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Mes outils d’écriture (16) : Revenir en arrière, et autres questions de temps

En arrière, au grand galop ! (Mosaïque romaine, Piazza Armerina, Sicile)

C’est une question qui m’a titillée l’autre jour sur Twitter, alors que je suivais une conversation entre divers auteurs et auteures débutantes à propos d’ellipses temporelles : certains détestent, que ce soit pour en lire ou pour les écrire. Oui, au fond, pourquoi laisser un blanc dans le récit, au lieu d’ y inclure tout ce dont on a besoin pour comprendre l’histoire ? À moins d’être dans une histoire de détective à la Agatha Christie, on n’a généralement pas envie de passer sa lecture à recueillir des indices et faire des déductions.

Pas faux, mais à mon sens, cela ne fait que déplacer le nœud du problème. Qu’est-ce qui fait partie de l’histoire ? Quels éléments sont accessoires et peuvent être laissés de côté ? Et même sont à laisser de côté pour une meilleure dynamique du récit ? Après tout, on n’a pas besoin de raconter à chaque fois : « Elle tourna la poignée pour ouvrir la porte ; il enfila ses chaussures avant de sortir, etc. »

Ces petits éléments du quotidien sont généralement élidés, pour le plus grand bien de l’œuvre de fiction. C’est seulement si ces détails deviennent partie prenante de l’histoire qu’on les décrit : par exemple dans un récit fantastique où l’étrangeté s’insère peu à peu dans le quotidien, en supprimant des poignées de portes là où on les attendait, ce qui conduit le protagoniste à y prêter plus attention… Ou peut-être dans une histoire policière où le fait que la victime n’ait pas mis ses chaussures avant de sortir est un indice important. Mais sinon, on n’a généralement pas besoin de s’étendre dessus, cela n’apporte rien au récit et même le ralentit.

Cela vaut aussi pour des ellipses plus importantes, des épisodes qui sont là simple continuation de ce qui a déjà été raconté, sans apporter d’élément nouveau. Un exemple : au début de ma série L’Interprète (à lire sur Rocambole), l’héroïne du récit, alors étudiante, assiste aux premiers contacts avec des extraterrestres et commence à travailler sur la traduction de leurs messages. C’est la situation initiale, celle où j’établis mon univers. Pas besoin de raconter par le menu les dix ans qui vont suivre, qui ne seraient que des redites. Je fais donc une ellipse et reprends le récit au moment où intervient un élément nouveau, un catalyseur : la mort de l’ambassadeur auprès des aliens, et la désignation de ma protagoniste pour le remplacer.

Bref, pour savoir si on peut (doit ?) faire une ellipse, la question à se poser est : est-ce que je peux me passer de cet épisode ? Et la réponse dépendra de l’histoire racontée, mais aussi du rythme du récit, des usages en vigueur dans genre employé… Pour reprendre mon Interprète, s’agissant d’un texte assez court, équivalent d’une novelette, il était exclu que je passe plus que quelques pages à établir la situation initiale : il fallait qu’à la fin du premier épisode (soit 6 ou 7 pages) on puisse passer à la suite. Dans un gros roman de 300 pages ou plus, j’aurais sûrement exploré plus en détail le passé de ma protagoniste, ses relations avec les autres personnages, etc. Ce qui ne veut pas forcément dire que je l’aurais fait en séquence : il est tout à fait classique de raconter ce genre de choses en flash-back, ou d’entrelacer le récit de l’intrigue contemporaine avec des épisodes de retour en arrière.

Mais alors, comment savoir si on peut se passer d’un épisode, ou de tout autre élément du récit ?

La réponse risque d’être frustrante : il n’y a pas de règle, il faut voir au cas par cas. Et si besoin, tester les différentes possibilités. Au moins, je peux garantir que c’est quelque chose qu’on acquiert avec l’expérience de l’écriture…

Un exemple. Au début de mon roman historique Tous les accidents, j’avais commencé mon récit in media res, pour employer un terme technique, avec une héroïne déjà engagée dans les guerres de la Révolution. Dans mon optique initiale, c’étaient les aventures de cette femme durant la guerre qui étaient intéressantes, pas ce qui s’était passé avant ou après. Mais, au fur et à mesure, j’ai réalisé que le récit ainsi conçu n’était pas complet : on avait un monde d’aventures, mais pas la situation initiale ni le catalyseur qui déclenche l’aventure. Je suis donc revenue en arrière et j’ai écrit un chapitre pour raconter le moment où la protagoniste décide de s’engager, et ses premières expériences dans le monde nouveau où elle est désormais plongée.

(Pour ceux que cela intéresse, le livre qui m’a fait évoluer sur ce point est Save The Cat! de Blake Snyder. Conçu pour aider les scénaristes, mais facile à adapter pour les romans. Comme on voit, je ne pretends pas au purisme littéraire.)

