La soucoupe, le génie et les sceptiques, ou pourquoi la recherche scientifique est un sport d’équipe

Quand on se plante dans les grandes largeurs…

(Je reprends ici, actualité oblige, un billet de 2011 sur ce qu’est et n’est pas la recherche scientifique, avec juste quelques mises à jour. Le cas Jean-Pierre Petit peut paraître folklorique, avec ses histoires d’extraterrestres, mais il est typique de tous les « génies solitaires » autoproclamés qui font au final bien plus de mal que de bien à la science. Et surtout à la compréhension de la science par le public.)

Dans un épisode du balado Scepticisme scientifique, Nicolas Gauvrit se penche sur le cas étrange de Jean-Pierre Petit, physicien, vulgarisateur scientifique, auteur de bandes dessinées… Mais aussi persuadé de l’existence d’une vaste conspiration impliquant le Pentagone, la quasi-totalité des scientifiques américains, et des extraterrestres tour à tour timides et amateurs de publicité, les curieux Ummites.

Cela fait beaucoup pour un seul homme? Oui et non. Le cas de chercheurs scientifiques, souvent brillants, se fourvoyant à un moment ou un autre de leur carrière en direction de la pensée irrationnelle est quasiment un classique. Cela a même un nom : la « maladie du Nobel ».

(On pourra aussi utilement se référer au bouquin de Michael Schermer, Why People Believe Weird Things, 1997).

J.-P. Petit est ici en bonne compagnie, avec des Prix Nobel comme Linus Pauling et sa croyance en l’effet miraculeux des mégadoses de vitamine C, ou Luc Montagnier et son soutien à la très vaseuse « mémoire de l’eau »; ou encore avec la microbiologiste américaine Lynn Margulis, qui s’est fait un nom en présentant dans les années 1960 la théorie, alors révolutionnaire mais aujourd’hui largement acceptée, de l’origine symbiotique des organelles (les mitochondries et autres structures internes des cellules eucaryotes, y compris celles du corps humain) – mais qui depuis plusieurs années soutient envers et contre tout que la sélection naturelle ne joue pas un rôle important dans l’évolution, mais que ce rôle est dévolu aux symbioses; que les papillons n’ont pas évolué à partir d’une espèce d’insecte primitif, mais par symbiose poussée entre espèces différentes (comme si ce qui était vrai chez les bactéries pouvait marcher aussi chez les animaux) ; et que les agents infectieux de diverses maladies, notamment le Sida, ne suffisent pas à déclencher la maladie, mais qu’il y faut aussi la présence de… oui, vous l’avez deviné, de symbioses!

La ressemblance avec le cas Petit est frappante. Pour lui, le dada favori, le cheval de bataille, ce sont probablement les espoirs déçus quant au développement de nouvelles méthodes de propulsion (sur lesquelles il avait travaillé sans recevoir du CNRS le soutien qu’il pensait dû à des pistes qui semblaient prometteuses) qui ont pu le prédisposer à croire que c’était possible quand même, quelque part, de quelque façon, peut-être par des extraterrestres plus avancés que nous? Et pourquoi pas avec la complicité des nos éternels rivaux d’outre-Atlantique, dont le Département de la défense finance bel et bien toutes sortes de recherches, depuis ARPANET jusqu’à certains phénomènes de psychologie sociale?

Et pourquoi ne pas sauter un peu plus dans la spéculation en imaginant qu’extraterrestres et armée américaine tirent les ficelles de tout ce qui se passe, ou presque, de la recherche en aéronautique jusqu’aux attentats du 11 Septembre?

(Intéressante coïncidence: Lynn Margulis aussi a des penchants « Truthistes ».)

On pourrait se contenter de hocher tristement la tête en marmonnant « Plus dure sera la chute… » et passer à autre chose. Mais ce que fait Nicolas Gauvrit, dans cet Épisode 118 du balado, c’est de chercher à comprendre comment on passe de l’intuition scientifique hors du commun, mais féconde, à la théorie carrément irrationnelle et coupée de la réalité.

