Archives mensuelles : juin 2017

Savoir vivre, ensemble

On n’est pas des ours.
Qu’on le veuille ou non, on vit en société. Et il faut bien faire avec les autres. Il y a des femmes et des hommes, des jeunes et des vieux, des croyants, des mécréants et des gens qui s’en foutent. Il y a des gens à mobilité réduite et d’autres avec un handicap mental ou psychique. Il y a aussi des casse-pieds en tout genre.

Interdit d’interdire.

Dans 20 Minutes, un article croit pouvoir titrer sur une éventuelle « interdiction » du manspreading à Paris, quand la réalité consiste en une campagne d’éducation de la population, on pourrait même dire de prévention ! Car la « maladie des couilles de verre » fait des ravages parmi les usagers des transports en commun… À bon entendeur, messieurs !

Concours de mauvaise foi ? 

Mandelieu-la-Napoule, petite ville de la Côte d’Azur, le maire (LR) écrit aux magasins H&M pour s’émouvoir de la présence de vendeuses voilées. Il invoque la laïcité – bien à tort, puisque la loi de 1905 régit les relations entre les cultes et la République, bref l’État, les collectivités, les services publics. Pas une entreprise privée.

Évidemment, en face, H&M n’est pas « juste » un employeur tolérant : on se rappelle qu’ils se veulent en pointe sur ce qu’on appelle la « mode pudique » (sic), en gros la transposition dans le prêt-à-porter des consignes vestimentaires d’un islam rigoriste. La clientèle des pays du Golfe évidemment en ligne de mire pour les enseignes : H&M, mais aussi Gap, Zara, Uniqlo… C’est un business juteux. (Au passage, l’article du Monde sur Mandelieu ne mentionne pas cet arrière-plan… Dommage pour leurs lecteurs.)
On peut imaginer que le maire, dont la ville dépend largement du tourisme en provenance de France et d’Europe, s’inquiète d’une tendance qui consiste à s’aligner sur les plus intransigeante(s), et qui pourrait, si elle s’étend, donner à la Riviera un petit air de Dubaï.  Cependant, s’il voulait engager le dialogue, c’est mal parti. Des militants gauchistes pro-voile parlent de racisme, comme si un vêtement était une couleur de peau. L’inénarrable Observatoire de la laïcité se fend d’une bafouille, ça leur donne l’impression d’exister.

Mais en effet, pourquoi parler de laïcité alors qu’il s’agit ici de savoir-vivre, de civilité ? La tradition en France, contrairement à un pays comme les USA, est de ne pas constamment mettre en avant sa religion. Seuls les extrémistes le font, typiquement, des cathos tradis aux haredim, en passant bien sûr par les salafistes. Or ce n’est pas en s’alignant sur les plus intolérants que la France fera des progrès dans la tolérance !

Un dernier mot a propos de H&M. Il y a des cas où, en courant après une clientèle particulière, on finit par s’aliéner toutes les autres. H&M choisit, pour l’instant, la mode pudique, les pétrodollars et leurs relais multiculturalistes de par chez nous. Je prends le pari que cela leur retombera sur le nez. Le maire parlait dans sa lettre de plaintes de clientes : eh bien, c’est directement à l’entreprise qu’il faut adresser les avis négatifs ! Si le maire intervient dans la vie du magasin, en effet, c’est une ingérence. Mais si des clientes mécontentes expriment leurs griefs vis à vis dé l’accueil, du service ou des produits, elles exercent leurs droits de consommatrices et envoient à l’entreprise un retour salutaire. Campagne de lettres, appels au boycott, agitation des réseaux sociaux, tout ce qui peut faire réfléchir une marque attentive à sa réputation – et à son chiffre d’affaires.

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Les Noces alchimiques de Nicolas et Pernelle (nouvelle, et un aveu)

« Nenni, messire ! Je ne suis pas celle que vous croyez ! » (Ste Barbara, statue en bois médiévale, Paris, Musée du Petit Palais)

