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Si on était vraiment sérieux à propos du voile

Il ne manque pas de témoignages de femmes, musulmanes d’origine ou converties, à propos du voile : pourquoi elles l’ont mis, pourquoi l’avoir enlevé le cas échéant, quelles difficultés elles ont rencontrées (ou pas), etc. Il en ressort fréquemment une impression que pour elles, à ce moment-là, c’était une nécessité, voire une évidence, de le porter.

Regardons le témoignage ci-dessus, il est assez classique : quête d’identité qui conduit à se tourner vers l’islam (d’autant que son ascendance franco-marocaine la mettait en porte-à-faux dans un milieu bourgeois et catholique) ; exigence d’authenticité qui pousse à adhérer à tous ce qui est perçu comme « musulman », voile compris ; malaise bien compréhensible à l’adolescence face au regard masculin, et le voile perçu comme une façon d’y échapper… Pour le coup, la jeune femme admet qu’au bout d’un an, elle a retiré son voile, car elle sentait qu’il ne la rendait que plus visible. Et vu son milieu d’origine, elle n’a certes subi aucune pression pour le garder.

Comme le montrent d’autres témoignages, le voile n’est pas forcément une aventure individuelle : une fois qu’une adolescente ou jeune femme s’y met, il arrive que la mère ou d’autres femmes de la famille suivent. Par conviction ? Ou pour maintenir l’harmonie familiale ? La question n’est pas posée. D’ailleurs le journaliste ne semble pas s’intéresser au pourquoi, juste au quand et comment.

En fait, il y a une catégorie de femmes qu’on n’interroge jamais sur le voile : celles qui ne l’ont jamais porté.

Suppose-t-on qu’elles ne se sont jamais posé la question ? Ou bien croit-on qu’elles ne sont pas « vraiment » musulmanes ? Les occasions de s’interroger ne manquent pourtant pas ! Surtout pour des femmes et des jeunes filles qui ont pu connaître l’évolution des attitudes des pays musulmans eux-mêmes vis-à-vis du voile. Dans les années 70-80, par exemple, très peu de femmes maghrébines portaient un voile, aussi bien en France qu’en Afrique du Nord. Seules quelques vieilles dames restaient fidèles à leur haïk, un mouchoir de dentelle porté devant je visage. Les femmes modernes portaient des coiffures à la mode, les jeunes filles sages se coiffaient en chignon. Les femmes qui n’avaient pas les moyens d’aller chez le coiffeur portaient un fichu noué derrière la tête. Rien de bien différent de leurs consœurs « françaises ».

Mais il faut dire que la différence sociale, à l’époque, entre les Français dit « de souche » et « issus de l’immigration » était nettement plus grande ! Le nom, le visage, l’accent, l’adresse, tout cela marquait un fossé entre les gens, à un point que les militants d’aujourd’hui contre la « discrimination raciale » ne mesurent peut-être pas. On n’avait plus connu de ministre noir depuis la IVe République, par exemple ! Les sportifs préférés des Français, les acteurs et chanteurs à succès, les entrepreneurs qui montrent l’exemple : tout ce monde-là, ou presque, était blanc. Très blanc. Et pas musulman non plus. C’était une époque où Michel Boujenah était exotique. On a fait du chemin, depuis, en matière d’acceptation de l’autre.

Dans ces conditions, qui avait besoin de se distinguer en mettant un hidjab ? D’autant que ce vêtement, venu des pays du Golfe Persique, n’était pas dans la tradition des pays du Maghreb ni d’Afrique de l’Ouest, principaux pays d’immigration.

Je ne referai pas ici l’histoire de la revendication du voile dit islamique par une partie des musulmans de France, en parallèle avec le développement de l’islam politique au niveau mondial.

Ce qui m’intéresse aujourd’hui, c’est la parole des femmes. Celles que l’on n’entend pas parce qu’elles ont trouvé une façon de vivre leur foi, de vivre leur vie, de construire leur identité, qui n’inclut pas de se dissimuler les cheveux ni le corps.

