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Les gens heureux n’ont pas d’histoire, ou pourquoi on parle de « conflit » dans les manuels d’écriture

Gravure représentant un marécage en Italie, avec un homme dans une barque
Scène paisible en apparence, mais avec un ennemi bien réel : le paludisme, qui sévit dans les zones humides...

Je suis une grande fan d’Ursula Le Guin, comme on peut le voir en parcourant les archives de ce blog. Mais ça ne veut pas dire que je partage toutes ses opinions. Ainsi, il y a quelques citations d’elle qui flottent sur Internet, souvent sans contexte (entretien ? conférence ? essai ?) où elle conteste le fait que la notion de conflit soit considérée comme centrale dans les manuels d’écriture, et en général dans la conception que les auteurs anglo-saxons contemporains se font de leur métier.

Un exemple ici, que je traduis rapidement :

« Les manuels d’écriture modernistes font souvent la confusion entre histoire et conflit. Ce réductionnisme reflète une culture qui surévalue l’agression et la competition et cultive l’ignorance des autres options en matière de comportement. Aucun récit complexe ne peut être bâti sur ou réduit à un seul élément. Le conflit n’est qu’une possibilité. Il y a d’autres options, toutes aussi importantes dans une vie humaine, comme avoir une relation, trouver, perdre, porter, découvrir, se séparer, changer. Le changement est l’aspect universel de toutes les histoires. »

(Ursula K. Le Guin)

D’accord pour le changement comme élément universel des récits, mais pour le reste ? Je vois plusieurs problèmes.

Première remarque : les histoires que l’on choisit de raconter ne représentent qu’une partie de l’expérience humaine. On connaît le proverbe : « Les gens heureux n’ont pas d’histoire. » Même sans parler de conflit, s’il n’y a pas de problème à résoudre, d’obstacle à surmonter, d’expérience à acquérir, où est l’enjeu ? Et où est l’intérêt du récit ? Ce qu’on appelle en termes techniques la tension narrative : l’émotion induite chez le récepteur du récit (lecteur ou lectrice) par le fait d’attendre un dénouement.

Je ne suis pas la seule à le dire. Car, et ce sera ma deuxième remarque, quand on parle de conflit dans le cadre d’une intrigue de récit, on ne parle pas forcément d’un conflit littéral, d’une guerre entre des individus ou des nations. Voir par exemple ce qu’en dit Lionel Davoust :

« la notion de conflit en narration est le concept qui m’enthousiasme le plus à étudier et à transmettre. C’est bien loin de l’opposition binaire entre un « gentil et un méchant », et même de la notion qu’il faut « un bon adversaire » dans une histoire – plutôt une « bonne adversité » »

(Lionel Davoust)

L’adversité, en effet, est quelque chose d’universel, qui peut être un obstacle extérieur ou une faille intérieure. Mme Bovary est ainsi la victime de sa propre imagination, du décalage entre ses aspirations à un grand d’amour romantique et la réalité prosaïque de son ménage. Lizzie Bennett, dans Orgueil et préjugés, doit surmonter ses idées préconçues aussi bien que la hauteur aristocratique initiale de Mr Darcy. Même quand l’adversité est matérialisée par un obstacle extérieur, c’est loin d’être uniquement une question de combats ou de disputes. La nature, par exemple, fournit des obstacles sur une échelle grandiose. Depuis Robinson Crusoé jusqu’aux films catastrophes, en passant par les héros de Jack London, on fait des histoires extraordinaires avec pour « adversaire » la mer, le désert, la forêt, les volcans, la banquise, la faim, le climat, les maladies… Cela marche aussi avec les récits de voyage. Prenez les Méharées de Théodore Monod sur ses voyages au Sahara, ou l’œuvre d’Haroun Tazieff : dans son récit sur l’ascension du Nyiragongo, le vrai personnage, c’est le volcan.

Mais on préfère peut-être un récit au ras du quotidien, centré sur les joies et les peines des personnages ? L’adversité est là aussi : faire des rencontres, aimer, avoir des enfants, c’est se confronter à l’autre, devoir composer avec ses désirs, ses besoins, son sentiment de ce qui est vrai, juste, valable. Aimer, c’est prendre le risque de ne pas être aimé en retour. Parfois de devoir se séparer et de connaître le chagrin. Avoir des enfants, c’est se confronter au risque de ne pas être à la hauteur (ou du moins d’en avoir le sentiment) ; c’est aussi découvrir un jour que vos enfants vous voient comme un fossile, un étranger à peine encore vivant. On a tous des exemples en tête de conflits hélas tout à fait réels dans le couple ou entre parents et enfants.

