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La vieillesse, était-ce « mieux avant » ? Pas au regard des livres de l’époque…

J’aime bien aller chercher dans la littérature des parallèles aux thèmes de l’actualité, même éphémères. En ce moment, on parle beaucoup des EHPAD, pour déplorer qu’on y « abandonne » les vieillards, qu’on les y traite comme du bétail. Il n’est pas difficile de détecter le malaise, voire la culpabilité obscure de beaucoup de commentateurs.

C’est bien pratique pour tout le monde, après tout, quand les personnes très âgées, en situation de dépendance, peuvent être prises en charge par des gens dont c’est le métier. Combien de familles, surtout dans un pays comme le nôtre où la majorité des femmes a un emploi, ont le temps et la capacité à le faire ? Aide-soignants ou assistants de vie quotidienne, c’est prenant. Ceux qui prétendent le contraire, qui veulent faire croire que « c’était mieux avant », quand les gens se débrouillaient en famille, sont au mieux ignorants de l’histoire, au pire de très mauvaise foi.

Le thème des vieux misérables, négligés, voire maltraités est commun dans la littérature. Voyez la façon dont les filles du Père Goriot exploitent puis rejettent un père trop naïf. Ou la lente déchéance du père Mabeuf dans Les Misérables de Hugo. Le même roman brosse aussi la portrait de vieilles mendiantes qui cherchent à manger dans les tas d’ordures (c’était avant l’invention des poubelles). Dans Rabelais, un épithète fréquent des vieilles est « orde », c’est-à-dire sale. Incapables de prendre soin d’elles-mêmes, par pauvreté ou perte des facultés, elles sont néanmoins traitées comme des figures comiques. C’est dire combien l’idée de déchéance physique et sociale des vieilles femmes devait aller de soi…

Vous me direz que c’est un peu loin ? Voire. Il y a dans le Trésor des Contes d’Henri Pourrat (collectés en Auvergne à partir de 1911) une petite histoire intitulée « L’auge », que je voudrais raconter ici.

C’est l’histoire d’un brave homme, père de famille, qui a recueilli son vieux père sous son toit. Le soir, toute la famille mange la soupe autour de la table, du grand-père au petit fils. Mais le pauvre grand-père radote, on ne comprend pas ce qu’il dit parce qu’il n’a plus de dents, et comme ses mains tremblent constamment, il fait tomber la moitié de sa soupe en la portant à la bouche.

L’homme a un peu honte de son vieux père. Et surtout, sa femme (à qui il revient de nettoyer tout ça) en a plus qu’assez. Un jour, elle entreprend son mari : fais quelque chose pour le vieux, c’est insupportable de l’avoir à trembloter, crachoter et bavoter à table !

L’homme, pas très courageux ni très malin, comme souvent dans ce genre de contes, s’incline. Au lieu de manger la soupe à table, dans une assiette, le vieux aura désormais une auge dans un coin de la cuisine. Il n’aura qu’à se pencher dessus pour manger comme un animal. Le vieillard, qui n’est pas complètement sénile, comprend bien, mais que peut-il faire ?

La famille continue ainsi un moment, dans une paix apparente. La femme surtout n’est pas mécontente de ne plus avoir à tout éponger derrière le vieux, ni à écouter ses bafouillis. L’homme a acheté la tranquillité dans son ménage en mettant à l’écart son propre père. Les enfants, bien élevés, ne disent rien. Ils sont trop jeunes pour avoir voix au chapitre. Sauf…

Sauf le jeune fils, qui n’a pas dix ans mais qui est déjà habile à tailler des objets en bois. Et le voilà qui se met à travailler à quelque chose de nouveau.

— Tiens, lui dit son père ? Que fais-tu de beau ?

— Je fais une auge, papa, pour toi, quand tu seras vieux.

Évidemment, la vérité sortie de la bouche de l’enfant fait faire un retour sur lui-même à notre homme. Il engueule copieusement sa femme, met au rebut l’auge et installe à nouveau son vieux père à la table commune. Tout est bien (dans le conte) qui finit bien.

L’histoire ne dit pas si l’une des filles de la famille n’a pas été chargée de donner à manger au grand-père à la cuillère, ou autre arrangement. Aujourd’hui, on parlerait d’auxiliaires de vie. Qui sont encore souvent des femmes, mais qui sont payées pour cela. Une différence pas du tout négligeable, certes.

