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Mes outils d’écriture : (8) Relire Agatha Christie

Cartes à jouer pendant une partie de bridge

Main du crime… selon Dame Agatha ! (Source : Wikimedia)

Il y a des romans que je peux relire dix fois, et toujours y trouver du grain à moudre pour mes méninges. Dans le cas de Cartes sur table, d’Agatha Christie, c’est moins l’intrigue qui me retient que la leçon d’écriture contenue dans ces modestes 240 pages.

L’idée du roman avait germé dans la tête de l’auteure, semble-t-il, lors de précédentes aventures de son détective fétiche, le très cérébral Hercule Poirot :

« Imaginons quatre personnes autour d’une table de bridge et une cinquième, l’outsider, assise devant la cheminée. À la fin de la soirée, l’outsider est retrouvé mort. L’un des quatre joueurs s’est levé et l’a tué quand c’était son tour de faire le mort. Les trois autres, absorbés par la partie, n’ont rien vu. Voilà qui serait un crime pour vous ! Lequel des quatre l’a tué ? »

— Hercule Poirot au capitaine Hastings, A.B.C. contre Poirot

L’absence totale d’indices matériels, l’obligation de se pencher de très près sur la psychologie des personnages, telle que la révèle leur façon de jouer au bridge, donne à cette enquête une saveur et une tonalité bien particulière, même au sein de l’œuvre d’Agatha Christie. Poirot est au sommet de son art, et Christie aussi. Elle s’amuse même à mettre en scène un second détective, une certaine Ariadne Oliver, auteure de romans policiers, qui lui permet de se moquer gentiment d’elle-même – et des autres praticiens du genre !

C’est que la façon dont on mène l’enquête, dans un roman d’ Agatha Christie, et surtout la façon dont le limier raconte sa quête au public, ont beaucoup à voir avec la façon dont la romancière peut créer des personnages auxquels nous, lectrices et lecteurs, avons envie de croire.

Hercule Poirot, dans le petit extrait ci-dessus, l’illustre bien : sa démarche est avant tout narrative, elle consiste à prendre les personnages les uns après les autres et à suivre leurs faits et gestes, mais surtout leurs émotions. Qui est l’homme assassiné ? Quelles relations avait-il avec chacun des suspects ? Pourquoi pouvait-on le haïr ou le craindre ? Et qui, parmi les suspects, avait à la fois la motivation et les moyens, psychologiques autant que matériels, de tuer ?

Or ce sont des questions que toute personne qui écrit un roman pourrait reprendre à son compte : qu’est-ce qui motive tel personnage pour agir ou ne pas agir à tel moment ? Quels sont les ressorts de sa personnalité ? Quels traits de son caractère le rendent susceptible de tomber dans un piège, ou au contraire de le déjouer ? Et comment les rendre intelligibles au lecteur ?

Une des maximes énoncée par Hercule Poirot dans ce roman est que : « Tout le monde est capable de commettre un crime, mais pas nécessairement ce crime-là. » (Un autre des personnages fétiches de l’auteure, Miss Marple, dira à peu près la même chose à ce sujet.)

C’est ainsi que Poirot nous entraîne à sa suite dans un tableau psychologique des quatre principaux suspects, observant leurs réactions devant le stress d’une accusation, scrutant les mots qu’ils emploient, leurs goûts, leurs aversions, remontant dans leur passé aussi pour détecter de possibles crimes qu’ils auraient déjà commis… Et tout du long, c’est le travail de création des personnages qui est mis à nu : qui sont-ils, qu’est-ce qui les fait courir, quels sont leurs secrets coupables et les points de faiblesse de leur personnalité…

Un exercice auquel se livre Poirot est particulièrement éclairant : il demande à chacun des suspects, à son tour, de décrire la scène du crime, sans leur expliquer pourquoi. Mais à nous, via la discussion qu’il a ensuite avec des comparses, il explique que cela lui permet de voir par les yeux des suspects, de savoir ce qu’ils considèrent comme important ou au contraire négligeable, selon la façon dont ils en parlent. Ainsi, on voit qui parmi les suspects remarque des objets précieux dans le salon où a eu lieu le meurtre (ouvrant la question de la cupidité comme mobile), et qui au contraire ne s’intéresse nullement à ce bric à brac. Cela permet même à Poirot de distinguer, parmi deux dames en apparence aisées, laquelle est obligé de gagner sa vie comme demoiselle de compagnie : par exemple, elle remarque dans le salon les fleurs dont l’eau a besoin d’être changée, mais pas les autres vases.

