Le jour d’après

Ils étaient blessés,

Ils se sont relevés,

Et pour ne pas désespérer

Ils mirent des drapeaux colorés, flottant à leurs fenêtres.

 

Puis le temps a passé.

Tout à recommencé.

Entre les larmes et les cris

Cette fois, ceux qui se relevèrent mirent à leurs drapeaux un pan de crêpe noir.

La démocratie, le journalisme et les insiders

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Scruter ceux qui scrutent. 

Parmi les critiques actuelles du journalisme politique, certaines proviennent du public, d’autres des politiques, et enfin il y a les mises en garde qui émanent du monde médiatique lui-même. Jay Rosen, professeur de journalisme à l’Université de New York, a ainsi souvent pointé la tendance des reporters et commentateurs à traiter les campagnes électorales comme des compétitions sportives, avec des accroches et des angles du type « X peut-elle encore l’emporter » ou « quelle est la tactique de Y » plutôt que des articles sur le programme des candidats ou ce que leur carrière révèle de leurs capacités.

Le « journalisme de course hippique » (ainsi qu’on l’a aussi nommé chez nous) est séduisant pour les journalistes – plus ou moins consciemment – pour diverses raisons. D’abord, comme les courses et matchs auxquels on le compare, cela rend la couverture de la campagne plus immédiatement dramatique : il y a des rebondissements au jour le jour, même si au fond les candidats ne disent ni ne font rien de neuf. Et rien de tel qu’une bouchée de « nouveauté » (même apparente) chaque jour pour inciter les gens à acheter le journal, ne pas zapper le journal télé, cliquer sur le lien et le partager sur les réseaux sociaux. Bref, c’est bon pour le business du groupe média, c’est bon pour la carrière des journalistes.

Mais il y a plus. Comme l’explique Jay Rosen, couvrir une campagne électorale sous l’angle quasi-exclusif de la tactique (et non des programmes des candidats) met le journaliste en position d’insider, de personne dans le secret des Dieux. C’est flatteur pour l’ego. C’est aussi une façon de rehausser l’importance de ses reportages au yeux du public – et de ses employeurs.

Les campagnes électorales ordinaires sont déjà une chose assez sérieuse, mettant en jeu l’économie du pays, les options en matière d’énergie, de sécurité, de santé, d’éducation, que sais-je. Demandez aux Britanniques, ces derniers temps ! Mais les politiques sont aussi parfois impliqués dans des affaires telles que des guerres, avec des résultats plus ou moins désastreux. L’Australien Tim Dunlop en offre ici un exemple. La publication du rapport Chilcot, sur l’implication britannique dans la guerre en Irak, a fait des vagues aussi dans ce pays du Commonwealth dont le premier ministre d’alors, John Howard, avait pris les même position que Tony Blair. Mais, comme le note Dunlop avec consternation, l’un des plus importants journalistes australiens qui suivait la remise de ce rapport aux parlementaires et twittait en direct n’en a pas profité pour rappeler le contexte ou les enjeux de la décision… mais s’est concentré sur la façon dont Howard réagissait aux critiques : positif, combatif, etc.

Cette façon de commenter depuis une position d’insider (réelle ou supposée, peu importe au fond) contribue à creuser le fossé entre le peuple et ce que les démagogues appellent avec une bonne dose de mauvaise foi la « classe médiatico-politique » – comme si les journalistes n’étaient pas, vis-à-vis des politiques, tout comme nous en position de consommateurs.

Mais c’est un problème réel. Comme dit un personnage de Lois McMaster Bujold : « Il ne suffit pas d’être intègre, il faut aussi le montrer. » Les journalistes qui veulent sérieusement faire leur métier pourraient faire pire que de reconsidérer le journalisme de course hippique. Pas seulement parce que cela mine la démocratie. Mais aussi parce que cela mine leur propre crédibilité. Les clics sont volatils, on le sait !

