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Bonne année, bon roman neuf ! #Ecriture2017

Dimanche dernier, pour bien commencer l’année, j’ai fait ce que j’avais prévu de faire de longue date : écrire les premières lignes d’un roman. Et ce sont vraiment quelques lignes. Mais j’ai déjà le plan, la liste des personnages, des notes sur les milieux et époques évoquées… C’est une expérience intéressante. Au début des années 2000, quand j’ai écrit mon premier roman (L’Héritier du Tigre, vous vous souvenez ?), j’avais commencé de zéro, sans notes ni recherches, avec juste un univers imaginaire. Là, j’ai compulsé pas mal de bouquins d’histoire, plus divers sites web, podcasts, films, expos… Mais surtout des livres.

Chat sur une étagère, parmi les livresAlors, c’est confortable ?
C’était une parfaite occasion pour relire Paul Veyne, L’Empire gréco-romain, ou encore pour acquérir Les Divins Césars de Lucien Jerphagnon, la traduction française de la Bible d’Alexandrie sous la direction de Marguerite Harl (du moins le Pentateuque, disponible en Folio), ou un précis sur L’Architecture grecque de Marie-Christine Hellmann. C’était l’occasion de se plonger dans les empoignades théologiques du IVe siècle, et dans les mutations politiques et administratives de l’Empire romain à la même époque. C’était l’occasion de s’essayer à pasticher certaines formes littéraires de l’époque : épigrammes galants, chansons grivoises, hymnes chrétiens, lettres et discours, et j’en passe. 

Une autre différence avec mes précédentes expériences d’écriture : Scrivener. Le logiciel, s’entend. J’ai voulu tester, par curiosité… Eh bien, pour moi aussi, l’essayer, c’est l’adopter ! Mon précédent roman avait été écrit dans Word 97. Un bon cru, mais un peu dépassé. J’apprécie beaucoup le manque de cérémonie de Scrivener, où le bloc de texte est traité comme… un bloc de texte, justement, à déplacer où on veut au gré de l’évolution du projet. Et avoir simultanément sous les yeux le texte en cours et l’architecture du projet est un confort certain. 

Bref, c’est pour moi une année de projets et d’évolution, de curiosité et de construction. Si j’avais le pouvoir de réaliser mes souhaits, je voudrais que tout le monde puisse bénéficier de pareille conjonction de bonnes choses. Mais je ne suis pas Dieu le Père, ni même un Démiurge de seconde catégorie. Alors je m’en tiendrai à ce souhait : puissent tous les obstacles sur votre route se transformer en occasions de développer de nouvelles capacités. 

​Il faut croire pour voir (et, non, cette fois je ne parle pas de religion)

Je ne vais pas non plus parler politique, pas directement. Mais d’un phénomène qui joue sûrement un plus grand rôle dans la construction des idées politiques qu’on ne peut le penser.

«Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement» – et si c’était le contraire ?

Il y a parfois de petits incidents qui vous marquent pour des années. Quand j’étais étudiante, pleine de projets divers, j’ai eu la chance de faire un stage dans certaine maison d’édition aujourd’hui bien pourvue en prix littéraires germanopratins, mais qui n’était alors qu’une petite maison d’édition de province publiant peu mais bien. Parmi les tâches qui m’étaient confiées figurait une lecture des manuscrits arrivés par la Poste, pour voir s’il y avait quelque chose digne d’être transmis au comité de lecture.

Main artificielle et brochure de la spirite Eva Fay

Une main spirite pour visualiser les esprits (exposition Persona, Musée du Quai Branly)

