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Roman historique #AugustaHelena : plongée dans un univers mental si différent qu’on pourrait être sur une autre planète

Courbées sur la glèbe : la condition de la plus grande partie de l’humanité jusqu’à très récemment. (« Désherbage du lin dans les Flandres », Émile Claus.)

Le plus difficile, quand on écrit un roman historique, ce n’est pas la vérification des faits matériels tels que les dates, les décors, les costumes, l’emploi du temps de Napoléon… Entre Wikipédia, Gallica et quelques ouvrages érudits sur la période considérée, on trouve vite son bonheur. (Oui, il y a même un éphéméride qui compile tous les déplacements de l’empereur des Français. Merci aux mordus qui ont épluché décrets, journaux, mémoires, correspondances et ordres du jour de 1769 à 1821.)

Ce qui est moins facile (j’en parlais ici l’an dernier), c’est de se replacer dans l’univers mental des gens de l’époque. Je l’ai éprouvé en écrivant Du sang sur les dunes, et encore plus avec Augusta Helena, qui évoque une période plus ancienne et où les gens pensaient parfois si différemment qu’il pourrait aussi bien s’agir d’un récit de science-fiction, au milieu d’extraterrestres humanoïdes.

Pour prendre un exemple extrême : les attitudes vis à vis de l’esclavage. C’était bien sûr un phénomène omniprésent dans l’Empire romain, mais les auteurs de romans policiers antiques sont souvent un peu embarrassés pour en parler, et prêtent plus ou moins à leurs personnages des sensibilités modernes. Je me souviens d’un roman de Steven Saylor où le héros décidait de n’avoir pas d’esclaves par principe. Très anachronique ! On aurait du mal à trouver ce genre d’idées dans la littérature de l’époque, où les auteurs qui nous semblent les plus « éclairés » ne condamnent pas l’esclavage mais souhaitent que les esclaves soient traités humainement. C’est l’attitude de divers philosophes mais aussi d’auteurs chrétiens tels que Saint Paul (dans l’Épître à Philémon). L’économie était d’ailleurs très dépendante du travail servile, bien plus que celle de l’Europe du XVIIIe siècle, qui utilisait cette main-d’œuvre uniquement aux colonies pour des productions lucratives (sucre, tabac) mais non essentielles. Alors que dans l’Antiquité, on employait des esclaves partout, aux champs, dans les mines, dans des ateliers, à la maison… Certains esclaves éduqués étaient secrétaires, comptables ou ingénieurs, et pouvaient espérer s’enrichir et donc acquérir leur liberté.

Autre différence avec l’Europe des Temps modernes ou même avec l’esclavage dans le monde islamique : il n’y avait pas de population ou catégorie désignée d’avance comme source d’esclaves. Tout peuple conquis pouvait être réduit en esclavage, ce fut le cas des Gaulois après la victoire de Jules César. Les populations révoltées aussi, à titre de repression : après la destruction du Temple de Jérusalem en 70, Titus a emmené captifs de nombreux Juifs. On pouvait aussi être réduit à l’état servile par décision de justice, comme punition, ou pour payer une dette. Des parents pauvres pouvaient vendre une partie de leurs enfants (ou les abandonner dans un lieu où ils seraient facilement trouvés par les marchands d’esclaves).

Tout cela fait un univers mental à la fois repoussant et fascinant. Le fait qu’il n’y avait pas de barrière raciale ou religieuse forte entre maîtres et esclaves montre que rendait la chose plus familière, et donc peut-être aidait à fermer les yeux. L’idée que c’était la volonté des dieux, ou de Dieu, qui faisait de l’un un maître et l’autre un esclave, sans autre justification, était simple et imparable. Quand on justifie l’inégalité sur des caractères extérieurs (couleur de peau, religion…), on prête le flanc à un plaidoyer montrant que ce motif est injustifié. Mais qui peut contester la volonté divine ? Il faudra encore plusieurs siècles pour remettre en cause ce genre de raisonnement-là

À Rome, donc, l’esclavage était un phénomène familier, omniprésent, et que très peu de gens critiquaient en tant que tel. Les philosophes cyniques étaient peut-être ceux qui allaient le plus loin, en arguant que les maîtres ne valaient pas mieux que les esclaves, et que tout ça étaient des conventions sociales hypocrites. On est loin de l’idée qu’il serait immoral en d’avoir des esclaves !

