Archives de Catégorie: Manière de penser

Vrai malaise et fausse pudeur

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Ma mère a porté un foulard pendant le plus clair de son existence. Enserrant étroitement la tête, noué sous le menton : une tenue qui n’avait rien à envier au hidjab moderne. Elle le mettait dès qu’elle sortait pour plus de temps qu’il n’en fallait pour aller à la boîte aux lettres. Mais au début des années 2000, avec la popularisation de ce qu’on nommait alors les « foulards islamiques », elle a fini par y renoncer. Elle devait faire face à trop de confusions.

Ma mère était catholique. Née dans la petite bourgeoisie de province, au milieu des années 40, elle avait grandi dans un climat formaliste, pétri de respectabilité – et de la peur du qu’en-dira-t-on. Une jeune fille bien ne sort pas « en cheveux » !

Elle ne m’a pas transmis un modèle très sain de rapport au corps, et c’est une litote. Ma mère ne portait pas de maquillage. Elle ne portait pas de pantalon ni de jupe courte. Elle ne s’est jamais fait teindre les cheveux, qu’elle portait d’ailleurs en chignon sévère, tout bardé d’épingles. Oh, ce n’est pas qu’elle fut une personne triste, sans fantaisie, au contraire… Elle avait un robuste sens de l’humour, un rire contagieux, et était toujours prête à s’intéresser à l’univers des enfants. Elle débordait de vie. Mais il y avait en elle quelque chose qui refusait férocement la légèreté quand elle pouvait avoir partie liée avec la féminité.

C’est une influence avec laquelle nous devons encore vivre, mes sœurs et moi, bien que nous soyons adultes et indépendantes. Et bien que ma mère, depuis six ans déjà, ne soit plus de ce monde.

Si j’examine les messages qu’elle nous envoyait, par l’exemple ou la parole, j’en retire ceci : être une femme n’était pas une chose qui se construirait peu à peu, non, c’est une réalité biologique et une loi de la nature. Presque une malédiction. On devenait femme au premier jour des règles, point. Le reste de l’adolescence était fait pour mûrir en vue du mariage et de la maternité, pas tant pour former sa personnalité. (C’est un domaine où ce que ma mère disait et la façon dont elle se comportait étaient en totale discordance. « On se marie si on veut, on a des enfants si on veut », disait-elle. Et elle approuvait la pilule et la loi Veil. Mais quand, à vingt-cinq ans, je ne donnais toujours pas signe de vouloir un jour me caser, ou de la faire grand-mère, elle ne m’a pas demandé si c’était pour moi un objectif dans la vie – elle m’a suggéré de passer par une agence matrimoniale. Bref, elle tenait pour acquis que c’était le comment qui me posait problème, pas le pourquoi.)

Être femme devait être difficile, de surcroît, car on devait y être entraînée dès le plus jeune âge. Et je ne parle pas de rose et de bleu : là-dessus, ma mère n’avait pas de goût pour les clichés de la mode. C’est bien un cas où elle rejoindrait les féministes modernes, mais pour d’autres raisons – le rejet des vêtements faits pour l’ostentation, pour participer au jeu de l’apprêt et de l’élégance !

Ma mère haïssait les magazines féminins, l’industrie de la mode, la publicité, etc. Mais dans le même élan, elle nous a fait porter des jupes, à mes sœurs et moi, « pour être des filles ». Je lui avais posé la question, à un moment – je devais avoir douze ou treize ans – et c’est là ce qu’elle m’avait répondu. Sans vêtements idoines, une fille… tourne mal ? N’est plus une fille ? Ne se respecte pas ? Je ne sais pas vraiment ce qu’était le fond de sa pensée. Toujours est-il que je n’ai jamais eu de pantalon, et encore moins de short, avant l’âge de 18 ans. L’âge où j’ai osé réclamer – et obtenir – de choisir mes vêtements.

J’étais l’aînée. Pour mes sœurs, une fois cette barrière sautée, les choses évoluèrent plus vite. Elles réussirent à imposer leur liberté de porter du maquillage. Était-ce les années 50 ? Non. Les années 80.

Alors, ne parlons pas de porter un bikini ! Ce n’est pas que mes parents l’auraient interdit, c’est plutôt que ma mère avait rejeté d’avance au rang de l’impensable tout autre maillot de bain qu’un une-pièce très sobre. Et s’en faisait une gloire : elle, au moins, ne jouait pas les aguicheuses sur la plage, elle portait un maillot pour nager, pas pour faire valoir son corps !

