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Mes outils d’écriture : (8) Relire Agatha Christie

Cartes à jouer pendant une partie de bridge

Main du crime… selon Dame Agatha ! (Source : Wikimedia)

Il y a des romans que je peux relire dix fois, et toujours y trouver du grain à moudre pour mes méninges. Dans le cas de Cartes sur table, d’Agatha Christie, c’est moins l’intrigue qui me retient que la leçon d’écriture contenue dans ces modestes 240 pages.

L’idée du roman avait germé dans la tête de l’auteure, semble-t-il, lors de précédentes aventures de son détective fétiche, le très cérébral Hercule Poirot :

« Imaginons quatre personnes autour d’une table de bridge et une cinquième, l’outsider, assise devant la cheminée. À la fin de la soirée, l’outsider est retrouvé mort. L’un des quatre joueurs s’est levé et l’a tué quand c’était son tour de faire le mort. Les trois autres, absorbés par la partie, n’ont rien vu. Voilà qui serait un crime pour vous ! Lequel des quatre l’a tué ? »

— Hercule Poirot au capitaine Hastings, A.B.C. contre Poirot

L’absence totale d’indices matériels, l’obligation de se pencher de très près sur la psychologie des personnages, telle que la révèle leur façon de jouer au bridge, donne à cette enquête une saveur et une tonalité bien particulière, même au sein de l’œuvre d’Agatha Christie. Poirot est au sommet de son art, et Christie aussi. Elle s’amuse même à mettre en scène un second détective, une certaine Ariadne Oliver, auteure de romans policiers, qui lui permet de se moquer gentiment d’elle-même – et des autres praticiens du genre !

C’est que la façon dont on mène l’enquête, dans un roman d’ Agatha Christie, et surtout la façon dont le limier raconte sa quête au public, ont beaucoup à voir avec la façon dont la romancière peut créer des personnages auxquels nous, lectrices et lecteurs, avons envie de croire.

Hercule Poirot, dans le petit extrait ci-dessus, l’illustre bien : sa démarche est avant tout narrative, elle consiste à prendre les personnages les uns après les autres et à suivre leurs faits et gestes, mais surtout leurs émotions. Qui est l’homme assassiné ? Quelles relations avait-il avec chacun des suspects ? Pourquoi pouvait-on le haïr ou le craindre ? Et qui, parmi les suspects, avait à la fois la motivation et les moyens, psychologiques autant que matériels, de tuer ?

Or ce sont des questions que toute personne qui écrit un roman pourrait reprendre à son compte : qu’est-ce qui motive tel personnage pour agir ou ne pas agir à tel moment ? Quels sont les ressorts de sa personnalité ? Quels traits de son caractère le rendent susceptible de tomber dans un piège, ou au contraire de le déjouer ? Et comment les rendre intelligibles au lecteur ?

Une des maximes énoncée par Hercule Poirot dans ce roman est que : « Tout le monde est capable de commettre un crime, mais pas nécessairement ce crime-là. » (Un autre des personnages fétiches de l’auteure, Miss Marple, dira à peu près la même chose à ce sujet.)

C’est ainsi que Poirot nous entraîne à sa suite dans un tableau psychologique des quatre principaux suspects, observant leurs réactions devant le stress d’une accusation, scrutant les mots qu’ils emploient, leurs goûts, leurs aversions, remontant dans leur passé aussi pour détecter de possibles crimes qu’ils auraient déjà commis… Et tout du long, c’est le travail de création des personnages qui est mis à nu : qui sont-ils, qu’est-ce qui les fait courir, quels sont leurs secrets coupables et les points de faiblesse de leur personnalité…

Un exercice auquel se livre Poirot est particulièrement éclairant : il demande à chacun des suspects, à son tour, de décrire la scène du crime, sans leur expliquer pourquoi. Mais à nous, via la discussion qu’il a ensuite avec des comparses, il explique que cela lui permet de voir par les yeux des suspects, de savoir ce qu’ils considèrent comme important ou au contraire négligeable, selon la façon dont ils en parlent. Ainsi, on voit qui parmi les suspects remarque des objets précieux dans le salon où a eu lieu le meurtre (ouvrant la question de la cupidité comme mobile), et qui au contraire ne s’intéresse nullement à ce bric à brac. Cela permet même à Poirot de distinguer, parmi deux dames en apparence aisées, laquelle est obligé de gagner sa vie comme demoiselle de compagnie : par exemple, elle remarque dans le salon les fleurs dont l’eau a besoin d’être changée, mais pas les autres vases.