Comment utiliser cela dans un roman ? Je vais être honnête, je n’ai pas tout inventé. Je me suis largement inspirée d’un autre auteur de roman policiers historiques, John Maddox Roberts, dont la série SPQR est à la fois très bien documentée et très iconoclaste. Cela m’a donné un exemple de récit où le protagoniste reflète les valeurs de son temps sans en être complètement dupe. Et aussi de la façon dont les gens pouvaient s’arranger au jour le jour avec une institution foncièrement inhumaine. Dans ses romans, on voit le point de vue des maîtres, y compris la peur que suscitait la possibilité de révoltes serviles, mais aussi la façon dont les esclaves trouvaient des moyens d’améliorer leur sort, ou même simplement de se consoler en se moquant des maîtres derrière leur dos.

Toujours avoir plusieurs points de vue : c’est incontournable si on veut donner vie à un univers complexe, tel qu’une période historique. Vous connaissez maintenant l’ingrédient secret !

C’est toujours agréable de voir son roman en librairie

Photo : Augusta Helena au milieu d'autres romans sur une table de librairie
Augusta Helena, t. 1 Énigmes en Terre Sainte, par Irène Delse, éditions du 81, ISBN 978-2915543643

Repéré ici dans la librairie Gibert Joseph de Barbès, à Paris 18e. Ils ont une sympathique table consacrée aux romans policiers historiques. Excellente idée !

Mon roman « Du sang sur les dunes » et autres parutions en 2020-21

L’année 2021 a été pour moi un bon cru, puisqu’elle a vu (c’était au mois d’août) la parution de mon roman Du sang sur les dunes aux éditions du 81, dans leur collection originale « Romans noirs historiques ». Mais ce n’est pas tout.

Au mois d’avril paraissait l’anthologie Marmite & Micro-ondes, aux éditions Gephyre, avec notamment ma nouvelle de science-fiction « Décalages culinaires ».

En parlant de science-fiction, ma novelette « L’interprète » parue en 2020 est toujours disponible sous forme de série pour l’appli Doors (ex-Rocambole), ainsi que mon roman L’Héritier du Tigre, 2020 aussi, pour une lecture plus longue. Allez-y, il y a une période d’essai gratuite, vous verrez si vous pouvez éviter de devenir accro…

Ce furent deux années riches en publication ou republications (puisque L’Héritier du Tigre avait déjà vu le jour en 2006 aux éditions Le Navire en pleine ville). Et je peux déjà annoncer que 2022 sera bien fournie aussi pour moi. Je n’en dis pas plus, mais ce sera annoncé ici très bientôt !

Quelques mots à mon sujet

Photo : couverture du roman Du sang sur les dunes, sur la table d'une librairie
Mon roman Du sang sur les dunes, aux éditions du 81

Donc le roman est paru, on peut découvrir la présentation sur le site de l’éditeur (très élégant, d’ailleurs) et le trouver dans les librairies en ligne ou physiques. Plus qu’à voir si le public est au rendez-vous. En attendant, je peux répondre par avance à certaines questions à mon sujet. Les gens qui lisent ce blog depuis longtemps n’apprendront probablement rien, mais peut-être que cela les amusera.

Je n’ai pas mené une vie riche en événements. C’est plutôt une question de nuances. Née à Paris un peu par hasard, j’ai en fait passé mes premières années à Abidjan, en Côte d’Ivoire, où mes parents étaient coopérants. Mes premiers souvenirs sont des bruits et des images d’un pays où le climat alterne non pas entre été et hiver, mais saison sèche et saison des pluies, où des nuées de chauve-souris nichent dans les arbres sur les places et les jardins (et avec l’expérience du Covid-19, ça donne un frisson rétrospectif…) et où on lâchait des paons le dimanche dans la cour de l’école pour chasser les serpents. J’ai eu l’occasion de me faire la réflexion, même à l’âge de 6 ou 7 ans, que des gens différents pouvaient vivre côte à côte mais chacun à sa façon : les Français avaient leurs habitudes, les Ivoiriens les leurs, ainsi que les diverses minorités, Libanais, Voltaïques (on dit aujourd’hui Burkinabés), etc. Ce qui ne veut pas dire que le résultat était harmonieux, la suite des événements l’a montré. Mais du point de vue limité de mes souvenirs, dans les années 70, c’était une expérience formatrice importante.