Il n’est pas toujours possible de concilier l’intérêt commun avec son propre intérêt bien compris, mais ici, c’est le cas. Les gens veulent être informés. S’il n’y a que des comptes-rendus de courses électorales à se mettre sous la dent, c’est ce que l’on consommera. Mais c’est une nourriture creuse et qui ne rassasie pas. Tôt ou tard, on ira voir ailleurs. Pire : si la plupart des grands médias (le mainstream) font tous la course à l’audience avec chacun sa pépite sur la préparation des candidats à la course, et comment Machin réagit au croc-en-jambe de Truc, la tendance naturelle sera de penser qu’on nous amuse pendant que les vraies décisions se prennent ailleurs. Et bientôt les mêmes médias de se pencher gravement sur le mystérieux attrait des théories conspirationnistes.

Les gens ne sont pas stupides, on aurait tort de l’oublier. Même quand ils tirent des conclusions erronées, ils sont très capables de détecter quand on les prend pour des imbéciles. Ce qui veut dire inversement que lorsque on dit des choses qui font sens, les gens le remarquent aussi. Et si on veut agir concrètement pour la démocratie, dans ce pays où ailleurs, on peut commencer par considérer la façon dont on parle, écrit ou twitte. Les mots ont un sens. Les actions ont des conséquences. Un politique qui choisit de se présenter choisit de se présenter – inutile d’ajouter des supputations sur ses motivations intimes, auxquelles on n’a de toute façon pas accès. En revanche, il est plus facile que jamais de faire du fact-checking, il suffit de googler ce que la personne a dit ou fait dans les 5 ou 10 ans passés…

Certes, un journalisme plus factuel risque de chagriner un peu les politiques. Si l’on n’a rien de neuf à dire, il est si facile d’occuper le terrain médiatique avec des bavardages sur la façon dont on fait campagne, ouh là là ma bonne dame, il est chaud bouillant, le candidat, c’est sûr qu’il va marquer – pardon, se faire élire. Mais il y a une chose qui s’appelle le prix à payer. La démocratie, c’est comme tout, cela coûte. Et en particulier, cela demande d’autant plus d’efforts qu’on veut en tirer soi-même de bénéfices en terme d’élection, de pouvoir, et même parfois de place dans l’Histoire.

Et l’on retrouve Tony Blair. On peut être le premier ministre anglais qui scelle enfin la paix en Irlande du Nord, et aussi celui qui entraîne le pays dans une guerre effroyable au Moyen-Orient. Un seul homme, plusieurs storytellings possibles. Le rôle des vrais journalistes, dans un tel cas, est de montrer la complexité du réel, pas de la gommer en supposant à tort que le public ne comprendra pas.

La clause de chaleur, essai sur les antilopes littéraires et l’affectif en politique

 

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Non, ce n’est pas la même édition, mais ce qui s’en rapproche le plus.

Plusieurs observateurs ont commenté l’avènement d’une « démocratie post-factuelle » après la victoire du « Brexit ». Pour ma part, c’est une métaphore littéraire qui m’est venu à l’esprit : la clause de chaleur.

Mais revenons un peu en arrière.

Il y avait un livre, dans le garage de mes grands-parents – oui, un vrai garage, où la voiture de ma grand-mère venait s’abriter, mais assez grand pour contenir aussi des caisses d’objets remisés, de jouets qu’on ne sortait qu’en été, à la venue des petits-enfants – plus une armoire remplie des livres que mon père et sa sœur avaient lus quand ils étaient petits, et qu’on laissait en libre-service pour la jeune génération. « Je vais au garage » : une phrase récurrente, dans ma famille, pendant les vacances d’été, quand un enfant s’ennuyait à table et voulait s’éclipser. On allait alors lire, solution éminemment acceptable par nos parents, merci à eux.

Donc, il y avait un livre : un vieux livre de la Bibliothèque Rouge et Or, dans les années 50, qui avait dû appartenir à mon père quand il était enfant. C’était Les Bêtes qu’on appelle sauvages, par André Demaison.