Du moins de toute réalité tangible, testable, réfutable. Par exemple, puisque les lettres des mystérieux Ummites contenaient des concepts scientifiques qui lui semblaient extrêmement avancés, et qui lui ont permis (à ce qu’il raconte) de progresser dans ses recherches, Jean-Pierre Petit en a conclu qu’elles ne pouvaient venir d’un banal terrien, mais d’une espèce ultra-intelligente. Surtout quand ces lettres disaient du bien de la sienne, d’intelligence…

L’hypothèse d’un canular monté par un banal terrien qui aurait eu à la fois une solide culture scientifique et un sens de l’humour bizarre ne l’a donc pas effleuré; alors que c’est quand même la première idée qui m’est venue à l’esprit en entendant le compte-rendu de Nicolas Gauvrit, avant même la mention de José Luis Jordán Peña – peut-être que les ufologues devraient lire plus de romans policiers?

Ou bien juste réviser le principe du rasoir d’Occam. Vous savez, que l’hypothèse qui fait intervenir le moins de suppositions est probablement la plus proche de la réalité? Une règle utile pour éviter de perdre le contact…

Dans le même genre, je ne saurais trop recommander aux gens attirés par les théories du complot de méditer un autre principe, dit du rasoir de Hanlon: ne jamais attribuer à une intention malveillante ce que la stupidité (donc l’incompétence et/ou une mauvaise organisation) suffit à expliquer.

Ce qui nous amène à un épisode cité par Gauvrit vers la fin du balado, quand il explique pourquoi Jean-Pierre Petit a pu se sentir à l’étroit dans le cadre de l’institution qu’est le CNRS, avec son esprit bouillonnant de créativité et prompt à voir des liens entre éléments parfois un peu trop éloignés. Petit raconte (et ici, on est obligé de le croire, donc je prendrai l’anecdote avec un grain de sel jusqu’à preuve du contraire) qu’un jour, sa hiérarchie au CNRS lui aurait envoyé une lettre l’enjoignant d’être moins créatif, bref de ne plus s’intéresser à des voies parallèles de recherche mais de se contenter de suivre le programme décidé. En somme, de rentrer dans le rang.

Si c’est vrai, c’est bien dommage pour le CNRS. Comment décourager des éléments qui pourraient être brillants et les lancer dans l’impasse scientifique (quoique fort médiatique) des pseudo-sciences…

Ici, on me pardonnera une réflexion tirée de mon expérience personnelle. Je ne travaille pas moi-même dans la recherche, ni l’enseignement des sciences, mais il se trouve que j’ai poursuivi jusqu’au troisième cycle une formation universitaire en biologie. Stages dans des labos, mémoires de recherche et fréquentation d’enseignants-chercheurs, mais aussi de chercheurs d’un institut de recherche publique, l’INRA, m’ont appris une chose ou deux sur la façon dont fonctionne la science moderne.

C’est à la fois très simple et très compliqué: en équipe.

Je me souviens de l’ennui qu’il y avait à répéter dix fois la même série de gestes pour préparer une manip biochimique à l’INRA, mais aussi de la précision nécessaire à chaque fois, parce que votre manip sera ensuite utilisée par d’autres personnes, et leurs résultats ne peuvent être considérés comme valides s’ils sont contaminés à cause de votre inattention. Ou pire, si vous vous imaginez que vos idées valent mieux que les autres et que vous modifiez le protocole expérimental sans en référer à personne, juste parce que ça semble une bonne idée… Bref, oui, il peut être dangereux pour un chercheur de ne suivre que son intuition et de « sortir des cadres ».