Écrire a toujours été mon rêve, mon but, ma passion dévorante. Dès que j’ai su écrire, j’ai décrété que j’allais « faire des livres ». À six ans, j’agraphais des feuilles de papier A4 et je les remplissais de dessins et de textes, tant bien que mal, sans aucune notion évidemment de mise en page ou de maquette. À l’époque, mon idée d’un livre était forcément un illustré ou une bande dessinée. Mais écrire, à ce stade, restait un peu ardu, et je passais plus de temps à raconter des histoires oralement, les déversant dans l’oreille des parents ou instits assez patients pour m’écouter. Certains dans ma famille ne l’étaient pas du tout, d’où le surnom « robinet à sornettes », que j’ai beaucoup entendu depuis…

Attention, je ne cherche pas à me plaindre ! L’un dans l’autre, l’expérience d’un public peu impressionné a été utile pour m’éviter des illusions et me pousser à améliorer mes créations. Les rédiger de façon claire, d’abord, et les présenter de façon lisible. Vérifier la cohérence, la vraisemblance, l’originalité, m’assurer que ce que j’avais en tête était bien traduit sur la page, etc. Car entre temps, je m’étais mise à écrire sérieusement. Vers neuf ans, des poèmes. Vers treize ans, une première tentative de roman, qui tournera court. Et puis vers cette même époque, une revue dont j’étais la seule rédactrice, illustratrice et rédac chef, et où je publiais pêle-mêle des contes, des jeux, des articles où j’exprimais mon opinion sur divers sujets. Le titre… Défense de lire ! Eh oui, j’avais 14 ans, et ça me semblait puissamment original.

Un peu plus tard, alors que j’étais étudiante, et que je commençais à avoir une idée assez claire du monde de l’édition, j’ai commencé à placer des textes courts dans des revues et fanzines, et à m’impliquer dans le petit monde de la science-fiction et du fantastique francophones. Participer à des revues, à des salons, des discussions en ligne… Certaines de mes nouvelles sont parues dans le fanzine québécois Horrifique, par exemple. C’était aussi un bon apprentissage, car ce genre de texte doit être efficace, et on apprend vite à couper les longueurs et à cultiver un style clair, imagé, direct.

Ma première publication professionnelle, au début des années 2000, était une nouvelle de fantasy, « Le joueur d’échecs », dans la revue Faëries. Puis ce fut mon premier roman, L’Héritier du Tigre, également de la fantasy, paru en 2006 aux éditions Le Navire en pleine ville. Joie de courte durée : l’éditeur a déposé son bilan en 2009, victime de la crise, et la suite que j’avais tenté d’écrire n’a jamais vu le jour. Rétrospectivement, ce n’est pas une grande perte, j’avais un peu perdu le fil à ce moment-là. Je ne sais pas si je reviendrai un jour à cet univers.

L’Héritier du Tigre a cependant connu une seconde vie en 2020 sous forme de série pour Rocambole, l’appli de lecture. Entre temps, j’ai passé pas mal de temps à réfléchir, à participer à des débats en ligne, en particulier au sujet de l’évolution de la lecture. Je peux me vanter d’avoir contribué, à ma modeste mesure, à avoir fait adopter le mot liseuse dans la langue française (qu’on doit à Virginie Clayssen) pour traduire ebook reader, et j’ai fait partie des premiers clients en France de Cybook, de Lulu.com, etc. J’ai bricolé, j’ai bidouillé. Et puis je me suis remise à écrire.