Quelqu’un connaît-il encore les livres de Demaison, hormis les historiens de la littérature ? C’était un auteur français qui avait publié, entre deux guerres, des livres d’aventures coloniales dans le goût de l’époque, mais qui se distinguaient par un style aussi limpide qu’élégant. Durant l’Occupation, cependant, notre homme mit sa plume au service de la Collaboration. Sa carrière ne s’en remit pas, et on ne peut pas vraiment le regretter. Mais un de ses livres, au moins, continua à être réédité : le recueil de récits animaliers Les Bêtes qu’on appelle sauvages. Le seul, sans doute, à ne pas comprendre de clair message politique – à moins de compter comme tel la sympathie profonde qui s’y manifeste pour les animaux. Les anti-spécistes y trouveraient du grain à moudre. Les historiens, eux, font remarquer que dans la littérature de l’époque coloniale, la faune et la flore des pays exotiques devenir est souvent traitée comme les « vrais » représentants de ces pays, et non pas les habitants indigènes. Un intéressant tour de force.

Mais revenons à ces Bêtes. La plupart des récits suivent le destin d’un individu animal : une lionne, un chacal, une antilope, un marabout… qui est recueilli par un ou des Européens installés en Afrique, dans des circonstances diverses, et patiemment apprivoisé. Le récit intitulé « La clause de chaleur » concerne une jeune antilope qui conservait un trou à l’oreille dû à une balle de chasseur. Mais, ayant manifestement réchappé à ce sort, elle fut apprivoisée par un administrateur colonial qui était ému par sa grâce et sa finesse et par la confiance qu’elle en était venue à lui manifester. Quand il fut rappelé en France, il décida d’emmener l’antilope avec lui : il y avait un parc dans la maison de famille, l’animal pourrait y trouver une nouvelle demeure !

Et d’embarquer sur le bateau avec l’antilope. On était au temps des voyages par bateau entre les continents, souvenons-nous. L’antilope fut installée aussi confortablement et en sûreté que possible dans un box, dans la soute, avec de l’eau et du fourrage. Le box n’était pas assez grand pour qu’elle puisse prendre son élan, sauter et se blesser. Tout sembler devoir bien se passer…

Mais notre Européen avait oublié une chose. « On devient responsable de ce qu’on apprivoise », écrira un peu plus tard un autre écrivain de cette époque. C’est valable aussi pour les antilopes.

Celle-ci se sentait mal à l’aise, car il faisait froid sur le bateau, plus froid que la savane d’Afrique, certes, et le sol tanguait et roulait. Le hasard voulut que le loquet de son box fut ouvert (je ne me souviens plus si c’était lors d’une visite de son maître qui avait oublié de le refermer, ou si l’animal avait réussi à l’ouvrir elle-même) – et l’antilope s’échappa. Elle marcha prudemment, d’abord, les pattes un peu engourdies, et découvrit qu’au bout d’une coursive, on pouvait sentir de la chaleur. C’était la salle des machines, en contrebas. L’antilope, heureuse, crut retrouver bientôt la chaleur du soleil et se précipita.

On appela son maître pour lui montrer la pauvre bête à moitié morte, les quatre pattes cassées, la tête en sang. Il put seulement dire au-revoir à l’antilope qui tournait encore vers lui son seul œil valide, plein de confiance – et d’incompréhension.

Il avait trahi la clause de chaleur.

Quel rapport avec le référendum britannique sur une sortie possible de l’UE ? Tout, bien sûr. Si « on est responsable de ce qu’on apprivoise », c’est parce que c’est un contrat implicite qui est passé : la protection de l’être humain contre la confiance de l’animal.

En politique, de nombreux contrats non-écrits, et même non-revendiqués, se passent ainsi, entre les peuples et ceux qui les dirigent. Un Premier Ministre qui dit : « Nous pouvons décider si nous devons rester dans l’Union Européenne » envoie implicitement le message que la sortie serait non seulement possible, mais faisable sans trop de problèmes, puisque c’est l’un des choix proposés. Même s’il fait campagne pour rester, comme David Cameron (quoique sans y croire trop, semble-t-il, ce qui est un autre problème), le seul fait que la sortie soit sur la table laisse ouvert tous les rêves, même les plus irréalistes.

