Archives de Catégorie: Manière de penser

Communiquons avec Wiio

Connaissez-vous les lois de Wiio ? Du nom de l’économiste finlandais Osmo A. Wiio, qui les a proposées en 1978 comme description (ironique) de la communication humaine…

L’original est en finnois, bien sûr, mais on peur trouver une traduction anglaise sur Wikipedia et sur le site universitaire mis en lien ci-dessus. Mais comme ce serait dommage d’en priver les francophones, en voici la teneur, traduit depuis l’anglais :

1. La communication échoue généralement, sauf par accident.

Corollaires :

1.1. Si la communication peut échouer, elle échouera.

1.2. Si la communication ne peut pas échouer, elle échouera malgré tout le plus souvent.

1.3. Si la communication semble réussir de la façon prévue, c’est qu’il y a une incompréhension.

1.4. Si vous êtes content du message, la communication a certainement échoué.

2. Si un message peut être interprété de plusieurs façons, il sera interprété de manière à maximizer les dégâts.

3. Il y a toujours quelqu’un qui sait mieux que vous ce que vous vouliez dire dans votre message.

4. Plus nous communiquons, pire est le résultat de la communication.

Corollaire :

4.1 Plus nous communiquons, plus vite les incompréhensions se propagent.

5. Dans la communication de masse, le plus important n’est pas comment sont les choses mais comment elles paraissent être.

6. L’importance d’un sujet d’actualité est inversement proportionnel au carré de la distance.

7. Plus la situation est importante, plus la probabilité augmente que vous oubliiez une chose essentielle dont vous venez de vous souvenir il y a une minute  

À classer dans les grandes annales du pessimisme lucide avec les lois dites de Murphy et de Sturgeon.

Laïcité : le pape n’est pas notre ami

Qu’on se le dise : le Vatican lance une énième opération de communication. Cette fois, la cible est la France. L’arme ? La laïcité.

Cela semble presque trop beau : la France invitée à « plus de laïcité », de la part du chef de l’Église catholique ? N’importe quoi, non ? Mais, en y regardant de près, on découvre sa logique : redéfinirla laïcité pour l’expurger de toute référence aux Lumières (qu’il faudrait « dépasser », toujours selon le Vatican) pour en faire au contraire l’expression d’une rencontre des diverses formes de foi. Pardon, de « transcendance » ! Puisque, par un autre tour de passe-passe rhétorique, l’Église s’applique à confondre le fait religieux et l’objet de la foi, bref à utiliser le fait que des gens croient pour poser la réalité du « transcendant ». Bref, pour un peu, la laïcité serait indistinguable de l’œcuménisme…

C’est donc dans ce sens très particulier que la France et les Français sont invités à être un pays « vraiment laïque ».

Certes, la recette n’est pas neuve : c’était déjà celle de l’Observatoire national de la laïcité sous la houlette de Jean-Louis Bianco. C’est celle de l’association Coexister, qui travaille étroitement avec cet observatoire et signe des pétitions avec eux – et avec des islamistes. Tous prennent le mot laïcité et le vident le plus possible de son sens, jusqu’à pouvoir faire rentrer tout ce qu’on veut dans la coquille vide : dialogue des religions, pourquoi pas ? Voire liberté de religion amputée de la liberté de conscience – puisque les « droits » sont reconnus à des communautés, non à des individus. Ainsi les revendications communautaires (voile dans l’espace public, produits halal, etc.) sont-elles présentées comme des impératifs religieux indiscutables, même quand elles font l’objet de débats parmi les théologiens. Une certaine pratique religieuse, nettement conservatrice, est ainsi validée comme « la » norme de la religion, avec la collaboration plus ou moins consciente des activistes du multiculturel et du dialogue des religions.

Le pape François, comme ses prédécesseurs Benoît et Jean-Paul, adore ces rencontres des spiritualités. En janvier 2015, après la fusillade sanglante à Charlie Hebdo, ce pape qui cherche volontiers à de faire passer pour « moderne » ne perdit pas de temps pour dire qu’au fond, avec leurs blasphèmes, les victimes l’avaient bien cherché. Protéger les religions de la liberté et de la modernité, c’est sacré.

Faut-il que la laïcité à la française lui semble encore dangereuse pour qu’il lance dessus une telle OPA ! Et faut-il que le groupe de catholiques du PS qui l’y a invité (les « Poissons roses ») soit désemparé pour jouer la carte de l’ultramontanisme, en 2016…

N’en déplaise au pape et à tous ceux qui font de la religion un business, la laïcité est bel et bien fille des Lumières, de l’humanisme, de la progressive relégation des religions dans la sphère privée, pour le plus grand bien des sociétés où elle a cours. Bref, ce n’est pas un bug, c’est une partie du logiciel ! Comme l’écrivait Kant« Les Lumières, c’est la sortie de l’homme hors de l’état de tutelle dont il est lui-même responsable. L’état de tutelle est l’incapacité de se servir de son entendement sans la conduite d’un autre. […] Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! »

Penser par soi-même, et non suivre la houlette d’un pape, ouléma ou gourou, voilà qui serait presque révolutionnaire, en effet !

