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Mon roman L’Héritier du Tigre, en série sur #Rocambole : à dévorer !

En route vers d’étranges aventures…

Ça y est, le jour J est arrivé ! Pour lire ce roman, rendez-vous sur l’appli Rocambole, pour les heureux propriétaires d’iPhone ou iPad. (Version Android à venir, promis, juré.) Un peu de fantasy sombre et dépaysante, comme on aime.

Pour se donner une idée, on peut déjà lire les deux premiers épisodes sur leur site. Bonne lecture, et n’hésitez pas à venir commenter sur le Discord de Rocambole !

« Le joueur d’échecs », une nouvelle dans l’univers de #Shalinka (en attendant la série sur #Rocambole)

heritier-tigre-banniere-app

On accélère ! Dans le précédent billet, j’annonçais que mon roman de fantasy L’Héritier du Tigre serait publié chez Rocambole sous forme de série à partir du 22 janvier… Mais, petit chamboulement de calendrier, ce sera dès le 15 janvier ! Bref dans deux jours. J’ai tout juste le temps de boucler la republication de nouvelles promises. J’ai un faible pour celle-ci, qui fut mon premier texte publié professionnellement, et où on entrevoit déjà les grandes lignes de l’univers exploré dans le roman.

Bonne lecture ! et rendez-vous après-demain…

séparation de texte ; labguette coupée dans le tableau de Roërich

Shalinka était seul devant son échiquier. Les blancs avaient perdu : mauvais présage pour la bataille à venir. Ils avaient eu si peu de chance ces derniers temps… Il fixa amèrement les silhouettes noires sur le plateau. Elles semblaient le regarder par en dessous, d’un air narquois.

Shalinka se secoua, et sortit dans l’air froid et pâle. Il regarda le soleil se lever sur la plaine du Tsinari, d’un vert grisé sous les brumes du printemps. Il regarda son haleine monter et se disperser comme une fumée.

Le jour se lève, tout recommence :

Dans la blanche lumière, le monde est mis à nu.

La nuit rusée dépouille ses longs voiles,

Comme un serpent défunt ressort vif de sa peau.

En face d’eux, derrière la mince forêt de bouleaux, se tenait l’armée du prince Nayi, beau-frère du Roi. C’était lui qui mènerait l’assaut. Shalinka regarda avec tristesse la rivière couverte de brumes, le ciel bleu pâle, les reflets du soleil sur le métal luisant. La bannière jaune des Nayi flottait haut près de la bleue des Taïrilaïgor. Face aux Royaux brillaient ses propres lignes, rangées en bon ordre sous leurs insignes rouges comme le sang. Pouvait-il s’y fier ? Pouvait-il leur confier sa vie et sa liberté ? La haine avait beau animer ses hommes, elle ne leur mordait pas les tripes comme à lui. Le Roi était toujours, pour eux, le Roi : ils le craignaient, à leur façon superstitieuse, et tout au fond d’eux-mêmes, ils le respectaient.

Shalinka se pencha de nouveau sur son vieil échiquier. Seul sous sa tente, assis à même le sol, il commença à disposer les pièces de bois poli, patiné par un trop long usage.

Il plaça sur l’échiquier le roi blanc, entouré de ses zaïnyar, ses cavaliers et ses pions. Les forces du prince Nayi, selon ses éclaireurs, étaient légèrement supérieures aux siennes. Shalinka hésita un instant, puis haussa les épaules. Au tour des pièces noires de prendre position. La journée serait décisive. Il se mit à déplacer les pièces sur l’échiquier, lentement d’abord, puis de plus en plus vite, comme en transe. À une pièce noire succédait une blanche, à un dertaïkar un cavalier ; on sautait une case, puis deux, puis trois, en une folle cavalcade, et les pions un à un disparaissaient du plateau. En quelques claquements de bois, l’étrange combat fut terminé. Tous les zaïnyar blancs étaient perdus. Cerné de pions noirs, réduit à l’impuissance, le roi blanc ne put que se rendre.

Shalinka resta un moment pensif devant le champ de bataille. Un frisson glacé le secoua. Encore une défaite ! C’était un signe.

Et le roi noir semblait maintenant lui sourire sous sa couronne de bois.

Il contemplait toujours l’échiquier quand son écuyer arriva, soulevant timidement un pan de cuir de la tente. « Mon seigneur, pardonnez-moi… Je me demandais…

— Ce qui pouvait bien, par tous les diables, me retenir ? Rien du tout ! Je suis aussi prêt qu’on peut l’être. »

Shalinka eut un rire sans joie. « Vas-t-en, à présent. Je m’habillerai seul. »

Lentement, il rangea l’échiquier, ceignit son épée, coiffa son heaume, attacha sa cuirasse. Il empoigna son bouclier, où bondissait la terrible image du tigre rouge. Puis, sortant sous le brillant soleil, il réunit ses officiers et donna l’ordre d’engager le combat.

La bataille fut longue. Adossée aux collines grises, l’armée de Shalinka s’était bâti des positions très fortes. Quatre fois la cavalerie royale se lança à l’assaut, et quatre fois les hommes de Shalinka la repoussèrent dans la plaine ; mais avec chaque fois, cependant, de plus lourdes pertes. A la fin du jour, Nayi fit donner ses dertaïkar. Les rangs fléchirent sous les coups de boutoir de leurs lourdes colonnes. Un instant, le sort hésita. Puis un fort parti de Royaux, qui avait contourné les collines, réussit à prendre les Shalinka à revers. Quand Shalinka eut vent de ce désastre, il tira mentalement son chapeau au prince Nayi tout en le maudissant. Et il jeta ses dernières réserves dans la bataille.

