisable, contrairement à ce que certains (même bien intentionnés) semblent penser. Et c’est une population plus éduquée, donc plus adaptable, que les gens que l’on a fait venir dans les 30 Glorieuses pour reconstruire la France.

La seule chose qui me chiffonne dans les propos d’Hervé Le Bras, et c’est plus un bémol sur la façon de présenter les faits qu’une contradiction sur le fond, c’est qu’il est à sa manière aussi cavalier que Stephen Smith avec les pays d’accueil. Par exemple :

Les enfants dont les deux parents sont immigrés ne représentent que 10% des naissances. Ceux qui n’ont aucun parent, ni grand-parent immigré, 60%. Dans 30% des naissances, au moins un des parents ou grands-parents est immigré et au moins un des parents ou des grands-parents ne l’est pas. Ce qui représente 30% d’enfants métis.

(Chiffres de l’INSEE.)

Ce qui montre deux choses :

  1. La population européenne n’est pas remplacée ;
  2. Elle ne reste pas non plus la même qu’en 1950.

Il est plus précis au paragraphe suivant, mais toujours optimiste :

Petit calcul à l’horizon 2050: on arrive à 50% d’enfants métis. Ce métissage est la réalité de ce siècle. Et à ce compte-là, Éric Zemmour est un agent du grand remplacement. D’autre part, on omet les millions d’Occidentaux qui partent s’installer ailleurs et qui contribuent eux aussi au métissage mondial en cours.

La grande peur de beaucoup de racistes, qu’on soit clair, c’est bien le métissage. Le rebaptiser « grand remplacement » et prétendre que l’Europe était menacée dans son existence physique, c’était un tour de passe passe pour toucher des gens que le discours classique du genre « et si ta fille sortait avec un étranger » ne motivait plus guère. Mariages mixtes ? Dans la France des années 2010, c’est un sujet de comédies à succès, pas un tabou.

Mais cela ne veut pas dire que de passer de quelques pour cents à la moitié de naissances « métissées » en quelques décennies est anodin. C’est là que je trouve Le Bras un peu léger.

J’en parle d’autant plus à mon aise que je suis moi-même originaire d’un mélange franco-italo-philippin, et que si on compte les parents par alliance, il faut compter aussi l’Espagne, le Canada et la Tunisie. Pour compliquer les choses, cette histoire s’est faite en bonne partie dans les colonies d’alors, puis dans le cadre de la coopération dans une ex-colonie. Bref, je viens d’une famille où on a pris l’habitude, depuis plusieurs générations, de lier notre identité à la culture et à la langue française plus qu’à un terroir, un quartier ou une paroisse. Et je mesure l’importance de ce savoir-faire, cet « art d’être français » cultivé dans un contexte où ce n’est pas la seule façon possible d’être.

Par exemple, je suis d’une génération qui avait cessé d’apprendre la Marseillaise à l’école, mais je la sais depuis toujours parce que cela faisait partie des airs qu’on chantait en famille lors des longs trajets en voiture, ou en lavant la vaisselle après le repas du dimanche. On avait aussi comme ça le Chant du départ et l’hymne italien, Fratelli d’Italia, et des chansons populaires comme À la claire fontaine. Et il y a tout l’investissement dans la langue française, et le fait d’avoir vu parmi les amis de mes parents des gens de tous horizons qui se rejoignaient autour de cette culture. Il y avait des gens qui étaient très critiques de la politique française en Afrique, par exemple, mais pour qui la langue française était considérée comme un bien commun. (C’est là qu’on voit la différence avec certains « indigénistes » aujourd’hui. Il y aurait bien des choses à dire, mais c’est assez de mentionner que ce n’est pas tant avec la France que Mme Bouteldja et les autres sont en train de régler des comptes, c’est avec la génération de leurs parents.)

