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​Il faut croire pour voir (et, non, cette fois je ne parle pas de religion)

Je ne vais pas non plus parler politique, pas directement. Mais d’un phénomène qui joue sûrement un plus grand rôle dans la construction des idées politiques qu’on ne peut le penser.

«Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement» – et si c’était le contraire ?

Il y a parfois de petits incidents qui vous marquent pour des années. Quand j’étais étudiante, pleine de projets divers, j’ai eu la chance de faire un stage dans certaine maison d’édition aujourd’hui bien pourvue en prix littéraires germanopratins, mais qui n’était alors qu’une petite maison d’édition de province publiant peu mais bien. Parmi les tâches qui m’étaient confiées figurait une lecture des manuscrits arrivés par la Poste, pour voir s’il y avait quelque chose digne d’être transmis au comité de lecture.

Main artificielle et brochure de la spirite Eva Fay

Une main spirite pour visualiser les esprits (exposition Persona, Musée du Quai Branly)

Inutile de dire que je n’ai pas déniché de perle rare, ni même d’aiguille dans la botte de foin. Mais cela m’a donné l’occasion de discuter de ce qui fait un bon auteur, un bon manuscrit, avec le directeur littéraire. C’était l’un des fondateurs d’origine de la maison d’édition, et un homme de grande culture, passionné par la mise en lumière de textes exigeants, quelle qu’en soit l’origine. Et ce n’est pas un hasard si cette maison d’édition traduisait beaucoup et s’était bâtie une image de qualité et d’éclectisme.
Ce qui n’empêchait pas quelques angles morts. Pendant cette discussion, j’évoquai le cas d’une romancière américaine dont cette maison envisageait de publier un ou deux titres. Cette auteure s’était fait connaître dès les années 60 pour ses textes de science-fiction et fantasy, où elle avait à peu près redéfini le space-opera, déconstruit brillamment la notion de gender et inventé un type d’histoire qui devait avoir plus tard un succès énorme : celle de l’école pour magiciens… N’en disons pas plus, vous avez sans doute deviné de quoi il retourne. Ces textes-là étaient déjà traduits en France, mais l’auteure avait aussi à son effet d’autres titres plus proches de la «littérature blanche», même s’il s’agissait finalement de récits se situant dans un pays imaginaire.

J’étais donc enthousiaste :  «Vous avez de la chance, son nom est absolument incontournable chez les amateurs de science-fiction, ça fait déjà un public tout acquis, une opportunité pour une maison d’édition qui veut se développer…»

Sa réponse me fit tomber des nues. En substance : la science-fiction ? Bof, ces lecteurs-là ne seront jamais pour nous.

Et bien que l’éditeur ait effectivement traduit le roman en question, il n’y eut pas de tentative pour communiquer en direction des fans déjà acquis à l’auteure. Ni même d’effort particulier de publicité, parce que l’on ne pensait pas que le titre puisse percer auprès d’un public plus large que celui des happy few qui connaissait et suivait alors cette maison d’édition.

Ce qui est tout de même un peu extraordinaire. La force des idées reçues est qu’elles peuvent faire réinterpréter la réalité, même contradictoire, dans un sens déterminé. Il faut savoir que je n’avais pas été là seule à tenir ce discours au directeur littéraire : le roman avait été recommandé par l’un des lecteurs habituels de la maison, qui avait reconnu le nom de l’auteure, dont il était déjà fan pour son œuvre de science-fiction ! Mais c’est sa recommandation de publier le texte sur ses seuls mérites littéraires qui avait emporté la décision, pas les considérations sur de potentielles ventes. En fait, l’éditeur s’attendait à perdre de l’argent sur ce titre…

Il n’en a pas perdu, je pense, ni avec un autre livre situé dans le même univers ; mais ce ne fut pas faute d’avoir essayé. Ils ne croyaient pas à la possibilité pour les amateurs de SF de regarder du côté de la «blanche», ni pour les férus de belles lettres de s’intéresser à un monde imaginaire. Étrange, mais c’est ainsi. Et, ne croyant pas la chose possible, ils n’en virent pas l’opportunité.

