Mes outils d’écriture : (7) Écrire l’autre, écrire autrement

Photo d'un collage sur un mur : deux bombes aérosols avec les mots :

En couleurs, en noir et blanc. (Paris, rue de Clignancourt, 18e.)

Écrire de la fiction, c’est créer avant tout des personnages. Balzac parlait de « faire concurrence à l’état-civil », et dans son cas, la quantité au moins était au rendez-vous. Il travaillait ses personnages en artisan, n’oubliant pas de peindre les défauts physiques (la fameuse loupe du père Goriot) aussi bien que les tics et faiblesses morales. Cela créait un puissant effet de réel, qui a par la suite été critiqué voire tourné en ridicule par la génération du Nouveau Roman. (Lisez L’Ère du soupçon, de Nathalie Sarraute. Ce n’est pas une lecture confortable si on commence tout juste à écrire, mais cela ouvre des réflexions qu’il sera indispensable, un jour, d’entamer si on veut écrire autrement qu’en dilettante.)

Depuis Balzac, les séries télé ont détrôné le roman-feuilleton paru dans la presse, mais le poids économique de la fiction n’a fait que s’accroître. Notre XXIe est celui de Hollywood, mais aussi de Netflix et des jeux vidéos. Le public est plus vaste, il est aussi plus varié, en termes socio-économiques aussi bien que culturels et ethniques.

C’est là que certains créateurs deviennent nerveux.

« Mais comment faire pour écrire un personnage qui n’est pas comme moi ? » En gros, comment écrire des personnages féminins si on est un homme, et réciproquement, ou des non-Européens, ou de LGBT, ou des personnages ayant un handicap…

C’est le genre d’interrogation récurrente sur les forums et les réseaux sociaux. Des auteurs installés sont sollicités pour guider les petits nouveaux et leur éviter de se vautrer sur l’écueil de la « diversité ». La plupart des réponses sont du genre : « Ben, il n’y a pas de solution miracle, alors faites de votre mieux. Mais faites gaffe, vous faites partie des dominants, alors vous êtes sûrement bourrés de clichés sexistes, racistes, etc. »

J’exagère à peine. Les conseils que certains auteurs donnent sur leur blog ou leur podcast est vraiment du type : « N’oubliez pas que tout le monde n’est pas un mâle blanc hétérosexuel comme vous ». (J’ai entendu la formule texto, mais laissons un voile pudique sur l’identité de son auteur. Nobody’s perfect.)

Bien sûr, on aura vu le problème : l’homogénéité, ici, est dans la tête de l’auteur qui donne les conseils, puisqu’il suppose tous les autres auteurs à son image…

Cela ne veut pas dire que les femmes ou les gens d’origine non-européenne soient forcément plus au clair là-dessus, me direz-vous. Pas faux. On échange souvent un jeu de clichés pour un autre. Ou pour les mêmes, mais sous un autre angle. Combien d’auteures de romans sentimentaux qui continuent à nous raconter la rencontre du Prince Charmant ? Combien de créateurs gays ou bi qui reprennent le cliché du séducteur impénitent « à voile et à vapeur », faisant d’un personnage bi un omnisexuel ? (Coucou, Russell T. Davies…)

Bref, il n’y a pas de formule miracle. D’ailleurs chercher une formule fait déjà sans doute partie du problème.

Car après tout, pourquoi chercher des règles différentes pour créer ces personnages ? Pourquoi les traiter comme des Autres si le but est d’en faire des spécimens d’humanité, avec leur individualité, leurs défauts et leurs points forts, etc. ?

Ici, comme souvent, on a intérêt à repartir de la base : comment créer un personnage crédible. Prendre un protagoniste féminin, par exemple, ne dispense pas de lui donner des caractéristiques individuelles bien spécifiques : ce n’est pas d’une femme ou fille générique que le roman ou la série a besoin, c’est de Untelle, l’héroïne ou anti-héroïne, qui a des talents et des points faibles bien à elle, qui a une histoire antérieure qui nous sera dévoilée ou non, mais qui influe sur son caractère et sa vision du monde… Bref, un personnage à part entière, qu’on inscrirait sans hésiter à l’état-civil.

Je réalise que j’ai, dans cette histoire de diversité, un certain avantage. Je coche plusieurs cases, avec une famille plutôt métissée, et surtout l’expérience d’avoir vécu dans un pays à majorité non-européenne. Et c’est une expérience importante que de faire partie d’une minorité visible, même une minorité privilégiée. Si je me demande ce que ressent un personnage qui n’a pas la même couleur de peau que la majorité des gens qui l’entourent, ce que cela fait de détoner et de se sentir hypervisible, je n’ai pas à chercher très loin.

Mais l’important reste de considérer tous les personnages comme dignes d’intérêt et de complexité. Et pour ça, il peut être bon de lever le nez des différences de catégories (genre, ethnicité, etc.) et de se centrer plutôt sur les caractéristiques personnelles : dons et points faibles, relations au sein de la famille, but que suit le personnage, etc.

Un exemple : dans mon deuxième roman, Helena Augusta, qui se passe à l’époque de l’empereur Constantin, j’ai décidé assez tôt de représenter la diversité du monde antique avec des personnages d’horizons divers : moines palestiniens, guerriers germains, marchands éthiopiens… Mais pour chacun de ces personnages, j’ai veillé à donner des goûts, des capacités et un destin qui n’était pas lié à leur origine. Ainsi, Eusèbe l’évêque solide et pondéré n’est pas identique à Nahum, petit moine illuminé. Et il y a deux jeunes Éthiopiens qui sont d’abord définis par leur relations (le frère et la sœur), par leur foi religieuse (convertis au christianisme) et par l’enthousiasme de leur jeunesse (qui leur fait courir des dangers et donc qui avance l’intrigue).

