#Immigration : de souche, de branche, et du bois dont on se chauffe

Photo d'un arbre au bord d'un lac

Les vraies souches sont invisibles. Ou alors c’est que l’arbre est mort.

Il y a un curieux élément de langage qui consiste à dire que « les élites » (on précise parfois : « libérales ») savent très bien qu’il y a tel problème dans la société, mais qu’elles ne veulent pas le dire, par peur ou par idéologie. Le problème en question varie : tantôt c’est l’islamisme, tantôt c’est l’islam en général, voire l’immigration. Même certain ancien préfet, pourtant un esprit rationnel et mesuré, en vient, dans les colonnes d’Atlantico, à déplorer ces mystérieuses élites qui savent mais ne disent pas. (Contagion due au support ? Qui sait.)

Je ne sais pas qui tous ces braves gens fréquentent, mais je voudrais ici apporter un témoignage, en tant que quasi élite et citoyenne issue de l’un des groupes les plus favorables en France à l’accueil des autres d’où qu’ils viennent : les catholiques, et tout particulièrement les cathos de gauche, post-Vatican II.

C’est en effet ma « famille » politique d’origine, et une influence qui m’a toujours marquée et qui continue d’une certaine façon à influencer mes façons de sentir et de penser. Dis-moi d’où tu parles… Du plus loin que je me souvienne, le message que je pouvais absorber en famille et dans les lectures à ma portée était clair : nous sommes tous frères, les nationalités et couleurs de peau ne sont que des enveloppes externes sans importance, ce qui compte, c’est l’humain. Et donc c’est en parfaite adéquation avec elle-même que ma mère faisait du bénévolat pour aider les migrants, tout comme elle en faisait pour le soutien scolaire ou l’accompagnement des personnes âgées dépendantes. Vivre dans le chemin de l’Évangile n’était pas pour elle un slogan, mais la règle qui marquait toute sa vie. Elle ne privilégiait même pas toujours ses enfants par rapport aux enfants des autres, refusant les passe-droits et les privilèges, comme aurait pu l’être l’inscription dans une école privée cotée. Est-ce de l’héroïsme, comme semble le penser Dominique Reynié, du think tank Fondapol ? C’était son chemin, et celui dans lequel nous avons été élevés, voilà tout. Cela dans le cadre d’une bourgeoisie moyenne cultivée, liée à la fonction publique, de gauche, votant socialiste et lisant une presse progressiste.

Bref, si on m’avait posé la question il y a trente ans, ou à mes parents, nous n’aurions jamais pas dit : « Oh, bien sûr, l’immigration n’est pas tenable, mais chut, n’en parlons pas ! » Et ce d’autant que nous étions nous-mêmes en partie issus de l’immigration… J’ai quand même un grande-père philippin, ce qui n’est pas mal question exotisme. Et on peut y ajouter quelques greffes italiennes et espagnoles. En fait, l’une des plaisanteries familiales les plus récurrentes était de se moquer de notre statut de « métèques » et « quart de citron ».

Étions-nous si exceptionnels ? Je ne pense pas. À l’école, les gens qui portaient des noms étrangers mais qui semblaient parfaitement intégrés n’étaient pas rares. Tel instit était d’origine arménienne, tel autre italienne ou polonaise…

Bref, l’intégration semblait bien marcher. Et il n’y avait pas de raison, pensions-nous, de croire que les choses seraient différentes pour les Maghrébins et Africains. Encore au début des années 90, alors que je suivais une formation d’anthropologie à Aix-Marseille, j’ai eu l’occasion de prendre part à une enquête sur les modes de consommation alimentaire des immigrés d’origine maghrébine, d’où il ressortait qu’il n’y avait guère de différences entre eux et leurs voisins. La recherche du halal était loin d’être une participation, et même l’idée d’éviter les porc à la cantine passait derrière le souci du bien-être des enfants. Qu’ils aient à manger à leur faim, c’était l’essentiel.

Et puis du temps a passé, le monde a changé, mais certains discours… Pas vraiment.

Que s’est-il passé ?

Sans doute avant tout un effet de nombre. « La quantité est en elle-même une qualité », disait un certain Joseph Staline, avec une bonne dose de cynisme, à propos de la guerre. C’est aussi vrai dans d’autres domaines. Un pays de 50 millions d’habitants, par exemple, peut rapidement (mais pas toujours sans heurts) intégrer un ou deux millions de nouveaux venus. C’est exactement ce qui s’est passé lors des 30 Glorieuses avec les immigrés et les rapatriés. Mais si les arrivées continuent ? L’exemple des USA, du Canada ou l’Australie montre que l’immigration de peuplement change plus ou moins vite la culture d’un pays. Les USA par exemple voient la majorité anglophone et d’origine européenne devenir une minorité. Même les Noirs américains sont traversés par des débats sur leur identité : doivent-ils continuer à se définir comme descendants d’esclaves américains, ou intégrer les immigrants récents en provenance d’Afrique ou des Caraïbes ?

Dans un pays comme la France, où la nation a précocement émergé, en lien avec un territoire et une langue, ce genre d’interrogations ne peut être que plus aigu. Notez qu’il n’est pas question ici de dire si c’est bien ou non. C’est un fait : plus il y a de nouveaux venus, plus le pays d’accueil change.

Bien sûr, les gens s’en rendent compte, à leur niveau. Il y un article récent d’Hervé Le Bras sur le décalage entre le ressenti et la réalité, dans les jugements portés par les Français sur leur pays, qui a été sévèrement critiqué par ceux qui critiquent « les élites » mais bien peu lu. Il y expliquait notamment que si la situation matérielle moyenne des Français allait en s’améliorant, le sentiment de malaise était lié au fait que les dernières générations connaissaient une stagnation de leur situation sociale. Bref, l’ascenseur social était coincé, alors que sous les 30 Glorieuses, on était moins bien loti (l’électrification des campagnes s’est poursuivie jusqu’aux années 1970), mais les enfants de paysans et d’ouvriers pouvaient accéder à des emplois qualifiés. Aujourd’hui, on peut être issu de la classe moyenne et chômeur ou précaire.

Il y a une exception, mais de taille : les descendants d’immigrés. Étant souvent parties de très bas, et étant prêtes à beaucoup de sacrifices, ces familles ont connu une ascension sociale logique dans le même temps où le manque de perspective commençait à se faire sentir pour la société en général. C’est une chose qu’on entend dans la bouche des gens tentés par l’extrême-droite : « Pourquoi les Arabes ont des emplois et moi ? » Dire que c’est une idée raciste et injuste (réserver les avantages sociaux à ceux qui « ne se sont donné que la peine de naître ») est vrai, mais n’aidera pas à convaincre. Regarder dans l’assiette du voisin est une tendance humaine indéracinable.

Or on n’a pas jamais pris tout cela en compte. Comme l’intégration marchait peu ou prou, les responsables (et pas seulement politiques, associations et syndicats n’ont pas toujours été très lucides là-dessus) ont considéré qu’il suffisait de laisser faire. Que les nouveaux arrivants seraient intégrés au fur et à mesure par ceux qui s’étaient déjà installés. Comme le disait en substance un militant associatif du 19e (lui-même originaire d’Europe de l’Est) : « Pourquoi se poser des questions ? Ce qui marche en matière d’immigration, c’est la prise en charge des nouveaux arrivants par les communautés. » Comme d’autres lui faisaient remarquer que c’était une forme de communautarisme étrangère à l’histoire de la France, le débat a tourné au dialogue de sourds : il ne comprenait tout simplement pas pourquoi ce qui était valable aux USA ne pouvait pas l’être chez nous. Si on fait la liste des familles politiques favorables au laisser-faire en matière d’immigration, les progressistes mondialisé ne doivent pas être oubliés. Mais eux non plus ne sont pas dans le « chut, pas de vagues », au contraire : ils agissent en accord avec leurs valeurs.

