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Hamlet, le Juge Ti, Emma ou le prophète Daniel, tous détectives ?

Tableau : "L'Innocence de Suzanne reconnue", par Valentin de Boulogne (Musée du Louvre).

Si vous avez raté ma série sur les précurseurs du roman policier à travers les âges et la littérature mondiale, je remets ici les liens vers les principaux articles :

1. Daniel, détective biblique : comment notre héros sauve la vie de la belle et innocente Suzanne en posant les bonnes questions ;

2. Les énigmes des Mille et Une Nuits : le vizir Djafar doit découvrir le meurtrier d’une mystérieuse inconnue ;

3. L’art de lire les indices, du Talmud à Serendip : où les traces d’un chameau, d’un cheval et d’une petite chienne permettent au héros de faire preuve de ses pouvoirs d’observation et de déduction, un motif littéraire repris du Talmud de Babylone dans le conte perse des Trois Princes de Serendip, puis par Voltaire dans Zadig et Umberto Eco dans Le Nom de la Rose ;

4. Détectives et mandarins sous les Ming : les diverses incarnations du Juge Ti et d’autres héros justiciers de la Chine impériale ;

5. Jeux d’énigmes avec Jane Austen : avant Poe, Emma est l’un des premiers, peut-être le premier, roman occidental moderne à intégrer une énigme que le public peut résoudre grâce aux indices disséminés au fil de l’intrigue ;

6. Ulysse détective, Pénélope aussi : le héros de l’Odyssée et sa fidèle épouse résolvent chacun à sa façon des énigmes, ce qui en fait la premier couple de détectives de la littérature ;

7. Hamlet mène l’enquête : dans la pièce, le prince de Danemark réussit à découvrir le meurtrier de son père, mais pas à le prouver au-delà de tout doute, ce qui est une fin typique de roman noir ;

8. Série Noire pour Œdipe : comment la pièce Œdipe roi de Sophocle s’est retrouvée publiée dans une collection de romans policiers, ce qui est parfaitement adapté quand on y songe.

Comment écrire un roman avec Internet (mais sans chatbots, merci)

A black and white cat peeking out of a side hole in a white plastic tunnel, with the words: "The internet is a series of tubes. And those tubes are full of cats."

Quand j’ai commencé en 2017 à rédiger mon second roman, Augusta Helena, c’était au départ une idée suggérée par un podcast de la sphère sceptique et rationaliste, où j’ai passé pas mal de temps des années 2005 à 2015 environ. Oui, c’est en écoutant un podcast de l’époque, Reasonable Doubt, que j’ai entendu parler du voyage à Jérusalem d’Hélène, mère de l’empereur Constantin et future Sainte Hélène pour les églises d’Orient et d’Occident. Elle avait alors près de 80 ans, ce qui est beaucoup, surtout dans les années 300 de notre ère, et même si l’historiographie a surtout retenu le récit de la « découverte » de la Vraie Croix (et le coup d’envoi lancé aux pèlerinages), il m’a tout de suite paru évident qu’un tel voyage de la mère du souverain ne pouvait qu’être politique.

Et si je tentais de raconter les aventures de cette « Indiana Jane du IVe siècle » (expression entendu dans le podcast) de façon à coller à la fois à la fois à l’histoire et à la légende ? Comment concilier ce que nous savons réellement sur son itinéraire et son séjour en Orient et la légende qui s’est greffée ensuite dessus ? Un exemple : dans la correspondance de Constantin, il est clair que c’est l’évêque de Jérusalem qui a présenté la Croix à l’empereur, mais les récits chrétiens ultérieurs attribuent la découverte de la relique à Hélène. Comment concilier ces deux points de vue ?

Je me flatte d’y être plutôt bien parvenue. Vous devriez bientôt pouvoir en juger. Les premier tome est en librairie, et le second devrait paraître le mois qui vient.

