Archives de Catégorie: Citoyenne Delse

Pendant ce temps je continuerai à jouer

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Un peu de lumière

C’est une histoire toute simple, mais qui résume bien l’état d’esprit nécessaire en ces temps troublés. Je l’ai rencontrée pour la première fois dans un livre de catéchisme. Je devais avoir neuf ans et ces textes me paraissaient bizarres, occupés de choses que je ne connaissais guère. Chanter à l’église, ou apprendre la vie de Jésus, oui, cela pouvait entraîner l’imagination. Mais les leçons de morale un peu ésotériques de ces livres vieillots (c’était dans une école privée assez spartiate) me passaient par-dessus la tête.

Sauf celle-ci. L’histoire m’avait touchée, sur le moment, sans que je comprenne vraiment. Et puis je l’ai rencontrée à nouveau dans un livre d’histoire, des années plus tard… Mais c’est aussi une leçon de vie à méditer dans une optique laïque.

L’incident met en scène le futur saint Louis de Gonzague, alors âgé de 12 ou 13 ans. Il jouait au ballon avec des camarades de son âge, tous catholiques et pieux comme on était tenu de l’être à son époque, dans son milieu. Et voilà que l’un d’eux interroge : « Si on vous disait que le Jugement Dernier arrivait demain, que feriez-vous ? »

Je dirais mes prières, dit l’un.

Je me réconcilierait avec ceux avec qui je suis fâché, répond l’autre.

J’irais me confesser. Je donnerais mon argent aux pauvres. Ainsi de suite.

« Et toi, Louis, demande-t-on au jeune Gonzague, qui n’avait pas encore parlé, que ferais-tu ? »

« Moi ? Mais je continuerais à jouer au ballon, tout simplement. »

Le jour d’après

Ils étaient blessés,

Ils se sont relevés,

Et pour ne pas désespérer

Ils mirent des drapeaux colorés, flottant à leurs fenêtres.

 

Puis le temps a passé.

Tout à recommencé.

Entre les larmes et les cris

Cette fois, ceux qui se relevèrent mirent à leurs drapeaux un pan de crêpe noir.

La démocratie, le journalisme et les insiders

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Scruter ceux qui scrutent. 

Parmi les critiques actuelles du journalisme politique, certaines proviennent du public, d’autres des politiques, et enfin il y a les mises en garde qui émanent du monde médiatique lui-même. Jay Rosen, professeur de journalisme à l’Université de New York, a ainsi souvent pointé la tendance des reporters et commentateurs à traiter les campagnes électorales comme des compétitions sportives, avec des accroches et des angles du type « X peut-elle encore l’emporter » ou « quelle est la tactique de Y » plutôt que des articles sur le programme des candidats ou ce que leur carrière révèle de leurs capacités.

Le « journalisme de course hippique » (ainsi qu’on l’a aussi nommé chez nous) est séduisant pour les journalistes – plus ou moins consciemment – pour diverses raisons. D’abord, comme les courses et matchs auxquels on le compare, cela rend la couverture de la campagne plus immédiatement dramatique : il y a des rebondissements au jour le jour, même si au fond les candidats ne disent ni ne font rien de neuf. Et rien de tel qu’une bouchée de « nouveauté » (même apparente) chaque jour pour inciter les gens à acheter le journal, ne pas zapper le journal télé, cliquer sur le lien et le partager sur les réseaux sociaux. Bref, c’est bon pour le business du groupe média, c’est bon pour la carrière des journalistes.

Mais il y a plus. Comme l’explique Jay Rosen, couvrir une campagne électorale sous l’angle quasi-exclusif de la tactique (et non des programmes des candidats) met le journaliste en position d’insider, de personne dans le secret des Dieux. C’est flatteur pour l’ego. C’est aussi une façon de rehausser l’importance de ses reportages au yeux du public – et de ses employeurs.