Pour paraphraser Kant : on ne perçoit que ce que l’on imagine – littéralement.

Et c’est souvent que l’on se forge une image de la réalité basée sur des idées, des impressions, des traditions, pour ensuite dédaigner, voire activement effacer, les petits faits inconvénients qui menacent cette vision du monde. C’est une sclérose de la pensée, bien plus dangereuse, à long terme, que celle des artères.

Bonne lecture pour écrivains en herbe (et les autres)

C’est une petite histoire pour encourager, mais aussi faire méditer, tous ceux et celles qui s’acharnent sur leurs projets d’écriture – et plus particulièrement qui veulent accéder au statut de romancier: « La petite grenouille qui voulait faire publier son roman ».

Et l’on y évite pas les questions qui fâchent:

[…] « Quand un éditeur te dit non, même sans expliquer, c’est qu’il a une bonne raison. Tu ne le feras pas changer d’avis sans changer ton texte. Et crois-moi, il se souviendra de toi si tu as pris de son temps de travail en demandant des explications, et ton prochain manuscrit sera reçu avec la plus grande méfiance !
— Mais il devrait quand même expliquer pourquoi, non ?
— Rien ne l’y oblige. S’il n’a pas le temps ni l’envie de le faire, il ne le fera pas : ce n’est pas son travail d’aider les jeunes auteurs. De l’aide, tu peux en trouver sur la mare, avec plein d’autres grenouilles qui seront ravies de t’aiguiller si tu leur proposes ton expérience en échange. L’éditeur, lui, doit juste savoir si le manuscrit est publiable et s’il correspond au public de sa maison d’édition. Autant dire que si tu envoies ton manuscrit, tu dois le penser excellent : n’espère pas avoir juste un avis.
[….]
— Et s’il me propose des pistes de travail avec lesquelles je ne suis pas d’accord ?
— S’il t’a laissé entrevoir la possibilité d’une collaboration, tu peux argumenter pour essayer de comprendre son point de vue. S’il te les a juste données parce qu’il a aimé ton manuscrit mais ne veut pas le publier, c’est inutile : c’était juste une information pour t’aider !
— Super ! Merci, grand esprit de la mare, je vais pouvoir envoyer mon projet à tous les éditeurs maintenant !
— Ne sois pas trop gourmande, petite. Cible les éditeurs qui te conviennent, il y a même un Grimoire Galactique des Grenouilles pour t’y aider. Et attention aux envois groupés qui montrent que tu l’as envoyé à tout le monde ! Ça ne fait vraiment pas professionnel… »

À lire sur Tintamarre, le blog associé au forum CoCyclics, où les auteurs de l’imaginaire se regroupent pour faire de la bêta-lecture, bref, s’entraider pour s’améliorer et pour multiplier leurs chances de se faire éditer.

Affaire Houellebecq: l’éditeur s’est réveillé (sans se presser)

Les délais des éditeurs de livres ne sont pas ceux du Net. On me le faisait remarquer récemment sur Twitter, et le dernier rebondissement de l’affaire Houellebecq en apporte encore une illustration.

Flammarion n’avait pas moufté au mois de septembre dernier, quand le blogueur Florent Gallaire avait mis en ligne le dernier roman de Michel Houellebecq sous licence Creative Commons, à la suite de l’usage de textes issus de Wikipédia (et donc sous CC BY-SA) par le romancier…

Mise en ligne gratuite qui devrait d’ailleurs être parfaitement légale, aux termes des conditions d’utilisation de ces licences: Houellebecq avait parfaitement le droit de copier Wikipédia tant qu’il voulait, mais il aurait dû publier son œuvre sous une licence identique! Florent Gallaire, et quelques autres (sur le site Ebooksgratuits.com, notamment) ne faisaient là que réparer, disons, un oubli de sa part…