Autre exemple d’inspiration venue d’internet : Tous les accidents, le roman historique que j’ai écrit ensuite (pas de publication prévue pour celui-là, hélas), est né de la lecture d’un des « Le saviez-vous ? » quotidien de Wikipédia, la mention d’une héroïne des guerres de la Révolution, Marie-Angélique Duchemin, épouse Brûlon, qui a commencé par suivre son mari soldat comme vivandière puis, à sa mort, prit un habit d’homme pour se battre elle aussi. Elle a notamment servi en Corse en 1794 sous les ordres d’un certain Napoléon Bonaparte. L’aventure n’a pas duré longtemps, car elle a été blessée et découverte à cette occasion, mais Marie-Angélique a vécu assez longtemps pour être décorée de la Légion d’Honneur par Napoléon III. Un destin extraordinaire, qui m’a suggéré de raconter moi aussi une histoire de femme en guerre, et des bouleversements en tout genre apportés par la Révolution.

Enfin, la série de romans noirs historiques dans laquelle je me suis lancée en 2020, les aventures du capitaine Dargent, doit beaucoup à un autre podcast, Ken And Robin Talk About Stuff (KARTAS). Les hôtes sont tous deux concepteurs de jeux de rôles, mais leurs émissions hebdomadaires couvrent une variété considérable de sujets, en particulier l’art d’écrire de la fiction. Et c’est là que j’ai entendu parler du concept de héros iconique, selon le terme proposé par Robin D. Laws dans son livre Beating the Story. Un héros, ou personnage, iconique, est un personnage qui peut enchaîner les aventures sans changer lui-même ou elle-même. Au contraire, c’est le personnage iconique qui change le monde, typiquement en redressant les torts. Ce sont des héros et héroïnes détectives, justiciers, défenseurs des faibles. Ils vont de la délicate Miss Marple à l’invulnerable Superman, du cérébral Hercule Poirot à l’impétueuse Wonder Woman.

Concevoir un personnage qui pourrait jouer ce rôle de détective, avec des caractéristiques qui ne changeraient pas alors que le cadre et l’intrigue des romans pourraient varier de façon considérable : voilà un défi stimulant ! Et je me suis rendu compte que j’avais le candidat idéal sous la main : l’un des personnages de Tous les accidents, roman déjà évoqué, un certain Antoine Dargent, dont j’avais esquissé la biographie sans y passer autant de temps que pour ma protagoniste. Lui avait connu des aventures diverses, et même des changements de statut social importants, mais sans bouleversement de son monde intérieur, contrairement à l’héroïne du roman. Bref, une stabilité intérieure dans un monde en mutations, ce qui était prometteur.

Je me suis mise à rédiger un premier roman, qui sera finalement publié en 2021 sous le titre Du sang sur les dunes. Depuis, j’en ai rédigé deux autres, qui devraient trouver un jour ou l’autre le chemin des librairies, si les problèmes de prix de l’énergie, du papier et d’à peu près tout se calment un peu…

Bien entendu, dès que j’ai des informations sûres, je vous en ferai part ici, sur Internet. On y revient toujours.

Note de lecture : Neuro-science-fiction

Couverture du livre Neuro-science-fiction, avec dessin d'un cerveau relié à des câbles électroniques

J’ai une nouvelle note de lecture en ligne sur le site de l’AFIS (Association française pour l’information en sciences) : Neuro-science-fiction, les cerveaux d’ailleurs et de demain, par Laurent Vercueil, aux éditions du Bélial’, avec une préface de Roland Lehoucq et des illustrations de Cédric Bucaille. Bouquin très agréable et stimulant, pour ne rien dévoiler !

Pour qui est ce roman ? Aventure, sentiment, Histoire : faut-il choisir ?

Je ne vais pas vous le cacher, je me suis remise à écrire un roman. Encore un roman noir historique, même. Il s’agira du 4e dans la série des aventures d’Antoine Dargent. Excusez du peu.

Mais au fait, à quel public est destiné ce livre ? Roman noir, roman policier, c’est un domaine fort vaste, après tout.