(Également publié sur le site LaïcArt.)

« Tous demandent à Lalon sa religion et sa caste. Lui demande : à quoi ressemblent ces choses ? »

C’est important de rappeler que la libre pensée n’est pas l’apanage des pays occidentaux, ni de l’époque contemporaine. Et si le langage reste souvent une barrière, la musique peut servir de passeport, témoin cette chanson, trouvée grâce au blog de l’écrivaine et militante féministe athée Taslima Nasreen :

Paroles (traduites à partir des sous-titres et de la page Wikipédia en anglais sur l’auteur, Lalon) :

« (Refrain) Tous demande à Lalon à quel jât [litt. « naissance », comprenant caste et religion] il appartient en ce monde,
« Lui demande à quoi ressemble un jât ? Il n’en a jamais vu de ses yeux !

« La circoncision marque l’homme musulman,
« Mais quelle est la marque de la femme musulmane?
« Un homme de la caste des brahmanes se reconnaît à son fil sacré,
« Mais qu’est-ce qui distingue la femme brahmane ?

‘Tous demande à Lalon à quel jât il appartient en ce monde,
« Lui demande à quoi ressemble un jât ? Il n’en a jamais vu de ses yeux !

« Les uns portent des mâlâs [chapelets hindous],
« D’autres des tasbihs [chapelets musulmans],
« Les gens disent appartenir à différents jâti,
« Mais portais-tu le signe de ton jât quand tu es venu au monde ?
« Le porteras-tu quand tu quitteras ce monde ? »

N.B. La chanson est en bengali, et le chanteur s’accompagne d’un ektara, instrument traditionnel des Bâuls, les bardes itinérants du Bengale. Parmi eux, le plus fameux est Lalon (dit Lalon Shah ou Lalon Fakir), poète, mystique, et réformateur social né à la fin du 18e siècle, dont les chansons critiquaient de façon radicale le sectarisme des castes, ethnies et religions qui divisaient le pays.

Bien que pauvre et illettré, Lalon n’en est pas moins devenu en Inde et au Bengladesh un symbole de la tolérance religieuse. De son œuvre se réclament de nombreux penseurs, en Inde et au-delà, depuis le Prix Nobel Rabindranath Tagore (qui favorisa la reconnaissance des Bâuls pour leur contribution à la musique, à la poésie et à la pensée indienne) jusqu’à Allen Ginsberg. Le répertoire des Bâuls est aujourd’hui inscrit au patrimoine immatériel de l’humanité de l’UNESCO.

Résister… et construire !

On parle beaucoup d’indignation, et de Résistance, bien sûr. Mais souvenons-nous : la mort de Stéphane Hessel est aussi celle de l’un des créateurs de la Déclaration universelle des Droits de l’homme de 1948.

Merci à Taslima Nasreen de le rappeller.

Après cela, dans son rôle de diplomate, Hessel avait aussi œuvré à la décolonisation, ainsi qu’au développement des instances internationales et des programmes de coopération, dans une optique cohérente de paix, de respect de la personne humaine et de reconnaissance du droit des peuples à l’autodétermination.

Ne pas tolérer l’injustice, construire un avenir meilleur : deux facettes d’un même engagement, quoi qu’en disent certains esprits chagrins.

Après l’instrumentalisation de l’histoire au nom de la mémoire, c’est la recherche en sciences sociales qui se retrouve mise en accusation au cours d’un débat politique. Mais de quoi a-t-on donc si peur ?

Genre !

Edit 14/12, 22h50: pour plus de clarté, j’ai remplacé dans le titre « contrôler » par « censurer ».

Le 7 décembre 2012, les député·e·s UMP Virginie Duby-Muller et Xavier Breton ont présenté à l’Assemblée Nationale une « Proposition de résolution demandant la création d’une commission d’enquête sur l’introduction et la diffusion de la théorie du gender en France ».

Cette proposition de résolution intervient alors que font rage les débats sur le « mariage pour tout·e·s », présenté par les deux signataires comme une conséquence de l’influence de la « théorie du gender ». L’initiative a fait l’objet d’un écho assez faible dans les médias, qui soulignent son lien avec la polémique lancée en 2011 par des traditionalistes et conservateurs milieux catholiques, déjà relayée à l’époque par 80 déput·e·s UMP. L’un d’eux avait même demandé une enquête de la Miviludes, l’organisme chargé de la lutte contre les sectes.

