Si on était vraiment sérieux à propos du voile

Il ne manque pas de témoignages de femmes, musulmanes d’origine ou converties, à propos du voile : pourquoi elles l’ont mis, pourquoi l’avoir enlevé le cas échéant, quelles difficultés elles ont rencontrées (ou pas), etc. Il en ressort fréquemment une impression que pour elles, à ce moment-là, c’était une nécessité, voire une évidence, de le porter.

Regardons le témoignage ci-dessus, il est assez classique : quête d’identité qui conduit à se tourner vers l’islam (d’autant que son ascendance franco-marocaine la mettait en porte-à-faux dans un milieu bourgeois et catholique) ; exigence d’authenticité qui pousse à adhérer à tous ce qui est perçu comme « musulman », voile compris ; malaise bien compréhensible à l’adolescence face au regard masculin, et le voile perçu comme une façon d’y échapper… Pour le coup, la jeune femme admet qu’au bout d’un an, elle a retiré son voile, car elle sentait qu’il ne la rendait que plus visible. Et vu son milieu d’origine, elle n’a certes subi aucune pression pour le garder.

Comme le montrent d’autres témoignages, le voile n’est pas forcément une aventure individuelle : une fois qu’une adolescente ou jeune femme s’y met, il arrive que la mère ou d’autres femmes de la famille suivent. Par conviction ? Ou pour maintenir l’harmonie familiale ? La question n’est pas posée. D’ailleurs le journaliste ne semble pas s’intéresser au pourquoi, juste au quand et comment.

En fait, il y a une catégorie de femmes qu’on n’interroge jamais sur le voile : celles qui ne l’ont jamais porté.

Suppose-t-on qu’elles ne se sont jamais posé la question ? Ou bien croit-on qu’elles ne sont pas « vraiment » musulmanes ? Les occasions de s’interroger ne manquent pourtant pas ! Surtout pour des femmes et des jeunes filles qui ont pu connaître l’évolution des attitudes des pays musulmans eux-mêmes vis-à-vis du voile. Dans les années 70-80, par exemple, très peu de femmes maghrébines portaient un voile, aussi bien en France qu’en Afrique du Nord. Seules quelques vieilles dames restaient fidèles à leur haïk, un mouchoir de dentelle porté devant je visage. Les femmes modernes portaient des coiffures à la mode, les jeunes filles sages se coiffaient en chignon. Les femmes qui n’avaient pas les moyens d’aller chez le coiffeur portaient un fichu noué derrière la tête. Rien de bien différent de leurs consœurs « françaises ».

Mais il faut dire que la différence sociale, à l’époque, entre les Français dit « de souche » et « issus de l’immigration » était nettement plus grande ! Le nom, le visage, l’accent, l’adresse, tout cela marquait un fossé entre les gens, à un point que les militants d’aujourd’hui contre la « discrimination raciale » ne mesurent peut-être pas. On n’avait plus connu de ministre noir depuis la IVe République, par exemple ! Les sportifs préférés des Français, les acteurs et chanteurs à succès, les entrepreneurs qui montrent l’exemple : tout ce monde-là, ou presque, était blanc. Très blanc. Et pas musulman non plus. C’était une époque où Michel Boujenah était exotique. On a fait du chemin, depuis, en matière d’acceptation de l’autre.

Dans ces conditions, qui avait besoin de se distinguer en mettant un hidjab ? D’autant que ce vêtement, venu des pays du Golfe Persique, n’était pas dans la tradition des pays du Maghreb ni d’Afrique de l’Ouest, principaux pays d’immigration.

Je ne referai pas ici l’histoire de la revendication du voile dit islamique par une partie des musulmans de France, en parallèle avec le développement de l’islam politique au niveau mondial.

Ce qui m’intéresse aujourd’hui, c’est la parole des femmes. Celles que l’on n’entend pas parce qu’elles ont trouvé une façon de vivre leur foi, de vivre leur vie, de construire leur identité, qui n’inclut pas de se dissimuler les cheveux ni le corps.