Je me souviens d’un prof de génétique des populations dont la passion était les papillons, qui était capable d’arriver en retard en cours parce qu’il avait aperçu un spécimen rare et avait pris une photo, mais qui aimait à dire: « Je connais ma place dans notre groupe de recherche, ce n’est pas le décideur, mais la boîte à idées. »

Il reconnaissait lui-même qu’il n’avait pas l’esprit fait pour les questions administratives, ni pour organiser un groupe de travail, ni pour décrocher des bourses et des financements auprès des organismes publics, des fondations et des entreprises. Mais, heureusement pour lui, il avait trouvé place au sein d’une équipe qui appréciait ses contributions dans les séances de brainstorming, sa capacité à rapprocher des secteurs apparemment distincts (les variations génétiques chez certains papillons sud-américains lui faisaient penser à ceux d’un groupe de plantes de Corse, par exemple), et où les idées spéculatives n’étaient pas oubliées mais notées, au cas où… Et il arrivait qu’on était bien content de les avoir, parfois, pour sortir d’une impasse rencontrée dans une voie plus classique de recherche.

Au fond, ce qui est parfois difficile, en science, c’est qu’il faut être tantôt extrêmement audacieux, tantôt extrêmement humble. Des qualités contradictoires et qui peuvent être difficiles à réunir chez un seul individu, certes… Mais lorsqu’un groupe parvient à créer les conditions pour faire fonctionner de concert différents types d’intelligence (dirait-je en symbiose, Ms. Margulis?), alors qui sait à quoi ils peuvent arriver tous ensemble?Cela nous a déjà emmenés sur la Lune et dans les profondeurs de l’océan, permis de manipuler jusqu’au code génétique des êtres vivants, d’observer les particules élémentaires tout comme les confins de l’univers visible – et même le complexe fonctionnement en temps réel du cerveau humain.

Tous mes textes en accès libre, Rocambole enfin sur Android, et bien plus #LecturesDeConfinement

Ici commence l’aventure…

Il y a du nouveau chez Rocambole, et du bon : alors que l’appli était disponible depuis 2019 pour iOS, la voici enfin déclinée pour Android, depuis ce matin ! Le résultat est classieux. Bien entendu, on y retrouvera mon roman L’Héritier du Tigre (catégorie Fantasy) et ma nouvelle « Une leçon de Terreur », dans la collection Halloween (catégorie Fantastique).

Quelques captures d’écran :

Ce qui ne gâte rien, c’est que l’ensemble des séries de Rocambole est en accès gratuit pour toute la durée du confinement, décision commune de l’entreprise et des auteurs. C’est le moment où jamais de s’évader et d’évacuer un peu de stress.

C’est dans ce même esprit que je remets ici les liens vers mes autres textes en accès libre :

  • Augusta Helena, 2020, roman historique, publié gratuitement sur Wattpad.

Un peu de rab’ de L’Héritier du Tigre :

Et dans un cadre historique :

Bonne lecture, j’espère ! N’hésitez pas à partager ces liens, c’est fait pour.

Augusta Helena, mon roman historique, gratuit sur Wattpad

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Couverture à l’arrache mais authentique mosaïque romaine. (Wikimedia)

J’hésitais à m’auto-publier, mais vu les circonstances, j’ai décidé de mettre en ligne gratuitement mon roman Augusta Helena, à l’intention de ceux et celles qui sont confinés chez eux. Et aussi de tous les gens qui ne le sont pas mais qui ont bien besoin d’un peu d’évasion ! C’est en accès gratuit sur Wattpad. Des versions PDF et epub devraient suivre quand j’aurai bien en main Smashwords et/ou Amazon.

Pour l’instant, bonne lecture, et bon courage ! Suivez les consignes officielles pour éviter de vous contaminer… et surtout de contaminer les autres.

Un artiste en son genre (nouvelle)

Peinture : Venise, un pont à trois arches sur un canal et des gondoles

Sur les lieux du crime. (Francesco Guardi, Pont sur le Cannareggio, c. 1780. Source : Wikimedia.)

Un peu d’évasion, cela vous dit ? Avec l’actualité que l’on sait, ce n’est sans doute pas du luxe. Voici une nouvelle qui nous transporte à Venise, à une époque où la ville avait bien d’autres problèmes, l’un d’entre eux s’appelant Bonaparte… C’est un produit du même atelier d’écriture qui a déjà été à l’origine de trois nouvelles humoristiques et quelque peu oulipiennes. (Certains détails bizarres sont dus au fait qu’on doit intégrer au texte des mots ou phrases tirés au sort.)