Ces petits exercices permettent à Poirot de cerner la personnalité des suspects : l’une est surtout portée à voler, mais pourrait tuer pour éviter d’être découvert, dans un moment de panique ; un autre n’a été coupable que d’homicide involontaire ; un troisième est un assassin invétéré et sans scrupules, qui tue avec aplomb pour protéger sa surface sociale de notable respecté…

Bien sûr, ces « observations » de Poirot sont le versant fictionnel du travail de création de personnages auquel se livre la romancière afin que nous, le public, ayions l’impression de voir de vrais êtres vivants évoluer devant nos yeux, pas des silhouettes de carton interchangeables pour les besoins de l’intrigue. Chacun a un passé, des passions, des faiblesses, que l’on va découvrir peu à peu au fil des interactions des uns et des autres. Ils agissent pour des motifs bien précis – et même si ce n’est pas toujours clair dans la tête du personnage, il faut que ce le soit pour l’auteur !

Bref, on pourrait paraphraser ainsi la formule de l’homme aux « petites cellules grises » : Tous les personnages de roman sont capables d’agir, mais pas nécessairement d’agir de cette façon-là.

Et quand la vraisemblance psychologique est en défaut parce que vous avez poussé un personnage, pour les besoins de l’intrigue, plus loin qu’il ou elle ne l’aurait osé, il y a de grandes chances pour que ce soit l’intrigue qui ait tort. La demoiselle de compagnie timorée qui escamote les bijoux de sa riche patronne puis l’empoisonne en douce en remplaçant le contenu d’une bouteille de sirop, n’est pas capable de commettre le même genre de crime qu’un homme qui va tranquillement planter un poignard dans le cœur de son ennemi, au milieu d’un salon, en profitant de ce que tous le monde et absorbé par le bridge, puis revient prendre son tour aux cartes comme si de rien n’avait été. Et si l’intrigue nécessite le second type de crime, alors, de deux choses l’une : ou bien il faut changer de personnage. Ou bien il faut changer l’intrigue.

Le cas Jean-Pierre Petit, de la complexité des sciences aux pièges de l’imagination

Encore un épisode à ne pas manquer du balado Scepticisme scientifique, où cette-fois Nicolas Gauvrit se penche sur le cas étrange de Jean-Pierre Petit, physicien, vulgarisateur scientifique, auteur de bandes dessinées… Mais aussi persuadé de l’existence d’une vaste conspiration impliquant le Pentagone, la quasi-totalité des scientifiques américains, et des extraterrestres tour à tour timides et amateurs de publicité, les (trop?) fameux Ummites.

Cela fait beaucoup pour un seul homme? Oui et non. Le cas de chercheurs scientifiques, souvent brillants, se fourvoyant à un moment ou un autre de leur carrière en direction de la pensée irrationnelle est quasiment un classique.

(On pourra par exemple utilement se référer au bouquin de Michael Schermer, Why People Believe Weird Things, 1997).

J.-P. Petit est ici en bonne compagnie, avec des Prix Nobel comme Linus Pauling et sa croyance en l’effet miraculeux des mégadoses de vitamine C, ou Luc Montagnier et son soutien à la très vaseuse « mémoire de l’eau »; ou encore avec la microbiologiste américaine Lynn Margulis, qui s’est fait un nom en présentant dans les années 1960 la théorie, alors révolutionnaire mais aujourd’hui largement acceptée, de l’origine symbiotique des organelles (les mitochondries et autres structures internes des cellules eucaryotes, y compris celles du corps humain) – mais qui depuis plusieurs années soutient envers et contre tout que la sélection naturelle ne joue pas un rôle important dans l’évolution, mais que ce rôle est dévolu aux symbioses; que les papillons n’ont pas évolué à partir d’une espèce d’insecte primitif, mais par symbiose poussée entre différentes espèces d’invertébrés (au passage, le pauvre Buffon, avec son critère de non-interfécondité, doit se retourner dans sa tombe); et que les agents infectieux de diverses maladies, notamment le Sida, ne suffisent pas à déclencher la maladie, mais qu’il y faut aussi la présence de… oui, vous l’avez deviné, de symbioses!