Croit-on qu’elles ont été épargnés par le sexisme, par exemple ? Je crois bien qu’aucune femme ou fille n’a été épargnée par les quolibets, les regards salaces, voire les gestes déplacés. Se cacher est une tentation. Le discours pro-voile, qui associe le hidjab à la pudeur et à la réserve, peut sembler séduisant, dans ces conditions… Mais aucun morceau de tissu ne protège des machos. Ni du mal-être ainsi engendré.

Issue d’une famille catholique, je n’avais pas de voile vers lequel me tourner, quand j’étais ado. Le regard des autres, j’ai dû apprendre à le gérer, parce que personne ne pourrait le faire à ma place. J’ai appris à me méfier de certains comportements, et à répondre vertement à certain « humour ». Et surtout, j’ai appris à ne pas me mettre martel en tête pour les choses qui ne dépendaient pas de moi. Je ne dis pas que j’ai fait quelque choses d’extraordinaire, non : au contraire. Il s’agit de l’apprentissage de l’âge adulte, de l’indépendance. Il ne devrait pas y avoir de sexisme se rajoutant sur tout cela, bien sûr. Mais en l’état actuel des choses, savoir qu’il y aura du sexisme et être capable de le surmonter fait partie des « habiletés sociales » importantes pour les femmes.

Et tourner un moment le regard au-delà du hidjab, au-delà des discours sur la modestie, permet de redécouvrir une chose que la société n’aurait jamais dû perdre de vue : il y a de nombreuses formes de malaises de la féminité et de l’identité, et de nombreuses manières de les surmonter. Ce n’est pas parce qu’un petit nombre cherche une identité musulmane orthodoxe que toutes celles qui cherchent à exprimer une identité non chrétienne et non européenne, y compris métisse, doivent être laissées pour compte. Ce n’est pas parce qu’une personne se trouve plus pudique avec un hidjab que toutes celles qui se sentent parfaitement correctes avec les cheveux, une permanente, voire un simple bandana doivent être considérées comme inintéressantes.

Car au fond, aujourd’hui, c’est cela, le danger : que ce soit pour faire la promotion du voile ou pour l’attaquer, il y a une tendance à le considérer comme la norme pour les musulmanes – et à considérer comme musulmans par défaut tous ceux et celles qui ne ressemblent pas trop à des descendants de Vercingétorix. C’est plus compliqué. La vie est compliquée. Et si on était sérieux au sujet du voile, on s’en apercevrait.

Communiquons avec Wiio

Connaissez-vous les lois de Wiio ? Du nom de l’économiste finlandais Osmo A. Wiio, qui les a proposées en 1978 comme description (ironique) de la communication humaine…

L’original est en finnois, bien sûr, mais on peur trouver une traduction anglaise sur Wikipedia et sur le site universitaire mis en lien ci-dessus. Mais comme ce serait dommage d’en priver les francophones, en voici la teneur, traduit depuis l’anglais :

1. La communication échoue généralement, sauf par accident.

Corollaires :

1.1. Si la communication peut échouer, elle échouera.

1.2. Si la communication ne peut pas échouer, elle échouera malgré tout le plus souvent.

1.3. Si la communication semble réussir de la façon prévue, c’est qu’il y a une incompréhension.

1.4. Si vous êtes content du message, la communication a certainement échoué.

2. Si un message peut être interprété de plusieurs façons, il sera interprété de manière à maximizer les dégâts.

3. Il y a toujours quelqu’un qui sait mieux que vous ce que vous vouliez dire dans votre message.

4. Plus nous communiquons, pire est le résultat de la communication.

Corollaire :

4.1 Plus nous communiquons, plus vite les incompréhensions se propagent.

5. Dans la communication de masse, le plus important n’est pas comment sont les choses mais comment elles paraissent être.

