Archives mensuelles : septembre 2021

Pas de pitié pour les garçons manqués

Qui suis-je ? (Expo Persona, Musée du Quai-Branly)

C’est une vérité universellement reconnue que les ouvrages de littérature enfantine datant de plus de quarante ou cinquante ans laissent à désirer en matière de représentation des genres, et que tout parent avisé doit les prendre avec un grain de sel, voire en préserver ses enfants jusqu’à ce qu’ils aient atteint un âge moins impressionnable. Mais quand l’atteignent-ils, au fait ? Bien des adultes n’y sont pas encore arrivés.

Le passage du temps ne fait pas que rendre certains textes datés, cependant : il arrive qu’on ne parvienne plus, à la lueur de ce que nous croyons aujourd’hui savoir, ce que signifiaient des mots ou des expressions courantes il y a seulement quelques dizaines d’années. Et on en vient ainsi à effacer l’expérience vécue des gens qui s’en servaient.

Prenez l’expression « garçon manqué ». On l’a plus ou moins bannie du vocabulaire poli depuis quelques temps, mais on la rencontre encore dans les vieux bouquins, y compris pour enfants, s’ils n’ont pas été discrètement « adaptés », ou retraduits s’il s’agissait d’auteurs étrangers. L’un des cas les plus fameux pour les lectrices et lecteurs de mon âge se trouve dans la série Le Club des Cinq d’Enid Blyton (The Famous Five, en V.O.)

L’une des héroïnes de la série, on pourrait même dire le personnage central, en raison de son importance pour l’intrigue, est Claude (en anglais, George) qui ne veut pas qu’on l’appelle Claudine, son nom de baptême (Georgina, en anglais), déclare : « Je déteste être une fille » et prouve qu’elle peut courir, sauter, grimper aux arbres « aussi bien que les garçons ». Elle porte des pantalons et les cheveux courts, préfère explorer les bois et le littoral plutôt que de rester à la maison à broder ou jouer aux poupées. Bref, une gamine active, éveillée, qui se rebelle contre le rôle que la société assigne aux filles à son époque. Elle n’a pas évidemment le vocabulaire d’une féministe qui aurait fait des études de genre (qui viendront d’ailleurs après la parution de la plupart des textes de la série, commencée en 1941), mais elle sait ce qu’elle veut, et elle parvient à l’obtenir. Le terme de « garçon manqué » (en anglais « tomboy »), fréquent à l’époque pour désigner des filles dans son genre, ne prend pas sous la plume d’Enid Blyton de connotation négative : c’est juste un constat du peu de goût de son héroïne pour les rôles stéréotypés. L’auteure a d’ailleurs raconté avoir mis beaucoup d’elle-même dans ce personnage.

Rien d’autre, me direz-vous ? Pourtant on nous dit aujourd’hui que Claude est un exemple de personnage transgenre, ou du moins de transidentité, à utiliser pour apprendre aux enfants la tolérance…

On dit, oui. Certains chercheurs. Et cela s’appelle solliciter le texte. Pas dans un sens des plus productifs, tout bien considéré.

Une nuance importante à saisir est que George, ici, est un prénom ambigu (et la traduction Claude est tout à fait appropriée) : tout écolier anglais de l’époque d’Enid Blyton connaît la romancière George Eliot, nom de plume de Mary Ann Evans, monument de la littérature victorienne. Avec elle, plusieurs générations se sont habitués à dire « elle » pour une personne appelée George. C’est d’ailleurs à son exemple que, chez nous, une certaine Aurore Dupin a choisi le pseudonyme de George Sand. Et a orthographié ce prénom sans s, à l’anglaise. Clin d’œil littéraire, comme celui consistant pour Enid Blyton à choisir le prénom d’une romancière qui a connu le succès sous un nom masculin, pour son personnage favori de « garçon manqué ».

Mais, me direz-vous encore, Claude déclare elle-même qu’elle n’aime pas être une fille ? Qu’elle aurait préféré être un garçon ?

