Mon travail de Romain : voyage en compagnie d’une Indiana Jane de l’Antiquité (spécial #NaNoWriMo)

Mosaïque représentant quatre personnes, dont une dame de la haute société, une servante et feux jeunes gens

Dolce vita à la Villa del Casale (mosaïque du IVe siècle), source Wikimédia

Il faut bien l’avouer, j’ai peu blogué ces derniers temps, mais c’est pour la bonne cause : l’écriture d’un roman. Un roman historique, même, un roman romain. (Excusez le jeu de mots. Après une journée de travail, il en faut peu…)

J’ai commencé la rédaction du premier jet le 1er janvier 2017 très précisément. J’ai actuellement plus de 350 000 signes au compteur, et ça devrait en faire au moins le double à l’arrivée. Oui, je me lance dans le pavé. C’est un peu la loi du genre, il faut dire. Voyez le dernier Ken Follet…

L’époque, on l’aura devinée aux subtils (ou presque) indices ci-dessus : l’Antiquité romaine. Plus précisément, l’époque de l’empereur Constantin, bref les débuts de l’Empire chrétien. C’est une période assez mal aimée, coincée entre la période antique classique et le Moyen-Âge. Et pourtant ! C’est là que, pour reprendre un titre de Paul Veyne, « notre monde est devenu chrétien ». C’est là aussi que s’est produite la plus importante mutation du christianisme en date jusqu’à la Réforme : la cristallisation des églises locales, avec leurs traditions et textes divers, en une seule Église catholique, apostolique et romaine.

C’est une époque où l’Empire était encore tolérant – par pragmatisme, sans doute, car l’empereur voyait l’intérêt d’être à la fois le pontifex maximus des païens, selon la tradition, et une sorte d’évêque honoraire pour les chrétiens. Oui, c’est complexe.
Et ce qui est encore plus intéressant, c’est Hélène, la mère de Constantin : de condition obscure à l’origine (servante d’auberge, si on croit ses biographes), elle est devenue sous le règne de son fils une sorte d’éminence grise, une personne de confiance à qui l’empereur confiait des missions délicates, comme cette « tournée d’inspection » dans les provinces d’Orient récemment rattachées à l’Empire, au cours de laquelle elle découvrit, selon la légende, la Vraie Croix du Christ. Elle devait être âgée de 75 ou 80 ans à ce moment-là.

Pas mal, pour une « Indiana Jane » du IVe siècle !

C’est donc ce voyage qui fait l’objet de mon roman. Plutôt que le merveilleux légendaire, c’est l’humain qui m’intéresse : comment chrétiens, païens et juifs cohabitent, tant bien que mal, dans ce monde en transformation, comment les uns et les autres rationalisent des opinions auxquelles ils n’arrivent pas par la raison, mais par le pli de l’habitude, ou par fidélité à une tradition. Ou parfois par un coup de foudre, tant il est vrai que la foi est souvent un autre nom de l’amour.

Il y a bien des aspects de l’histoire qui requièrent du doigté. Je ne désire ni caricaturer les anciens chrétiens, malgré leur sectarisme et leur étroitesse de cœur, ni en faire des parangons de vertu, comme c’est encore trop souvent le cas dans la littérature (jusqu’à Max Gallo qui a donné de Constantin un portrait à l’eau bénite). L’Antiquité, c’est aussi une époque où il esclavage était universel et quasiment jamais remis en question. Les plus éclairés se bornaient à demander un traitement humain des esclaves : ne leur fais pas ce que tu ne voudrais pas qu’on te fis, en quelque sorte. Il faut mettre au crédit de Constantin une législation qui rend plus facile l’affranchissement des esclaves, et met des bornes aux châtiments que les maîtres pouvaient exercer sur eux.

Plus largement, c’est la question de la sensibilité d’époque qui m’intéresse : les mentalités, les idées reçues, l’horizon intellectuel. Dans son roman Le Perroquet de Flaubert, Julian Barnes se demande si la gelée de groseilles du XIXe siècle avait la même couleur que la nôtre. Quant à moi, je cherche à voir la pierre volcanique grise des voies romaines et la pourpre intimidante qui enveloppait l’empereur. Je cherche le parfum du baume de Judée et la fraîcheur de l’ombre le soir. Parmi mes lectures, celles qui m’ont le plus aidé sur ce plan est, croyez le ou non, d’abord Agatha Christie, reine de l’observation et du détail, puis la série de Simone Bertière sur les Reines de France. Mentalité et sensibilité, toujours. 

J’espère que ce livre sera distrayant – mieux, même : drôle. Visons haut. J’ai quelques cibles en tête, quelques modèles à ne pas imiter mécaniquement, mais pour servir d’inspiration : Les Fosses carolines de François Cavanna, la série SPQR de John Maddox Roberts, Le Nom de la Rose d’Umberto Eco (forcément), divers Astérix (forcément aussi), Paladin des âmes de Lois McMaster Bujold, La Mort des Dieux de Dimitri Merejkovski, et puis un joyau, une pépite, La Puissance du Néant, d’Aphur Yongden Lama. On verra pourquoi en lisant.

Patience, patience. Pour l’instant, je suis encore en Italie, mais le premier tiers du livre environ est fait. J’espère terminer d’ici fin 2018. Cela semble raisonnable. On approche de novembre et donc du NaNoWriMo : bien entendu, pas question d’en commencer un nouveau nouveau, mais bien plutôt de tâcher d’avancer dans mon projet de 50 000 mots, à un éléphant près.