C’est là je pense qu’on touche un point important : il y a quelque chose d’universel dans l’expérience humaine, sur laquelle on peut s’appuyer pour décrire des personnages qui soient proches tout en étant différents. Nous avons tous fait l’expérience d’avoir été enfant, d’avoir connu la solitude et le rejet. Nous avons tous eu à compter sur un milieu social et familial qui nous enserre et nous étouffe autant qu’il peut nous soutenir. Nous avons tous eu de grands espoirs et de grandes déceptions. En fait, la plus grande différence qu’on puisse connaître est peut-être celle de l’âge : « Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait », comme dit l’adage.

Ce qui ne veut pas dire qu’on peut impunément négliger la recherche sur les éléments de différences de nos personages. Ayant décidé pour mon troisième roman de dépeindre une héroïne qui est aussi mère (une expérience que je n’ai pas eu et n’aurai jamais, merci), j’ai tout de suite vu que j’avais intérêt à m’inspirer de mères que j’ai connues. À commencer par la mienne. De la même façon, pour mes personnages éthiopiens cités plus haut, je me suis renseignée sur le royaume d’Axoum, qui était à l’époque l’une des puissances mondiales avec Rome et la Perse. C’est un arrière-plan non négligeable pour les relations entre ces personnages et les Romains.

Une fois ces bases assurées, on peut fignoler, vérifier notamment si on n’a pas donné dans l’un des clichés (pseudo) bienveillants qui sont aussi envahissants que les négatifs. Un exemple entre mille : le « magical negro » (littéralement, « nègre magique ») qui ne semble là que pour aider un protagoniste blanc, et souvent disparaît ou est tué une fois son rôle accompli. Je le cite parce que c’est le genre de cliché qui infiltre même des films anti-racistes comme The Green Book.

Ici, cependant, pas de raccourci non plus : connaître les genres littéraires et savoir où sont les écueils est indispensable. Une connaissance qu’on acquiert jamais si bien sur par la fréquentation desdits genres. Et voilà une autre raison pour laquelle on conseille toujours aux auteurs, avant tout, de lire beaucoup : c’est l’apprentissage du métier. C’est aussi la cartographie du continent où vous vous proposez de fonder votre propre ville, château-fort, ou spatioport. Il faut savoir où sont les dragons.

La grande arnaque du « grand remplacement » (et quelques petites illusions en sens inverse)

Photo : cinéma Le Louxor, à Barbès, style égyptien et Art Déco

Barbès, où le métissage fait partie de la tradition

Il se passe quelque chose de bizarre en Europe : des gens qui se disent patriotes ne voient rien de contradictoire à voter pour des partis compromis jusqu’à l’os avec des puissances étrangères qui ne cherchent qu’une chose, affaiblir l’Europe et affaiblir leur pays. La Russie de Poutine, les USA de Trump, ne sont ni des modèles de démocratie ni des alliés fiables. Mais aux yeux d’une certaine partie de l’électorat, ils ont une grande séduction : leur soutien musclé à ce qu’ils appellent les « valeurs chrétiennes » peut donner l’illusion qu’ils sont le dernier rempart contre une peur qu’ils ont largement contribué à alimenter, celle du « grand remplacement ».

Le fait que ces extrêmes-droites se soient à peine distancées du manifeste posté par le terroriste anti-musulman de Christchurch montre bien à quels point ils sont sûrs de tenir là un thème qui marche. Et on ignore à notre péril cette pastorale de la frousse, de la haine, de l’aversion et du ressentiment. Le pire est que nous, Françaises et Français, devrions mettre les bouchées doubles pour la combattre, vu l’origine du concept dans notre propre extrême-droite…

De quoi s’agit-il ? Au cas où vous auriez éteint internet depuis quelques années, il s’agit d’une rumeur selon laquelle les « élites » économiques et culturelles des pays occidentaux (selon les versions, les Juifs sont plus moins clairement pointés du doigt) se seraient liguées pour faire venir des « hordes » de migrants musulmans pour « remplacer » les classes populaires traditionelles. Quel serait l’avantage d’un tel remplacement ? Pourquoi ces nouvelles classes populaires seraient-elles plus dociles ? Ces complotistes ne vont pas jusqu’à l’expliciter ! Comme tous les fantasmes, celui-ci gagne à rester dans le demi-jour, sans jamais être mis sous le projecteur corrosif de l’esprit critique.

Grand fantasme, on peut le dire : comme le montre le démographe Hervé Le Bras, les déplacements de population sont un petit peu plus complexes qu’un simple problème de vases communicants d’école primaire !

Par exemple, les candidats à l’émigration les plus pauvres ne se dirigent pas vers l’Europe, mais vers des régions où pays voisins. Il y a une importante immigration intra-africaine, du Sahel vers le golfe de Guinée par exemple en Afrique de l’ouest. Dans un pays relativement prospère comme la Côte d’Ivoire, on a même vu de développer dès les années 90-2000 un discours sur l' »ivoirité » qui était une façon d’exclure les immigrés en provenance du Burkina Faso et du Mali. D’autres se rendent au Maroc, non comme étape sur la route de l’Europe, mais pour y rester.

Autre élément de la grosse arnaque au « remplacement » : les nouveaux arrivants sont systématiquement supposés africains ou moyen-orientaux et musulmans, ce qui permet à nos marchands de peurs de jouer sur les stéréotypes classiques sur les Croisades ou l’affrontement séculaire entre Europe et Empire ottoman… En oubliant au passage que les pays d’Afrique sub-saharienne sont loin d’être tous musulmans, et que les migrants en Europe viennent aussi d’Europe de l’Est, d’Amérique du Sud, d’Asie du Sud et du Sud-Est…

Peut-être qu’une certaine mauvaise conscience occidentale, malgré toutes les vitupérations à droite sur la « repentance » (ô, ironie), a pu jouer dans cette acceptation sans trop de logique du « grand remplacement ». Après tout, il existe un continent entier où la population d’origine a été remplacée presque totalement par des nouveaux venus… originaires d’Europe. Le sort des Amérindiens a d’ailleurs été le prétexte de l’une des plus ridicules campagnes du FN : une photo de Le Pen père arborant une coiffure à plumes de chef sioux… (Non, je n’invente rien. Regardez l’affiche n°21 sur cette page.)