Écrire, c’est toujours partir un peu soi-même à l’aventure. On ne sait pas à quoi mène le chemin parcouru, et même s’il aboutit quelque part au lieu de se perdre au milieu des ronces. Mais au moins, contrairement à un voyage ordinaire, on peut toujours descendre en marche, revenir en arrière pour mieux explorer les coins intéressantes, ou au contraire sauter les étapes et aller droit à ce but fabuleux qui miroite à l’horizon. Ne nous en privons surtout pas !

Choses que l’auteure a apprises grâce aux jeux de rôles

Comment donner plus d’épaisseur aux personnages d’un roman, par exemple, de façon à les rendre plus crédibles, plus réalistes. Non, non, ne riez pas, il y a une logique là-dessous…

Cela remonte à pas mal d’années. Quand j’étais étudiante, j’ai pendant un moment joué assez régulièrement à des jeux de rôles, essentiellement des variantes de Donjons & Dragons. (Ultra-banal, quoi.)

Je n’étais pas super passionnée, juste joueuse du week-end. Le genre qui se fait « tuer » en ouvrant bêtement une porte ou en lisant un grimoire(1)

Mais j’en ai quand même profité pour acquérir une ou deux astuces qui se sont révélées utiles dans un domaine presque voisin: la création et l’animation le temps d’un récit de personnages de fiction.

En écrivant un roman ou une nouvelle, il y a des moments où l’on n’a pas de peine à « sentir » la logique interne d’un personnage, ses émotions profondes, ses valeurs, ses réflexes, et donc à décider comment il ou elle réagira dans une situation donnée. Et puis parfois, hélas, cela devient beaucoup moins évident. Coincée, l’auteure hésite, ne sait plus comment poursuivre, car son protagoniste principal lui échappe entre les doigts.

C’est là que je me suis rendu compte que j’appliquais en pratique le conseil donné naguère par un MD (oui, on était fort classiques, dans notre groupe):

Si tu as des doutes sur ce que peut faire ton perso et que ce n’est pas autrement spécifié, ni incompatible avec le jeu, n’hésite pas à lui donner une de tes propres caractéristiques.

(Par exemple: ton barbare sait-il nager? ton voleur sait-il lire? ta magicienne aime-t-elle les chats? Et ainsi de suite.)

Le principe a l’air simpliste, mais en pratique… ça marche. Surtout dans mon cas, puisque j’ai tendance à écrire des histoires qui sont chaque fois racontées du point de vue d’un ou d’une protagoniste en particulier, donc qui nécessitent pour l’auteure et les lecteurs de rester un long moment dans la tête du personnage, guidés par sa façon de sentir, de penser et de réagir face au monde extérieur.

On conseille souvent aux auteurs débutants d’écrire sur « ce qu’ils connaissent ». Pour la science-fiction ou le fantastique, cela n’a pas l’air évident… Et pourtant, c’est utile – même si d’une façon légèrement modifiée! 😉

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(1) Ou en se disputant avec les persos des autres joueurs… Authentique.

L’impolitesse du désespoir

« Des suites d’une longue maladie »: l’euphémisme n’est guère employé pour un déprimé qui se suicide, mais pourtant ce serait juste. Il y a aussi ceux qui s’en sortent, définitivement ou seulement pour un temps. Dans tous les cas, il peut s’avérer utile, indispensable, urgent – thérapeutique – carrément effrayant… courageux en tout cas de témoigner.

Mais c’est le chemin choisi par Laurent Gidon, un auteur qui avait publié chez le regretté Navire le roman Aria des Brumes, et qui a depuis récidivé avec d’autres titres chez Mnémos et Griffe d’encre.

N’allez pas imaginer. Laurent est bien vivant.

C’est le texte qu’il a entrepris de publier, L’Abri des regards, qui risque de flanquer un vieux coup à l’estomac. Roman? Témoignage? Les deux? Un texte en tout cas non pas tant sur la dépression qu’écrit pendant un épisode dépressif majeur, alors que l’auteur commençait à plonger dans un univers d’où son propre père, après des années, n’était sorti que par un suicide.

Parlez de choses qui changent une vie…

Je ne vais pas m’étendre. Lisez plutôt L’Abri des regards. Une publication par épisode, au rythme de quatre pages de manuscrit par jour, et qui devrait s’achever le 10 octobre.

Un dernier mot?

« Ce n’est pas l’auteur qu’il faut chercher là-dedans, mais le bonhomme, qui pourrait être vous ; sa voix, qui pourrait être la vôtre. »

Il y a même une page, « Contributions », pour recueillir d’autres témoignages.

Et pourtant… Et pourtant, derrière la modestie, derrière la pudeur (paradoxalement) avec laquelle l’auteur s’exprime, c’est indiscutablement à une œuvre qu’on a affaire ici. Un texte. Incontournable et singulier.

Pourquoi il ne faut pas laisser dans les codes les lois obsolètes

Vous avez entendu parler de cette affaire, j’espère? Ces parents qui ont pu faire annuler le mariage de leur fils (qui, à trente ans, devait pourtant se croire adulte…) avec sa fiancée chinoise, en utilisant une loi millésimée de 1803. Vous avez bien le bonjour du Code Napoléon!

