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Diversité et littérature : comment se planter dans les grandes largeurs, avec Barnes & Noble

Qui est ce beau jeune homme ?

C’était une idée mirifique : prendre une poignée de classiques de la littérature occidentale et regarder si les protagonistes ne pourraient pas être considérés comme non Européens, par hasard. Après tout, quand un personnage n’est pas décrit comme blond aux yeux bleus, qu’est-ce qui empêche une lectrice de l’imaginer avec une peau brune, des cheveux crépus ou des yeux bridés ?

Si, à ce stade, vous voyez le problème, vous êtes déjà en avance de plusieurs chapitres sur l’équipe marketing de Barnes & Noble USA.

Je passe sur le fait qu’ils n’ont même pas relu de près les bouquins en question pour ce programme mal ficelé : ce sont des œuvres qui font partie de notre culture depuis au moins un siècle, que chacun a déjà consommé sous une forme ou une autre, ne serait-ce que comme parodie. On parle de L’Île au Trésor, Frankenstein, Peter Pan, Le Comte de Monte-Christo

En quoi le choix de livre était-il censé refléter la diversité du lectorat actuel ? Est-ce que B&N avait embauché des auteurs africains, indiens, japonais, etc., pour écrire une version « autre » de ces classiques ? Cela aurait pu être intéressant, mais non. Ont-ils au moins choisi de mettre l’accent dans leur matériel promotionnel sur le fait qu’Alexandre Dumas, auteur du Comte de Monte-Christo, était métis, ou que l’un des personnages sympathiques de Frankenstein est une jeune Arabe, Safie ? Non plus.

Ils voulaient seulement donner à ces livres de nouvelles couvertures avec des visages non européens dessus.

Ce n’est même pas le service minimum, c’est insultant, surtout qu’ils avaient prévu de faire coïncider cette campagne avec le Black History Month, la période (février) où les USA sont invités à se confronter à leur histoire pour le moins compliquée lorsqu’il s’agit de l’Afrique et de sa diaspora. Et le bad buzz qui s’en est suivi n’a pas manqué de tuer dans l’œuf cette idée mirifique.

Ce qui ne veut pas dire que toutes les critiques de B&N sont motivées par des raisons morales. Le vrai crime, ici, semble bien d’avoir voulu faire de l’argent sur la notion de notion de diversité sans impliquer les créateurs qui en sont « issus », pour reprendre une formule à la mode. C’est comme cela qu’il faut comprendre l’accusation de literary blackface, sinon un peu bizarre : de la même façon que jadis à Hollywood des acteurs blancs jouaient des Africains, Amérindiens, Chinois, etc., grimés, on a ici une collection de classiques occidentaux du 19e et début 20e qui voulait se faire passer pour une littérature mondiale telle qu’on la conçoit au 21e siècle, diversité incluse. Derrière les questions de principes, l’économique n’est jamais loin.

Ironie du sort, c’est exactement ce que l’on reproche à B&N, d’avoir fait passer l’appât du gain devant le respect des groupes humains qui ne vous ressemblent pas. Tant il est vrai que s’il y a une couleur vraiment universelle, c’est le vert, nuance dollar.

Mon roman L’Héritier du Tigre, en série sur #Rocambole : à dévorer !

En route vers d’étranges aventures…

Ça y est, le jour J est arrivé ! Pour lire ce roman, rendez-vous sur l’appli Rocambole, pour les heureux propriétaires d’iPhone ou iPad. (Version Android à venir, promis, juré.) Un peu de fantasy sombre et dépaysante, comme on aime.

Pour se donner une idée, on peut déjà lire les deux premiers épisodes sur leur site. Bonne lecture, et n’hésitez pas à venir commenter sur le Discord de Rocambole !

« Le joueur d’échecs », une nouvelle dans l’univers de #Shalinka (en attendant la série sur #Rocambole)

heritier-tigre-banniere-app

On accélère ! Dans le précédent billet, j’annonçais que mon roman de fantasy L’Héritier du Tigre serait publié chez Rocambole sous forme de série à partir du 22 janvier… Mais, petit chamboulement de calendrier, ce sera dès le 15 janvier ! Bref dans deux jours. J’ai tout juste le temps de boucler la republication de nouvelles promises. J’ai un faible pour celle-ci, qui fut mon premier texte publié professionnellement, et où on entrevoit déjà les grandes lignes de l’univers exploré dans le roman.