J’ai mis longtemps avant de réaliser qu’on n’était pas obligé de dédaigner son corps.

Il doit y avoir bien des familles, et dans bien des religions, pour nourrir ainsi leur filles au grain amer de la haine de soi. Mais ne nous leurrons pas sur une chose : les attitudes avec lesquelles on part conditionnent le résultat. Si ma famille n’avait pas été attachée aux moeurs du catholicisme traditionnel autant qu’à la foi, aurions-nous subi ce formatage insidieux ? C’est peu probable.

Les mouvement socialement conservateurs se réfèrent souvent à la pudeur, cette pudeur des femmes qu’il faut protéger par des remparts de tissu. C’est très pervers. Ils s’emparent d’un sentiment personnel, individuel, et l’érigent en valeur sociale. C’est ainsi qu’on fabrique ce qu’on prétend représenter, et que les sentiments attendus viennent aux filles, sous l’apparence du naturel et de la spontanéité.

Pour être libre, encore faut-il avoir appris à penser sa liberté.

Du scepticisme comme technologie

Funny cat picture: "skeptical cat is fraught with skepticism"

J’apprécie toujours le podcast (en anglais) Monster Talk, où on part des monstres de la légende ou de la pop culture pour explorer les questions scientifiques les plus diverses : écologie, évolution, neurosciences, bioéthique, linguistique, ethnozoologie, histoire ancienne et contemporaine… Le dernier épisode, avec comme invitée l’anthropologue américaine Eugenie Scott, était consacré à la croyance au « Bigfoot » en Amérique du Nord. Enfin, surtout à la façon dont on peut partir d’un sujet en apparence totalement futile (« Bigfoot ? Pourquoi pas les petits hommes verts… ») pour s’exercer à utiliser l’esprit critique, et pour enseigner cette discipline qui est d’une grande utilité dans la vie.

L’un des hôtes du podcast, Blake Smith, a d’ailleurs eu cette phrase qui résume bien les choses :

« For me, what’s important is skepticism as technology. »

« Ce qui compte, pour moi, c’est le scepticisme comme technologie. »

Albert Jacquard disait que les outils mentaux, comme les outils physiques, doivent être bien entretenus et gardés toujours en parfaite condition. Un chirurgien ne continue pas à utiliser un scalpel émoussé, par exemple ! Et il en est de même de l’esprit critique : il faut régulièrement l’entraîner, comparer son adéquation aux tâches qui se présentent, se documenter pour l’améliorer.

C’est ainsi que le scepticisme pourra être une technologie, un outil mental qui s’applique aussi bien aux sujets « amusants » (ovnis, Yéti, maisons hantées…) qu’à des sujets d’impact plus immédiats dans nos vies : que dit vraiment la science sur le climat ? Les OGM ? Les ondes des téléphones portables ? Quels sont les vrais chiffres du chômage ? Sommes-nous manipulés, et par qui ? Etc. On peut déjà, à la dernière question, apporter une réponse qui illustrera la méthode : le simple fait de se poser la question garantit qu’on est sur la bonne voie pour l’indépendance mentale, mais ne suffit pas pour y accéder. Ou, en termes formels, c’est nécessaire mais pas suffisant.

J’aime beaucoup aussi une anecdote racontée dans cet épisode par Eugenie Scott : encore étudiante, elle discutait avec un de ses professeurs d’une expédition qui se préparait alors pour essayer de trouver le yéti. L’autre anthropologue répondit simplement : « Moi, j’aimerais bien faire partie de la deuxième expédition d’étude du yéti. » La réplication est la pierre de touche de la méthode scientifique.

N.B. En français, je ne saurais trop recommander la chaîne YouTube Hygiène Mentale. Zététique, scepticisme, autodéfense intellectuelle : comme son titre l’indique, rien de tel pour garder à nos petites cellules grises toute leur agilité !