Oui, mais que déteste-t-elle, au fond, quand on regarde l’ensemble du texte ? Ce que la société, et en grande partie sa famille, attend d’elle : qu’elle soit sage, polie, discrète comme sa cousine Annie, qu’elle se prépare à devenir une bonne ménagère et mère de famille, bref qu’elle soit là pour assister et aider les garçons, pas pour jouer le rôle principal. Bref elle rejette un rôle social, et la façon de se présenter (cheveux longs, robes) qui y est associée, bien plutôt qu’une identité. Pour le reste, et malgré ses accès d’humeur quand on veut la ramener aux stéréotypes, elle apparaît à travers le récit comme une personne bien dans sa peau : optimiste, pleine d’énergie, avec une estime de soi plutôt élevée. Ce n’est pas le portrait de quelqu’un qui se sent né avec la mauvaise identité, dans un corps qui n’est pas le sien.

Pourquoi insisté-je là-dessus ? Pourquoi ne pas laisser les universitaires décliner leurs gender studies à l’infini, si ça les intéresse ? (Et les occupe.)

Parce que pour la petite fille que j’étais, fin des années 70, début des années 80, ça a compté d’avoir des livres mettant en scène une fille qui rejetait les attributs extérieurs de la féminité, et à qui cela réussissait. Car malgré des moqueries, la famille et les amis de Claude l’acceptent à peu près telle qu’elle est, et les romans la montrent s’accomplissant au travers de diverses aventures et vivant selon ses goûts. Bref, un modèle positif pour une petite fille qui n’aimait pas le rose et ne souhaitait surtout pas rester cantonnée aux rôles secondaires. C’était relativement rare à l’époque : les filles, dans les livres pour enfants, étaient soit très mignonnes (raté pour moi, je n’étais pas jolie ni gracile ni douce), soit des garçons manqués qui apprendraient avant la fin du récit à exprimer leur féminité, par exemple en s’occupant d’un bébé ou d’un malade. Tout un message, en somme. Claude du Club des Cinq, à côté, c’était une bouffée d’air frais.

Ce que j’entends, désormais, dans la tentative de faire d’elle « en réalité » un garçon trans, c’est qu’il n’y a pas d’espace dans un tel monde pour les filles qui ne rentrent pas dans un rôle stéréotypé. Soit elles portent des robes, du rose et du maquillage, soit ce sont des garçons. J’imagine que ce doit être aussi désespérant côté garçon : soit tu es macho, soit tu es une fille.

Au fait, à quoi servent les études de genre si c’est pour aboutir au même résultat que les clichés d’il y a quarante, cinquante ans, ou plus ? Bonne question. Mais je ne suis pas fâchée d’être née trop tôt pour cela.

Roman noir historique, vous dites ?

Vous avez peut-être vu passer l’annonce sur le site des éditions du 81 ou sur les réseaux sociaux : ils recherchent de nouveaux manuscrits, aussi bien des textes de non-fiction issus d’une expérience personnelle que des romans, et en particulier des romans noirs historiques. L’éditeur a ainsi déjà publié quelques titres dans cette collection, y compris mon roman Du sang sur les dunes.

C’est un peu plus pointu que le roman policier historique, déjà décliné quasiment à l’infini, depuis l’Antiquité jusqu’à la période contemporaine, et couvrant aussi tous les styles, depuis le mystère cosy à la Agatha Christie (qui a d’ailleurs été une pionnière du polar historique avec La Mort n’est pas une fin, situé dans l’Égypte des pharaons) jusqu’au thriller le plus sanglant. Mais marier histoire et roman noir me semble particulièrement intéressant.