Mais cela ne servit à rien. Autour de Shalinka, l’étau se resserra peu à peu. Les rangs de sa garde, qui avaient fait autour de lui comme une forteresse vivante, se clairsemaient. Soudain, atteinte par une flèche, sa monture s’abattit au sol. Il n’eut pas le temps de vider les étriers. La jambe brisée, prisonnier du cadavre, il fut rejoint et maîtrisé par les soldats ennemis.

* * *

Tard dans la nuit, on entendait encore des clameurs sur le champ de bataille. Nayi avait donné l’ordre d’égorger les prisonniers et d’achever les blessés. Des feux brûlaient ça et là. Les troupes royales festoyaient et pillaient dans la campagne alentour.

Le prince s’était retiré sous sa tente quand on lui amena Shalinka. Mi-porté, mi-traîné, le chef rebelle fut jeté sur le sol. Il ne pouvait marcher. Tout en ôtant sa cuirasse, le prince Nayi Noyyessin Dmaraï considéra cet ennemi effondré, face contre terre. Il donna un ordre, et les soldats retournèrent le prisonnier. Shalinka étouffa un cri. Se soulevant sur un coude, il posa sur le prince un regard triste, écœuré, et laissa retomber la tête sur le sol. Qu’aurait-il pu lui dire ? Rien de cela n’en valait la peine.

Un serviteur entra avec une carafe et un gobelet d’argent. Le prince Nayi se servit, but une gorgée de vin, et dit avec un léger sourire : « Vous n’êtes guère sociable, ami Shalinka. Espérez-vous m’accabler de mépris ? Alors, vous jouez de malchance. Je n’ai pas envie de discuter avec vous. Je tiens seulement à vous informer que vous avez perdu : avant huit jours, je mettrai le siège sous les murs de Shalin-Yari. »

Shalinka, qui avait fermé les yeux, les rouvrit soudain.

« Ah, cela vous étonne ? » Le prince eut un petit rire. « J’ai tout bonnement fait tomber vos derniers avant-postes, et cela il y a trois jours. Quant à Izeyya, votre précieux allié, il s’est enfui comme un lièvre ! Mon cher, si vous n’étiez pas venu ce jour me chercher querelle, j’aurais déjà en main et votre château, et votre sœur ! »

Shalinka se releva à demi, le visage déformé par la douleur et la haine. « Vous irez en enfer, Nayi ! Shíra-aux-Dents-Noires vous mangera le cœur !

Le prince, faisant tourner entre ses doigts le gobelet d’argent, eut un sourire froid.

« Puisque votre jambe droite est cassée, vous ne verrez aucun inconvénient à ce que nous brisions aussi la gauche, je suppose ? »

Il fit un signe de la main en direction des soldats qui attendaient à l’entrée de la tente. L’air goguenard, l’un d’eux sortit, et revint peu après avec un escabeau. Saisissant la jambe gauche de Shalinka pendant que deux autres soldats lui immobilisaient les bras, il l’étira de façon à faire reposer le pied sur l’escabeau, où il le maintint fermement. Un quatrième garde commença à frapper sur la jambe étendue avec le manche de sa lance. Il y eut bientôt un craquement sec. Shalinka hurla comme une bête. Il parvint presque à écarter les deux hommes qui maintenaient ses bras, mais il se laissa retomber sur le sol, trempé de sueur.

Le prince Nayi sourit et se resservit du vin. « Je n’ai que faire de vos malédictions, Shalinka. Il est beaucoup trop tard pour vous. » Il vida son verre et s’assit sur un siège pliant. Sortant un de sa manche peigne d’or, il entreprit de mettre un peu d’ordre dans sa belle chevelure. Il se retourna soudain vers les gardes. « Cassez aussi le bras gauche ! Il n’en aura plus besoin ! »

Et cela recommença. Mais cette fois, Shalinka n’essaya même pas de lutter. Il sentait une sorte de brume rouge tomber devant ses yeux. Loin, très loin, il entendit encore le prince s’exclamer, moqueur : « Non, laissez-lui le bras droit ! Il le lui faudra pour jouer aux échecs. Car vous êtes un maître des échecs, n’est-ce pas, Shalinka ? »

Mais celui-ci était déjà trop loin pour répondre.

* * *

Devant Shalin-Yari, le siège semblait ne devoir jamais finir. L’automne touchait à sa fin. L’armée royale était lasse, et depuis des mois, les assiégés tenaient bon. Certains signes, pourtant, racontaient une autre histoire.

Le prince Nayi examinait la flèche, dans la main noire de l’éclaireur. Pointe d’acier, fût peint en noir, deux rangées d’ailettes bleues.

Il hocha la tête. « C’est une des nôtres.

— Elle a pourtant été tirée du château, Noble Prince. » Le capitaine eut un léger sourire. « Comme des dizaines d’autres, depuis deux jours. Et s’ils nous les renvoient…

— C’est qu’ils sont à court ? Oui, sans doute. Mais je me méfie des ruses des Shalinka. Dame Ayyendis dirige elle-même la résistance, savez-vous ?

— Que Votre Altesse me pardonne, mais il est de fait que l’ennemi s’essouffle. Ils n’avaient guère de chevaux, ce matin, à leur dernière sortie.

— Bon. Ils manquent de vivres. Et pour l’eau ? »

Un autre officier s’avança, bardé dans une cuirasse de fer.

« Ici, nous avons moins de chance, Votre Altesse. D’après les prisonniers, il y a dans la forteresse des puits très profonds, s’enfonçant jusqu’au cœur de la colline dans l’épaisseur du roc.