Lionel Davoust fait très justement le lien entre tension narrative et tension dramatique, celle qui anime une scène de théâtre. Au risque de me répéter, je remets ici la référence à Beating the Story, de Robin D. Laws : le meilleur manuel pour expliquer ce qui fait la tension dramatique, et comment l’utiliser pour raconter des histoires. Et, non, le titre n’a rien à voir avec la violence, mais avec la notion de tempo, les beats (temps, mesure) au sens musical. Comment on organise une histoire autour de temps forts, qui sont soit des scènes d’action (résolution de problème, découverte, aussi bien que combat) et des scènes dramatiques, ou deux personnages (ou plus) expriment l’un vers l’autre des demandes, qui peuvent être pratiques (« Papa, tu me prêtes les clefs de la voiture ? ») ou bien du registre des émotions (« Maman, dis-moi que tu m’aimes toujours ? »)

On pourrait multiplier les variations sur ces thèmes. Une histoire du quotidien avec un volcan en arrière-plan qui menace d’exploser ? (Coucou, les Derniers jours de Pompéi.) Une tension dramatique entre ce que le protagoniste croit savoir et ce que le lecteur sait qu’il va arriver ? (Diverses histoires de fantômes chinois, où le héros ne voit jamais venir la femme renarde ou revenante que le lecteur sait être inéluctable.) Une histoire où la tension consiste dans les différentes interprétations possibles d’un même récit ? Bienvenue chez Jorge Luis Borges.

On le voit, ce ne sont pas les possibilités qui manquent, et tout cela sans faire intervenir un conflit littéral. Et pourtant ce sont bien des conflits : entre les désirs de A et ceux de B, entre les désirs de A et la réalité, entre l’interprétation d’une même réalité par A et B… Je vous laisse explorer les autres possibilités.

La lecture, grande cause nationale – ne boudons pas les bonnes nouvelles !

Un chaton vautré au milieu des livres.
Mon rêve ! Mais évidemment, pas celui de tout le monde.

Je vais être franche : quand il s’agit de lecture, je ne suis pas du tout désintéressée. Après tout, j’essaie de trouver un lectorat, tant ici, en ligne, que par des canaux plus traditionnels ! Pour que je sois lue, encore faut-il que les gens lisent.

Donc je suis très contente de la décision du président de faire de la lecture une « grande cause nationale » pour la période allant de l’été 2021 à l’été 2022. Mais pas seulement à mon petit niveau égoïste. Il y a d’autres raisons de s’inquiéter du devenir de la lecture en France et de vouloir faire des efforts pour l’encourager, d’une part comme art de vivre, d’autre part comme outil indispensable à l’exercice des droits de citoyen, voire à la vie quotidienne, tout simplement.

Il y a par exemple beaucoup de gens, quel que soit leur degré d’éducation, qui ne consomment quasiment plus de fiction sous forme écrite – surtout des adultes, car les enfants et ados lisent encore. L’audiovisuel à volonté des Netflix, Amazon Prime et compagnie occupe le temps de loisir et est calibré (de façon tout à fait volontaire) pour être addictif à un point qu’il sera toujours difficile pour l’écrit de ne serait-ce qu’approcher. Manque de goût, manque de temps, aversion à l’effort ? Lire demande un certain entraînement, c’est incontournable, et pas seulement pour déchiffrer : il y a tout un travail d’élaboration cérébrale, de création d’images mentales à partir des mots… D’ailleurs il existe des gens qui en sont incapables à cause d’un dysfonctionnement du cerveau, l’aphantasie. Pour eux, l’image est indispensable afin de pouvoir profiter d’une histoire.

Mais ce n’est pas le cas de la majorité des non-lecteurs, bien sûr. On est plus dans un schéma de déshabituation : après la fin de la scolarité, on cesse d’être obligé de fréquenter quotidiennement les livres, et comme ceux-ci restent associés aux devoirs et examens, on se tourne vers des loisirs qui ne demandent plus de lire, ou du moins de lire de façon suivie et attentive le même texte pendant un moment. Car dans le même temps, ces non-lecteurs sont des usagers des réseaux sociaux, de jeux vidéos et autres activités qui requièrent un peu de lecture et/ou d’écriture, au moins de façon ponctuelle.