«Après avoir accusé Mandy de se marier pour obtenir des papiers, ils l’accusent désormais d’être une espionne au service du gouvernement chinois»

Charmant. J’imagine que cela va jeter un froid pendant le réveillon…

Cela dit, au-delà des relents de vieux racisme (le péril jaune, vous savez…) et d’affaires de famille bien épaisses, il y a une leçon à retenir de cette histoire.

Deux leçons, même. D’une part, que la soi-disant Patrie-des-Droits-de-l’Homme™ ferait bien de balayer devant sa porte en matière de droits humains et de lois scélérates avant d’essayer de faire la morale aux autres. D’accord, en la matière, on fait mieux que, disons, le Pakistan. Mais il faudrait peut-être songer à ne pas s’endormir sur nos petits lauriers, hmm?

D’autre part, c’est encore un cas où un peu de logique aurait permis d’éviter le drame. Et dans ce cas, d’une logique qui devrait crever les yeux du premier écrivain ou storyteller venu.

La logique narrative. Je pense à l’exemple qu’utilise l’écrivain de SF canadien Cory Doctorow pour critiquer les lois « anti-piratage » du genre Hadopi:

Read your Chekhov, people: the gun on the mantelpiece in act one will go off in act three. Allowing the MPAA to get SOC in your set-top box but « never planning on using it » is like buying a freezer full of chocolate ice-cream and never planning on eating it.

Traduction rapide:

« Relisez Tchékov, les gars: le fusil suspendu au-dessus de la cheminée, dans l’acte I, servira à tirer sur quelqu’un dans l’acte III. Permettre à l’industrie du cinéma d’installer un dispositif de contrôle dans votre récepteur télé mais « sans aucune intention de l’utiliser » c’est comme d’acheter tout un freezer de glaces au chocolat « sans aucune intention » de les manger! »

Pour les lois sur le mariage, c’est pareil. Tant qu’elles sont dans les codes, c’est pour qu’on les utilise. Et si on veut éviter les coups de feu, on enlève le fusil de dessus la cheminée.

P.S. Un commentaire m’apprend que Maître Eolas avait fait un billet là-dessus en novembre dernier pour expliciter le contexte juridique de cette loi, mais sans nous apprendre grand-chose sur le fond. (Et sa conclusion me semble un peu courte, pour quelqu’un qui peste régulièrement contre la façon dont les lois sont rédigées…)

Que sont devenus les copains du Navire?

Dans une vie antérieure (oui, c’est l’impression que ça donne, ces temps-ci…), j’ai publié un roman aux éditions Le Navire en pleine ville, une jeune maison d’édition gardoise qui ne dura, hélas, que trois étés et demi. Depuis la fin de l’aventure, les auteurs sont repartis chacun-chacune de leur côté, leur bouquin sous leur bras (car si l’éditeur n’est plus là, les droits sur le texte font retour à l’auteur, c’est la loi, et c’est très bien comme ça).

Mais que sont-ils (ou elles) devenus? En particulier les jeunes auteurs, les découvertes du Navire?

Dans mon cas, on sait ce qu’il en est, ou à peu près. J’ai bien tenté d’écrire un autre roman, mais pour l’instant, c’est plutôt à l’état de masse de texte mal dégrossie qu’autre chose. Il y a du pain sur la planche. (D’accord, j’ai aussi en rayon des nouvelles dans un recueil auto-édité, mais vous voyez ce que je veux dire.) Cependant, certains collègues s’en sont mieux tirés.

Vous connaissez peut-être Don Lorenjy, l’auteur d’Aria des Brumes? Sous son vrai nom de Laurent Gidon, il a déjà publié deux romans de fantasy chez Mnémos, ce qui n’est pas mal du tout. Plus un recueil de nouvelles qui va bien chez Griffe d’Encre et quelques travaux en cours… Excusez du peu. Manque plus qu’un éditeur courageux qui déciderait de reprendre la série commencée avec Aria… Des volontaires?

Et puis il y a Jeanne-A Desbats, qui aurait pu être une découverte du Navire, car son roman Plaguers avait été sélectionné pour y être publié… avant que la tempête et le naufrage n’intervienne. On l’a donc découverte grâce à un texte de longueur moyenne (une novella, quoi) chez Griffe d’Encre, et il a été clair pour tout le monde qu’une voix neuve et originale venait de faire son apparition dans la SF française.

Cet automne, voilà que Jeanne-A revient avec… Plaguers, mais oui, qui a enfin trouvé son éditeur chez L’Atalante!

Si je devais en tirer une conclusion, je dirais que l’édition, même éphémère, mène à tout, à condition de persévérer… et d’avoir un peu de bol. Si votre éditeur se casse la figure (ça arrive, hélas), il y a toujours la possibilité de continuer en solo. Heureusement, ce ne sont pas les éditeurs qui manquent sur la place. Même dans le domaine un peu restreint de la SF!