Croit-on qu’elles ont été épargnés par le sexisme, par exemple ? Je crois bien qu’aucune femme ou fille n’a été épargnée par les quolibets, les regards salaces, voire les gestes déplacés. Se cacher est une tentation. Le discours pro-voile, qui associe le hidjab à la pudeur et à la réserve, peut sembler séduisant, dans ces conditions… Mais aucun morceau de tissu ne protège des machos. Ni du mal-être ainsi engendré.

Issue d’une famille catholique, je n’avais pas de voile vers lequel me tourner, quand j’étais ado. Le regard des autres, j’ai dû apprendre à le gérer, parce que personne ne pourrait le faire à ma place. J’ai appris à me méfier de certains comportements, et à répondre vertement à certain « humour ». Et surtout, j’ai appris à ne pas me mettre martel en tête pour les choses qui ne dépendaient pas de moi. Je ne dis pas que j’ai fait quelque choses d’extraordinaire, non : au contraire. Il s’agit de l’apprentissage de l’âge adulte, de l’indépendance. Il ne devrait pas y avoir de sexisme se rajoutant sur tout cela, bien sûr. Mais en l’état actuel des choses, savoir qu’il y aura du sexisme et être capable de le surmonter fait partie des « habiletés sociales » importantes pour les femmes.

Et tourner un moment le regard au-delà du hidjab, au-delà des discours sur la modestie, permet de redécouvrir une chose que la société n’aurait jamais dû perdre de vue : il y a de nombreuses formes de malaises de la féminité et de l’identité, et de nombreuses manières de les surmonter. Ce n’est pas parce qu’un petit nombre cherche une identité musulmane orthodoxe que toutes celles qui cherchent à exprimer une identité non chrétienne et non européenne, y compris métisse, doivent être laissées pour compte. Ce n’est pas parce qu’une personne se trouve plus pudique avec un hidjab que toutes celles qui se sentent parfaitement correctes avec les cheveux, une permanente, voire un simple bandana doivent être considérées comme inintéressantes.

Car au fond, aujourd’hui, c’est cela, le danger : que ce soit pour faire la promotion du voile ou pour l’attaquer, il y a une tendance à le considérer comme la norme pour les musulmanes – et à considérer comme musulmans par défaut tous ceux et celles qui ne ressemblent pas trop à des descendants de Vercingétorix. C’est plus compliqué. La vie est compliquée. Et si on était sérieux au sujet du voile, on s’en apercevrait.

Jesus and Mo on #stupidscientology (and other kinds of religion)

Now, who is this cartoon going to offend more? Oooh, I wouldn’t want to wage a bet!

Click for more Jesus and Mo

(Don’t miss the jokes on the covers of what the two guys read! More explanations in the site’s comments.)

P.S. For the meaning of #stupidscientology, read the backstory here. Yeah, comments on Twitter are the new fad for faux outrage on the part of kooks…

P.P.S. Yep, Jerry Coyne noticed too. 😉

Dessins, censure… Qu’en dit-on “de l’autre côté” ?

Dans les débats autour de l’islam, il y a souvent un aspect « eux contre nous » (les « civilisés » contre les « barbares », les « obscurantistes » contre les « modernes », les « terroristes » contre les « démocraties » – mais aussi les « infidèles » contre les « croyants », les « impérialistes » contre le « peuple musulman »…) qui est non seulement déplaisant et dangereux, mais aussi bien souvent simpliste.

Voire carrément faux.

Prenons le cas du méga-drame provoqué au Pakistan par un groupe d’activistes islamiques, avec la complicité de lois qui donnent un statut spécial dans ce pays à la religion du Prophète : ou comment bloquer presque tout l’Internet dans le pays à cause de quelques pages consacrées à une journée des dessins de Mahomet… Et pendant ce temps, qu’en disent les internautes locaux de base, les M. et Mme Tout-le-Monde de Karachi, Lahore, Peshawar ou Islamabad ?

C’est une question que s’est posée la BBC (inutile, j’espère, de rappeler l’importance de la communauté pakistanaise en Grande-Bretagne, ou l’intérêt porté dans les anciennes colonies britanniques à ce qui se dit du côté de Londres).