Harry Potter et le droit moral sur les œuvres de création

À quoi a eu droit J. K. Rowling pour les 20 ans de la série de films à méga-succès tirée de sa série de romans déjà fabuleusement populaires ? À une mise à l’écart de la soirée spéciale que consacrait la chaîne HBO à l’univers du petit sorcier, avec l’assentiment au moins tacite du détenteur du copyright, Warner Bros. L’article (jubilatoirement furieux) d’Elena Scappatacci dans Usbek & Rica ne relève pas cet aspect de la question, mais ça devrait sauter aux yeux de toute personne qui a jeté un œil sur un roman Harry Potter depuis l’annonce de leur adaptation au cinéma.

Oublions un instant la cancel culture, ou wokisme, ou comme on voudra appeler cette fureur de pureté qui fait considérer une personne comme infréquentable dans toutes les circonstances parce qu’elle n’a pas les mêmes valeurs que vous sur tout. Restons-en aux questions de propriété intellectuelle. Car, oui, les œuvres ont des auteurs, des créateurs, bref des êtres humains complexes, que la loi considère encore comme « naissant libres et égaux en droits »

Je ne parle même pas ici des divers litiges autour de la très convoitée propriété intellectuelle qu’est Harry Potter, les accusations de plagiat, les éditions sauvages… Non. La question est : à qui appartient le copyright ?

Plaque apposée sur la maison où J. K. Rowling vivait quand elle a commencé l’écriture de son premier roman. Y est-elle encore ?

Comme je le disais plus haut, pas à l’auteure Joanna K. Rowling, pas à celle qui a écrit ces livres. Mais à Warner Bros. Ils ont purement et simplement acheté non pas les droits d’adaptation au cinéma, mais tous les droits sur l’œuvre.

Je ne sais pas quel conseil juridique JKR a pu avoir à l’époque, mais on n’avait pas prévu la possibilité que la firme pourrait considérer un jour l’auteure comme gênante et au final faire tout pour l’invisibiliser… En évitant de mentionner son nom sur le site officiel, sur un documentaire consacré aux 20 ans de la série, etc.

Vous me direz, ils restent obligés par contrat de lui payer des royalties ? Oui, encore heureux. Mais il n’y a pas que les droits patrimoniaux sur les œuvres, et contrairement au droit anglo-saxon, la notion française de droit d’auteur y ajoute les droits moraux : en tout premier lieu, le droit d’être reconnu comme auteur de l’œuvre (droit de paternité). C’est de là que tout découle, après tout. Et les droits moraux, à l’inverse des droits patrimoniaux, sont inaliénables : même si un auteur aux abois financièrement était prêt à les vendre, ce ne serait pas légal.

Et du coup, je suis plutôt contente de vivre dans un des pays à l’origine de cette notion de droit moral pour les auteurs, et qui a maintenu cette spécificité jusqu’à nos jours.

« Premier Noël, dernier Noël », une nouvelle en cadeau pour cette fin d’année

(Mon roman Du sang sur les dunes. On y retrouve certains personnages.)

On a tous nos rituels. Chaque année, je participe a un atelier d’écriture qui se tient au mois de décembre, et dont le but est d’élaborer une nouvelle à partir d’un thème et d’un certain nombre de mots et de phrases à placer dans le texte. C’est fascinant de voir quelle diversité de textes peuvent produire les participants à partir des mêmes éléments. En décembre 2020, forcément, il n’a pas été possible de se réunir dans une même pièce pour écrire, alors on a planché chacun de notre côté, en tête-à-tête avec l’ordinateur. Mais le thème était bien fait pour remonter le moral : « Rédiger un Conte de Noël » ! Je peux aussi indiquer que certains des personnages reviennent dans mon roman policier, quoique sous un aspect bien différent.

Quoi qu’il en soit, bonne lecture.

Premier Noël, dernier Noël

Morières-lès-Avignon, 24 décembre 1770

Il était une fois, sous un ciel bleu glacé de Provence, un coche qui brinqueballait sur le grand chemin le long du Rhône. À main droite le fleuve, où commençait le domaine du roi de France ; à gauche le Comtat Venaissin, terre des papes, repliée sur ses collines, ses palais et ses traditions. Orange, Châteauneuf, Avignon… Enfin, la voiture se vida dans la cour du relais balayée par le mistral. Le cocher, vieux bonhomme emmitouflé de plusieurs manteaux de laine, lâcha ses rênes et tituba jusqu’à l’auberge dont la grosse cheminée était la promesse d’un feu ronflant.