En guise de réponse, une petite anecdote. Courant 2019, alors que j’étais en pleine rédaction de mon roman historique Tous les Accidents, je participais à un groupe d’écriture où chacun lisait et commentait les travaux des autres. L’une des participantes m’a un jour demandé : « Mais dans ce roman, tu t’intéresses plus à la reconstitution historique, ou à la vie des personnages et à leurs relations ? » La réponse que j’ai faite alors, et que je pourrais redire à présent, fut : « Aux deux ! »

J’aime bien les romans historiques pour la plongée qu’ils offrent dans un monde différent, aussi étranger que bien des univers de science-fiction. Et en même temps, c’est un univers qui ne nous est pas tout à fait étranger, puisque nous en sommes issus. Ici, on parle de la France de 1805, quand Napoléon était déjà empereur et entretenait encore le rêve d’envahir l’Angleterre. La Révolution avait accouché d’une étrange monarchie qui ne disait pas son nom, le progrès scientifique était illustré par des inventions telles que le télégraphe optique, la vaccination, la machine à vapeur et les ballons captifs. Mais on continuait de dépendre de la météo pour les récoltes, et la France utilisait sa puissance militaire pour s’enrichir aux dépends de ses voisins, que soient les vaincus ou des alliés (Italie, Espagne, Hollande) à qui on réclame de lourdes contributions. Un monde plein de contrastes, où bien des aventures individuelles sont possibles.

D’un autre côté, j’aime bien suivre le cheminement émotionnel des personnages, les relations qu’ils entretiennent entre eux. Mon héros détective ici n’est pas seul, mais entouré d’amis et anciens camarades, de parents et connaissances… On a toute une petite galaxie d’individus, hommes et femmes, avec chacun leur passé, leurs désirs, leurs objectifs dans la vie ou leurs craintes pour le passé. Des parents s’inquiètent pour la santé de leur enfant, une jeune femme pour celle de son fiancé ; des militaires noirs essayent d’échapper aux mesures discriminatoires de l’Empire ; des armateurs tentent l’aventure en finançant des bateaux corsaires ; une ancienne cantinière conseille les collègues plus jeunes d’après son expérience ; un officier tente de sonder le cœur d’un camarade dont il est épris…

Et bien plus, avec des personnages apparus dans le roman Du sang sur les dunes. Et qu’on pourra retrouver bientôt, j’espère, dans les autres volumes de la série.

Le roman policier à travers le temps : (8) Série Noire pour Oedipe

Peinture symboliste : Œdipe (représenté tout petit) devant la sphinge, une femme à pattes de lion et ailes d'aigle, qui le surplombe depuis un rocher.
Œdipe devant la sphinge, illustration de Myths and Legends of all Nations, de Marshall Logan, 1914 (domaine public)

Ce sera sans doute le dernier billet de cette série consacrée aux précurseurs historiques de la littérature policière moderne. Outre la Bible, nous avons vu que des éléments des récits de détectives préexistaient dans les Mille et Une Nuits, dans le Talmud, dans la Chine des Ming, chez Jane Austen aussi bien que dans Shakespeare et l’Odyssée.

Avec la pièce Œdipe roi, de Sophocle (vers 425 avant notre ère), nous avons affaire à une intrigue policière quasiment aboutie, et ce n’est pas un hasard si Gallimard en a publié une adaptation dans la mythique collection « Série Noire ».

Tout commence par une catastrophe : la peste sévit à Thèbes, dont le roi est Œdipe, couronné vingt ans plus tôt pour avoir vaincu un autre fléau, la sphinx, ou sphinge. Un oracle révèle que le dieu Apollon est courroucé à cause du meurtre du précédent roi, Laïos. Qui donc l’a tué ? Œdipe décide de prendre les choses en main et d’enquêter sur cette affaire. Bien sûr, nous connaissons la suite : ses investigations le mènent vers son propre passé, quand il est arrivé à Thèbes. En chemin, il avait eu une altercation avec un vieil homme arrogant et l’avait tué. Hélas, il découvre que c’était le précédent roi, Laïos. Pire, que c’était son propre père ! Et logiquement, sa veuve la reine Jocaste, qu’Œdipe avait épousé, était aussi sa mère.

Comme dans une bonne Série Noire, le crime originel est finalement mis au jour : à la naissance d’Œdipe, le roi Laïos, effrayé par un oracle lui prédisant que son fils tuerait son père et épouserait sa mère, avait voulu tuer le nouveau-né en l’exposant aux bêtes sauvages. Mais il ne pouvait prévoir qu’un berger passerait par là, recueillerait l’enfant et que celui-ci serait ensuite adopté par Polybe, roi de Corinthe. Il était donc arrivé à Thèbes sans savoir ses origines.