Et c’est fort intéressant. Oh, bien sûr, chacun voit midi à sa porte, et l’heure à son minaret. Même quand on s’exprime depuis un cybercafé.

Cela donne par exemple : « Facebook est une excellente communauté, mais il y a des gens qui sont anti-musulmans et qui postent ce genre d’images pour provoquer la colère et la haine. »

Il faut peut-être excuser la jeunesse (20 ans) du gars qui s’exprime ainsi. Pour lui aussi, le monde semble se diviser entre les bons et les méchants, les affreux conspirateurs contre le peuple innocent, et il ne semble pas voir que ce n’est pas très flatteur pour sa propre communauté que de la supposer prompte à la haine et à la colère pour quelques images en plus ou en moins. Qui caricature qui, déjà ?

(Ce qu’on peut dire à sa décharge, c’est qu’il y a hélas bel et bien une composante explicitement anti-musulmane, et pas seulement anti-intégriste, dans la cyber-manifestation du 20 mai. Défendre la liberté d’expression, pour ces gens-là, devient un prétexte pour exprimer leur détestation de tout ce qui touche de près ou de loin à l’islam. Bonjour la confusion dans les messages ! Et on remarquera que j’ai pris soin, dans mon propre billet, de mettre un lien vers les pages intelligentes et nuancées que consacre Friendly Atheist à la question, et pas vers la page Facebook ni (contrairement à d’autres) le blogue Everyone Draw Mohammed, qui prétendent ouvrir un débat, mais qui dans les faits mettent à la place d’honneur des caricatures au lieu de simples représentations. Et par-dessus le marché, ledit blogue prétend enrôler Voltaire mais lui attribue encore une fois une phrase qu’il n’a jamais prononcée ! Bande de nuls.)

Un autre internaute interrogé, moins jeune (30 ans) et donc, on pourrait l’espérer, moins simpliste, estime quant à lui que c’est Facebook qui aurait dû accepter de censurer la page de la discorde. Toujours pour la même raison : l’offense envers les sentiments religieux (si délicats) des croyants. À croire que la foi vous laisse littéralement scotché(e) sur place, incapable de cliquer un lien pour quitter la page… Voire d’utiliser le bouton « Bloquer », qu’un usager de Facebook a toujours à sa disposition pour cacher (à ses propres yeux) le contenu qu’il ou elle n’aime pas !

Curieux comme le simple bon sens s’évapore dans ces conditions. Évidemment, c’est bien sur ce genre de réactions que s’appuient les activistes du Islamic Lawyers Movement, dont le porte-parole est très clair sur les motifs de ce coup d’éclat :

« We needed to provide a message to non-Muslims not to disrespect our prophet. »

Oh, vraiment ? Un « message » pour apprendre aux non-musulmans à « respecter » votre prophète ? Hum. Disons plutôt établir un rapport de force, au Pakistan et plus généralement sur la Toile, pour dissuader l’expression d’opinions et de sensibilités qui dérangent. Et c’est à la fois la liberté d’expression qui est menacée, mais aussi la liberté de conscience. Car si on ne peut exprimer de messages qui vont à l’encontre de ce que veut entendre la majorité (ou du moins la faction qui contrôle la sphère médiatique), comment la liberté de penser différemment peut-être se développer ?

Pour ceux qui veulent arrimer les « croyants » à leur religion pour mieux les contrôler, l’enjeu est clair.

La censure n’est jamais pédagogique. C’est à la fois une sanction et une information de menace, comme on dit en diplomatie. Ici, le « respectez notre religion » n’est rien d’autre que le trivial « retenez-moi ou je vais faire un malheur ».

Mais il y a d’autres réactions, parmi les internautes pakistanais interrogés dans l’article, qui devraient intéresser les vrais amis de la liberté d’expression, en Orient comme en Occident (et inquiéter les censeurs religieux de tout poil : ce sont les gens qui réalisent à quel point une stricte « défense » de la religion, selon les critères de l’ILM, est intrusive dans leur vie. Et abusive.