— Ils s’étaient bien préparés… »

Le prince contemplait l’horizon, ligne impassible et sombre dans la rougeur du couchant. Au sommet de la colline, dans son dos, le crépuscule descendait sur la forme ramassée de la forteresse. Il récita à mi-voix :

« Rouges coulent les larmes du jour

Dans la plaine, sous le ciel.

Les ombres en silence s’allongent,

La terre même se tait et le soleil s’enfuit.

Voici que rampe le crépuscule :

Sortant du ventre des ténèbres,

Dans une mer de sang,

C’est la naissance de la nuit. »

Souriant toujours, le prince se détourna et prit la direction du camp.

* * *

Shalinka jouait seul aux échecs, accroupi dans un petit enclos. Son échiquier était un carré tracé dans la poussière, ses pièces de petits cailloux. Une longue chaîne reliait sa main droite à un montant de la clôture, tintant à chaque mouvement. La plupart du temps, on ne le gardait même pas. Ses jambes brisées s’étaient ressoudées sous des angles bizarres ; elles ne pouvaient plus le porter. Son bras gauche pendait sans force, raccourci et tordu, à son côté.

Il leva la tête un instant, puis reprit sa partie sans rien dire. Le prince Nayi s’était approché et accoudé à la barrière de l’enclos.

« Belle journée, Shalinka !

— Peut-être.

— Et demain sera encore plus beau. Savez-vous pourquoi ? »

Les blancs cheveux du prince brillèrent dans les rayons dorés. Shalinka s’était arrêté de jouer et le regardait fixement. Des rides s’étaient creusées dans son visage noir, profondes et ravinées. Ses yeux bleus avaient pris un air triste et maussade. Il semblait plus âgé que le prince, à présent.

« Shalin-Yari tombera demain.

— Peut-être.

—Vous n’avez guère de conversation, Shalinka. On dirait que je vous ennuie. Mais peut-être ceci pourrait-il vous intéresser… »

D’une bourse attachée à sa ceinture, il tira deux figurines précieuses, l’une de jade blanc, l’autre d’opale noire, et les tendit à Shalinka dans sa paume sombre. Le soleil avait presque sombré sous l’horizon, teintant de rouge ses cheveux.

« Demain, » reprit le prince, « nous attaquerons dès le lever du jour. Tout est prêt : mon frère Eïssinlaï commandera l’assaut. Mais j’aimerais que nous nous affrontions aux échecs, vous et moi, pendant ce temps.

— Vous me faites beaucoup d’honneur, Nayi. » Shalinka hocha la tête d’un air rêveur. « Tól kan g’ti lyessin g’tan… Très bien. J’accepte votre offre. Nous verrons si vous êtes toujours le plus fort. »

Le prince eut un petit rire. « Nous verrons, en effet. Puisque vous en doutez. »

Et il s’en alla, drapant sur ses épaules son vaste manteau jaune. Shalinka le contempla en silence. La nuit était tombée. Il baissa la tête, effaça l’échiquier sur le sol et se traîna péniblement, faisant tinter sa chaîne, vers la cabane qui lui servait d’abri.

* * *

Avec l’aube se leva la brume, froide et pâle, masquant le monde au sein de ses voiles blancs. Le son des cors s’éleva, faiblement, d’abord, comme étouffé, puis de plus en plus clair, de plus en plus haut, perçant l’air matinal de leurs cent voix de cuivre. Et puis des formes sombres s’ébranlèrent dans la plaine, et l’armée du prince Nayi attaqua.

Sur une petite hauteur, une table de jeu avait été dressée. Le prince là siégeait dans une chaire à haut dossier. On y traîna Shalinka, on l’assit en face de lui dans une chaire identique, et le prince fit un signe à son écuyer. Shalinka regarda d’un air surpris l’homme lui saisir la main gauche, la plaquer contre la table, paume vers le bas, et la clouer au bois d’un coup de poignard. Le sang gicla. Avec un hoquet de douleur, Shalinka s’affaissa vers l’avant.

« Eh bien, mon cher, pouvons-nous commencer la partie ? » Un sourire flottait sur les lèvres du prince.

Shalinka releva lentement la tête. Une lueur de folie et de haine brûlait dans ses yeux clairs. Les lèvres tremblantes, il murmura :

« Très bien, Nayi. Tant pis pour vous. Avant longtemps, vous regretterez tout cela !

— Et comment donc ? » Le prince, qui disposait minutieusement les pièces du jeu, semblait sincèrement amusé. « Que pourriez-vous faire ? Gagner la bataille ? Gagner la partie, peut-être ? Mais trois fois déjà je vous ai affronté depuis le début du siège, et par trois fois vous avez perdu. Votre réputation de g’ti lyessin gtán était bien surfaite ! Comme beaucoup de vos prétentions, à vous autres, bâtards de Shalinka !

— Peu m’importe ce que vous pensez. » Le chef rebelle était soudain devenu très calme, comme l’eau profonde. « Vous êtes perdu, Nayi. Je n’ai plus qu’un seul allié, et maintenant, c’est pour vous qu’il est trop tard.

— Vraiment ? » Le prince déplaça l’un des pions blancs délicatement sculptés. « Un nouvel allié ? Vous ne pensez pas à Izeyya, j’espère, ni à ce chien de Solendis ! Ils n’auraient pas le temps d’intervenir. »

Lentement, posément, Shalinka joua à son tour. Soudain, le prince éclata de rire. « Ciel tout-puissant ! Vous comptiez peut-être invoquer Shíra, stupide sorcier que vous êtes ! Vraiment, la plaisanterie est bonne ! »

Il secoua la tête. « Shíra le Démon ! Shíra-aux-Mains-de-Glace ! Je comprends que vos ancêtres aient échoué à monter sur le trône, s’ils étaient aussi naïfs que vous. »

Il entama une attaque tournante qui impliquait deux cavaliers et la totalité des pions, mais Shalinka la déjoua au deuxième coup et riposta par un coup en avant des dertaïkar, les terribles cataphractaires, ceux-là même qui, lors de la précédente bataille, au bord du fleuve, avaient complètement enfoncé les rangs de sa cavalerie.

