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  • Quand les historiens nous égarent

    Il y a peu d’époques aussi récupérées politiquement que la Révolution française. Événement fondateur et point de rupture, progrès rapides et conflits sanglants, phénomène hors normes ou matrice de toutes les révolutions futures : on a tous les éléments pour une grande empoignade sur son interprétation — et surtout les leçons à en tirer. Ce travail de digestion intellectuelle a commencé avant Thermidor, les acteurs de la Révolution étant conscients eux-mêmes du caractère exceptionnel de ce qu’ils vivaient.

    Mais…

    Il n’y a pas que les politiques pour tordre dans le sens qu’ils veulent l’interprétation de l’Histoire. Les historiens eux-mêmes ne sont pas à l’abri. Voyez Olivier Ritz, dans Une histoire littéraire de la Révolution française (Gallimard, 2026), chapitre VII :

    Photo d'une page de livre affirmant : Des représentations de la Révolution s'imposent entre elle et nous, à commencer par "la Terreur” écrite avec une majuscule. Le mot [...] est disqualifié par l'usage essentialisant qui en a été fait. La "Terreur" comme régime politique d'exception a été une invention rétrospective et le mot fait écran.

    Des représentations de la Révolution s’imposent entre elle et nous, à commencer par « la Terreur” écrite avec une majuscule. Le mot […] est disqualifié par l’usage essentialisant qui en a été fait. La « Terreur » comme régime politique d’exception a été une invention rétrospective et le mot fait écran.

    Et pourtant… L’étiquette de Terreur qui a été posée sur la période reprend les mots des Jacobins eux-mêmes, quand la Convention, sous l’impulsion de Barère, déclare « la terreur à l’ordre du jour » le 5 septembre 1793.

    La radicalisation s’était faite peu à peu. Déjà, en août 1792, après la chute de la monarchie, une police politique est instaurée avec le Comité de sûreté générale. En mars 1793, dans une atmosphère de montée des périls quand la France est menacée d’invasion, c’est au tour de la justice d’être mise sous contrôle : le Tribunal révolutionnaire va sévir contre les adversaires de la République ou supposés tels. Le 17 septembre 1793, la « loi des suspects » vient donner des outils à la répression en permettant d’incarcérer tous ceux sur qui plane le moindre soupçon. Les choses s’aggravent au printemps 1794 avec la « Grande Terreur », quand la procédure devient encore plus expéditive et que les suspects sont quasi automatiquement condamnés à la guillotine. Cela durera jusqu’au 28 juillet 1794, ou 10 thermidor.

    On peut débattre des liens entre 1789 et 1793, de la fatalité ou non du basculement vers l’extrémisme et la violence politique, mais pas de sa réalité. Il s’agissait bien d’un régime d’exception, et le soulagement lorsqu’il a cessé a été général, même chez les plus fervents républicains.

    Au début du XIXe siècle, un ancien député à la Convention, Marc-Antoine Baudot, pourtant de « gauche » lui-même, écrivait :

    Je ne serais pas étonné qu’à l’aide de beaucoup de sophismes la mémoire de Robespierre ne fût un jour réhabilitée dans la mémoire des hommes.

    (Notes historiques sur la Convention nationale, qui ne seront publiées qu’en 1893)

    Ces nostalgiques a posteriori forment tout un courant de l’historiographie française, notamment marxiste, qui réhabilitent Robespierre et Saint-Just, relativisent la nature du régime de 1793 ou plaident la nécessité de la Terreur, tout comme ils justifient en 1917 la « dictature du prolétariat ». On peut ne pas être d’accord, surtout quand il y a tant de documents et de témoignages pour éclairer la période d’une lumière plus crue.

    Ô ma patrie en larmes ! ô malheureux Français ! que vous aura servi d’avoir renversé des bastilles, si des brigands viennent danser dessus et nous égorgent sur leurs débris ? » (Beaumarchais, mémoire à la Convention, 6 mars 1793)

    Les historiens se plaignent justement de l’instrumentalisation de l’Histoire par les mouvements politiques. Mais est-ce leur faire injure que de remarquer qu’ils ne sont pas exempts de biais idéologiques ni d’esprit de chapelle ?


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  • C’est pour bientôt : Énigmes, objets maudits et trésors enfouis, l’anthologie de Black Rabbit avec ma nouvelle dedans

    Comme je l’annonçais récemment, j’ai une nouvelle à paraître dans la prochaine anthologie Black Rabbit, éditeur indépendant de l’imaginaire et autres littératures de genres.

    On peut déjà découvrir la couverture :

    Image de couverture : dessin d'une femme-lapine explorant une grotte avec une carte et une torche
    Énigmes, objets maudits et trésors enfouis

    L’étape suivante sera la campagne de financement Ulule. À suivre ici et sur les réseaux sociaux ! On peut trouver Black Rabbit sur Instagram et Facebook et moi aussi bien sûr.