Bonne lecture.

* * *

Un artiste en son genre

Irène Delse

Venise, le 27 floréal, an V (16 mai 1797)

Sur une mer imaginaire, loin de la rive, une galère dorée voguait au soleil levant, tous étendards déployés. Un tel sujet aurait dû réclamer de grands espaces, au moins deux toises de toile et de peintures, au bas mot. Mais le maestro Claudio Galvan s’était contenté d’un petit rectangle d’un pied sur deux, comme pour la plupart de ses autres œuvres. Pas de grande machine, dans cet atelier, pas de ces tableaux à la dimension d’un mur comme en arboraient les palais des Doges et les cathédrales.

Le capitaine Antoine Dargent jeta un regard à la ronde, amusé. Du point de vue de quelqu’un qui se proposait de déménager quelques uns de ces tableaux pour les envoyer en France, à la faveur du châtiment qui s’abattait sur Venise, ce n’était pas un souci, au contraire.

Pietro Vidotto, l’un des rapins qui n’avait pas pris la fuite à l’arrivée de l’armée française, hocha la tête avec une jubilation non dissimulée, secouant une tignasse roussâtre, drue comme les piquants d’un hérisson.

— Comme je vous le dis, signor ! Décampés, tous ! À présent, il n’y a plus qu’à se servir…

— Ton maître avait donc bien peur des Français ?

— Surtout des Jacobins, signor. Ce que vous appelleriez le parti pro-Français. Tout le monde sait bien que désormais, c’est eux qui vont faire la loi à Venise, et qu’ils ont gros à reprocher au parti aristocratique, qui les a persécuté toutes ces dernières années…

Antoine sourit, mais non sans un pincement de cœur. C’était la fin pour la Sérénissime République. À force de tenter de louvoyer entre l’Autriche, sa vieille rivale, et la jeune France révolutionnaire, dont les armées avaient fait intrusion un an plus tôt sur la scène italienne avec une vigueur qui avait étonné l’Europe, la Cité des Doges s’était brûlée de tous les côtés, et le vainqueur était décidé à se payer sur la bête. Les Jacobins locaux avaient beau se réjouir, seule l’apparence du pouvoir leur serait concédée. Pour le reste, la province était mise en coupe réglée. Le général Bonaparte avait donné l’exemple en envoyant à la nouvelle administration la liste des œuvres d’art et objets précieux réclamés par la France à titre de « réparations ».

Pendant ce temps, soldats et officiers du corps expéditionnaire avaient à peu de chose près les mains libres, et le loisir d’en profiter.

Pietro, qui n’était pas né de la dernière pluie, avait décroché l’étrange petite marine. Antoine y ajouta une autre toile du même genre, où un bateau de pêcheurs cette fois oscillait sur une mer lumineuse, à l’apparence de joyau. Ces sujets trouveraient toujours preneur en France, pour leur côté exotique. Il en allait de même de divers tableautins représentant des scènes du Carnaval, avec leurs énigmatiques masques noirs ou blancs, et ceux dépeignant les canaux et leurs gondoles.

Il laissa à regret de côté quelques natures mortes, dont une plutôt amusante, où une chouette empaillée voisinait avec des bocaux d’apothicaire. Ce n’était pas ce que recherchait M. Dubourg, ni aucun de ses correspondants à Paris. Et il fallait ménager les heures suivantes pour d’autres trouvailles.

— Je compte sur toi pour emballer tout cela correctement, Pietro.

— N’ayez crainte, signor ! Ça me connaît !

Un coup bref, à la porte d’entrée restée entrouverte, signala un visiteur poli. Antoine se retourna et ne fut guère surpris de reconnaître le lieutenant Silvère Mareuil.

— Eh bien, fit-il, tu as changé d’avis ? Comme tu vois, il y en a pour tout le monde !

