Archives mensuelles : avril 2021

« Décalages culinaires », ma nouvelle dans l’anthologie Marmite & Micro-ondes

photo : couverture de l'anthologie, représentant un monstre en train de dévorer un vaisseau spatial

Voilà, ça y est : notre anthologie des 20 ans de Marmite & Micro-ondes est parue aux éditions Gephyre, où on peut la commander ! Et dedans, la nouvelle dont je vous parlais en novembre. « Décalages culinaires », tel est le titre. Un texte dystopique et humoristique, parlant de restrictions alimentaires et de voyage dans le temps… Oui, tout ça à la fois, car M&Mo est un cas à part dans les zines de science-fiction et fantastique : on s’y préoccupe uniquement de l’alimentation, des plaisirs de la table et de leurs mutations futuristes, magiques ou paranormales.

Il y a dix-neuf autres textes inédits touchant aux genres de l’imaginaire, signé Ketty Seward, Timothée Rey, Sylvie Miller, Jean-Louis Trudel, et j’en passe. Le tout mitonné par Vincent Corlaix et Olivier Gechter, avec une couverture de Caza. À déguster sans modération.

Qu’est-ce qu’un héros iconique, et comment en mettre dans votre fiction

« Le donjon du Temple vers 1795 ». Huile sur toile anonyme. Paris, musée Carnavalet.

Il y a quelques semaines, j’annonçais avoir terminé un roman policier situé sous la Révolution. C’est le deuxième d’une série commencée en juin 2020 et qui compte déjà un épisode situé en 1805, sous l’Empire. Le lien entre les deux, c’est mon détective, un héros récurrent, ou héros iconique pour reprendre le terme de Robin D. Laws dans son fascinant bouquin Beating the Story.

Pourquoi iconique ? Parce que la caractéristique principale de ce type de héros n’est pas tant son retour dans plusieurs histoires ou épisodes, que le fait qu’il ou elle ait des caractéristiques stables, qui ne changent pas substantiellement dans les diverses aventures où on les retrouve. Ainsi, Superman est toujours Superman, quel que soit son adversaire du moment : sa force, sa vitesse, son invulnérabilité, son costume bleu et rouge, mais aussi son sens moral et son optimisme.

Et ce n’est pas réservé aux super-héros : Miss Marple reste la même sur des dizaines de nouvelles et de romans : son œil d’aigle doublé d’une profonde compréhension de la nature humaine, sa délicatesse de vieille demoiselle bien élevée contrastant avec l’audace mentale de ses déductions.

Un héros ou une héroïne iconique a ainsi ce que R. D. Laws appelle un éthos iconique, un ensemble de caractéristiques englobant le caractère, l’apparence physique, l’histoire familiale et personnelle, qui font de ce personnage non seulement un justicier mais une certaine sorte de justicier : Superman utilise d’autres méthodes que Batman ou Wonder Woman, Miss Marple ne résout pas les énigmes de la même façon que Tuppence (héroïne de la série « Tommy & Tuppence », aussi par Agatha Christie) ou qu’Hercule Poirot.

Choisir un héros iconique n’est pas si évident dans un monde où le « voyage du héros », l' »arc narratif » et la « transformation dramatique » sont quasiment la loi du monde culturel. Les films de super-héros ont beau récolter des fortunes au box office, mais la seule chose qui semble intéresser Hollywood, c’est de les voir se développer et devenir ce qu’ils sont. D’où les multiples remakes des histoires d’origine de super-héros, d’où des histoires décevantes quand il s’agit de donner des aventures à un héros dont l’ethos iconique est bien établi.

Et pourtant, ces héros récurrents ou iconiques sont fréquent dans les différents genre populaires, aussi bien romans que BD, films ou séries télé. Presque toujours, il s’agit de redresseurs de torts, même si certains ont parfois un pied de l’autre côté de la loi, comme Rocambole ou Arsène Lupin. Leur métier d’origine importe peu puisqu’il y a dans le tas des détectives (à commencer par Sherlock Holmes) et des explorateurs (comme Indiana Jones), des médecins (Bones, Dr House, la bande dessinée Doc Justice) et des écolières (Nancy Drew, plus connue du public francophone sous le titre « Alice Détective »). Leur seul point commun est leur capacité à répéter à chaque aventure, avec de légères variations sur le thème de base, leur ethos iconique, bref à être ce que le public s’attend à retrouver en eux.

Miss Marple ne se lassera jamais d’observer ses voisins et d’additionner deux et deux. Indiana Jones est toujours prêt à payer de sa personne pour arracher des trésors archéologiques aux Nazis ou à des trafiquants divers. Hercule Poirot fera toujours confiance à ses petites cellules grises plus qu’à l’agitation des autres limiers. Le Dr Brennan, de la série Bones, procèdera toujours de façon froide et méthodique, même devant les scènes de crime les plus grotesques.