Communiquons avec Wiio

Connaissez-vous les lois de Wiio ? Du nom de l’économiste finlandais Osmo A. Wiio, qui les a proposées en 1978 comme description (ironique) de la communication humaine…

L’original est en finnois, bien sûr, mais on peur trouver une traduction anglaise sur Wikipedia et sur le site universitaire mis en lien ci-dessus. Mais comme ce serait dommage d’en priver les francophones, en voici la teneur, traduit depuis l’anglais :

1. La communication échoue généralement, sauf par accident.

Corollaires :

1.1. Si la communication peut échouer, elle échouera.

1.2. Si la communication ne peut pas échouer, elle échouera malgré tout le plus souvent.

1.3. Si la communication semble réussir de la façon prévue, c’est qu’il y a une incompréhension.

1.4. Si vous êtes content du message, la communication a certainement échoué.

2. Si un message peut être interprété de plusieurs façons, il sera interprété de manière à maximizer les dégâts.

3. Il y a toujours quelqu’un qui sait mieux que vous ce que vous vouliez dire dans votre message.

4. Plus nous communiquons, pire est le résultat de la communication.

Corollaire :

4.1 Plus nous communiquons, plus vite les incompréhensions se propagent.

5. Dans la communication de masse, le plus important n’est pas comment sont les choses mais comment elles paraissent être.

6. L’importance d’un sujet d’actualité est inversement proportionnel au carré de la distance.

7. Plus la situation est importante, plus la probabilité augmente que vous oubliiez une chose essentielle dont vous venez de vous souvenir il y a une minute  

À classer dans les grandes annales du pessimisme lucide avec les lois dites de Murphy et de Sturgeon.

Laïcité : le pape n’est pas notre ami

Qu’on se le dise : le Vatican lance une énième opération de communication. Cette fois, la cible est la France. L’arme ? La laïcité.

Cela semble presque trop beau : la France invitée à « plus de laïcité », de la part du chef de l’Église catholique ? N’importe quoi, non ? Mais, en y regardant de près, on découvre sa logique : redéfinirla laïcité pour l’expurger de toute référence aux Lumières (qu’il faudrait « dépasser », toujours selon le Vatican) pour en faire au contraire l’expression d’une rencontre des diverses formes de foi. Pardon, de « transcendance » ! Puisque, par un autre tour de passe-passe rhétorique, l’Église s’applique à confondre le fait religieux et l’objet de la foi, bref à utiliser le fait que des gens croient pour poser la réalité du « transcendant ». Bref, pour un peu, la laïcité serait indistinguable de l’œcuménisme…

C’est donc dans ce sens très particulier que la France et les Français sont invités à être un pays « vraiment laïque ».

Certes, la recette n’est pas neuve : c’était déjà celle de l’Observatoire national de la laïcité sous la houlette de Jean-Louis Bianco. C’est celle de l’association Coexister, qui travaille étroitement avec cet observatoire et signe des pétitions avec eux – et avec des islamistes. Tous prennent le mot laïcité et le vident le plus possible de son sens, jusqu’à pouvoir faire rentrer tout ce qu’on veut dans la coquille vide : dialogue des religions, pourquoi pas ? Voire liberté de religion amputée de la liberté de conscience – puisque les « droits » sont reconnus à des communautés, non à des individus. Ainsi les revendications communautaires (voile dans l’espace public, produits halal, etc.) sont-elles présentées comme des impératifs religieux indiscutables, même quand elles font l’objet de débats parmi les théologiens. Une certaine pratique religieuse, nettement conservatrice, est ainsi validée comme « la » norme de la religion, avec la collaboration plus ou moins consciente des activistes du multiculturel et du dialogue des religions.

Le pape François, comme ses prédécesseurs Benoît et Jean-Paul, adore ces rencontres des spiritualités. En janvier 2015, après la fusillade sanglante à Charlie Hebdo, ce pape qui cherche volontiers à de faire passer pour « moderne » ne perdit pas de temps pour dire qu’au fond, avec leurs blasphèmes, les victimes l’avaient bien cherché. Protéger les religions de la liberté et de la modernité, c’est sacré.

Faut-il que la laïcité à la française lui semble encore dangereuse pour qu’il lance dessus une telle OPA ! Et faut-il que le groupe de catholiques du PS qui l’y a invité (les « Poissons roses ») soit désemparé pour jouer la carte de l’ultramontanisme, en 2016…

N’en déplaise au pape et à tous ceux qui font de la religion un business, la laïcité est bel et bien fille des Lumières, de l’humanisme, de la progressive relégation des religions dans la sphère privée, pour le plus grand bien des sociétés où elle a cours. Bref, ce n’est pas un bug, c’est une partie du logiciel ! Comme l’écrivait Kant« Les Lumières, c’est la sortie de l’homme hors de l’état de tutelle dont il est lui-même responsable. L’état de tutelle est l’incapacité de se servir de son entendement sans la conduite d’un autre. […] Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! »

Penser par soi-même, et non suivre la houlette d’un pape, ouléma ou gourou, voilà qui serait presque révolutionnaire, en effet !