Ces petits exercices permettent à Poirot de cerner la personnalité des suspects : l’une est surtout portée à voler, mais pourrait tuer pour éviter d’être découvert, dans un moment de panique ; un autre n’a été coupable que d’homicide involontaire ; un troisième est un assassin invétéré et sans scrupules, qui tue avec aplomb pour protéger sa surface sociale de notable respecté…

Bien sûr, ces « observations » de Poirot sont le versant fictionnel du travail de création de personnages auquel se livre la romancière afin que nous, le public, ayions l’impression de voir de vrais êtres vivants évoluer devant nos yeux, pas des silhouettes de carton interchangeables pour les besoins de l’intrigue. Chacun a un passé, des passions, des faiblesses, que l’on va découvrir peu à peu au fil des interactions des uns et des autres. Ils agissent pour des motifs bien précis – et même si ce n’est pas toujours clair dans la tête du personnage, il faut que ce le soit pour l’auteur !

Bref, on pourrait paraphraser ainsi la formule de l’homme aux « petites cellules grises » : Tous les personnages de roman sont capables d’agir, mais pas nécessairement d’agir de cette façon-là.

Et quand la vraisemblance psychologique est en défaut parce que vous avez poussé un personnage, pour les besoins de l’intrigue, plus loin qu’il ou elle ne l’aurait osé, il y a de grandes chances pour que ce soit l’intrigue qui ait tort. La demoiselle de compagnie timorée qui escamote les bijoux de sa riche patronne puis l’empoisonne en douce en remplaçant le contenu d’une bouteille de sirop, n’est pas capable de commettre le même genre de crime qu’un homme qui va tranquillement planter un poignard dans le cœur de son ennemi, au milieu d’un salon, en profitant de ce que tous le monde et absorbé par le bridge, puis revient prendre son tour aux cartes comme si de rien n’avait été. Et si l’intrigue nécessite le second type de crime, alors, de deux choses l’une : ou bien il faut changer de personnage. Ou bien il faut changer l’intrigue.

Nouvel an, nouvel éditeur : mes aventures chez Rocambole

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R comme… Rocambole. Cliquer pour en lire plus.

Demain, 1er janvier 2019, je commencerai la rédaction d’un nouveau roman historique, comme annoncé plus haut. Il ne faut pas perdre les bonnes habitudes. C’est le 1er janvier 2017 que j’avais commencé ce qui est devenu Helena Augusta. Et cela ne m’avait pas mal réussi. Plus qu’à attendre qu’un éditeur soit du même avis…

C’est aussi un 1er janvier que je m’étais mise à écrire mon premier roman, L’Héritier du Tigre, au début des années 2000. Celui-là a bien trouvé un éditeur, et a connu un début de diffusion encourageant, mais la crise économique de 2008 a fait des dégâts parmi les petites maisons d’édition. Celle-ci a coulé et je n’ai même pas pu récupérer d’exemplaires du livre : tout est parti au pilon. Seule consolation, si je peux dire : j’ai récupéré mes droits sur mon texte. Mais où le republier ? Je n’ai guère le goût ni les aptitudes pour me faire auto-éditrice. Pendant quelques temps, j’ai donc laissé le texte en lecture libre sur ce blog. Et puis…

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Nouvelle série littéraire : L’Héritier du Tigre, à retrouver sur Rocambole.

Et puis j’ai entendu parler de Rocambole, plate-forme de publication et de lecture sur smartphones. Un nouveau WattPad, vous me direz ? Pas tout à fait : plutôt un « Netflix de la série littéraire ». Car c’est bien un pari de la lecture par épisodes, de 5 minutes chacun environ, qui est proposé avec cette application. Et la rémunération des auteurs, à terme, ne se fera pas par la publicité, comme pour WattPad, mais par des abonnements.

Pour l’instant, l’appli est en phase bêta, gratuite pour celles et ceux qui voudraient tester et aider à l’améliorer. Et il y a déjà de quoi lire ! Outre mon Héritier du Tigre, on trouve des récits de voyage, des polars, de la fantasy, du récit sentimental… Et si vous avez vous aussi un projet littéraire, n’hésitez pas à vous lancer : tout est expliqué dans la FAQ de Rocambole.

Le premier épisode est en ligne dès aujourd’hui, et je poursuivrai début 2019 au rythme d’un par semaine. Rendez-vous lundi prochain !

Un après et un avant (le roman)

Tableau représentant Sainte Hélène, en robe pourpre, accompagnée d'un évêque, devant le tombeau du Christ, où des ouvriers exhument la Croix

Agnolo Gaddi, L’Invention de la Croix par Sainte Hélène (Florence, vers 1380). Source : Wikimedia.

Ma vie d’auteure est bien remplie. J’ai terminé cet automne la rédaction et surtout les corrections du roman sur l’impératrice Hélène ; je l’ai re-corrigé à la lumière des commentaires de quelques bêta-lecteurs courageux ; et j’ai bouclé cette phase du cycle en envoyant le manuscrit à un certain nombre d’éditeurs choisis avec soin.