La ressemblance avec le cas Petit est frappante. Pour lui, le dada favori, le cheval de bataille, ce sont probablement les espoirs déçus quant au développement de nouvelles méthodes de propulsion (sur lesquelles il avait travaillé sans recevoir du CNRS le soutien qu’il pensait dû à des pistes qui semblaient prometteuses) qui ont pu le prédisposer à croire que c’était possible quand même, quelque part, de quelque façon, peut-être par des extraterrestres plus avancés que nous? Et pourquoi pas avec la complicité des nos éternels rivaux d’outre-Atlantique, dont le Département de la défense finance bel et bien toutes sortes de recherches, depuis ARPANET jusqu’à certains phénomènes de psychologie sociale?

Et pourquoi ne pas sauter un peu plus dans la spéculation en imaginant qu’extraterrestres et armée américaine tirent les ficelles de tout ce qui se passe, ou presque, de la recherche en aéronautique jusqu’aux attentats du 11 Septembre?

(Intéressante coïncidence: Lynn Margulis aussi a des penchants « Truthistes ».)

On pourrait se contenter de hocher tristement la tête en marmonnant « Plus dure sera la chute… » et passer à autre chose. Mais ce que fait Nicolas Gauvrit, dans cet Épisode 118 du balado, c’est de chercher à comprendre comment on passe de l’intuition scientifique hors du commun, mais féconde, à la théorie carrément irrationnelle et coupée de la réalité.

Du moins de toute réalité tangible, testable, réfutable. Par exemple, puisque les lettres des mystérieux Ummites contenaient des concepts scientifiques qui lui semblaient extrêmement avancés, et qui lui ont permis (à ce qu’il raconte) de progresser dans ses recherches, Jean-Pierre Petit en a conclu qu’elles ne pouvaient venir d’un banal terrien, mais d’une espèce ultra-intelligente. Surtout quand ces lettres disaient du bien de la sienne, d’intelligence…

L’hypothèse d’un canular monté par un banal terrien qui aurait eu à la fois une solide culture scientifique et un sens de l’humour bizarre ne l’a donc pas effleuré; alors que c’est quand même la première idée qui m’est venue à l’esprit en entendant le compte-rendu de Nicolas Gauvrit, avant même la mention de José Luis Jordán Peña – peut-être que les ufologues devraient lire plus de romans policiers?

Ou bien juste réviser le principe du rasoir d’Occam. Vous savez, que l’hypothèse qui fait intervenir le moins de suppositions est probablement la plus proche de la réalité? Une règle utile pour éviter de perdre le contact…

Dans le même genre, je ne saurais trop recommander aux gens attirés par les théories du complot de méditer un autre principe, dit du rasoir de Hanlon: ne jamais attribuer à une intention malveillante ce que la stupidité (donc l’incompétence et/ou une mauvaise organisation) suffit à expliquer.

Ce qui nous amène à un épisode cité par Gauvrit vers la fin du balado, quand il explique pourquoi Jean-Pierre Petit a pu se sentir à l’étroit dans le cadre de l’institution qu’est le CNRS, avec son esprit bouillonnant de créativité et prompt à voir des liens entre éléments parfois un peu trop éloignés. Petit raconte (et ici, on est obligé de le croire, donc je prendrai l’anecdote avec un grain de sel jusqu’à preuve du contraire) qu’un jour, sa hiérarchie au CNRS lui aurait envoyé une lettre l’enjoignant d’être moins créatif, bref de ne plus s’intéresser à des voies parallèles de recherche mais de se contenter de suivre le programme décidé. En somme, de rentrer dans le rang.