Contrairement à Hervé Le Bras, je ne jette donc pas la notion d’identité avec le bain saumâtre des identitaires. Tout le monde a une identité, mais seuls les identitaires haïssent l’identité des autres. Il ne faut pas avoir peur de combattre les absurdités de « grand remplacement », et pour ça il faut savoir pourquoi c’est absurde. Mais il faut aussi être clair sur les transformations en cours, même et surtout si on a confiance dans la capacité de l’Europe et de la France à s’adapter. Un grand métissage est en cours, mais ce n’est pas seulement en Europe : toute la planète est concernée, parce que nous sommes beaucoup plus interconnectés. Et la meilleure façon de s’y préparer, c’est d’être au clair sur nos valeurs. Pour citer un ancien premier ministre, lui-même français naturalisé : « Sommes-nous une race, ou sommes-nous une idée ? »

On serait bien en peine de trouver une « race européenne », à part une description superficielle de tendances telles que la couleur de peau. Pour le reste, les pays européens ont une longue et sanglante histoire, mais ils ont aussi réussi à bâtir ensemble un idéal, une entité qui n’est assise ni sur une nation, ni sur une dynastie régnante, ni sur une religion, ni sur la spoliation des terres d’un autre peuple. C’est rare. Et quand cela marche, ça suscite des ennemis. Voilà qui nous ramène aux oligarques du début…

Cela ne surprendra personne, je pense, si je dis que ce dimanche, je voterai pour la liste Renaissance européenne.

La guerre, l’opium et la mémoire

Fleur de pavot à opium, rose pâle avec un centre noir

Ironie des choses, le pavot à opium est un proche cousin du coquelicot, emblème des anciens combattants chez nos alliés du Commonwealth (image : Lestat, pour Wikimedia)

Ce n’est pas une fable gentillette, je vous préviens. Plutôt une escarmouche dans la guerre des mémoires qui agite périodiquement notre pays. Je n’en éprouve aucune fierté, ni dégoût : ce sont juste des faits qui se sont produits, et qui ont fait ce que je suis.

Mais commençons par le commencement. Il n’y a jamais eu beaucoup de souvenirs de la guerre de 14-18 dans ma famille. Mes deux grands-pères étaient trop jeunes. Un de mes arrières-grands-pères a été réformé pour mauvaise vue (c’était une tête de bois qui n’a jamais voulu voir un médecin, même quand il est devenu aveugle, il parvenait à faire son métier de menuisier malgré cela). Un autre vivait hors de France à l’époque. Et puis il y en un qui était en Indochine avec sa famille, mais qui a été mobilisé dans les tranchées.

Lui aussi, c’était un peu un numéro. Fonctionnaire, il avait toujours cherché à avoir des postes en brousse, loin des villes, dans des zones fraîchement « pacifiées » où la France n’était représentée que par un poste militaire. (Sa femme avait au moins obtenu que ce soit près d’un hôpital militaire, au cas où.)

Un drôle de numéro, donc, déjà alcoolique, et qui ne s’est pas amélioré au retour de la guerre. Car il est revenu de la grande boucherie, oui, mais pas pour longtemps. Un ou deux ans après l’Armistice, il mourait d’une maladie du foie.

L’administration militaire considéra cependant qu’il faisait partie des victimes de la guerre, sans doute parce que cela permettait de faire bénéficier sa veuve d’un de ces fameux bureaux de tabac qu’on donnait aux veuves de combattants pour leur assurer une pension. Mon arrière-grand-mère a donc reçu le bénéfice d’un bureau de tabac – sauf que c’était en Indochine, et que cela voulait dire aussi un débit d’opium.

Eh oui, la France, dans son entreprise coloniale, n’a pas dédaigné le commerce des stupéfiants parmi l’exploitation des ressources locales. L’État avait déjà le monopole du tabac, il aurait aussi celui du hashish en Afrique du Nord et de l’opium en Extrême-Orient.

J’ai donc eu une arrière-grand-mère trafiquante d’opium, si on peut dire. Elle n’exploitait pas elle-même la boutique, mais la louait à un commerçant chinois, et touchait chaque mois sa part de la recette. (Ce n’était pas considéré comme un négoce très honorable, on s’en doute.) Et c’est ainsi que les séquelles de la Grande Guerre sont intimement imbriquées dans la mémoire familiale avec le business de l’exploitation coloniale, et les petits arrangements auxquels cela pouvait donner lieu.