Maintenant, plus qu’à attendre. Ne me dites pas, je vous prie, que le plus dur est passé !

Heureusement, j’ai un autre projet en cours pour m’occuper. Un autre roman, eh oui, et même un autre roman historique. Tout à fait différent quant à l’époque et aux thèmes abordés, cela dit. Un indice ?

Pour me mettre dans le bain, j’ai commencé par des lectures dans le domaine de la fiction : La Chartreuse de Parme, de Stendhal (que j’avais lu à 15 ans et quasi oublié), la nouvelle de Barbey d’Aurevilly « Le rideau cramoisi », le curieux et un peu décevant Deux Hommes de bien d’Arturo Perez-Reverte, et en ce moment Les Blancs et les Bleus d’Alexandre Dumas. Si je dis que j’ai aussi au programme Quatrevingt-treize de Hugo, « Les Duellistes » de Joseph Conrad, La Terre aux loups, de Robert Margerit, ou les souvenirs de Charles Nodier, je pense. Ah, et puis Les Confessions d’un Italien, d’Ippolito Nievo !

Liste non exhaustive, bien sûr. Il y a beaucoup de témoignages et documents d’époque à éplucher. Le Tableau de Paris, de Louis-Sébastien Mercier, les Mémoires et la correspondence de Mme Campan, les récits de voyage de Stendhal en Italie, ceux de Goethe puis Mary Shelley en France… Il est fascinant de découvrir que la première Restauration, en 1814, avait amène un retour des touristes, notamment anglais : Shelley et la jeune Mary Godwin, qui s’était enfuie avec lui, au grand scandale de la bonne société, en ont fait partie. Shocking, mais romanesque à souhait !

Pour ne pas perdre les bonnes habitudes, je commencerai le travail le 1er janvier, ni plus tôt, ni plus tard. Cela m’a plutôt réussi jusqu’ici. Et ce sera de nouveau comme dans l’adage : Nulla dies sine linea.

Mes outils d’écriture : (6) Les leçons des travaux précédents

Gravé sur la souche d'un tronc d'arbre :

En littérature aussi, tout se recycle.

Tout le monde n’est pas obligé d’être capable d’écrire de tout. Néanmoins, il est rare que celle qui écrit se limite à la pratique d’une seule forme.

Moi-même, j’ai commencé par des textes courts, comme beaucoup de monde : des nouvelles et poèmes relativement faciles à placer dans des revues amateurs. (Enfin, pour être honnête, j’ai commencé à publier des textes courts ! Mes vrais débuts, vers l’âge de treize, étaient des tentatives de romans – inachevés, sans trop de regrets.)

Je ne m’étendrai pas aujourd’hui sur la façon dont on passe de l’un à l’autre. La forme littéraire choisie est affaire de goût, et d’opportunités. Mais il y a une chose que j’ai rarement lue sous la plume de confrères écrivains blogueurs : changer de genre ne remet pas les compteurs à zéro, au contraire ! C’est l’occasion de faire migrer les savoir-faire acquis vers le nouveau projet littéraire en cours.

De la nouvelle au roman

Je disais que j’avais commencé par des textes courts. On ne sera pas surpris si je dis que c’est une excellente école de concision : pas question de prendre trois pages pour une description, ou pour décortiquer les états d’âme d’un personnages ! Au contraire, on apprend à soupeser l’emploi d’un adjectif, d’un adverbe, pour ne le garder que si cela apporte réellement une information indispensable. On apprend à brosser un quelques mots la personnalité des protagonistes. Chaque mot comptant, on n’utilise qu’un ou deux détails frappants pour suggérer une physionomie, un tempérament.

Ce travail n’est pas perdu quand si on passe au roman : même si on a plus de place pour développer l’histoire, cela paye de ne pas la gaspiller en redondances ! Éliminer les longueurs rend le style plus vivant, le récit plus alerte. Et cela se sent à la lecture.

De la poésie à la prose

Je le disais dans un précédent billet, j’aime bien écrire des vers. Est-ce que cela apporte quelque chose à l’écriture de prose ? Ha ! Est-ce que quelque chose ne sert pas quand on écrit ? Pour citer Alfred Bester : « Tout écrivain est un chapardeur. Un écrivain professionnel est un chapardeur professionnel. »

Écrire de la poésie, c’est au minimum apprendre à jouer avec le langage, les images, les sens. Dans un poème, les sonorités d’un mot et les images qu’il évoquent comptent au moins autant que le sens. Développer cette sensibilité permet de tirer le maximum de la langue, qui est quand même l’outil numéro un de l’auteure, oui, même en prose. Pour donner plus de chair à une description, par exemple, les échos poétiques des mots sont bien utiles, ou pour rendre moins théorique une discussion sur des idées, en résumant les positions des uns et des autres en quelques maximes frappantes.

