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« Décalages culinaires », ma nouvelle dans l’anthologie Marmite & Micro-ondes

photo : couverture de l'anthologie, représentant un monstre en train de dévorer un vaisseau spatial

Voilà, ça y est : notre anthologie des 20 ans de Marmite & Micro-ondes est parue aux éditions Gephyre, où on peut la commander ! Et dedans, la nouvelle dont je vous parlais en novembre. « Décalages culinaires », tel est le titre. Un texte dystopique et humoristique, parlant de restrictions alimentaires et de voyage dans le temps… Oui, tout ça à la fois, car M&Mo est un cas à part dans les zines de science-fiction et fantastique : on s’y préoccupe uniquement de l’alimentation, des plaisirs de la table et de leurs mutations futuristes, magiques ou paranormales.

Il y a dix-neuf autres textes inédits touchant aux genres de l’imaginaire, signé Ketty Seward, Timothée Rey, Sylvie Miller, Jean-Louis Trudel, et j’en passe. Le tout mitonné par Vincent Corlaix et Olivier Gechter, avec une couverture de Caza. À déguster sans modération.

« Plus de gore » : un refus d’éditeur et un bon conseil

Photo : tombe de style néo-classique, sur une hauteur, éclairée par le soleil couchant
Ci gît une grande dame russe dont la rumeur publique a fait un vampire.. Juste une tombe particulièrement élaborée au Père Lachaise.

[Pas trop le temps de poster, ces temps-ci. Désolée. Le job alimentaire est aussi une activité essentielle. Mais je reposte ici un billet qui m’est revenu à l’esprit récemment, pour diverses raisons. Vous verrez.]

On apprend parfois beaucoup d’un refus d’éditeur.

Quand j’étais une auteure débutante, que mon ambition se bornait à écrire des nouvelles fantastiques ou de science-fiction, je tentais ma chance auprès de divers magazines, et surtout des fanzines où les amateurs pouvaient espérer trouver une place. Vers la fin des années 1990, j’avais réussi à placer quelques textes dans divers fanzines francophones, mais chaque tentative de publier dans un cadre professionnel se soldait par un échec. Et je n’osais même pas me lancer dans l’écriture d’un roman.

Et puis il s’est passé quelque chose de curieux. J’avais rédigé deux textes qui deviendraient bientôt les premières versions de « L’horizon incertain » et « Le joueur d’échecs », deux nouvelles de fantasy dont je suis assez contente. À l’époque, ils étaient nettement plus courts – et même assez abrupts. Qu’à cela ne tienne. Je les ai envoyés à divers fanzines. Sans succès. Et sans explications. Je commençais hélas à avoir l’habitude.

Et puis je reçois un courriel du rédacteur en chef du fanzine québécois Horrifique qui me fait quelques suggestions : ces textes laissaient le lecteur sur sa faim, disait-il ; ne pourrais-je les étoffer en y mettant plus de gore ?

(Je cite de mémoire, mais oui, c’est bien le mot qu’il a employé.)

Du coup, cela m’a fait réfléchir. Il n’y avait certes pas de sang ou d’horreur dans ces deux nouvelles, pour la bonne raison qu’il n’y avait presque aucun détail ! L’intrigue était esquissée plutôt que racontée, et les personnages se réduisaient à des silhouettes. Pas de chair, pas de vie.

Qu’à cela ne tienne : j’ai repris mon traitement de texte et j’ai écrit. J’ai dépeint les scènes d’action que j’avais auparavant à peine suggérées, et ce faisant j’ai donné plus d’épaisseur à mes personnages. On les a vu agir, lutter pour la vie, ou pour protéger ce qu’ils avaient de plus cher. On les a vu prendre des risques, non pas seulement physiques mais moraux : quel prix étaient-ils prêts à payer pour vaincre ? Et ainsi de suite. Bref tout le contraire de la violence comme assaisonnement : c’est bien plutôt le rôle de l’adversité comme révélateur de la personnalité qu’il s’agit. Un ressort dramatique aussi ancien que les plus anciennes histoires.

Quelques mois plus tard, je plaçais « L’horizon incertain » dans le fanzine en question, et « Le joueur d’échecs » dans la revue Faëries. Quelques temps encore, et je me sentais assez à l’aise pour commencer un premier roman, L’Héritier du Tigre. Le reste, comme on dit, n’est que littérature.

En route pour de nouvelles aventures #romanpolicier #romanhistorique

Appétit d’écriture… I haz it.