Les campagnes électorales ordinaires sont déjà une chose assez sérieuse, mettant en jeu l’économie du pays, les options en matière d’énergie, de sécurité, de santé, d’éducation, que sais-je. Demandez aux Britanniques, ces derniers temps ! Mais les politiques sont aussi parfois impliqués dans des affaires telles que des guerres, avec des résultats plus ou moins désastreux. L’Australien Tim Dunlop en offre ici un exemple. La publication du rapport Chilcot, sur l’implication britannique dans la guerre en Irak, a fait des vagues aussi dans ce pays du Commonwealth dont le premier ministre d’alors, John Howard, avait pris les même position que Tony Blair. Mais, comme le note Dunlop avec consternation, l’un des plus importants journalistes australiens qui suivait la remise de ce rapport aux parlementaires et twittait en direct n’en a pas profité pour rappeler le contexte ou les enjeux de la décision… mais s’est concentré sur la façon dont Howard réagissait aux critiques : positif, combatif, etc.

Cette façon de commenter depuis une position d’insider (réelle ou supposée, peu importe au fond) contribue à creuser le fossé entre le peuple et ce que les démagogues appellent avec une bonne dose de mauvaise foi la « classe médiatico-politique » – comme si les journalistes n’étaient pas, vis-à-vis des politiques, tout comme nous en position de consommateurs.

Mais c’est un problème réel. Comme dit un personnage de Lois McMaster Bujold : « Il ne suffit pas d’être intègre, il faut aussi le montrer. » Les journalistes qui veulent sérieusement faire leur métier pourraient faire pire que de reconsidérer le journalisme de course hippique. Pas seulement parce que cela mine la démocratie. Mais aussi parce que cela mine leur propre crédibilité. Les clics sont volatils, on le sait !

Il n’est pas toujours possible de concilier l’intérêt commun avec son propre intérêt bien compris, mais ici, c’est le cas. Les gens veulent être informés. S’il n’y a que des comptes-rendus de courses électorales à se mettre sous la dent, c’est ce que l’on consommera. Mais c’est une nourriture creuse et qui ne rassasie pas. Tôt ou tard, on ira voir ailleurs. Pire : si la plupart des grands médias (le mainstream) font tous la course à l’audience avec chacun sa pépite sur la préparation des candidats à la course, et comment Machin réagit au croc-en-jambe de Truc, la tendance naturelle sera de penser qu’on nous amuse pendant que les vraies décisions se prennent ailleurs. Et bientôt les mêmes médias de se pencher gravement sur le mystérieux attrait des théories conspirationnistes.

Les gens ne sont pas stupides, on aurait tort de l’oublier. Même quand ils tirent des conclusions erronées, ils sont très capables de détecter quand on les prend pour des imbéciles. Ce qui veut dire inversement que lorsque on dit des choses qui font sens, les gens le remarquent aussi. Et si on veut agir concrètement pour la démocratie, dans ce pays où ailleurs, on peut commencer par considérer la façon dont on parle, écrit ou twitte. Les mots ont un sens. Les actions ont des conséquences. Un politique qui choisit de se présenter choisit de se présenter – inutile d’ajouter des supputations sur ses motivations intimes, auxquelles on n’a de toute façon pas accès. En revanche, il est plus facile que jamais de faire du fact-checking, il suffit de googler ce que la personne a dit ou fait dans les 5 ou 10 ans passés…

Certes, un journalisme plus factuel risque de chagriner un peu les politiques. Si l’on n’a rien de neuf à dire, il est si facile d’occuper le terrain médiatique avec des bavardages sur la façon dont on fait campagne, ouh là là ma bonne dame, il est chaud bouillant, le candidat, c’est sûr qu’il va marquer – pardon, se faire élire. Mais il y a une chose qui s’appelle le prix à payer. La démocratie, c’est comme tout, cela coûte. Et en particulier, cela demande d’autant plus d’efforts qu’on veut en tirer soi-même de bénéfices en terme d’élection, de pouvoir, et même parfois de place dans l’Histoire.