De la fantasy au roman historique

Enfin, et c’est une expérience toute récente, l’écriture d’un roman situé dans un monde imaginaire m’a bien servi pour passer au roman historique. Ce n’est pas seulement une question de matériaux de construction : oui, l’univers évoqué dans L’Héritier du Tigre est plutôt médiéval-fantastique, donc avec une technologie et un contexte socio-évonomique proche de l’Europe pré-Moderne.

Mais surtout, la nécessité dans l’écriture de fantasy d’entremêler au récit les informations nécessaires pour comprendre l’univers du roman est un apprentissage inestimable quand on veut évoquer de façon vivante un monde aussi étrange et familier à la fois que l’Empire romain tardif. Il y a tout un vocabulaire antiquisant dont nous avons des échos par Astérix, les péplums ou la série télé Rome. Il faut doser l’usage de tels mots, et si possible les rendre compréhensibles d’après le contexte. Avoir fait ce genre de travail au préalable avec une langue imaginaire aide à garder le sens de ce qui peut ou non marcher.

Même chose pour rendre plus vivantes et spécifiques les descriptions, l’évocation de faits historiques. Pour un domaine aussi rebattu que le christianisme dans l’Empire romain, il fallait trouver le moyen de redonner un peu d’étrangeté, de distance, à ces figures par trop connues, ces récits surinvestis par l’Histoire aussi bien que la légende. Je suis partie d’une réalité historique : l’époque de Constantin se situe avant la traduction de la Bible en latin, avant les textes fondateurs en cette langue des saints Augustin, Ambroise et Jérôme. Bref, la chrétienté parlait grec pour l’essentiel ! Citer des termes théologiques, des versets des Psaumes, etc., en grec, avec la sonorité peu familière pour nos oreilles de la koïné, c’était une façon de jouer sur le même type d’effets que lorsque, en fantasy, on parle elfique ou autre langue imaginaire.

Pour finir, que l’on permette d’édicter une loi plus générale, que je n’aurai pas l’outrecuidance d’intituler « loi de Delse », mais « Principe littéraire Lavoisier », avec un clin d’œil à la loi de conservation de la masse :

« On peut poser en principe que dans tout travail de rédaction, rien ne se perd, et tout peut être repris et recyclé. »

Mes outils d’écriture : (2) Écrire tous les jours

Chat couché sur un clavier d'ordinateur, avec la légende : Procrastination cat will do it tomorrow.

Comment faire pour éviter l’étiquette d’écrivain du dimanche ? Simple : en se mettant à écrire tous les jours, et en ne quittant le clavier ou le stylo qu’après avoir fait avancer le travail en cours, ne serait-ce que de quelques phrases.

Oh, je vous vois venir : ce n’est pas original, comme programme ! Et je ne me rends pas compte de la difficulté qu’il y a, etc.

Croyez-moi, je vous comprends. Je vous comprends d’autant mieux que jusqu’à cette année, j’avais tendance moi aussi à reculer devant les implications d’un travail littéraire quotidien. Et cela ne m’a pas empêché d’écrire et de publier plusieurs nouvelles, et même mon premier roman. Mais… Il y a un mais : j’ai découvert depuis que je pouvais faire mieux, avec mon temps et avec ma plume, en suivant ce conseil tout bête.

Voyons d’abord la première objection : ce serait un conseil banal, ultra-rabâché, et vous êtes fatiguées de l’entendre.

Je l’avoue, le concept est ancien : on attribue au peintre grec antique Appelle la formule : « Pas un jour sans une ligne », reprise depuis par de nombreux artistes, poètes, etc. Émile Zola avait fait graver la version latine sur le manteau de la cheminée, dans son bureau : Nulla dies sine linea. Et c’est bien parce que le précepte est d’application générale qu’il est si souvent répété : des auteurs en tout genre de sont bien trouvés de l’avoir intégré à leur pratique. (Ici par exemple, un billet de Lionel Davoust qui a beaucoup circulé sur les Internets.)

Je pourrais reprendre les différents arguments, que vous devez déjà connaître :

  • Écrire tous les jours est un entraînement de la capacité à écrire, qui s’exerce par la pratique, comme toute activité humaine, et s’étiole si on la néglige ;
  • Sur un projet au long cours, type roman, reprendre tous les jours son texte permet de maintenir l’immersion dans l’univers qu’on cherche à évoquer, ce qui réduit les risques de ruptures de rythme ou de ton ;
  • Écrire tous les jours réduit le temps d’adaptation à chaque fois qu’on s’installe pour écrire, ce qui augmente la productivité de chaque séance, enclenchant ainsi un cercle vertueux.