Il y a plusieurs façons, pour une auteure comme moi, de mesurer le chemin parcouru. Une façon évidente consiste à compter le nombre de textes publiés, éventuellement modulé par l’impact médiatique et financier de chaque publication. De ce côté-là, j’ai connu des hauts et des bas, depuis le fanzine photocopié à 50 exemplaires jusqu’à une édition en volume avec envoi d’exemplaires à la presse (au temps du Navire en pleine ville), et aujourd’hui une publication électronique chez un pure-player comme Rocambole.

Mais on peut aussi s’intéresser à la variété (ou non variété) de textes produits. La versatilité d’écriture, si on veut. Où en suis-je sur ce plan-là ?

Faisons nos comptes :

  • trois romans, dont un de fantasy (L’Héritier du Tigre) et deux romans d’aventures historiques (Augusta Helena et Tous les Accidents),
  • divers textes courts, la plupart de fantasy mais quelques nouvelles de science-fiction, fantastique et historique,
  • et même un certain nombre de poèmes qui ont trouvé publication, mais oui, les fanzines peuvent être accueillants.

La catégorie science-fiction devrait bientôt s’enrichir d’une novelette écrite pendant le confinement et déjà acceptée pour pour publication chez un éditeur, plus une nouvelle révisée à la faveur du même confinement, et qui devrait trouver place dans une sympathique anthologie. Quand la vie vous fait vivre dans un film de science-fiction, renvoyez-lui l’ascenseur.

Et pour la suite ? Si vous suivez régulièrement ce blog, vous avez dû voir que j’avais pris l’habitude de commencer un roman le 1er janvier pour bien commencer à la fois l’année et le bouquin. Et j’avais bien prévu de commencer un nouveau projet le 01/01/2020, un nouveau roman historique, parce que je m’étais bien amusée avec les deux précédents. Mais cette fois, ça n’a pas marché. Entre le sujet choisi qui était plus difficile que prévu, et un certain accident de parcours nommé Covid-19…

J’ai jeté l’éponge. Et ça n’a pas été perdu, puisque j’ai passé mars, avril et mai à écrire de la SF et à rendre mon premier roman historique, Augusta Helena, disponible en ligne à titre d’essai. On verra ce que ça donnera.

Mais avec tout ça, j’ai du temps de libre jusqu’au 31 décembre. Que faire ? C’est le moment où jamais d’essayer quelque chose de nouveau, défricher un nouveau territoire en matière de genres littéraire. Un polar, par exemple ? D’un autre côté, s’il y a un moyen de m’appuyer sur ce que j’ai déjà fait, réutiliser la recherche accumulée pour les précédents projets… Banco ! Ce sera donc un polar historique ! Après tout ce que j’ai lu, compulsé et digéré sur la Révolution et le Premier Empire, cela ne devrait pas poser d’obstacle irréductible.

Pour tout dire, je commence demain, 1er juin. La période m’est familière, et je peux réutiliser plusieurs personnages de mon précédent roman Tous les Accidents, en particulier celui qui jouera le rôle du détective. Si ça marche, je pourrais avoir sur les bras une série avec un personnage. Pour reprendre les termes d’un précédent billet, j’ai trouvé quoi faire de mon « homme en noir ».

Votre littérature est sexiste, épisode 4972

David et Bethsabée, aux sources des archétypes de genre (Véronèse)

« Prenez dix lignes écrites par le plus honnête des hommes et je vous y trouverai de quoi le faire pendre. » (Attribué au cardinal de Richelieu.)

Rien de plus facile que de jouer les redresseurs de torts en littérature. Quoi de plus bavard qu’un livre, après tout ? Je choisis un genre plus ou moins vaguement défini, je prends dedans cinq ou six titres à peu près récents et/ou populaires, de préférence adaptés à l’audiovisuel, je balance quelques termes de sociologie (que je me garde bien de définir) et boum, voilà une dénonciation du sexisme/racisme/etc. dans la culture populaire. Rincez, séchez, balancez sur les réseaux sociaux. Et venez décrocher votre diplôme de chevalier blanc.

On devinera du ton ironique de ce qui précède que je ne suis pas vraiment impressionnée. Diantre. Est-ce que je nierais par hasard que le sexisme peut exister en littérature ? Non, et je pense qu’un tour même rapide sur ce blog montrera assez d’où je parle.

Non, s’il y a quelque chose qui me chiffonne dans ces dénonciations, c’est que c’est toujours la même chose. On démontre moins des faits qu’on ne réitère des mèmes. Il y a des dizaines d’articles sur « Le sexisme dans la fantasy », ou « La fantasy est trop blanche », généralement basés sur des séries et films plutôt que sur des livres (et le cas de Tolkien, pour parler de que je connais bien, montre que l’adaptation peut diminuer la diversité, par rapport à l’œuvre initiale) mais pas ou peu d’intérêt porté aux auteurs qui sortent de ce schéma.