Quels sont les ingrédients du roman noir ? Wikipédia, ou le dictionnaire, évoquent le moment particulier de la naissance du « noir », vers 1945, avec les traductions de romans de détectives américains dits hardboiled (durs à cuire) dans la collection « Série noire » de Gallimard, qui vont définir l’esthétique et les thèmes du roman noir. Il ne s’agit pas ici d’énigmes abordées comme un jeu intellectuel, mais du crime comme fait social total, où les ramifications peuvent toucher la vie privée des personnages aussi bien que celle de l’entreprise qui les emploie, ou encore révéler la corruption d’élus locaux ou nationaux… Le crime organisé n’est jamais loin, touchant à tout comme une pieuvre, et le dénouement, même s’il permet de rendre une certaine forme de justice (ce qui n’est pas toujours le cas), n’est jamais un happy end. Un criminel peut être puni, mais d’autres échapper à la justice, ou bien il y a tellement de morts parmi les innocents que c’est un souffle de tragédie qui plane en fin de compte.

Transposons cela dans une période historique donnée. Rien de bien difficile : l’histoire regorge de périodes et de milieux favorable au mélange du crime, de la politique, de l’économie, de la galanterie…

Ainsi, quand je me suis lancée dans une série de romans se passant sous la Révolution et l’Empire, je savais que j’avais de quoi faire. Les réseaux d’espionnage, les trafics de toute sorte pour compenser le blocus continental ; des ascensions économiques et sociales vertigineuses et des chutes qui le sont tout autant ; un ministre de la Police (Fouché) qui emploie un ancien voleur (Vidocq) pour prendre d’autres voleurs ; des faux-monnayeurs à motivation politique ; de faux aristocrates voisinant avec de vrais, mais ruinés ; de grandes horizontales qui publieront plus tard leurs mémoires avec des minauderies pudibondes ; des régicides qui trouveront le moyen d’entrer au service du roi… Comme le disait Sieyès quand on lui demandait ce qu’il avait fait sous la Terreur : « J’ai vécu. »

Cela pour les thèmes. Mais il y a un autre aspect caractéristique des romans noirs, le dénouement ambigu et souvent très sombre, qui traduit l’imbrication du crime dans tous les pans de la société. Dans une situation historique donnée, ce n’est pas un problème, au contraire, parce que la suite des événements étant connue, elle vient apporter l’élément de fatalité qui donne à toute bonne fin de roman noir son aspect inéluctable.

C’est ce que j’ai expérimenté en écrivant Du sang sur les dunes. L’intrigue tourne autour des projets de descente en Angleterre caressés par Bonaparte jusqu’à l’été 1805. Les plans ont été abandonnés à cause de la supériorité maritime des Britanniques, et parce que la guerre se rallumait sur le continent, exigeant une réaction rapide (ce sera Austerlitz). Cela, c’est l’histoire telle que nous la connaissons. Mais si Napoléon avait pu bénéficier d’un nouveau type d’arme, capable de semer la pagaille dans la flotte d’Albion ? C’est ce que le héros du roman, le capitaine Antoine Dargent, s’efforce d’établir, ayant trouvé un fragment de plan sur le cadavre d’un ingénieur assassiné.

Il s’efforce aussi de découvrir le meurtrier et de le livrer à la justice. Mais l’histoire, toujours elle, nous apprend que l’innovation que je mentionne dans l’intrigue n’a pas figuré, même à l’état de plans, dans l’arsenal du Premier Empire. On se doute donc que la fin sera une fin de roman noir : pleine de destructions. Et de désillusions.

Et mon protagoniste pourrait dire à son tour : « J’ai vécu. »

Incipit, et plongée dans l’aventure

Couverture et incipit du roman Du sang sur les dunes

« Un homme courait dans la nuit, ombre indistincte au milieu des dunes. Un croissant de lune moins comme une lame de couteau accrochait des reflets à la ganse dorée de son chapeau. Plus bas, l’obscurité noyait le halo rouge dont l’humidité lui tachait les côtes et qui allait s’élargissant. Courbé contre les rafales venues du large, il titubait, le souffle court. Combien de temps encore pourrait-il continuer… »

Début de mon roman Du sang sur les dunes, aux éditions du 81.