C’est bien différent des 7% de gens qui sont réellement illettrés, qui ne déchiffrent qu’avec effort et pour qui se débrouiller dans un monde où l’écrit est partout est déjà une galère. On n’y pense pas, mais parfois un incident nous rappelle cette vérité : une vieille dame, au supermarché, qui demande timidement qu’on lui lise une étiquette pour être certaine que telle marque ne contient pas tel produit auquel elle est allergique ; tel usager, au guichet d’administration, qui commence par demander qu’on lui explique le formulaire, et au final on doit le remplir pour lui. Tout ça avec pas mal de gêne et de dignité. Bien entendu, quand on a autant de mal avec l’écrit, on ne passe pas ses loisirs avec des livres…

L’initiative du président va bien sûr dans le sens d’une promotion de la lecture, pour encourager les gens qui le peuvent à ne pas fuir après la fin des études, à trouver du plaisir dans la fréquentation des livres, dont l’immense diversité est déjà un gage que chacun peut trouver des titres à son goût. Et je n’excluerai pas les bédés et les mangas : texte et images sont là complémentaires, c’est une dimension de plus pour l’écrit.

Mais j’espère bien qu’on pensera aussi à ceux qui ont décroché, et qu’il y aura des dispositifs pour les aider à dépasser le blocage de l’illettrisme. Idéalement, il faudrait aussi changer là-dessus le regard de la société. C’est aujourd’hui pris comme une honte de ne pas savoir lire, ou du moins une aberration dont les gens ne parlent pas. Pourtant, si on veut les aider à « raccrocher », on pourrait imaginer des supports spécifiques, des livres spécialement édités et présentés. Usage de polices typographiques adaptées aux dyslexiques, gros caractères, textes courts ou assez simples pour des lecteurs « faux débutants », en imitation de ce qui se fait pour l’apprentissage des langues… Et bien sûr le couplage livre écrit avec version audio : on peut imaginer dans le livre un code QR à scanner pour télécharger le fichier audio.

Ce sont des pistes, mais pas les seules. L’important, c’est de penser qu’il y a des gens pour qui la lecture est encore un continent inconnu, et d’essayer de les aider à s’en rapprocher. Au final, ce sera peut-être plus simple que de convaincre les habitués de Netflix de consommer aussi de la prose.

(Également publié sur Substack.)

Ce que je n’aime pas voir dans un roman historique

Comment le passé voyait le passé : à la Renaissance, on peignait le monde biblique à la mode de la Renaissance.

J’ai des goûts assez éclectiques en matière de littérature, mais ça ne les empêche pas d’être tranchés. Ainsi, quand un roman historique ne parvient pas à m’embarquer dans son univers, ou pire quand quelque chose m’en éjecte en cours de lecture, je tends à ne pas donner une seconde chance à l’auteur. Désolée. Ou pas vraiment.

Mais au fait, quel genre de choses me sors de la lecture ?

D’abord, il y a les romans qui prétendent se passer dans l’Antiquité romaine, le Japon médiéval ou la France napoléonienne mais sont peuplés de gens du XXIe siècle avec des préoccupations du XXIe siècle. La raison première de lire des romans historiques, à mon sens, est de se dépayser. Il y a une très jolie citation de l’auteur britannique L. P. Hartley (1895-1972) : « The past is a foreign country; they do things differently there. » (Le passé est un pays différent ; les gens se conduisent différemment là-bas.)

Ce n’est pas juste que le passé était généralement plus brutal, la vie brève et pleine d’injustices et d’inégalités. C’est que la façon de voir le monde a évolué avec le temps, ainsi que la façon dont les gens se voyaient eux-mêmes, les valeurs qui leur servaient de points de repère, etc. Ainsi, l’idée d’avoir une vie privée, de protéger son intimité, s’est développée en Europe au cours du XVIIIe siècle. On voit apparaître de façon concomitante le mobilier qui permet cette intimité (la chaise percée étant désormais masquée dans un petit cabinet, nom qui est resté), les genres littéraires qui témoignent d’un souci de quant-à-soi (roman « sensible », de Clarisse Harlowe à La Nouvelle Héloïse, qui offre une plongée dans le for intérieur de l’héroïne) et des traités philosophique sur les droits de l’individu, y compris le droit au bonheur.