Le problème, quarante ans après, est que l’intégration elle-même a été récusée comme raciste, la laïcité comme excluante, et la notion de nation française comme construction idéologique, par des militants gauchistes altermondialistes, ou indigénistes réglant leurs comptes avec la génération de leurs parents – quelle idée en effet ont eu ceux-ci de s’installer dans cet « Occident maudit » !

Inutile de dire que ceux-là (et on compte parmi eux un certain contingent d’élites, notamment universitaires, journalistes, mais aussi tout simplement des membres de la bourgeoisie montante des pays africains) ne sont pas hypocrites en disant que tout va bien : l’idée que les immigrés pourraient un jour devenir la majorité, et changer du tout au tout la culture du pays d’accueil, est quelque chose qu’ils appellent de leurs vœux.

En fait, peu à peu, les promesses implicites des antiracistes (intégration, fusion des nouveaux venus dans la masse, bref retour à de sorte de statu quo) ont été laissées en arrière par une réalité réfractaire, alors que certaines prédictions alarmistes de l’extrême-droite (sur l’islamisme, notamment) devenaient difficiles à contredire, puisque plus proches de ladite réalité.

Ce n’est pas un petit paradoxe. Dans les années 80, les revendications des « Beurs » étaient simplement d’avoir leur place dans la société, de n’être pas insultés et humiliés pour un oui ou pour un non. Aujourd’hui, il y a certes des progrès à faire pour éviter certaines attitudes idiotes dues à la méconnaissance de l’autre, mais les principaux progrès ont été faits. Les immigrés maghrébins et africains et leurs descendants sont entrepreneurs, créateurs de mode, écrivains, cinéastes, journalistes, médecins, militaires, députés, ministres… Et une récente série télé à succès imagine un président français beur, aux prises avec des islamistes qui ne lui pardonnent pas d’avoir réussi dans le cadre du système. Une exploration intéressante de la double contrainte que peuvent connaître les « deuxième et troisième générations ».

Pendant ce temps, toutefois, les revendications se sont déplacées. Hier, c’était pouvoir librement pratiquer sa religion, par exemple ; aujourd’hui, on voit venir des groupes dont le but est de favoriser une certaine forme de pratique religieuse, orthodoxe, socialement conservatrice, et de plus en plus visible dans l’espace public. Les associations du genre Lallab, « Alliance citoyenne » (orwelliennement nommée) ou CCIF ne défendent pas les Musulmans en général, mais une certaine forme d’islam, et d’islam politique. Le voile, à la fois signe d’appartenance religieuse et matérialisation d’un statut séparé pour les femmes, est leur principal marqueur identitaire. Leurs références idéologiques sont les Frères Musulmans et les monarchies du Golfe.

Mais au fait pourquoi ? Jadis, les Italiens, Polonais, Arméniens, Espagnols, Portugais, Juifs d’Europe de l’est, et pendant longtemps aussi les Maghrébins, n’ont pas cherché autre chose que l’intégration économique. Ils conservaient leur religion mais comme une affaire privée, ce qui convenait très bien à la République laïque. Et qu’on ne dise pas qu’il n’y avait pas de différence de religion : la pratique catholique des Italiens n’était pas celle des Français ; le christianisme arménien est très différent de l’église catholique ; et bien sûr les Juifs n’étaient pas chrétiens du tout. Ne parlons pas des nombreux musulmans dans l’armée française de la Grande Guerre, pour qui fut bâtie la Mosquée de Paris.

La grosse différence entre, grosso modo, la France du XXe siècle et nos jours, c’est que le modèle occidental n’est plus le modèle unique.

Revenons à mon grand-père philippin. Originaire d’une famille pauvre de Manille, son rêve était d’aller aux États-Unis. Avant même de partir, il s’était tourné vers l’étude de l’anglais, ce qui lui a permis d’aller à Hong Kong, puis de trouver un job dans une entreprise américaine en Indochine. Il y est finalement resté en épousant une française, ma grand-mère. Mais toujours il s’est considéré comme citoyen du monde pleinement intégré à la culture occidentale, lisant Time et Paris-Match et n’utilisant plus guère sa langue maternelle, le tagalog, qu’il n’a pas transmis à ses enfants.

Certains pourraient le déplorer aujourd’hui, mais c’était un autre univers mental. La civilisation européenne était LA civilisation, jusque vers la moitié du XXe siècle. Les pays non-européens indépendants (comme le Japon ou l’Éthiopie) cherchaient à imiter l’Europe en matière de sciences et de techniques, y compris pour l’administration. Les peuples colonisés eux-mêmes faisaient la comparaison et cherchaient à être reconnus comme égaux.

Aujourd’hui, il n’y a pas qu’un seul modèle, loin de là. Ceux qui se sentent gênés aux entournures par les traditions françaises se tournent souvent vers un modèle anglo-saxon qui s’est clairement individualisé à mesure que les Américains eux-mêmes cessaient de prendre exemple sur l’Europe. Il y a ceux qui se tournent vers l’Europe du Nord comme modèle social ; et ceux pour qui les révolutions sud-américaines (réelles ou rêvées) sont toujours un horizon à viser. Et puis, bien entendu, il y a l’islam politique, sous ses diverses facettes, des Frères Musulmans au Califat.

Cet islamisme a réussi à capter la charge de sympathie des mouvements anticoloniaux et des luttes contre les régimes autoritaires installés après les indépendances. La révolution de 1979 en Iran peut être considéré comme un de succès, et la France de Giscard d’Estaing à joué avec le feu en aidant les ayatollahs. Dans le monde sunnite, la réussite économique et le poids politique des pétro-monarchies constituent non seulement une source d’influence, mais un contre-modèle à opposer à l’Occident. Même une aventure chaotique et meurtrière comme celle de l’État Islamique (ou Daech) peut impressionner ou faire rêver des gens qui ont trop fréquenté les prêches les plus violents et fondamentalistes de YouTube et de certaines banlieues.

On le voit, le phénomène n’est pas simple. Et on ne se tirera ni de la pression de l’extrême-droite, ni de celle des islamistes, sans regarder en face cette complexité et en cherchant ensemble une sortie par le haut. Il n’en va seulement d’un certain modèle social et culturel français, mais bien de la paix civile dans le pays.

Mes outils d’écriture (10) : Le lapin de Tchekhov, et comment le sortir de son chapeau

Tableau italien de la Renaissance dépeignant l'excavation de la Croix en présence de l'impératrice Hélène

Une autre de mes héroïnes, l’impératrice Hélène, à la chasse au lapin.

Si vous écrivez, ou songez à écrire, vous connaissez sans doute le principe dit du fusil de Tchekhov (Chekhov’s gun, pour les anglophones) :

« Supprimez tout ce qui n’est pas pertinent dans l’histoire. Si dans le premier acte vous dites qu’il y a un fusil accroché au mur, alors il faut absolument qu’un coup de feu soit tiré avec au second ou au troisième acte. S’il n’est pas destiné à être utilisé, il n’a rien à faire là. »Anton Tchekhov

Bref, soyez économes de vos effets, utilisez les moindres détails pour faire avancer l’intrigue et lier entre elles les différentes parties du récit.Cela semble tomber sous le sens. Mais si on prenait la chose par l’autre bout ? Si on partait du coup de fusil, quitte se demander ensuite d’où venait l’arme, et ce qu’elle faisait accrochée à ce mur ? On aurait alors le principe que je pourrais appeler « le lapin de Tchekov », par comparaison avec d’autres illustres précédents :

« L’auteure ne doit jamais sortir un lapin de son chapeau, sauf si elle l’y a mis au préalable, dans l’un des chapitres, actes ou épisodes précédents. »

(N. B. Si vous préférez appeler ça « le lapin de Delse », ce n’est pas moi qui irai vous le reprocher.)