« Vous jouez presque bien. » L’air dédaigneux, Nayi fit battre en retraite ses cavaliers avant d’esquisser une contre-attaque. « Mais dépêchez-vous de jeter vos sorts si vous voulez que le démon vous prenne au sérieux ! »

Sur la plaine, la brume montait toujours. Un halo pâle encerclait le soleil comme un cocon d’araignée blanche. Les vagues d’assaut avançaient et refluaient au fil des heures, repoussées une à une par les défenseurs de la colline. Là où se tenaient Shalinka et le Prince, les bruits de la bataille parvenaient assourdis, déformés par la distance et les masses de brume. Les appels de trompe, les hurlements, les martèlements de sabots, le fracas du fer contre l’acier, tout cela semblait s’engloutir dans l’épaisseur humide, froide comme un linceul. De temps à autre, des cavaliers essoufflés, l’air hagard, s’abattaient aux pieds du Prince pour lui donner des nouvelles de sa bataille, demander des ordres de la part d’un capitaine ou (mais plus rarement) apporter un drapeau pris à l’ennemi.

Shalinka continuait à jouer.

Sourcils froncés, le Prince contemplait l’échiquier. Soixante-quatre cases, seize pièces chacun. Sept des siennes avaient déjà disparu ! Il était temps de se ressaisir. Fini de jouer au chat et à la souris. Une dernière manœuvre des deux zaïnyar restants, masquée par l’avancée des pions, une charge des dertaïkar, un mouvement tournant, et ce serait la mise à mort. Parfait.

Shalinka s’enfonçait de plus en plus dans sa chaire. Les épaules recourbées, les yeux mi-clos, il semblait presque endormi. Seule sa main droite bougeait de temps à autre, d’un geste minuscule, pour mettre une pièce en mouvement. Sa main gauche avait disparu sous une croûte noirâtre.

Un galop frénétique fendit le calme qui s’était installé autour d’eux. Un cavalier au casque fendu, le visage en sang, hurlant quelque chose d’inintelligible, s’approchait comme la tempête. On distinguait encore sur son armure les insignes bleu et or des Royaux.

« Trahison ! Prince, nous sommes tra — » Une flèche siffla. L’homme s’effondra, face contre le sol.

Le Prince Nayi se leva en jurant. Plusieurs officiers avaient accouru en silence. « Impossible, Votre Altesse ! Nous sommes en train de gagner !

— Qu’est ceci, alors ? »

Le Prince tremblait de rage. Son regard allait et venait, des visages de son état-major au corps sans vie étendu à ses pieds. Leurs silhouettes se découpaient, étrangement noires contre l’étendue rouge du ciel. « Comment ? Le soleil se couche déjà ? Il est trop tôt… » Sa voix se brisa.

« Qu’est ceci ? » reprit-il dans un murmure. « Qu’avez-vous à me dire ?

— Rien d’important, Noble Prince.

— Tout est normal, Votre Altesse.

— La bataille se déroule comme prévu. »

Le Prince se rassit. Les yeux fixes, la bouche sèche, il contemplait l’étendue noire de la plaine. Les limbes du brouillard avaient fait place à de grandes flaques d’ombre, mais d’une certaine manière, la vue était plus claire que jamais. La bataille avait reflué. Quittant les flancs de la colline, le combat avait gagné les zones basses de la plaine, entre la rivière et la forêt de l’Ouest. La note claire d’un cor monta au-dessus du vacarme, annonçant que les assiégés allaient faire une sortie. Sans doute pour faire leur jonction avec ces alliés inattendus sortis de la forêt…

« Shíra, hein ? » Le Prince contempla l’échiquier, puis Shalinka. Le rebelle tenait une pièce en main. Une seule pièce. Un roi noir. Sa main tremblante survola un instant le champ de bataille, puis se posa lentement, comme un souffle. Au milieu du carnage.

Aucune des tactiques du Prince ne donnerait ses fruits, aujourd’hui. Son plan était battu en brèche. Ses cavaliers, détournés ou pris. Son attaque, aussi minutieuse qu’élégante, désorganisée, rendue impuissante par ce seul petit changement dans la disposition des pièces. C’était un mouvement extraordinaire, digne d’un grand maître des échecs. Shalinka souriait.

« Shíra ? Peut-être. Tól kan g’ti lyessin g’tan, sûrement. Le jeu de la mort et de la vie. Le jeu des tactiques de l’esprit. »

Il souriait encore quand le Prince tira son épée et lui trancha la gorge. Mais celui-ci n’eut même pas le temps de retourner l’arme contre lui. Huit silhouettes noires s’étaient approchées sans bruit.

On ne retrouva jamais le corps de Nayi, non plus que celui de Shalinka Eyyenvi Yinlaï. Et nul ne put dire quelle était l’armée qui vint à la rescousse des Shalinka assiégés dans leur heure de désespoir. Mais Shíra est un nom de terreur, avec lequel bien peu osent plaisanter. Les Shalinka encore moins que les autres.

[Première publication : revue Faëries n°5, octobre 2001.]