6. L’importance d’un sujet d’actualité est inversement proportionnel au carré de la distance.

7. Plus la situation est importante, plus la probabilité augmente que vous oubliiez une chose essentielle dont vous venez de vous souvenir il y a une minute  

À classer dans les grandes annales du pessimisme lucide avec les lois dites de Murphy et de Sturgeon.

Belle journée à Sevran

C’était aujourd’hui : le pique-nique de la fraternité, à Sevran, à l’invitation de l’indomptable Nadia Remadna. La météo disait ni oui ni non, mais on ferait avec.

En avant, direction le RER B ! À la gare de Sevran-Livry, léger flottement : comment suivre les indications de l’itinéraire ? Je ne trouve pas les repères… Heureusement que je tombe sur une autre personne qui se rend au pique-nique ! « Des amis doivent venir me chercher. » Et en effet, quelques minutes après, une voiture nous fait signe : c’est Nadia et son mari.

Nous voilà bientôt au parc forestier de la Poudrerie : vaste, verdoyant et où les allées laissent une large place aux piétons, aux coureurs, aux cyclistes et aux policiers à cheval. On se sent très loin de Paris ! Il est aussi généreusement doté de tables de pique-nique. Et les premiers arrivés sont déjà à pied d’œuvre. Gonfler 200 ballons avec une bonbonne d’hélium, les attacher, ne pas les percer (aiguilles de pin, ça craint) ni les laisser s’envoler trop tôt… La fine équipe de LaïcArt s’y attelle : Sémira, en mode stakhanov, Assia, Ourdia, Haythem, Renaud, Sophie… Et je m’y colle aussi. Les morceaux de bolduc sont à peu près disciplinés, on espère qu’ils tiendront jusqu’à l’heure du lâcher. Des enfants qui viennent aider repartent avec un ballon aussi.

Avec Nadia Remadna, plus Ahmed Meguini, plus des membres de divers groupes et associations (de Ni Putes Ni Soumises à Je Suis France, en passant par Shalom Paix Salam), les journalistes présents ont aussi de quoi remplir leurs boitiers. Un cadreur suit de près Nadia, Hervé Pauchon de France Inter fait une interview, puis c’est le correspondant de La Stampa à Paris…

Avec tout ça, on trouve quand même un moment pour manger. On est juste un peu trop nombreux pour les sièges disponibles, mais comme il y a des gens qui vont et viennent (journalistes allant d’une table à l’autre, mais aussi des gens qui proposent à la ronde leurs plats), ce n’est pas trop grave. En fait, s’il y a plus de gens que de sièges, il y a encore plus de nourriture que d’estomacs ! Des salades, des pizzas, des bricks (ça se mange très bien froid, je suis bluffée), de la tourte aux brocolis (j’ai renversé ma part, sniff), de la foccacia, du houmous… Délicate attention, la table de LaïcArt proposait du blanc et du rouge. Il y avait de quoi satisfaire les végétariens et les vegans, les allergiques au lactose et les intolérants au gluten, les gens qui ne mangent pas de porc, ceux qui ne boivent pas d’alcool, les diabétiques… Et même les mécréants omnivores de mon genre. J’avais contribué aussi : du jus de fruits, du cake (apprécié), des sandwiches qui se sont trouvés un peu redondants avec tout ça !

Au dessert, catastrophe, la pluie se met de la partie ! On s’est replié en catastrophe sous l’auvent de la buvette. Heureusement que l’averse n’a pas trop duré. On est passé au discours de Nadia, sur son combat pour venir en aide aux mères, aux familles, aux citoyennes et citoyens en général. « Quel dommage, j’avais invité mon maire [le maire de Sevran, M. Gatignon], mais il n’est pas venu ! » Non, il n’est pas là, mais il y a Véronique et Thierry Roy, les parents de Quentin Roy, jeune homme parti combattre dans les rangs de Daesh et qui serait mort au djihad. Grosse émotion.