Et l’on retrouve Tony Blair. On peut être le premier ministre anglais qui scelle enfin la paix en Irlande du Nord, et aussi celui qui entraîne le pays dans une guerre effroyable au Moyen-Orient. Un seul homme, plusieurs storytellings possibles. Le rôle des vrais journalistes, dans un tel cas, est de montrer la complexité du réel, pas de la gommer en supposant à tort que le public ne comprendra pas.

La clause de chaleur, essai sur les antilopes littéraires et l’affectif en politique

 

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Non, ce n’est pas la même édition, mais ce qui s’en rapproche le plus.

Plusieurs observateurs ont commenté l’avènement d’une « démocratie post-factuelle » après la victoire du « Brexit ». Pour ma part, c’est une métaphore littéraire qui m’est venu à l’esprit : la clause de chaleur.

Mais revenons un peu en arrière.

Il y avait un livre, dans le garage de mes grands-parents – oui, un vrai garage, où la voiture de ma grand-mère venait s’abriter, mais assez grand pour contenir aussi des caisses d’objets remisés, de jouets qu’on ne sortait qu’en été, à la venue des petits-enfants – plus une armoire remplie des livres que mon père et sa sœur avaient lus quand ils étaient petits, et qu’on laissait en libre-service pour la jeune génération. « Je vais au garage » : une phrase récurrente, dans ma famille, pendant les vacances d’été, quand un enfant s’ennuyait à table et voulait s’éclipser. On allait alors lire, solution éminemment acceptable par nos parents, merci à eux.

Donc, il y avait un livre : un vieux livre de la Bibliothèque Rouge et Or, dans les années 50, qui avait dû appartenir à mon père quand il était enfant. C’était Les Bêtes qu’on appelle sauvages, par André Demaison.

Quelqu’un connaît-il encore les livres de Demaison, hormis les historiens de la littérature ? C’était un auteur français qui avait publié, entre deux guerres, des livres d’aventures coloniales dans le goût de l’époque, mais qui se distinguaient par un style aussi limpide qu’élégant. Durant l’Occupation, cependant, notre homme mit sa plume au service de la Collaboration. Sa carrière ne s’en remit pas, et on ne peut pas vraiment le regretter. Mais un de ses livres, au moins, continua à être réédité : le recueil de récits animaliers Les Bêtes qu’on appelle sauvages. Le seul, sans doute, à ne pas comprendre de clair message politique – à moins de compter comme tel la sympathie profonde qui s’y manifeste pour les animaux. Les anti-spécistes y trouveraient du grain à moudre. Les historiens, eux, font remarquer que dans la littérature de l’époque coloniale, la faune et la flore des pays exotiques devenir est souvent traitée comme les « vrais » représentants de ces pays, et non pas les habitants indigènes. Un intéressant tour de force.

Mais revenons à ces Bêtes. La plupart des récits suivent le destin d’un individu animal : une lionne, un chacal, une antilope, un marabout… qui est recueilli par un ou des Européens installés en Afrique, dans des circonstances diverses, et patiemment apprivoisé. Le récit intitulé « La clause de chaleur » concerne une jeune antilope qui conservait un trou à l’oreille dû à une balle de chasseur. Mais, ayant manifestement réchappé à ce sort, elle fut apprivoisée par un administrateur colonial qui était ému par sa grâce et sa finesse et par la confiance qu’elle en était venue à lui manifester. Quand il fut rappelé en France, il décida d’emmener l’antilope avec lui : il y avait un parc dans la maison de famille, l’animal pourrait y trouver une nouvelle demeure !

Et d’embarquer sur le bateau avec l’antilope. On était au temps des voyages par bateau entre les continents, souvenons-nous. L’antilope fut installée aussi confortablement et en sûreté que possible dans un box, dans la soute, avec de l’eau et du fourrage. Le box n’était pas assez grand pour qu’elle puisse prendre son élan, sauter et se blesser. Tout sembler devoir bien se passer…

Mais notre Européen avait oublié une chose. « On devient responsable de ce qu’on apprivoise », écrira un peu plus tard un autre écrivain de cette époque. C’est valable aussi pour les antilopes.