La nécessité de ce principe m’a sauté aux yeux pendant que j’écrivais mon premier roman, L’Héritier du Tigre. Je venais de terminer une scène d’action particulièrement tendue, et il me fallait une transition vers une autre où auraient lieu des palabres et la reprise du voyage sans encombres pour mon héros. Très bien, mais comment ? Il m’est venu à l’esprit que ledit héros pourrait s’en sortir en montrant un signe de reconnaissance (lettre, objet…) qui montrerait aux autres qu’il n’était pas leur ennemi. Aussitôt pensé, aussitôt écrit ; mais d’où venait ce talisman ? Il n’y avait qu’une chose à faire : revenir en arrière et mentionner son existence, et indiquer comment il s’était trouvé là à point nommé.En d’autres termes, j’avais sorti un lapin de mon chapeau ; maintenant il fallait l’y faire entrer.C’est un principe assez général, et je parie qu’il est plus fréquent qu’on ne pense. Parfois, l’arrivée du lapin est évidente, et les critiques de s’écrier joyeusement : « Ah, ha ! Un fusil de Tchekhov ! Nous l’avons vu, il va forcément être actionné d’ici la fin ! »Parfois, au contraire, il est à peine évoqué, et il faut revenir en arrière et éplucher le texte pour le déceler, et confirmer que non, l’ auteur n’a pas fait intervenir de deus ex machina. Car c’est le principal inconvénient d’une mauvaise gestion des lapins : donner l’impression d’un dénouement arbitraire, pas réaliste, donc forcément décevant.Alors que si l’on sait qu’il y a un lapin dans le décor, on pourra être surpris de le voir apparaître dans un certain chapeau, mais ce sera une surprise agréable, un sentiment de « bien joué » et non d’avoir été floué. Pour reprendre mon exemple concret, les lecteurs savaient que le signe de reconnaissance existait, mais il s’était trouvé jusque là hors de portée du héros, dans la possession d’un personnage qui n’avait pas de raison de l’aider. Mais les événements intervenus entre-temps ont permis au héros de mettre la main dessus, et de s’en servir pour se tirer du mauvais pas.

La prochaine fois que vous verrez dans un roman un rebondissement sensationnel, qui semble venir de nulle part, faites une pause et feuilletez attentivement en arrière. Vous aurez peut-être le plaisir de découvrir le moment exact où le lapin se glisse dans son chapeau, et vous pourrez vous féliciter d’avoir levé un coin du voile sur le travail d’écriture du bouquin.

Mes outils d’écriture (9) : N’imaginez pas, vérifiez. Puis imaginez !

Photo : panneaux indiquant les différentes attractions du zoo mais aussi des villes lointaines

Sur la route de l’écriture aussi, les panneaux indicateurs peuvent être fantasques. (Zoo de Vincennes, août 2019)

Comment faire pour écrire un roman avec une importante matière historique ? Ou pour situer des scènes de façon crédible dans une ville que vous n’avez jamais visitée ? À quel point se renseigner sur la biographie de tel personnage réel qui va intervenir dans votre roman historique, ou sur l’arrière-plan socio-économique de votre univers de fiction ?

Il n’y a pas de réponse toute faite. Et surtout, il n’y a pas de solution miracle, pas de raccourci commode. Si on veut acquérir des connaissances sur un pays, une époque, un personnage historique, il faut en passer par une bonne dose de documentation.

Quelle dose ? Cela dépend du temps que vous pouvez y consacrer. Mais disons que lorsque j’ai décidé d’écrire un roman sur Hélène, mère de l’empereur Constantin, j’ai réorienté tout le temps que je consacrais d’ordinaire à des lectures distrayantes pour l’utiliser à lire des choses sur l’empire romain. Rassurez-vous : cela incluait des romans historiques situés à cette époque, afin de me rafraîchir les idées sur le genre lui-même. Car ce n’est pas tout d’amasser les matériaux bruts, encore faut-il avoir une idée de ce que d’autres ont déjà fait de ce côté-là. Ne pas réinventer la roue, tout ça.

Pour le roman que je suis actuellement en train d’écrire, et qui se situe à l’époque de la Révolution, la partie « lecture d’autres romans » a été étoffée, parce que la matière est abondante. Mais aussi parce que certains, écrits peu après, par des contemporains ou quasi-contemporains, apportent une dose condensée de détails vécus et de mentalité d’époque. Pensons à La Chartreuse de Parme de Stendhal, participant malgré lui à la geste napoléonienne. ou Les Blancs et les Bleus d’Alexandre Dumas père, où il s’appuie sur les souvenirs de son ami Charles Nodier, jeune témoin de la Terreur et du Directoire. Même Victor Hugo, écrivant Quatrevingt-Treize au début des années 1870, avait la ressource des récits de son propre père, qui avait fait les guerres de Vendée comme officier de l’armée républicaine.

Mais cela, ce sont les matériaux bruts. Ne l’oublions pas : c’est pour écrire un roman que l’on s’est embarqué, pas un essai historique ou sociologique. Du moins c’est ainsi que je m’embarque. Et cela veut dire qu’il faut passer à la deuxième étape : imaginer.

Mais pourquoi donc, me direz-vous ? Est-ce que je n’ai pas assez de matériau pour construire ce que je veux à partir d’éléments authentiques ? J’ai une chronologie détaillée, des récits et témoignages d’époque, un tableau politique fouillé, des analyses savantes sur les relations diplomatiques et la stratégie de la Ie République Française. Je me suis documentée sur l’économie de l’époque, encore bien fragile et dépendante des conditions météo. J’ai des détails sur les uniformes des différentes armées et sur les modes parisiennes de l’époque. Que reste-t-il à imaginer ?

Oh, c’est bien simple : à peu près tout.

Car si j’ai un compte-rendu au jour le jour des mouvements de l’armée de Sambre-et-Meuse, par exemple, cela ne me dit rien de la façon dont les personnages qui étaient plongés dans ces marches et ces combats les ont vécus. Pour certaines journées révolutionnaires, on peut avoir un détail des faits quasiment minute par minute, mais quelle signification pouvait y mettre tel personnage qui y participait ?

C’est là que l’auteure utilise la même technique que lorsque elle écrivait un roman de fantasy : s’arrêter et se mettre virtuellement à la place des personnages. Où se tient mon héroïne ? Que peut-elle voir, entendre, sentir autour d’elle ? Et ce qu’elle éprouve ainsi, est-ce quelque chose de banal, de quotidien, ou bien est-elle en train de réagir à une surprise (bonne ou mauvaise) ? Ces bois que l’on est en train de traverser, sont-ils sombres et pleins de menaces cachées, ou bien frais et reposants ? L’heure qui sonne à un clocher est-elle un son familier et rassurant, ou bien un signe agaçant de l’emprise ecclésiastique, du point de vue de révolutionnaires convaincus ? Ce bâtiment dont les recherches préalables m’ont appris l’existence, et qui a été démoli depuis, quel pouvait être son aspect en plein soleil, ou la nuit au clair de lune ? Est-ce que je peux m’avancer à évoquer la couleur de la pierre qui avait dû servir à sa construction, et qui est celle d’autres bâtiments du même endroit et de la même époque ?

Il y a tout un monde de possibilités. Parfois, les « petits faits vrais » puisés dans les mémoires et manuels historiques sont suggestifs, mais insuffisants en soi à faire de la matière littéraire.

Un exemple ? Je découvre au détour d’un paragraphe que tel général des guerres de la Révolution a fait une bonne partie de sa carrière en luttant contre la tuberculose, fléau endémique à l’époque dans tous les milieux. (Plusieurs membres de la famille proche de Louis XVI en sont morts.) Pas de précisions, cependant, juste la mention qu’il lui arrivait souvent de cracher le sang. C’était donc à moi d’imaginer une scène où ce problème se posait, et les réactions aussi bien du personnage que de son entourage. Est-ce que ses subordonnés ne vont pas être inquiets pour sa capacité à remplir son rôle ? Est-ce que la familiarité avec la maladie, jointe à un certain fatalisme, ne vont pas au contraire rendre plausible que personne, au fond, ne s’en inquiète trop ? Pour ce qui est du point de vue de l’intéressé, en revanche, je n’ai eu aucun mal à l’imaginer : vivre avec une maladie chronique est quelque chose que je connais, merci bien.