Depuis 2017, j’ai commencé à écrire des romans historiques, attirée par la richesse des histoires qu’on pouvait raconter ainsi. La confrontation entre deux mondes, la Rome chrétienne et la Rome païenne au IVe siècle, lorsque le monde occidental a basculé vers la nouvelle religion avec la conversion de Constantin. Les aventures d’un groupe de Volontaires nationaux pendant les guerres de la Révolution, des bords du Rhin à l’Italie. D’autres aventures sous l’Empire, dans la grande confrontation avec l’Angleterre, directement ou par l’intermédiaire de conflits locaux… Et pourquoi pas une intrigue policière, avec une aiguille explosive à chercher dans la botte de foin du Camp de Boulogne, en 1805, quand Napoléon espérait encore envahir la perfide Albion ? Ce sera Du sang sur les dunes.

Et ainsi, la boucle est bouclée. À vous de jouer, maintenant, et de plonger dans l’intrigue, si le cœur vous en dit !

Diversité et littérature : comment se planter dans les grandes largeurs, avec Barnes & Noble

Qui est ce beau jeune homme ?

C’était une idée mirifique : prendre une poignée de classiques de la littérature occidentale et regarder si les protagonistes ne pourraient pas être considérés comme non Européens, par hasard. Après tout, quand un personnage n’est pas décrit comme blond aux yeux bleus, qu’est-ce qui empêche une lectrice de l’imaginer avec une peau brune, des cheveux crépus ou des yeux bridés ?

Si, à ce stade, vous voyez le problème, vous êtes déjà en avance de plusieurs chapitres sur l’équipe marketing de Barnes & Noble USA.

Je passe sur le fait qu’ils n’ont même pas relu de près les bouquins en question pour ce programme mal ficelé : ce sont des œuvres qui font partie de notre culture depuis au moins un siècle, que chacun a déjà consommé sous une forme ou une autre, ne serait-ce que comme parodie. On parle de L’Île au Trésor, Frankenstein, Peter Pan, Le Comte de Monte-Christo

En quoi le choix de livre était-il censé refléter la diversité du lectorat actuel ? Est-ce que B&N avait embauché des auteurs africains, indiens, japonais, etc., pour écrire une version « autre » de ces classiques ? Cela aurait pu être intéressant, mais non. Ont-ils au moins choisi de mettre l’accent dans leur matériel promotionnel sur le fait qu’Alexandre Dumas, auteur du Comte de Monte-Christo, était métis, ou que l’un des personnages sympathiques de Frankenstein est une jeune Arabe, Safie ? Non plus.

Ils voulaient seulement donner à ces livres de nouvelles couvertures avec des visages non européens dessus.

Ce n’est même pas le service minimum, c’est insultant, surtout qu’ils avaient prévu de faire coïncider cette campagne avec le Black History Month, la période (février) où les USA sont invités à se confronter à leur histoire pour le moins compliquée lorsqu’il s’agit de l’Afrique et de sa diaspora. Et le bad buzz qui s’en est suivi n’a pas manqué de tuer dans l’œuf cette idée mirifique.

Ce qui ne veut pas dire que toutes les critiques de B&N sont motivées par des raisons morales. Le vrai crime, ici, semble bien d’avoir voulu faire de l’argent sur la notion de notion de diversité sans impliquer les créateurs qui en sont « issus », pour reprendre une formule à la mode. C’est comme cela qu’il faut comprendre l’accusation de literary blackface, sinon un peu bizarre : de la même façon que jadis à Hollywood des acteurs blancs jouaient des Africains, Amérindiens, Chinois, etc., grimés, on a ici une collection de classiques occidentaux du 19e et début 20e qui voulait se faire passer pour une littérature mondiale telle qu’on la conçoit au 21e siècle, diversité incluse. Derrière les questions de principes, l’économique n’est jamais loin.

Ironie du sort, c’est exactement ce que l’on reproche à B&N, d’avoir fait passer l’appât du gain devant le respect des groupes humains qui ne vous ressemblent pas. Tant il est vrai que s’il y a une couleur vraiment universelle, c’est le vert, nuance dollar.