Rendez-vous en décembre, donc. À temps pour évoquer Noël, qui n’était, l’époque qui m’intéresse, pas encore la grande fête de la naissance du Christ. On n’avait d’ailleurs aucune idée de la date de naissance du Christ, même approchée, ni le jour ni même l’année. Et on ne comptait bien sûr pas encore « avant, ou après, Jésus-Christ ». Voilà qui donne une idée du dépaysement !

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Savoir vivre, ensemble

On n’est pas des ours.
Qu’on le veuille ou non, on vit en société. Et il faut bien faire avec les autres. Il y a des femmes et des hommes, des jeunes et des vieux, des croyants, des mécréants et des gens qui s’en foutent. Il y a des gens à mobilité réduite et d’autres avec un handicap mental ou psychique. Il y a aussi des casse-pieds en tout genre.

Interdit d’interdire.

Dans 20 Minutes, un article croit pouvoir titrer sur une éventuelle « interdiction » du manspreading à Paris, quand la réalité consiste en une campagne d’éducation de la population, on pourrait même dire de prévention ! Car la « maladie des couilles de verre » fait des ravages parmi les usagers des transports en commun… À bon entendeur, messieurs !

Concours de mauvaise foi ? 

Mandelieu-la-Napoule, petite ville de la Côte d’Azur, le maire (LR) écrit aux magasins H&M pour s’émouvoir de la présence de vendeuses voilées. Il invoque la laïcité – bien à tort, puisque la loi de 1905 régit les relations entre les cultes et la République, bref l’État, les collectivités, les services publics. Pas une entreprise privée.

Évidemment, en face, H&M n’est pas « juste » un employeur tolérant : on se rappelle qu’ils se veulent en pointe sur ce qu’on appelle la « mode pudique » (sic), en gros la transposition dans le prêt-à-porter des consignes vestimentaires d’un islam rigoriste. La clientèle des pays du Golfe évidemment en ligne de mire pour les enseignes : H&M, mais aussi Gap, Zara, Uniqlo… C’est un business juteux. (Au passage, l’article du Monde sur Mandelieu ne mentionne pas cet arrière-plan… Dommage pour leurs lecteurs.)
On peut imaginer que le maire, dont la ville dépend largement du tourisme en provenance de France et d’Europe, s’inquiète d’une tendance qui consiste à s’aligner sur les plus intransigeante(s), et qui pourrait, si elle s’étend, donner à la Riviera un petit air de Dubaï.  Cependant, s’il voulait engager le dialogue, c’est mal parti. Des militants gauchistes pro-voile parlent de racisme, comme si un vêtement était une couleur de peau. L’inénarrable Observatoire de la laïcité se fend d’une bafouille, ça leur donne l’impression d’exister.

Mais en effet, pourquoi parler de laïcité alors qu’il s’agit ici de savoir-vivre, de civilité ? La tradition en France, contrairement à un pays comme les USA, est de ne pas constamment mettre en avant sa religion. Seuls les extrémistes le font, typiquement, des cathos tradis aux haredim, en passant bien sûr par les salafistes. Or ce n’est pas en s’alignant sur les plus intolérants que la France fera des progrès dans la tolérance !

Un dernier mot a propos de H&M. Il y a des cas où, en courant après une clientèle particulière, on finit par s’aliéner toutes les autres. H&M choisit, pour l’instant, la mode pudique, les pétrodollars et leurs relais multiculturalistes de par chez nous. Je prends le pari que cela leur retombera sur le nez. Le maire parlait dans sa lettre de plaintes de clientes : eh bien, c’est directement à l’entreprise qu’il faut adresser les avis négatifs ! Si le maire intervient dans la vie du magasin, en effet, c’est une ingérence. Mais si des clientes mécontentes expriment leurs griefs vis à vis dé l’accueil, du service ou des produits, elles exercent leurs droits de consommatrices et envoient à l’entreprise un retour salutaire. Campagne de lettres, appels au boycott, agitation des réseaux sociaux, tout ce qui peut faire réfléchir une marque attentive à sa réputation – et à son chiffre d’affaires.

Les Noces alchimiques de Nicolas et Pernelle (nouvelle, et un aveu)

« Nenni, messire ! Je ne suis pas celle que vous croyez ! » (Ste Barbara, statue en bois médiévale, Paris, Musée du Petit Palais)

Vous ne trouvez pas qu’on a besoin de détente, vous ? Moi, si. Et ça tombe bien, j’ai récemment « publié » (plus ou moins) un texte distrayant – en tout cas, cela m’a bien amusée de l’écrire ! C’est le produit d’un atelier d’écriture auquel une amie m’avait conviée en décembre dernier, une « nuit de la nouvelle » où le but est d’écrire un texte entre l’heure du dîner et minuit. Enfin, minuit, il faut le dire vite, on nous a chassés vers 22h45… Chassés ? Eh oui : tout cela se passait à la médiathèque de Yerres (91), et le gardien avait hâte de rentrer chez lui ! Bref, nous avons dû terminer à la maison. Qu’à cela ne tienne, ça donnait plus de temps pour délirer… Pardon, peaufiner. Puis, ce printemps, j’ai reçu un fascicule (tiré à l’imprimante, on n’est pas chez Crésus) contenant les diverses œuvres produites. Mais vous savez ce que cela veut dire, n’est-ce pas ? J’ai bénéficié (indirectement, d’accord) des largesses de la mairie de Yerres, puisque l’association est hébergée dans un local municipal (la médiathèque) ! Je vais me dénoncer de ce pas !