« Cause perdue », une nouvelle dans l’univers de #Shalinka

Peinture : une forteresse dans la montagne

Des pays imaginaires, vus par un peintre visionnaire. (« Gundla », par Nicolas Roërich.)

D’abord, une bonne nouvelle : j’ai terminé mon troisième roman, et j’en suis plutôt (très) contente. Ensuite ? Autre bonne nouvelle : ça y est, ça vient, mon tout premier roman, L’Héritier du Tigre, va être publié chez Rocambole, sous forme de série. Date à retenir : le 22 janvier 2020. Logo de Rocambole : lettre R majuscule sur fond rouge

Mais non, ce n’est pas tout, j’ai encore une bonne nouvelle ! Très littéralement, d’ailleurs. Car il m’est revenu que j’avais dans mes tiroirs quelques textes courts appartenant au même cycle et univers imaginaire, celui de Shalinka… Ils ont pour la plupart déjà été publiés en revues ou anthologies, mais n’avaient plus vu le jour depuis quelques années. Je compte donc en publier ici au moins trois, à raison d’un par semaine, pour donner aux aimables lectrices et lecteurs un avant-goût de la série à venir.

Voici donc, sans plus de préambule…

séparation de texte ; labguette coupée dans le tableau de Roërich

Cause perdue

Par Irène Delse

Pour G.

Darani passa devant la sentinelle en silence, répondant à peine au salut nerveux du gamin. Les meilleurs hommes se reposaient à cette heure, ou bien ils avaient déjà été mis hors de combat dans le précédent assaut. Plus que ces recrues trop vertes à aligner pour monter la garde, en pleine nuit ? Pauvre Nintaïka ! Que faisait-on de tes fils…

Le vieux Kna se frotta les yeux encore une fois. Il était las, las jusqu’à la moelle des os. Si les recrues étaient trop jeunes, lui avait vu trop d’hivers, trop de campagnes. Trop de défaites stupides, aussi. Le poing serré sur le petit bout de papier jauni et froissé qui avait déjà coûté la vie à deux de ces hommes qui leur manquaient tant aujourd’hui, il s’avança lentement dans la galerie couverte, envahie par la pénombre. Le vent d’ouest, sifflant par-dessus les marais, faisait vaciller la flamme des torchères. Pas de lune, heureusement. Les étoiles innombrables scintillaient tout là-haut, comme autant d’yeux vigilants, mais au moins les astres les plus brillants ne risqueraient pas de se montrer. Maintenant, si le jeunot ombrageux qui commandait à la troupe voulait bien s’accorder à son avis… Darani soupira.

Encore une sentinelle, entrevue dans le rai de lumière grise qui tombait sur la porte, tandis qu’il passait. Un visage rude, couleur de fer, vaguement familier. Les traits marqués d’un vétéran, enfin ! Darani eut un bref sourire. Il connaissait, au moins de vue, la plupart de ses hommes. Celui-là avait dû s’engager vingt-cinq ou trente ans plus tôt, sous le défunt roi. Un peu après Driman Darani lui-même. Et quelques années encore avant la naissance du commandant Shalinka.

Le jeune Enknayya avait pourtant sur lui un avantage de poids : ce nom, qui remontait aux racines mêmes du Royaume ; ces ancêtres, dont le moindre s’était plus illustré que bien des rois… Qui pouvait contester à un Shalinka le droit inné de commander aux Knas ?

Pas un vieux soldat fatigué, certes. Le capitaine Driman Darani avait mis trente ans à parvenir à ce grade. Selon toute certitude, c’est sous lui qu’il mourrait. Probablement d’ici deux jours.

Le jeune officier était seul et grave. Nerveux. Sa peur, presque palpable, n’avait rien à envier à celle de la malheureuse sentinelle de quinze ou seize ans, sur le palier, tout à l’heure. Mais son visage lisse, couleur de nuit, semblait habité par une brûlante détermination. Il fixa sur le nouvel arrivant deux yeux bleus limpides, qui ne cillaient pas.

— Des nouvelles, mon commandant !

— À cette heure-ci ?

Darani referma la porte avant de répondre. La pièce était encombrée de coffres ouverts, d’armes et de cartes. Un valet ronflait dans un coin, enroulé dans un lambeau de tenture. Celui-là avait son compte. Mais ce n’était pas le moment de laisser les hommes, dans le couloir, apprendre par surprise toute l’étendue du désastre.

— À cette heure-ci, mon commandant. Les messagers que vous aviez envoyés vers le nord et l’est sont revenus…

— Enfin ! Le jeune Shalinka se redressa, presque avide. Alors, Darani, où en sont les renforts ? Parlez bref !

Le vieux Kna secoua la tête.

— Ils ne viendront pas, mon commandant. Ni Nayi, au nord, ni Solendis, sur la côte orientale. Les messagers n’ont pas réussi à passer. Les Ashanis bloquent toutes les routes. En bref, mon commandant : nous sommes encerclés !

Deux flambeaux grésillaient au mur, dans leurs appliques, presque consumés. Dans le silence, soudain, ce bruit parut énorme, assourdissant.

Shalinka se détourna. Ses mains jouaient avec une paire de dagues qui lestaient la plus grande carte, sur la table. Des ajouts et ratures à l’encre rouge marquaient le parchemin ici et là, surtout ce qui correspondait à la plaine de Linyari où ils se trouvaient. Les chemins conduisant à la forteresse, les accidents de terrain : les deux collines basses formant un glacis de fortune ; les marécages immenses et mal connus, à l’ouest… Lui, Driman Darani, le roturier monté en grade, il n’aurait pas osé modifier ainsi une vieille carte, l’œuvre d’un érudit inconnu, un ou deux siècles auparavant. Cela aurait semblé… cavalier. Mais le commandant Shalinka Silka Zunsilaï, dont l’arrière-grand-père avait peut-être commandité cette même carte pour l’offrir au Roi, pouvait montrer moins de scrupules, en la matière.