Inutile de dire que je n’ai pas déniché de perle rare, ni même d’aiguille dans la botte de foin. Mais cela m’a donné l’occasion de discuter de ce qui fait un bon auteur, un bon manuscrit, avec le directeur littéraire. C’était l’un des fondateurs d’origine de la maison d’édition, et un homme de grande culture, passionné par la mise en lumière de textes exigeants, quelle qu’en soit l’origine. Et ce n’est pas un hasard si cette maison d’édition traduisait beaucoup et s’était bâtie une image de qualité et d’éclectisme.
Ce qui n’empêchait pas quelques angles morts. Pendant cette discussion, j’évoquai le cas d’une romancière américaine dont cette maison envisageait de publier un ou deux titres. Cette auteure s’était fait connaître dès les années 60 pour ses textes de science-fiction et fantasy, où elle avait à peu près redéfini le space-opera, déconstruit brillamment la notion de gender et inventé un type d’histoire qui devait avoir plus tard un succès énorme : celle de l’école pour magiciens… N’en disons pas plus, vous avez sans doute deviné de quoi il retourne. Ces textes-là étaient déjà traduits en France, mais l’auteure avait aussi à son effet d’autres titres plus proches de la «littérature blanche», même s’il s’agissait finalement de récits se situant dans un pays imaginaire.

J’étais donc enthousiaste :  «Vous avez de la chance, son nom est absolument incontournable chez les amateurs de science-fiction, ça fait déjà un public tout acquis, une opportunité pour une maison d’édition qui veut se développer…»

Sa réponse me fit tomber des nues. En substance : la science-fiction ? Bof, ces lecteurs-là ne seront jamais pour nous.

Et bien que l’éditeur ait effectivement traduit le roman en question, il n’y eut pas de tentative pour communiquer en direction des fans déjà acquis à l’auteure. Ni même d’effort particulier de publicité, parce que l’on ne pensait pas que le titre puisse percer auprès d’un public plus large que celui des happy few qui connaissait et suivait alors cette maison d’édition.

Ce qui est tout de même un peu extraordinaire. La force des idées reçues est qu’elles peuvent faire réinterpréter la réalité, même contradictoire, dans un sens déterminé. Il faut savoir que je n’avais pas été là seule à tenir ce discours au directeur littéraire : le roman avait été recommandé par l’un des lecteurs habituels de la maison, qui avait reconnu le nom de l’auteure, dont il était déjà fan pour son œuvre de science-fiction ! Mais c’est sa recommandation de publier le texte sur ses seuls mérites littéraires qui avait emporté la décision, pas les considérations sur de potentielles ventes. En fait, l’éditeur s’attendait à perdre de l’argent sur ce titre…

Il n’en a pas perdu, je pense, ni avec un autre livre situé dans le même univers ; mais ce ne fut pas faute d’avoir essayé. Ils ne croyaient pas à la possibilité pour les amateurs de SF de regarder du côté de la «blanche», ni pour les férus de belles lettres de s’intéresser à un monde imaginaire. Étrange, mais c’est ainsi. Et, ne croyant pas la chose possible, ils n’en virent pas l’opportunité.

Pour paraphraser Kant : on ne perçoit que ce que l’on imagine – littéralement.

Et c’est souvent que l’on se forge une image de la réalité basée sur des idées, des impressions, des traditions, pour ensuite dédaigner, voire activement effacer, les petits faits inconvénients qui menacent cette vision du monde. C’est une sclérose de la pensée, bien plus dangereuse, à long terme, que celle des artères.

Zombies and poetry: Margaret Atwood free to read, on Wattpad

« Poetry is the past that breaks out in our hearts ». (Rilke)

Oh, yes, zombies. They’re mindless, shambling; they’re coming for your brains… And then things will never be the same.

Image: cover of Thriller Suite, poems by Margaret Atwood, published on Wattpad

It’s also a powerful metaphor. Trust Margaret Atwood to explore it! And not only in The Happy Zombie Sunrise Home, the horror fiction series she’s writing for Wattpad in collaboration with Naomi Alderman, and which was announced Wednesday worldwide.

There’s also Thriller Suite, a collection of poems by Atwood, also published on Wattpad, in which my favourite is this one:

There you have it: zombies.
Didn’t you always suspect?
« Poetry is the past
that breaks out in our hearts »
like a virus, like an infection.
How many poems occur about
the dead one who isn’t dead,
the lost one who semi-persists…

« Zombie Poetry Zombie », by Margaret Atwood. Free to read on Wattpad, both the website and the app. Click, enjoy and… shiver.

(Hat tip: @bibliomancienne, ActuaLitté.)