Surtout les irréalistes, en fait, puisque les projets qui ne s’appuient pas sur les faits se reposent d’abord sur la foi de ceux qui les portent. Comme le « x » de l’équation, ils peuvent représenter n’importe quel contenu – y compris des choses contradictoires entre elles, comme d’avoir plus d’argent disponible pour le budget du Royaume-Uni alors qu’on n’auront plus accès sans restrictions au grand marché européen, et qu’en même temps il faudra assurer seuls les missions accomplies jusque là par l’Union européenne dans la recherche, l’éducation – ou l’agriculture.

Les pro-Brexit ont vendu du rêve. Cameron, qui s’y opposait, a été le pourvoyeur de la plus grosse dose d’illusions, celle qui a permis à toutes les autres de s’engouffrer. Et bien des gens ont cru reconnaître, dans le monstre aux pistons diesels de la salle des machines, la chaleur du soleil sur la peau.

Accroche-toi à ton roman : (2) L’homme en noir

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Cette fois, je vais m’inspirer de Jane Fancher et Carolyn J. Cherryh, deux romancières de science-fiction et de fantasy qui sont partenaires dans la vie comme en édition (voir le site Closed Circle [en]).

Le concept de « l’homme en noir » (the man in black), ou « l’homme en noir dans le coin », provient du site personnel de Jane Fancher et de ses réflexions sur l’écriture, mais le terme lui-même a été créé par C.J. Cherryh. Je traduis dans les grandes lignes :

« Dans l’écriture d’un roman, l’auteur rencontre souvent sur son chemin ce type de personnage : l’homme en noir, dans un coin de l’auberge, qui semble là simplement pour donner un coup de main ponctuel au héros. Mais avant longtemps, il aura fait changer l’intrigue de cap et menacera de coloniser tout le roman ! À ce moment, l’auteur n’a plus guère de choix : éliminer l’intrus, l’envoyer sur une autre trajectoire (c’est-à-dire lui consacrer une œuvre à part), ou céder à l’inévitable et lui abandonner le roman. » J. Fancher

Les exemples ne sont pas difficiles à trouver : Aragorn, dans Le Seigneur des Anneaux, que l’on voit apparaître littéralement comme un homme mystérieux habillé de couleurs sombres, dans le coin d’une auberge. C’est probablement la source du nom. Les carnets de J.R.R. Tolkien, publiés dans L’Histoire de la Terre du Milieu (édité par Christopher Tolkien) montrent bien que l’irruption de ce personnage et de tout l’arrière-plan qu’il implique (les Nûmenoriens, Gondor, Arwen…) n’étaient pas prémédités. Au départ, les Frodo et ses amis devaient juste rencontrer un Hobbit (eh oui !) mystérieux, Grand-Pas, qui les mettrait sur la voie pour l’étape suivante de leur voyage. Mais le personnage dépassa bientôt cette dimension utilitaire. Tolkien, sentant les possibilités de « Grand-Pas », lui trouva un nom et une histoire plus épiques, et le monde du Seigneur des Anneaux, tout comme la trajectoire du roman, en fut changé.

Et moi, ai-je rencontré un jour cet « homme en noir », durant la rédaction de L’Héritier du Tigre ? Mais oui. D’où croyez-vous que vienne Tzennkald ? Lui aussi s’est imposé à petit bruit, pour devenir bienincontournable.  Avec cependant une différence : je n’ai pas laissé le roman se réorganiser autour du nouveau-venu ! 

Je n’en dis pas plus. Ceux et celles que cela tente pourront lire la suite ici-même. On sait qu’après la faillite de mon cher éditeur, j’ai mis le roman en ligne – gratis.