Ce serait drôle si ce n’était pas un prétexte pour éviter de confronter le racisme, l’antisémitisme et la haine des musulmans, et pour soutenir des régimes brutaux et corrompus comme ceux de Poutine, Trump, Orban en Hongrie, Duterte aux Philippines, Bolsonero au Brésil… Et pour fermer les yeux sur les atteintes aux droits des femmes et des LGBT dans ces pays – là encore, cruelle ironie, par des partis qui vitupèrent le sexisme et l’homophobie dans l’islam, mais pas dans leurs propres « valeurs chrétiennes ».

Pour combattre efficacement les idées fausses, il faut donc d’abord les connaître. Il faut aussi avoir une idée juste de ce qui se passe réellement. Et là, des personnes bien intentionnées mais avec des notions fausses peuvent faire beaucoup de mal. Regardez Stephen Smith, ce journaliste américain qui parle lui aussi de « ruée sur l’Europe » tout en essayant de convaincre les Européens que c’est le sens de l’histoire et qu’il faut ouvrir les portes… Non seulement ça a l’effet contraire, mais c’est très éloigné de la vérité. Voir plus haut, et dans l’entretien avec Hervé Le Bras déjà cité, ce que je disais sur les migrations intra-africaines. C’est aussi une occasion de rappeler que la démographie évolue, elle aussi, et que nous ne sommes pas coincés indéfiniment avec les taux de fécondité de 1985 ! En fait, une bonne partie de l’Afrique et du Moyen-Orient a déjà fait sa transition ou est en train de la faire, pour les mêmes raisons que l’Europe l’avait faite dans la courant du XXe siècle : baisse de la mortalité infantile (merci les vaccins), accès à la contraception, et plus d’opportunités économiques pour les femmes, surtout dans les villes.

Certes, ces pays ont aujourd’hui une population jeune, et il y a beaucoup de candidats à l’émigration, mais ce n’est pas un réservoir inépuisable, contrairement à ce que certains (même bien intentionnés) semblent penser. Et c’est une population plus éduquée, donc plus adaptable, que les gens que l’on a fait venir dans les 30 Glorieuses pour reconstruire la France.

La seule chose qui me chiffonne dans les propos d’Hervé Le Bras, et c’est plus un bémol sur la façon de présenter les faits qu’une contradiction sur le fond, c’est qu’il est à sa manière aussi cavalier que Stephen Smith avec les pays d’accueil. Par exemple :

Les enfants dont les deux parents sont immigrés ne représentent que 10% des naissances. Ceux qui n’ont aucun parent, ni grand-parent immigré, 60%. Dans 30% des naissances, au moins un des parents ou grands-parents est immigré et au moins un des parents ou des grands-parents ne l’est pas. Ce qui représente 30% d’enfants métis.

(Chiffres de l’INSEE.)

Ce qui montre deux choses :

  1. La population européenne n’est pas remplacée ;
  2. Elle ne reste pas non plus la même qu’en 1950.

Il est plus précis au paragraphe suivant, mais toujours optimiste :

Petit calcul à l’horizon 2050: on arrive à 50% d’enfants métis. Ce métissage est la réalité de ce siècle. Et à ce compte-là, Éric Zemmour est un agent du grand remplacement. D’autre part, on omet les millions d’Occidentaux qui partent s’installer ailleurs et qui contribuent eux aussi au métissage mondial en cours.

La grande peur de beaucoup de racistes, qu’on soit clair, c’est bien le métissage. Le rebaptiser « grand remplacement » et prétendre que l’Europe était menacée dans son existence physique, c’était un tour de passe passe pour toucher des gens que le discours classique du genre « et si ta fille sortait avec un étranger » ne motivait plus guère. Mariages mixtes ? Dans la France des années 2010, c’est un sujet de comédies à succès, pas un tabou.

Mais cela ne veut pas dire que de passer de quelques pour cents à la moitié de naissances « métissées » en quelques décennies est anodin. C’est là que je trouve Le Bras un peu léger.

J’en parle d’autant plus à mon aise que je suis moi-même originaire d’un mélange franco-italo-philippin, et que si on compte les parents par alliance, il faut compter aussi l’Espagne, le Canada et la Tunisie. Pour compliquer les choses, cette histoire s’est faite en bonne partie dans les colonies d’alors, puis dans le cadre de la coopération dans une ex-colonie. Bref, je viens d’une famille où on a pris l’habitude, depuis plusieurs générations, de lier notre identité à la culture et à la langue française plus qu’à un terroir, un quartier ou une paroisse. Et je mesure l’importance de ce savoir-faire, cet « art d’être français » cultivé dans un contexte où ce n’est pas la seule façon possible d’être.

Par exemple, je suis d’une génération qui avait cessé d’apprendre la Marseillaise à l’école, mais je la sais depuis toujours parce que cela faisait partie des airs qu’on chantait en famille lors des longs trajets en voiture, ou en lavant la vaisselle après le repas du dimanche. On avait aussi comme ça le Chant du départ et l’hymne italien, Fratelli d’Italia, et des chansons populaires comme À la claire fontaine. Et il y a tout l’investissement dans la langue française, et le fait d’avoir vu parmi les amis de mes parents des gens de tous horizons qui se rejoignaient autour de cette culture. Il y avait des gens qui étaient très critiques de la politique française en Afrique, par exemple, mais pour qui la langue française était considérée comme un bien commun. (C’est là qu’on voit la différence avec certains « indigénistes » aujourd’hui. Il y aurait bien des choses à dire, mais c’est assez de mentionner que ce n’est pas tant avec la France que Mme Bouteldja et les autres sont en train de régler des comptes, c’est avec la génération de leurs parents.)