Là dessus, on se dirige vers l’entrée du parc pour le lâcher de ballons : 200 ballons, en mémoire des victimes du terrorisme, depuis les meurtres de Toulouse par Mohamed Merah,  puis les attentats contre Charlie Hebdo, l’Hyper Cacher, le Bataclan, le Stade de France, les cafés… Et en songeant aux victimes de Bruxelles, de Beyrouth, de Bamako, Istanbul, Abidjan… On coupe les fils, les ballons s’élancent. C’est beau.

On enchaîne sur une minute de silence. Une maman explique à son petit de trois ans, qui entre dans le jeu. C’est grave, pas solennel, juste la gorge serrée. Tout cela n’a plus abstrait.

Quand le recueillement prend fin, Ahmed saisit l’instant au vol et dit : « Je connais une chanson, ça commence comme ça : Allons, enfants de la patrie… »

Et tout le monde chante. C’est la Marseillaise la plus sincère, la plus vécue, que j’ai jamais entonnée. S’ensuit une autre proposition : l’Hymne des Femmes. Celle qui l’a lancé, avec conviction, entraîne peu à peu quelques voix, puis chacun reprend le refrain, et on est fières ! Fiers aussi. Des youyous fusent. On s’en retourne vers le pique-nique, un moment important a eu lieu, on l’a partagé.

Après, il y aura encore des discussions, du picorage, des bouteilles ouvertes (mention spéciale à Haythem pour le champagne), des interviews – Nadia est très demandée, mais aussi Ahmed, et Yamina de Je Suis France, et la réalisatrice Amel Chahbi, venue elle aussi.  Une petite fille se promène avec son chien, qui mange les chips tombés par terre. Une femme sort un accordéon et entame Bella Ciao, puis des chansons de Renaud, des airs de musique juive (« Mais c’est pour les mariages et les bar-mitvahs ! » « Pas grave »), des classiques tels que Kalinka… Un petit garçon demande la musique de Pokémon : pas de chance, la musicienne n’a pas ça à son répertoire.

L’après-midi tire à sa fin. Je trouve une place dans une voiture en direction de la gare RER, et c’est parti. Bye, bye, Sevran, et j’espère bien à une autre fois !

 

« Je suis un homme » (Ursula Le Guin)

J’avais déjà publié l’original de cet extrait, en anglais, mais les mots sont toujours d’actualité, et les lecteurs francophones ont bien le droit d’en profiter…

The Wave in the Mind, essays by Ursula K. Le Guin (cover)

Ursula K. Le Guin écrivit un jour un essai qui commençait ainsi :

Je suis un homme. Oh, bien sûr, vous penserez que je me suis bêtement trompée de genre, ou peut-être que j’essaie de me moquer de vous, parce que mon prénom se termine en a, que je possède trois soutien-gorges, que j’ai été enceinte cinq fois, et autres petits choses que vous avez pu remarquer. Des détails. Mais les détails n’ont pas d’importance. S’il y a une chose que nous pouvons apprendre des politiciens, c’est que les détails n’ont pas d’importance. Je suis un homme, et je désire que vous croyiez et acceptiez ce fait, ainsi que j’y ai cru pendant toutes ces années.

Voyez-vous, lorsque je grandissais, au temps des Guerres entre les Mèdes et les Perses, et quand j’entrai à l’université, pendant la Guerre de Cent Ans, et enfin quand j’élevais mes enfants, pendant les Guerres de Corée, Froide et du Vietnam, il n’y avait pas de femmes. Les femmes sont une invention extrêmement récente. Je suis plus ancienne que l’intention des femmes de quelques décennies. D’accord, d’accord, si vous insistez pour une précision de pédant, les femmes ont été inventées plusieurs fois, en divers lieux, mais les inventeurs ne savaient tout bonnement pas quoi faire avec ce produit. […] Des modèles tels que l’Austen et la Brontë étaient trop compliqués, les gens s’esclaffaient devant la Suffragette, et la Woolf était bien trop en avance pour son temps.