Si c’est vrai, c’est bien dommage pour le CNRS. Comment décourager des éléments qui pourraient être brillants et les lancer dans l’impasse scientifique (quoique fort médiatique) des pseudo-sciences…

Ici, on me pardonnera une réflexion tirée de mon expérience personnelle. Je ne travaille pas moi-même dans la recherche, ni l’enseignement des sciences, mais il se trouve que j’ai poursuivi jusqu’au troisième cycle une formation universitaire en biologie. Stages dans des labos, mémoires de recherche et fréquentation d’enseignants-chercheurs mais aussi de chercheurs d’un institut de recherche publique, l’INRA, m’ont appris une chose ou deux sur la façon dont fonctionne la science moderne.

C’est à la fois très simple et très compliqué: en équipe.

Je me souviens de l’ennui qu’il y avait à répéter dix fois la même série de gestes pour préparer une manip biochimique à l’INRA, mais aussi de la précision nécessaire à chaque fois, parce que votre manip sera ensuite utilisée par d’autres personnes, et leurs résultats ne peuvent être considérés comme valides s’ils sont contaminés à cause de votre inattention. Ou pire, si vous vous imaginez que vos idées valent mieux que les autres et que vous modifiez le protocole expérimental sans en référer à personne, juste parce que ça semble une bonne idée… Bref, oui, il peut être dangereux pour un chercheur de ne suivre que son intuition et de « sortir des cadres ».

Je me souviens d’un prof de génétique des populations dont la passion était les papillons, qui était capable d’arriver en retard en cours parce qu’il avait aperçu un spécimen rare et avait pris une photo, mais qui aimait à dire: « Je connais ma place dans notre groupe de recherche, ce n’est pas le décideur, mais la boîte à idées. »

Il reconnaissait lui-même qu’il n’avait pas l’esprit fait pour les questions administratives, ni pour organiser un groupe de personnes, ni pour décrocher des bourses et des financements auprès des organismes publics, des fondations et des  entreprises. Mais, heureusement pour lui, il avait trouvé place au sein d’une équipe qui appréciait ses contributions dans les séances de brainstorming, sa capacité à rapprocher des secteurs apparemment distincts (les variations génétiques chez certains papillons sud-américains lui faisaient penser à ceux d’un groupe de plantes de Corse, par exemple), et où les idées spéculatives n’étaient pas oubliées mais notées, au cas où… Et il arrivait qu’on était bien content de les avoir, parfois, pour sortir d’une impasse rencontrée dans une voie plus classique de recherche.

Au fond, ce qui est parfois difficile, en science, c’est qu’il faut être tantôt extrêmement audacieux, tantôt extrêmement humble. Des qualités contradictoires et qui peuvent être difficiles à réunir chez un seul individu, certes… Mais lorsqu’un groupe parvient à créer les conditions pour faire fonctionner de concert différents types d’intelligence (dirait-je en symbiose, Ms. Margulis?), alors qui sait à quoi ils peuvent arriver tous ensemble?

Cela nous a déjà emmenés sur la Lune et dans les profondeurs de l’océan, permis de manipuler jusqu’au code génétique des êtres vivants, d’observer les particules élémentaires tout comme les confins de l’univers visible – et même le complexe fonctionnement en temps réel du cerveau humain.

Images sociologiques: les mangas, l’Occident et «l’être humain par défaut»

C’est un tweet d’André Gunthert (Culture visuelle) qui évoque une question pleine d’intérêt – et révélatrice des non-dits qui font une culture commune:

@gunthert: Sociological Images: Why do the Japanese Draw Themselves as White? http://icio.us/e5us0y

Le lien pointe vers  un billet du blogue américain Sociological Images (Images sociologiques): pourquoi les Japonais se dessinent eux-mêmes comme blancs (dans les mangas et animes)? Ou plutôt, pourquoi nous, Occidentaux, percevons les personnages japonais de mangas comme blancs?

Sauf que Lisa Wade, l’auteure de l’article, Julian Abagond, le blogueur invité, explique qu’il n’en est rien. La façon dont les Japonais se dessinent eux-mêmes est différente de la façon dont ils dessinent les Européens, les Américains blancs et autres personnes d’ascendance européenne. Ils représentent les deux groupes avec une peau claire, mais donnent aux Japonais de grands yeux ronds et un petit nez, tandis que les Occidentaux ont un grand nez et des yeux plus petits et rectangulaires.