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  • Tous détectives : le roman policier à travers le temps

    Quel est le genre littéraire le plus représenté à travers les âges dans la littérature mondiale ? Il y a de bons arguments pour donner la palme au genre policier — ou au moins aux récits de résolution de mystères.

    Je remets ici les liens vers les principaux articles de ma série sur les détectives historiques de fiction :

    1. Daniel, détective biblique : comment notre héros sauve la vie de la belle et innocente Suzanne en posant les bonnes questions ;

    2. Les énigmes des Mille et Une Nuits : le vizir Djafar doit découvrir le meurtrier d’une mystérieuse inconnue ;

    3. L’art de lire les indices, du Talmud à Serendip : où les traces d’un chameau, d’un cheval et d’une petite chienne permettent au héros de faire preuve de ses pouvoirs d’observation et de déduction, un motif littéraire repris du Talmud de Babylone dans le conte perse des Trois Princes de Serendip, puis par Voltaire dans Zadig et Umberto Eco dans Le Nom de la Rose ;

    4. Détectives et mandarins sous les Ming : les diverses incarnations du Juge Ti et d’autres héros justiciers de la Chine impériale ;

    5. Jeux d’énigmes avec Jane Austen : avant Poe, Emma est l’un des premiers, peut-être le premier, roman occidental moderne à intégrer une énigme que le public peut résoudre grâce aux indices disséminés au fil de l’intrigue ;

    6. Ulysse détective, Pénélope aussi : le héros de l’Odyssée et sa fidèle épouse résolvent chacun à sa façon des énigmes, ce qui en fait la premier couple de détectives de la littérature ;

    7. Hamlet mène l’enquête : dans la pièce, le prince de Danemark réussit à découvrir le meurtrier de son père, mais pas à le prouver au-delà de tout doute, comme dans un bon roman noir ;

    8. Série Noire pour Œdipe : comment la pièce Œdipe roi de Sophocle s’est retrouvée publiée dans une collection de romans policiers, ce qui est parfaitement adapté quand on y songe.


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  • L’Américain qui se prenait pour Napoléon

    Je crois que tout le monde sait de qui je parle. À chaque nouvelle énormité vomie depuis la Maison Blanche, c’est un nouvel allié des États-Unis qui est menacé, insulté, mis sous pression. Comme ce nouveau coup de force pour tenter de vassaliser le Canada.

    La méthode est tordue, mais pas inédite : alors que des négociations commerciales sont près d’aboutir, l’équipe Trump rajoute soudain des items à la liste, et de très gros calibre : engagement du Canada à ne pas signer d’accord commercial avec un tiers sans la permission des USA, priorité pour l’accès aux minéraux stratégiques… Et, cerise sur le gâteau, abandon de la politique de soutien aux langues minoritaires du pays — le français, bien sûr, mais ça ne va pas favoriser non plus les langues indigènes.

    C’est vrai, pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? Quand on a déjà mis sous tutelle la politique économique et industrielle d’un pays, pourquoi pas la culture aussi, histoire de faciliter la tâche aux producteurs d’Hollywood ? Tant qu’à jouer les dépeceurs, allons-y carrément. Et tout ça sans garantie que le Canada serait définitivement à l’abri des rétorsions, puisque les USA se réservent le droit de hausser les tarifs douaniers quand ils le veulent. Des fois que quelqu’un aurait faim dans la famille Trump…

    Est-ce que personne à Washington ne se pose de questions ? Même si le président lui-même croit à sa toute puissance, où sont les gens lucides dans la salle ? Où sont ceux qui ont retenu un minimum de leçons de l’Histoire ?

    Il y avait un autre chef d’État célèbre, dans le temps, un homme au fameux petit chapeau, qui essayait souvent le coup des concessions extorquées à la dernière minute, y compris avec des alliés de longue date. Ça ne lui a pas vraiment réussi.

    Tableau représentant Napoléon Bonaparte assis dans un fauteuil, l'air fatigué et déprimé
    Napoléon après l’abdication de Fontainebleau, Hippolyte Delaroche, 1840

    Regardez l’Espagne en 1808 : alliée de la France depuis plus d’un siècle, elle avait encore récemment fourni des troupes pour les armées de l’Empire, s’était battue sur mer avec nous contre les Anglais, subi de plein fouet le désastre de Trafalgar… Les Espagnols avaient déjà dû avaler un certain nombre de couleuvres de la part de la France : Napoléon avait cédé la Louisiane aux États-Unis sans leur demander leur avis, avait imposé de façon unilatérale au continent européen un blocus du commerce avec l’Angleterre… Bien sûr, la France était plus riche et plus puissante, mais une bonne partie de cette puissance venait de la coopération avec des alliés qui voyaient leur intérêt à avoir une France forte pour voisine.

    Même un chef victorieux ne peut tout faire tout seul.

    Il y a eu un moment, vers 1807, ou l’empereur s’est senti invincible, où il a cru pouvoir imposer sa volonté au monde comme on donne des ordres à une armée. Son étoile était au zénith, il venait de remporter une victoire éclatante, une de plus… Pourquoi ne pas imaginer qu’il en serait toujours de même ?