Oh, une autre chose : le thème de l’atelier était « Mariage(s) », et si vous remarquez quelques tournures étranges, ce n’est pas un hasard, ce sont les mots et expressions tirés au sort qu’il fallait intégrer dans le texte, dans l’ordre ou dans le désordre… Oulipo, pas mort.

***

Les Noces alchimiques de Nicolas et Pernelle

par Irène DELSE

« Ma mie, de grâce, ne vous souciez d’enfants ni de famille ! J’ai moi-même assez de bien pour que nul ne puisse prétendre à raison que je vous épouse par matériel intérêt. Du ménage et de ses soins, nous n’auront cure, tant qu’une tendre dilection nous unira. Devant le Christ je l’atteste, et devant le monde ne craindrai jamais de le répéter : seul l’amour de vous m’inspire cette demande. Douce Pernelle, voulez-vous m’épouser ? »

Et elle dit oui, et mit sa main dans la sienne.

* * *
C’était en l’An de Grâce 1417, et maître Nicolas Flamel parcourait avec lenteur la rue des Écrivains, en revenant de ses dévotions à l’église Saint-Jacques, lorsqu’un jeune homme échevelé l’interpella tout soudain :

– Ha, maître, enfin je vous trouve !

Il ôta son bonnet, balayant presque le sol crotté (la réputation des rues de Paris n’était plus à faire) et fit tant de courbettes que le vieux Flamel n’eut pas le cœur de chasser l’impertinent. Encore un écolier qui essayait d’obtenir un réduction sur les textes que les maîtres de Sorbonne leur assignaient – ces godelureaux, comptaient-ils pour rien le travail des copistes ? L’atelier Flamel offrait des prix raisonnables, très raisonnables, même, au vu de la qualité. Et la boutique ne désemplissait pas, surtout en cette saison où la rentrée de l’Université rameutait les étudiants de tout le Royaume de France, même de toute la Chrétienté.

Maître Flamel soupira et s’appuya lourdement sur son bâton.

– Jeune homme, commença-t-il, si vous désirez un Aristote ou des Institutes à bas prix…

Mais le drôle, sans aucun respect pour le rang ni l’âge, l’interrompit :

– Maître, vous voulez m’éprouver, sans doute ! Non, ce n’est point vers les sciences profanes, qui n’effleurent que la surface des choses, que l’étude m’a mené. Longtemps, j’ai peiné sur les textes clefs de l’Alchimie, j’ai bûché Lulle, Trismégiste et Albertus Magnus. Je connais par cœur la Table d’émeraude, et la Turba Philosophorum n’a plus de secrets pour moi. Cependant, maître, vous n’ignorez point que ces textes sont souvent écrits dans un langage obscur, et que les exemplaires qui circulent sont souvent fautifs. Impossible pour un simple écolier de parvenir seul au Grand Œuvre ! Mais si, dans votre bonté, vous daigniez me permettre d’apprendre de votre exemple, de devenir votre apprenti, ô maître Flamel, vous ne le regretteriez pas ! Jamais il n’y eut apprenti aussi diligent, aussi désireux de bien faire que moi.

Le vieil homme se frotta les yeux. Sainte Vierge, on voyait de nouveaux fous chaque jour ! Cherchant à gagner du temps, il sortit de son gousset son pince-nez et le chaussa, scrutant à nouveau le visage de l’étudiant. Ce n’était pas un Parisien, c’était clair à son parler. Il devait venir du Berry, oui, probablement de Bourges. Par les temps qui couraient, avec la pauvre France coupée en deux entre partisans du Dauphin et ceux du Roi d’Angleterre, traverser ainsi les lignes pour venir dans Paris l’Anglaise, voilà qui dénotait chez cet illuminé une détermination hors du commun.

– Jeune homme… D’abord, quel est votre nom ?

– Jacques, pour vous servir !

– Jacques, soit. Écoutezmoi bien, Jacques. Je ne sais quelle mouche vous a piqué d’étudier l’alchimie, qui est science douteuse et suspecte, mais je puis vous garantir que je n’ai jamais touché à la moindre page de Trismégiste ni d’aucun de ces charlatans ! Non, non, ne m’interrompez point ! Sachez que je suis de ma profession écrivain public, que je tiens boutique au vu et au su de tous, et que l’Université de Paris m’honore de la charge de libraire-juré, par laquelle je suis rattaché à sa juridiction et non à celle du prévôt des marchands. Je suis bon paroissien, et j’ai plusieurs fois contribué à la réfection de l’église Saint-Jacques et du cimetière des Innocents. Tout cela fait de moi un tout autre personnage que le songe-creux alchimiste que vous semblez chercher, jugez-en !

L’étudiant le contempla d’un air déconfit.

– Pourtant, maître, votre réussite, votre fortune…

– Eh bien ?

– N’avez-vous point… N’avez-vous point trouvé la Pierre Philosophale ?

– La quoi ? Ha, la méthode pour changer les vils métaux en or ?

– Oui, oui, maître, vous voyez que…

– Je ne vois rien du tout ! Oui, la prétendue Pierre des Philosophes est de notoriété commune parmi les savants, hélas pour la réputation des bons philosophes, dont les textes subtils n’ont rien de commun avec vos bouilleurs de pots-au-feu alchimiques, qui effeuillez les manuscrits comme les petits enfants la marguerite ! Jeune homme, songez-y, par tous les Saints : science sans conscience n’est que ruine de l’âme. Laissez cela, et revenez à l’étude !