Contrairement à Hervé Le Bras, je ne jette donc pas la notion d’identité avec le bain saumâtre des identitaires. Tout le monde a une identité, mais seuls les identitaires haïssent l’identité des autres. Il ne faut pas avoir peur de combattre les absurdités de « grand remplacement », et pour ça il faut savoir pourquoi c’est absurde. Mais il faut aussi être clair sur les transformations en cours, même et surtout si on a confiance dans la capacité de l’Europe et de la France à s’adapter. Un grand métissage est en cours, mais ce n’est pas seulement en Europe : toute la planète est concernée, parce que nous sommes beaucoup plus interconnectés. Et la meilleure façon de s’y préparer, c’est d’être au clair sur nos valeurs. Pour citer un ancien premier ministre, lui-même français naturalisé : « Sommes-nous une race, ou sommes-nous une idée ? »

On serait bien en peine de trouver une « race européenne », à part une description superficielle de tendances telles que la couleur de peau. Pour le reste, les pays européens ont une longue et sanglante histoire, mais ils ont aussi réussi à bâtir ensemble un idéal, une entité qui n’est assise ni sur une nation, ni sur une dynastie régnante, ni sur une religion, ni sur la spoliation des terres d’un autre peuple. C’est rare. Et quand cela marche, ça suscite des ennemis. Voilà qui nous ramène aux oligarques du début…

Cela ne surprendra personne, je pense, si je dis que ce dimanche, je voterai pour la liste Renaissance européenne.

Mon beau miroir (nouvelle)

Peinture italienne classique : une femme reçoit une couronne

Le poids d’une couronne ne se mesure pas qu’en onces.

À part des romans, que sais-je faire ? Eh bien, par exemple, des nouvelles. Les deux années précédentes, j’avais publié ici le résultat des travaux d’un atelier d’écriture oulipien auquel je participe une fois l’an avec quelques amis, chacun s’efforçant d’écrire une nouvelle à partir d’une même phrase tirée au sort. Pour ne pas perdre les bonnes habitudes, donc, voici…

* * *

Mon beau miroir

Par Irène Delse

To Sir Kenneth Branagh, with much appreciation.

Paris, 1422.

Un homme épouvantable entre et se regarde dans la glace. Ses sbires ne disent rien. Le sieur de Beauregard n’a pas coutume de tolérer les bélîtres, et ils ne sont pas friands de se retrouver sans emploi sur le pavé de Paris, ou assommés et jetés en un sac en Seine, comme les précédents maladroits en date.
Beauregard rectifie sa vêture une dernière fois. Il doit rencontrer ni plus ni moins que le souverain de France, qui est aussi celui d’Angleterre cette année-là. Beauregard n’est pas regardant quant au maître qu’il sert. Après Azincourt, la noblesse de France n’a pas vraiment de quoi faire la difficile – celle qui reste, car nombre de princes, barons et chevaliers, hier vifs, hardis, hautains, ont péri et dorment enterrés sous le gazon d’Artois.
Le monarque, il faut lui faire cette justice, préfère passer le temps dans ses bonnes provinces d’Anjou, de Normandie ou d’Aquitaine que dans la froidure et les brumes anglaises, où l’on ne peut avoir de bon vin qu’on ne le fît venir de France.
Une fois Beauregard entré, les hommes d’armes ne se relâchent point, à la grande inquiétude des domestiques du lieu. Ils jettent des regards de côté et d’autre, font cliqueter leurs armes et grincer leurs buffleteries de façon sinistre, jusqu’à ce que le maître d’hôtel ait la bonne idée de leur faire servir du vin. Un sbire abreuvé est un sbire content, c’est une vérité aussi sûre que les Évangiles.

* * *

Dans la grand-chambre, le roi d’Angleterre, Henry, cinquième du nom, marche en long et en large en faisant craquer des noix d’une de ses mains puissantes, comme en se jouant. Il gobe tour à tour les noix et jette au feu les écales, où elles font jaillir des étincelles qui font éternuer ses chiens.
Dans son français un peu particulier, le monarque s’exclame :
— Ah, Bowrigarde, mon bon ! Qu’en est-il de l’arrivée de notre dame la reine ? Nos sujets français ont hâte de lui rendre aujourd’hui comme reine les hommages qu’ils lui rendaient hier comme princesse de France !
Le roi a un petit rire. Non content de lui avoir acquis pour de bon la France, sa victoire d’Azincourt, quelques années plus tôt, lui avait apporté en sus la main de la princesse Catherine, puisqu’il fallait qu’une noce vînt mettre un peu de baume sur l’orgueil blessé des vaincus. La nouvelle reine avait bientôt mis au comble la félicité d’Henry en lui donnant un fils. Dieu veillait sur les destinées de la maison Plantagenet !
— Sire, fit Beauregard, des estafettes sont venues ce matin de Calais, pour informer Votre Majesté de l’arrivée de la nef royale.
— À merveille ! Je te charge de tout arranger pour son entrée solennelle dans Paris. Ce sera sa première visite au Louvre depuis le mariage, il doit être plein de toiles d’araignées et de crottes de souris. Que l’on y mette bon ordre ! Même si ce vieux château ne sera jamais aussi riant qu’une de nos demeures des bords de Loire…
Beauregard se risqua à sourire lui aussi. On devait toujours encourager la bonne humeur chez un monarque. Puis il salua bien bas et sortit.