Mais ce n’était d’aucune aide pour Henriette, seule et démunie à présent, avec cet enfant qui serait encore plus seul au monde si on n’y faisait rien. Toutes ses économies étaient passées dans ce voyage, et si elle ne trouvait pas d’aide une fois au but… Mieux valait ne pas y penser.

Elle serra le bébé contre elle sous sa pèlerine et marcha résolument le long des rues étroites aux pavés inégaux, rendus plus traîtres par le verglas, puis prit le chemin qui serpentait dans la colline, entre les vignes et les mûriers. À Morières, où elle avait grandi, personne ne fit mine de la reconnaître, ni les bergers et gardiens de vaches du mas voisin, ni le curé Taillefer allant sur son âne rendre visite à quelque ouaille méritante, ni même un montreur de marionnettes qui l’avait tant fait rêver jadis.

Tant pis. Henriette continua de marcher jusqu’à une grosse ferme dont les bâtiments de pierre jaune, ramassés en L contre le vent féroce des collines, étaient cruellement familiers. On n’apprécie pas ce que l’on a jusqu’au moment où on le perd. Si ici aussi on la rejetait…

***

Bastien Dargent se serait attendu à tout, sauf à cela. Depuis des mois que sa plus jeune sœur, Henriette, s’était enfuie, toute vergogne secouée, avec une troupe de théâtre quelque part au royaume de France, personne n’attendait plus son retour. Et pourtant, elle était là !

À contre-cœur, il ouvrit la porte de la cuisine, où Clémence, son épouse, s’affairait à préparer le repas qu’on servirait après la messe de minuit. La servante tisonnait le feu et rajoutait des bûches ; les fillettes, exceptionnellement sages à la perspective du festin, aidaient en pelant des pommes. Quand Clémence allait savoir la nouvelle…

Froidement, Bastien conduisit la visiteuse à un banc dans le coin opposé. Il fallait tirer certaines choses au clair.

— Ainsi donc, commença-t-il, tu crois pouvoir revenir chez nous comme ça, après la façon dont tu es partie ?

Elle secoua la tête et répondit tout doucement :

— Ce n’est pas moi qui reviens, grand frère. Crois-moi, j’ai déjà mon trajet de retour payé. Mais c’est ce petit… Regarde, c’est ton neveu Antoine.

Elle écarta les pans de sa pèlerine pour révéler un paquet enveloppé de langes. Choqué, mais pas vraiment surpris, Bastien contempla l’enfant. Il était bien petit pour voyager : au bas mot une semaine, au plus dix jours. Cette folle d’Henriette avait dû sauter dans un coche à peine après l’avoir mis au monde ! Il soupira :

— Mais toi, alors ?

Sa sœur secoua sa tête coiffée d’un bonnet de dentelle bien plus élégant que ce que portaient les femmes du pays, même le dimanche. Quelques mèches blond cendré s’en échappaient comme des copeaux de métal précieux. Avec un petit sourire triste, elle rétorqua :

— Moi, oh… Quelle importance. On m’attend à Paris, Bastien. Un nouveau rôle. Je n’ai pas pu travailler ces derniers mois, bien sûr, avec cette grossesse… Mais bientôt…

De ses mains fines, gantées de chevreau, elle serra contre elle l’enfant. Une dernière fois, l’implication était claire.

***

Petit à petit, à mesure que son frère se dégelait, Henriette Dargent sentait le soulagement la gagner. Oui, Bastien était sensible à la voix du sang. Il ne rejetterait pas son neveu dans un monde inhospitalier. Il aurait même fait fi du qu’en dira-t-on et recueilli chez lui la pécheresse… Mais la jeune femme se redressa, modelant ses traits en un masque grave :

— Tu es bon, grand frère, mais tu ne t’imagines pas. Quelle figure pourrais-je tailler ici ?

Il haussa les épaules. Il savait fort bien qu’elle ne trouverait personne pour l’épouser dans le pays, et que personne d’honnête ne voudrait l’employer. Non, elle avait sa vie là-bas, avec la troupe, où la question de la respectabilité se posait tout autrement.

— Au moins, reprit Bastien, as-tu pris le temps de le faire baptiser ?

Elle dut bien avouer la vérité : qu’elle s’en était souciée comme d’une guigne, dans sa hâte de prendre la route. Elle pouvait voir l’honnête Bastien résolu à présent à arracher son neveu à une parente indigne… Tans pis, ou tant mieux pour le petit Antoine.