Qui sait, par exemple, que dès les débuts du genre sword and sorcery, dans les années 1930, l’auteure américaine C. L. Moore avait inversé le cliché de l’aventurier sauvant une jeune femme en détresse (cher, par exemple, aux lecteurs de Conan le Barbare), en mettant en scène avec Jirel de Joiry une héroïne intelligente, brave et très capable de sauver un homme à son tour ?

Plus près de nous, il y a Morgaine, l’héroïne de C. J. Cherryh, qui combine d’ailleurs le rôle d’aventurière à l’épée redoutable, et celui de la détentrice du savoir ancien et de guide, un autre élément classique de la fantasy. Ou encore Ista, l’héroïne du roman Paladin des âmes de Lois McMaster Bujold, est non seulement une femme, mais une femme entre deux âges, ayant déjà connu mariage, enfants et veuvage, et pour qui partir à l’aventure représente une seconde chance dans la vie. Difficile de faire plus différent du protagoniste de fantasy tel qu’on se l’imagine d’après la poignée de titres adaptés à l’écran… (Pour être parfaitement franche, j’ajouterai qu’Ista a été une de mes inspirations pour mon Augusta Helena.)

En fait, plutôt que de se demander pourquoi il y a du sexisme en fantasy (comme dans toutes les activités humaines…), il faudrait questionner la propension du public à plébisciter Conan plutôt que Jirel et d’Hollywood à adapter Game of Thrones mais pas le Cycle de Morgaine.

Il faudrait sans doute aussi se demander pourquoi Ursula Le Guin, en début sa série de Terremer, en 1966, a cru bon de créer pour son univers une société au sexisme marqué, au point d’en être dégoûtée vingt ans plus tard et d’utiliser son roman Tehanu pour argumenter contre l’auteure qu’elle avait été alors. (Cela n’a pas amélioré le roman, mais comme aperçu dans la fabrique à histoires d’un écrivain, c’est passionnant.)

Est-ce lié au fait que la fantasy se nourrit d’exemples anciens, soit au plan des civilisations (Moyen-Âge européen, mais aussi Antiquité, Chine ancienne, ancien Japon, Afrique d’avant la colonisation…) ou littéraire (Iliade et Odyssée, Chanson de Roland, cycle d’Arthur, Mille et Une Nuits…) ? Cela doit jouer, forcément. Quand on modèle sa seconde création sur un univers qui est patriarcal, au sens étymologique et anthropologique du terme, il est difficile de se dégager des rôles distincts assignés aux hommes et aux femmes dans ces sociétés.

Je vais faire ici un petit aveu. Quand j’ai imaginé ma propre société pseudo-médiévale pour L’Héritier du Tigre, je n’ai pas procédé autrement : le récit est venue d’abord, un récit évidemment inspiré par des précédents littéraires et historiques, et j’ai ensuite imaginé la société qui collait au récit. Le résultat est, là aussi, patriarcal, et je ne cherche pas d’excuses là-dessus. En revanche, je me suis posé la question du contour exact des rôles féminins et masculins dans cette société : les femmes peuvent-elles hériter pleinement, ou seulement à défaut d’héritier mâles ? Peuvent-elles régner ? (Pas évident. Au Moyen-Âge, la France a opté pour non, ses voisins pour oui.) Si la guerre est un domaine réservé des hommes, y a-t-il un domaine réservé des femmes ? Tout cela n’apparait pas forcément tout de suite dans le roman, mais enrichit l’arrière-plan.

Surtout, j’ai essayé d’avoir une société cohérente, à la fois sur le plan des structures politiques que du niveau technologique. Par exemple, quand il n’y a pas de moyen de contraception fiable et accessible à toutes, les options offertes aux femmes restent limitées par la biologie. (C’est d’ailleurs un point que j’ai exploré dans mon roman historique Tous les Accidents.)

Mais passons. Je n’ai pas pour but ici de me vanter non plus. Seulement de revenir à ceci : une bonne partie du « sexisme de la fantasy » est celui de nos sociétés et des classiques de la littérature. C’est plus visible en raison de la prédilection pour des époques passées, mais qu’on regarde un peu vers un autre genre qui se complait lui-aussi dans ces époques, le roman historique… On y trouverait amplement matière à dénonciations vertueuses et à empoignades sur les réseaux sociaux ! Pourquoi en entend-on moins parler ?