Autre chose dont on a du mal à se rendre compte aujourd’hui, c’est l’importance du calendrier agricole même pour la vie des citoyens. Il ne faut pas oublier qu’avant la Révolution industrielle, 80% de la population active travaillait aux champs (et cette population incluait une bonne partie des enfants, dès qu’ils étaient assez grands pour désherber ou effrayer les oiseaux). Même si le roman ne s’occupe pas d’agriculture, il faut qu’on sente ces réalités. Les aliments disponibles à telle ou telle partie de l’année, par exemple, ou les paysages traversés.

Mais il y a plus subtil : en lisant Balzac (Illusions perdues, 1837-43), on rencontre le petit fait suivant : de nombreuses loges de théâtre et d’opéra étaient disponibles de juin à septembre parce que leurs titulaires, riches propriétaires terriens, s’absentaient de Paris pour surveiller moissons et vendanges dans leurs domaines (Deuxième partie, « Un grand homme de province à Paris »).

C’est le genre de détail qu’on n’invente pas mais qu’on découvre par la fréquentation des sources, en particulier des sources primaires : la littérature et autres documents d’époque. Dans le cas de Balzac, ces sources ne sont pas difficiles à trouver. Et nous avons une chance formidable en ce début de XXIe siècle : l’Internet et l’énorme effort de numérisation des documents, tant par les universités et bibliothèques (merci Gallica !) que par des collectifs comme le Projet Gutemberg. Les ouvrages dans le domaine public sont disponibles en quelques clics, souvent dans un choix de formats variés (texte, PDF, etc.) ainsi qu’une vaste quantité d’œuvres graphiques, de documents techniques, et de photos de monuments ou sites d’intérêt historique.

Ainsi, durant la rédaction du roman policier historique dont j’ai récemment parlé ici, j’ai utilisé plusieurs sources primaires de ce genre, notamment un recueil de rapports de police à Paris sous le Directoire qui est une mine d’informations sur la vie quotidienne, en partie celle des gens du peuple, mais aussi ce qui se passe dans les théâtres, les cafés, partout où l’opinion se fait et où le gouvernement veut la contrôler.

Un autre avantage de se plonger dans les textes et autres documents d’époques, c’est de donner une idée de la façon dont parlaient et pensaient les gens, ou au moins d’éviter de faire parler et agir trop évidemment nos ancêtres comme s’ils étaient des contemporains. Pensons à toutes les expressions imagées que nous utilisons quotidiennement mais qui sont liées à des concepts ou des événements historiquement datés. Parler d’un « pays satellite » (comme on le faisait au temps de Napoléon) par exemple aurait été impossible avant la généralisation du modèle copernicien au XVIIe siècle. D’un autre côté, il y a des mots qu’on ne comprend plus ou qui ont changé de sens, et il suffit de quelques décennies pour être dans l’erreur. Ainsi, un mot d’argot bien connu, « daron », signifiait « patron » ou « bourgeois » au tout début du XIXe siècle ; mais il avait pris le sens de « père » au moment où Hugo écrivait Les Misérables.

Il y a bien d’autres façons de trahir le passé qu’on veut recréer dans l’espace d’un roman. Le vocabulaire, les décors ne sont qu’un début. Le plus dur, c’est de faire vivre, agir et penser des gens qui avaient un univers mental et des valeurs bien différentes de nous.

Un travers commun, à ce que je peux voir dans ce qui se publie, c’est de peupler un roman historique uniquement de gens hauts en couleurs, plus grands que natures, extraordinaires dans l’héroïsme ou la cruauté, voire extrêmes en tout, y compris le boire et le manger. Or même Alexandre Dumas n’avait qu’un Porthos ou une Milady de Winter par roman, et c’est le contraste qui rend ces personnages-là mémorables. S’il n’y avait eu que des personnages de ce calibre dans le roman, comment aurait-on pu les apprécier ?