* * *

La reine Catherine considéra avec ennui le reflet que lui renvoyait le miroir de Venise que sa dame d’atours lui tendait, orientant soigneusement la surface vitrée pour capter son meilleur profil – et tâcher d’éviter de trop montrer à sa maîtresse les premières rides qui étaient venues, l’hiver dernier, déparer son front blanc.
Catherine savait n’être point des premières beautés du royaume. On disait que son frère le dauphin, tout proscrit qu’il fût, se consolait avec des femmes galantes, les plus belles qu’on pût trouver… Grand bien lui fît. Catherine ne regrettait pas la petite ride qui s’était creusée entre ses deux yeux, ni ses joues pâlies, qui faisaient ressortir un peu trop la longueur de son nez. Ces signes de l’âge qui n’épargnait aucune créature étaient aussi le témoignage des souffrances qu’elle avait endurées lors de sa grossesse et de son enfantement. Elle avait bien cru y rester, mais elle avait mis au monde le fils qu’attendait tant le roi. Elle serait mère du prochain souverain de France et d’Angleterre, alors qu’elle n’aurait pu espérer, en tant que fille de France, que la main d’un monarque étranger, si haut fût-il. Elle aurait dû alors s’exiler au loin, en Allemagne ou en Flandre, ou dans cette Italie où bruissaient toujours les rumeurs de poison. Et la voici au contraire de retour sur la terre ancestrale, dans le château des rois ses aïeux.
— Votre Majesté, commença la dame d’atours, désire-t-elle passer passer sa pelisse de vair pour aller à la messe aujourd’hui ? Ou bien la cape de renard blanc ?
— Celle doublée d’hermine, voyons, Nicolette ! C’est une occasion solennelle.
La dame d’atour s’inclina et donna des ordres. Le grand coffre aux fourrures fut ouvert, et les chambrières se mirent à y fourrager en fronçant le nez, tant l’odeur des épices qu’on y avait mis pour les conserver était forte.
Catherine se détourna du miroir avec un soupir. Les glaces de Venise étaient plus belles et donnaient des reflets plus fidèles que les vieux miroirs d’argent poli. Ils montraient mieux le passage des ans, et l’expression du visage, aussi. Ce n’étaient pas ses rides qui chagrinaient Catherine, mais l’air de dureté qui semblait avoir figé ses traits, le pli amer de sa bouche. Où était la jeune princesse qui était montée en rougissant à l’autel en compagnie de son seigneur et maître le roi Henry ? Avait-elle disparu dans les brouillards de la Tamise, ou dans les responsabilités sans nombre d’une reine entourée de médisants et d’envieux ? Les devoirs d’une reine étaient sans nombre aussi, mais sa liberté de mouvement s’amenuisait jusqu’à disparaître.
Catherine dit au miroir à mi-voix, comme à un autre elle-même :
— Donc je possède le droit de me mirer, mais celui de rire s’est enfui, à moins que cela ne serve mon époux. J’ai le droit de porter les plus belles étoffes, mais tout est dicté par les bienséances, jusqu’au moindre détail. Croirais-tu, mon beau miroir, que ma première dame d’honneur a toute l’étiquette de cour notée dans un calepin ?
Le miroir ne répondit rien, bien entendu.

* * *

Les cloches de Notre-Dame sonnaient à toute volée. Ce n’était pas tous les jours que leurs majestés honoraient de leur présence la bonne ville de Paris ! La nef de l’église était remplie des seigneurs et riches bourgeois dans leurs plus beaux atours, et le bas peuple se massait sur le parvis, où l’on jetterait tout à l’heure quelque menue monnaie pour que tous aient part à la fête.
Maître Rodolphe, le miroitier, était arrivé trop tard pour entrer dans la cathédrale, et se contenta de faire le pied de grue au dehors avec ses compères : Guillaume, l’aubergiste du Lion blanc, et don Alfonse, un voyageur venu d’Espagne que certains disaient alchimistes, d’autres magiciens, et quelques uns même, mahométan déguisé. Quoi qu’il en fût, Alfonse avait pris pension à l’auberge et payait son écot en bonne monnaie sonnante et trébuchante, invitant même souvent ses voisins à vider avec lui quelques bouteilles de vin d’Argenteuil.
Ce jour-là, sur le parvis, tandis que les archers du roi et les sergents de ville maintenaient un peu d’ordre dans la populace, maître Rodolfe retrouva Guillaume et don Alfonse avec grande agitation. Il avait une histoire incroyable à leur raconter :
— C’est pourtant vrai, mes bons amis, j’ai vu venir ma mort lorsque ce (il baissa la voix jusqu’à un murmure) messire de Beauregard est entré dans ma boutique et qu’il a demandé à voir la marchandise ! Comment, l’homme le plus craint de Paris, venir faire une emplette comme n’importe quel chaland ? Il avait ses hommes d’armes avec lui, et leurs mines atroces étaient plutôt faites pour le fond d’un bois ! Tremblant, je m’aventurai à demander ce que le noble seigneur désirait, bien entendu…
En raconteur exercé, il laissa tomber une pause. Guillaume et don Alfonse se penchèrent un peu plus vers lui.
— Alors, reprit Rodolphe, l’homme épouvantable me répond : Un miroir, tout simplement ! Un miroir de Venise. Et c’était tout ce qu’il voulait, en effet. Je mis tous mes soins à choisir le miroir, à m’assurer qu’il était de la taille et de la forme désirée, sans défaut aucun, et je le fis livrer par le plus sérieux de mes compagnons. Il n’était pas question, bien sûr, qu’une maladresse en chemin vienne abîmer ce miroir !
Les deux autres compères hochèrent la tête d’un air sagace, sentant bien que l’histoire n’était pas complète. Et en effet, après une nouvelle pause, le miroitier poursuivit :
— Mais le plus surprenant, mes amis, c’est l’adresse où il me dit de livrer. Devinerez-vous ? Non, même en cent ans, vous ne pourriez jamais l’imaginer ! Au château du Louvre, aux appartement de la reine.
Un hoquet de surprise non feint accueillit cette révélation. Ils s’étaient bien douté que le visiteur, homme de mains bien connu du roi anglais, venait pour le compte de son maître. Mais la reine Catherine ? C’était presque obscène d’imaginer ces deux-là ne serait-ce que parler ensemble.
— Ma foi, dit l’Espagnol, on dit bien que les femmes sont attirées par les miroirs comme le fer par la pierre d’aimant. Quand nous reprendrons enfin Grenade aux Maures, vous verrez que la reine très catholique n’aura rien de plus pressé que de garnir de glaces l’Alhambra !