Mais je n’insiste pas. Vous trouverez tous les détails ailleurs. Passons donc à la seconde objection : conjuguer l’écriture régulière avec une vie active moderne et surchargée, ça ne va pas la tête ?

Ça va très bien, merci. Jusqu’à novembre dernier, à peu près, je pensais aussi que c’était impossible. Travaillant en semaine, à plein temps, je me réservais les weekends pour écrire – c’est-à-dire en pratique les dimanches, car le samedi est vite rempli d’activités diverses. Puis j’ai eu l’envie de participer au NaNoWriMo 2017, en tentant de faire avancer mon roman en cours des 50 000 mots minimum durant le moins. Ce fut un demi-échec : je n’ai pas atteint la cible. Mais d’un autre côté, cela m’a poussée à me mettre à l’écriture tous les jours, au retour du travail. Et c’est là que j’ai commencé à sentir les bienfaits de l’entraînement évoqués plus haut.

Alors, tant qu’à faire, j’ai continué une fois le mois terminé. Chaque jour, au retour du boulot, je débranche le téléphone et je branche l’ordinateur, et c’est parti pour une heure avec le roman. (Une heure, parce que c’est le minimum que mon cerveau considère comme en valant la peine. Mais d’autres pourront trouver plus facile de se donner un laps de temps plus court. Le tout est d’amorcer la pompe.) Le weekend, les plages de travail sont plus longues, trois ou quatre heures d’affilée à peu près.

Cela aide de ne pas avoir à gérer des enfants, bien sûr. Mais d’un autre côté, je n’ai pas de conjoint pour m’aider dans les tâches pratiques. (Quand on a la chance d’avoir un conjoint qui aide, évidemment… Certains sont aussi chronophages.) Et je n’habite pas trop loin de mon lieu de travail, ce qui est appréciable. (D’un autre côté, si je passais deux heures dans les transports, je prendrais mon ordinateur portable avec moi.) Enfin, j’ai la chance de pouvoir laisser derrière moi le travail en quittant le bureau. (Mais c’est aussi parce que j’ai fait certains choix, dans le passé, en prenant en compte la nécessité vitale pour moi d’écrire.)

J’ai écrit dans le TGV, en partant en vacances. J’ai écrit pendant les vacances. J’ai écrit le jour de mon anniversaire, de retour de l’avoir fêté avec ma famille. J’ai écrit le 14 juillet et le 1er de l’an. J’ai écrit quand j’étais au lit avec la fièvre. J’ai puisé de la force dans l’écriture les soirs ou des doutes m’assaillaient sur d’autres plans – amis peu fiables, contrariétés professionnelles… C’est une grande consolation.

Une chose qui m’inquiétais un peu, au départ, c’était la crainte de la panne sèche. À force de mettre à contribution chaque jour mes facultés d’imagination, n’allais-je pas les épuiser ? Ne me faudrait-il pas m’arrêter quelques jours pour recharger mes batteries ?

En bien, pas du tout. J’ai pu continuer comme ça jusqu’à aujourd’hui, et je prévois de recommencer au même rythme pour mes prochains projets d’écriture. Comparé à la période où j’ai écrit mon premier roman, que j’ai terminé dans la douleur, celui-ci a été remarquablement dépourvu de souffrances (pour l’auteure – les personnages, eux, ont parfois été à la peine)…

Attention : quand je dis sans douleur, cela ne signifie pas sans fatigue ! Au contraire, j’ai appris à mesurer ma capacité à poursuivre le travail ou pas, pour un jour donné, en appréciant mes sensations de fatigue. Yeux qui piquent, lenteur, difficulté à trouver les mots, ou au contraire fébrilité : autant de signes à écouter et respecter, si on veut ménager ses forces. Le but n’est pas d’en faire trop un jour et de s’effondrer, mais d’avancer un peu et d’être capable d’y revenir le lendemain.

Une des vertus de ce rythme de travail, dans mon expérience, c’est de suivre le rythme quotidien de repos et d’activité. Chaque plage de sommeil fait son alchimie réparatrice dans notre cerveau, et les périodes de routine quotidienne (se doucher, faire la vaisselle, les trajets domicile-travail, etc.), sont l’occasion de ruminer sans même s’en rendre compte les éléments du projet d’écriture en cours. Et on passe d’autant plus facilement de ces ruminations à la rédaction proprement dite que le fait de se mettre à écrire est entré dans la routine.

Bref, tout cela pour dire que si on a un tant soit peu d’ambition créatrice, s’organiser pour pouvoir travailler chaque jour à sa création est probablement le meilleur investissement qu’on puisse faire. Testé et approuvé.