Ce qu’on oublie aussi facilement à propos du passé, c’est que les gens y vivaient une vie quotidienne, et que c’est le fond du tableau sur lequel se détachent les grands événements, guerres, révolutions, épidémies. Et si on n’a pas au moins évoqué la vie ordinaire, on n’éprouvera pas la pleine force de ses bouleversements.

(Aussi publié sur Substack.)

Tout le monde aime les (romans) policiers

« Le donjon du Temple vers 1795 ». Huile sur toile anonyme. Paris, musée Carnavalet.

Je vais faire un aveu : quand je me suis lancée dans l’écriture de romans policiers, au printemps 2020, c’était dans un but commercial, ou du moins dans l’idée que ce serait plus aisé à publier que ce à quoi je m’était consacrée depuis trois ans, le roman historique. Ce dernier est hélas vu comme quelque chose de désuet, et peu d’éditeurs en publient régulièrement.

En revanche, le roman policier a une vitalité jamais démentie, à la fois en nombre de titres et en variété. Vous ne me croyez pas ? Faites le test du rayon de librairie ! Déjà, toutes les librairies, physiques ou en ligne, ont au moins une étagère de romans policiers. Et il y en a pour tous les goûts, du plus « cosy » au plus glauque, du plus brut au plus sophistiqué, avec des variantes proches du roman social ou du thriller technologique. Mieux encore, le roman policier historique est un genre tout à fait actuel.

Pourquoi un tel succès pour le roman policier ? Il s’est écrit des bibliothèques universitaires entières sur le sujet, un genre dans lequel je ne vais pas me lancer, rassurez-vous. Après tout, il n’est pas difficile de voir que le côté ludique du roman policier classique, type Agatha Christie, où l’on est invité à résoudre l’énigme avec le protagoniste, stimule les circuits dopaminergiques de récompense et de plaisir, ce qui conduit à vouloir répéter l’expérience. Il y a aussi le fait que le type d’intrigue de ces romans (meurtres, crimes sexuels, vols ou escroqueries à grande échelle, etc.) permettent de mettre le doigt dans toutes les plaies de la société, d’en explorer des aspects qui peuvent nous mettre mal à l’aise, mais qu’il est plus facile de contempler à travers la distance de sécurité d’un récit de fiction.

Mais il y a plus : quand on regarde la logique de l’intrigue la plus fréquente des romans policiers, la recherche d’un meurtrier, on retrouve un très ancien motif folklorique et même mythologique : le mort reconnaissant. (Oui, c’est ce que signifie Grateful Dead et c’est l’origine du nom du groupe.) Dans ces récits, le héros rencontre en chemin le cadavre d’un malheureux à qui on a refusé une sépulture, généralement parce qu’il était endetté. Le voyageur généreux paie les dettes et permet au mort de reposer en paix, puis reprend son chemin. Un peu plus tard, le voyageur reçoit à son tour l’aide d’un mystérieux étranger qui n’est autre que le mort sous forme spectrale. On connait ce motif dans diverses cultures.

Chez nous, c’est par exemple le conte « Jean de Calais », le roman de chevalerie anglais Sir Amadas ou encore « Le compagnon de voyage » d’H. C. Andersen. Il y a aussi des histoires où le mort est en peine à cause de quelque chose qu’il n’a pu terminer durant sa vie : dire à ses enfants où est caché le trésor qu’il leur destinait, par exemple. Et il y a la catégorie plus générale des devoirs envers les morts, motif important dans l’Iliade (la trêve pour les funérailles d’Hector), dans la tragédie d’Antigone évidemment, ou dans la Bible, le livre de Tobie.

Il n’est pas difficile de retrouver un tel schéma dans de nombreux romans policiers : retrouver le meurtrier et l’amener à la justice, c’est une façon de rendre service à la victime, qui sinon ne pourrait reposer en paix. Je ne suis probablement pas la première à faire cette observation, mais il se trouve qu’elle m’est venue au cours de l’écriture de mon deuxième roman policier.

Car en effet, j’ai récidivé. Quand ça marche, pourquoi s’arrêter ? Il se trouve que je lis beaucoup de romans policiers, et beaucoup de romans historiques, j’ai donc « les codes », comme on dit. En juin dernier, je me suis mise à écrire un roman policier historique dans une période que je commençais à bien connaître : le Premier Empire. Et comme parmi ces codes du roman policier il y a l’idée de héros récurrent et de série de romans, j’ai délibérément choisi un détective iconique.