Celle-ci se sentait mal à l’aise, car il faisait froid sur le bateau, plus froid que la savane d’Afrique, certes, et le sol tanguait et roulait. Le hasard voulut que le loquet de son box fut ouvert (je ne me souviens plus si c’était lors d’une visite de son maître qui avait oublié de le refermer, ou si l’animal avait réussi à l’ouvrir elle-même) – et l’antilope s’échappa. Elle marcha prudemment, d’abord, les pattes un peu engourdies, et découvrit qu’au bout d’une coursive, on pouvait sentir de la chaleur. C’était la salle des machines, en contrebas. L’antilope, heureuse, crut retrouver bientôt la chaleur du soleil et se précipita.

On appela son maître pour lui montrer la pauvre bête à moitié morte, les quatre pattes cassées, la tête en sang. Il put seulement dire au-revoir à l’antilope qui tournait encore vers lui son seul œil valide, plein de confiance – et d’incompréhension.

Il avait trahi la clause de chaleur.

Quel rapport avec le référendum britannique sur une sortie possible de l’UE ? Tout, bien sûr. Si « on est responsable de ce qu’on apprivoise », c’est parce que c’est un contrat implicite qui est passé : la protection de l’être humain contre la confiance de l’animal.

En politique, de nombreux contrats non-écrits, et même non-revendiqués, se passent ainsi, entre les peuples et ceux qui les dirigent. Un Premier Ministre qui dit : « Nous pouvons décider si nous devons rester dans l’Union Européenne » envoie implicitement le message que la sortie serait non seulement possible, mais faisable sans trop de problèmes, puisque c’est l’un des choix proposés. Même s’il fait campagne pour rester, comme David Cameron (quoique sans y croire trop, semble-t-il, ce qui est un autre problème), le seul fait que la sortie soit sur la table laisse ouvert tous les rêves, même les plus irréalistes.

Surtout les irréalistes, en fait, puisque les projets qui ne s’appuient pas sur les faits se reposent d’abord sur la foi de ceux qui les portent. Comme le « x » de l’équation, ils peuvent représenter n’importe quel contenu – y compris des choses contradictoires entre elles, comme d’avoir plus d’argent disponible pour le budget du Royaume-Uni alors qu’on n’auront plus accès sans restrictions au grand marché européen, et qu’en même temps il faudra assurer seuls les missions accomplies jusque là par l’Union européenne dans la recherche, l’éducation – ou l’agriculture.

Les pro-Brexit ont vendu du rêve. Cameron, qui s’y opposait, a été le pourvoyeur de la plus grosse dose d’illusions, celle qui a permis à toutes les autres de s’engouffrer. Et bien des gens ont cru reconnaître, dans le monstre aux pistons diesels de la salle des machines, la chaleur du soleil sur la peau.

Si on était vraiment sérieux à propos du voile

Il ne manque pas de témoignages de femmes, musulmanes d’origine ou converties, à propos du voile : pourquoi elles l’ont mis, pourquoi l’avoir enlevé le cas échéant, quelles difficultés elles ont rencontrées (ou pas), etc. Il en ressort fréquemment une impression que pour elles, à ce moment-là, c’était une nécessité, voire une évidence, de le porter.

Regardons le témoignage ci-dessus, il est assez classique : quête d’identité qui conduit à se tourner vers l’islam (d’autant que son ascendance franco-marocaine la mettait en porte-à-faux dans un milieu bourgeois et catholique) ; exigence d’authenticité qui pousse à adhérer à tous ce qui est perçu comme « musulman », voile compris ; malaise bien compréhensible à l’adolescence face au regard masculin, et le voile perçu comme une façon d’y échapper… Pour le coup, la jeune femme admet qu’au bout d’un an, elle a retiré son voile, car elle sentait qu’il ne la rendait que plus visible. Et vu son milieu d’origine, elle n’a certes subi aucune pression pour le garder.