Ce que font les artistes de manga, c’est dessiner leur version de l’être humain par défaut.

(N.B. Un phénomène que j’avais déjà abordé dans un précédent billet.)

Explication:

If I draw a stick figure, most Americans will assume that it is a white man. Because to them that is the Default Human Being. For them to think it is a woman I have to add a dress or long hair; for Asian, I have to add slanted eyes; for black, I add kinky hair or brown skin. Etc.

«Si je dessine un bonhomme allumette, la plupart des Américains supposeront qu’il s’agit d’un Blanc, parce que pour eux, c’est l’être humain par défaut. Pour qu’ils pensent qu’il s’agit d’une femme, je rajouterais une jupe ou des cheveux longs; pour un Asiatique, je lui donnerais des yeux bridés; pour un Noir, des cheveux frisés ou une peau foncée, etc.»

Bref, si on ne précise pas, la plupart des Blancs, devant une figure humanoïde sans marqueur ethnique particulier, la verront automatiquement (au moins dans un premier temps) comme blanche aussi.

Pensons, continue-elle, à Marge Simpson, qui dans le dessin animé a la peau jaune et arbore une coiffure afro bleue! Mais on la perçoit comme «blanche», c’est-à-dire d’ascendance européenne – parce que c’est la version de l’être humain par défaut dans la culture occidentale.

Et pour les Japonais? Ils font de même, mais leur réflexe mental, devant un bonhomme allumette ou toute autre représentation humaine sans marqueur ethnique précis, est de voir là un personnage japonais.

Ce n’est pas seulement que «Chacun voit midi à sa porte et l’heure à son clocher»; cela va plus loin: chacun repeint le monde à ses propres couleurs.

Pour démêler l’affaire Freud-Onfray-Roudinesco

Très bonne initiative de Jean-Michel Abrassart, du blogue & balado Scepticisme scientifique: héberger sur son site le long article consacré par Jacques Van Rillaer, psychologue clinicien et critique de Freud, à une analyse au bistouri de l’argumentaire anti-Onfray développé par la psychanalyste freudienne Élisabeth Roudinesco.

Point par point, citant à chaque fois les textes des uns et des autres, Van Rillaer démonte les affirmations et déformations sans vergogne de Roudinesco; mais ce faisant, il laisse voir aussi combien le portrait au vitriol dressé par Onfray du fondateur de la psychanalyse était déjà souvent entaché de déformations, simplifications et jugements à l’emporte-pièces…

Je citerai en exemple le traitement donné à l’une des plus étonnantes affirmations que la célèbre psychanalyste met dans la bouche du non moins célèbre philosophe:

2.4 . La psychanalyse est fondée sur l’équivalence du bourreau et de sa victime

a) Freud a répété à de nombreuses reprises que «la psychanalyse a démontré qu’il n’existe pas de différence fondamentale, mais une simple différence de degré, entre la vie mentale des gens normaux, celle des névrosés et celle des psychotiques».

b) Roudinesco, freudienne orthodoxe, elle-même écrit:

«Selon Freud, la sexualité perverse polymorphe est potentiellement au cœur de chacun d’entre nous. Il n’y a pas d’un côté des pervers dégénérés et de l’autre des individus normaux. Il y a des degrés de norme et de pathologie. L’être humain, dans ce qu’il a de plus monstrueux, fait partie de l’humanité.» (p. 42)

c) Onfray écrit:

«Freud n’aura cessé de le dire dans son œuvre complète: le normal et le pathologique ne constituent pas deux modalités hétérogènes de l’être au monde, mais des degrés différents d’une même façon d’être au monde. Autrement dit, rien ne distingue fondamentalement le psychanalyste dans son fauteuil et le névrosé allongé sur le divan, rien ne sépare radicalement le bourreau sadique et sa victime innocente […] Une seule et même chose d’un point de vue du psychisme.» (p. 564).

d) Travestissement roudinescien d’Onfray:

«Onfray fait de la psychanalyse une science fondée sur l’équivalence du bourreau et de la victime.» (p. 12)

L’examen sur pièces, la méthode critique et une bonne dose de lucidité: voilà d’excellents antidotes aux vociférations médiatiques des uns et des autres.