L’engrenage est parfait, et le modèle pourrait être repris tel quel dans une série à suspense. Que dis-je : il est repris couramment dans bon nombre de récits policiers qui partent d’un crime atroce pour remonter dans le passé d’un personnage et y trouver un autre crime fondateur, dont il peut être l’auteur ou la victime, ou comme ici les deux. On n’a pas fini de méditer sur Œdipe.

Le roman policier à travers le temps : (6) Ulysse détective – Pénélope aussi

Où le héros donne de sa personne pour enquêter sur le chant des Sirènes (mosaïque du Ve siècle)

C’est peut-être la plus ancienne histoire de détective de la littérature mondiale. Avant les trois princes de Serendip, le vizir Djafar ou le prophète Daniel, un certain Ulysse, roi d’Ithaque et héros de la guerre de Troie, s’était fait connaître pour son habileté à percer les mystères et trouver des solutions ingénieuses même dans les situations les plus désespérées.

On connaît l’histoire du cheval de Troie et le long retour à Ithaque vers son foyer et son épouse Pénélope. Mais cela n’épuise pas le chapitre des aventures d’Ulysse, ou Odysseús, de son nom grec.

Avant même la guerre de Troie, dans une sorte de « préquelle » à l’Iliade rapportée entre autres par Apollodore au IIe siècle de notre ère, Ulysse a montré son ingéniosité en identifiant le jeune Achille, caché parmi les filles du roi Lycomède. Sa mère Thétis l’avait déguisé pour l’empêcher d’aller se battre. Or, fils d’une déesse, Achille promettait d’être un héros remarquable, et les Grecs qui piétinaient devant Troie avaient besoin de son aide. Ulysse alla donc à Skyros chez Lycomède et mit devant les jeunes filles une épée et un bouclier. Achille fut bien sûr le seul à s’y intéresser… et donc s’est démasqué.

Durant les tribulations racontées dans l’Odyssée, d’autres occasions seront offertes à Ulysse de faire usage de sa célèbre ruse, sa mètis, pour employer le terme grec. Comment échapper au cyclope Polyphème, aux sortilèges de Circé, aux monstres marins… Mais notre héros fait aussi preuve d’une insatiable curiosité. Apprenant qu’ils allaient devoir naviguer près des rochers où chantaient les Sirènes, les marins s’inquiètent : ces créatures au chant merveilleux risquent de les envoûter et de les faire se fracasser sur les récifs ! Ulysse a une solution toute simple : qu’ils se mettent des bouchons dans les oreilles tant qu’ils sont dans ces parages, et les Sirènes s’époumoneront en vain.

Mais il ne peut s’empêcher de désirer en savoir plus, faire lui-même l’expérience de ce chant… Est-il vraiment si beau, si chargé de magie qu’il fait oublier au marin sa sûreté et l’envoie se fracasser sur le rocher d’où la Sirène l’attire ? Ulysse décide de ne pas se boucher les oreilles. Mais pour parer à toute éventualité, il ordonne à ses hommes de l’attacher au mât du navire, pour qu’il ne puisse se jeter à l’eau pour rejoindre les Sirènes, au cas où.

Une précaution qui s’avéra bien nécessaire ! Ulysse ouït donc avec ravissement le chant des magiques tentatrices, mais aussi avec désespoir, puisqu’il ne put se détacher du mât.

Mais au moins, cela lui permit de revenir à Ithaque, où il trouva de nombreux prétendants qui espéraient mettre la main sur son royaume et épouser sa femme, la sage Pénélope. On sait que celle-ci avait réussi à leur donner le change pendant des années en défaisant la nuit la tapisserie qu’elle tissait le jour, promettant aux prétendants importuns qu’elle choisirait l’un d’eux dès qu’elle aurait fini son ouvrage.