Silvère ne daigna pas relever. Mais il s’arrêta pour admirer le contenu de l’atelier, s’attardant tout particulièrement sur les toiles déjà décrochées et mises de côté. Preuve, se dit Antoine, qu’il ne se trompait pas sur le goût du public français.

— C’est… ma foi, c’est très beau, fit le lieutenant. Je crois que je n’étais jamais entré dans la fabrique d’un peintre.

— D’un maître, même. Ce Claudio Galvan est l’un des plus prisés parmi les artistes vénitiens actuels. Outre les toiles qui sont ici, il doit y en avoir cinq ou six fois autant dans les hôtels particuliers de ces messieurs les patriciens.

Silvère lui jeta un regard quelque peu désabusé. Forcément, on envisageait ici l’art sous l’angle du commerce. C’est à cela que serviraient désormais les trésors de Venise : à payer la rançon de ses erreurs passées.

Si tant est que Bonaparte acceptât de les laisser quittes après cela.

En fin de compte, Silvère finit par suivre son ami lors de la visite suivante, qui concernait une maison de jeux et autres débauches, ce que l’on appelait à Venise une « petite maison », un casino. La moralité douteuse de l’endroit semblait avoir un peu atténué ses scrupules.

— Je vous en prie, messeigneurs, nous sommes prêts à verser une substantielle contribution…

Le majordome, un gros homme en habit et perruque à la mode de Vienne, se tordait les mains avec une ardeur toute italienne, ou toute théâtrale. Car après tout, ce n’est pas de son argent à lui qu’il s’agissait.

— Allons, fit Antoine, mon cher messer Cavasin, ce n’est pas sérieux, ce que vous me dites là. Le propriétaire est un de ces patriciens qui ont fui la ville à l’approche de l’armée française. Le temps que vous lui envoyiez un émissaire, nous aurons été appelés ailleurs par les nécessités de la guerre. Pendant ce temps, vous avez les clefs, vous connaissez les lieux, et vous êtes bien placé pour savoir ce qu’il y a de mieux à récolter.

L’autre s’épongeait le front avec nervosité.

— Tenez, reprit Antoine, nous ne sommes pas déraisonnables : je vous garantie qu’il vous restera de quoi faire votre pelote et partir loin du courroux du noble seigneur !

L’endroit était certes infiniment plus riche qu’un simple atelier de peintre. Pendules dorées, couverts de vermeil, bibelots de corail ou de nacre, chinoiseries, verres multicolores de Murano, habits de soie laissés en gage par des clients malchanceux… Plus le contenu du coffre, bien sûr. Celui-là, Antoine le répartit entre lui, Silvère, et le majordome complice.

Ce dernier accepta même la tâche d’emballer et d’expédier les pièces les plus fragiles, délicates porcelaines et verrerie soufflée. Tant il était vrai qu’une fois le doigt mis dans l’engrenage, les étapes suivantes venaient plus aisément.

Antoine trouva même dans l’un des salons une autre toile de Claudio Galvan : un petit concert de rue, avec trois musiciens masqués et quelques badauds tout autour. Il ne perdit pas de temps pour la décrocher.

— Combien de temps le général compte-t-il nous faire camper dans Venise ?

Le lieutenant Silvère Mareuil lorgna au fond de son verre d’un air morose. Il n’aimait pas penser à ce qu’ils étaient en train de faire, mais c’était indubitablement la politique officielle.

Antoine leva le sourcil :

— Le général Bonaparte ?

— Ha ! Y en a-t-il un autre en ce moment ?

Les deux officiers sourirent. Tout le monde savait que ce n’était pas le gouvernement du Directoire qui avait décroché la présente trêve avec l’Autriche, mais le vainqueur d’Arcole et de Rivoli. Il était présentement en train de négocier avec l’empereur une paix durable — du moins l’espérait-on.

Antoine vida lui aussi son verre et considéra l’atmosphère enfumée de la taverne. Les Français étaient nombreux, ici, ainsi que les divers parasites qui suivaient toujours l’armée : tricheurs, filles publiques, saltimbanques… Au fond de la salle, quelques uns de ceux-ci avaient dressé une planche sur deux tréteaux et commençaient leurs tours.