Cette focalisation sur le concret devient particulièrement importante quand il s’agit de mettre en scène des êtres aussi chargés de légende que Napoléon Bonaparte – qui, eh oui, est un des personnages du roman, mais pas le principal. Et cela peut permettre d’éviter un écueil fréquent des romans historiques : la page de manuel transcrite en dialogue. Or ces personnages historiques, quand ils étaient immergés dans la vie, dans le moment présent, n’étaient pas les statues de marbre dont la postérité tend à se souvenir. Ils avaient un rhume ou des maux d’estomac, ils subissaient les affres de l’ego et de la vanité (Napoléon prenait grand soin de ses cheveux, surtout quand ils ont commencé à se faire rares), leurs calculs pouvaient se révéler erronés, ou même ils faisaient des erreurs d’appréciation fatales. (Une telle erreur a failli faire perdre à Bonaparte la bataille de Marengo ; à Waterloo, une autre n’a pas été rattrapable.)

Ces faiblesses humaines ont parfois laissé des traces dans l’histoire. Le cas de Napoléon est extrêmement documenté ; pour Hélène, j’avais moins de matière. Mais c’est là que l’imagination et l’empathie entrent un scène : pour se représenter ce que peut ressentir le personnage dans ces circonstances, rien de tel que d’avoir soi-même éprouvé des blessures d’ego, des contrariétés, des chagrins, des épisodes où il a fallu se rétablir en catastrophe après un ratage…

Bref, d’être humain et d’avoir vécu. Quand Flaubert disait « Madame Bovary, c’est moi », il ne disait pas autre chose. C’est dans sa propre expérience qu’on peut trouver de quoi rendre un personnage vivant, parce que c’est une expérience humaine partagée, dans laquelle les lecteurs pourront entrer de plain pied.

Tolkien, Hollywood, et un racisme qui n’est pas toujours là où on l’attendait

Dessin : l'anneau avec l'œil de Sauron au centre, un texte tout autour en caractères elfiques, trois autres anneaux comme des satellites

Couverture de l’édition du cinquantenaire du Seigneur des Anneaux (HarperCollins)

C’est devenu un poncif : la fantasy manquerait de diversité, les romans de Tolkien ne mettent en scène que des Blancs, etc. Il y a du vrai là-dedans : Tolkien voulait créer une mythologie typiquement anglaise, et pour lui, cela voulait dire une petite île européenne relativement homogène au milieu du vaste monde. Ses continuateurs (y compris américains, comme G. R. R. Martin) ont repris en bloc le cadre imaginaire médiéval anglo-saxon, même s’ils avaient moins de raisons pour cela que le passionné de vieil anglais à Oxford et spécialiste de Beowulf.

Mais une partie des reproches, on ne sera peut-être pas étonné de l’apprendre, n’a de sens que par rapport à l’adaptation cinématographique du Seigneur des Anneaux et du Hobbit. Bref, il faudrait plutôt se tourner vers Peter Jackson et New Line Cinema (aujourd’hui finale de WarnerMedia) que vers Tolkien.

Vous ne le croyez pas ? Prenons un par un les griefs.

(Nota bene : J’utilise ici la version originale du Seigneur des Anneaux, abrégée TLOTR, pas l’une ou l’autre des traductions françaises, par souci de précision.)

1) Les seuls acteurs non blancs jouent des méchants.

Avec en effet de nombreux figurants noirs, maoris, etc., dans le rôle des Orques et Semi-Orques. Mais c’est un choix des producteurs. Ils auraient aussi bien pu faire appel à des acteurs d’origine européenne. Et cela a permis à quelques acteurs « issus de minorités » de se faire connaître, comme l’impressionnant Lawrence Makoare.

Mais ce n’est pas tout. On parle d’acteurs, mais comment étaient définis les Orques et les Trolls dans la roman d’origine ? Pas comme une race humaine, fut-elle inférieure ! Mais bien comme d’autres espèces. Et pas même des créatures naturelles. Ainsi, l’un des « vieux sages » du Seigneur des Anneaux, le chef des Ents, Treebeard, nous apprend que :

« Trolls are only counterfeit, made by the Enemy in the Great Darkness, in mockery of Ents, as Orcs were of Elves. »

(TLOTR, livre III, chap. 4)

Bref, les Orques et Trolls sont des projets de génie génétique maléfique, et même pas fabriqués à partir de populations humaines, à la base.

Rappelons que dans la cosmogonie de Tolkien, Sauron, comme son prédécesseur Melkor/Morgoth ne sont pas des êtres humains, mais des êtres quasi-divins, qui ont commencé comme serviteurs du Créateur et sont passés du côté obscur. L’équivalent des anges déchus de la Bible, dans la version revue et corrigée par Milton. Ils sont mauvais parce qu’ils ont choisi le pouvoir absolu, donc le mal, pas par nature. D’ailleurs selon les mots de Gandalf, « rien n’est mauvais aux origines » :

« For nothing is evil in the beginning. Even Sauron was not so. »

(TLOTR, livre II, chap. 2)

Donc parler de racisme à leur propos est très, très à côté de la plaque.

2) Mais il y a aussi des humains du côté des « méchants » de l’histoire, et ils sont noirs alors que les « bons » sont blancs !

Cette critique aurait plus de force s’il n’y avait pas aussi bon nombre de « méchants » à physionomie européenne. Pensons à Saruman, Denethor, Grima Wormtongue, et même certains Hobbits comme Lotho Sackville-Baggins. Difficile de faire ici l’équation entre une origine ou une couleur de peau et un jugement moral.

Quant aux représentants de populations à l’apparence non européenne, il est faux de dire qu’ils sont tous du côté obscur. Et les Woses, ou Drúedain, les « Hommes sauvages », que nos héros rencontrent au Livre V, chapitre 5 ? Petits, bruns, les jambes torses, vêtus de pagnes d’herbes et usant de flèches aux pointes empoisonnées, ce sont des « indigènes » exotiques à souhait, mais ils sont ennemis implacables des Orques, et aident les Rohirrim à parvenir à temps à la bataille décisive des Champs du Pelennor. En reconnaissance, le Roi leur confirmera la possession de leur territoire ancestral dans la forêt de Drúadan.

Il est intéressant de noter que les Hommes sauvages du roman devaient à l’origine figurer parmi dans l’adaptation filmée (l’acteur maori Wii Kuki Kaa devait jouer leur chef) mais que ce passage a été finalement abandonné. Encore une façon dont Hollywood a faussé la représentation de la diversité humaine dans le roman…

Mais les Haradrim, me direz-vous ?

Justement, les Haradrim, du côté ennemi, sont l’exemple d’une nation non européenne qui se retrouve alliée avec Sauron et qui se retrouve du côté des perdants. Mais contrairement aux Orques, ils ne sont pas présentés comme totalement dépravés ou dégénérés, seulement comme des ennemis féroces. L’incident du livre IV, chapitre 4, où les hommes de Gondor tendent une embuscade à des guerriers de Harad montés sur des éléphants est traité comme un épisode des Guerres puniques (une référence obligée pour un homme de culture classique comme Tolkien) où l’ennemi est certes un « autre », mais à la fois craint et respecté. On est très loin du dégoût total évoqué par les Orques, ou la pure horreur devant les Trolls ou les Nazgul.

D’ailleurs, il suffit de regarder le sort qui échoit aux différents groupes ennemis lorsque l’Anneau unique est détruit et Sauron vaincu : les Orques et autres créatures maléfiques sont déboussolés, pris de panique et suicidaires, « comme des fourmis » dont on a détruit la fourmilière. Les nations humaines que Sauron tenait sous sa coupe, Haradrim et Orientaux, voient les écailles leur tomber des yeux :

« [They] saw the ruin of their war and the great majesty and glory of the Captains of the West. And those that were deepest and longest in evil servitude, hating the West, and yet Men proud and bold, in their turn now gathered themselves for a last stand and desperate battle. »

(TLOTR, livre VI, chap. 4)

Comparer la dignité accordée même aux plus endurcis des ennemis parmi les humains, avec la façon dont les Orques (donc non humains) sont décrits.