Et mon détective, alors ? Qu’a-t-il de particulier ?

Ma foi, je resterai discrète pour l’instant, vu que le tome 1 est chez l’éditeur… Mais il devrait voir le jour dans un délai raisonnable, et on verra alors à quel genre d’ethos iconique on a affaire. Je dirai juste une chose : la curiosité n’est ici pas un défaut, au contraire.

P. S. Article republié sur mon Substack.

Anticipation climatique : ma note de lecture de « Nos Futurs »

Une lecture courte, pour parler d’un livre assez épais : on m’avait demandé une note sur l’anthologie Nos Futurs pour Science et Pseudo-Sciences, la revue de l’AFIS, et la voici en ligne. Je crois qu’il est assez évident que le verdict est mitigé. Mais c’était une expérience intéressante.

Oh, et n’hésitez pas à explorer le site pour plus d’articles sur la science, le climat,& la société ou la science-fiction, par des gens du métier. (Oui, je me compte du nombre comme auteure de SF. Ah, mais.)

Y a-t-il des livres qui aident à écrire ? (III) Niveau méta, les histoires qui parlent d’écrire des histoires

Si vous chipez, chipez aux plus grands.

J’ai passé en revue les ouvrages de critique littéraire puis les manuels d’écriture qui m’ont inspirée peu ou prou à m’améliorer, ou du moins à évoluer en tant qu’auteure. Mais il y a une troisième source qu’on aurait tort d’ignorer. Ces livres-là ne font pas juste réfléchir, ils se lisent avec jubilation. C’est le moment de la jouer méta : les histoires qui parlent d’écrire des histoires.

Attention, je ne parle pas de toutes les bouquins dont un écrivain est le héros et où l’intrigue roule sur d’autres questions, sa vie amoureuse par exemple. Non, il faut que l’écriture soit au centre de la problématique.

Je pense à certaines nouvelles d’Isaac Asimov : « Auteur ! Auteur ! » (« Author! Author! », 1943, reprise dans le recueil Early Asimov, 1972, et en français dans Chrono-minets, 1977), où un auteur de romans policiers essaie de mettre fin à une série dont le héros, trop populaire, lui fait de l’ombre. Mais on est dans un univers fantastique où le héros de roman échappe à la page écrite pour rendre impossible la vie de son auteur. La solution viendra, en fin de compte, d’un nouveau recours de l’auteur (et de sa petite amie) à l’imagination, car qui peut vaincre un être de fiction sinon une autre créature du même univers ? Toute cette histoire est évidemment inspirée par Conan Doyle tentant de tuer Sherlock Holmes à Reichenbach.

Et puis il y a « Le doigt du singe », aussi d’Asimov (« The Monkey’s Finger », 1953, reprise en recueil dans Buy Jupiter and Other Stories, 1975, et en français dans Flûte, flûte et flûtes !, 1977) : un auteur de SF, double assez évident d’Asimov lui-même, se dispute avec son éditeur au sujet d’une nouvelle, et ils ont recours à un ordinateur de conception originale pour les départager. Au final, l’ordinateur donne raison à l’éditeur, mais l’auteur trouve moyen d’écrire ce qu’il veut quand même. Et on a exploré l’idée qu’il y a des règles en matière de fiction, oui, mais qu’on n’est pas obligé de les suivre si on a une meilleure idée.

Une autre nouvelle plus récente, « Cal » (1990, reprise dans Gold, 1995, en français Mais le Docteur est d’or, 1996), est plus directe et plus pédagogique, montrant un robot apprenant à écrire de la fiction, depuis de premiers essais infantiles jusqu’à une maîtrise aussi éblouissante que celle d’Asimov à son meilleur.

Mais je ne voudrais pas donner l’impression qu’il n’y a qu’un auteur qui la joue méta avec les conseils d’écriture. Si vous n’avez pas encore lu Le Contrat, de Donald E. Westlake (en V.O. The Hook, Mysterious Press, 2000), vous avez de la chance, il vous reste à le découvrir… L’histoire d’un écrivain qui a un roman mais pas d’éditeur, et à qui un autre écrivain, riche et célèbre, celui-là, mais en panne d’inspiration, fait une offre qu’il ne peut refuser. Suit un roman noir qui plonge dans d’étranges profondeurs de l’âme humaine et de la société, mais aussi, entrelacée dans tout ça, une véritable master-class d’écriture de roman. Élaboration de l’intrigue, des personnages, documentation, révisions, incorporation des suggestions de l’éditeur… C’est une vue de l’intérieur du travail de romancier, par un pro qui a quarante ans de métier au compteur.