Enfin, était-ce vraiment un oubli, ou de l’ignorance? Il n’est pas mauvais de lire à ce propos un récent billet de Veni Vidi Libri sur la nécessité d’accompagner l’usage de la licence Creative Commons, à l’usage des non-initiés. Y compris ceux du monde de l’édition…

(À noter: l’auteur du billet, tout comme la présidente de Wikimédia France, d’ailleurs, ne partage pas l’opinion de Florent Gallaire sur la légalité d’une diffusion gratuite du prix Goncourt sous licence CC. Pas parce qu’ils contestent le principe même de publication des œuvres dérivées aux mêmes conditions — l’analyse de l’effet « viral » des licences libres n’est plus à faire. Il s’agit plutôt de considérations pratiques et jurisprudentielles, notamment sur l’étendue de la licence.)

Bref, le débat sur le « plagiat » s’était doublé d’un début de discussion autour des licences libres et de leur non-respect par certains piliers de la « défense du droit d’auteur »…

Car cela fait désordre, un romancier en place qui copie un bout de texte sur le Net et le fait passer pour le sien, comme un vulgaire potache qui bidonne un devoir – ou comme le gros malin de webmestre du Ministère de la Culture qui repique une photo dans un webzine sans l’autorisation de son auteur!

Résultat de cette confrontation inopinée entre le monde du libre et la logique propriétaire:

  • Mais annonce quand même vouloir poursuivre en justice Florent Gallaire pour avoir diffusé le roman sous licence CC;
  • À la suite de quoi le blogueur décide de limiter les frais et retire le fichier de son site;
  • Coïncidence? (Ho, ho!) Flammarion annonce la publication au format numérique (et au prix fort) des bouquins de Houellebecq!

On peut sympathiser (quelques instants) avec le dilemne de l’éditeur aux prises avec cette énième embrouille made in Houellebecq: soit il met en demeure le blogueur de ne plus diffuser gratuitement le fichier, et il est bien obligé d’admettre la contrefaçon dudit auteur. Soit il ne fait rien, nie le plagiat – et cela le réduit à accepter le principe d’une interprétation extensive du domaine de la licence Creative Commons, et donc une restriction des possibilités de marchandisation de la propriété intellectuelle. Cruelle alternative!

Mais… Il y a un mais, et de taille. Car mine de rien, le déroulement dans le temps de l’affaire donne un peu (beaucoup) à penser. En septembre et octobre, Flammarion sommeille. Plagiat? Circulez, y’a rien à voir! Violation de licence libre? Connais pas. Le texte en accès libre et gratuit? Revenez après les prix littéraires

Faut-il croire que c’est le prix qui change la donne? Que tant que le roman est en compétition, tant que l’éditeur ne sait pas encore quel sera le niveau de succès public, on peut fermer les yeux sur un mini-buzz autour de la diffusion gratuite en ligne, surtout que cela n’intéresse vraiment que quelques geeks. Au pire, cela fera de la publicité au bouquin. (Comme cela avait été le cas pour Paolo Coelho, qui avait mis lui-même ses livres sur des sites de P2P et bénéficié ainsi d’un surcroît de notoriété.)

Mais lorsque le Goncourt est enfin dans l’escarcelle (et ils leur a fallu longtemps tirer la langue avant de l’avoir, en plus) et qu’il est quasi-certain que des centaines de milliers de pékins vont acheter le titre les yeux fermés (et le lire itou – pas qu’ils y perdront grand-chose, d’ailleurs), alors là, stop! Pas touche au pactole!

Surtout si on peut rebondir sur ledit buzz et faire mousser le passage au numérique d’un auteur jusque là inconnu des webrairies. Si demande il y a, c’est l’occasion de se faire quelques brouzoufs, non? Et tant pis pour les quelques activistes du libre qui grinchent au non-respect de Creative Commons. Les gros sous, encore et toujours, confèrent certains privilèges; et notamment celui de ne pas avoir à se soucier autant des lois que le commun des mortels.

Cynique, moi? Allons donc… Quel mauvais esprit!