Oh, c’était l’un des plus nobles, des plus accomplis, des plus valeureux jeunes gens du Royaume, sans doute ! Avec quelques années de plus, il pourrait faire un grand général, un jour. S’il vivait.

D’un geste brusque, le jeune Enknayya éteignit la mèche la plus basse avec le plat de sa dague. La puanteur âcre de la fumée envahit la pièce, couvrant même le relent des marais.

— Encerclés, reprit-il. Soit. Nous pouvons soutenir le siège, ici. Quoi d’autre, Darani ? Nos éclaireurs ?

— Un seul est revenu, mon commandant. Et je crains qu’il n’y aura pas de siège. Ou pas très longtemps ! Voyez…

— Un bout de papier ?

— Un billet de Laayiça au gouverneur ashani. Ils ont débarqué les machines de siège et les acheminent vers nous, aussi vite que les routes de Linyari peuvent les porter. Ils devraient parvenir à pied d’œuvre dans deux jours, mon commandant. Deux jours au plus.

Le chiffon qu’ils avaient intercepté semblait minuscule, dérisoire, dans la grosse patte gris sombre et couturée de Driman Darani. Mais le scribe qui savait déchiffrer l’ashani avait pâli en voyant ces caractères griffonnés à la hâte. Peut-être de la main même du fourbe Laayiça ? Cela faisait bien longtemps que le chef ennemi se dressait devant eux, déjouait leurs plans. On aurait cru qu’un mercenaire se vendrait au plus offrant… Mais non : l’Ashani avait le patriotisme de son sang et ne mettait ses talents qu’au service des gens de son propre peuple. Quelle pitié !

Shalinka jura. Tenant le misérable billet à quelques pouces seulement de son visage, il l’examina à la lueur mourante du flambeau, s’approchant plus près comme pour rendre la réalité plus claire et plus belle sous la lumière. Mais à la fin, il serra furieusement le papier dans son poing et le jeta au sol, tout froissé.

— Maudits soient-ils, Darani ! Maudits !

Le vieux soldat se racla la gorge. Peut-être était-il temps…

— Monseigneur… Mon commandant, veux-je dire ! Si je puis me permettre…

— Oui ?

L’expression qui passa sur les traits du jeune Enknayya était plus féroce, plus déterminée que jamais.

— Que vas-tu me sortir, Darani ? Que tout n’est pas perdu ? Que le Ciel nous viendra en aide, peut-être ? Eh ! Je veux bien de l’aide du Ciel, mais j’aimerais mieux une armée de renfort ou deux, pour attaquer Laayiça à revers !

Un rire amer sortit de ses lèvres. Mais il ne souriait pas.

— Laayiça et ses machines ont été notre perte depuis le début de cette campagne, Darani. Je ne t’apprends rien, je crois. Si nous étions plus nombreux, si j’avais les ressources et le temps pour mieux remparer la place, nous pourrions peut-être tenir jusqu’à ce que nos alliés du Kyalindari remontent jusqu’ici. Mais là, tel que nous sommes, avec la moitié des hommes blessés ou mal aguerris, dans cette petite forteresse de second ordre, comment espérer tenir notre terrain face aux balistes et aux catapultes, aux projectiles incendiaires ou explosifs ? Ce démon nous tient, Darani ! Il arrive après-demain, dis-tu ?

— Après-demain soir au plus tard, mon commandant. Mais…

— Eh bien, à partir d’après-demain soir, au plus tard, il ne nous restera plus qu’à bien mourir. Voilà tout.

Le flambeau n’éclairait plus qu’à moitié la longue pièce assombrie. Le vieux Kna se passa la main sur les yeux, encore une fois. Il avait du mal à distinguer le visage de Shalinka, à présent. Damnés Enknayyar, tous pétris d’arrogance ! Voilà qu’il commençait à trembler, malgré lui, devant ce gamin au nom plus lourd que son épée ! Et l’autre qui le prenait de haut, qui le traitait comme un de ses paysans, carrément ! Comme un pion à bouger ça et là sur l’échiquier, au gré du joueur… Darani serra les dents. Il fallait persévérer, voilà tout. C’était devenu un de ses points forts.

— Mon commandant, reprit-il, combien de temps pensez-vous que nous pourrons leur résister ?

— Un jour ou deux. Qu’importe ? Nous sommes morts, de toutes façons !

Le jeune homme reposa la dague, roula la carte avec soin. Il resta un moment en silence, tourné vers la nuit par-delà les meurtrières. Puis il revint vers Darani. Ses lèvres étaient pâles, son visage couvert d’une fine couche de sueur. Mais quand il reprit la parole, sa voix ne tremblait pas.

— Donnez les ordres, capitaine Darani. Mais ne dites rien aux hommes. Dès demain, nous devons être prêts pour le dernier assaut.

Le vieux soldat resta un long moment immobile, contemplant l’Enknayya qu’il devait maintenant contredire. Et, sans doute, humilier.

Le commandant Shalinka Silka Zunsilaï agita la main vaguement dans la direction de la porte.

— Alors, Darani ?

— Avec votre respect, Monseigneur, et sans votre permission, je parlerai.

L’autre fronça les sourcils. Sa main se crispa de nouveau sur une dague. Nerveux, hélas ! Comme Driman Darani lui-même se sentait, mal à l’aise, l’estomac serré. Mais c’était trop tard, pour reculer. Le vieux Kna s’était jeté à l’eau.