* * *

Le roi Henry ne jeta qu’un regard au nouveau miroir qui ornait la chambre de sa femme. Même s’il avait su que c’était là une nouvelle glace, qui remplaçait une précédente brisée, il n’aurait fait que hausser les épaules. Il n’accordait pas de crédit à l’histoire des sept ans de malheur. Sottises populaires que tout cela !
Il s’assit auprès du feu avec un soupir satisfait. Tout allait bien dans son royaume. Son fils était un joli bambin, plein de santé, et la reine, assez jeune pour lui donner des petits frères. Et le prétendant français, le piètre dauphin Charles, n’était le seigneur que d’un mouchoir de poche autour de Bourges et d’Orléans. Quel danger pourrait bien venir de là ?
Catherine, aussi charmante et docile qu’à l’accoutumée, vint lui porter de ses mains une coupe de vin chaud. Un ménestrel commença une chanson sur le preux roi Richard, que l’on nommait Cœur de Lion. Henry soupira d’aise.

* * *

Dans un petit cabinet attenant, deux servantes pliaient des vêtements sous la surveillance de la dame d’atours. La solide Nicolette ne laissait à personne le soin de veiller aux affaires de sa maîtresse la reine. Tandis que les chambrières s’affairaient, cependant, elle s’approcha de la cheminée et tira des cendres une balle de tissu serrée. On n’avait pas fait de feu ici depuis des mois. Mais qui sait, demain, peut-être, on en ferait, et elle devrait trouver une autre cachette pour ces débris de verre compromettants…
Ce n’était pas, raisonna à part elle Nicolette, qu’elle crût vraiment à ces contes de bonne femme, mais on savait comment les langues trottaient, dans cette cour pleine de rumeurs… Mieux valait ne rien laisser au hasard.
Mieux valait ne pas laisser dire que la reine Catherine avait délibérément cassé son beau miroir de Venise, alors que les servantes étaient sorties. Nicolette s’était enhardie à demander, d’un ton enjoué, s’il plaisait à Sa Majesté de se défaire d’un méchant miroir mal poli – n’importe quoi pour tourner la chose à la plaisanterie. Oh, bien sûr, Sa Majesté pouvait avoir un mouvement d’humeur, mais mieux valait ne pas donner des signes d’instabilité. Outre la malveillance habituelle des courtisans, cela pouvait suggérer qu’elle avait hérité de la malencontreuse folie du roi son père, que l’on avait vu hurler comme une bête lors du déplorable incident du bal des ardents.
Mais la réponse de la reine avait été sibylline :
— Avec plaisir ou déplaisir, avait-elle dit, cela ne regarde que ma conscience.

* * *

Dans sa boutique de la rue du Pont-Neuf, maître Rodolphe avait retrouvé sa routine quotidienne, derrière son comptoir de bois poli. Il ne pouvait s’empêcher toutefois de jeter des coups d’œil furtifs derrière les petits carreaux de verre épais de ses fenêtres à meneaux.
Il n’avait pas besoin de recevoir trop souvent de client comme le sieur de Beauregard ! Le miroitier avait espéré un moment que l’âme damné du roi Henry le paierait en bons francs d’or ou bonnes livres tournois, à tout le moins. On murmurait qu’il avait les coffres de son maître à sa discrétion. Aussi Rodolphe avait-il été bien déçu quand le sinistre individu était parti sur une vague promesse de lui faire tenir la somme due à la Saint-Martin… Presque au bout de l’an ! Hélas, que pouvait-on faire ? Beauregard avait le roi pour lui, c’est-à-dire la loi. Et il n’y avait pas apparence qu’on dût bientôt changer de monarque – rien pour déloger le lion anglais et ramener les fleurs de lys. Ainsi donc, au point de vue de la loi, il n’avait pas tort.
Le maître miroitier soupira une dernière fois et retourna à ses comptes.

FIN

Nouvel an, nouvel éditeur : mes aventures chez Rocambole

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R comme… Rocambole. Cliquer pour en lire plus.

Demain, 1er janvier 2019, je commencerai la rédaction d’un nouveau roman historique, comme annoncé plus haut. Il ne faut pas perdre les bonnes habitudes. C’est le 1er janvier 2017 que j’avais commencé ce qui est devenu Helena Augusta. Et cela ne m’avait pas mal réussi. Plus qu’à attendre qu’un éditeur soit du même avis…

C’est aussi un 1er janvier que je m’étais mise à écrire mon premier roman, L’Héritier du Tigre, au début des années 2000. Celui-là a bien trouvé un éditeur, et a connu un début de diffusion encourageant, mais la crise économique de 2008 a fait des dégâts parmi les petites maisons d’édition. Celle-ci a coulé et je n’ai même pas pu récupérer d’exemplaires du livre : tout est parti au pilon. Seule consolation, si je peux dire : j’ai récupéré mes droits sur mon texte. Mais où le republier ? Je n’ai guère le goût ni les aptitudes pour me faire auto-éditrice. Pendant quelques temps, j’ai donc laissé le texte en lecture libre sur ce blog. Et puis…

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Nouvelle série littéraire : L’Héritier du Tigre, à retrouver sur Rocambole.