Comme le montrent d’autres témoignages, le voile n’est pas forcément une aventure individuelle : une fois qu’une adolescente ou jeune femme s’y met, il arrive que la mère ou d’autres femmes de la famille suivent. Par conviction ? Ou pour maintenir l’harmonie familiale ? La question n’est pas posée. D’ailleurs le journaliste ne semble pas s’intéresser au pourquoi, juste au quand et comment.

En fait, il y a une catégorie de femmes qu’on n’interroge jamais sur le voile : celles qui ne l’ont jamais porté.

Suppose-t-on qu’elles ne se sont jamais posé la question ? Ou bien croit-on qu’elles ne sont pas « vraiment » musulmanes ? Les occasions de s’interroger ne manquent pourtant pas ! Surtout pour des femmes et des jeunes filles qui ont pu connaître l’évolution des attitudes des pays musulmans eux-mêmes vis-à-vis du voile. Dans les années 70-80, par exemple, très peu de femmes maghrébines portaient un voile, aussi bien en France qu’en Afrique du Nord. Seules quelques vieilles dames restaient fidèles à leur haïk, un mouchoir de dentelle porté devant je visage. Les femmes modernes portaient des coiffures à la mode, les jeunes filles sages se coiffaient en chignon. Les femmes qui n’avaient pas les moyens d’aller chez le coiffeur portaient un fichu noué derrière la tête. Rien de bien différent de leurs consœurs « françaises ».

Mais il faut dire que la différence sociale, à l’époque, entre les Français dit « de souche » et « issus de l’immigration » était nettement plus grande ! Le nom, le visage, l’accent, l’adresse, tout cela marquait un fossé entre les gens, à un point que les militants d’aujourd’hui contre la « discrimination raciale » ne mesurent peut-être pas. On n’avait plus connu de ministre noir depuis la IVe République, par exemple ! Les sportifs préférés des Français, les acteurs et chanteurs à succès, les entrepreneurs qui montrent l’exemple : tout ce monde-là, ou presque, était blanc. Très blanc. Et pas musulman non plus. C’était une époque où Michel Boujenah était exotique. On a fait du chemin, depuis, en matière d’acceptation de l’autre.

Dans ces conditions, qui avait besoin de se distinguer en mettant un hidjab ? D’autant que ce vêtement, venu des pays du Golfe Persique, n’était pas dans la tradition des pays du Maghreb ni d’Afrique de l’Ouest, principaux pays d’immigration.

Je ne referai pas ici l’histoire de la revendication du voile dit islamique par une partie des musulmans de France, en parallèle avec le développement de l’islam politique au niveau mondial.

Ce qui m’intéresse aujourd’hui, c’est la parole des femmes. Celles que l’on n’entend pas parce qu’elles ont trouvé une façon de vivre leur foi, de vivre leur vie, de construire leur identité, qui n’inclut pas de se dissimuler les cheveux ni le corps.

Croit-on qu’elles ont été épargnés par le sexisme, par exemple ? Je crois bien qu’aucune femme ou fille n’a été épargnée par les quolibets, les regards salaces, voire les gestes déplacés. Se cacher est une tentation. Le discours pro-voile, qui associe le hidjab à la pudeur et à la réserve, peut sembler séduisant, dans ces conditions… Mais aucun morceau de tissu ne protège des machos. Ni du mal-être ainsi engendré.

Issue d’une famille catholique, je n’avais pas de voile vers lequel me tourner, quand j’étais ado. Le regard des autres, j’ai dû apprendre à le gérer, parce que personne ne pourrait le faire à ma place. J’ai appris à me méfier de certains comportements, et à répondre vertement à certain « humour ». Et surtout, j’ai appris à ne pas me mettre martel en tête pour les choses qui ne dépendaient pas de moi. Je ne dis pas que j’ai fait quelque choses d’extraordinaire, non : au contraire. Il s’agit de l’apprentissage de l’âge adulte, de l’indépendance. Il ne devrait pas y avoir de sexisme se rajoutant sur tout cela, bien sûr. Mais en l’état actuel des choses, savoir qu’il y aura du sexisme et être capable de le surmonter fait partie des « habiletés sociales » importantes pour les femmes.