Dans la grande cuisine où l’âtre rougeoyait, la curiosité attira peu à peu à eux les deux fillettes qui aidaient leur mère. La plus grande, une gamine disgraciée par la petite vérole, regarda timidement Henriette. Avec malgré tout une boule dans la gorge, celle-ci mit le bébé emmailloté dans les bras de sa nièce Laure, qui le porta gravement à sa mère.

Clémence, l’épouse de Bastien, n’eut pas un mot pour Henriette. Elle était encore plus stricte pour la morale que son mari. Mais elle envoya la servante chercher un berceau. Elle n’eut pas loin à aller, ce qui était une triste histoire en soi.

Bastien, à mi-voix, expliqua :

— On a perdu notre dernier, né de ce mois… Le Seigneur l’a repris à lui.

Henriette ne dit rien, mais quand son frère l’invita à passer avec eux la veillée de Noël, elle n’eut pas le cœur de refuser.

***

Sant-Jóusè m’a di :

Pren-te gardo, pren-te gardo !

Sant-Jóusè m’a di :

Pren-ti gardo per eïci !

La voix fraîche des enfants montait dans la nuit tandis qu’ils revenaient de l’église. Henriette était restée au dernier rang, de peur de s’attirer les foudres du curé Taillefer. Tant pis. Elle rendrait des comptes devant Saint Pierre, plus miséricordieux que les hommes, dont le grand livre ne porterait pas que ses transgressions.

Le cri d’une chouette, propre à glacer le sang, fit se hâter les traînards. Bastien Dargent, lui, se flattait de n’être pas superstitieux. Il n’avait même pas écouté les racontars au sujet de la comète, durant l’été. Mauvaises récoltes, épidémies… Que n’avait-on pas dit ! Aujourd’hui aussi, il prendrait les choses comme elles venaient. Ce neveu qui leur tombait du ciel (mieux valait y songer ainsi que d’épiloguer sur la conduite d’Henriette) grandirait à la maison, voilà tout. Et on remarquerait à peine le petit Antoine parmi ses cousins.

Clémence et lui étaient encore jeunes, après tout. Ils auraient beaucoup d’autres enfants.

FIN

Pas de pitié pour les garçons manqués

Qui suis-je ? (Expo Persona, Musée du Quai-Branly)

C’est une vérité universellement reconnue que les ouvrages de littérature enfantine datant de plus de quarante ou cinquante ans laissent à désirer en matière de représentation des genres, et que tout parent avisé doit les prendre avec un grain de sel, voire en préserver ses enfants jusqu’à ce qu’ils aient atteint un âge moins impressionnable. Mais quand l’atteignent-ils, au fait ? Bien des adultes n’y sont pas encore arrivés.

Le passage du temps ne fait pas que rendre certains textes datés, cependant : il arrive qu’on ne parvienne plus, à la lueur de ce que nous croyons aujourd’hui savoir, ce que signifiaient des mots ou des expressions courantes il y a seulement quelques dizaines d’années. Et on en vient ainsi à effacer l’expérience vécue des gens qui s’en servaient.

Prenez l’expression « garçon manqué ». On l’a plus ou moins bannie du vocabulaire poli depuis quelques temps, mais on la rencontre encore dans les vieux bouquins, y compris pour enfants, s’ils n’ont pas été discrètement « adaptés », ou retraduits s’il s’agissait d’auteurs étrangers. L’un des cas les plus fameux pour les lectrices et lecteurs de mon âge se trouve dans la série Le Club des Cinq d’Enid Blyton (The Famous Five, en V.O.)

L’une des héroïnes de la série, on pourrait même dire le personnage central, en raison de son importance pour l’intrigue, est Claude (en anglais, George) qui ne veut pas qu’on l’appelle Claudine, son nom de baptême (Georgina, en anglais), déclare : « Je déteste être une fille » et prouve qu’elle peut courir, sauter, grimper aux arbres « aussi bien que les garçons ». Elle porte des pantalons et les cheveux courts, préfère explorer les bois et le littoral plutôt que de rester à la maison à broder ou jouer aux poupées. Bref, une gamine active, éveillée, qui se rebelle contre le rôle que la société assigne aux filles à son époque. Elle n’a pas évidemment le vocabulaire d’une féministe qui aurait fait des études de genre (qui viendront d’ailleurs après la parution de la plupart des textes de la série, commencée en 1941), mais elle sait ce qu’elle veut, et elle parvient à l’obtenir. Le terme de « garçon manqué » (en anglais « tomboy »), fréquent à l’époque pour désigner des filles dans son genre, ne prend pas sous la plume d’Enid Blyton de connotation négative : c’est juste un constat du peu de goût de son héroïne pour les rôles stéréotypés. L’auteure a d’ailleurs raconté avoir mis beaucoup d’elle-même dans ce personnage.