Le jeune homme tortillait son bonnet entre ses doigts, le visage figé, comme s’il avait déjà revêtu un de ces masques qui envahiraient la ville en Carnaval.

– Cependant, maître, on m’avait dit que votre fortune…

Maître Flamel soupira derechef. Jésus, Marie, et tous les Saints ! On abusait de sa patience, vraiment.

– Un homme ne peut-il s’enrichir autrement que par des œuvres magiques ? Les fruits du travail sont-ils vraiment tant dédaignés par cette génération ? L’argent pousse-t-il entre les feuillets des livres de cuisine alchimiques ?

Un silence s’ensuivit, interrompu soudain par les cloches de Saint-Jacques sonnant à la volée. Midi, déjà ! Sur ce, le vieil homme repartit, courroucé, en marchant sur le pied de l’étudiant au passage. Blanc-bec, va !

Dépité, celui-ci le héla encore, mais maître Nicolas n’en avait cure. La voix s’estompa peu à peu parmi le brouhaha de Paris :

– Maître, souvenez-vous de mon nom : Jacques, de Bourges ! Jacques Cœur ! Un jour, moi aussi… je serai…

Arrivé enfin chez lui, maître Nicolas Flamel fit un tour de l’atelier, par habitude plus que par besoin. Il fallait montrer qu’il était là, et maître chez lui.

Puis il monta à sa chambre et, tout doucement, ouvrit à part lui une petite cassette. Dedans se trouvait une couronne de fleurs séchées, un anneau d’or, quelques rubans aux couleurs passées.

Il ne pensait plus au jeune homme qu’il avait laissé dans la rue, la tête toujours farcie d’alchimie. Comme chaque fois qu’il contemplait ces reliques, il quittait le présent pour cet instant, quarante années auparavant, où dame Pernelle avait accepté sa demande en mariage. Et, comme un éternel fiancé, il murmurait :

« Ô, Pernelle, toujours je pense à vous. Oui, en ce moment, je pense à vous, qui m’avez enrichi plus que d’or, plus que toute Pierre Philosophale ne l’aurait pu. Si nous n’avons pas eu d’enfants, nous avons nourri et vêtu les enfants pauvres. De votre bien et du mien, nous avons bâti plus qu’une maison, nous avons agrandi et enrichi la maison de Dieu. Votre nom et le mien resteront toujours non seulement sur le parchemin, mais dans les prières des hommes et des femmes de bien. Ô, ma douce amie, départie depuis de cela vingt ans, toujours je pense à vous ! »

Les #fakenews, la taxe d’habitation et le stagiaire de #BFMTV

Statue en bronze du dieu Mercure

Mercure, dieu du commerce et des voleurs, est-il aussi celui de la désinformation économique ? (Crédit : Mallowtek)

Dans cette folle campagne présidentielle, on a entendu beaucoup d’arguments foireux, et c’est parti pour faire de même aux législatives. La vigilance est de mise ! Car c’est une chose de perdre si les gens ne veulent pas de vous ou de votre projet ; mais perdre des votes pour du vent, de l’intox, du pur fantasme, ça va trop loin.

J’ai appris incidemment, en bavardant avec mon médecin, l’une des sources d’une déformation tenace sur le programme économique d’Emmanuel MacronBFMTV​ Économie. Je lui parlais d’un collègue qui était effrayé par la perspective d’une exonération de la taxe d’habitation pour 80% des ménages. Il croyait dur comme fer que pour financer ça, l’impôt des 20% restants allait être doublé ou triplé… Comme si le budget des collectivités locales, auquel est versée cette taxe, n’avait qu’une seule source de revenus ! Le programme du candidat, publié sur le site d’En Marche !, parlait pourtant de la contribution versée par l’État aux collectivités en compensation de cet impôt. Et l’État s’arrange pour avoir d’autres sources de revenus, notamment la CSG, impôt le plus juste car le mieux réparti. Peine perdue.

C’est là que mon toubib a révélé que lui aussi était tombé dans le panneau…

« Mais ils en ont parlé sur BFM Éco ! Ça fait quand même un gros manque à gagner, la taxe d’habitation, c’est énorme ! »

Ouille, ouille. Ce n’est pas parce qu’il y a « Économie » dedans que les gens savent de quoi ils parlent ! Et surtout qu’ils ont un minimum de déontologie. Ici, la seule explication que je vois, c’est que les chroniqueurs de BFMTV ont essayé de spéculer sur ce que ferait Macron s’il était élu, et qu’avec leurs préjugés habituels envers un ancien ministre d’un gouvernement d’un gouvernement de gauche, ils en ont conclu qu’il voudrait imposer à outrance tous ceux qui ont un peu de bien au soleil. Que ce soit un épouvantail sorti de leur imagination ne l’a pas effleuré, pas plus que mon collègue. Ils ne semblent pas avoir intégré que les médias ont des biais – et pas seulement les médias que lisent ou écoutent les autres…

Enfin, même si on est porté à croire le scénario BFMTV​, un minimum de connaissances et d’esprit critique aurait dû faire écarter cette histoire de hausse vertigineuse de la taxe d’habitation. D’abord parce que c’est un impôt qui ne rapporte pas beaucoup, surtout comparé à ce qu’il coûte à mettre en œuvre. Pour l’année 2009, par exemple, la TH représentait 16,5 millions d’euros – dix fois moins environ que la TVA, six fois moins que la CSG. Pas de quoi déclencher une révolution en augmentant brutalement le barème !