Mais la plupart de ces Hommes anciennement au service de Sauron reconnaissent simplement leur défaite et fuient ou déposent les armes. Ils peuvent ensuite retourner chez eux, obligés seulement à reconnaître au Roi de Gondor l’autorité sur les terres de l’Ouest, et à ne plus troubler la paix à l’avenir. Pas de guerre de conquête contre eux, ni d’exportation forcée d’un mode de vie. Bref les Autres du roman sont respectés dans leur différence, dans le droit à un mode de vie indépendant, bien loin de l’image d’hégémonie culturelle qui s’est attachée à la fantasy.

Ce sont des subtilités qui n’ont pas non plus été traduites à l’écran… Dommage.

3) Mais s’il y a un peu de diversité parmi les Hommes dans le roman, ce n’est pas le cas chez les Hobbits, les personnages les plus attachants et les mieux développés du récit. Ça fait tache.

C’est vrai, sauf que…

Sauf que là encore, on a tendance à en juger d’après le film. Regardez la distribution : tous les Hobbits et quasiment tous les acteurs principaux sont non seulement d’origine européenne, mais d’Europe du Nord-ouest, descendants d’Anglais Écossais, etc. Exactement le peuplement des colonies britanniques d’Amérique et d’Océanie, vous me direz. La complexion du teint, la couleur des yeux, les traits, tout se combine pour donner une impression d’homogénéité ethnique.

Mais, si on lit attentivement Tolkien, ce n’est pas l’impression qui se dégage du livre. En fait, dès le Prologue, le narrateur évoque la diversité ethnique chez les Hobbits, avec trois « races » (breeds) différentes, les Harfoots, Stoors et Fallohides. Ces derniers sont plus grands et blonds, les Harfoots étant relativement « bruns de peau » et petits.

Il n’est pas très difficile de deviner dans ces descriptions une transposition des trois principales sources de peuplement des Îles Britanniques, du moins selon les données disponibles à l’époque de Tolkien : les Celtes, les Angles et Saxons, et les Normands, respectivement. N’oublions pas le rôle de « mythologie pour l’Angleterre » que Tolkien voulait faire jouer à ses Hobbits.

Nous avons pris l’habitude de penser la diversité en terme de « les Européens » et « les autres », ce qui est un peu réducteur. Or au temps où écrivait Tolkien, on était très conscients (pour de bonnes et de mauvaises raisons…) de la variété de faciès et d’origines qui peut s’observer au sein même de l’Europe. Et qu’on était très attaché à distinguer ce que nous appellerions un « teint de blond » qui rougit au soleil mais ne fonce pas, d’un type de peau qui est certes naturellement pâle, mais qui brunit vite au soleil. Le premier est assez répandu en Europe du Nord, et le second majoritaire dans le reste du continent. Il faut rappeler que pendant longtemps, en fait tant que la majeure partie de la population devait travailler aux champs, la blancheur du teint a été un critère absolu de beauté et de distinction.

Ceux que l’on considérait comme de « souche » celte étaient typiquement décrits comme petits et moins clairs de peau et de cheveux que les gens d’Europe du Nord. Et dans la hiérarchie des races qui imprégnait alors les mentalités, les « Celtes » n’étaient qu’en seconde zone, en-dessous des races « germaniques » auxquelles l’intelligentsia anglo-saxonne s’identifiait. Le terme même d’anglo-saxon est une trace de ces conceptions, se référant à l’origine de ces populations au nord de l’Allemagne. Ouvrez n’importe quel roman anglais de la seconde moitié du XIXe siècle ou du début du XXe, vous trouverez quasi toujours les « Celtes de service » (Irlandais, Écossais…) décrits au moral comme fantasques, indépendants voire hors la loi, courageux mais indisciplinés, souvent poètes, amoureux de la nature parce qu’ils en sont proches, mais à la cervelle un peu fragile, et au fond plus adaptés au rôle de serviteur qu’à celui de maître.

On est bien loin du Seigneur des Anneaux, vous direz ?

Mais regardez comment ces différences de « race » informent la façon dont sont décrits nos Hobbits. Il n’y a certes que peu de descriptions physiques des principaux personnages, mais ce qui s’y trouve est suggestif.

Ici, on parle de Frodo :

« A stout little fellow with red cheeks (…) That won’t help you much, it goes for most Hobbits (…) But this one is taller than some and fairer than most »

(TLOTR, livre I, chap. 10)

Noter l’adjectif « fair », qui peut signifier aussi bien « au teint et aux cheveux clairs » que « beau », en anglais. (Un peu comme chez nous, « franc » peut se rapporter aussi bien au peuple franc qu’aux qualités morales qu’on s’est plu à leur attribuer.)

Et plus loin :

« And so Gollum found them hours later (…) Sam sat propped against the stone (…) In his lap lay Frodo’s head, down deep in sleep; upon his white forehead lay one of Sam’s brown hands »

(TLOTR, livre IV, chap. 8)

Bref, on un Frodo plutôt grand et au teint clair, ce qui suggère une ascendance qui serait, dans les classifications racialistes de l’époque, serait qualifiée de « nordique ». Cela correspond aussi aux critères de beauté européens classiques, qui sont ceux de l’aristocratie du temps.

Sam, quant à lui, a la peau brune des gens qui travaillent en plein soleil, ce qui n’est pas étonnant pour un jardinier. Fort contraste avec Frodo, issu d’une famille de propriétaires terriens, qui peut garder son teint pâle. La différence socio-économique pourrait suffire à expliquer ces différences dans l’apparence, mais rappelons-nous des classification des Hobbits en trois races du Prologue : Frodo, est-il suggéré, a en lui plus d’ascendance Fallohide (les « Normands » de notre histoire, et Sam est sans doute plus Harfoot (soit « Celte »). Et ce n’est pas un hasard si l’un est riche propriétaire et l’autre simple jardinier.

La morale de l’histoire ? Le passé est vraiment un autre pays, nous avons du mal à nous représenter comment pensaient des gens dont seulement quatre-vingt ans nous séparent. Et si Tolkien n’a en effet voulu faire qu’une mythologie européenne, il n’a jamais eu l’intention de faire de sa « seconde création » (son terme pour l’univers imaginaire qu’il avait créé) un monde appauvri en diversité humaine par rapport à l’original. Une diversité envisagée avec les outils mentaux de son temps, bien sûr, et qui ne sont les les nôtres. Encore faut-il, pour pouvoir l’apercevoir, retourner au texte, ne pas rester ébloui par la lumière venue d’Hollywood.

Mes outils d’écriture : (8) Relire Agatha Christie

Cartes à jouer pendant une partie de bridge

Main du crime… selon Dame Agatha ! (Source : Wikimedia)

Il y a des romans que je peux relire dix fois, et toujours y trouver du grain à moudre pour mes méninges. Dans le cas de Cartes sur table, d’Agatha Christie, c’est moins l’intrigue qui me retient que la leçon d’écriture contenue dans ces modestes 240 pages.

L’idée du roman avait germé dans la tête de l’auteure, semble-t-il, lors de précédentes aventures de son détective fétiche, le très cérébral Hercule Poirot :

« Imaginons quatre personnes autour d’une table de bridge et une cinquième, l’outsider, assise devant la cheminée. À la fin de la soirée, l’outsider est retrouvé mort. L’un des quatre joueurs s’est levé et l’a tué quand c’était son tour de faire le mort. Les trois autres, absorbés par la partie, n’ont rien vu. Voilà qui serait un crime pour vous ! Lequel des quatre l’a tué ? »

— Hercule Poirot au capitaine Hastings, A.B.C. contre Poirot

L’absence totale d’indices matériels, l’obligation de se pencher de très près sur la psychologie des personnages, telle que la révèle leur façon de jouer au bridge, donne à cette enquête une saveur et une tonalité bien particulière, même au sein de l’œuvre d’Agatha Christie. Poirot est au sommet de son art, et Christie aussi. Elle s’amuse même à mettre en scène un second détective, une certaine Ariadne Oliver, auteure de romans policiers, qui lui permet de se moquer gentiment d’elle-même – et des autres praticiens du genre !