Bonne lecture ! et rendez-vous après-demain…

séparation de texte ; labguette coupée dans le tableau de Roërich

Shalinka était seul devant son échiquier. Les blancs avaient perdu : mauvais présage pour la bataille à venir. Ils avaient eu si peu de chance ces derniers temps… Il fixa amèrement les silhouettes noires sur le plateau. Elles semblaient le regarder par en dessous, d’un air narquois.

Shalinka se secoua, et sortit dans l’air froid et pâle. Il regarda le soleil se lever sur la plaine du Tsinari, d’un vert grisé sous les brumes du printemps. Il regarda son haleine monter et se disperser comme une fumée.

Le jour se lève, tout recommence :

Dans la blanche lumière, le monde est mis à nu.

La nuit rusée dépouille ses longs voiles,

Comme un serpent défunt ressort vif de sa peau.

En face d’eux, derrière la mince forêt de bouleaux, se tenait l’armée du prince Nayi, beau-frère du Roi. C’était lui qui mènerait l’assaut. Shalinka regarda avec tristesse la rivière couverte de brumes, le ciel bleu pâle, les reflets du soleil sur le métal luisant. La bannière jaune des Nayi flottait haut près de la bleue des Taïrilaïgor. Face aux Royaux brillaient ses propres lignes, rangées en bon ordre sous leurs insignes rouges comme le sang. Pouvait-il s’y fier ? Pouvait-il leur confier sa vie et sa liberté ? La haine avait beau animer ses hommes, elle ne leur mordait pas les tripes comme à lui. Le Roi était toujours, pour eux, le Roi : ils le craignaient, à leur façon superstitieuse, et tout au fond d’eux-mêmes, ils le respectaient.

Shalinka se pencha de nouveau sur son vieil échiquier. Seul sous sa tente, assis à même le sol, il commença à disposer les pièces de bois poli, patiné par un trop long usage.

Il plaça sur l’échiquier le roi blanc, entouré de ses zaïnyar, ses cavaliers et ses pions. Les forces du prince Nayi, selon ses éclaireurs, étaient légèrement supérieures aux siennes. Shalinka hésita un instant, puis haussa les épaules. Au tour des pièces noires de prendre position. La journée serait décisive. Il se mit à déplacer les pièces sur l’échiquier, lentement d’abord, puis de plus en plus vite, comme en transe. À une pièce noire succédait une blanche, à un dertaïkar un cavalier ; on sautait une case, puis deux, puis trois, en une folle cavalcade, et les pions un à un disparaissaient du plateau. En quelques claquements de bois, l’étrange combat fut terminé. Tous les zaïnyar blancs étaient perdus. Cerné de pions noirs, réduit à l’impuissance, le roi blanc ne put que se rendre.

Shalinka resta un moment pensif devant le champ de bataille. Un frisson glacé le secoua. Encore une défaite ! C’était un signe.

Et le roi noir semblait maintenant lui sourire sous sa couronne de bois.

Il contemplait toujours l’échiquier quand son écuyer arriva, soulevant timidement un pan de cuir de la tente. « Mon seigneur, pardonnez-moi… Je me demandais…

— Ce qui pouvait bien, par tous les diables, me retenir ? Rien du tout ! Je suis aussi prêt qu’on peut l’être. »

Shalinka eut un rire sans joie. « Vas-t-en, à présent. Je m’habillerai seul. »

Lentement, il rangea l’échiquier, ceignit son épée, coiffa son heaume, attacha sa cuirasse. Il empoigna son bouclier, où bondissait la terrible image du tigre rouge. Puis, sortant sous le brillant soleil, il réunit ses officiers et donna l’ordre d’engager le combat.

La bataille fut longue. Adossée aux collines grises, l’armée de Shalinka s’était bâti des positions très fortes. Quatre fois la cavalerie royale se lança à l’assaut, et quatre fois les hommes de Shalinka la repoussèrent dans la plaine ; mais avec chaque fois, cependant, de plus lourdes pertes. A la fin du jour, Nayi fit donner ses dertaïkar. Les rangs fléchirent sous les coups de boutoir de leurs lourdes colonnes. Un instant, le sort hésita. Puis un fort parti de Royaux, qui avait contourné les collines, réussit à prendre les Shalinka à revers. Quand Shalinka eut vent de ce désastre, il tira mentalement son chapeau au prince Nayi tout en le maudissant. Et il jeta ses dernières réserves dans la bataille.