Et puis qui dit taxe d’habitation dit fiscalité locale : ce sont les communautés territoriales, bref communes, agglomérations, départements et régions, qui votent les taux. Et eux non plus n’ont pas intérêt à maltraiter leurs administrés. Avec la réforme proposée, ces communautés auront plutôt à cœur de négocier judicieusement avec l’État, puisque c’est lui qui remplacera le manque à gagner.

Après, on peut discuter des inconvénients pour les communautés en question, bien sûr, ou de la justification de ce 20% restant qui continue à payer la taxe. Mais au moins, on parlera de choses réelles, pas de la politique du #stagiairedeBFMTV.

C’est beau la démocratie

Photo : carte électorale avec cachet des deux tours, les 23 avril et 7 mai 2017

A voté ! Présidentielle 2017, objet collector

Et, oui, c’est plus facile à dire quand c’est mon candidat qui gagne. Mais il y a bien plus…

Ce fut une longue journée pour moi, puisque je m’était portée volontaire pour être assesseur(e) – situation inédite de l’absence des partis habituels au second tour. Et à Paris, en tout cas, seul En Marche s’était organisé pour démarcher les sympathisants, les former, etc. Ça m’a donné l’occasion de vivre une élection côté coulisses, et apprécier l’organisation nécessaire pour faire tourner un bureau de vote. Et la minutie que cela implique.

Et puis observer les gens : ils sont venus de tous âges, de toutes conditions sociales. Des parents qui amenaient leurs jeunes enfants, ce qui faisait de la sortie une « leçon de choses » d’éducation civique. Des gens qui venaient manifestement directement du travail en cuisine dans un resto du coin. Un certain nombre étaient là à contre-cœur, et faisaient un vote de raison pour le moins mauvais choix. Il y avait des impatients, des distraits, des bavards, des résignés. Mais tous étaient là pour participer. Pour choisir la façon dont ils entendent que le pays soit dirigé.

C’est ce socle commun qui m’émerveille. Des gens très différents, qui ne sont pas d’accord sur grand chose, le sont au moins assez pour faire fonctionner cette machine complexe qu’est une démocratie moderne. C’est un processus qu’on valide en y participant – tout comme le mouvement qui se prouve… en marchant ! 

Son

Avec Emmanuel Macron, pour gagner

Plus que quelques heures avant la fin officielle de la campagne. Il était temps, comme on dit, que ça se termine ! Ô combien.
Et pourtant. Ça ne se termine jamais, bien sûr. Le jour du scrutin est un aboutissement, mais n’est-il pas conçu d’abord pour être un commencement ? On élit, on choisit, la personne qui sera le mieux à même de diriger le pays pour une tranche bien garnie de cinq ans – pas une sinécure, on ne l’a que trop éprouvé récemment. 

Les événements ont une façon bien à eux de déborder les prévisions.

Alors il faudra souhaiter bien du courage à la personne qui sortira en tête de ce scrutin présidentiel 2017. Et non, je n’écris pas « il ou elle », car soyons francs, il y a une « elle » que je n’ai vraiment pas envie de voir s’installer ! Et c’est un peu pour ça que je secoue aujourd’hui les poussières de ce blog. Vous avez une minute à m’accorder ?

Il y a quelques semaines, peu après la primaire de la gauche (qui s’était conclue comme on le sait), je publiais sur Facebook un texte intitulé « Mon vote utile est un vote de cœur ». J’y expliquais pourquoi j’avais l’intention de voter Emmanuel Macron dès le premier tour, parce que l’hypothèse d’un second tour Fillon-Le Pen était trop horrible à envisager. 

Cette position n’a pas changé d’un iota. Mais en plus, j’y rajouterai autre chose : le vote Macron, désormais, c’est pour moi un vote d’adhésion.

J’ai lu le programme. J’ai écouté des déclarations, des entretiens, regardé diverses vidéos. J’ai été particulièrement impressionnée par un épisode de France Culture où on l’interrogeait sur son « imaginaire historique ». On ne sera pas surpris si je dis que ce qui m’a le plus frappée, c’est le « en même temps », ce tic de langage qui trahit une volonté de ne pas sacrifier la complexité du réel, de ne pas insulter la densité des choses. Oui, on peut prendre en compte la complexité, et en même temps être capable d’agir.

Et puis il y a le programme d’En Marche : il est agréable de découvrir que ce n’est pas juste une collection de mesures sympathiques mais déconnectées les unes des autres (comme c’est trop souvent le cas à gauche, reconnaissons-le…), mais un véritable programme, cohérent, équilibré, agencé selon quelques axes bien articulés entre eux. En matière fiscale, par exemple : l’exonération de taxe d’habitation pour les 80% de foyers les plus modestes permet de faire d’une pierre plusieurs ricochets : coup de pouce au pouvoir d’achat, simplification administrative au ministre des Finances, mais aussi par contrecoup dans les administrations territoriales​, puisque l’État prend le relai pour le financement des collectivités. Il y a aussi une certaine élégance dans la fusion de l’ISF avec la taxe foncière. Oserais-je dire qu’on sent la patte de l’ancien ministre de Bercy, ancien inspecteur général des finances ? Clairement, Emmanuel Macron connaît ses dossiers. Une réforme fiscale était de toute façon nécessaire, et c’est bien à quoi il propose de s’atteler. 