J’aurai au moins appris assez tôt que le monde était compliqué, et les gens qui le composaient encore plus.

L’œil de Sauron, un cauchemar très actuel (billet spécial #Halloween)

[Je reposte ici en francais un billet publié à l’origine en 2013 : « Beware the Eye of Mordor, er, sorry, of the NSA« . Quoi de mieux pour cela que Halloween, fête censée servir à exorciser la peur ?]

(Blason de Mordor, par Rondador, CC 3.0)

Bien trouvé : dans un blog hébergé par Slate, deux professeurs de littérature anglaise avancent la thèse qu’avec Le Seigneur des Anneaux, c’est J.R.R. Tolkien, et non Orwell, qui a le mieux dépeint littérairement la surveillance étatique moderne. (Source : Patrick Nielsen Hayden, de Making Light.)

« Chez Tolkien, l’image la plus puissante et intimidante de cette surveillance centralisée, l’Œil de Sauron au sommet de sa tour, balayant le monde entier, a une résonance parmi ceux qui sont anxieux au sujet d’un gouvernement intrusif. Mais c’est la vulnérabilité de Sauron qui a le plus de pertinence pour l’Amérique aujourd’hui. »

Et pour tout pays qui cherche à assurer pour de vrai la sécurité de ses citoyens, plutôt que de rester au niveau de la gesticulation. Car nous savons tous comment le livre s’est terminé : la surveillance quasi-absolue de Sauron a été défaite par « un petit groupe d’activistes déterminés, prêts à sacrifier leur vie « , qui

« passent entre les mailles du système de surveillance d’une grande puissance, se fondent dans sa population, et administrent un coup fatal […]. Loin d’être secrète, une bonne part de cette operation est conduite au grand jour, la grande puissance étant consciente de l’existence, de ses ennemis, sinon de leur but. » (The Eye of Sauron is the modern surveillance state », par David Rosen et Aaron Santesso)

L’emphase est de moi. Car dans notre monde comme en Terre du Milieu, tout voir n’est pas tout savoir. En fait, plus on amasse d’information, plus il est difficile d’y trouver quelque chose de pertinent. Les méta-données peuvent bien contenir assez d’information pour situer un individu dans le temps et l’espace, pour mettre au jour leurs opinions politiques et leur vie sexuelle, mais comment savoir lequel, parmi tous ces jeux de données, intéresse la sécurité nationale ? Dans le roman, les Hobbits utilisent leur propre insignifiance, leur état d' »anonimité visible », d’aiguilles dans une botte de foin, pour traverser Mordor, et même quand ils rencontrent une patrouille d’Orques, ils sont vus mais non découverts, parce qu’ils ressemblent seulement à deux sujets de Sauron parmi les autres. Tant qu’ils n’utilisent pas l’Anneau, ils sont pratiquement invisibles.

J.R.R. Tolkien's cover design for The Fellowship of the Ring, first part of The Lord of the Rings: the Eye of Sauron, within his Ring of Power

Concept de couverture dessiné par Tolkien pour le 1er tome de son livre. (Source : Wikimedia)

Petite coincidence intéressante : J.R.R. Tolkien termina sa rédaction du Seigneur des Anneaux en 1949, l’année où George Orwell a publié son 1984. Les deux auteurs vivaient à une époque marquée par l’avènement de l’Union soviétique et du Troisième Reich, et tous les deux avaient connu la censure en Angleterre même pendant la Grande Guerre. La même général produisit aussi des écrivains comme Aldous Huxley (Le Meilleur des Mondes) et Arthur Koestler. Et n’oublions pas le Russe Evgueni Zamiatine, dont le roman de science-fiction Nous autres préfigure étroitement 1984.