Résultat ? Vous allez bientôt pouvoir en juger vous-même, car le premier a été accepté par un éditeur. Pas mal pour un coup d’essai.

(Aussi paru sur Substack.)

« Premier Noël, dernier Noël », une nouvelle et un avant-goût

Miséricorde. Qui peut prétendre n’en avoir pas besoin ? (« Madonna Laboris », N. Roerich, 1933)

On a tous nos rituels. Chaque année, je participe a un atelier d’écriture qui se tient au mois de décembre, et dont le but est d’élaborer une nouvelle à partir d’un thème et d’un certain nombre de mots et de phrases à placer dans le texte. (Voici par exemple la livraison de l’année précédente.) C’est fascinant de voir quelle diversité de textes peuvent produire les participants à partir des mêmes éléments. En décembre 2020, forcément, il n’a pas été possible de se réunir dans une même pièce pour écrire, alors on a planché chacun de notre côté, en tête-à-tête avec l’ordinateur. Mais le thème était bien fait pour remonter le moral : « Rédiger un Conte de Noël » ! Je peux aussi indiquer que certains des personnages reviendront bientôt, dans un texte plus long cette fois… Promis.

En attendant, bonne lecture.


Premier Noël, dernier Noël

Morières-lès-Avignon, 24 décembre 1770

Il était une fois, sous un ciel bleu glacé de Provence, un coche qui brinqueballait sur le grand chemin le long du Rhône. À main droite le fleuve, où commençait le domaine du roi de France ; à gauche le Comtat venaissin, terre des papes, repliée sur ses collines, ses palais et ses traditions. Orange, Châteauneuf, Avignon… Enfin, la voiture se vida dans la cour du relais balayée par le mistral. Le cocher, vieux bonhomme emmitouflé de plusieurs manteaux de laine, lâcha ses rênes et tituba jusqu’à l’auberge dont la grosse cheminée était la promesse d’un feu ronflant.

Mais ce n’était d’aucune aide pour Henriette, seule et démunie à présent, avec cet enfant qui serait encore plus seul au monde si on n’y faisait rien. Toutes ses économies étaient passées ce voyage, et si elle ne trouvait pas d’aide une fois au but… Mieux valait ne pas y penser.

Elle serra le bébé contre elle sous sa pèlerine et marcha résolument le long des rues étroites aux pavés inégaux, rendus plus traîtres par le verglas, puis prit le chemin qui serpentait dans la colline, entre les vignes et les mûriers. À Morières, où elle avait grandi, personne ne fit mine de la reconnaître, ni les bergers et gardiens de vaches du mas voisin, ni le curé Taillefer allant sur son âne rendre visite à quelque ouaille méritante, ni même un montreur de marionnettes qui l’avait tant fait rêver jadis.

Tant pis. Henriette continua de marcher jusqu’à une une grosse ferme dont les bâtiments de pierre jaune, ramassés en L contre le vent féroce des collines, étaient cruellement familiers. On n’apprécie pas ce que l’on a jusqu’au moment où on le perd. Si ici aussi on la rejetait…

Bastien Dargent se serait attendu à tout, sauf à cela. Depuis des mois que sa plus jeune sœur, Henriette, s’était enfuie, toute vergogne secouée, avec une troupe de théâtre quelque part au royaume de France, personne n’attendait plus son retour. Et pourtant, elle était là !

À contre-cœur, il ouvrit la porte de la cuisine, où Clémence, son épouse, s’affairait à préparer le repas qu’on servirait après la messe de minuit. La servante tisonnait le feu et rajoutait des bûches ; les fillettes, exceptionnellement sages à la perspective du festin, aidaient en pelant des pommes. Quand Clémence allait savoir la nouvelle…

Froidement, Bastien conduisit la visiteuse à un banc dans le coin opposé. Il fallait tirer certaines choses au clair.

— Ainsi donc, commença-t-il, tu crois pouvoir revenir chez nous comme ça, après la façon dont tu es partie ?

Elle secoua la tête et répondit tout doucement :

— Ce n’est pas moi qui reviens, grand frère. Crois-moi, j’ai déjà mon trajet de retour payé. Mais c’est ce petit… Regarde, c’est ton neveu Antoine.