— En ce qui concerne Bonaparte… (Antoine s’interrompit pour réfléchir.) Le problème, c’est que la mer est houleuse, même si on ne s’en rend pas compte d’ici. Tous ceux que nous avons battus hier, le roi de Sardaigne, le pape, les Autrichiens, vont vouloir prendre leur revanche dès que le général aura les yeux tournés ailleurs.

— Et il faut, ajouta Silvère, compter avec les complots des Émigrés et l’or que les Anglais répandent partout où ils peuvent exciter la haine de la Révolution.

— Tout juste. L’un dans l’autre, je ne pense pas que nous resterons longtemps à Venise. Il y a tant à faire, y compris à Paris où les royalistes relèvent la tête…

Antoine n’ajouta pas que le sort de Venise était déjà scellé, même si peu de gens en dehors de l’état-major de Bonaparte étaient au courant. Au mois de germinal, alors que le général en chef français négociait avec l’empereur les préliminaires de la paix à Leoben, le capitaine Antoine Dargent avait fait partie de l’escorte de l’autre général français de quelque importance alors en Italie, Bernadotte, qui assistait aux négociations. Il avait eu l’occasion d’entendre un certain nombre de choses, qui n’auraient pas été du goût des patriotes et Jacobins italiens.

La république démocratique qu’ils espéraient bâtir ici sur le modèle de la France était morte dans l’œuf. Dès la signature définitive de la paix, Venise serait livrée aux Autrichiens, pour agrandir leur façade maritime. La France se contenterait de mettre la main sur la flotte et sur les caisses publiques. Qui étaient certes considérables.

L’attention de Silvère s’était tournée ailleurs.

— Regarde-moi cette petite danseuse ! Parbleu, c’est un morceau de roi !

— Hmm ? Où cela ?

— Là, voyons, debout sur cette planche !

Et en effet, les tréteaux des saltimbanques s’étaient transformés en piste de danse, où une jeune fille de quinze ou seize ans à peu près s’était mise à évoluer.

Antoine haussa les épaules avec un sourire. Il était plus tenté par la partie de dés qui avait commencé à la table voisine, où quelques soldats qui avaient fait une belle récolte aujourd’hui semblaient décidés à la perdre aussi vite.

Soudain, la voix du jeune Pietro se fit entendre :

— Ah, signor, c’est fait ! Vos affaires sont emballées…

— Bravo ! Allons, tu boiras bien un coup ?

— C’est pas de refus, signor.

Pendant qu’une soubrette peu farouche remplissait leurs verres, Pietro reprit :

— Faites excuse, messeigneurs, si je suis trop curieux, mais… Est-ce que le général Bonaparte va venir en personne à Venise ? On n’a vu jusqu’ici que le général Baraguay d’Hillier…

Lui aussi avait bien compris qui tenait les clefs de l’avenir en main.

Antoine aurait voulu répondre : non, hélas. Il agit comme mon oncle Bastien, qui ne donnait jamais un nom aux chevreaux qui naissaient à la ferme, parce qu’il aurait plus tard à les tuer et les vendre au marché. Non. Il est installé à Campo-Formio et il finasse avec les envoyés de l’empereur. Mais le plus gros est déjà décidé, et ce sera la fin de la partie pour Venise.

Au lieu de quoi, avec un petit rire, il murmura :

— Oh, je ne sais pas s’il viendra, il a tant à faire. Batailles, traités, lois… On lui demande de trancher de tout. C’est un artiste, en son genre.

Le général était certainement capable, à ce qu’Antoine avait pu voir, d’apprécier l’art italien. Il reprit :

— À ce propos, Pietro, maintenant que le maestro est parti, que vas-tu faire ?