Comme en 2011, le traitement médiatique de cette polémique se…

View original post 1 444 mots de plus

Un baiser aussi pour les garçons

Allez, avouez que le fameux « baiser de Marseille » n’a pas fait plaisir qu’aux lesbiennes… ni celui, télévisé, entre Audrey Pulvar et Enora Mala ! Comme le fait remarquer @scolastik sur le blog Féminismes, c’est toujours plus facile de faire passer le baiser de deux filles dans les médias grands publics. (Comme par hasard, l’animateur de l’émission Touche pas à mon poste, qui avait d’abord proposé de refaire les deux unes des Inrocks sur les baisers entre 2 filles ou 2 garçons, a finalement « annulé » celle avec les mecs et gardé uniquement les nanas… Vous avez dit « sexploitation » ?)

Allons, allons, pensons à nos amis les hommes ! Et pour eux, je reposte ici un classique qui fera aussi chaud au cœur des geeks de tous sexe, âge et orientation sexuelle : le baiser surprise de David Tennant à John Barrowman lors de la convention Comic Con 2009 !

Photo : David Tennant embrasse John Barrowman sur la bouche

Doctor Who et Captain Jack Harkness in « Epic kiss! »

Et pour voir ou revoir toute la scène, on peut aller sur YouTube regarder toute la scène… ou juste l’instant crucial. (Attention le son ! Comme on peut s’y attendre, la réaction des fans est lourde en décibels.)

Voilà, voilà. Un petit bisou bien gentil, en tout bien tout honneur. Et pas de discrimination sur les internets.😉

Pourquoi je blogue sous nom de plume

Entre autres choses, parce que je veux pouvoir mettre une cloison entre mes employeurs et moi-même; et, lorsque je dis ce que je pense, ne pas risquer de perdre mon job.

Histoire par exemple d’éviter le genre de mésaventure qui vient d’arriver à un épidémiologiste américain (qu’on ne désignera ici, pour ne pas lui causer plus d’ennuis, que [correction suite au dernier billet de Liz Ditz] sous l’étiquette de Mr. Epi, et l’affaire en question, #EpiGate) dont le « vrai nom » figurait sur son blog et sa page Twitter, et qui travaille dans un département de santé publique. Là-bas aussi, il y a une sorte de devoir de réserve pour les “civil servants”… Et son employeur vient de lui signifier qu’il devait choisir entre cesser son activité en ligne de critique des pseudo-sciences (et notamment d’un sujet très sérieux sur le plan de la santé publique, les mouvements anti-vaccination, sur lequel ce blogueur était capable de parler en toute connaissance de cause) – ou bien perdre son emploi.

Ils auraient été soumis à des pressions juridiques, notamment de la part d’un individu qui a revendiqué lui-même avoir œuvré à faire taire le blogueur. Ce charmant fauteur de harcèlement en ligne serait un certain Rhett S. Daniels, entrepreneur dans l’industrie pharmaceutique et (tiens, tiens!) activiste anti-vaccins, qui semble un peu moins fier maintenant que le projecteur commence à se braquer sur lui…

Après s’être vanté d’avoir employé son argent et ses avocats pour faire pression sur un blogueur indépendant, et proféré des menaces contre d’autres blogueurs sceptiques et scientifiques (oui, jusqu’à des menaces contre leur famille), il s’est mis depuis quelques jours à tenter d’effacer son activité en ligne sur Facebook et autres sites… Oh, comme c’est embarrassant, n’est-ce pas!

Entre parenthèses, voilà un nouvel exemple de l’importance du pseudonymat pour une vraie liberté d’expression… Et une triste illustration du genre de choses que la politique des « vrais noms » de Google+, Facebook ou encore Science Blogs ne peut que favoriser.

Ironie du sort, le blogueur qui doit ici se taire a été victime d’une absence de pseudonymes, et son harceleur tout autant. La différence réside dans les moyens d’action. Le second a l’avantage sur le plan du poids économique… Mais ce genre de chose ne compte guère, voire peut se retourner sur vous, devant le tribunal de l’opinion publique.

C’est aussi, incidemment, une impeccable réfutation de la trop rebattue G.I.F.T., n’est-ce pas…

En revanche, une identité en ligne distincte de l’identité légale (familiale, professionnelle, etc.) mais cohérente, soutenue sur le long terme, et utilisée de façon responsable, est aussi « réelle » et fiable qu’un « vrai nom ». Bref, et si on essayait un nouveau théorème, hmm?

Pseudonyme + temps (en Années) + Responsabilité = Fiabilité (d’Après InterneT).

Ou, en abrégé, P.A.R.F.A.I.T. (1)

(Je sais, je sais, il faut un peu bidouiller pour arriver au résultat. Mais c’est en accord avec la tradition de s’amuser avec les acronymes, n’est-ce pas?)

____

(1) Et en anglais, on pourrait dire, heu… ‘Nym + Years + Consistency = Kudos? N.I.C.K. is not much one for G.I.F.T. but he’s a real useful guy to have with you online.😉