Mais il parut, en 1954, le roman de Tolkien sembla à première vue une œuvre de pur divertissement, un livre d’évasion pour rêveurs et adolescents. Dommage : le bon professeur avait utilise sa « seconde création » (un terme qu’on lui doit, d’ailleurs) pour explore précisément le même phénomène que ces auteurs plus « sérieux », qui ont les honneurs des manuels scolaires : à savoir, l’accumulation de pouvoir entre les mains d’un tyran sur une échelle dépassant tout ce que l’on a pu connaître dans l’histoire de l’humanité. Et sa peinture de l’empire maléfique de Sauron fait toucher du doigt à la fois l’horreur de la vie dans un régime totalitaire, et les failles inhérentes d’un tel régime, où la paranoïa au sommet engendre la défiance et les dysfonctionnements tout le long de la chaîne. Un cauchemar très humain, ce qui n’est pas la moindre des réussites pour un roman peuplé de Hobbits, Elfes, Trolls, araignées géantes et arbres qui marchent et parlent !

Qui joue avec les taxes locales ?

Petit billet politique décalé d’une semaine, de retour de vacances.

Statue taillée à la tronçonneuse dans une souche et représentant un footballeur

Carte postale de vacances. Non, rien à voir avec la politique. Domaine de Pinsan, Eysines (33)

Il y a de bien curieuses coïncidences. Dans certaines collectivités locales dont l’orientation politique est, disons, pas très proche de la majorité présidentielle, la mise en place par le gouvernement de la suppression de la taxe d’habitation (une promesse de campagne d’Emmanuel Macron) a été suivie par la hausse de diverses taxes locales, voire carrément l’invention de taxes nouvelles ! Mieux – ou pire, si on préfère – le maire de Clichy évoque publiquement la suppression des crèches municipales, laissant entendre que la commune est aux abois sur le plan financier !

Quelle coïncidence (bis) : la déclaration du maire de Clichy à RTL suit de peu l’annonce du plan pour la petite enfance annoncé par la ministre de la Santé et des Solidarités, Agnès Buzyn. Si le but était de saboter ce que le gouvernement met en place pour aider les ménages moyens et modestes, ce serait parfait.

Vous me direz : oui, mais il faut bien compenser la baisse de recettes fiscales, non ? Ce qui se prend d’un côté de gagne de l’autre, etc.

Oui et non ! Car, et les maires ont été les premiers informés là dessus, la taxe d’habitation sera compensée, à l’euro près, par l’État. Les édiles qui aujourd’hui rivalisent d’imagination pour créer de nouvelles taxes montrent d’ailleurs le bout du nez quand ils admettent que, oui, il y a un processus de concertation avec le gouvernement pour cette compensation, mais ils ne lui font pas confiance, voyez-vous…

C’est là que la couleur politique de ces communes et agglomérations serait intéressante à cartographier. Seraient-ce les mêmes qui escomptent un retour de bâton électoral en 2020, pour les municipales ? Je ne prendrais même pas les paris.

Atelier One Planet : ici, on fabrique notre futur

Photo : deux briques avec l'aspect de la pierre, l'une du granite rouge, l'autre tricolore, avec granite rouge, marbre blanc et quartzite gris-bleu

Carbon Fiber Stone®. Esthétiques, solides, durables, ces briques sont aussi des pièges à CO2. Intéressés ?

L’équation est simple. Il y a plus de gaz carbonique dans l’atmosphère aujourd’hui qu’avant la Révolution industrielle, et chaque jour qui passe augmente cette proportion. Ce dioxide de carbone absorbe les rayons infrarouges, ce qui contribue à retenir dans l’atmosphère terrestre une partie de la chaleur du soleil qui sinon aurait été réexpédiée dans l’espace. Ce qu’on appelle, métaphoriquement, l’effet de serre. Résultat : la planète se réchauffe. Pas de façon uniforme, on l’a bien vu durant les récentes vagues de froid, mais en moyenne, le résultat est net.

Ça chauffe.