« D’accord, » dit un jeune homme, « des pages comme ça, ce n’est pas bien, mais il ne faut pas non plus bloquer tout le site »

Reba Shahid, l’éditrice du magazine en ligne Spider, qui observe depuis plusieurs années l’évolution du cyberespace pakistanais, se dit déçue mais « pas surprise », par une censure qui affectera surtout les entrepreneurs Pakistanais qui se servent d’Internet pour développer le commerce et l’industrie locale :

« Le Pakistan avait déjà une mauvaise réputation à l’étranger, comme un endroit rétrograde et politiquement instable. Le blocage de Facebook et de YouTube ne va pas améliorer ça. Internet est un phénomène positif et un lieu où les gens peuvent s’exprimer. Il est inquiétant que les autorités puissent en restreindre ainsi l’usage sans précaution. […] Personne ici n’est favorable à cette page de Facebook, mais bloquer complétement l’accès à un site aussi populaire a troublé beaucoup de gens. »

Tiens, au fait, on remarquera que si l’émotion au Pakistan est vive, hors des forums en ligne et des cybercafés, il n’y a guère eu de manifestations de rues. Juste les habituels militants décidés à se faire remarquer par leur outrance (les auteurs de caricatures sont des « satanistes », forcément, et tout cela est une vaste « conspiration »…) – mais la plupart des hommes et femmes de la rue, et de la Toile, semblent surtout en proie à l’incertitude à l’endroit de ce médium si particulier qu’est le Réseau des réseaux, qui tend à rendre poreuses non seulement les frontières de la géographie, mais aussi de la politique, et d’univers culturels et mentaux que certains voudraient garder étanches, avec des limites strictement fixées.

Problème ? Oh, le même qu’avec Hadopi, l’ACTA, Chilling Effects, Wikileaks, et j’en passe… Le réseau interprète un blocage comme une erreur de fonctionnement et tend à le contourner pour y remédier.

Le cas du Pakistan est d’autant plus intéressant que (pour paraphraser le généticien d’origine pakistanaise Razib Khan, fin observateur), contrairement à d’autres pays musulmans, ce pays a pris l’islam comme unique référence de son « identité nationale ». Ailleurs, un passé pré-islamique glorieux (les Pharaons pour l’Égypte, l’Empire perse pour l’Iran, les Phéniciens pour la Tunisie…) peut servir de contre-point culturel. Au Pakistan, l’islamisme est étroitement mêlé au nationalisme.

Difficile donc de prédire l’effet qu’aura la porosité corrosive de la Toile… Et à quel point les internautes de ce pays accepteront que les partisans d’un certain type d’islam (comme les activistes de l’ILM) parlent au nom de tous.

En dessinant le Prophète

Ooh, oui, moi aussi, je veux être interdite au Pakistan !

Source n°1. Source n°2.

À l’occasion d’une « journée internationale des dessins de Mahomet » (voir la compilation réunie par Hemant Mehta : il y a de quoi réfléchir… et parfois rigoler), voilà-t’il pas qu’un groupe d’avocats islamistes n’a rien trouvé de mieux à faire que de réclamer le blocage de tout le site Facebook (Màj : Et YouTube aussi, plus divers autres sites…) à cause de la page « Everybody Draw Mohammed Day » – et l’a obtenu. Bravo les juges.

Bon, d’accord, c’est déjà un (très) grand progrès par rapport au genre de zélotes pour qui la réponse naturelle à une « offense » religieuse consiste à menacer, insulter, frapper, voire tuer l’offenseur, ou brûler sa maison…

Avec des amis comme ça, le prophète n’a vraiment pas besoin d’ennemis.

J’adore la solution d’un certain Jeff Satterley :

Alors, ça vous offense ?

(NB: C’est un grand classique des contes de fées : reconnaître la vraie princesse ou le vrai prince parmi une multitude d’images renvoyées par des miroirs. Et les contes ont toujours une leçon, ne serait-ce qu’en arrière-pensée…)

Et si on en veut plus, il y a toujours la Mohammed Image Archive, recueil de représentations picturales du prophète de l’Islam à travers les âges, en commençant par celles dessinées et peintes par les croyants, avant que les interprètes les plus rigoristes du Coran n’en fassent un tabou.