Même méthode dans la réforme de la protection sociale : changer la logique du système en protégeant non plus tant les emplois que les personnes, et en y incluant les indépendants. (On reconnaîtra la « flexisécurité » scandinave.) Ou l’harmonisation des régimes de congés maternité : c’est un point crucial pour l’égalité entre hommes et femmes, car c’est là que les inégalités de salaires, de statut professionnel, etc., se creusent. Porter attention à ces périodes de la vie des femmes n’est donc pas un gadget, mais un levier stratégique. 

Bref, tout cela pour dire que le programme porté par En Marche est bien pensé, et que c’est à bon droit qu’Emmanuel Macron revendique une étiquette de progressiste. Et c’est un programme fait pour être appliqué, non juste pour gagner des voix. 

Même si, bien sûr, il faut commencer par gagner. De ce côté-là, je croise les doigts. En Marche a bien travaillé, ce fut une campagne dynamique, réactive, inventive. Chapeau à tous les militants​ et militantes !

Les errements des autres candidats sont aussi venus changer peu à peu le rapport des forces. Fillon droit dans ses bottes, et dans sa mise en examen ! Le Pen courant après l’adoubement de Poutine ! Mélenchon en dernier chaviste de la terre ! Hamon jetant aux orties la possibilité d’un rassemblement du PS ! Dupont-Aignan en complotiste anti-vaccins ! Poutou appelant à désarmer la police au lendemain d’une attaque contre des policiers ! D’ailleurs, parmi les « petits candidats », il n’y a guère que Nathalie Arthaud qui n’a pas cédé au grand n’importe-quoi, rendons-lui cette justice.

Et comme on sait, les fanatiques ont encore frappé la nuit dernière : sur les Champs-Élysées, un policier a été tué, un autre blessé. Grosse émotion, moment de tension à deux jours du premier tour. Personne ne doute que le but était de faire pression sur la démocratie, sur une société française que l’État islamique voudrait bien voir en proie à la guerre civile – politique du pire, pari du chaos d’où ils croient que leur idéologie sortirait victorieuse, par-dessus un grand tas de morts…

On a vu les réactions​ des uns et des autres, à chaud. Hier soir, François Fillon a inexplicablement parlé « d’autres attaques » puis s’est enferré dans le déni quand on lui a fait remarquer qu’il n’y en avait pas eu. Le Pen a aussi foncé dans la désinformation en klaxonnant, appellant à rétablir un contrôle des frontières… que le président Hollande avait déjà rétabli depuis le 13 novembre 2015. Tout ça ne donne pas une grande impression du sang-froid de ces messieurs-dames. Et je ne parle pas du « s’ils​ n’avaient pas été armés ils n’auraient peut-être pas été attaqués » de Philippe Poutou.

À comparer avec la réaction d’Emmanuel Macron, qui participait alors à une émission de télévision, alors que l’information venait d’être révélée… Changement de dimension, à chaud et en direct. Je crois qu’on peut se rassurer sur le sang-froid nécessaire à un chef de l’État.

Conclusion ? Allez voter ! Seuls les suffrages non exprimés ne seront pas pris en compte. Et en ce qui me concerne, c’est un bulletin « En Marche » qui prendra le chemin de l’urne.

#Laïcité, #multiculturalisme : de quoi parle-t-on, au fait ?

Ce texte est la version légèrement remaniée d’un article paru l’an dernier dans l’excellente revue Prochoix. Disponible sur le site, ou chez un bon libraire !

Trois mondes sur une colline : une Église militante (Sacré-Cœur) anti-modernisme, un vieux bastion ouvrier transformé en lieu de culture (Halle Saint-Pierre), et surplombant le tout, les demeures de la grande bourgeoisie.

Chez nous, en France, lorsqu’un débat porte sur les signes religieux à l’école ou dans la fonction publique ou dans le monde du travail, il y a souvent quelqu’un pour mettre sur la table l’exemple d’un pays anglo-saxon. Ainsi par exemple André Gunther, déclarant sur Twitter il y a quelques années : « Mais la dernière fois que je suis allé à Londres, j’ai bien vu des policières en hidjab, et je ne vois pas où est le problème ? » La phrase m’avait frappée, non pour les mots eux-mêmes, mais parce qu’elle témoignait d’une vision limitée à la surface des choses. Pour un spécialiste de culture visuelle, M. Gunther se montrait singulièrement dépourvu d’outils critiques. Peut-être étaient-ils restés dans l’Eurostar.

Ce n’est pas parce qu’on ne voit pas de problèmes qu’il n’y en a pas. Le Royaume-Uni a une particularité qui est, me semble-t-il, peu connue en France : il possède une religion officielle, l’anglicanisme, qui possède des liens étroits avec la monarchie : la reine d’Angleterre est encore de nos jours à la tête de l’Église anglicane, même si ce sont les évêques qui exercent la direction effective de l’Église. Leur chef, l’archevêque de Cantorbéry, est celui-là même qui couronne le souverain dans la cérémonie du sacre. C’est peu de dire que la laïcité telle qu’on la conçoit en France est étrangère aux institutions britanniques ! La transformation de la théocratie anglaise du temps d’Henri VIII et d’Élisabeth Ière en démocratie parlementaire tolérante s’est faite assez lentement, à travers les revendications de minorités pour être reconnues et participer à la vie civique : catholiques au XVIIIème et XIXème siècles, mais aussi les Juifs et divers groupes minoritaires libéraux au sein même de l’église anglicane, encore tout au long du XXème siècle.