Ulysse rentre, donc, et tue les prétendants, mais il est tellement changé, marqué par les ans et les aventures, que Pénélope ne le reconnait pas tout d’abord. Mais elle aussi avait reçu des dieux sa part de mètis, d’intelligence rusée, comme elle l’avait montré dans l’affaire de la tapisserie. Elle teste donc cet homme qui prétend être son époux en demandant qu’on change de place leur lit de noce. Et Ulysse, car c’est bien lui, de se récrier : impossible, ce lit a été sculpté dans la souche d’un vieil olivier ! Et Pénélope et lui peuvent désormais se retrouver l’un l’autre, après tant d’années.

Un très ancien détective, donc, mais aussi un très ancien couple uni par le même esprit d’ingéniosité, digne antécédent des séries basées sur des couples de détectives : on pense à Tommy et Tuppence d’Agatha Christie, aux couples d’Anne Perry (Thomas et Charlotte Pitt, William et Hester Monk), ou encore la charmante Georgie et son soupirant, Darcy O’Mara, dans les polars primesautiers de Rhys Bowen.

Rien de nouveau sous le soleil, donc ? Mais d’un autre côté, ça prouve qu’on ne change pas une formule qui marche.

Lecture en ligne : de Rocambole à Vivlio, affaire à suivre

L’Interprète, série originale d’Irène Delse, parue sur la plateforme Doors de Rocambole

C’était dans les tuyaux depuis un petit moment, mais cette fois, c’est officiel : l’entreprise lyonnaise Vivlio, numéro trois sur le marché de la lecture numérique en France (après Amazon et Kobo, on l’aura compris), rachète la plateforme de lecture en ligne Doors, dont vous avez déjà entendu parler ici sous le nom de Rocambole, comme la start-up à l’origine du concept.

Deux cent mille lecteurs et lectrices, un million d’épisodes lus : il y a clairement un public pour cette plateforme de lecture en streaming sur smartphone. C’est ce qui intéresse Vivlio, qui est actuellement vendeur de liseuses et de livres électroniques « classiques » et lié au groupe Cultura, mais cherche à se diversifier. Il s’agit d’une autre forme de lecture, par épisodes comme dans les feuilletons à l’ancienne… Ou comme les séries audiovisuelles ! Être un « Netflix de la lecture », tel était bien l’ambition de Rocambole au départ.

Certes, le couperet est tombé pour la jeune pousse Rocambole, née en 2019 et mise en liquidation judiciaire en 2022. Mais la graine Doors, la plateforme de lecture en ligne, va être replantée chez Vivlio.

Et cela a une conséquence importante pour les auteurs qui ont des textes publiés sur Doors, comme moi : Vivlio reprend tout le catalogue, afin d’alimenter la plateforme de lecture en ligne, mais aussi dans certains cas pour publication plus classique sous forme papier et/ou livrel. Cela dépendra des titres, de la réaction du public, etc. Il y a même à l’horizon un partenariat avec une maison de production intéressée par ce vivier de textes où puiser pour des adaptations audiovisuelles.

Et moi dans tout ça ? Pour l’instant, je suis le mouvement. Mon contrat avec Rocambole étant toujours valable, il est transféré à Vivlio. On va voir s’ils peuvent faire quelque chose avec mes deux titres, L’Héritier du Tigre et L’interprète… Et si, qui sait, je n’ai pas d’autres textes à leur proposer.

Affaire à suivre. Mais dans tous les cas, je vous en reparlerai ici.

Le roman policier à travers le temps : (5) Jeux d’énigmes avec Jane Austen

Emma observe, déduit et complote… (Illustration de C. E. Brock, 1909)

Après avoir remonté le temps et évoqué des histoires de détectives dans l’Antiquité biblique, au temps des Mille et Une Nuits, de Voltaire ou des Mandarins, on ne pourrait mieux terminer ce tour d’horizon qu’en se penchant sur ce qui est peut-être le premier roman à énigmes de la littérature occidentale moderne : Emma, de Jane Austen.