(Oh, et pour prévenir toute critique du genre « boouuh, raciste » : il se trouve qu’il y a dans ma propre famille un certain nombre de musulmans et de musulmanes. Plus ou moins pieux, plus ou moins pratiquants, et tous d’accord pour refuser les images du Prophète – mais pas pour condamner les non-musulmans qui en dessineraient. Déplorer la chose ? Oh, oui. Mais – j’espère bien – sans refuser aux autre cette liberté. Disons que s’ils lisent mon blougue, les prochaines discussions de famille risquent d’être assez… intéressantes.)

P.S. Oh, et la version « anime » de Mahomet sur le coursier Bouraq, par Big Blue Frog? Tout simplement géniale.

P.P.S. Et ne pas oublier le webcomic Jesus & Mo, bien sûr ! (Comment ai-je pu…)

Double ration de ‘FAIL!’ à l’italienne

Certains jours, il y a vraiment des baffes qui se perdent.

Item numéro 1 :

Massimo Giordano, maire de Novara en Italie du Nord et membre du très (très) ethnocentrique parti régional Lega Nord (pour situer, à l’intention des p’tits Français : quelque part entre Le Pen et Sarko) et ennemi déclaré de tout ce qui peut ressembler à un signe religieux ostentatoire… Mais attention, seulement quand il s’agit de l’islam !

C’est vrai, quoi, imaginez qu’on aille verbaliser une bonne sœur – au pays du Pape, mamma mia ! – pour avoir fait la queue voilée au bureau de poste…

LOLCAT : VEILS – DOING IT WRONG

Vous n’imaginez pas ? Moi non plus. Mais c’est bien ce qui est arrivé à une Tunisienne de 26 ans, Amel Marmouri, qui a récolté une amende de 500 € au motif qu’elle portait dans ce lieu public un voile lui couvrant le visage. (Et les journaux, un peu partout, de parler de « burqa », forcément.) Le tout en application d’une vieille loi anti-terroriste des années 1970 interdisant de pénétrer vêtu « de façon à empêcher l’identification immédiate » (à l’époque, on pensait surtout aux cagoules…) dans un édifice public. Loi qui était restée en sommeil jusqu’à ce que l’édile Liguiste ait la brillante idée de l’appliquer aux femmes voilées.

Du danger des lois d’intérêt limité qui restent en vigueur, sans qu’on y songe, et se découvrent soudain une nouvelle carrière…

Tout cela est d’une logique à tomber assis : pour « protéger » les femmes contre les traditions oppressantes de leur famille ou milieu d’origine, allons-y gaiement, oppressons-les un peu plus !

Car il faut bien présenter l’autre (z)héros de cette histoire…

Item numéro 2: Ben Salah Braim, 36 ans, le mari de la jeune femme, qui n’est apparemment pas un cadeau. Et qui ne trouve rien de mieux à déclarer aux journalistes que :

Nous étions au courant pour cette loi et je sais que ce n’est pas contre ma religion, mais à présent, Amel va devoir rester à la maison.
Je ne peux pas accepter que d’autres hommes la regardent.

Oh, noes ! Che orrore ! Des hommes pourraient laisser leurs regards se poser sur sa femme ! Forcément, ça l’empêche de dormir, le pauvre !  Même s’il reconnaît que l’islam (sur lequel on glose tant à ce sujet, tiens donc) n’oblige pas les femmes à se couvrir de la tête aux pieds. Mais la contamination du regard, pour un machiste bon teint, et qui projette sans doute sur autrui ses propres fantasmes, hou là là…

Heu, dis, Braim, mon pote… Il y a une solution bien simple pour les mecs dans ton genre : ne pas se marier. Comme ça, au moins, on est tranquille.

Et on ne fait pas subir ses propres petites obsessions à une femme qui n’en demandait pas tant.