Mais cela ne servit à rien. Autour de Shalinka, l’étau se resserra peu à peu. Les rangs de sa garde, qui avaient fait autour de lui comme une forteresse vivante, se clairsemaient. Soudain, atteinte par une flèche, sa monture s’abattit au sol. Il n’eut pas le temps de vider les étriers. La jambe brisée, prisonnier du cadavre, il fut rejoint et maîtrisé par les soldats ennemis.

* * *

Tard dans la nuit, on entendait encore des clameurs sur le champ de bataille. Nayi avait donné l’ordre d’égorger les prisonniers et d’achever les blessés. Des feux brûlaient ça et là. Les troupes royales festoyaient et pillaient dans la campagne alentour.

Le prince s’était retiré sous sa tente quand on lui amena Shalinka. Mi-porté, mi-traîné, le chef rebelle fut jeté sur le sol. Il ne pouvait marcher. Tout en ôtant sa cuirasse, le prince Nayi Noyyessin Dmaraï considéra cet ennemi effondré, face contre terre. Il donna un ordre, et les soldats retournèrent le prisonnier. Shalinka étouffa un cri. Se soulevant sur un coude, il posa sur le prince un regard triste, écœuré, et laissa retomber la tête sur le sol. Qu’aurait-il pu lui dire ? Rien de cela n’en valait la peine.

Un serviteur entra avec une carafe et un gobelet d’argent. Le prince Nayi se servit, but une gorgée de vin, et dit avec un léger sourire : « Vous n’êtes guère sociable, ami Shalinka. Espérez-vous m’accabler de mépris ? Alors, vous jouez de malchance. Je n’ai pas envie de discuter avec vous. Je tiens seulement à vous informer que vous avez perdu : avant huit jours, je mettrai le siège sous les murs de Shalin-Yari. »

Shalinka, qui avait fermé les yeux, les rouvrit soudain.

« Ah, cela vous étonne ? » Le prince eut un petit rire. « J’ai tout bonnement fait tomber vos derniers avant-postes, et cela il y a trois jours. Quant à Izeyya, votre précieux allié, il s’est enfui comme un lièvre ! Mon cher, si vous n’étiez pas venu ce jour me chercher querelle, j’aurais déjà en main et votre château, et votre sœur ! »

Shalinka se releva à demi, le visage déformé par la douleur et la haine. « Vous irez en enfer, Nayi ! Shíra-aux-Dents-Noires vous mangera le cœur !

Le prince, faisant tourner entre ses doigts le gobelet d’argent, eut un sourire froid.

« Puisque votre jambe droite est cassée, vous ne verrez aucun inconvénient à ce que nous brisions aussi la gauche, je suppose ? »

Il fit un signe de la main en direction des soldats qui attendaient à l’entrée de la tente. L’air goguenard, l’un d’eux sortit, et revint peu après avec un escabeau. Saisissant la jambe gauche de Shalinka pendant que deux autres soldats lui immobilisaient les bras, il l’étira de façon à faire reposer le pied sur l’escabeau, où il le maintint fermement. Un quatrième garde commença à frapper sur la jambe étendue avec le manche de sa lance. Il y eut bientôt un craquement sec. Shalinka hurla comme une bête. Il parvint presque à écarter les deux hommes qui maintenaient ses bras, mais il se laissa retomber sur le sol, trempé de sueur.

Le prince Nayi sourit et se resservit du vin. « Je n’ai que faire de vos malédictions, Shalinka. Il est beaucoup trop tard pour vous. » Il vida son verre et s’assit sur un siège pliant. Sortant un de sa manche peigne d’or, il entreprit de mettre un peu d’ordre dans sa belle chevelure. Il se retourna soudain vers les gardes. « Cassez aussi le bras gauche ! Il n’en aura plus besoin ! »

Et cela recommença. Mais cette fois, Shalinka n’essaya même pas de lutter. Il sentait une sorte de brume rouge tomber devant ses yeux. Loin, très loin, il entendit encore le prince s’exclamer, moqueur : « Non, laissez-lui le bras droit ! Il le lui faudra pour jouer aux échecs. Car vous êtes un maître des échecs, n’est-ce pas, Shalinka ? »

Mais celui-ci était déjà trop loin pour répondre.