Le jeune homme sourit, l’air rayonnant :

— Ce que je vais faire ? Oh, toujours de la peinture, signor ! Pas forcément à Venise, mais qui sait ? À Rome, à Milan, n’importe où. À Paris, même, pourquoi pas ! Là où il y a une cour, on paie les artistes. C’est le plus beau métier du monde.

Trois romans, une auteure

Je ne saurais dire depuis combien de temps j’écris : faut-il compter l’époque où j’imaginais des histoires avant même de savoir lire ? Pour le roman, en revanche, c’est plus facile. C’était à la fin de la classe de 5ème, grâce à une prof qui nous avait assigné, comme dernier devoir de rédaction avant les vacances, « écrire le premier chapitre d’un roman ».

Cela n’avait pas donné grand chose, bien sûr. Je ne prétends pas être une surdouée, ou autre gag. Mais ce fut un déclic important : depuis, j’ai pensé possible d’écrire des romans. Et je m’y suis mise sérieusement.

Le premier que j’ai terminé, ce fut L’Héritier du Tigre : un roman de fantasy qui aurait dû être le premier d’une série… Je ne sais pas si j’y reviendrai un jour (j’espère bien), mais en attendant, le texte se suffit à lui-même comme aventure. Paru en 2006 aux éphémères éditions Le Navire en pleine ville, il s’est retrouvé épuisé au bout de quelques années… Puis je l’ai retravaillé pour en faire une série chez Rocambole et c’est là désormais que l’on peut le lire !

Écrire le premier jet de ce premier roman m’avait pris trois ans, trois ans à tenir à peu près le rythme de l’écriture tous les week-ends, et à douter une bonne partie du temps. Mais cela avait marché. Après, trouver un éditeur, qui était d’ailleurs une éditrice, et améliorer le texte, avait aussi pris du temps. Inutile de dire que si j’avais espéré pouvoir vivre de ma plume, mes illusions se seraient dissipées aussitôt.

Heureusement pour moi, j’étais partie du principe que l’écriture ne payait pas, ce qui statistiquement est vrai. J’ai donc continué malgré les déboires de mon éditrice et le passage dans les limbes qui avait suivi.

Mais je n’avais pas renoncé à écrire. Vers 2016, je ne sais plus à quel moment exactement, j’écoutais un podcast rationaliste quand la question des miracles et reliques est venue sur le tapis, et l’invité de mentionner le cas de l’impératrice Hélène, mère de Constantin, qui était partie vers l’âge de 80 ans à la recherche de la croix du Christ, ou du moins était-ce la légende… « Une Indiana Jane de l’Antiquité », en somme ! Comment ne pas voir là un savoureux sujet de roman ? J’ai donc rédigé ce qui est devenu Augusta Helena, mon deuxième roman, et premier roman historique. Toujours en quête d’un éditeur, s’il y en a qui sont intéressés… (Mise à jour du 19/03/2020 : Ce roman est désormais en ligne gratuitement sur Wattpad.)

Ce deuxième opus avait demandé en tout deux ans, grâce à l’expérience, et aussi au fait que je m’étais cette fois organisée pour écrire au moins un peu chaque jour, ce qui est le conseil numéro un qu’on peut donner à tous les écrivants. (L’autre conseil incontournable : terminer son texte.)

Quand ça marche, pourquoi s’arrêter ? En janvier 2019, je me suis lancée dans la rédaction d’un troisième roman (et deuxième roman historique). Cette fois, le déclic est venu de la lecture des éphémérides de Wikipedia (et oui, j’ai un fil internet à la patte…), qui mettaient à l’honneur une certaine Marie-Angélique Duchemin, engagée volontaire de la Révolution française et première femme à avoir reçu la légion d’honneur. Un sujet de roman, s’il en fut jamais ! Cela donna Tous les Accidents, un texte dont je suis particulièrement contente, et qui cherche lui aussi en ce moment un éditeur.