Comment ? Mais oui. Oubliez pour un moment les commentaires habituels sur l’œuvre d’Austen : technique littéraire, observations sociales, etc. C’est la structure du roman qui nous intéresse ici, le fait que le récit offre des questions et casse-têtes que les membres du public sont invités à résoudre en parallèle de l’héroïne, voire si possible avant elle. Or c’est bien la structure d’un roman policier classique, jusqu’à l’élément de jeu avec celui ou celle qui lit. Et ce n’est pas un hasard si le thème du jeu et des énigmes est mis en scène dans le texte, Emma et ses proches jouant aux charades, devinettes et autres jeux de société faisant appel à l’astuce et à l’observation.

Vous me direz qu’il n’y a pas de crime dans ce roman, pas même une lettre volée ? Non, ce qui occupe Emma, ce sont ces « petits mystères du quotidien » chers à Miss Marple : quel est l’admirateur qui a offert un piano à Miss Fairfax ? Et à qui cette jeune fille si discrète a pu engager son cœur ? Il y a aussi le mystérieux admirateur d’Harriet, et ceux d’Emma elle-même, qu’elle ne s’imagine pas avoir. Une lecture attentive du roman nous offre tous les indices pour découvrir nous-même la vérité.

Or, paru en 1815, Emma précède Double assassinat dans la rue Morgue d’Edgar Allan Poe (1841) et même Mademoiselle de Scudéry d’E.T.A. Hoffmann (1819), roman court à intrigue policière, et a tout pour figurer le premier roman d’énigme moderne. Ce n’est pas un mince compliment.

P.S. On pourrait citer aussi Northanger Abbey, un roman dont l’héroïne pourrait être le prototype de ces détectives adolescents dont la littérature young adult est friande. Influencée par ses lectures, la jeune Catherine Morland tente de percer le mystère d’une vieille demeure, ancienne abbaye, qui ne peut (elle en est persuadée) qu’avoir été le lieu d’une tragédie, comme dans Les Mystères d’Udolphe et autres romans gothique. Elle cherche un tiroir secret dans un meuble, explore un couloir dérobé, etc.

Le roman policier à travers le temps : (4) Détectives et mandarins sous les Ming

Les gibbons chers à Van Gulik (détail d’une peinture due à l’empereur Xuande, 1427)

Poursuivons notre série sur les précurseurs de la littérature policière moderne : après l’ingéniosité de Daniel dans la Bible, puis les casse-têtes du vizir Djafar dans les Mille et Une Nuits, et les diverses histoires de lecture d’indices, du Talmud aux Princes de Serendip, le tableau ne serait pas complet sans un regard sur certains fameux détectives de la Chine ancienne, et sur la tradition littéraire qui s’en est inspirée.

On connaît en Occident le Juge Ti à travers les aventures que lui a attribuées Robert Van Gulik, sinologue et diplomate néerlandais qui trouvait le moyen d’écrire (en anglais, pour toucher un plus large public) des romans policiers en guise de loisirs. Il a commencé par traduire en anglais un roman chinois anonyme paru sous la dynastie Qing (1644-1912), le Dee Goong An, ou selon la translittération actuelle Di Gong An.

(On notera les noms multiples sous lesquels est connu le héros : Dee dans la translittération anglaise en vigueur dans les années 40, lorsque Van Gulik écrivait, Ti lorsqu’il a été traduit en français, puis aujourd’hui Di, selon le système officiel pinyin.)

Le personnage fait donc partie d’une tradition chinoise déjà ancienne, puisque les premiers romans du type Gong An (littéralement : « affaires criminelles ») remontent à l’époque de la dynastie Ming (1368-1644), et que de telles histoires fournissaient déjà des pièces de théâtre, théâtre de marionnettes et opéra sous les Song (960-1279). Les héros en sont des magistrats impériaux, souvent portant le nom d’authentiques personnages historiques, comme le juge Ti (Di Renjie, nom d’un homme d’État de la dynastie Tang, né en 630) ou le juge Bao (Bao Zheng, qui a vécu sous les Song du Nord, au XIe siècle).

L’une de ces pièces de théâtre traditionnelles, d’époque Yuan (1250-1368), qui a pour titre Le Cercle de craie, met en scène une situation similaire à l’histoire du jugement de Salomon : comment déterminer entre deux femmes qui est la véritable mère d’un enfant. Le juge Bao use d’ailleurs d’une ruse identique à celle du souverain biblique : il place l’enfant dans un cercle tracé sur le sol à la craie et ordonne aux deux femmes de le tirer chacun par un bras. La véritable mère, bien sûr, lâche l’enfant, de peur de lui faire mal, et son innocence est reconnue.