* * *

Devant Shalin-Yari, le siège semblait ne devoir jamais finir. L’automne touchait à sa fin. L’armée royale était lasse, et depuis des mois, les assiégés tenaient bon. Certains signes, pourtant, racontaient une autre histoire.

Le prince Nayi examinait la flèche, dans la main noire de l’éclaireur. Pointe d’acier, fût peint en noir, deux rangées d’ailettes bleues.

Il hocha la tête. « C’est une des nôtres.

— Elle a pourtant été tirée du château, Noble Prince. » Le capitaine eut un léger sourire. « Comme des dizaines d’autres, depuis deux jours. Et s’ils nous les renvoient…

— C’est qu’ils sont à court ? Oui, sans doute. Mais je me méfie des ruses des Shalinka. Dame Ayyendis dirige elle-même la résistance, savez-vous ?

— Que Votre Altesse me pardonne, mais il est de fait que l’ennemi s’essouffle. Ils n’avaient guère de chevaux, ce matin, à leur dernière sortie.

— Bon. Ils manquent de vivres. Et pour l’eau ? »

Un autre officier s’avança, bardé dans une cuirasse de fer.

« Ici, nous avons moins de chance, Votre Altesse. D’après les prisonniers, il y a dans la forteresse des puits très profonds, s’enfonçant jusqu’au cœur de la colline dans l’épaisseur du roc.

— Ils s’étaient bien préparés… »

Le prince contemplait l’horizon, ligne impassible et sombre dans la rougeur du couchant. Au sommet de la colline, dans son dos, le crépuscule descendait sur la forme ramassée de la forteresse. Il récita à mi-voix :

« Rouges coulent les larmes du jour

Dans la plaine, sous le ciel.

Les ombres en silence s’allongent,

La terre même se tait et le soleil s’enfuit.

Voici que rampe le crépuscule :

Sortant du ventre des ténèbres,

Dans une mer de sang,

C’est la naissance de la nuit. »

Souriant toujours, le prince se détourna et prit la direction du camp.

* * *

Shalinka jouait seul aux échecs, accroupi dans un petit enclos. Son échiquier était un carré tracé dans la poussière, ses pièces de petits cailloux. Une longue chaîne reliait sa main droite à un montant de la clôture, tintant à chaque mouvement. La plupart du temps, on ne le gardait même pas. Ses jambes brisées s’étaient ressoudées sous des angles bizarres ; elles ne pouvaient plus le porter. Son bras gauche pendait sans force, raccourci et tordu, à son côté.

Il leva la tête un instant, puis reprit sa partie sans rien dire. Le prince Nayi s’était approché et accoudé à la barrière de l’enclos.

« Belle journée, Shalinka !

— Peut-être.

— Et demain sera encore plus beau. Savez-vous pourquoi ? »

Les blancs cheveux du prince brillèrent dans les rayons dorés. Shalinka s’était arrêté de jouer et le regardait fixement. Des rides s’étaient creusées dans son visage noir, profondes et ravinées. Ses yeux bleus avaient pris un air triste et maussade. Il semblait plus âgé que le prince, à présent.

« Shalin-Yari tombera demain.

— Peut-être.

—Vous n’avez guère de conversation, Shalinka. On dirait que je vous ennuie. Mais peut-être ceci pourrait-il vous intéresser… »

D’une bourse attachée à sa ceinture, il tira deux figurines précieuses, l’une de jade blanc, l’autre d’opale noire, et les tendit à Shalinka dans sa paume sombre. Le soleil avait presque sombré sous l’horizon, teintant de rouge ses cheveux.

« Demain, » reprit le prince, « nous attaquerons dès le lever du jour. Tout est prêt : mon frère Eïssinlaï commandera l’assaut. Mais j’aimerais que nous nous affrontions aux échecs, vous et moi, pendant ce temps.

— Vous me faites beaucoup d’honneur, Nayi. » Shalinka hocha la tête d’un air rêveur. « Tól kan g’ti lyessin g’tan… Très bien. J’accepte votre offre. Nous verrons si vous êtes toujours le plus fort. »

Le prince eut un petit rire. « Nous verrons, en effet. Puisque vous en doutez. »

Et il s’en alla, drapant sur ses épaules son vaste manteau jaune. Shalinka le contempla en silence. La nuit était tombée. Il baissa la tête, effaça l’échiquier sur le sol et se traîna péniblement, faisant tinter sa chaîne, vers la cabane qui lui servait d’abri.