C’est déjà un souci en soi : avec des températures moyennes plus élevées, certaines régions du globe risquent de ne plus être habitables en été, tout simplement. Ou alors il faudra y bâtir des installations similaires à celles de l’Antarctique et vivre dans une bulle. Mais ce n’est pas tout : l’atmosphère, les sols et les océans sont une grande machine ou chaque élément est dépendant des autres. La hausse des températures a déjà commencé à faire diminuer les glaces polaires, et celle-ci, à son tour, fait monter le niveau des océans. Plusieurs régions parmi les plus peuplées de la planète sont en danger de submersion : de la Louisiane au Bangladesh et aux îles Vanuatu, en passant par Venise ou la Camargue près de chez nous.

Et attendez, ce n’est pas tout ! Cette énergie thermique piégée dans l’atmosphère provoque des effets en cascade dans des endroits parfois inattendus. Les océans ne font pas que se réchauffer, par exemple, ils deviennent plus acides, ce qui a des effets sur l’écosystème tout entier. La fonte des glaces polaires injecte à son tour de l’eau relativement froide dans le système, ce qui modifie le régime des courants marins et des vents. Les phénomènes de « Moscou-Paris » n’y sont pas étrangers. Au niveau des sols, également, le réchauffement du permafrost dans les régions arctiques risque de conduire à un dégagement massif de clathrate de méthane, qui est aussi un gaz à effet de serre. C’est un cercle vicieux, une boucle de rétroaction positive qui risque de changer la planète de façon à proprement parler catastrophique.

À quel point on est mal ?

Très mal, pour le moment. La trajectoire actuelle nous mène vers +3°C à l’horizon 2050, alors que tous les modèles montrent qu’il faudrait limiter la hausse de température à +2 grand maximum, et de préférence à +1,5. C’était l’engagement de l’Accord de Paris.

Avec la trajectoire actuelle, on tombe dans des scénarios très inquiétants, où le climat de modifie de façon exponentielle, et où la planète devient très, très différente de celle que nous connaissons et sur laquelle est bâtie notre actuelle civilisation.

Alors, comment échapper à ce scénario d’inflation climatique ? Les mesures actuelles en faveur de l’efficacité énergétique et de la « neutralité carbone » (de l’anglais « carbon neutrality », le gaz carbonique se disant carbon dioxide) ne suffiront pas : il y a déjà trop de CO2 dans l’atmosphère, et si on veut être à +1°C en 2050, il faudra passer à la carbon negativity, à une économie non pas neutre mais négative en CO2.

C’est là qu’entre en scène l’Atelier One Planet.

Ils sont trois mousquetaires, Kolja Kuse, l’Allemand, Stephan Savarese, le Français (et résident du 18e), ainsi que Michael Green, l’Américain. Et ils ont une idée.

Comment retirer le gaz carbonique de l’atmosphère ? Il y a un système éprouvé : la photosynthèse. Avec leur chlorophylle, les plantes fixent le CO2 de l’atmosphère et fabriquent avec du tissu végétal. Si on couvrait de forêts toutes les surfaces qui sont actuellement utilisées par l’agriculture, l’industrie ou les villes, on pourrait fixer 50% du CO2 qu’il fait retirer. Vous voyez tout de suite où ça coince.

Et si on fixait ce CO2 à la place dans des matériaux de construction ?

La PME TechnoCarbon (franco-allemande) possède les brevets pour la fabrication d’un matériau innovant, baptisé Carbon Fiber Stone®, obtenu en combinant de la pierre avec des fibres de carbone et une petite quantité de résine époxy. Le résultat est étonnant : légèreté et plasticité de l’aluminium, mais grande résistance à la pression, aux vibrations et à la chaleur. Et, la cerise sur le gâteau, aspect esthétique !

Photo : haut parleur stéréo d'aspect marbre noir

Un haut-parleur en marbre noir ? Non, c’est du Carbon Fiber Stone®

Pour l’instant, Techno-Carbon fabrique ce matériau en petites séries, pour des applications qui tiennent plutôt de la vitrine technologique que de l’application industrielle. Des haut-parleurs, par exemple, des skis ou des caisses de guitare témoignent de la plasticité du CFS® et de son bon comportement en présence de vibrations. Un fabricant italien de tôles métalliques a aussi commandé des gabarits pour vérifier la taille des plaques de métal tout juste sorties du laminoir : la résistance à la chaleur du CFS© en fait une solution idéale. Enfin, il y a des poutrelles, des tuyaux et des briques pouvant servir dans divers projets de construction. La SNCF et la Deutsche Bahn sont déjà intéressées par des traverses de chemin de fer et des dalles soutenant les rails de tramway. Et le groupe de BTP NGE aussi.