Accroche toi à ton roman : 1. La scène-à-ne-pas-manquer

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Tout le monde est familier, je crois, avec le concept de « la scène à faire » : le passage d’un film ou d’un roman qui marque les esprits, même longtemps après, à tel point qu’on ne pourrait imaginer l’œuvre sans. Pensons à la rencontre de Jean Valjean par Cosette devant le puits au fond des bois, dans Les Misérables. Ou Han Solo confrontant un chasseur de prime, dans La Guerre des Étoiles, et tirant le premier. (La fureur des fans quand George Lucas changea ce détail est d’ailleurs révélatrice !)

La scène à faire (SAF) est souvent haute en couleurs, pleine de bruit, de fureur et de pouvoir dramatique. Elle coïncide en général avec un moment-clef de l’intrigue, qu’elle fait soudain avancer d’un bond. Mais elle peut aussi se trouver là comme le pinacle chapeautant l’édifice. Un exemple : la scène du Champ de Cormallen, dans Le Seigneur des Anneaux.

On ne s’étonnera pas qu’il y ait une SAF (au moins) dans mon roman L’Héritier du Tigre. La décrire serait déflorer l’histoire, cependant. Disons juste qu’elle se situe au premier chapitre !

Mais il y a un autre type de scène qui doit retenir l’attention pour l’écriture romanesque : la scène à ne pas manquer (SANPM).

De quoi s’agit-il ? D’un passage de roman ou de scénario où se font / se disent des choses qui sont incontournables pour la compréhension du reste de l’histoire. Sans être toujours aussi marquante que la SAF, la SANPM provoque des échos en cascade dans toute la suite de l’intrigue.

Quelqu’un a-t-il déjà rencontré ce concept ? L’idée m’est venue à l’esprit alors que je réfléchissais à la meilleure façon de commencer une suite à L’Héritier. Deux possibilités : partir du moment où le roman en question se termine, sans hiatus temporel, et raconter la rencontre de mon protagoniste avec un certain personnage (une certaine, d’ailleurs) amenée à jouer un rôle pivot dans l’intrigue. Ou bien je pouvais reprendre la formule de L’Héritier et commencer in media res, quelques semaines ou mois après, au moment où se déroulerait la première péripétie. La première formule risquait d’être plus longue ; la seconde risquait d’obliger à faire des retours en arrière pour établir certains éléments déterminants des relations entre mes différents personnages.

En fin de compte, je me suis décidée pour un début suivant immédiatement la fin de L’Héritier du Tigre, et ce parce que je voyais se profiler une SANPM. La scène où Yenshaya (mon protagoniste) rencontre ce personnage est une scène clef, car de ce qui se dit et de ce qui est perçu à ce moment vont découler leurs relations futures. Bref, une scène qui conditionne l’incompréhension de part et d’autre, qui à son tour rendra possible certaines décisions… Le type même de « scène à ne pas manquer » !

J’avais ma réponse. Et par la même occasion, un nouveau (je pense !) concept de technique littéraire.

Du scepticisme comme technologie

Funny cat picture: "skeptical cat is fraught with skepticism"

J’apprécie toujours le podcast (en anglais) Monster Talk, où on part des monstres de la légende ou de la pop culture pour explorer les questions scientifiques les plus diverses : écologie, évolution, neurosciences, bioéthique, linguistique, ethnozoologie, histoire ancienne et contemporaine… Le dernier épisode, avec comme invitée l’anthropologue américaine Eugenie Scott, était consacré à la croyance au « Bigfoot » en Amérique du Nord. Enfin, surtout à la façon dont on peut partir d’un sujet en apparence totalement futile (« Bigfoot ? Pourquoi pas les petits hommes verts… ») pour s’exercer à utiliser l’esprit critique, et pour enseigner cette discipline qui est d’une grande utilité dans la vie.

L’un des hôtes du podcast, Blake Smith, a d’ailleurs eu cette phrase qui résume bien les choses :

« For me, what’s important is skepticism as technology. »

« Ce qui compte, pour moi, c’est le scepticisme comme technologie. »

Albert Jacquard disait que les outils mentaux, comme les outils physiques, doivent être bien entretenus et gardés toujours en parfaite condition. Un chirurgien ne continue pas à utiliser un scalpel émoussé, par exemple ! Et il en est de même de l’esprit critique : il faut régulièrement l’entraîner, comparer son adéquation aux tâches qui se présentent, se documenter pour l’améliorer.