Et tourner un moment le regard au-delà du hidjab, au-delà des discours sur la modestie, permet de redécouvrir une chose que la société n’aurait jamais dû perdre de vue : il y a de nombreuses formes de malaises de la féminité et de l’identité, et de nombreuses manières de les surmonter. Ce n’est pas parce qu’un petit nombre cherche une identité musulmane orthodoxe que toutes celles qui cherchent à exprimer une identité non chrétienne et non européenne, y compris métisse, doivent être laissées pour compte. Ce n’est pas parce qu’une personne se trouve plus pudique avec un hidjab que toutes celles qui se sentent parfaitement correctes avec les cheveux, une permanente, voire un simple bandana doivent être considérées comme inintéressantes.

Car au fond, aujourd’hui, c’est cela, le danger : que ce soit pour faire la promotion du voile ou pour l’attaquer, il y a une tendance à le considérer comme la norme pour les musulmanes – et à considérer comme musulmans par défaut tous ceux et celles qui ne ressemblent pas trop à des descendants de Vercingétorix. C’est plus compliqué. La vie est compliquée. Et si on était sérieux au sujet du voile, on s’en apercevrait.

Belle journée à Sevran

C’était aujourd’hui : le pique-nique de la fraternité, à Sevran, à l’invitation de l’indomptable Nadia Remadna. La météo disait ni oui ni non, mais on ferait avec.

En avant, direction le RER B ! À la gare de Sevran-Livry, léger flottement : comment suivre les indications de l’itinéraire ? Je ne trouve pas les repères… Heureusement que je tombe sur une autre personne qui se rend au pique-nique ! « Des amis doivent venir me chercher. » Et en effet, quelques minutes après, une voiture nous fait signe : c’est Nadia et son mari.

Nous voilà bientôt au parc forestier de la Poudrerie : vaste, verdoyant et où les allées laissent une large place aux piétons, aux coureurs, aux cyclistes et aux policiers à cheval. On se sent très loin de Paris ! Il est aussi généreusement doté de tables de pique-nique. Et les premiers arrivés sont déjà à pied d’œuvre. Gonfler 200 ballons avec une bonbonne d’hélium, les attacher, ne pas les percer (aiguilles de pin, ça craint) ni les laisser s’envoler trop tôt… La fine équipe de LaïcArt s’y attelle : Sémira, en mode stakhanov, Assia, Ourdia, Haythem, Renaud, Sophie… Et je m’y colle aussi. Les morceaux de bolduc sont à peu près disciplinés, on espère qu’ils tiendront jusqu’à l’heure du lâcher. Des enfants qui viennent aider repartent avec un ballon aussi.

Avec Nadia Remadna, plus Ahmed Meguini, plus des membres de divers groupes et associations (de Ni Putes Ni Soumises à Je Suis France, en passant par Shalom Paix Salam), les journalistes présents ont aussi de quoi remplir leurs boitiers. Un cadreur suit de près Nadia, Hervé Pauchon de France Inter fait une interview, puis c’est le correspondant de La Stampa à Paris…

Avec tout ça, on trouve quand même un moment pour manger. On est juste un peu trop nombreux pour les sièges disponibles, mais comme il y a des gens qui vont et viennent (journalistes allant d’une table à l’autre, mais aussi des gens qui proposent à la ronde leurs plats), ce n’est pas trop grave. En fait, s’il y a plus de gens que de sièges, il y a encore plus de nourriture que d’estomacs ! Des salades, des pizzas, des bricks (ça se mange très bien froid, je suis bluffée), de la tourte aux brocolis (j’ai renversé ma part, sniff), de la foccacia, du houmous… Délicate attention, la table de LaïcArt proposait du blanc et du rouge. Il y avait de quoi satisfaire les végétariens et les vegans, les allergiques au lactose et les intolérants au gluten, les gens qui ne mangent pas de porc, ceux qui ne boivent pas d’alcool, les diabétiques… Et même les mécréants omnivores de mon genre. J’avais contribué aussi : du jus de fruits, du cake (apprécié), des sandwiches qui se sont trouvés un peu redondants avec tout ça !