Je crains que la réponse ne soit toute simple : il y a moins de geeks pour s’y intéresser. Et ainsi le champ de vision définit-il celui du militantisme.

Surveillance généralisée ? Oubliez Orwell, pensez Mordor !

[Je reposte ici en francais un billet publié à l’origine en 2013 : « Beware the Eye of Mordor, er, sorry, of the NSA« .]

(Blason de Mordor, par Rondador, CC 3.0)

Ce n’est pas moi qui le dis : dans un blog hébergé par Slate, deux professeurs de littérature anglaise avancent la thèse qu’avec Le Seigneur des Anneaux, c’est J.R.R. Tolkien, et non Orwell, qui a le mieux dépeint littérairement la surveillance étatique moderne.

« Chez Tolkien, l’image la plus puissante et intimidante de cette surveillance centralisée, l’Œil de Sauron au sommet de sa tour, balayant le monde entier, a une résonance parmi ceux qui sont anxieux au sujet d’un gouvernement intrusif. Mais c’est la vulnérabilité de Sauron qui a le plus de pertinence pour l’Amérique aujourd’hui. »

Et pour tout pays qui cherche la sécurité dans la technologie. Car nous savons tous comment le livre s’est terminé : la surveillance quasi-absolue de Sauron a été défaite par « un petit groupe d’activistes déterminés, prêts à sacrifier leur vie « , qui

« passent entre les mailles du système de surveillance d’une grande puissance, se fondent dans sa population, et administrent un coup fatal […]. Loin d’être secrète, une bonne part de cette opération est conduite au grand jour, la grande puissance étant consciente de l’existence, de ses ennemis, sinon de leur but. » (The Eye of Sauron is the modern surveillance state », par David Rosen et Aaron Santesso)

L’emphase est de moi. Car dans notre monde comme en Terre du Milieu, tout voir n’est pas tout savoir. En fait, plus on amasse d’information, plus il est difficile d’y trouver quelque chose de pertinent. Les méta-données peuvent bien contenir assez d’information pour situer un individu dans le temps et l’espace, pour mettre au jour leurs opinions politiques et leur vie sexuelle, mais comment savoir lequel, parmi tous ces jeux de données, intéresse la sécurité nationale ?

Dans le roman, les Hobbits utilisent leur propre insignifiance, leur état d’« anonymes visible », d’aiguilles dans une botte de foin, pour traverser Mordor, et même quand ils rencontrent une patrouille d’Orques, ils sont vus mais non découverts, parce qu’ils ressemblent seulement à deux sujets de Sauron parmi les autres. Tant qu’ils n’utilisent pas l’Anneau, ils sont pratiquement invisibles.

J.R.R. Tolkien's cover design for The Fellowship of the Ring, first part of The Lord of the Rings: the Eye of Sauron, within his Ring of Power
Concept de couverture dessiné par Tolkien pour le 1er tome de son livre. (Source : Wikimedia)

Petite coïncidence intéressante : J.R.R. Tolkien termina sa rédaction du Seigneur des Anneaux en 1949, l’année où George Orwell a publié son 1984. Les deux auteurs vivaient à une époque marquée par l’avènement de l’Union soviétique et du Troisième Reich, et tous les deux avaient connu la censure en Angleterre pendant la Grande Guerre. La même génération produisit aussi des écrivains comme Aldous Huxley (Le Meilleur des Mondes) et Arthur Koestler. Et n’oublions pas le Russe Evgueni Zamiatine, dont le roman de science-fiction Nous autres préfigure étroitement 1984.

Mais quand il parut, en 1954, le roman de Tolkien sembla à première vue une œuvre de pur divertissement, un livre d’évasion pour rêveurs et adolescents. Dommage : le bon professeur avait utilisé sa « seconde création » (un terme qu’on lui doit, d’ailleurs) pour explore précisément le même phénomène que ces auteurs considérés comme plus « sérieux », du moins qui ont les honneurs des manuels scolaires… à savoir, l’accumulation de pouvoir entre les mains d’un tyran, sur une échelle dépassant tout ce que l’on a pu connaître dans l’histoire de l’humanité.

Et sa peinture de l’empire maléfique de Sauron fait toucher du doigt à la fois l’horreur de la vie dans un régime totalitaire, et les failles inhérentes d’un tel régime, où la paranoïa au sommet engendre la défiance et les dysfonctionnements tout le long de la chaîne. Un cauchemar très humain, ce qui n’est pas la moindre des réussites pour un roman peuplé de Hobbits, Elfes, Trolls, araignées géantes et arbres qui marchent et parlent !