Écrire avec elles

Buste en marbre d'une femme coiffée d'un diadème

L’impératrice Hélène, mère de Constantin (Wikimedia)

La Journée internationale des droits des femmes est passée, comme tout les ans, et ce serait facile de retomber dans la routine… Sauf que pour moi, j’ai un rappel quotidien des efforts à faire, à travers l’écriture de mon roman.

Pas seulement parce que l’héroïne du récit est une femme, l’impératrice Hélène. Pas seulement parce que situer un récit dans la Rome antique implique de se colleter avec le sexisme massif et universel de l’époque. (Chez les païens comme chez les chrétiens, pas de jaloux.)

Non, il y a plus subtil : écrire sans répéter des poncifs éculés sur les hommes et les femmes (moins facile qu’il y paraît), et représenter de façon honnête le sexisme d’époque, sans édulcorer (Hello, Lindsay Davis!), sans tomber non plus dans la délectation masochiste. (Chelsea Quinn Yarbro, I’m looking at you…)

Un bon point de départ, c’est une bonne documentation. Pour la société romaine, rien de tel que de se plonger dans les ouvrages d’historiens de métier qui savent aussi s’adresser au plus ou grand public. Paul Veyne est un trésor, de ce point de vue. Le Pain et le Cirque, L’Empire Gréco-romain… Et puis Pierre Grimal, et Florence Dupont (L’Affaire Milon, qu’il est incompréhensible de ne pas rééditer), et Les Larmes de Rome, de Sarah Rey, et le Constantin le Grand de Pierre Maraval, toujours impeccablement rigoureux. En anglais, le SPQR de Mary Beard, et The Cambridge Companion to the Age of Constantine sous la direction de Noel Lenski, une mine. Et il serait dommage de passer à côté du récent ouvrage de Catherine Salles, Les Bas-fonds de l’Antiquité, qui nous ouvre avec une brutale franchise les portes des lieux de plaisirs, où femmes et enfants constituaient le gros des troupes, généralement de condition servile.

Les contrastes qui règnent dans les sociétés antiques peuvent être déconcertantes pour nous. Par exemple, la distinction entre les « gens honorables », dont les biens et la famille sont protégés par la loi, et les autres. Les esclaves, mais aussi qui exercent certains métiers, sont réputés dégradés, et donc ils n’ont pas d' »honneur » à protéger. Inversement, si une femme honnête de comporte de façon « déshonorante » (sortir de chez elle sans escorte ni chaperon, par exemple) est réputée avoir mérité ce qui lui arrivait. (Ça ne vous rappelle rien ? Sur certains points, on a encore du travail, il faut l’avouer…)

Ce n’est pas forcément évident. Fréquenter les historiens permet de se rendre compte à quel point il reste des zones d’ombres dans nos connaissances. Comment interpréter les lois sur la famille de Constantin, par exemple ? Y avait-il là une inspiration chrétienne ? Mais leur forme et leurs références sont tout empreintes du vieux droit romain. Et il est piquant de constater que ces lois comptent les servantes d’auberge parmi les femmes « réputées sans honneur », alors que c’était le métier de sa propre mère…

Une fois éclairée ma lanterne, il faut que je communique cette fragile lueur à mon récit.

Je lis aussi pas mal de romans historiques, on l’aura deviné. Une chose qui m’agace, bien souvent, de ceux qui sont situés dans l’Antiquité, c’est quand les auteurs essaient de ruser avec les mentalités de l’époque pour éviter de compromettre leurs héros et héroïnes avec des réalités comme l’esclavage, les mariages arrangés ou la corruption omniprésente (on n’avait pas encore inventé la séparation des biens publics et privés, après tout). On voit ainsi dans ces romans des citoyens romains prospères qui ne possèdent aucun esclave, et qui plus est utilisent pour se justifier des arguments typiquement modernes, tels que l’égalité des êtres humains ou la compassion. Mais même les émotions les plus universelles n’ont pas partout et toujours la même expression. L’anthropologie Marcel Mauss parlait de « l’expression obligatoire des sentiments ». Ainsi, on sait par les textes qu’ont écrit partisans et adversaires des gladiateurs que même ceux qui les condamnaient de la façon la plus catégorique n’avaient aucune empathie pour ces êtres « dégradés », surtout que les principales sources de personnel de l’arène étaient les criminels condamnés, les Barbares vaincus, et des volontaires qui s’y livraient par goût de la bagarre et de la notoriété. (Aujourd’hui, ils seraient gangsters ou mercenaires.)