    Quelques signes auraient dû l’éclairer, pourtant : les pertes de la très dure campagne d’Eylau, l’usure du pouvoir, les difficultés économiques causées à son propre pays par le blocus… Et les intérêts divergents des pays alliés, de plus en plus tentés de prendre leurs distances. Mais c’est l’aveuglement qui l’a emporté. Et le désir de prendre ses rêves pour des réalités.

    Illusion sur sa propre force, sur la faiblesse des alliés, sur les possibilités de se partager le monde avec un autre potentat…

    Compter les parallèles avec Trump finit par donner le vertige. Petit florilège :

    • Les USA militairement affaiblis après le fiasco en Iran, comme Napoléon après la boucherie de 1806 ;
    • L’illusion d’une entente solide avec la Russie. Après avoir signé la paix avec le tsar, l’empereur s’est persuadé qu’ils étaient de grands amis et pourraient se partager les dépouilles des autres pays. Pour l’instant, Trump y croit toujours, même si Poutine aide activement l’Iran à combattre les États-Unis. Napoléon au moins avait fini par se rendre compte que le tsar ne considérait que ses propres intérêts ;
    • La croyance naïve de Trump et de sa clique en la force des autocraties, leur mépris des autres cultures et leur désir d’exercer non seulement leur leadership, mais d’imposer à ceux qui le suivent des conditions dégradantes.

    C’est ce que Napoléon a voulu faire en Espagne en 1808 : le pays était déjà dans l’orbite française, contribuait à l’effort de guerre impérial, avait des accords financiers et commerciaux favorables aux entreprises françaises, etc. Mais cela ne suffisait pas. Il voulait contrôler entièrement la politique intérieure et extérieure espagnole, et pour ça, s’est mis à faire entrer des troupes en Espagne tout en prétendant que c’était pour la protéger, à occuper par surprise des places-fortes, puis la capitale, en profitant des troubles causés par cette invasion qui ne disait pas son nom. La mainmise semblait totale… Et puis il a franchi une étape à la fois concrète et symbolique : déposer le souverain. 

    Quand ils ont vu la famille royale enlevée et transférée en France, les Espagnols se sont soulevés, et la guerre ainsi allumée n’a jamais vraiment cessé jusqu’à la défaite de 1814 et l’abdication de Napoléon.

    Quel sera l’équivalent pour Trump du « bourbier espagnol » ? À sa place, je serais un peu plus prudente avec le Canada.

    (Et si vous vous demandez à quoi pensent les gens qui, chez nous, font le jeu de Trump, le RN qui veut affaiblir l’Europe, voire carrément en sortir, et se rapprocher de l’autocrate russe auquel il veut nous abandonner… Ou LFI qui, il faut le regarder en face, veut exactement la même chose, tout en prétendant « combattre l’extrême-droite ». On peut se le demander en effet.)

  • Napoléon canonisé ? Presque

    Ça a l’air aussi absurde qu’un Prix Nobel pour Donald Trump, mais c’est vrai : Napoléon 1er s’était dégotté un saint sur mesure, dont la fête, fixée au 15 août, était devenue sous l’Empire une fête nationale !

    Image pieuse : un homme en tunique rouge et sandales, tenant une palme, avec la légende "St Napoléon, martyr"

    Déjà en 1801, alors Premier consul, Napoléon Bonaparte avait signé avec l’Église catholique un Concordat pour mettre fin aux déchirements religieux de la Révolution. L’État assurait la liberté de culte mais reconnaissait le catholicisme comme la « religion de la majorité des Français » et salariait les prêtres. En échange, le pape reconnaissait la République et faisait prier pour elle à chaque messe. Le pape Pie VII aurait sûrement préféré revenir à l’exclusivité (l’État payait aussi les ministres protestants et les rabbins) mais, réaliste, avait sauté sur l’occasion de ramener l’église au centre du village gaulois.

    Une fois devenu empereur en 1804, sacré à Notre-Dame en présence du même pape, Napoléon décide que cela fait tache de ne pas avoir pour patron un saint reconnu. Le prénom Napoléon (Napoleone ou Nabulione en corse) est traditionnel dans sa famille, mais ne fait pas partie du martyrologe. Il semble en fait que ce soit un surnom donné à Gênes et en Corse à des gens d’origine napolitaine. Une autre étymologie le fait remonter à une épithète d’un saint antique réel, Nicolas de Bari, représenté avec son pallium ou anabolium, un manteau d’archevêque.

    Une fois empereur, Napoléon fait exhumer par son oncle, le cardinal Fesch, un obscur « Neopolus », martyr romain du temps de Dioclétien… Et probablement inventé. Qu’à cela ne tienne : on chantera désormais après l’office divin Domine salvum fac imperatorem nostrum Napoleonem, « Dieu sauve notre empereur Napoléon », et on fêtera sans complexe ce saint tout neuf le jour de son anniversaire… Qui se trouve être le 15 août, en même temps que l’Assomption, une garantie qu’il y aura foule aux cérémonies !


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