C’est que la façon dont on mène l’enquête, dans un roman d’ Agatha Christie, et surtout la façon dont le limier raconte sa quête au public, ont beaucoup à voir avec la façon dont la romancière peut créer des personnages auxquels nous, lectrices et lecteurs, avons envie de croire.

Hercule Poirot, dans le petit extrait ci-dessus, l’illustre bien : sa démarche est avant tout narrative, elle consiste à prendre les personnages les uns après les autres et à suivre leurs faits et gestes, mais surtout leurs émotions. Qui est l’homme assassiné ? Quelles relations avait-il avec chacun des suspects ? Pourquoi pouvait-on le haïr ou le craindre ? Et qui, parmi les suspects, avait à la fois la motivation et les moyens, psychologiques autant que matériels, de tuer ?

Or ce sont des questions que toute personne qui écrit un roman pourrait reprendre à son compte : qu’est-ce qui motive tel personnage pour agir ou ne pas agir à tel moment ? Quels sont les ressorts de sa personnalité ? Quels traits de son caractère le rendent susceptible de tomber dans un piège, ou au contraire de le déjouer ? Et comment les rendre intelligibles au lecteur ?

Une des maximes énoncée par Hercule Poirot dans ce roman est que : « Tout le monde est capable de commettre un crime, mais pas nécessairement ce crime-là. » (Un autre des personnages fétiches de l’auteure, Miss Marple, dira à peu près la même chose à ce sujet.)

C’est ainsi que Poirot nous entraîne à sa suite dans un tableau psychologique des quatre principaux suspects, observant leurs réactions devant le stress d’une accusation, scrutant les mots qu’ils emploient, leurs goûts, leurs aversions, remontant dans leur passé aussi pour détecter de possibles crimes qu’ils auraient déjà commis… Et tout du long, c’est le travail de création des personnages qui est mis à nu : qui sont-ils, qu’est-ce qui les fait courir, quels sont leurs secrets coupables et les points de faiblesse de leur personnalité…

Un exercice auquel se livre Poirot est particulièrement éclairant : il demande à chacun des suspects, à son tour, de décrire la scène du crime, sans leur expliquer pourquoi. Mais à nous, via la discussion qu’il a ensuite avec des comparses, il explique que cela lui permet de voir par les yeux des suspects, de savoir ce qu’ils considèrent comme important ou au contraire négligeable, selon la façon dont ils en parlent. Ainsi, on voit qui parmi les suspects remarque des objets précieux dans le salon où a eu lieu le meurtre (ouvrant la question de la cupidité comme mobile), et qui au contraire ne s’intéresse nullement à ce bric à brac. Cela permet même à Poirot de distinguer, parmi deux dames en apparence aisées, laquelle est obligé de gagner sa vie comme demoiselle de compagnie : par exemple, elle remarque dans le salon les fleurs dont l’eau a besoin d’être changée, mais pas les autres vases.

Ces petits exercices permettent à Poirot de cerner la personnalité des suspects : l’une est surtout portée à voler, mais pourrait tuer pour éviter d’être découvert, dans un moment de panique ; un autre n’a été coupable que d’homicide involontaire ; un troisième est un assassin invétéré et sans scrupules, qui tue avec aplomb pour protéger sa surface sociale de notable respecté…

Bien sûr, ces « observations » de Poirot sont le versant fictionnel du travail de création de personnages auquel se livre la romancière afin que nous, le public, ayions l’impression de voir de vrais êtres vivants évoluer devant nos yeux, pas des silhouettes de carton interchangeables pour les besoins de l’intrigue. Chacun a un passé, des passions, des faiblesses, que l’on va découvrir peu à peu au fil des interactions des uns et des autres. Ils agissent pour des motifs bien précis – et même si ce n’est pas toujours clair dans la tête du personnage, il faut que ce le soit pour l’auteur !

Bref, on pourrait paraphraser ainsi la formule de l’homme aux « petites cellules grises » : Tous les personnages de roman sont capables d’agir, mais pas nécessairement d’agir de cette façon-là.

Et quand la vraisemblance psychologique est en défaut parce que vous avez poussé un personnage, pour les besoins de l’intrigue, plus loin qu’il ou elle ne l’aurait osé, il y a de grandes chances pour que ce soit l’intrigue qui ait tort. La demoiselle de compagnie timorée qui escamote les bijoux de sa riche patronne puis l’empoisonne en douce en remplaçant le contenu d’une bouteille de sirop, n’est pas capable de commettre le même genre de crime qu’un homme qui va tranquillement planter un poignard dans le cœur de son ennemi, au milieu d’un salon, en profitant de ce que tous le monde et absorbé par le bridge, puis revient prendre son tour aux cartes comme si de rien n’avait été. Et si l’intrigue nécessite le second type de crime, alors, de deux choses l’une : ou bien il faut changer de personnage. Ou bien il faut changer l’intrigue.

Mes outils d’écriture : (7) Écrire l’autre, écrire autrement

Photo d'un collage sur un mur : deux bombes aérosols avec les mots :

En couleurs, en noir et blanc. (Paris, rue de Clignancourt, 18e.)

Écrire de la fiction, c’est créer avant tout des personnages. Balzac parlait de « faire concurrence à l’état-civil », et dans son cas, la quantité au moins était au rendez-vous. Il travaillait ses personnages en artisan, n’oubliant pas de peindre les défauts physiques (la fameuse loupe de M. Grandet) aussi bien que les tics et faiblesses morales. Cela créait un puissant effet de réel, qui a par la suite été critiqué voire tourné en ridicule par la génération du Nouveau Roman. (Lisez L’Ère du soupçon, de Nathalie Sarraute. Ce n’est pas une lecture confortable si on commence tout juste à écrire, mais cela ouvre des réflexions qu’il sera indispensable, un jour, d’entamer si on veut écrire autrement qu’en dilettante.)

Depuis Balzac, les séries télé ont détrôné le roman-feuilleton paru dans la presse, mais le poids économique de la fiction n’a fait que s’accroître. Notre XXIe est celui de Hollywood, mais aussi de Netflix et des jeux vidéos. Le public est plus vaste, il est aussi plus varié, en termes socio-économiques aussi bien que culturels et ethniques.

C’est là que certains créateurs deviennent nerveux.

« Mais comment faire pour écrire un personnage qui n’est pas comme moi ? » En gros, comment écrire des personnages féminins si on est un homme, et réciproquement, ou des non-Européens, ou de LGBT, ou des personnages ayant un handicap…

C’est le genre d’interrogation récurrente sur les forums et les réseaux sociaux. Des auteurs installés sont sollicités pour guider les petits nouveaux et leur éviter de se vautrer sur l’écueil de la « diversité ». La plupart des réponses sont du genre : « Ben, il n’y a pas de solution miracle, alors faites de votre mieux. Mais faites gaffe, vous faites partie des dominants, alors vous êtes sûrement bourrés de clichés sexistes, racistes, etc. »

J’exagère à peine. Les conseils que certains auteurs donnent sur leur blog ou leur podcast est vraiment du type : « N’oubliez pas que tout le monde n’est pas un mâle blanc hétérosexuel comme vous ». (J’ai entendu la formule texto, mais laissons un voile pudique sur l’identité de son auteur. Nobody’s perfect.)

Bien sûr, on aura vu le problème : l’homogénéité, ici, est dans la tête de l’auteur qui donne les conseils, puisqu’il suppose tous les autres auteurs à son image…

Cela ne veut pas dire que les femmes ou les gens d’origine non-européenne soient forcément plus au clair là-dessus, me direz-vous. Pas faux. On échange souvent un jeu de clichés pour un autre. Ou pour les mêmes, mais sous un autre angle. Combien d’auteures de romans sentimentaux qui continuent à nous raconter la rencontre du Prince Charmant ? Combien de créateurs gays ou bi qui reprennent le cliché du séducteur impénitent « à voile et à vapeur », faisant d’un personnage bi un omnisexuel ? (Coucou, Russell T. Davies…)

Bref, il n’y a pas de formule miracle. D’ailleurs chercher une formule fait déjà sans doute partie du problème.