C’est ainsi que le scepticisme pourra être une technologie, un outil mental qui s’applique aussi bien aux sujets « amusants » (ovnis, Yéti, maisons hantées…) qu’à des sujets d’impact plus immédiats dans nos vies : que dit vraiment la science sur le climat ? Les OGM ? Les ondes des téléphones portables ? Quels sont les vrais chiffres du chômage ? Sommes-nous manipulés, et par qui ? Etc. On peut déjà, à la dernière question, apporter une réponse qui illustrera la méthode : le simple fait de se poser la question garantit qu’on est sur la bonne voie pour l’indépendance mentale, mais ne suffit pas pour y accéder. Ou, en termes formels, c’est nécessaire mais pas suffisant.

J’aime beaucoup aussi une anecdote racontée dans cet épisode par Eugenie Scott : encore étudiante, elle discutait avec un de ses professeurs d’une expédition qui se préparait alors pour essayer de trouver le yéti. L’autre anthropologue répondit simplement : « Moi, j’aimerais bien faire partie de la deuxième expédition d’étude du yéti. » La réplication est la pierre de touche de la méthode scientifique.

N.B. En français, je ne saurais trop recommander la chaîne YouTube Hygiène Mentale. Zététique, scepticisme, autodéfense intellectuelle : comme son titre l’indique, rien de tel pour garder à nos petites cellules grises toute leur agilité !

Si on était vraiment sérieux à propos du voile

Il ne manque pas de témoignages de femmes, musulmanes d’origine ou converties, à propos du voile : pourquoi elles l’ont mis, pourquoi l’avoir enlevé le cas échéant, quelles difficultés elles ont rencontrées (ou pas), etc. Il en ressort fréquemment une impression que pour elles, à ce moment-là, c’était une nécessité, voire une évidence, de le porter.

Regardons le témoignage ci-dessus, il est assez classique : quête d’identité qui conduit à se tourner vers l’islam (d’autant que son ascendance franco-marocaine la mettait en porte-à-faux dans un milieu bourgeois et catholique) ; exigence d’authenticité qui pousse à adhérer à tous ce qui est perçu comme « musulman », voile compris ; malaise bien compréhensible à l’adolescence face au regard masculin, et le voile perçu comme une façon d’y échapper… Pour le coup, la jeune femme admet qu’au bout d’un an, elle a retiré son voile, car elle sentait qu’il ne la rendait que plus visible. Et vu son milieu d’origine, elle n’a certes subi aucune pression pour le garder.

Comme le montrent d’autres témoignages, le voile n’est pas forcément une aventure individuelle : une fois qu’une adolescente ou jeune femme s’y met, il arrive que la mère ou d’autres femmes de la famille suivent. Par conviction ? Ou pour maintenir l’harmonie familiale ? La question n’est pas posée. D’ailleurs le journaliste ne semble pas s’intéresser au pourquoi, juste au quand et comment.

En fait, il y a une catégorie de femmes qu’on n’interroge jamais sur le voile : celles qui ne l’ont jamais porté.

Suppose-t-on qu’elles ne se sont jamais posé la question ? Ou bien croit-on qu’elles ne sont pas « vraiment » musulmanes ? Les occasions de s’interroger ne manquent pourtant pas ! Surtout pour des femmes et des jeunes filles qui ont pu connaître l’évolution des attitudes des pays musulmans eux-mêmes vis-à-vis du voile. Dans les années 70-80, par exemple, très peu de femmes maghrébines portaient un voile, aussi bien en France qu’en Afrique du Nord. Seules quelques vieilles dames restaient fidèles à leur haïk, un mouchoir de dentelle porté devant je visage. Les femmes modernes portaient des coiffures à la mode, les jeunes filles sages se coiffaient en chignon. Les femmes qui n’avaient pas les moyens d’aller chez le coiffeur portaient un fichu noué derrière la tête. Rien de bien différent de leurs consœurs « françaises ».