Faut-il rappeler que jusqu’aux années 90, la religion a été le prétexte d’une guerre civile atroce en Irlande du Nord entre catholiques et protestants ? On connaît aussi le cas des « pèlerins » (pilgrims) du Mayflower, ces Puritains qui ont fui l’hégémonie anglicane pour fonder leur propre société idéale en Amérique. Société d’ailleurs tout aussi intolerante… Tant il est vrai qu’une minorité religieuse ne l’est le plus souvent que par accident, et que cela ne l’empêche nullement d’avoir aussi un projet totalitaire.

Mais revenons à cette démarche d’émancipation des minorités religieuses au Royaume-Uni et dans l’Empire britannique, car cela  conditionne une bonne partie du débat, du fait d’une autre différence importante avec la France. Les progressistes, chez nous, ont cherché chaque fois à séparer le spirituel et le temporel pour créer dans la société  civile un espace commun distinct des religions : lois de de 1789 émancipant les non-catholiques (jusque là, juifs, protestants et musulmans n’avaient pas d’état-civil et leurs droits étaient étroitement limités) et créant un état-civil distinct du registre des baptêmes et décès jusque là tenu par les curés ; utilisation de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen comme charte éthique laïque ; lois de 1881 sur l’école primaire publique, laïque et obligatoire (cela ôtait aux églises un important levier d’action sur la société, et Jules Ferry comme ses « hussards noirs » en étaient bien conscients : il s’agissait d’arracher la jeunesse, pour une large part de son temps, à l’emprise du curé) ; enfin en 1905, loi portant séparation des églises et de  l’État. Ainsi, être citoyenne ou citoyen ne nécessite aucune référence à la religion, ce qui a permis à des hommes et des femmes de toutes religions, voire sans religion, de s’engager pour le service de leur pays. C’est le sens de la phrase du comte de Clermont-Tonnerre, en 1789, à propos du statut des Juifs, alors débattu à la Convention : « En tant que peuple, aucun droit ; en tant que citoyens, tous les droits. »

Chez les Britanniques, au contraire, le progrès a souvent consisté à reconnaître aux minorités les mêmes droits et prérogatives que l’Église anglicane. Les premiers combats en la matière furent ceux des minorités chrétiennes du royaume, dés le XVIIIème siècle pour les catholiques. Au XIXème, Disraeli, premier ministre de la reine Victoria, eut à affronter les attaques des antisémites ; pour leur répliquer, il invoqua le prestige biblique du roi Salomon : « Oui, je suis juif, et tandis que mes ancêtres bâtissaient le temple de Jérusalem, que faisaient les vôtres ? Ils couraient dans la forêt derrière les bêtes sauvages. » La Bible servait ainsi de référence commune à tous les sujets de Sa Majesté britannique, et non une constitution ou même une histoire commune.

Un autre exemple bien connu, grâce au cinéma, est celui du combat du jeune Mohandas K. Gandhi pour les droits civiques de la minorité indienne en Afrique du Sud, au début du XXème siècle : les Indiens étaient astreints à porter un passeport spécial, les mariages célébrés selon le rite hindou ou musulman n’étaient pas reconnus par l’État (alors qu’à cette date, les mariages célébrés dans une église catholique étaient aussi  valables que ceux des Anglicans), etc. Leur mot d’ordre, « Une loi, un roi », était loyaliste, montrant qu’ils cherchaient avant tout à être des citoyens comme les autres. Néanmoins, cette revendication passait par une reconnaissance des rites, cérémonies et associations religieuses des peuples non-chrétiens de l’Empire britannique, et non par l’instauration d’une communauté publique séparée d’une vie religieuse privée. On peut penser qu’il y avait là l’un des fondements de ce qu’on appelle aujourd’hui multiculturalisme.

Cependant, en cette deuxième décennie du XXIème siècle, un autre groupe interpelle la société britannique avec un mot d’ordre similaire : « One law for all! » Mais cette fois, ils et elles s’inspirent de la notion de laïcité, en anglais secularism, et ne voient plus dans les religions des forces de progrès. Leur porte-parole, Maryam Namazie, une Iranienne exilée à Londres, est également militante féministe, militante pour les droits humains et porte-parole de l’association des ex-musulmans de Grande-Bretagne.
Au fait, pourquoi revendiquer « Une loi pour tous » ? C’est que la reconnaissance des religions des ex-sujets de l’Empire ne s’est pas arrêtée aux questions de code vestimentaire. L’une des revendications islamistes satisfaites a été l’inclusion dans le système judiciaire britannique des sharia courts, sortes de tribunaux d’arbitrage que les musulmans peuvent saisir dans les affaires civiles (divorce, héritage, différents commerciaux…) et qui se prononcent d’après le droit islamique.  Ces tribunaux privés n’ont pas été inventés par les musulmans : le Royaume-Uni connaissait déjà des équivalents pour les juifs orthodoxes. Mais vu la disparité démographique entre les deux groupes, les tribunaux islamiques touchent un plus grand nombre de gens. Il est certes interdit à ces tribunaux de juger d’affaires criminelles et de prononcer des châtiments corporels ; de plus, les parties en cause peuvent toujours faire appel devant les tribunaux ordinaires. Mais en quelques années, les problèmes se sont rapidement multipliés : décisions qui défavorisent les femmes et les filles au profit des hommes et des garçons, comme on pouvait s’y attendre au vu du droit de la famille traditionnel musulman ; pression de la communauté pour que les parties en conflit utilisent ces tribunaux musulmans plutôt que de porter une affaire devant les juridictions ordinaires ; bref, on comprend que de nombreux musulmans eux-mêmes dénoncent la rupture d’égalité que constituent ces tribunaux. Certains critiques font remarquer que l’on se croirait revenu à l’époque coloniale, quand la monarchie britannique reconnaissait aux indigènes une forme de self-government qui s’appuyait en fait sur une oligarchie locale ayant d’autant plus de facilité à  opprimer leur peuple que celui-ci n’avait pas les mêmes droits que le peuple anglais.