Car après tout, pourquoi chercher des règles différentes pour créer ces personnages ? Pourquoi les traiter comme des Autres si le but est d’en faire des spécimens d’humanité, avec leur individualité, leurs défauts et leurs points forts, etc. ?

Ici, comme souvent, on a intérêt à repartir de la base : comment créer un personnage crédible. Prendre un protagoniste féminin, par exemple, ne dispense pas de lui donner des caractéristiques individuelles bien spécifiques : ce n’est pas d’une femme ou fille générique que le roman ou la série a besoin, c’est de Untelle, l’héroïne ou anti-héroïne, qui a des talents et des points faibles bien à elle, qui a une histoire antérieure qui nous sera dévoilée ou non, mais qui influe sur son caractère et sa vision du monde… Bref, un personnage à part entière, qu’on inscrirait sans hésiter à l’état-civil.

Je réalise que j’ai, dans cette histoire de diversité, un certain avantage. Je coche plusieurs cases, avec une famille plutôt métissée, et surtout l’expérience d’avoir vécu dans un pays à majorité non-européenne. Et c’est une expérience importante que de faire partie d’une minorité visible, même une minorité privilégiée. Si je me demande ce que ressent un personnage qui n’a pas la même couleur de peau que la majorité des gens qui l’entourent, ce que cela fait de détoner et de se sentir hypervisible, je n’ai pas à chercher très loin.

Mais l’important reste de considérer tous les personnages comme dignes d’intérêt et de complexité. Et pour ça, il peut être bon de lever le nez des différences de catégories (genre, ethnicité, etc.) et de se centrer plutôt sur les caractéristiques personnelles : dons et points faibles, relations au sein de la famille, but que suit le personnage, etc.

Un exemple : dans mon deuxième roman, Helena Augusta, qui se passe à l’époque de l’empereur Constantin, j’ai décidé assez tôt de représenter la diversité du monde antique avec des personnages d’horizons divers : moines palestiniens, guerriers germains, marchands éthiopiens… Mais pour chacun de ces personnages, j’ai veillé à donner des goûts, des capacités et un destin qui n’était pas lié à leur origine. Ainsi, Eusèbe l’évêque solide et pondéré n’est pas identique à Nahum, petit moine illuminé. Et il y a deux jeunes Éthiopiens qui sont d’abord définis par leur relations (le frère et la sœur), par leur foi religieuse (convertis au christianisme) et par l’enthousiasme de leur jeunesse (qui leur fait courir des dangers et donc qui avance l’intrigue).

C’est là je pense qu’on touche un point important : il y a quelque chose d’universel dans l’expérience humaine, sur laquelle on peut s’appuyer pour décrire des personnages qui soient proches tout en étant différents. Nous avons tous fait l’expérience d’avoir été enfant, d’avoir connu la solitude et le rejet. Nous avons tous eu à compter sur un milieu social et familial qui nous enserre et nous étouffe autant qu’il peut nous soutenir. Nous avons tous eu de grands espoirs et de grandes déceptions. En fait, la plus grande différence qu’on puisse connaître est peut-être celle de l’âge : « Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait », comme dit l’adage.

Ce qui ne veut pas dire qu’on peut impunément négliger la recherche sur les éléments de différences de nos personages. Ayant décidé pour mon troisième roman de dépeindre une héroïne qui est aussi mère (une expérience que je n’ai pas eu et n’aurai jamais, merci), j’ai tout de suite vu que j’avais intérêt à m’inspirer de mères que j’ai connues. À commencer par la mienne. De la même façon, pour mes personnages éthiopiens cités plus haut, je me suis renseignée sur le royaume d’Axoum, qui était à l’époque l’une des puissances mondiales avec Rome et la Perse. C’est un arrière-plan non négligeable pour les relations entre ces personnages et les Romains.

Une fois ces bases assurées, on peut fignoler, vérifier notamment si on n’a pas donné dans l’un des clichés (pseudo) bienveillants qui sont aussi envahissants que les négatifs. Un exemple entre mille : le « magical negro » (littéralement, « nègre magique ») qui ne semble là que pour aider un protagoniste blanc, et souvent disparaît ou est tué une fois son rôle accompli. Je le cite parce que c’est le genre de cliché qui infiltre même des films anti-racistes comme The Green Book.

Ici, cependant, pas de raccourci non plus : connaître les genres littéraires et savoir où sont les écueils est indispensable. Une connaissance qu’on acquiert jamais si bien sur par la fréquentation desdits genres. Et voilà une autre raison pour laquelle on conseille toujours aux auteurs, avant tout, de lire beaucoup : c’est l’apprentissage du métier. C’est aussi la cartographie du continent où vous vous proposez de fonder votre propre ville, château-fort, ou spatioport. Il faut savoir où sont les dragons.

La grande arnaque du « grand remplacement » (et quelques petites illusions en sens inverse)

Photo : cinéma Le Louxor, à Barbès, style égyptien et Art Déco

Barbès, où le métissage fait partie de la tradition

Il se passe quelque chose de bizarre en Europe : des gens qui se disent patriotes ne voient rien de contradictoire à voter pour des partis compromis jusqu’à l’os avec des puissances étrangères qui ne cherchent qu’une chose, affaiblir l’Europe et affaiblir leur pays. La Russie de Poutine, les USA de Trump, ne sont ni des modèles de démocratie ni des alliés fiables. Mais aux yeux d’une certaine partie de l’électorat, ils ont une grande séduction : leur soutien musclé à ce qu’ils appellent les « valeurs chrétiennes » peut donner l’illusion qu’ils sont le dernier rempart contre une peur qu’ils ont largement contribué à alimenter, celle du « grand remplacement ».

Le fait que ces extrêmes-droites se soient à peine distancées du manifeste posté par le terroriste anti-musulman de Christchurch montre bien à quels point ils sont sûrs de tenir là un thème qui marche. Et on ignore à notre péril cette pastorale de la frousse, de la haine, de l’aversion et du ressentiment. Le pire est que nous, Françaises et Français, devrions mettre les bouchées doubles pour la combattre, vu l’origine du concept dans notre propre extrême-droite…

De quoi s’agit-il ? Au cas où vous auriez éteint internet depuis quelques années, il s’agit d’une rumeur selon laquelle les « élites » économiques et culturelles des pays occidentaux (selon les versions, les Juifs sont plus ou moins clairement pointés du doigt) se seraient liguées pour faire venir des « hordes » de migrants musulmans pour « remplacer » les classes populaires traditionelles. Quel serait l’avantage d’un tel remplacement ? Pourquoi ces nouvelles classes populaires seraient-elles plus dociles ? Ces complotistes ne vont pas jusqu’à l’expliciter ! Comme tous les fantasmes, celui-ci gagne à rester dans le demi-jour, sans jamais être mis sous le projecteur corrosif de l’esprit critique.

Grand fantasme, on peut le dire : comme le montre le démographe Hervé Le Bras, les déplacements de population sont un petit peu plus complexes qu’un simple problème de vases communicants d’école primaire !

Par exemple, les candidats à l’émigration les plus pauvres ne se dirigent pas vers l’Europe, mais vers des régions où pays voisins. Il y a une importante immigration intra-africaine, du Sahel vers le golfe de Guinée par exemple, en Afrique de l’ouest. Dans un pays relativement prospère comme la Côte d’Ivoire, on a même vu de développer dès les années 90-2000 un discours sur l' »ivoirité » qui était une façon d’exclure les immigrés en provenance du Burkina Faso et du Mali. D’autres se rendent au Maroc, non comme étape sur la route de l’Europe, mais pour y rester.