Où je teste Scribd (avec une nouvelle)

En lisant le billet de Thierry Crouzet sur la façon de publier des livrels sur l’iBookStore d’Apple, d’une chose à l’autre, je me suis retrouvée à vouloir télécharger sur Scribd sa version de «L’homme qui plantait des arbres», de Giono – et à devoir choisir entre payer un abonnement à Scribd ou mettre en ligne (uploader, quoi) moi-même un document sur cette plate-forme…

Chiche! Voici donc «Préface à l’œuvre d’un poète oublié», une petite nouvelle dont je suis assez fière, et que je peux sans rougir envoyer sur Scribd, tout comme je l’avais déjà confiée à Feedbooks:

(Versions disponibles au téléchargement: texte simple et PDF. Le tout sous licence Creative Commons by-sa-nc, précisons-le.)

Enfin, profitons de l’occasion pour rappeler que si on a aimé ce texte, il n’est pas interdit d’acheter le recueil où il figure! Versions papier et numérique disponibles.

En passant

Ça gamberge sur Twitter! @SecondSexe demande à sa TL (et à la cantonade): Qui a dit «La pornographie, c’est l’érotisme des autres»? #citation Réponse du @boeufquipleur: Jean-Louis Bory, bien sûr… Mais est-ce bien sûr, justement? Voilà que @SecondSexe reprend: selon … Lire la suite

De quoi les éditions Classiques Garnier ont-elles peur ?

Vu sur le blogue de Lucie Chenu: Censure aux éditions Classiques Garnier.

Un essai accepté par un directeur de collection, signé, corrigé, imprimé, publié, est retiré de la vente par l’éditeur deux semaines après sa parution , pour des raisons, ainsi qu’on a fini par l’avouer à l’auteure, « idéologiques ».

Affaire pas banale.

Mais cela se passe en France en 2010. L’objet du scandale? Le dernier livre d’Anne Larue (professure de littérature comparée à Paris XIII, présidente de l’association Modernités médiévales), intitulé Fiction, féminisme et post-modernité: les voies subversives du roman contemporain à grand succès (ISBN 978-2-8124-0122-0).

Encore récemment, voici comment l’éditeur présentait l’ouvrage:

Cet essai, consacré à la littérature de l’imaginaire, s’interroge sur la valeur subversive d’un corpus dont on n’aurait a priori pas attendu la moindre velléité de subversion: la littérature contemporaine populaire de très grande diffusion, anglo-saxonne et française. Il montre comment, soumise au choc du backlash (revanche antiféministe des années 80), la fiction grand public choisit une voie souterraine de résistance et garde enfouie la mémoire d’une féminité triomphante qui devient son sujet principal et «occulte». Ce travail engage donc une réflexion sur le caractère paradoxal des best-sellers: la littérature la plus commerciale, la plus «facile», la plus ludique serait-elle celle où s’expriment le mieux les aspirations politiques et théologiques des sociétés occidentales d’aujourd’hui?

Ce livre, accepté par Bernard Branco, directeur de la collection « Perspectives comparatistes », venait tout juste de paraître aux éditions Classiques Garnier, en mai 2010… Mais il a aussitôt été retiré du catalogue, alors même qu’il était imprimé et prêt à partir pour les librairies et que Fabula et quelques autres sites l’avaient référencé.

L’auteure, Anne Larue, raconte l’avoir appris elle-même en essayant d’en commander quelques exemplaires. Apparemment, personne n’avait pris la peine de la prévenir.

Et en effet, une recherche sur le site de Classiques Garnier avec le nom de l’auteur ou le titre renvoie un résultat nul. Il est également indisponible chez les libraires.

Un article (signé Jef Tombeur) paru sur Come4news donne la parole à l’auteure, cite des extraits et montre une capture du cache Google contenant la présentation de l’ouvrage chez l’éditeur (qui a désormais disparu):

Citons cet article:

C’est en ne voyant pas arriver une commande de dix exemplaires d’auteur qu’Anne Larue a commencé à s’inquiéter et s’informer. Qu’un éditeur ne puisse fournir des ouvrages vaut rupture de contrat mais signifie aussi que les exemplaires ont été pilonnés, détruits. Ou qu’on avait opté pour un court tirage rapidement épuisé. Bref, ce n’est pas chez les soldeurs que vous vous procurerez cette étude dont toute trace semble avoir disparu chez Garnier.