— Monseigneur, je vous en prie, écoutez-moi : il y a une autre solution que de nous faire tailler en pièces tout vifs, comme nous le serons si nous restons ainsi.

— Que dis-tu ?

— Les Ashanis nous ont encerclés, Monseigneur, mais ils n’ont pas pu bloquer le chemin qui traverse le marais, n’est-ce pas ? Seuls quelques indigènes de la région en connaissent toutes les routes.

— Tu veux dire…

— Je veux dire que nos éclaireurs krobors ont trouvé un passage à travers les marais qui couvrent notre flanc ouest. Laayiça ne pourra pas approcher par là, pas plus qu’il ne pourra nous attendre à l’autre bout. Nous pouvons nous sortir de cette nasse, Monseigneur !

Les lèvres entrouvertes, le jeune Enknayya le contempla, muet. Il fit mine un instant de se tourner vers la meurtrière la plus proche, mais renonça. La pièce donnait à l’est, de toutes façons. Mais ses poings se serrèrent. Essuyant les gouttes qui commençaient à perler de son front, il s’approcha de Darani avec un visage furieux.

— Tu es un fou ou un traître, cracha-t-il ! Abandonner la forteresse ? Laisser l’ennemi s’en emparer, s’y faire une position imprenable ? Car ils seront imprenables, maudit imbécile, avec les machines de Laayiça et les renforts des troupes d’Alelsha ! Nous allons mourir, ici, mais cela va leur coûter cher. Leurs gens tués, leurs machines détruites, même la forteresse incendiée : tout cela leur manquera, l’an prochain, lors de la prochaine campagne ! Tandis que ton plan de lâche n’est bon qu’à leur gagner la guerre, voilà tout ! Toi et tes pareils ne pensez qu’à votre peau !

— Monseigneur, je vous en prie…

— Tais-toi ! Si tu es incapable de voir plus loin que le lendemain, il m’appartient à moi, Shalinka, de le faire, pour l’honneur et la sauvegarde du Royaume. Alors, cesse de discuter !

Mais le jeune Kna n’avait pas appelé à l’aide. Était-il possible de le convaincre ?

— L’honneur, Monseigneur, et l’intérêt supérieur du Nintaïka, ne pensez-vous pas qu’ils seront mieux défendus si nous conservons au Roi cette armée, presque entière ? Ne pensez-vous pas que ceux qui ont dû se replier cette année, devant une force supérieure et une position désespérée, ne se battront qu’avec plus d’ardeur l’an prochain, où que l’on voudra les employer ? Ne pensez-vous pas que l’ennemi se trouvera bien marri de ne trouver aucun poisson dans la nasse, alors qu’il croyait triompher ? Je peux voir d’ici la rage de Laayiça ! Sa proie évadée, son triomphe amoindri, et ses amis d’Alelsha qui rechignent soudain à le payer…

Le tableau semblait bel et bon. Mais d’un geste, Shalinka balaya ces suppositions.

— « Si », « peut-être », « ne pensez-vous pas »... Suffit ! Je ne veux pas en entendre plus ! Ce ne sont que paroles en l’air, fausseté et couardise déguisée. Nous tiendrons la place, quoi qu’il en coûte.

Le jeune homme ne tremblait plus, à présent. Son visage s’était fermé et durci. À la lumière du dernier flambeau, ses yeux luisaient comme des braises. La main sur la garde de son épée, il fit un pas en avant.

Driman Darani ne recula pas. Si ce fou croyait l’impressionner…

— Vous ai-je dit qu’il fallait ne pas être lâche, pour abandonner le combat ? Le vieil homme soupira. Combien de couards j’ai vu monter à l’assaut en hurlant, sabre au clair, et se faire tailler en pièces, pour tromper leur peur !

— C’est ainsi que l’on gagne les batailles !

— Ou qu’on les perd. Vous ne pourrez me convainre, Shalinka !

Le jeune Enknayya s’assombrit encore plus. Il hurlait, maintenant.

— Je peux vous empêcher de commettre une telle ignominie. Et je le ferai, par Eynya !

Il tira l’épée. Trop vite pour réagir…

La lame mince scintilla, décrivant une large courbe. La pointe s’arrêta juste avant de toucher le visage de Darani. Le vieux Kna n’avait eu que le temps de de porter une main à son côté, l’autre levée devant lui en réflexe de défense. Mais trop tard, trop tard… Il laissa ses bras retomber le long du corps, et attendit.

Une seconde, le temps sembla suspendu. Shalinka levait de nouveau son arme pour frapper, quand soudain un cri s’éleva. La porte s’ouvrit à la volée, heurtant le dos du jeune Kna. Darani se baissa dans un réflexe. Plié en deux, le bras levé, il aperçut par en-dessous l’une des sentinelles qu’il avait vues monter la garde, au-dehors, se jeter sur son assaillant, lui tordre le bras droit derrière le dos pour le désarmer.

— Holà ! Tout doux, soldat ! Prend garde de ne point le blesser…

— Capitaine, que se passe-t-il ? J’ai entendu des cris, et vous…

L’homme semblait effaré, honnêtement perdu et choqué de cette rixe entre deux supérieurs. C’était le vétéran de tout à l’heure, bien sûr. Grâces soient rendues aux hurlements de Shalinka ! Et aux habitudes qu’avaient pris ses hommes de lui obéir en toute circonstance, sans réfléchir. Driman Darani détacha son foulard pour en bâillonner le jeune officier. Il méritait pis, mais qu’importe. Ce n’était pas le moment.

Il fallait juste profiter de cet instant que lui offrait le Ciel, par-delà tout espoir.