Actu télescopage, ou petite chronique des discriminations françaises

Deux brèves, deux instantanés de la France d’aujourd’hui. Où il vaut mieux être blanc et chrétien que musulman et avoir le teint foncé. Quoi que certain(e)s, par confusion ou malhonnêteté, essaient de prétendre.

Inversion des effets et des causes : Bernard Debré, député UMP, doit absolument tenir à recueillir l’entonnoir familial. « Tergiverser » ? Dites plutôt que c’est en battant vigoureusement la mayonnaise islamiste (en sortant des dossiers quelques cas soigneusement choisis, par exemple) que le gouvernement aide le FN à prospérer. Écoutez donc le cri de la poêle quand elle proteste après le poêlon…

Causes idéologiques, conséquences humaines : au commissariat de Juvisy, dans l’Essonne, on arrête un homme présumé n’avoir pas ses papiers en règle. Et avec lui, son fils de trois ans, laissé pendant deux heures en garde à vue avec son père menotté.

Pas d’omelette sans casser d’œufs, comme dirait certain avocat.

En d’autres termes, à force de déshumaniser régulièrement, en paroles comme en pratique, certaines catégories de population (ici, les étrangers, ou tous ceux qui en ont l’air, vu la façon dont se pratiquent les contrôles d’identité), en multipliant contre eux les lois d’exception, en les montrant plus ou moins subtilement du doigt comme premières et principales cause de divers problèmes économiques ou sociaux (selon une logique revenant à peu près à blâmer les lapins pour les accidents de chasse), forcément, on fait tout pour que les « bavures » se multiplient. Quelle surprise.

Je remarque en passant que l’article de 20 Minutes écrit que le père arrêté à Juvisy était « en situation irrégulière », sans source ni conditionnel, alors que s’il est en garde à vue, son cas n’est pas encore jugé, et il est présumé innocent selon la loi.

Mais c’est un exemple, parmi une myriade, de la façon dont une certaine pratique du deux poids, deux mesures est assez largement entrée dans les mœurs lorsqu’il s’agit d’étrangers. Surtout s’ils ont le teint foncé ou basané, un nom exotique et des habits itou. Et s’ils sont musulmans, s’ajoute le soupçon toujours présent d’un possible « intégrisme », voire d’appartenir à une « mouvance » terroriste (ah, ces termes vagues et attrape-tout…) – et, en arrière-pensée de l’imaginaire islamophobe, de vouloir convertir le bon peuple gaulois, et surtout imposer le voile à « nos femmes », comme on lit parfois dans la réacosphère. Qui révèle par là combien elle est engluée dans des positions héritées du colonialisme. Touche pas la femme blanche…

S’il n’y avait que des groupes réacs pour appeler à la discrimination légalisée, le problème serait déjà sérieux, mais limité.

Or il y a toujours eu des passerelles entre les factions extrémistes et les « partis de gouvernement » (distinction artificielle, d’ailleurs, et qui sert surtout à éviter qu’on se pose trop de questions sur ces liaisons dangereuses). Et ce sont les autorités françaises (avec la complicité indifférente ou l’approbation d’une bonne partie de la population, il faut le dire) qui donnent trop souvent l’exemple de la stigmatisation des minorités visibles.

J’écrivais plus haut qu’en France, aujourd’hui, mieux vaut être blanc et chrétien (ou juif, bouddhiste ou athée, soyons justes) que noir ou arabe et musulman. J’ai failli ajouter : « riche que pauvre, français qu’étranger »…

Mais l’affaire Hebbadj, à Nantes, montre qu’une famille aisée et de nationalité française peut parfaitement se retrouver dans le collimateur juridico-médiatique d’une campagne de stigmatisation déclenchée en haut lieu, lorsque son profil est suffisamment exotique pour faire oublier à la presse, au moins un temps, quelques « détails » gênants.

La légalité de toute l’opération, par exemple. On a une personne arrêtée à cause de son apparence, verbalisée sous un prétexte tiré par les cheveux, des gens montrés du doigt à cause de leur religion et d’un mode de vie qui n’a rien en soi d’illégal.

Vous avez dit lynchage ? Fabrication de boucs émissaires ? Ben tiens.