C’est un peu ce qui se produit en Angleterre aujourd’hui : une loi pour les Juifs (du moins les groupes orthodoxes rigoristes et soudés), une pour les musulmans (où l’attitude des autorités britanniques a renforcé les conservateurs, puisque c’étaient eux qui réclamaient des exceptions au code vestimentaire, des tribunaux séparés, des écoles musulmanes financées sur fonds publics, etc.) et puis une autre pour l’ensemble de la société. D’où les revendications sur « Une loi pour tous » !
De nombreux musulmans ne sont pas favorables à une telle segmentation de la société, mais leurs voix sont peu audibles. La logique du gouvernement et des municipalités, qui est de traiter avec les community leaders, les « responsables des communautés », a renforcé de facto les éléments les plus conservateurs – d’autant que ces responsables sont souvent choisis parmi les religieux : chefs d’associations cultuelles, théologiens, etc. De sorte qu’on se retrouve avec des « communautés » artificielles, où l’islam devient le seul dénominateur commun de commerçants pakistanais, réfugiés afghans, étudiants nigérians, etc.

Les partis et associations de gauche pourraient peut-être jouer un rôle positif, mais pour le moment, et à quelques exceptions près, ils semblent moins préoccupés par l’émancipation et l’égalité des droits que par une crainte corrosive d’être un jour accusés d’islamophobie, même si l’anathème provient de l’un des groupes islamistes.

Un incident parmi d’autres pour illustrer cet état d’esprit : le 30 novembre 2015, Maryam Namazie (porte-parole de One Law For All, du Conseil des Ex-Musulmans Britanniques, de la coalition d’opposition de gauche iranienne, etc.) devait donner une conférence sur le thème « Apostasie, blasphème et liberté d’expression au temps de l’EI » au Goldsmith’s College (qui fait partie de l’Université de Londres), à l’invitation d’une association étudiante pour l’humanisme, l’athéisme et la laïcité. Une association étudiante religieuse, la Goldsmith’s Islamic Society, a d’abord tenté de faire pression sur l’Université pour faire interdire la conférence, prétendant qu’elle susciterait du racisme et de l’islamophobie. Devant leur échec, ils sont passés à une autre tactique : l’intimidation. Plusieurs membres de ladite société ou sympathisants se sont rendus à la conférence et ont commencé à jouer les perturbateurs : faire du bruit, passer près de Maryam Namazie et arracher le fil du projecteur, etc. (On peut voir la vidéo en question et, si on parle anglais, apprécier par soi-même si les accusations des étudiants islamistes étaient fondées.) La conférencière ne se  demonte pas, cependant, même si elle doit intervenir à plusieurs reprises pour rappeler à l’ordre les fauteurs de troubles. Et à la fin, plusieurs étudiants et étudiantes musulmans lui expriment leur sympathie et se désolidarisent de ces actions.

Les choses auraient pu en rester là, si d’autres associations étudiantes de Goldsmith’s College, dont une association féministe et une LGBT, n’étaient pas intervenues pour soutenir… l’association islamique. Leur argument ? « La présence d’islamophobes connus sur le campus est porteuse de troubles ». (Cité par le toujours excellent Kenan Malik dans un article du New York Times.)

L’aspect terrorisant d’une telle logique devrait faire réfléchir : si l’islamophobie est un racisme, si l’on doit isoler les islamophobes simplement parce qu’ils sont accusés de l’être, cela revient à conférer aux islamistes eux-mêmes le pouvoir de choisir qui a ou non le droit de parler de l’islam, quels sont les sujets autorisés ou tabous, et quels sont les bons moments pour discuter. Je suis peut-être cynique, mais je ne pense pas que laisser aux religieux les clefs du débat sur la religion a fait beaucoup pour le progrès dans l’histoire de l’humanité !

Mais je ne veux pas laisser le dernier mot à l’amertume, dont nous avons été si amplement abreuvés depuis quelques années. Il y a un an, lorsque j’écrivais ce texte, je désespérais de la pauvreté du débat public en matière de laïcité. En fait, il était quasiment absent ! Avec quelques amis, nous avions essayé de remettre sur le tapis ce mot que d’aucuns voudraient évacuer discrètement, comme un vieux principe poussiéreux, sinon un engin d’oppression. Que ceux-là méconnaissent notre histoire ne m’étonne pas. Qu’ils s’allient, pour des raisons idéologiques ou tactiques, avec des groupes islamistes plus ou moins discrets n’est pas surprenant non plus, tant il est facile de s’aveugler dans la quête du pouvoir. Mais ce qui semblait impossible il y a un an s’est pourtant produit : on reparle de laïcité. Elle est même au centre d’une polémique d’autant plus ardente que ceux qui la croyaient enterrée sont surpris, mal à l’aise de ce retour.

 J’aime à penser que les amis de Laïcart et moi (même si depuis nos chemins se sont séparés, pour des raisons qu’il serait trop long de relater ici) n’y avons pas été tout à fait pour rien.