On notera que ce dernier roman n’a pris qu’un an à écrire. Je pense avoir atteint là une vitesse de croisière, qui me permette d’écrire de façon productive tout en continuant à exercer mon emploi à plein temps. Il faut bien vivre. Et puis je suis consciente de ce que cela m’apporte d’avoir ce contact avec le monde extérieur. Bosser à un guichet de l’administration, ce n’est pas toujours facile, mais je le recommande à tous ceux et celles qui auraient une panne d’imagination. On en voit de toutes les couleurs.

Diversité et littérature : comment se planter dans les grandes largeurs, avec Barnes & Noble

Qui est ce beau jeune homme ?

C’était une idée mirifique : prendre une poignée de classiques de la littérature occidentale et regarder si les protagonistes ne pourraient pas être considérés comme non Européens, par hasard. Après tout, quand un personnage n’est pas décrit comme blond aux yeux bleus, qu’est-ce qui empêche une lectrice de l’imaginer avec une peau brune, des cheveux crépus ou des yeux bridés ?

Si, à ce stade, vous voyez le problème, vous êtes déjà en avance de plusieurs chapitres sur l’équipe marketing de Barnes & Noble USA.

Je passe sur le fait qu’ils n’ont même pas relu de près les bouquins en question pour ce programme mal ficelé : ce sont des œuvres qui font partie de notre culture depuis au moins un siècle, que chacun a déjà consommé sous une forme ou une autre, ne serait-ce que comme parodie. On parle de L’Île au Trésor, Frankenstein, Peter Pan, Le Comte de Monte-Christo

En quoi le choix de livre était-il censé refléter la diversité du lectorat actuel ? Est-ce que B&N avait embauché des auteurs africains, indiens, japonais, etc., pour écrire une version « autre » de ces classiques ? Cela aurait pu être intéressant, mais non. Ont-ils au moins choisi de mettre l’accent dans leur matériel promotionnel sur le fait qu’Alexandre Dumas, auteur du Comte de Monte-Christo, était métis, ou que l’un des personnages sympathiques de Frankenstein est une jeune Arabe, Safie ? Non plus.

Ils voulaient seulement donner à ces livres de nouvelles couvertures avec des visages non européens dessus.

Ce n’est même pas le service minimum, c’est insultant, surtout qu’ils avaient prévu de faire coïncider cette campagne avec le Black History Month, la période (février) où les USA sont invités à se confronter à leur histoire pour le moins compliquée lorsqu’il s’agit de l’Afrique et de sa diaspora. Et le bad buzz qui s’en est suivi n’a pas manqué de tuer dans l’œuf cette idée mirifique.

Ce qui ne veut pas dire que toutes les critiques de B&N sont motivées par des raisons morales. Le vrai crime, ici, semble bien d’avoir voulu faire de l’argent sur la notion de notion de diversité sans impliquer les créateurs qui en sont « issus », pour reprendre une formule à la mode. C’est comme cela qu’il faut comprendre l’accusation de literary blackface, sinon un peu bizarre : de la même façon que jadis à Hollywood des acteurs blancs jouaient des Africains, Amérindiens, Chinois, etc., grimés, on a ici une collection de classiques occidentaux du 19e et début 20e qui voulait se faire passer pour une littérature mondiale telle qu’on la conçoit au 21e siècle, diversité incluse. Derrière les questions de principes, l’économique n’est jamais loin.

Ironie du sort, c’est exactement ce que l’on reproche à B&N, d’avoir fait passer l’appât du gain devant le respect des groupes humains qui ne vous ressemblent pas. Tant il est vrai que s’il y a une couleur vraiment universelle, c’est le vert, nuance dollar.

Mon roman L’Héritier du Tigre, en série sur #Rocambole : à dévorer !

En route vers d’étranges aventures…

Ça y est, le jour J est arrivé ! Pour lire ce roman, rendez-vous sur l’appli Rocambole, pour les heureux propriétaires d’iPhone ou iPad. (Version Android à venir, promis, juré.) Un peu de fantasy sombre et dépaysante, comme on aime.

Pour se donner une idée, on peut déjà lire les deux premiers épisodes sur leur site. Bonne lecture, et n’hésitez pas à venir commenter sur le Discord de Rocambole !