(Qu’on me permette d’insister un peu sur ce rien d’illégal. En effet. Ou sinon, il faudrait mettre hors la loi le fait d’avoir des relations sexuelles avec plusieurs adultes consentant(e)s. La République laïque ne reconnaît pas le mariage traditionnel musulman, pas plus d’ailleurs que le mariage traditionnel catholique et son indissolubilité. Mais heureusement, elle ne se mêle pas – encore ? – d’interdire le fait d’avoir des maîtresses ou des amants, ni le polyamour. Ou sinon, on connaît une certaine chanteuse qui aurait des ennuis avec la loi… Avis à ceux et celles qui pensent que contre « l’intégrisme » musulman, la fin justifierait les moyens.)

Finissons. Si j’y arrive.

On me dira peut-être que j’ai bien tort d’en écrire si long là-dessus, vu que c’est un fumigène, un pétard lancé dans les jambes des journalistes pour les faire courir après un épouvantail, au lieu de s’intéresser de trop près aux chiffres du chômage, aux révélations sur l’attentat de Karachi, au voyage du préz’ à Canossa (pardon, en Chine), à la petite cuisine des gouvernements de l’UE face à la crise grecque, ou encore au feuilleton jamais interrompu d’absurdités de l’Hadopi.

Oui, absolument. Tout cela est vrai. Mais si on s’imagine qu’en ne parlant pas des fantasmes racistes, et de leur exploitation politique, on les empêche de prospérer, c’est qu’on prend encore une fois la conséquence pour la cause.

Les fumigènes marchent parce qu’il y a déjà beaucoup de gens qui ont de la fumée dans les yeux.

Des gens prêts à s’exciter en entendant les mots « burqa » ou « polygame », il y en a dans les rédactions comme parmi les consommateurs de médias, devant les écrans télé et Internet, et chez le marchand de journaux du coin. C’est parce que le terrain est propice aux fantasmes que le gouvernement peut les cultiver.

En parler ou pas en parler ? Pile je gagne, face tu perds. Alors ?

Alors, si se borner à réagir, à chaud, peut nourrir le phénomène, il ne faudrait pas pour autant s’interdire d’y regarder de plus près. De chercher la logique du système sous le fait-divers, d’en tirer les conséquences, d’en exposer les enjeux.

En espérant secouer un peu ledit système.

Par exemple, et pour revenir aux cris de paons de tous ceux qui, à droite (et parfois hélas aussi à gauche), agitent l’épouvantail de l’intégrisme, on peut commencer par leur faire remarquer une chose qui est si évidente qu’elle semble leur crever les yeux : toutes ces prohibitions de vêtements ou d’insignes religieux qu’ils réclament sont un prolongement direct et quasiment en miroir des interdits religieux intégristes. Qui doivent se réjouir d’imposer ainsi leurs préoccupations particulières à ceux-là mêmes qui prétendent les combattre !

Et dans le cas de cet autre épouvantail, le FN, contre lequel le gouvernement tonne tout en pratiquant une politique inspirée par ses idées : mes chers messieurs-dames, quand on fait tout pour normaliser, et même légaliser, le délit de sale gueule, on est mal placé pour geindre ensuite que l’extrême-droite attend avec gourmandise de recueillir dans les urnes les fruits que l’on a soit-même fait pousser.

* * *

« Sometimes, just talking sense is an act of revolution. » — Dana Simpson

Niqab au volant, gendarmes au tournant ?

Attention, la police vestimentaire va frapper… À Nantes, des agents ont verbalisé une conductrice au motif qu’elle portait un « voile intégral » – plus précisément un niqab, un morceau de tissu qui couvre le visage en laissant seulement visibles les yeux.

Ma première réaction, en lisant ce genre de nouvelle : mais quelle mouche les a piqués ?