Mais il faut dire que la différence sociale, à l’époque, entre les Français dit « de souche » et « issus de l’immigration » était nettement plus grande ! Le nom, le visage, l’accent, l’adresse, tout cela marquait un fossé entre les gens, à un point que les militants d’aujourd’hui contre la « discrimination raciale » ne mesurent peut-être pas. On n’avait plus connu de ministre noir depuis la IVe République, par exemple ! Les sportifs préférés des Français, les acteurs et chanteurs à succès, les entrepreneurs qui montrent l’exemple : tout ce monde-là, ou presque, était blanc. Très blanc. Et pas musulman non plus. C’était une époque où Michel Boujenah était exotique. On a fait du chemin, depuis, en matière d’acceptation de l’autre.

Dans ces conditions, qui avait besoin de se distinguer en mettant un hidjab ? D’autant que ce vêtement, venu des pays du Golfe Persique, n’était pas dans la tradition des pays du Maghreb ni d’Afrique de l’Ouest, principaux pays d’immigration.

Je ne referai pas ici l’histoire de la revendication du voile dit islamique par une partie des musulmans de France, en parallèle avec le développement de l’islam politique au niveau mondial.

Ce qui m’intéresse aujourd’hui, c’est la parole des femmes. Celles que l’on n’entend pas parce qu’elles ont trouvé une façon de vivre leur foi, de vivre leur vie, de construire leur identité, qui n’inclut pas de se dissimuler les cheveux ni le corps.

Croit-on qu’elles ont été épargnés par le sexisme, par exemple ? Je crois bien qu’aucune femme ou fille n’a été épargnée par les quolibets, les regards salaces, voire les gestes déplacés. Se cacher est une tentation. Le discours pro-voile, qui associe le hidjab à la pudeur et à la réserve, peut sembler séduisant, dans ces conditions… Mais aucun morceau de tissu ne protège des machos. Ni du mal-être ainsi engendré.

Issue d’une famille catholique, je n’avais pas de voile vers lequel me tourner, quand j’étais ado. Le regard des autres, j’ai dû apprendre à le gérer, parce que personne ne pourrait le faire à ma place. J’ai appris à me méfier de certains comportements, et à répondre vertement à certain « humour ». Et surtout, j’ai appris à ne pas me mettre martel en tête pour les choses qui ne dépendaient pas de moi. Je ne dis pas que j’ai fait quelque choses d’extraordinaire, non : au contraire. Il s’agit de l’apprentissage de l’âge adulte, de l’indépendance. Il ne devrait pas y avoir de sexisme se rajoutant sur tout cela, bien sûr. Mais en l’état actuel des choses, savoir qu’il y aura du sexisme et être capable de le surmonter fait partie des « habiletés sociales » importantes pour les femmes.

Et tourner un moment le regard au-delà du hidjab, au-delà des discours sur la modestie, permet de redécouvrir une chose que la société n’aurait jamais dû perdre de vue : il y a de nombreuses formes de malaises de la féminité et de l’identité, et de nombreuses manières de les surmonter. Ce n’est pas parce qu’un petit nombre cherche une identité musulmane orthodoxe que toutes celles qui cherchent à exprimer une identité non chrétienne et non européenne, y compris métisse, doivent être laissées pour compte. Ce n’est pas parce qu’une personne se trouve plus pudique avec un hidjab que toutes celles qui se sentent parfaitement correctes avec les cheveux, une permanente, voire un simple bandana doivent être considérées comme inintéressantes.

Car au fond, aujourd’hui, c’est cela, le danger : que ce soit pour faire la promotion du voile ou pour l’attaquer, il y a une tendance à le considérer comme la norme pour les musulmanes – et à considérer comme musulmans par défaut tous ceux et celles qui ne ressemblent pas trop à des descendants de Vercingétorix. C’est plus compliqué. La vie est compliquée. Et si on était sérieux au sujet du voile, on s’en apercevrait.