* * *

Avec l’aube se leva la brume, froide et pâle, masquant le monde au sein de ses voiles blancs. Le son des cors s’éleva, faiblement, d’abord, comme étouffé, puis de plus en plus clair, de plus en plus haut, perçant l’air matinal de leurs cent voix de cuivre. Et puis des formes sombres s’ébranlèrent dans la plaine, et l’armée du prince Nayi attaqua.

Sur une petite hauteur, une table de jeu avait été dressée. Le prince là siégeait dans une chaire à haut dossier. On y traîna Shalinka, on l’assit en face de lui dans une chaire identique, et le prince fit un signe à son écuyer. Shalinka regarda d’un air surpris l’homme lui saisir la main gauche, la plaquer contre la table, paume vers le bas, et la clouer au bois d’un coup de poignard. Le sang gicla. Avec un hoquet de douleur, Shalinka s’affaissa vers l’avant.

« Eh bien, mon cher, pouvons-nous commencer la partie ? » Un sourire flottait sur les lèvres du prince.

Shalinka releva lentement la tête. Une lueur de folie et de haine brûlait dans ses yeux clairs. Les lèvres tremblantes, il murmura :

« Très bien, Nayi. Tant pis pour vous. Avant longtemps, vous regretterez tout cela !

— Et comment donc ? » Le prince, qui disposait minutieusement les pièces du jeu, semblait sincèrement amusé. « Que pourriez-vous faire ? Gagner la bataille ? Gagner la partie, peut-être ? Mais trois fois déjà je vous ai affronté depuis le début du siège, et par trois fois vous avez perdu. Votre réputation de g’ti lyessin gtán était bien surfaite ! Comme beaucoup de vos prétentions, à vous autres, bâtards de Shalinka !

— Peu m’importe ce que vous pensez. » Le chef rebelle était soudain devenu très calme, comme l’eau profonde. « Vous êtes perdu, Nayi. Je n’ai plus qu’un seul allié, et maintenant, c’est pour vous qu’il est trop tard.

— Vraiment ? » Le prince déplaça l’un des pions blancs délicatement sculptés. « Un nouvel allié ? Vous ne pensez pas à Izeyya, j’espère, ni à ce chien de Solendis ! Ils n’auraient pas le temps d’intervenir. »

Lentement, posément, Shalinka joua à son tour. Soudain, le prince éclata de rire. « Ciel tout-puissant ! Vous comptiez peut-être invoquer Shíra, stupide sorcier que vous êtes ! Vraiment, la plaisanterie est bonne ! »

Il secoua la tête. « Shíra le Démon ! Shíra-aux-Mains-de-Glace ! Je comprends que vos ancêtres aient échoué à monter sur le trône, s’ils étaient aussi naïfs que vous. »

Il entama une attaque tournante qui impliquait deux cavaliers et la totalité des pions, mais Shalinka la déjoua au deuxième coup et riposta par un coup en avant des dertaïkar, les terribles cataphractaires, ceux-là même qui, lors de la précédente bataille, au bord du fleuve, avaient complètement enfoncé les rangs de sa cavalerie.

« Vous jouez presque bien. » L’air dédaigneux, Nayi fit battre en retraite ses cavaliers avant d’esquisser une contre-attaque. « Mais dépêchez-vous de jeter vos sorts si vous voulez que le démon vous prenne au sérieux ! »

Sur la plaine, la brume montait toujours. Un halo pâle encerclait le soleil comme un cocon d’araignée blanche. Les vagues d’assaut avançaient et refluaient au fil des heures, repoussées une à une par les défenseurs de la colline. Là où se tenaient Shalinka et le Prince, les bruits de la bataille parvenaient assourdis, déformés par la distance et les masses de brume. Les appels de trompe, les hurlements, les martèlements de sabots, le fracas du fer contre l’acier, tout cela semblait s’engloutir dans l’épaisseur humide, froide comme un linceul. De temps à autre, des cavaliers essoufflés, l’air hagard, s’abattaient aux pieds du Prince pour lui donner des nouvelles de sa bataille, demander des ordres de la part d’un capitaine ou (mais plus rarement) apporter un drapeau pris à l’ennemi.

Shalinka continuait à jouer.