Saint Augustin n’avait de compassion que pour les innocents spectateurs venus voir par curiosité ou convaincus par des amis. Un peu plus tôt, les textes du IIe siècle après J.-C. attribués à Saint Paul, les épîtres dites pastorales (parce qu’elles s’adressent aux dirigeants de congrégations, pas à tous les fidèles), annoncent bien la couleur : les esclaves doivent obéit à leurs maîtres, et en retour les maîtres doivent être humains avec leurs esclaves. C’est à peu près ce que disaient déjà les philosophes stoïciens, qui ont probablement transmis aux chrétiens leur vision d’un univers ordonné par une intelligence supérieure. Le « meilleur des mondes possibles », en somme.

Avec tout ça, les relations entre hommes et femmes dépendaient forcément du statut social des intéressés. Difficile dans ces conditions de s’en affranchir. J’ai fais le choix de mettre en scène des personnages « imparfaits », dont les défauts (à nos yeux) seraient des traits banals, voire des qualités. La recette n’est pas neuve : c’était déjà celle de Van Gulik pour ses romans situés dans la Chine ancienne. En littérature, tant qu’à voler, prenons chez les meilleurs !

Je dois d’ailleurs ici reconnaître une grosse dette vis à vis d’un autre auteur de romans historiques, John Maddox Roberts, dont la série SPQR (eh oui, encore) est à mes yeux l’un des meilleurs exemples d’immersion dans la mentalité antique qu’on puisse trouver. Son protagoniste n’a aucun problème à avoir des esclaves, en fait il ne voit pas le problème : il se focalise sur les questions pratiques, certains esclaves sont insolents, d’autres paresseux, mais « c’est le prix à payer pour avoir une vie confortable » !

On se demandera peut-être si ce genre de personnages peut vraiment intéresser le lecteur moderne. Chiche. Prenez Le Temple des Muses de Roberts ou Le Mystère du clou chinois de Van Gulik, et vous m’en direz des nouvelles.

Ou L’Affaire Milon, encore une fois.

D’ailleurs, parler de relations entre hommes et femmes, avec ou sans le décalage impliqué par l’époque où est situé le récit, implique déjà d’avoir des personnages des deux sexes. Ce n’est pas toujours aussi simple qu’il y paraît. Dans mon premier roman, L’Héritier du Tigre, la place des femmes était assez limitée. (Je ne regrette rien, cela dit, j’ai écrit ce qui venait.)

Mais cette fois-ci, j’ai décidé dès le départ d’avoir plusieurs personnages féminins, d’âges, d’origines et de catégories sociales variées. Exactement comme pour mes personnages masculins, d’ailleurs : ils sont plusieurs, et viennent de différents horizons. Bonus : ça permet d’avoir des points de vue variés, ce qui rend le récit (on l’espère) plus attrayant, moins monotone. Une impératrice, des religieuses, de respectables matrones, des hétaïres, une espionne, des ouvrières, une duègne revêche, une guerrière barbare, des petites filles, une jeune ingénue…

Et encore, je ne dis pas tout, il faut bien garder quelques atouts sous le coude.

Mon travail de Romains : voyage en compagnie d’une Indiana Jane de l’Antiquité

Mosaïque représentant quatre personnes, dont une dame de la haute société, une servante et feux jeunes gens

Dolce vita à la Villa del Casale (mosaïque du IVe siècle), source Wikimédia

(Mis à jour le 22/12/2017.)

Il faut bien l’avouer, j’ai peu blogué ces derniers temps, mais c’est pour la bonne cause : l’écriture d’un roman. Un roman historique, même, un roman romain. (Excusez le jeu de mots. Après une journée de travail, il en faut peu…)

J’ai commencé la rédaction du premier jet le 1er janvier 2017 très précisément. J’ai actuellement plus de 350 000 signes au compteur, et ça devrait en faire au moins le double à l’arrivée. Oui, je me lance dans le pavé. C’est un peu la loi du genre, il faut dire. Voyez le dernier Ken Follet…

L’époque, on l’aura devinée aux subtils (ou presque) indices ci-dessus : l’Antiquité romaine. Plus précisément, l’époque de l’empereur Constantin, bref les débuts de l’Empire chrétien. C’est une période assez mal aimée, coincée entre la période antique classique et le Moyen-Âge. Et pourtant ! C’est là que, pour reprendre un titre de Paul Veyne, « notre monde est devenu chrétien ». C’est là aussi que s’est produite la plus importante mutation du christianisme en date jusqu’à la Réforme : la cristallisation des églises locales, avec leurs traditions et textes divers, en une seule Église catholique, apostolique et romaine.