Il me semble plus que justifié de méditer ce genre d’expérience, surtout quand elle vient au sein d’un roman qui l’illustre aussi bien que Le Contrat.

P. S. Oups. Encore une fois, j’ai oublié quelques influences importantes. Et même incontournables. Stephen King a plusieurs fois mis en scène dans ses romans des écrivains. Citons Sac d’Os (Bag of Bones, 1998), où le protagoniste se débat contre un cas particulièrement sévère d’angoisse de la page blanche. Mais bien sûr, l’exemple le plus extraordinaire est Misery (1987), l’histoire d’un auteur de romans populaires qui essaie de changer de registre et devenir un « vrai » écrivain, et se retrouve à la suite d’un accident sous la coupe de sa meilleure et pire fan, prête à tout pour l’obliger à reprendre sa série à l’eau de rose. Luttant désormais pour sa vie, il apprend à travers cette épreuve que les personnages de roman populaires ont une force et une vie qu’il n’aurait pas soupçonnée au départ, animés par la foi que les lecteurs mettent en eux.

Y a-t-il des livres qui aident à écrire ? (II) On met les mains dans le cambouis

Une main secourable. (Nicolas Roerich, Madonna)

La semaine dernière, j’ai fait le tour de quelques ouvrages de critique littéraire qui ont joué un rôle dans mon évolution en tant qu’auteure, et qui me semblent susceptibles d’intéresser d’autres gens qui écrivent, de façon professionnelle ou non. Mais je mentirais par omission si je ne parlais pas d’un autre type de bouquin technique qui m’a bien servi, au fil des ans : les manuels d’écriture.

Comme beaucoup de gens, au début, je ne croyais pas à la pertinence d’un apprentissage des techniques d’écriture. Être écrivain, cela vient de l’intérieur, d’une alchimie mystérieuse entre l’auteur et le cosmos, toutes ces notions romantiques. Et puis j’ai commencé à lire des choses comme On Writing: A Memoir of the Craft, de Stephen King (2000 et 2001 pour la traduction française sous le titre : Écriture, Mémoire d’un métier). Je suis loin d’avoir été la seule à avoir vu mes idées préconçues être gentiment bousculées à cette occasion. Le message le plus utile de King étant : non, ce manuel ne vous transformera pas en génie, mais il vous aidera à tirer profit de vos capacités.

Vers la même époque, j’ai commencé à lire Écrire & Éditer, la revue du Calcre (vous vous souvenez ?) et notamment les chroniques de Paul Desalmand : Lettres pour ma poubelle puis Écrire est un miracle. Je ne sais pas si on les trouve encore, à part chez les revendeurs, mais cela vaut la peine de les dénicher. D’un style impeccablement classique, ces vignettes abordent le monde de l’édition et les techniques d’écriture avec une rafraîchissante absence de préjugés.

Quelques années passent, je termine et publie mon premier roman, puis la vie se met en travers de l’écriture. Quand je m’y remets, je recommence aussi à chercher des outils. Et Internet me suggère que la méthode de Blake Snyder, Save The Cat!, est incontournable. Ce n’est pas faux. Hollywood l’a déjà adoptée, ce qui veut dire qu’elle influence nos imaginaires sur toute la planète. Et c’est un guide remarquable efficace pour vérifier ce qui va ou ne va pas dans votre manuscrit. J’ai raconté ailleurs comment Save The Cat! m’avait permis d’identifier où était le trou dans l’intrigue de l’un de mes romans.

Encore plus récemment, toujours grâce à Internet, j’ai découvert Beating the Story, de Robin D. Laws (2018), un manuel qui va au cœur des briques élémentaires du récit, les questions de rythme, de scènes dramatiques avec un résultat positif ou négatif pour le protagoniste, et aussi une dissection des différents types de protagonistes, y compris ceux que Hollywood n’arrive pas à comprendre. C’est donc un merveilleux guide pour plonger résolument dans le cambouis. Non, ça ne déteint pas sur le clavier.

P. S. C’est une source plus modeste, mais je m’en voudrais de ne pas citer l’essai d’Alfred Bester, « Mes amours avec la science-fiction », repris dans Le Livre d’or de la science-fiction : Alfred Bester (Pocket SF, 1986). L’auteur a une longue expérience de l’écriture, tant de nouvelles que de romans, puis du journalisme et de la télé. Et il a deux ou trois choses à dire sur l’inspiration, le rôle du travail régulier, et l’importance de la vie en-dehors de l’écriture.