Photo : brique composée d'un sandwich de trois pierres différentes, granite rouge, marbre blanc et quartzite gris-bleu

Brique tricolore : les fibres de carbone sont combinées à trois types de pierre différentes

La brique tricolore ci-dessus n’est pas un gadget. Outre qu’elle peut d’ores et déjà servir de serre-livres ou presse-papiers aux couleurs nationales (valable aussi, naturellement, aux Pays-Bas, Royaume-Uni, etc.), elle fait la démonstration qu’un sandwich de CFS® utilisant plusieurs pierres différentes garde les mêmes propriétés vis à vis de la chaleur, de l’humidité, etc. C’est un problème dans la construction : on ne peut associer deux matériaux ayant des propriétés différentes. Le CFS® résout le problème.

Tout cela, c’est bien beau, mais le bilan carbone ? D’où viennent ces fibres et comment sont-elles fabriquées ? Et combien ça coûte ?

C’est là que cela devient vraiment intéressant.

D’abord, il y a l’intérêt de remplacer le béton classique, dont la fabrication est une source très importante de rejets de CO2 aujourd’hui, par un matériau qui, grâce aux fibres de carbone incorporées, fixe ce même CO2 pour longtemps.

Et ce n’est pas tout. On fabrique actuellement ces fibres de carbone à partir d’hydrocarbures, issus de l’extraction (mais évidemment, ce n’est pas le but) ou, mieux, de recyclage : au lieu d’être brûlés comme déchets, des huiles de friture de la restauration sont ainsi transformées en CFS®. On remplace ainsi une émission de CO2 (combustion) par la fixation dans un matériau durable. C’est déjà bien, mais il y a mieux.

Car il existe une filière qui maîtrise la culture d’algues pour produire des hydrocarbures : le bio-kérosène. Hé oui, il y a dans quelques endroits du globe, en Australie, notamment, de grands systèmes de bassins où on cultive des algues microscopiques pour les transformer en carburant pour l’aviation. On recycle ainsi une partie du CO2 émis par le transport aérien.

Or l’un des sous-produits de ce procédé est de la glycérine, qui peut servir à fabriquer les fibres de carbone du CFS® ! On parvient ainsi à retirer de l’atmosphère le CO2 et à la fixer durablement. Si, en plus, on utilise non plus l’électricité comme source d’énergie pour la fabrication de ces fibres, mais directement la chaleur solaire concentrée, le prix de revient des fibres de carbone est divisé par deux. La technologie pour ces fours solaires existe déjà.

Seule contrainte : pour pouvoir produire des algues de façon assez efficace, il faut aller en dessous du 42e parallèle. Idem pour l’utilisation de l’énergie solaire pour leur transformation en fibre de carbone. Mais cela permet de s’associer avec un fabricant de bio-kérosène, qui peut aussi être intéressé par l’utilisation de fours solaires comme source d’énergie propre et à prix compétitif.

Des plans qui mènent loin… Mais où en est-on ?

Aujourd’hui, les produits de TechnoCarbon sont fabriqués dans trois usines différentes, une en Allemagne, une au Canada et une autre aux USA. Leur plan cependant est de regrouper la production sur une usine pilote, si possible dans le nord de Paris (sur le site de l’ancienne usine de Pont-Marcadet) ou à Saint-Denis, pour joindre le social à l’environnemental. Les partenaires et bailleurs de fonds sont pour l’instant l’Union Européenne ainsi que les pays concernés, France et Allemagne, plus des universités (Munich, Aix-la-Chapelle) et des fonds d’investissement. Ainsi que quelques entreprises déjà citées : NGE, Deutsche Bahn…

D’autre part, il faut lancer à grande échelle la production d’algues dans un endroit ensoleillé, où il y a de l’espace et près d’une source d’eau salée. Là, le partenaire tout trouvé est le Fonds vert pour le développement, qui déplore de n’avoir pas assez de projets à ce jour. Le Sénégal aussi est très intéressé : non seulement cela créerait des emplois et valoriserait les ressources naturelles, mais l’eau salée utilisée pour la culture d’algues peut aussi être traitée, toujours grâce à l’énergie solaire, et une fois dessalée servir pour l’irrigation.