Sourcils froncés, le Prince contemplait l’échiquier. Soixante-quatre cases, seize pièces chacun. Sept des siennes avaient déjà disparu ! Il était temps de se ressaisir. Fini de jouer au chat et à la souris. Une dernière manœuvre des deux zaïnyar restants, masquée par l’avancée des pions, une charge des dertaïkar, un mouvement tournant, et ce serait la mise à mort. Parfait.

Shalinka s’enfonçait de plus en plus dans sa chaire. Les épaules recourbées, les yeux mi-clos, il semblait presque endormi. Seule sa main droite bougeait de temps à autre, d’un geste minuscule, pour mettre une pièce en mouvement. Sa main gauche avait disparu sous une croûte noirâtre.

Un galop frénétique fendit le calme qui s’était installé autour d’eux. Un cavalier au casque fendu, le visage en sang, hurlant quelque chose d’inintelligible, s’approchait comme la tempête. On distinguait encore sur son armure les insignes bleu et or des Royaux.

« Trahison ! Prince, nous sommes tra — » Une flèche siffla. L’homme s’effondra, face contre le sol.

Le Prince Nayi se leva en jurant. Plusieurs officiers avaient accouru en silence. « Impossible, Votre Altesse ! Nous sommes en train de gagner !

— Qu’est ceci, alors ? »

Le Prince tremblait de rage. Son regard allait et venait, des visages de son état-major au corps sans vie étendu à ses pieds. Leurs silhouettes se découpaient, étrangement noires contre l’étendue rouge du ciel. « Comment ? Le soleil se couche déjà ? Il est trop tôt… » Sa voix se brisa.

« Qu’est ceci ? » reprit-il dans un murmure. « Qu’avez-vous à me dire ?

— Rien d’important, Noble Prince.

— Tout est normal, Votre Altesse.

— La bataille se déroule comme prévu. »

Le Prince se rassit. Les yeux fixes, la bouche sèche, il contemplait l’étendue noire de la plaine. Les limbes du brouillard avaient fait place à de grandes flaques d’ombre, mais d’une certaine manière, la vue était plus claire que jamais. La bataille avait reflué. Quittant les flancs de la colline, le combat avait gagné les zones basses de la plaine, entre la rivière et la forêt de l’Ouest. La note claire d’un cor monta au-dessus du vacarme, annonçant que les assiégés allaient faire une sortie. Sans doute pour faire leur jonction avec ces alliés inattendus sortis de la forêt…

« Shíra, hein ? » Le Prince contempla l’échiquier, puis Shalinka. Le rebelle tenait une pièce en main. Une seule pièce. Un roi noir. Sa main tremblante survola un instant le champ de bataille, puis se posa lentement, comme un souffle. Au milieu du carnage.

Aucune des tactiques du Prince ne donnerait ses fruits, aujourd’hui. Son plan était battu en brèche. Ses cavaliers, détournés ou pris. Son attaque, aussi minutieuse qu’élégante, désorganisée, rendue impuissante par ce seul petit changement dans la disposition des pièces. C’était un mouvement extraordinaire, digne d’un grand maître des échecs. Shalinka souriait.

« Shíra ? Peut-être. Tól kan g’ti lyessin g’tan, sûrement. Le jeu de la mort et de la vie. Le jeu des tactiques de l’esprit. »

Il souriait encore quand le Prince tira son épée et lui trancha la gorge. Mais celui-ci n’eut même pas le temps de retourner l’arme contre lui. Huit silhouettes noires s’étaient approchées sans bruit.

On ne retrouva jamais le corps de Nayi, non plus que celui de Shalinka Eyyenvi Yinlaï. Et nul ne put dire quelle était l’armée qui vint à la rescousse des Shalinka assiégés dans leur heure de désespoir. Mais Shíra est un nom de terreur, avec lequel bien peu osent plaisanter. Les Shalinka encore moins que les autres.

[Première publication : revue Faëries n°5, octobre 2001.]

Mes outils d’écriture (12) : Boucler l’analemme

Figure de style, version astronomique. (Source : Wikimedia)

Chaque auteure a ses petits secrets, ses rituels, ses habitudes d’écrire le soir ou le matin, au café ou en charentaises. Moi, ce qui me motive, c’est de caler ma petite activité sur le grand cycle cosmique, en commençant un roman le premier jour de l’an et en finissant quand finit l’analemme.

Ana quoi ?

