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L’œil de Sauron, un cauchemar très actuel (billet spécial #Halloween)

[Je reposte ici en francais un billet publié à l’origine en 2013 : « Beware the Eye of Mordor, er, sorry, of the NSA« . Quoi de mieux pour cela que Halloween, fête censée servir à exorciser la peur ?]

(Blason de Mordor, par Rondador, CC 3.0)

Bien trouvé : dans un blog hébergé par Slate, deux professeurs de littérature anglaise avancent la thèse qu’avec Le Seigneur des Anneaux, c’est J.R.R. Tolkien, et non Orwell, qui a le mieux dépeint littérairement la surveillance étatique moderne. (Source : Patrick Nielsen Hayden, de Making Light.)

« Chez Tolkien, l’image la plus puissante et intimidante de cette surveillance centralisée, l’Œil de Sauron au sommet de sa tour, balayant le monde entier, a une résonance parmi ceux qui sont anxieux au sujet d’un gouvernement intrusif. Mais c’est la vulnérabilité de Sauron qui a le plus de pertinence pour l’Amérique aujourd’hui. »

Et pour tout pays qui cherche à assurer pour de vrai la sécurité de ses citoyens, plutôt que de rester au niveau de la gesticulation. Car nous savons tous comment le livre s’est terminé : la surveillance quasi-absolue de Sauron a été défaite par « un petit groupe d’activistes déterminés, prêts à sacrifier leur vie « , qui

« passent entre les mailles du système de surveillance d’une grande puissance, se fondent dans sa population, et administrent un coup fatal […]. Loin d’être secrète, une bonne part de cette operation est conduite au grand jour, la grande puissance étant consciente de l’existence, de ses ennemis, sinon de leur but. » (The Eye of Sauron is the modern surveillance state », par David Rosen et Aaron Santesso)

L’emphase est de moi. Car dans notre monde comme en Terre du Milieu, tout voir n’est pas tout savoir. En fait, plus on amasse d’information, plus il est difficile d’y trouver quelque chose de pertinent. Les méta-données peuvent bien contenir assez d’information pour situer un individu dans le temps et l’espace, pour mettre au jour leurs opinions politiques et leur vie sexuelle, mais comment savoir lequel, parmi tous ces jeux de données, intéresse la sécurité nationale ? Dans le roman, les Hobbits utilisent leur propre insignifiance, leur état d' »anonimité visible », d’aiguilles dans une botte de foin, pour traverser Mordor, et même quand ils rencontrent une patrouille d’Orques, ils sont vus mais non découverts, parce qu’ils ressemblent seulement à deux sujets de Sauron parmi les autres. Tant qu’ils n’utilisent pas l’Anneau, ils sont pratiquement invisibles.

J.R.R. Tolkien's cover design for The Fellowship of the Ring, first part of The Lord of the Rings: the Eye of Sauron, within his Ring of Power

Concept de couverture dessiné par Tolkien pour le 1er tome de son livre. (Source : Wikimedia)

Petite coincidence intéressante : J.R.R. Tolkien termina sa rédaction du Seigneur des Anneaux en 1949, l’année où George Orwell a publié son 1984. Les deux auteurs vivaient à une époque marquée par l’avènement de l’Union soviétique et du Troisième Reich, et tous les deux avaient connu la censure en Angleterre même pendant la Grande Guerre. La même général produisit aussi des écrivains comme Aldous Huxley (Le Meilleur des Mondes) et Arthur Koestler. Et n’oublions pas le Russe Evgueni Zamiatine, dont le roman de science-fiction Nous autres préfigure étroitement 1984.

Mais il parut, en 1954, le roman de Tolkien sembla à première vue une œuvre de pur divertissement, un livre d’évasion pour rêveurs et adolescents. Dommage : le bon professeur avait utilise sa « seconde création » (un terme qu’on lui doit, d’ailleurs) pour explore précisément le même phénomène que ces auteurs plus « sérieux », qui ont les honneurs des manuels scolaires : à savoir, l’accumulation de pouvoir entre les mains d’un tyran sur une échelle dépassant tout ce que l’on a pu connaître dans l’histoire de l’humanité. Et sa peinture de l’empire maléfique de Sauron fait toucher du doigt à la fois l’horreur de la vie dans un régime totalitaire, et les failles inhérentes d’un tel régime, où la paranoïa au sommet engendre la défiance et les dysfonctionnements tout le long de la chaîne. Un cauchemar très humain, ce qui n’est pas la moindre des réussites pour un roman peuplé de Hobbits, Elfes, Trolls, araignées géantes et arbres qui marchent et parlent !