Au dessert, catastrophe, la pluie se met de la partie ! On s’est replié en catastrophe sous l’auvent de la buvette. Heureusement que l’averse n’a pas trop duré. On est passé au discours de Nadia, sur son combat pour venir en aide aux mères, aux familles, aux citoyennes et citoyens en général. « Quel dommage, j’avais invité mon maire [le maire de Sevran, M. Gatignon], mais il n’est pas venu ! » Non, il n’est pas là, mais il y a Véronique et Thierry Roy, les parents de Quentin Roy, jeune homme parti combattre dans les rangs de Daesh et qui serait mort au djihad. Grosse émotion.

Là dessus, on se dirige vers l’entrée du parc pour le lâcher de ballons : 200 ballons, en mémoire des victimes du terrorisme, depuis les meurtres de Toulouse par Mohamed Merah,  puis les attentats contre Charlie Hebdo, l’Hyper Cacher, le Bataclan, le Stade de France, les cafés… Et en songeant aux victimes de Bruxelles, de Beyrouth, de Bamako, Istanbul, Abidjan… On coupe les fils, les ballons s’élancent. C’est beau.

On enchaîne sur une minute de silence. Une maman explique à son petit de trois ans, qui entre dans le jeu. C’est grave, pas solennel, juste la gorge serrée. Tout cela n’a plus abstrait.

Quand le recueillement prend fin, Ahmed saisit l’instant au vol et dit : « Je connais une chanson, ça commence comme ça : Allons, enfants de la patrie… »

Et tout le monde chante. C’est la Marseillaise la plus sincère, la plus vécue, que j’ai jamais entonnée. S’ensuit une autre proposition : l’Hymne des Femmes. Celle qui l’a lancé, avec conviction, entraîne peu à peu quelques voix, puis chacun reprend le refrain, et on est fières ! Fiers aussi. Des youyous fusent. On s’en retourne vers le pique-nique, un moment important a eu lieu, on l’a partagé.

Après, il y aura encore des discussions, du picorage, des bouteilles ouvertes (mention spéciale à Haythem pour le champagne), des interviews – Nadia est très demandée, mais aussi Ahmed, et Yamina de Je Suis France, et la réalisatrice Amel Chahbi, venue elle aussi.  Une petite fille se promène avec son chien, qui mange les chips tombés par terre. Une femme sort un accordéon et entame Bella Ciao, puis des chansons de Renaud, des airs de musique juive (« Mais c’est pour les mariages et les bar-mitvahs ! » « Pas grave »), des classiques tels que Kalinka… Un petit garçon demande la musique de Pokémon : pas de chance, la musicienne n’a pas ça à son répertoire.

L’après-midi tire à sa fin. Je trouve une place dans une voiture en direction de la gare RER, et c’est parti. Bye, bye, Sevran, et j’espère bien à une autre fois !

 

Laïcité et multiculturalisme, mon article dans la revue Prochoix n°66

« Chez nous, en France, lorsqu’un débat porte sur les signes religieux à l’école ou dans la fonction publique, il y a souvent quelqu’un pour mettre sur la table l’exemple du Royaume-Uni : « Mais, disent-ils par exemple, la dernière fois que j’y suis allé, il y avait des policières en hidjab au poste de sécurité d’Eurostar, et je ne vois pas le problème ? »

À quoi on pourrait répondre qu’un instantané d’une petite partie de la société britannique n’est pas vraiment utile comme modèle concret. Bref, ce n’est pas parce qu’on ne voit pas de problèmes qu’il n’y en a pas »

La suite dans le numéro 66 de la revue Prochoix (disponible ce mois-ci en librairies ou maisons de la presse).

Couverture de Pro Choix numéro 66, mars 2016