C’est une époque où l’Empire était encore tolérant – par pragmatisme, sans doute, car l’empereur voyait l’intérêt d’être à la fois le pontifex maximus des païens, selon la tradition, et une sorte d’évêque honoraire pour les chrétiens. Oui, c’est complexe.
Et ce qui est encore plus intéressant, c’est Hélène, la mère de Constantin : de condition obscure à l’origine (servante d’auberge, si on croit ses biographes), elle est devenue sous le règne de son fils une sorte d’éminence grise, une personne de confiance à qui l’empereur confiait des missions délicates, comme cette « tournée d’inspection » dans les provinces d’Orient récemment rattachées à l’Empire, au cours de laquelle elle découvrit, selon la légende, la Vraie Croix du Christ. Elle devait être âgée de 75 ou 80 ans à ce moment-là.

Pas mal, pour une « Indiana Jane » du IVe siècle !

C’est donc ce voyage qui fait l’objet de mon roman. Plutôt que le merveilleux légendaire, c’est l’humain qui m’intéresse : comment chrétiens, païens et juifs cohabitent, tant bien que mal, dans ce monde en transformation, comment les uns et les autres rationalisent des opinions auxquelles ils n’arrivent pas par la raison, mais par le pli de l’habitude, ou par fidélité à une tradition. Ou parfois par un coup de foudre, tant il est vrai que la foi est souvent un autre nom de l’amour.

Il y a bien des aspects de l’histoire qui requièrent du doigté. Je ne désire ni caricaturer les anciens chrétiens, malgré leur sectarisme et leur étroitesse de cœur, ni en faire des parangons de vertu, comme c’est encore trop souvent le cas dans la littérature (jusqu’à Max Gallo qui a donné de Constantin un portrait à l’eau bénite). L’Antiquité, c’est aussi une époque où il esclavage était universel et quasiment jamais remis en question. Les plus éclairés se bornaient à demander un traitement humain des esclaves : ne leur fais pas ce que tu ne voudrais pas qu’on te fît, en quelque sorte. Il faut mettre au crédit de Constantin une législation qui rend plus facile l’affranchissement des esclaves, et met des bornes aux châtiments que les maîtres pouvaient exercer sur eux.

Plus largement, c’est la question de la sensibilité d’époque qui m’intéresse : les mentalités, les idées reçues, l’horizon intellectuel. Dans son roman Le Perroquet de Flaubert, Julian Barnes se demande si la gelée de groseilles du XIXe siècle avait la même couleur que la nôtre. Quant à moi, je cherche à voir la pierre volcanique grise des voies romaines et la pourpre intimidante qui enveloppait l’empereur. Je cherche le parfum du baume de Judée et la fraîcheur de l’ombre le soir. Parmi mes lectures, celles qui m’ont le plus aidé sur ce plan est, croyez le ou non, d’abord Agatha Christie, reine de l’observation et du détail, puis la série de Simone Bertière sur les Reines de France. Mentalité et sensibilité, toujours. 

J’espère que ce livre sera distrayant – mieux, même : drôle. Visons haut. J’ai quelques cibles en tête, quelques modèles à ne pas imiter mécaniquement, mais pour servir d’inspiration : Les Fosses carolines de François Cavanna, la série SPQR de John Maddox Roberts, Le Nom de la Rose d’Umberto Eco (forcément), divers Astérix (forcément aussi), Paladin des âmes de Lois McMaster Bujold, La Mort des Dieux de Dimitri Merejkovski, et puis un joyau, une pépite, La Puissance du Néant, d’Aphur Yongden Lama. On verra pourquoi en lisant.

Patience, patience. Pour l’instant, je suis encore en Italie, mais le premier tiers du livre environ est fait. J’espère terminer d’ici fin 2018. Cela semble raisonnable. On approche de novembre et donc du NaNoWriMo : bien entendu, pas question d’en commencer un nouveau, mais bien plutôt de tâcher d’avancer dans mon projet de 50 000 mots, à un éléphant près.

Rendez-vous en décembre, donc. À temps pour évoquer Noël, qui n’était, l’époque qui m’intéresse, pas encore la grande fête de la naissance du Christ. On n’avait d’ailleurs aucune idée de la date de naissance du Christ, même approchée, ni le jour ni même l’année. Et on ne comptait bien sûr pas encore « avant, ou après, Jésus-Christ ». Voilà qui donne une idée du dépaysement !

Post-scriptum du 22/12/2017 :

Bon, avouons-le, pour le NaNoWriMo, c’est râpé, j’ai seulement pu dépasser péniblement les 20 000 mots écrits pendant le mois. Un job a plein temps, ça met une sourdine au volume d’écriture, forcément. Mais qu’importe, le roman pris dans son ensemble est en bonne voie : plus de 100 000 mots (600 000 signes) déjà au total ! Pavé, quand tu nous tiens… Nous avons atteint Thessalonique, et je compte bien sur les fêtes pour avancer plus vite. La suite, chers lecteurs, ici même !