En plus du théâtre et des romans, le cinéma chinois puise volontiers dans ce fonds d’histoires mystérieuses, aussi bien en Chine continentale qu’à Taïwan. La série de films de Tsui Hark Detective Dee montre ainsi à un public international une version haute en couleurs du héros découvert grâce à Van Gulik : intrigues politiques, cascades et combats d’arts martiaux à couper le souffle, éléments surnaturels omniprésents…

On aime ou pas, mais c’est d’une grande virtuosité. Et bien dans la tradition chinoise.

Le roman policier à travers le temps : (3) L’art de lire les indices, du Talmud à Serendip

Miniature persane (détail) : le roi Vahram, père des trois princes du conte.

Troisième article de la série, après un regard sur les déductions de Daniel, dans la Bible, et un autre sur un récit policier inclus dans les Mille et Une Nuits.

On a tous dû lire en classe l’histoire de Zadig et du cheval que cet habile philosophe parvient à décrire en détails sans l’avoir jamais vu. Tout ce que le héros de Voltaire a sous les yeux, ce sont les traces laissées sur la route par l’animal : taille des sabots, régularité du pas, endroits où il a mangé la végétation sur les côtés de la route… Mieux encore, Zadig répète l’exercice avec la petite chienne de la reine, avec une telle précision que les serviteurs qui sont à la recherche de l’animal échappé en viennent à croire… qu’il a dû la voler lui-même !

Ou peut-être avez-vous lu la version qu’en donne Umberto Eco dans Le Nom de la Rose ? Là, c’est Guillaume de Baskerville, moine franciscain et disciple de Roger Bacon, qui observe sur la route les traces d’un cheval, voit le personnel du monastère parti à sa recherche, et en déduit que c’est le propre cheval du père abbé qui s’est échappé. Quand il explique son raisonnement, toutefois, il est mieux accueilli que Zadig et sa science est grandement admirée.

Mais cette histoire a des racines plus anciennes. Voltaire s’est inspiré d’un texte persan qui remonte au début du XIVe siècle, mais dont une traduction française avait paru en 1719 : Les Trois Princes de Serendip. Ce conte est mieux connu aujourd’hui, surtout dans les pays anglo-saxons, comme l’inspiration derrière le mot serendipity, créé par l’écrivain anglais Horace Walpole, pour désigner le hasard heureux, les découvertes faites alors qu’on ne les cherchait pas. Ce n’est pas lié à l’épisode dit du chameau, où les princes observent les traces d’un chameau échappé (qui deviendra un cheval dans Zadig), mais à la fin du conte : les héros reviennent chez eux sans avoir trouvé ce qu’ils cherchaient, mais trouvent le bonheur dans ce qu’ils ne cherchaient pas.

On peut même remonter plus haut : l’épisode du chameau a des parallèles dans le Talmud, où la version la plus ancienne figure dans un recueil de commentaires datés des Ve/VIIe siècle de notre ère, le Midrash des Lamentations. Là, ce sont deux esclaves juifs marchant derrière leur maître persan qui observent un chameau qui a laissé des traces sur la route : herbe broutée d’un seul côté, gouttes de miel et de lait qui coulent des outres qu’il transporte, etc. Ces détails reviennent tels quels dans Les Trois Princes de Serendip, ce qui tend à suggérer que l’histoire circulait largement dans l’Orient médiéval.

Le conte de Voltaire a eu lui aussi un grand retentissement littéraire, et il n’est pas absurde de penser qu’il a inspiré les premiers auteurs de « vrais » récits policiers, à commencer par Edgar Allan Poe. Dans sa nouvelle « Double assassinat dans la rue Morgue », l’Américain met d’ailleurs en scène un détective français. Pur désir d’exotisme, ou bien coup de chapeau discret à l’illustre philosophe et à son héros si sagace ?

On pourra toujours essayer de déduire la réponse à notre tour.