Et puis j’ai entendu parler de Rocambole, plate-forme de publication et de lecture sur smartphones. Un nouveau WattPad, vous me direz ? Pas tout à fait : plutôt un « Netflix de la série littéraire ». Car c’est bien un pari de la lecture par épisodes, de 5 minutes chacun environ, qui est proposé avec cette application. Et la rémunération des auteurs, à terme, ne se fera pas par la publicité, comme pour WattPad, mais par des abonnements.

Pour l’instant, l’appli est en phase bêta, gratuite pour celles et ceux qui voudraient tester et aider à l’améliorer. Et il y a déjà de quoi lire ! Outre mon Héritier du Tigre, on trouve des récits de voyage, des polars, de la fantasy, du récit sentimental… Et si vous avez vous aussi un projet littéraire, n’hésitez pas à vous lancer : tout est expliqué dans la FAQ de Rocambole.

Le premier épisode est en ligne dès aujourd’hui, et je poursuivrai début 2019 au rythme d’un par semaine. Rendez-vous lundi prochain !

Joyeux parasites et bonne année

L’anti-héros de l’histoire… (Venom, 2018, Sony Pictures)

J’avais raté le film Venom lors de sa sortie, mais quelqu’un me l’a récemment conseillé, alors j’ai fait du rattrapage. Très bon tuyau ! Si on aime les films de super-héros, la SF ou juste les histoires un peu déjantées, il y a de quoi passer un bon moment.

Mais ce film est intéressant aussi à un autre niveau, et je ne parle pas du message politique qui court tout au long de l’histoire sur les mégacorporations, le militarisme et la xénophobie. On m’avait parlé des thèmes anti-Trump du film, mais le « méchant » est plutôt une espèce d’Elon Musk sous acide : un génie avec sa propre flotte de vaisseau spatiaux et un furieux désir de se hisser sur le piédestal d’un dieu. Tout cela est assez banal, mais ce qui l’est moins, c’est que la « créature » ne finit pas comme celle de Frankenstein : le mot clef ici est « symbiose »…

Et c’est là que j’ai vraiment apprécié le film, pour cette représentation fascinante de deux organismes en train d’essayer d’occuper le même espace au même moment. Qu’est-ce d’autre, sinon ce qui se joue à chaque instant dans notre corps, au niveau le plus fondamental ?

Prenez le microbiote, par exemple. On a tous entendu parler de ces bactéries commensales qui logent dans notre injures et nous aident à tirer partie des aliments. Mais il n’y a pas que l’intestin : la surface de la peaux et des muqueuses, tous les replis et anfractuosités sont colonisés par des bactéries qui ont le grand intérêt pour nous d’occuper le terrain et de rendre plus difficile pour des organismes pathogènes de s’y installer. Il y a à peu près autant de cellules microbiennes sur et dans le corps humain qu’il n’y a de cellules du corps lui-même. (Les premières estimations, qui donnaient un rapport d’une cellule du corps pour 10 de microbes, étaient surévaluées, mais c’est déjà une quantité impressionnante.)

Quand, dans le film, on voit le « Symbiote » lutter avec un hôte potentiel, quand ils se disputent au sujet de la nourriture nécessaire pour leur survie à tous deux, ou que le Symbiote commence à consommer les organes de l’hôte, c’est un peu ce qui se passe au niveau de nos tissus avec, mettons, les staphylocoques dorés qui se nourrissent sur nous, dans nos fosses nasales, par exemple, et qui n’attendent qu’un affaiblissement du système immunitaire pour proliférer, nous envahir et nous digérer.

Oui, bon appétit à vous aussi. Songez à vos bactéries cet hiver : couvrez-vous bien.

Mais il y a une symbiose à un niveau encore plus fondamental, au sein même de chacune des milliers de milliards de cellules de notre corps. Vous avez deviné ? Oui, ce sont des stars dans leur genre : les mitochondries !

Ces petites organelles (les sous-unités de la cellule) apportent l’énergie nécessaire au fonctionnement de chaque cellule de peau, de cœur, de foie… Elles sont présentes chez tous les Eucaryotes, bref les organismes qui ont une cellule complexe : animaux, végétaux, champignons et levures, et même les amibes. Et, caractéristique singulière, elles possèdent leur propre ADN, ce qui a mis les scientifiques sur la voie quant à l’origine de ces mitochondries : selon la théorie énoncée par Lynn Margulis, c’étaient au départ des micro-organismes indépendants qui ont été absorbés par l’ancêtres des Eucaryotes – mais pas digérés. Une étrange fusion s’est opérée en ces temps primordiaux, chez ces ancêtres de nos ancêtres, et les proto-mitochondries ont réussi à se faire leur place au sein des cellules eucaryotes, tout comme le journaliste Eddie Brock dans le film à continué à vivre en tant qu’hôte de l’extraterrestre Venom. Ou bien est-ce l’alien qui est la mitochondrie ?

Peu importe, c’est très sympathique de voir l’un des mécanismes fondamentaux de la vie et de l’évolution mis en scène dans un film grand public. Car, comme disait Darwin lui-même, l’évolution est autant affaire de coopération que de compétition.

Certes, les symbioses de ce genre sont rares dans l’histoire de la vie, mais c’est aussi un aspect que le film reflète bien : tous les extraterrestres ne parviennent pas à établir une « relation » viable avec un être humain. Mais pour ceux qui y parviennent, le résultat est extraordinaire.

Et je ne parle même pas des « fossiles » d’anciennes symbioses présents dans notre ADN : des gènes provenant de virus qui ont jadis infecté nos ancêtres, mais qui ont été conservés parce qu’ils apportaient des avantages. Comme pour permettre au bébé, chez les mammifères, de ne pas être rejeté par l’organisme de la mère : il devait à l’origine servir à un virus à ne pas être attaqué par le système immunitaire !