(Également publié sur le site LaïcArt.)

« Tous demandent à Lalon sa religion et sa caste. Lui demande : à quoi ressemblent ces choses ? »

C’est important de rappeler que la libre pensée n’est pas l’apanage des pays occidentaux, ni de l’époque contemporaine. Et si le langage reste souvent une barrière, la musique peut servir de passeport, témoin cette chanson, trouvée grâce au blog de l’écrivaine et militante féministe athée Taslima Nasreen :

Paroles (traduites à partir des sous-titres et de la page Wikipédia en anglais sur l’auteur, Lalon) :

« (Refrain) Tous demande à Lalon à quel jât [litt. « naissance », comprenant caste et religion] il appartient en ce monde,
« Lui demande à quoi ressemble un jât ? Il n’en a jamais vu de ses yeux !

« La circoncision marque l’homme musulman,
« Mais quelle est la marque de la femme musulmane?
« Un homme de la caste des brahmanes se reconnaît à son fil sacré,
« Mais qu’est-ce qui distingue la femme brahmane ?

‘Tous demande à Lalon à quel jât il appartient en ce monde,
« Lui demande à quoi ressemble un jât ? Il n’en a jamais vu de ses yeux !

« Les uns portent des mâlâs [chapelets hindous],
« D’autres des tasbihs [chapelets musulmans],
« Les gens disent appartenir à différents jâti,
« Mais portais-tu le signe de ton jât quand tu es venu au monde ?
« Le porteras-tu quand tu quitteras ce monde ? »

N.B. La chanson est en bengali, et le chanteur s’accompagne d’un ektara, instrument traditionnel des Bâuls, les bardes itinérants du Bengale. Parmi eux, le plus fameux est Lalon (dit Lalon Shah ou Lalon Fakir), poète, mystique, et réformateur social né à la fin du 18e siècle, dont les chansons critiquaient de façon radicale le sectarisme des castes, ethnies et religions qui divisaient le pays.

Bien que pauvre et illettré, Lalon n’en est pas moins devenu en Inde et au Bengladesh un symbole de la tolérance religieuse. De son œuvre se réclament de nombreux penseurs, en Inde et au-delà, depuis le Prix Nobel Rabindranath Tagore (qui favorisa la reconnaissance des Bâuls pour leur contribution à la musique, à la poésie et à la pensée indienne) jusqu’à Allen Ginsberg. Le répertoire des Bâuls est aujourd’hui inscrit au patrimoine immatériel de l’humanité de l’UNESCO.

Résister… et construire !

On parle beaucoup d’indignation, et de Résistance, bien sûr. Mais souvenons-nous : la mort de Stéphane Hessel est aussi celle de l’un des créateurs de la Déclaration universelle des Droits de l’homme de 1948.

Merci à Taslima Nasreen de le rappeller.

Après cela, dans son rôle de diplomate, Hessel avait aussi œuvré à la décolonisation, ainsi qu’au développement des instances internationales et des programmes de coopération, dans une optique cohérente de paix, de respect de la personne humaine et de reconnaissance du droit des peuples à l’autodétermination.

Ne pas tolérer l’injustice, construire un avenir meilleur : deux facettes d’un même engagement, quoi qu’en disent certains esprits chagrins.

Après l’instrumentalisation de l’histoire au nom de la mémoire, c’est la recherche en sciences sociales qui se retrouve mise en accusation au cours d’un débat politique. Mais de quoi a-t-on donc si peur ?

Genre !

Edit 14/12, 22h50: pour plus de clarté, j’ai remplacé dans le titre « contrôler » par « censurer ».

Le 7 décembre 2012, les député·e·s UMP Virginie Duby-Muller et Xavier Breton ont présenté à l’Assemblée Nationale une « Proposition de résolution demandant la création d’une commission d’enquête sur l’introduction et la diffusion de la théorie du gender en France ».

Cette proposition de résolution intervient alors que font rage les débats sur le « mariage pour tout·e·s », présenté par les deux signataires comme une conséquence de l’influence de la « théorie du gender ». L’initiative a fait l’objet d’un écho assez faible dans les médias, qui soulignent son lien avec la polémique lancée en 2011 par des traditionalistes et conservateurs milieux catholiques, déjà relayée à l’époque par 80 déput·e·s UMP. L’un d’eux avait même demandé une enquête de la Miviludes, l’organisme chargé de la lutte contre les sectes.

Comme en 2011, le traitement médiatique de cette polémique se…

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