Bonne lecture!

P.S. Au §22, p.30 de ce PDF, Van Rillaer mentionne brièvement que l’auteur de l’un des textes réunis dans la compilation anti-Onfray de Roudinesco est l’historien Guillaume Mazeau, dont le sujet n’est nullement la psychanalyse, mais la Révolution française, et qui s’insurge contre les erreurs tendancieuses d’un autre livre de Michel Onfray, sur Charlotte Corday, celui-là. Van Rillaer l’écarte comme hors-sujet. Certes. Mais si l’on s’intéresse plus largement à la façon dont les intellectuels médiatiques français maltraitent la réalité historique et scientifique pour vendre leurs idées, on peut avec profit lire sur Médiapart un billet sur l’affaire. Sous cet angle, Onfray n’apparaît hélas pas sous un meilleur jour que ses détracteurs freudiens.

Qui a peur des statistiques?

Allez, tiens, un petit balado à savourer pour le ouikende: l’épisode 56 de Scepticisme scientifique.

Jean-Michel Abrassart tend cette fois le micro à Nicolas Gauvrit. Armé d’une double formation en mathématiques et en psychologie, celui-ci est bien placé pour expliquer comment la sondageophilie médiatique déforme notre perception du réel (à quand l’intégration des stats dans la formation de base des journalistes?), pourquoi un mauvais niveau en probabilités est associé à une tendance à croire au paranormal (authentique) et enfin comment le manque de rigueur scientifique de la psychanalyse (qui décrit certes des cas mais ne teste pas ses hypothèses) a permis à toutes sortes de pseudo-thérapies farfelues de se réclamer d’elle. Entre Freud et la «régression vers les vies antérieures», le passage peut sembler incongru, mais hélas, pas totalement absurde.

Nicolas Gauvrit est l’auteur du livre Statistiques: Méfiez-vous! (éditions Ellipses, 2007) et Vous avez dit hasard? (Belin, 2009) ainsi que du blog Psychologie, Mathématiques et choses connexes. Il collabore également à Sciences et Pseudo-Sciences, la revue de l’AFIS (Association française pour l’information scientifique).

Le caractère des polices

Pour un meilleur impact sur vos lecteurs, choisissez bien vos polices de caractères ! On s’en doutait ? Oui. Mais c’est aussi dans ce sens que conclut une étude sur « la perception des polices (de caractères) au plan des émotions et de la persuasion » (« Emotional and persuasive perception of fonts », par S. Juni et J.S. Gross, deux psychologues de l’Université de New York).

Le but de l’étude était de comparer deux polices courantes, Arial et Times New Roman, et de voir si un même texte était lu différemment ou non selon sa typographie. On a mis à la tâche 102 étudiants, qui ont dû lire un même texte satirique imprimé dans les deux polices (mais dans la même taille de caractère), et cocher ensuite les termes qui décrivaient le mieux l’effet produit sur eux par le texte.

Résultats de l’étude ? Intéressants : un texte satirique est à la fois plus drôle et plus exaspérant – donc a un impact satirique plus marqué – s’il est écrit en Times New Roman qu’en Arial.

Est-ce à dire que pour faire passer un message complexe, qu’on peut lire à plusieurs niveaux, il vaut mieux ne pas utiliser le genre de police claire, simple et sans fioriture qu’est Arial, qui afficherait dès l’abord un gros « Lire ce texte au premier degré » ? Alors que Times New Roman et autres polices d’aspect livresque, associées à la littérature (et aux journaux de référence…) pourraient mieux préparer à une lecture active, voire interactive ?

Hmm. On notera que l’extrait de l’étude publié dans PubMed est affiché dans une police linéale qui semble bien être de la famille Arial. Alors que le blogue où j’ai trouvé cette référence, Pharyngula (tout comme l’autre blogue scientifique qu’il cite, Discoblog), emploie des caractères adornés d’empattements (ou serifs), comme le Times New Roman.

Coïncidence ? Ou judicieux emploi de ressources typographiques ?

À votre avis ?

(Et non, je ne me prononcerai pas sur le cas de Comic Sans MS. Ni même de Papyrus, pour rester dans le registre des polices ubiquistiquement agaçantes…)