Autre élément de la grosse arnaque au « remplacement » : les nouveaux arrivants sont systématiquement supposés africains ou moyen-orientaux et musulmans, ce qui permet à nos marchands de peurs de jouer sur les stéréotypes classiques sur les Croisades ou l’affrontement séculaire entre Europe et Empire ottoman… En oubliant au passage que les pays d’Afrique sub-saharienne sont loin d’être tous musulmans, et que les migrants en Europe viennent aussi d’Europe de l’Est, d’Amérique du Sud, d’Asie du Sud et du Sud-Est…

Peut-être qu’une certaine mauvaise conscience occidentale, malgré toutes les vitupérations à droite sur la « repentance » (ô, ironie), a pu jouer dans cette acceptation sans trop de logique du « grand remplacement ». Après tout, il existe un continent entier où la population d’origine a été remplacée presque totalement par des nouveaux venus… originaires d’Europe. Le sort des Amérindiens a d’ailleurs été le prétexte de l’une des plus ridicules campagnes du FN : une photo de Le Pen père arborant une coiffure à plumes de chef sioux… (Non, je n’invente rien. Regardez l’affiche n°21 sur cette page.)

Ce serait drôle si ce n’était pas un prétexte pour éviter de confronter le racisme, l’antisémitisme et la haine des musulmans, et pour soutenir des régimes brutaux et corrompus comme ceux de Poutine, Trump, Orban en Hongrie, Duterte aux Philippines, Bolsonero au Brésil… Et pour fermer les yeux sur les atteintes aux droits des femmes et des LGBT dans ces pays – là encore, cruelle ironie, par des partis qui vitupèrent le sexisme et l’homophobie dans l’islam, mais pas dans leurs propres « valeurs chrétiennes ».

Pour combattre efficacement les idées fausses, il faut donc d’abord les connaître. Il faut aussi avoir une idée juste de ce qui se passe réellement. Et là, des personnes bien intentionnées mais avec des notions fausses peuvent faire beaucoup de mal. Regardez Stephen Smith, ce journaliste américain qui parle lui aussi de « ruée sur l’Europe » tout en essayant de convaincre les Européens que c’est le sens de l’histoire et qu’il faut ouvrir les portes… Non seulement ça a l’effet contraire, mais c’est très éloigné de la vérité. Voir plus haut, et dans l’entretien avec Hervé Le Bras déjà cité, ce que je disais sur les migrations intra-africaines. C’est aussi une occasion de rappeler que la démographie évolue, elle aussi, et que nous ne sommes pas coincés indéfiniment avec les taux de fécondité de 1985 ! En fait, une bonne partie de l’Afrique et du Moyen-Orient a déjà fait sa transition ou est en train de la faire, pour les mêmes raisons que l’Europe l’avait faite dans la courant du XXe siècle : baisse de la mortalité infantile (merci les vaccins), accès à la contraception, et plus d’opportunités économiques pour les femmes, surtout dans les villes.

Certes, ces pays ont aujourd’hui une population jeune, et il y a beaucoup de candidats à l’émigration, mais ce n’est pas un réservoir inépuisable, contrairement à ce que certains (même bien intentionnés) semblent penser. Et c’est une population plus éduquée, donc plus adaptable, que les gens que l’on a fait venir dans les 30 Glorieuses pour reconstruire la France.

La seule chose qui me chiffonne dans les propos d’Hervé Le Bras, et c’est plus un bémol sur la façon de présenter les faits qu’une contradiction sur le fond, c’est qu’il est à sa manière aussi cavalier que Stephen Smith avec les pays d’accueil. Par exemple :

« Les enfants dont les deux parents sont immigrés ne représentent que 10% des naissances. Ceux qui n’ont aucun parent, ni grand-parent immigré, 60%. Dans 30% des naissances, au moins un des parents ou grands-parents est immigré et au moins un des parents ou des grands-parents ne l’est pas. Ce qui représente 30% d’enfants métis. »

(Chiffres de l’INSEE.)

Ce qui montre deux choses :

  1. La population européenne n’est pas remplacée ;
  2. Elle ne reste pas non plus la même qu’en 1950.

Il est plus précis au paragraphe suivant, mais toujours optimiste :

 » Petit calcul à l’horizon 2050: on arrive à 50% d’enfants métis. Ce métissage est la réalité de ce siècle. Et à ce compte-là, Éric Zemmour est un agent du grand remplacement. D’autre part, on omet les millions d’Occidentaux qui partent s’installer ailleurs et qui contribuent eux aussi au métissage mondial en cours. »

La grande peur de beaucoup de racistes, qu’on soit clair, c’est bien le métissage. Le rebaptiser « grand remplacement » et prétendre que l’Europe est menacée dans son existence physique, c’est un tour de passe passe pour toucher des gens que le discours classique du genre « et si ta fille sortait avec un étranger » ne motivait plus guère. Mariages mixtes ? Dans la France des années 2010, c’est un sujet de comédies à succès, pas un tabou.

Mais cela ne veut pas dire que de passer de quelques pour cents à la moitié de naissances « métissées » en quelques décennies est anodin. C’est là que je trouve Le Bras un peu léger.

J’en parle d’autant plus à mon aise que je suis moi-même originaire d’un mélange franco-italo-philippin, et que si on compte les parents par alliance, il faut compter aussi l’Espagne, le Canada et la Tunisie. Pour compliquer les choses, cette histoire s’est faite en bonne partie dans les colonies d’alors, puis dans le cadre de la coopération dans une ex-colonie. Bref, je viens d’une famille où on a pris l’habitude, depuis plusieurs générations, de lier notre identité à la culture et à la langue française plus qu’à un terroir, un quartier ou une paroisse. Et je mesure l’importance de ce savoir-faire, cet « art d’être français » cultivé dans un contexte où ce n’est pas la seule façon possible d’être.

Par exemple, je suis d’une génération qui avait cessé d’apprendre la Marseillaise à l’école, mais je la sais depuis toujours parce que cela faisait partie des airs qu’on chantait en famille lors des longs trajets en voiture, ou en lavant la vaisselle après le repas du dimanche. On avait aussi comme ça le Chant du départ et l’hymne italien, Fratelli d’Italia, et des chansons populaires comme À la claire fontaine. Et il y a tout l’investissement dans la langue française, et le fait d’avoir vu parmi les amis de mes parents des gens de tous horizons qui se rejoignaient autour de cette culture. Il y avait des gens qui étaient très critiques de la politique française en Afrique, par exemple, mais pour qui la langue française était considérée comme un bien commun. (C’est là qu’on voit la différence avec certains « indigénistes » aujourd’hui. Il y aurait bien des choses à dire, mais c’est assez de mentionner que ce n’est pas tant avec la France que Mme Bouteldja et les autres sont en train de régler des comptes, c’est avec la génération de leurs parents.)

Contrairement à Hervé Le Bras, je ne jette donc pas la notion d’identité avec le bain saumâtre des identitaires. Tout le monde a une identité, mais seuls les identitaires haïssent l’identité des autres. Il ne faut pas avoir peur de combattre les absurdités de « grand remplacement », et pour ça il faut savoir pourquoi c’est absurde. Mais il faut aussi être clair sur les transformations en cours, même et surtout si on a confiance dans la capacité de l’Europe et de la France à s’adapter. Un grand métissage est en cours, mais ce n’est pas seulement en Europe : toute la planète est concernée, parce que nous sommes beaucoup plus interconnectés. Et la meilleure façon de s’y préparer, c’est d’être au clair sur nos valeurs. Pour citer un ancien premier ministre, lui-même français naturalisé : « Sommes-nous une race, ou sommes-nous une idée ? »

On serait bien en peine de trouver une « race européenne », à part une description superficielle de tendances telles que la couleur de peau. Pour le reste, les pays européens ont une longue et sanglante histoire, mais ils ont aussi réussi à bâtir ensemble un idéal, une entité qui n’est assise ni sur une nation, ni sur une dynastie régnante, ni sur une religion, ni sur la spoliation des terres d’un autre peuple. C’est rare. Et quand cela marche, ça suscite des ennemis. Voilà qui nous ramène aux oligarques du début…

Cela ne surprendra personne, je pense, si je dis que ce dimanche, je voterai pour la liste Renaissance européenne.