D’autres sites peuvent évidemment être concernés : Tunisie, sud de l’Italie ou de l’Espagne, Guyane, pourquoi pas. Mais l’Atelier One Planet cherche là aussi à joindre le développement humain au souci d’efficacité économique et environnemental.

Un jour, j’espère, nous pourrons regarder derrière nous et dire : « Oui, 2018 était le début de la solution – et on y était ! »

Savoir vivre, ensemble

On n’est pas des ours.
Qu’on le veuille ou non, on vit en société. Et il faut bien faire avec les autres. Il y a des femmes et des hommes, des jeunes et des vieux, des croyants, des mécréants et des gens qui s’en foutent. Il y a des gens à mobilité réduite et d’autres avec un handicap mental ou psychique. Il y a aussi des casse-pieds en tout genre.

Interdit d’interdire.

Dans 20 Minutes, un article croit pouvoir titrer sur une éventuelle « interdiction » du manspreading à Paris, quand la réalité consiste en une campagne d’éducation de la population, on pourrait même dire de prévention ! Car la « maladie des couilles de verre » fait des ravages parmi les usagers des transports en commun… À bon entendeur, messieurs !

Concours de mauvaise foi ? 

Mandelieu-la-Napoule, petite ville de la Côte d’Azur, le maire (LR) écrit aux magasins H&M pour s’émouvoir de la présence de vendeuses voilées. Il invoque la laïcité – bien à tort, puisque la loi de 1905 régit les relations entre les cultes et la République, bref l’État, les collectivités, les services publics. Pas une entreprise privée.

Évidemment, en face, H&M n’est pas « juste » un employeur tolérant : on se rappelle qu’ils se veulent en pointe sur ce qu’on appelle la « mode pudique » (sic), en gros la transposition dans le prêt-à-porter des consignes vestimentaires d’un islam rigoriste. La clientèle des pays du Golfe évidemment en ligne de mire pour les enseignes : H&M, mais aussi Gap, Zara, Uniqlo… C’est un business juteux. (Au passage, l’article du Monde sur Mandelieu ne mentionne pas cet arrière-plan… Dommage pour leurs lecteurs.)
On peut imaginer que le maire, dont la ville dépend largement du tourisme en provenance de France et d’Europe, s’inquiète d’une tendance qui consiste à s’aligner sur les plus intransigeante(s), et qui pourrait, si elle s’étend, donner à la Riviera un petit air de Dubaï.  Cependant, s’il voulait engager le dialogue, c’est mal parti. Des militants gauchistes pro-voile parlent de racisme, comme si un vêtement était une couleur de peau. L’inénarrable Observatoire de la laïcité se fend d’une bafouille, ça leur donne l’impression d’exister.

Mais en effet, pourquoi parler de laïcité alors qu’il s’agit ici de savoir-vivre, de civilité ? La tradition en France, contrairement à un pays comme les USA, est de ne pas constamment mettre en avant sa religion. Seuls les extrémistes le font, typiquement, des cathos tradis aux haredim, en passant bien sûr par les salafistes. Or ce n’est pas en s’alignant sur les plus intolérants que la France fera des progrès dans la tolérance !

Un dernier mot a propos de H&M. Il y a des cas où, en courant après une clientèle particulière, on finit par s’aliéner toutes les autres. H&M choisit, pour l’instant, la mode pudique, les pétrodollars et leurs relais multiculturalistes de par chez nous. Je prends le pari que cela leur retombera sur le nez. Le maire parlait dans sa lettre de plaintes de clientes : eh bien, c’est directement à l’entreprise qu’il faut adresser les avis négatifs ! Si le maire intervient dans la vie du magasin, en effet, c’est une ingérence. Mais si des clientes mécontentes expriment leurs griefs vis à vis dé l’accueil, du service ou des produits, elles exercent leurs droits de consommatrices et envoient à l’entreprise un retour salutaire. Campagne de lettres, appels au boycott, agitation des réseaux sociaux, tout ce qui peut faire réfléchir une marque attentive à sa réputation – et à son chiffre d’affaires.