Elle écarta les pans de sa pèlerine pour révéler un paquet enveloppé de langes. Choqué, mais pas vraiment surpris, Bastien contempla l’enfant. Il était bien petit pour voyager : sans doute pas plus d’une semaine, au plus dix jours. Cette folle d’Henriette avait dû sauter dans un coche à peine après l’avoir mis au monde ! Il soupira :

— Mais toi, alors ?

Sa sœur secoua sa tête coiffée d’un bonnet de dentelle bien plus élégant que ce que portaient les femmes du pays, même le dimanche. Quelques mèches blond cendré s’en échappaient comme des copeaux de métal précieux. Avec un petit sourire triste, elle rétorqua :

— Moi, oh… Quelle importance. On m’attend à Paris, Bastien. Un nouveau rôle. Je n’ai pas pu travailler ces derniers mois, bien sûr, avec cette grossesse… Mais bientôt…

De ses mains fines, gantées de chevreau, elle serra contre elle l’enfant. Une dernière fois, l’implication était claire.

Petit à petit, à mesure que son frère se dégelait, Henriette Dargent sentait le soulagement la gagner. Oui, Bastien était sensible à la voix du sang. Il ne rejetterait pas son neveu dans un monde inhospitalier. Il aurait même fait fi du qu’en dira-t-on et recueilli chez lui la pécheresse… Mais la jeune femme se redressa, modelant ses traits en un masque grave :

— Tu es bon, grand frère, mais tu ne t’imagines pas. Quelle figure pourrais-je tailler ici ?

Il haussa les épaules. Il savait fort bien qu’elle ne trouverait personne pour l’épouser dans le pays, et que personne d’honnête ne voudrait l’employer. Non, elle avait sa vie là-bas, avec la troupe, où la question de la respectabilité se posait tout autrement.

— Au moins, reprit Bastien, as-tu pris le temps de le faire baptiser ?

Elle dut bien avouer la vérité : qu’elle s’en était souciée comme d’une guigne, dans sa hâte de prendre la route. Elle pouvait voir l’honnête Bastien résolu à présent à arracher son neveu à une parente indigne… Tans pis, ou tant mieux pour le petit Antoine.

Dans la grande cuisine où l’âtre rougeoyait, la curiosité attira peu à peu à eux les deux fillettes qui aidaient leur mère. La plus grande, une gamine disgraciée par la petite vérole, regarda timidement Henriette. Avec malgré tout une boule dans la gorge, celle-ci mit le bébé emmailloté dans les bras de sa nièce Laure, qui le porta gravement à sa mère.

Clémence, l’épouse de Bastien, n’eut pas un mot pour Henriette. Elle était encore plus stricte pour la morale que son mari. Mais elle envoya la servante chercher un berceau. Elle n’eut pas loin à aller, ce qui était une triste histoire en soi.

Bastien, à mi-voix, expliqua :

— On a perdu notre dernier, né de ce mois… Le Seigneur l’a repris à lui.

Henriette ne dit rien, mais quand son frère l’invita à passer avec eux la veillée de Noël, elle n’eut pas le cœur de refuser.

Sant-Jóusè m’a di :

Pren-te gardo, pren-te gardo !

Sant-Jóusè m’a di :

Pren-ti gardo per eïci !

La voix fraîche des enfants montait dans la nuit tandis qu’ils revenaient de l’église. Henriette était restée au dernier rang, de peur de s’attirer les foudres du curé Taillefer. Tant pis. Elle rendrait des comptes devant Saint Pierre, plus miséricordieux que les hommes, dont le grand livre ne porterait pas que ses transgressions.

Le cri d’une chouette, propre à glacer le sang, fit se hâter les traînards. Bastien Dargent, lui, se flattait de n’être pas superstitieux. Il n’avait même pas écouté les racontars au sujet de la comète, durant l’été. Mauvaises récoltes, épidémies… Que n’avait-on pas dit ! Aujourd’hui aussi, il prendrait les choses comme elles venaient. Ce neveu qui leur tombait du ciel (mieux valait y songer ainsi que d’épiloguer sur la conduite d’Henriette) grandirait à la maison, voilà tout. Et on remarquerait à peine le petit Antoine parmi ses cousins.

Clémence et lui étaient encore jeunes, après tout. Ils auraient beaucoup d’autres enfants.

FIN