Vous ne trouvez pas qu’on a besoin de détente, vous ? Moi, si. Et ça tombe bien, j’ai récemment « publié » (plus ou moins) un texte distrayant – en tout cas, cela m’a bien amusée de l’écrire ! C’est le produit d’un atelier d’écriture auquel une amie m’avait conviée en décembre dernier, une « nuit de la nouvelle » où le but est d’écrire un texte entre l’heure du dîner et minuit. Enfin, minuit, il faut le dire vite, on nous a chassés vers 22h45… Chassés ? Eh oui : tout cela se passait à la médiathèque de Yerres (91), et le gardien avait hâte de rentrer chez lui ! Bref, nous avons dû terminer à la maison. Qu’à cela ne tienne, ça donnait plus de temps pour délirer… Pardon, peaufiner. Puis, ce printemps, j’ai reçu un fascicule (tiré à l’imprimante, on n’est pas chez Crésus) contenant les diverses œuvres produites. Mais vous savez ce que cela veut dire, n’est-ce pas ? J’ai bénéficié (indirectement, d’accord) des largesses de la mairie de Yerres, puisque l’association est hébergée dans un local municipal (la médiathèque) ! Je vais me dénoncer de ce pas !

Oh, une autre chose : le thème de l’atelier était « Mariage(s) », et si vous remarquez quelques tournures étranges, ce n’est pas un hasard, ce sont les mots et expressions tirés au sort qu’il fallait intégrer dans le texte, dans l’ordre ou dans le désordre… Oulipo, pas mort.

***

Les Noces alchimiques de Nicolas et Pernelle

par Irène DELSE

« Ma mie, de grâce, ne vous souciez d’enfants ni de famille ! J’ai moi-même assez de bien pour que nul ne puisse prétendre à raison que je vous épouse par matériel intérêt. Du ménage et de ses soins, nous n’auront cure, tant qu’une tendre dilection nous unira. Devant le Christ je l’atteste, et devant le monde ne craindrai jamais de le répéter : seul l’amour de vous m’inspire cette demande. Douce Pernelle, voulez-vous m’épouser ? »

Et elle dit oui, et mit sa main dans la sienne.

* * *
C’était en l’An de Grâce 1417, et maître Nicolas Flamel parcourait avec lenteur la rue des Écrivains, en revenant de ses dévotions à l’église Saint-Jacques, lorsqu’un jeune homme échevelé l’interpella tout soudain :

– Ha, maître, enfin je vous trouve !

Il ôta son bonnet, balayant presque le sol crotté (la réputation des rues de Paris n’était plus à faire) et fit tant de courbettes que le vieux Flamel n’eut pas le cœur de chasser l’impertinent. Encore un écolier qui essayait d’obtenir un réduction sur les textes que les maîtres de Sorbonne leur assignaient – ces godelureaux, comptaient-ils pour rien le travail des copistes ? L’atelier Flamel offrait des prix raisonnables, très raisonnables, même, au vu de la qualité. Et la boutique ne désemplissait pas, surtout en cette saison où la rentrée de l’Université rameutait les étudiants de tout le Royaume de France, même de toute la Chrétienté.

Maître Flamel soupira et s’appuya lourdement sur son bâton.

– Jeune homme, commença-t-il, si vous désirez un Aristote ou des Institutes à bas prix…

Mais le drôle, sans aucun respect pour le rang ni l’âge, l’interrompit :

– Maître, vous voulez m’éprouver, sans doute ! Non, ce n’est point vers les sciences profanes, qui n’effleurent que la surface des choses, que l’étude m’a mené. Longtemps, j’ai peiné sur les textes clefs de l’Alchimie, j’ai bûché Lulle, Trismégiste et Albertus Magnus. Je connais par cœur la Table d’émeraude, et la Turba Philosophorum n’a plus de secrets pour moi. Cependant, maître, vous n’ignorez point que ces textes sont souvent écrits dans un langage obscur, et que les exemplaires qui circulent sont souvent fautifs. Impossible pour un simple écolier de parvenir seul au Grand Œuvre ! Mais si, dans votre bonté, vous daigniez me permettre d’apprendre de votre exemple, de devenir votre apprenti, ô maître Flamel, vous ne le regretteriez pas ! Jamais il n’y eut apprenti aussi diligent, aussi désireux de bien faire que moi.

Le vieil homme se frotta les yeux. Sainte Vierge, on voyait de nouveaux fous chaque jour ! Cherchant à gagner du temps, il sortit de son gousset son pince-nez et le chaussa, scrutant à nouveau le visage de l’étudiant. Ce n’était pas un Parisien, c’était clair à son parler. Il devait venir du Berry, oui, probablement de Bourges. Par les temps qui couraient, avec la pauvre France coupée en deux entre partisans du Dauphin et ceux du Roi d’Angleterre, traverser ainsi les lignes pour venir dans Paris l’Anglaise, voilà qui dénotait chez cet illuminé une détermination hors du commun.