Rien d’autre, me direz-vous ? Pourtant on nous dit aujourd’hui que Claude est un exemple de personnage transgenre, ou du moins de transidentité, à utiliser pour apprendre aux enfants la tolérance…

On dit, oui. Certains chercheurs. Et cela s’appelle solliciter le texte. Pas dans un sens des plus productifs, tout bien considéré.

Une nuance importante à saisir est que George, ici, est un prénom ambigu (et la traduction Claude est tout à fait appropriée) : tout écolier anglais de l’époque d’Enid Blyton connaît la romancière George Eliot, nom de plume de Mary Ann Evans, monument de la littérature victorienne. Avec elle, plusieurs générations se sont habitués à dire « elle » pour une personne appelée George. C’est d’ailleurs à son exemple que, chez nous, une certaine Aurore Dupin a choisi le pseudonyme de George Sand. Et a orthographié ce prénom sans s, à l’anglaise. Clin d’œil littéraire, comme celui consistant pour Enid Blyton à choisir le prénom d’une romancière qui a connu le succès sous un nom masculin, pour son personnage favori de « garçon manqué ».

Mais, me direz-vous encore, Claude déclare elle-même qu’elle n’aime pas être une fille ? Qu’elle aurait préféré être un garçon ?

Oui, mais que déteste-t-elle, au fond, quand on regarde l’ensemble du texte ? Ce que la société, et en grande partie sa famille, attend d’elle : qu’elle soit sage, polie, discrète comme sa cousine Annie, qu’elle se prépare à devenir une bonne ménagère et mère de famille, bref qu’elle soit là pour assister et aider les garçons, pas pour jouer le rôle principal. Bref elle rejette un rôle social, et la façon de se présenter (cheveux longs, robes) qui y est associée, bien plutôt qu’une identité. Pour le reste, et malgré ses accès d’humeur quand on veut la ramener aux stéréotypes, elle apparaît à travers le récit comme une personne bien dans sa peau : optimiste, pleine d’énergie, avec une estime de soi plutôt élevée. Ce n’est pas le portrait de quelqu’un qui se sent né avec la mauvaise identité, dans un corps qui n’est pas le sien.

Pourquoi insisté-je là-dessus ? Pourquoi ne pas laisser les universitaires décliner leurs gender studies à l’infini, si ça les intéresse ? (Et les occupe.)

Parce que pour la petite fille que j’étais, fin des années 70, début des années 80, ça a compté d’avoir des livres mettant en scène une fille qui rejetait les attributs extérieurs de la féminité, et à qui cela réussissait. Car malgré des moqueries, la famille et les amis de Claude l’acceptent à peu près telle qu’elle est, et les romans la montrent s’accomplissant au travers de diverses aventures et vivant selon ses goûts. Bref, un modèle positif pour une petite fille qui n’aimait pas le rose et ne souhaitait surtout pas rester cantonnée aux rôles secondaires. C’était relativement rare à l’époque : les filles, dans les livres pour enfants, étaient soit très mignonnes (raté pour moi, je n’étais pas jolie ni gracile ni douce), soit des garçons manqués qui apprendraient avant la fin du récit à exprimer leur féminité, par exemple en s’occupant d’un bébé ou d’un malade. Tout un message, en somme. Claude du Club des Cinq, à côté, c’était une bouffée d’air frais.

Ce que j’entends, désormais, dans la tentative de faire d’elle « en réalité » un garçon trans, c’est qu’il n’y a pas d’espace dans un tel monde pour les filles qui ne rentrent pas dans un rôle stéréotypé. Soit elles portent des robes, du rose et du maquillage, soit ce sont des garçons. J’imagine que ce doit être aussi désespérant côté garçon : soit tu es macho, soit tu es une fille.

Au fait, à quoi servent les études de genre si c’est pour aboutir au même résultat que les clichés d’il y a quarante, cinquante ans, ou plus ? Bonne question. Mais je ne suis pas fâchée d’être née trop tôt pour cela.

Roman noir historique, vous dites ?