Motif officiel, invoqué sur le PV : l’article 412-6 du Code de la route, qui stipule entre autres que le champ de vision du conducteur ne doit à aucun moment être réduit. (Par exemple, par la présence d’objets sur la plage arrière du véhicule.) Soit… Mais précisément, les yeux de la conductrice étaient libres. Les policiers, eux, ont estimé qu’il y avait « un risque pour la sécurité ». Et leur direction départementale les appui : l’interprétation du code est laissée « à la libre appréciation » de l’agent verbalisateur.

On aimerait lui demander, à cet agent, s’il colle aussi parfois des amendes aux gens qui portent des lunettes de soleil, ou bien une mèche folle sur les yeux.

Cf. le génial Jesus And Mo

L’avocat de la conductrice (qui, par parenthèse, est française, âgée de 31 ans, et déclare porter voile et niqab depuis neuf ans : pas précisément le profil d’une victime du patriarcat, même si on peut ne pas apprécier cette façon d’imposer aux autres en permanence le spectacle d’un symbole religieux, ou plutôt politico-religieux), s’exprimant pour l’AFP, demande perfidement pourquoi, si une fente pour les yeux n’est pas jugée suffisante pour la vision au volant, permettre aux agents du GIGN conduire avec une cagoule !

Heu… Une règle pour le civil moyen et une autre pour les représentants de la force publique, vous dites ? Mais vous faites de la sociologie, là !

Certes, se demandent certains (Le Monde, par exemple), mais si nos policiers nantais avaient confondu avec la (trop…) fameuse burqa afghane (qui, elle, cache les yeux derrière une grille) ? Hum. À moins d’avoir vécu dans une grotte sous un glacier en Islande tous ces derniers mois, personne n’ignore que lorsque le gouvernement français a lancé son fumigène sa grande offensive anti-burqa, ce sont tous les types de voiles dits islamiques qui se sont retrouvés dans le collimateur.

Pas un hasard. De l’Élysée au ministère de la honte nationale, c’est tout le Sarko-system qui s’enfonce dans l’impopularité. Entre les promesses non tenues (que disait le candidat sur la retraite à 60 ans, déjà ?) et celles qui ne l’ont été que trop (protection fiscale des plus riches, flicage des chômeurs sous prétexte d’efficacité, coupes à la hache dans le service public…), la disgrâce devenait criante. Il était urgent de réagir ! Vite, un bouc émissaire ! La peur, rien de tel pour unir le bon peuple ! Et en jeter plein la vue aux journalistes, en prime.

Piocher dans les recettes de l’extrême-droite a dû être bien naturel : n’était-ce pas là-dessus qu’ils s’étaient fait élire ?

On est bien loin du prétexte de la défense des droits des femmes.

Et même de la sécurité routière.

En fait, je me demande si le plus grand succès des islamistes radicaux n’est pas d’avoir amené certains États laïques à proposer sérieusement des interdits vestimentaires basés sur des pratiques religieuses. Le tout en l’absence de bases rationnelles, et avec (ô, ironie !) le soutien des islamophobes.

Comme le disait à peu près Borges au sujet d’un autre mouvement politique, en un autre temps : partir de questions mal posées conduit à des réponses non seulement fausses, mais dangereuses.

  • P.S. Histoire d’exploiter à fond ce fait-divers (une grande constante du sarkozysme), M. Hortefeux, sinistre de l’Intérieur, a ordonné une enquête de police plus approfondie sur la dame et son mari, qu’il espère pouvoir déchoir de sa nationalité française au prétexte qu’il serait polygame. Ah bon ? D’une part, s’il suffisait d’un habit islamique pour être suspect, la police ne saurait plus où donner de la tête. (Ou bien c’est le fait d’avoir protesté publiquement contre une contravention aux relents de discrimination qui pose problème ? Et ce à la discrétion du ministre ? S’il veut un État policier, qu’il le dise…) Et ensuite, cette affaire de polygamie ressemble encore à un mauvais prétexte. Mais si on tient absolument à jeter le soupçon, en vrac, sur les Français naturalisés, les couples mariés à l’étranger, ou dont l’un des membres est d’origine étrangère, c’est exactement ce qu’un nationaliste forcené, partisan du droit du sang et éternel suiviste du lepénisme ferait. Cherchez à qui profite le crime.