Quand je suis née, donc, il n’y avait que des hommes. Les gens étaient des hommes. Ils avaient tous un pronom, son pronom à lui; c’est ce que je suis. Je suis le il générique, comme dans : « Si quelqu’un a besoin d’avorter, il n’aura qu’à aller dans un autre État, » ou : « Un écrivain sait de quel côté sa tartine est beurrée. » C’est moi : l’écrivain, lui. Je suis un homme. […]

« Introducing Myself, » © 1992 par U. K. Le Guin, in The Wave in the Mind: Talks and Essays on the Writer, the Reader, and the Imagination (2004).

 

J’avais mis en ligne ce court extrait d’un texte lumineux et incisif (qui devrait figurer dans toute bonne bibliothèque féministe, ou d’écrivain, que dis-je, dans toute bonne bibliothèque tout court !) après un différent avec quelques amies qui se revendiquaient du féminisme sans comprendre pourquoi je trouvais important de dire qu’elles étaient éditrices et pas « éditeur ». L’invention des femmes est une œuvre encore en chantier.

Laïcité et multiculturalisme, mon article dans la revue Prochoix n°66

« Chez nous, en France, lorsqu’un débat porte sur les signes religieux à l’école ou dans la fonction publique, il y a souvent quelqu’un pour mettre sur la table l’exemple du Royaume-Uni : « Mais, disent-ils par exemple, la dernière fois que j’y suis allé, il y avait des policières en hidjab au poste de sécurité d’Eurostar, et je ne vois pas le problème ? »

À quoi on pourrait répondre qu’un instantané d’une petite partie de la société britannique n’est pas vraiment utile comme modèle concret. Bref, ce n’est pas parce qu’on ne voit pas de problèmes qu’il n’y en a pas »

La suite dans le numéro 66 de la revue Prochoix (disponible ce mois-ci en librairies ou maisons de la presse).

Couverture de Pro Choix numéro 66, mars 2016

Laïcité : le pape n’est pas notre ami

Qu’on se le dise : le Vatican lance une énième opération de communication. Cette fois, la cible est la France. L’arme ? La laïcité.

Cela semble presque trop beau : la France invitée à « plus de laïcité », de la part du chef de l’Église catholique ? N’importe quoi, non ? Mais, en y regardant de près, on découvre sa logique : redéfinirla laïcité pour l’expurger de toute référence aux Lumières (qu’il faudrait « dépasser », toujours selon le Vatican) pour en faire au contraire l’expression d’une rencontre des diverses formes de foi. Pardon, de « transcendance » ! Puisque, par un autre tour de passe-passe rhétorique, l’Église s’applique à confondre le fait religieux et l’objet de la foi, bref à utiliser le fait que des gens croient pour poser la réalité du « transcendant ». Bref, pour un peu, la laïcité serait indistinguable de l’œcuménisme…

C’est donc dans ce sens très particulier que la France et les Français sont invités à être un pays « vraiment laïque ».

Certes, la recette n’est pas neuve : c’était déjà celle de l’Observatoire national de la laïcité sous la houlette de Jean-Louis Bianco. C’est celle de l’association Coexister, qui travaille étroitement avec cet observatoire et signe des pétitions avec eux – et avec des islamistes. Tous prennent le mot laïcité et le vident le plus possible de son sens, jusqu’à pouvoir faire rentrer tout ce qu’on veut dans la coquille vide : dialogue des religions, pourquoi pas ? Voire liberté de religion amputée de la liberté de conscience – puisque les « droits » sont reconnus à des communautés, non à des individus. Ainsi les revendications communautaires (voile dans l’espace public, produits halal, etc.) sont-elles présentées comme des impératifs religieux indiscutables, même quand elles font l’objet de débats parmi les théologiens. Une certaine pratique religieuse, nettement conservatrice, est ainsi validée comme « la » norme de la religion, avec la collaboration plus ou moins consciente des activistes du multiculturel et du dialogue des religions.

Le pape François, comme ses prédécesseurs Benoît et Jean-Paul, adore ces rencontres des spiritualités. En janvier 2015, après la fusillade sanglante à Charlie Hebdo, ce pape qui cherche volontiers à de faire passer pour « moderne » ne perdit pas de temps pour dire qu’au fond, avec leurs blasphèmes, les victimes l’avaient bien cherché. Protéger les religions de la liberté et de la modernité, c’est sacré.