Et c’est un autre genre de parasitisme et de symbiose. Le film n’explore guère cet aspect, ayant un personnage principal masculin, mais qui sait, lors d’une suite, peut-être…

P. S. J’oubliais de le mentionner, mais ce Venom fonctionne aussi comme une version plus optimiste du classique de l’horreur et de la SF de John Carpenter, The Thing. Le plan d’ouverture est d’ailleurs identique. Tant qu’à emprunter, que ce soit aux meilleurs.

Noël avant Noël avec les Saturnales

Toile d'Antoine Callet (1783) offrant une représentation des fêtes de Saturne à Rome

Toile d’Antoine Callet (1783) offrant une représentation des fêtes de Saturne à Rome (Wikimedia)

Le solstice d’hiver est passé dans l’hémisphère nord, les jours rallongent, promesse de renouveau. De tout temps, ou du moins depuis que les sociétés humaines dépendent du cycle de la végétation pour leur subsistance, cet événement astronomique banal est devenu l’occasion de fêtes populaires, par la suite incorporées plus ou moins harmonieusement aux religions du Livre. Notre Noël n’y fait pas exception.

En écrivant un roman situé dans l’Antiquité romaine, sous l’empereur Constantin (IVe siècle), je ne pouvais évidemment pas rater un épisode sur les fêtes de Saturne, ou Saturnalia, que l’on célébrait fin décembre :

« Que Saturne libéré de ses liens,

Que décembre alourdi de vin,

Que les jeux riants et les bons mots m’assistent,

Tandis que je veux chanter le jour béni

Où César est en joie en cette nuit d’ivresse ! » (Stace, Silves, 1, 6.)

Mais on était à l’époque charnière où l’Empire romain devenait chrétien, et il ne serait bientôt plus possible de célébrer comme tel Saturne, dieu du renouveau, du cycle de la vie et de la mort, auquel on faisait des offrandes pour avoir de bonnes récoltes dans l’année à venir.

Déjà, les chrétiens avaient placé le 6 janvier, à peu près deux semaines après le solstice, la fête de l’Incarnation de Jésus-Christ, pour célébrer la venue sur terre du Sauveur. Vers la fin de ce même IVe siècle, on fixerait au 25 décembre la Nativité, ce qui avait l’avantage de correspondre à la fin des Saturnales ainsi qu’à une autre « nativité », celle du du dieu solaire Mithra, extrêmement populaire parmi le peuple et les soldats. Et le solstice était aussi le point d’orgue des Brumalia, festival agricole en l’honneur de Bacchus, et bien sûr la grande fête de Sol Invictus, divinité syncrétique des différents cultes solaires. On garda donc le jour, mais on changea de dieu.

On continua donc de banqueter, boire, offrir des cadeaux, souhaiter des vœux de bonne santé, décorer les maisons du feuillage toujours vert du gui, du sapin et du houx, faire des feux de joie, chanter, jouer aux dés et aux osselets, dans une atmosphère de camaraderie où les rangs de la société étaient pour un temps suspendus : maîtres et esclaves, riches et pauvres, adultes et enfants, clercs et laïcs, tous partageant un peu de la fraternité et de l’absence de soucis de l’Âge d’Or sur lequel le vieux Saturne était censé régner.

Et les chrétiens n’étaient sûrement pas les derniers à l’époque à se coiffer de guirlandes de lierre en guise de prévention contre la gueule de bois.

Un après et un avant (le roman)

Tableau représentant Sainte Hélène, en robe pourpre, accompagnée d'un évêque, devant le tombeau du Christ, où des ouvriers exhument la Croix

Agnolo Gaddi, L’Invention de la Croix par Sainte Hélène (Florence, vers 1380). Source : Wikimedia.

Ma vie d’auteure est bien remplie. J’ai terminé cet automne la rédaction et surtout les corrections du roman sur l’impératrice Hélène ; je l’ai re-corrigé à la lumière des commentaires de quelques bêta-lecteurs courageux ; et j’ai bouclé cette phase du cycle en envoyant le manuscrit à un certain nombre d’éditeurs choisis avec soin.

Maintenant, plus qu’à attendre. Ne me dites pas, je vous prie, que le plus dur est passé !

Heureusement, j’ai un autre projet en cours pour m’occuper. Un autre roman, eh oui, et même un autre roman historique. Tout à fait différent quant à l’époque et aux thèmes abordés, cela dit. Un indice ?

Pour me mettre dans le bain, j’ai commencé par des lectures dans le domaine de la fiction : La Chartreuse de Parme, de Stendhal (que j’avais lu à 15 ans et quasi oublié), la nouvelle de Barbey d’Aurevilly « Le rideau cramoisi », le curieux et un peu décevant Deux Hommes de bien d’Arturo Perez-Reverte, et en ce moment Les Blancs et les Bleus d’Alexandre Dumas. Si je dis que j’ai aussi au programme Quatrevingt-treize de Hugo, « Les Duellistes » de Joseph Conrad, La Terre aux loups, de Robert Margerit, ou les souvenirs de Charles Nodier, je pense. Ah, et puis Les Confessions d’un Italien, d’Ippolito Nievo !

Liste non exhaustive, bien sûr. Il y a beaucoup de témoignages et documents d’époque à éplucher. Le Tableau de Paris, de Louis-Sébastien Mercier, les Mémoires et la correspondence de Mme Campan, les récits de voyage de Stendhal en Italie, ceux de Goethe puis Mary Shelley en France… Il est fascinant de découvrir que la première Restauration, en 1814, avait amène un retour des touristes, notamment anglais : Shelley et la jeune Mary Godwin, qui s’était enfuie avec lui, au grand scandale de la bonne société, en ont fait partie. Shocking, mais romanesque à souhait !

Pour ne pas perdre les bonnes habitudes, je commencerai le travail le 1er janvier, ni plus tôt, ni plus tard. Cela m’a plutôt réussi jusqu’ici. Et ce sera de nouveau comme dans l’adage : Nulla dies sine linea.