Un analemme, du grec analêmma, est « la figure tracée dans le ciel par les différentes positions du soleil relevées à une même heure et depuis un même lieu au cours d’une année calendaire ». Merci Wikipedia.

C’est un peu ma façon à moi de me botter les fesses et de dire : « ça commence aujourd’hui ! » Pas d’excuses, on se met au roman prévu, fini de procrastiner, tout ça.

Je suis tombée sur cette recette un peu par hasard, quand j’ai décidé de franchir le pas et de me mettre à mon premier roman. L’année 2000 venait de finir, j’avais enfin une situation professionnelle stable, et je me retrouvais dans la situation vers laquelle je tendais depuis des années : libre d’écrire, avec un gagne-pain qui me laissait assez de loisirs pour ça, et avec des idées en pagaille. Il n’y avait, comme on dit, plus qu’à.

Je me suis donc attelée à l’ordinateur, et n’ai plus levé le nez pendant presque trois ans. Le temps de terminer le roman. Faut ce qu’il faut.

Il s’est passé du temps ensuite. Faire lire à des lecteurs de bonne volonté, réécrire des passages, partir à la chasse aux éditeurs, collectionner les refus, réécrire encore… Et puis enfin être éditée ! Une aventure que je ne regrette pas, même si elle s’est terminée prématurément. Les éditeurs sont mortels, eux aussi, hélas.

On était alors en 2009. S’en est suivi quelques années où j’ai plus ou moins fait mon deuil. D’autres soucis de sont greffés là-dessus, de santé, cette fois. Et puis fin 2016, l’horizon s’est à nouveau dégagé. J’avais un sujet de roman. Et assez d’énergie pour le prendre à bras le corps. Je me suis fixé le 1er janvier 2017 pour le début, et j’ai écrit.

La chose a pris moins de temps, cette fois. Fin août 2018, j’avais fini le premier jet. C’était le gros roman historique dont j’ai parlé ici et là, et dont l’héroïne est l’impératrice Hélène, mère de Constantin. Il est encore à la recherche d’un éditeur, donc si vous avez des tuyaux…

Mais ce n’est pas tout de terminer un roman. Pourquoi s’arrêter, quand on tient le bon bout ? Le 1er janvier 2019, devinez quoi ? J’ai commencé un troisième roman.

C’est là que l’effet de l’expérience, et l’entraînement à écrire tous les jours, ont commencé à payer. J’ai terminé le premier jet en dix mois, et je suis actuellement en train de fignoler les relectures. Près de cinq cents pages d’aventures historiques, la Révolution française, l’Empire, une femme-soldat parmi les Volontaires nationaux, un gamin qui veut absolument imiter les grognards, et puis la mise en coupe réglée de l’Europe pour alimenter la machine de guerre napoléonienne, les espoirs de 1789 et les spectres de 1793, le coup de dé heureux de Marengo et la folle équipée des Cents Jours…

Tout un roman, quoi. Je peux refermer l’analemme, l’esprit en paix. Et commencer dès le 01/01/2020 une nouvelle aventure.

Premier roman : dix ans déjà !

[N.B. Entre temps, le texte est reparu e sous forme de série sur Rocambole !]

J’ai peine à le croire, mais c’est ainsi : j’ai laissé passer le dixième anniversaire de la publication de mon roman L’Héritier du Tigre. Dix ans ! Une décennie depuis ce mois de mai 2006 où les éditions Le Navire en pleine ville livraient au public ce qui se voulait être le premier tome d’une série. Depuis, l’éditeur a déposé son bilan, mon roman est parti au pilon, et la série… Ma foi, la série en est toujours au tome 1.

Couverture du roman L'Héritier du Tigre

C’était un beau bouquin, il n’y a pas dire…

Tout ça pour ça ? Non, justement. D’avoir écrit ce premier roman a fait de moi une autre personne – je pense que tout écrivain serait d’accord là-dessus : écrire transforme. On y apprend qui on est, vers quoi on penche. On grandit peu à peu.

Depuis, j’ai tenté divers projets d’écriture, avec assez peu de bonheur, il faut bien dire. Je crois que c’est une autre leçon que l’on apprend de l’écriture : savoir survivre à son premier essai réussi, se sortir de ce moule. J’en suis toujours là, et depuis le début de ce mois je me suis embarquée dans une nouvelle tentative. On verra. Mais rien de cela ne se ferait sans la première manche réussie.

Roman, mon petit roman, je te salue.