Faut-il que la laïcité à la française lui semble encore dangereuse pour qu’il lance dessus une telle OPA ! Et faut-il que le groupe de catholiques du PS qui l’y a invité (les « Poissons roses ») soit désemparé pour jouer la carte de l’ultramontanisme, en 2016…

N’en déplaise au pape et à tous ceux qui font de la religion un business, la laïcité est bel et bien fille des Lumières, de l’humanisme, de la progressive relégation des religions dans la sphère privée, pour le plus grand bien des sociétés où elle a cours. Bref, ce n’est pas un bug, c’est une partie du logiciel ! Comme l’écrivait Kant« Les Lumières, c’est la sortie de l’homme hors de l’état de tutelle dont il est lui-même responsable. L’état de tutelle est l’incapacité de se servir de son entendement sans la conduite d’un autre. […] Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! »

Penser par soi-même, et non suivre la houlette d’un pape, ouléma ou gourou, voilà qui serait presque révolutionnaire, en effet !

(Également publié sur le site LaïcArt.)

Pourquoi j’ai rejoint le Parti de la société civile

Aujourd’hui sur LaïcArt.org, mon billet : « Je m’appelle Irène Delse et j’ai rejoint le Parti de la société civile. 

Quand j’avais 17 ans, on a tenté de me recruter dans un mouvement radical et potentiellement violent. À l’époque (1986-1987), il ne s’agissait pas de djihad, certes, mais de trotskisme. N’empêche que le souvenir m’en est revenu, cette année, dans la litanie des commentaires sur les phénomènes de « radicalisation » et leurs causes.

On a beaucoup parlé de la propagande de Daech, l’autoproclamé État islamique, du terreau sur lequel elle prospère, etc. Et si on s’intéressait aux causes qui arrêtent cette plongée de jeunes adultes, parfois d’adolescents, dans un trip mortel ?

« Et en attendant que les masses se soulèvent, il n’était pas interdit, selon elle, de frapper les esprits par des actes tels que l’assassinat de Georges Besse. Pourquoi lui, avais-je demandé ? Elle avait haussé les épaules : c’était un patron, n’était-ce pas suffisant ? »

Par exemple, les livres. Et je dis bien les : comme dans le Nom de la rose, malheureux ceux qui n’ont jamais lu qu’un seul Livre ! Alors que c’est la pluralité de points de vue qui caractérisait mes lectures d’adolescente. Et quand cette amie-qui-me-voulait-du-bien me prêchait que l’avenir, c’était la Révolution et la dictature du prolétariat (oui, elle y croyait, au premier degré et à 100 pour cent), j’avais en moi les ressources pour me dire : « Holà, d’après tout ce que j’ai lu en histoire, pourquoi s’imaginer que l’humanité résoudrait dans un avenir proche les problèmes d’inégalité qui ont toujours existé ? Et pourquoi cette révolution serait plus juste, et moins encline à tourner au carnage, que celles de 1789 ou 1917 ? » Avant qu’on m’objecte que je « fais du cinéma » : la destruction physique de la bourgeoisie était exactement ce que suggérait cette jeune fille qui venait prêcher dans notre lycée, et qui n’a jamais voulu me dire exactement à quel parti ou groupement elle militait. Une destruction « dans le sang », pour faire un « grand nettoyage », tels étaient ses mots. Et en attendant que les masses se soulèvent, il n’était pas interdit, selon elle, de frapper les esprits par des actes tels que l’assassinat de Georges Besse. Pourquoi ? lui avais-je demandé. Elle avait haussé les épaules : c’était un patron, n’était-ce pas suffisant ?