— Ne t’occupe de rien, soldat ! Je n’ai pas de temps à perdre. Tiens ce flambeau…

En quelques instants, il eut fini d’attacher le commandant. Le noble Shalinka Silka Zunsilaï… Survivrait-il à cette ignominie, avec cet honneur chatouilleux ? Ce n’était pas sûr.

Le soldat faisait le pied de grue au-dessus d’eux avec le flambeau grésillant, tenant dans l’autre main l’épée qu’il avait arrachée au commandant.

— Donne-moi cela, mon garçon ! Ton nom ?

— Srinoï, Mon Capitaine. Solni Srinoï.

— Ah, oui, je me souviens : Srinoï, de Tamna-Rora ! Tu étais à la campagne du Tsinari, pas vrai ?

— Aux deux, Mon Capitaine ! En 613 et 625 !

Driman Darani laissa paraître un sourire. Montrant la silhouette furieuse du commandant, étendu au sol, il reprit :

— Bon, bon ! Un moment, encore. J’ai à parler à ce Kna… Va m’attendre dans la galerie. Et ne dis pas un mot de ceci à âme qui vive !

— À vos ordres !

Les pas lourds du soldat décrurent, jusqu’au bout du passage. Oh, oui, il pouvait lui faire confiance ! Comme à lui-même.

La torche avait encore baissé. Il venait plus de lumière à travers les meurtrières, à présent. Une froide lumière pâle. Darani rafla les cartes, les armes et objets divers épars sur la table. Il aurait besoin de tout cela, dans les jours à venir. Et le chiffon de papier de Laayiça, surtout ! Voilà qui permettrait de justifier la retraite, à tout le moins.

Il restait quelques heures avant le jour. Quelques heures où le capitaine Darani, second dans la chaîne de commandement habituelle, serait de fait le premier. Et il avait beaucoup à faire. Des ordres à donner. Occuper les hommes, avant tout, les empêcher de se poser des questions indiscrètes… Que pourrait-il leur laisser entendre ? Bah, la vérité, au fond : ils devaient faire mouvement pour échapper au piège, en suivant leurs guides krobors à travers les marais. La retraite était le salut. Et ainsi l’ennemi serait-il trompé ! Quant au commandant Shalinka… Il était décidé à rester le dernier dans la forteresse. Tout le monde comprendrait.

Lentement, avec un soupir pour ses articulations grinçantes, le vieux Kna mit un genou au sol.

L’autre rageait en silence, tentant en vain de briser les cordes, de mordre à travers son baillon. Des larmes brillaient au bord de ses yeux. Mais quand la voix de Darani s’approcha, il se détourna vers le mur, grognant quelque chose de furieux et d’indistinct.

— Je vais vous laisser, Shalinka. Ne m’en veuillez pas si je dois vous endormir un peu ! Mais d’ici quelques heures, un jour, au plus, je ne doute pas que vous réussirez à vous libérer. Nous serons partis depuis longtemps, bien sûr. À vous de décider si vous voulez suivre nos traces… ou rester ici. Eynya vous garde !

Driman Darani se releva, déjà fourbu. Une longue nuit l’attendait. Avant de partir, il posa l’épée au sol, à quelque distance du Kna qui y était étendu.

FIN

(Première publication : Anthologie Solstice, vol. 1, éditions Cinquième Saison, juin 2007.)

Nouvel an, nouvel éditeur : mes aventures chez Rocambole

rocambole

R comme… Rocambole. Cliquer pour en lire plus.

[N. B. Le projet Rocambole a substantiellement évolué depuis la parution de ce billet, mais dans un sens très intéressant. Il y a à l’heure actuelle plusieurs séries en cours où terminées, et mon Héritier du Tigre devrait bientôt rejoindre le mouvement.]

Demain, 1er janvier 2019, je commencerai la rédaction d’un nouveau roman historique, comme annoncé plus haut. Il ne faut pas perdre les bonnes habitudes. C’est le 1er janvier 2017 que j’avais commencé ce qui est devenu Helena Augusta. Et cela ne m’avait pas mal réussi. Plus qu’à attendre qu’un éditeur soit du même avis…

C’est aussi un 1er janvier que je m’étais mise à écrire mon premier roman, L’Héritier du Tigre, au début des années 2000. Celui-là a bien trouvé un éditeur, et a connu un début de diffusion encourageant, mais la crise économique de 2008 a fait des dégâts parmi les petites maisons d’édition. Celle-ci a coulé et je n’ai même pas pu récupérer d’exemplaires du livre : tout est parti au pilon. Seule consolation, si je peux dire : j’ai récupéré mes droits sur mon texte. Mais où le republier ? Je n’ai guère le goût ni les aptitudes pour me faire auto-éditrice. Pendant quelques temps, j’ai donc laissé le texte en lecture libre sur ce blog. Et puis…

Et puis j’ai entendu parler de Rocambole, plate-forme de publication et de lecture sur smartphones. Un nouveau WattPad, vous me direz ? Pas tout à fait : plutôt un « Netflix de la série littéraire ». Car c’est bien un pari de la lecture par épisodes, de 5 minutes chacun environ, qui est proposé avec cette application. Et la rémunération des auteurs, à terme, ne se fera pas par la publicité, comme pour WattPad, mais par des abonnements.

Pour l’instant, l’appli est en phase bêta, gratuite pour celles et ceux qui voudraient tester et aider à l’améliorer. Et il y a déjà de quoi lire ! Des polars, de la fantasy, de l’humour… Et si vous avez vous aussi un projet littéraire, n’hésitez pas à vous lancer : tout est expliqué dans la FAQ de Rocambole.