Le livre est paru le 10 mai dernier mais, dès le 26 mai, Anne Larue a obtenu confirmation que les commandes n’en étaient plus servies et que le service commercial en bloquait la distribution. Selon un courriel reçu des éditions par l’auteure, c’est Claude Blum, Bernard Franco et Véronique Gély qui auraient décidé conjointement cette mesure pour le moins inouïe dans le monde éditorial. Véronique Gély aurait estimé que la collection ne peut inclure un livre dont le propos serait de nature à choquer une partie du lectorat habituel des éditions Garnier. Ce serait un essai «polémique» à la limite du sulfureux. Anne Larue estime avoir «posé la question qui fâche, le déni de mai 1968, devenu un épouvantail idéologique».

Mais de quoi l’éditeur des Classiques Garnier, ou sa maison mère, les Éditions Champion Électronique, a-t-il tant peur? De la perspective féministe de l’ouvrage? (Mais la thèse défendue, celle du « backlash » anti-féministe des années 80, a déjà de la bouteille: c’est celle que publiait l’Américaine Susan Faludi en 1991.) Ou bien est-ce l’héritage de Mai 68 qui bouge encore? À moins que le problème ne vienne de l’intérêt porté au Wicca, une religion dont les références païennes et New Age sont un peu trop éloignées du moule judéo-chrétien pour notre digne et pseudo-laïque pays?

Peut-être le problème vient-il des références idéologiques de l’auteure, qui s’appuie sur les ouvrages de Naomi Klein et Virginie Despentes et critique Luc Ferry?

(Ayant eu accès au texte sur PDF, je peux cependant affirmer que les références citées sont éclectiques et loin de se confiner aux brûlots polémiques. Cela va d’Hannah Arendt et Marshall McLuhan à Michel Onfray et Françoise Héritier, en passant par un ouvrage sur Wikipédia présenté par Pierre Assouline et par les études d’Anne Besson sur Tolkien et la fantasy. En tout, une solide documentation puisant aux sources anglo-saxonnes autant que francophones, pour parler sérieusement de sujets souvent abordés sous un angle anecdotique. Tout à fait ce qu’on attendrait d’une universitaire se penchant sur la littérature populaire…)

Ou bien (hypothèse personnelle) l’équipe de Classiques Garnier aurait-elle reçu un coup de fil intempestif tombant d’une certaine hauteur? Les petits mondes de l’université et de l’édition ne sont pas plus à l’abri de ce genre de pression que la presse ou la radio, après tout.

Le Wicca victime d’une chasse aux sorcières, voilà qui serait déprimant. Mais tellement logique.

Màj du 01/06: Il y a aussi une pétition en ligne que l’on peut signer si l’on veut soutenir Anne Larue.

Autres sites mentionnant l’affaire:

  • Neoprofs (forum d’échange et de discussion entre professeurs);
  • Le Post, deux billets signés Jef Tombeur;
  • la fiche Wikipédia d’Anne Larue, déjà à jour;
  • et sur ALKA, le témoignage de l’auteure elle-même.

Internet n’a pas d’odeur

Michel Onfray (dans Le Monde du 17/04) a – encore – une dent après Internet. Et il essaie désespérément de l’opposer au bon vieux livre d’autrefois, jusqu’à friser le point Godwin.

Mais… Une « Littérature de vespasiennes », vraiment ?

Quelle ironie. On se souvient de la fameuse réponse de l’empereur : « Non olet. »

Internet, monsieur le philosophe, c’est comme la recette des taxes sur les toilettes publiques sous Vespasien : ça ne sent pas. Tout dépend de l’usage qu’on en fait.

Et si on peut lire aux cabinets avec une tablette électronique, il reste plus facile d’y emporter un bouquin en papier.

Voire même un quotidien de référence.