Les #fakenews, la taxe d’habitation et le stagiaire de #BFMTV

Statue en bronze du dieu Mercure

Mercure, dieu du commerce et des voleurs, est-il aussi celui de la désinformation économique ? (Crédit : Mallowtek)

Dans cette folle campagne présidentielle, on a entendu beaucoup d’arguments foireux, et c’est parti pour faire de même aux législatives. La vigilance est de mise ! Car c’est une chose de perdre si les gens ne veulent pas de vous ou de votre projet ; mais perdre des votes pour du vent, de l’intox, du pur fantasme, ça va trop loin.

J’ai appris incidemment, en bavardant avec mon médecin, l’une des sources d’une déformation tenace sur le programme économique d’Emmanuel MacronBFMTV​ Économie. Je lui parlais d’un collègue qui était effrayé par la perspective d’une exonération de la taxe d’habitation pour 80% des ménages. Il croyait dur comme fer que pour financer ça, l’impôt des 20% restants allait être doublé ou triplé… Comme si le budget des collectivités locales, auquel est versée cette taxe, n’avait qu’une seule source de revenus ! Le programme du candidat, publié sur le site d’En Marche !, parlait pourtant de la contribution versée par l’État aux collectivités en compensation de cet impôt. Et l’État s’arrange pour avoir d’autres sources de revenus, notamment la CSG, impôt le plus juste car le mieux réparti. Peine perdue.

C’est là que mon toubib a révélé que lui aussi était tombé dans le panneau…

« Mais ils en ont parlé sur BFM Éco ! Ça fait quand même un gros manque à gagner, la taxe d’habitation, c’est énorme ! »

Ouille, ouille. Ce n’est pas parce qu’il y a « Économie » dedans que les gens savent de quoi ils parlent ! Et surtout qu’ils ont un minimum de déontologie. Ici, la seule explication que je vois, c’est que les chroniqueurs de BFMTV ont essayé de spéculer sur ce que ferait Macron s’il était élu, et qu’avec leurs préjugés habituels envers un ancien ministre d’un gouvernement d’un gouvernement de gauche, ils en ont conclu qu’il voudrait imposer à outrance tous ceux qui ont un peu de bien au soleil. Que ce soit un épouvantail sorti de leur imagination ne l’a pas effleuré, pas plus que mon collègue. Ils ne semblent pas avoir intégré que les médias ont des biais – et pas seulement les médias que lisent ou écoutent les autres…

Enfin, même si on est porté à croire le scénario BFMTV​, un minimum de connaissances et d’esprit critique aurait dû faire écarter cette histoire de hausse vertigineuse de la taxe d’habitation. D’abord parce que c’est un impôt qui ne rapporte pas beaucoup, surtout comparé à ce qu’il coûte à mettre en œuvre. Pour l’année 2009, par exemple, la TH représentait 16,5 millions d’euros – dix fois moins environ que la TVA, six fois moins que la CSG. Pas de quoi déclencher une révolution en augmentant brutalement le barème !

Et puis qui dit taxe d’habitation dit fiscalité locale : ce sont les communautés territoriales, bref communes, agglomérations, départements et régions, qui votent les taux. Et eux non plus n’ont pas intérêt à maltraiter leurs administrés. Avec la réforme proposée, ces communautés auront plutôt à cœur de négocier judicieusement avec l’État, puisque c’est lui qui remplacera le manque à gagner.

Après, on peut discuter des inconvénients pour les communautés en question, bien sûr, ou de la justification de ce 20% restant qui continue à payer la taxe. Mais au moins, on parlera de choses réelles, pas de la politique du #stagiairedeBFMTV.