– Jeune homme… D’abord, quel est votre nom ?

– Jacques, pour vous servir !

– Jacques, soit. Écoutezmoi bien, Jacques. Je ne sais quelle mouche vous a piqué d’étudier l’alchimie, qui est science douteuse et suspecte, mais je puis vous garantir que je n’ai jamais touché à la moindre page de Trismégiste ni d’aucun de ces charlatans ! Non, non, ne m’interrompez point ! Sachez que je suis de ma profession écrivain public, que je tiens boutique au vu et au su de tous, et que l’Université de Paris m’honore de la charge de libraire-juré, par laquelle je suis rattaché à sa juridiction et non à celle du prévôt des marchands. Je suis bon paroissien, et j’ai plusieurs fois contribué à la réfection de l’église Saint-Jacques et du cimetière des Innocents. Tout cela fait de moi un tout autre personnage que le songe-creux alchimiste que vous semblez chercher, jugez-en !

L’étudiant le contempla d’un air déconfit.

– Pourtant, maître, votre réussite, votre fortune…

– Eh bien ?

– N’avez-vous point… N’avez-vous point trouvé la Pierre Philosophale ?

– La quoi ? Ha, la méthode pour changer les vils métaux en or ?

– Oui, oui, maître, vous voyez que…

– Je ne vois rien du tout ! Oui, la prétendue Pierre des Philosophes est de notoriété commune parmi les savants, hélas pour la réputation des bons philosophes, dont les textes subtils n’ont rien de commun avec vos bouilleurs de pots-au-feu alchimiques, qui effeuillez les manuscrits comme les petits enfants la marguerite ! Jeune homme, songez-y, par tous les Saints : science sans conscience n’est que ruine de l’âme. Laissez cela, et revenez à l’étude !

Le jeune homme tortillait son bonnet entre ses doigts, le visage figé, comme s’il avait déjà revêtu un de ces masques qui envahiraient la ville en Carnaval.

– Cependant, maître, on m’avait dit que votre fortune…

Maître Flamel soupira derechef. Jésus, Marie, et tous les Saints ! On abusait de sa patience, vraiment.

– Un homme ne peut-il s’enrichir autrement que par des œuvres magiques ? Les fruits du travail sont-ils vraiment tant dédaignés par cette génération ? L’argent pousse-t-il entre les feuillets des livres de cuisine alchimiques ?

Un silence s’ensuivit, interrompu soudain par les cloches de Saint-Jacques sonnant à la volée. Midi, déjà ! Sur ce, le vieil homme repartit, courroucé, en marchant sur le pied de l’étudiant au passage. Blanc-bec, va !

Dépité, celui-ci le héla encore, mais maître Nicolas n’en avait cure. La voix s’estompa peu à peu parmi le brouhaha de Paris :

– Maître, souvenez-vous de mon nom : Jacques, de Bourges ! Jacques Cœur ! Un jour, moi aussi… je serai…

Arrivé enfin chez lui, maître Nicolas Flamel fit un tour de l’atelier, par habitude plus que par besoin. Il fallait montrer qu’il était là, et maître chez lui.

Puis il monta à sa chambre et, tout doucement, ouvrit à part lui une petite cassette. Dedans se trouvait une couronne de fleurs séchées, un anneau d’or, quelques rubans aux couleurs passées.

Il ne pensait plus au jeune homme qu’il avait laissé dans la rue, la tête toujours farcie d’alchimie. Comme chaque fois qu’il contemplait ces reliques, il quittait le présent pour cet instant, quarante années auparavant, où dame Pernelle avait accepté sa demande en mariage. Et, comme un éternel fiancé, il murmurait :

« Ô, Pernelle, toujours je pense à vous. Oui, en ce moment, je pense à vous, qui m’avez enrichi plus que d’or, plus que toute Pierre Philosophale ne l’aurait pu. Si nous n’avons pas eu d’enfants, nous avons nourri et vêtu les enfants pauvres. De votre bien et du mien, nous avons bâti plus qu’une maison, nous avons agrandi et enrichi la maison de Dieu. Votre nom et le mien resteront toujours non seulement sur le parchemin, mais dans les prières des hommes et des femmes de bien. Ô, ma douce amie, départie depuis de cela vingt ans, toujours je pense à vous ! »