Vous avez peut-être vu passer l’annonce sur le site des éditions du 81 ou sur les réseaux sociaux : ils recherchent de nouveaux manuscrits, aussi bien des textes de non-fiction issus d’une expérience personnelle que des romans, et en particulier des romans noirs historiques. L’éditeur a ainsi déjà publié quelques titres dans cette collection, y compris mon roman Du sang sur les dunes.

C’est un peu plus pointu que le roman policier historique, déjà décliné quasiment à l’infini, depuis l’Antiquité jusqu’à la période contemporaine, et couvrant aussi tous les styles, depuis le mystère cosy à la Agatha Christie (qui a d’ailleurs été une pionnière du polar historique avec La Mort n’est pas une fin, situé dans l’Égypte des pharaons) jusqu’au thriller le plus sanglant. Mais marier histoire et roman noir me semble particulièrement intéressant.

Quels sont les ingrédients du roman noir ? Wikipédia, ou le dictionnaire, évoquent le moment particulier de la naissance du « noir », vers 1945, avec les traductions de romans de détectives américains dits hardboiled (durs à cuire) dans la collection « Série noire » de Gallimard, qui vont définir l’esthétique et les thèmes du roman noir. Il ne s’agit pas ici d’énigmes abordées comme un jeu intellectuel, mais du crime comme fait social total, où les ramifications peuvent toucher la vie privée des personnages aussi bien que celle de l’entreprise qui les emploie, ou encore révéler la corruption d’élus locaux ou nationaux… Le crime organisé n’est jamais loin, touchant à tout comme une pieuvre, et le dénouement, même s’il permet de rendre une certaine forme de justice (ce qui n’est pas toujours le cas), n’est jamais un happy end. Un criminel peut être puni, mais d’autres échapper à la justice, ou bien il y a tellement de morts parmi les innocents que c’est un souffle de tragédie qui plane en fin de compte.

Transposons cela dans une période historique donnée. Rien de bien difficile : l’histoire regorge de périodes et de milieux favorable au mélange du crime, de la politique, de l’économie, de la galanterie…

Ainsi, quand je me suis lancée dans une série de romans se passant sous la Révolution et l’Empire, je savais que j’avais de quoi faire. Les réseaux d’espionnage, les trafics de toute sorte pour compenser le blocus continental ; des ascensions économiques et sociales vertigineuses et des chutes qui le sont tout autant ; un ministre de la Police (Fouché) qui emploie un ancien voleur (Vidocq) pour prendre d’autres voleurs ; des faux-monnayeurs à motivation politique ; de faux aristocrates voisinant avec de vrais, mais ruinés ; de grandes horizontales qui publieront plus tard leurs mémoires avec des minauderies pudibondes ; des régicides qui trouveront le moyen d’entrer au service du roi… Comme le disait Sieyès quand on lui demandait ce qu’il avait fait sous la Terreur : « J’ai vécu. »

Cela pour les thèmes. Mais il y a un autre aspect caractéristique des romans noirs, le dénouement ambigu et souvent très sombre, qui traduit l’imbrication du crime dans tous les pans de la société. Dans une situation historique donnée, ce n’est pas un problème, au contraire, parce que la suite des événements étant connue, elle vient apporter l’élément de fatalité qui donne à toute bonne fin de roman noir son aspect inéluctable.

C’est ce que j’ai expérimenté en écrivant Du sang sur les dunes. L’intrigue tourne autour des projets de descente en Angleterre caressés par Bonaparte jusqu’à l’été 1805. Les plans ont été abandonnés à cause de la supériorité maritime des Britanniques, et parce que la guerre se rallumait sur le continent, exigeant une réaction rapide (ce sera Austerlitz). Cela, c’est l’histoire telle que nous la connaissons. Mais si Napoléon avait pu bénéficier d’un nouveau type d’arme, capable de semer la pagaille dans la flotte d’Albion ? C’est ce que le héros du roman, le capitaine Antoine Dargent, s’efforce d’établir, ayant trouvé un fragment de plan sur le cadavre d’un ingénieur assassiné.

Il s’efforce aussi de découvrir le meurtrier et de le livrer à la justice. Mais l’histoire, toujours elle, nous apprend que l’innovation que je mentionne dans l’intrigue n’a pas figuré, même à l’état de plans, dans l’arsenal du Premier Empire. On se doute donc que la fin sera une fin de roman noir : pleine de destructions. Et de désillusions.

Et mon protagoniste pourrait dire à son tour : « J’ai vécu. »