« La fraternité, voilà qui n’était pas un vain mot, chez nous. Et contrairement aux prêcheurs d’absolu, la foi en Jésus telle que ma mère nous la présentait, jour après jour, n’était pas une chose inaccessible : au contraire, tout le monde, tout le monde sans exception, était sauvé. Même Hitler, avais-je demandé ? Oui, me répondit-elle, même Hitler peut se repentir et être changé, et Dieu lui pardonnerait. »

À ce moment-là, évidemment, elle avait compris, et moi aussi, que je n’adhérerai jamais à ce genre de mouvement. J’avais trop lu le Nom de la rose, et la Ferme des animaux, le Journal d’Anne Frank et le Siècle des Lumières d’Alejo Carpentier, et Victor Hugo, et Zola, et puis le Seigneur des Anneaux, et encore les écrits de Simon Leys sur la Chine, pour être autre chose qu’humaniste de cœur. Sans compter un début d’éducation chrétienne, par des parents sincèrement croyants, et tout aussi sincèrement attachés aux réformes de Vatican II. La fraternité, voilà qui n’était pas un vain mot, chez nous. Et contrairement aux prêcheurs d’absolu, la foi en Jésus telle que ma mère nous la présentait, jour après jour, n’était pas une chose inaccessible : au contraire, tout le monde, tout le monde sans exception, était sauvé. Même Hitler, avais-je demandé ? Oui, me répondit-elle, même Hitler peut se repentir et être changé, et Dieu lui pardonnerait. (En théorie, car, admit-elle ensuite, l’hypothèse n’était pas très probable. Mais l’important était que la porte ne serait fermée à personne a priori. J’avais depuis perdu la foi (en lisant le beau livre de Jacques Lacarrière, En suivant les dieux, étrangement…) mais la notion que la douceur était une valeur en soi, que la justice était forcément individuelle et non de classe, voilà qui ne m’avait pas quitté.

« Je me demande comment les jeunes gens et jeunes filles ainsi dragués par les islamistes font pour se préserver. Dans quelles ressources peuvent-ils et elles puiser pour dire non à ceux qui veulent les entraîner dans une guerre de religions ? »

Je n’ai jamais raconté à ma mère ces conversations avec une personne qui voulait que je participe à des actes brutaux. Pourtant, je pense qu’elle n’aurait pas eu à rougir de la réaction de sa fille face à une tentative de radicalisation. Aujourd’hui, et toutes proportions gardées (car les idéologies révolutionnaires marxistes étaient sur le déclin en 1986, alors que l’islamisme politique est encore dans une phase ascendante et peut se targuer de divers succès), je me demande comment les jeunes gens et jeunes filles ainsi dragués par les islamistes font pour se préserver. Dans quelles ressources peuvent-ils et elles puiser pour dire non à ceux qui veulent les entraîner dans une guerre de religions ?

Et la question se pose aussi pour les jeunes qu’un autre extrémisme politique veut prendre dans ses filets, d’extrême-droite celui-là. Ces sirènes-là ne chantent plus la lutte des classes, ni le djihad, mais une identité blanche et souvent catholique (mais pas du genre tolérant !), souvent aussi un régionalisme étroit, refermé comme une huitre sur quelques traditions qui cachent un déficit d’identité plus qu’elles ne la préservent.

Ce sont des questions que je me suis posées au lendemain du 13 novembre. Et aujourd’hui encore, elles se posent de façon brûlante. Je n’ai pas l’impression qu’on se les soit beaucoup posées, au niveau du gouvernement et dans les instances sensées faire de la prévention. Pas plus que les journalistes n’ont (à ma connaissance) exploré cet angle. Et les associations, sur le terrain, s’attellent à bien des sujets, mais guère celui-là.

« C’est pour cette raison, et pour d’autres, que, moi aussi, je ressent le devoir de participer à ce mouvement que nous nommons Parti de la société civile : parce que personne ne représente mes idées. Parce qu’on n’est jamais si bien servi que par soi-même. Parce que la France vaut la peine qu’on fasse pour elle ce qu’on ferait pour soi. Parce que la démocratie ne s’use que si on ne s’en sert pas. »