Édition numérique: attention, ça bouge très vite

Nous sommes en 2010 et le premier éditeur important à passer au tout-numérique s’est déclaré: c’est Dorchester Romance, aux USA, qui publiait jusque là des romans sentimentaux et/ou fantastiques en édition de poche bon marché (mass market paperback), va désormais abandonner cette débauche de papier et proposer ses titres directement sur la Toile, d’une part au format électronique pour le Kindle et autres liseuse, et d’autre part en impression à la demande (print-on-demand ou POD) – eh oui, comme chez Lulu.

La source: un article de Publishers Weekly, signalé sur son blogue Wave Without A Shore par l’écrivaine de science-fiction C.J. Cherryh. Merci à elle.

Et à propos de science-fiction, fantasy et autres mauvais genres apparentés, je constate que chez les éditeurs francophones, ce sont ces catégories-là qui sont les plus avancées dans la transition vers le numérique.

À preuve l’éditeur québécois Alire (celui entre autres d’Élisabeth Vonarburg, de Joël Champetier, de la revue Solaris, etc.), qui publiait le 10 août 2010 ses chiffres d’exploitation (reproduits sur Tiers Livre par François Bon): déjà une centaine de titres disponibles en numériques, et plus d’un millier de ventes depuis août 2009, soit un an après le lancement de leur catalogue numérique. Mieux, cela représente 18% des ventes sur l’entrepôt numérique pour seulement 5% des titres… Bref, l’expérience est probante. Oh, et vous savez quoi? Le fait que les livrels de chez Alire soient seulement marqués et non «protégés» par des verrous numériques n’est pas, à mon peu humble avis, étranger au fait.

Tant qu’on est dans les littératures de l’imaginaire, penchons-nous sur le cas des éditions du Bélial’, chez nous, en France, qui va lancer le 1er septembre 2010 sa propre plate-forme numérique. Et c’est alléchant: des titres à prix doux, sans DRM, disponible aussi bien sur le site du Bélial’ que sur la plate-forme des libraires, et en prime, un pourcentage de droits d’auteur plus élevé que pour le livre papier. À suivre de près… Et merci à e-Bouquins pour l’info!

La science-fiction, d’accord… Mais au fait, dans le cas de Dorchester, pourquoi un éditeur de romans à l’eau de rose? Leurs lectrices ne sont pas supposées être particulièrement branchées, non? Erreur.

À part quelques best-sellers qui défraient la chronique (vous avez dit Millenium? Hmm…), ce segment ultra-populaire (quoique mal considéré, comme tous les «genres») de l’édition est l’un de ceux qui marchent le mieux au format numérique. Jetez donc un œil à la catégorie «Romance» de la webrairie américaine Fictionwise, pour voir.

Et comme de juste, la catégorie littéraire qui bat actuellement tous les records de croissance est la paranormal romance, les histoires mêlant roman d’amour et magie ou êtres fantastique.

Si vous savez épeler S-t-e-p-h-e-n-i-e M-e-y-e-r, vous voyez ce que je veux dire…

Scier la branche, version édition numérique

Il ne manque pas d’air, Andrew Wylie. Ni d’estomac. L’agent littéraire anglais de plusieurs superstars de l’édition (Philip Roth, Salman Rushdie, Martin Amis, Norman Mailer…) ne veut plus se contenter de négocier les contrats d’édition, de traduction et d’adaptation de ses clients, mais carrément devenir leur éditeurde facto – pour ce qui est des versions numériques de leurs livres, grâce aux bons offices d’Amazon.

Ce qui rend les éditeurs, anglais, français et autres, livides de colère. Et d’angoisse, bien sûr.

On peut les comprendre. Après avoir aidé ces écrivains à connaître la gloire, ils se font traiter comme de vulgaires prestataires de services que l’on quitte lorsqu’ils ne donnent plus 100% satisfaction. Le partenariat classique entre auteur et éditeur? Fini. Les agents avaient déjà enfoncé un coin entre les deux, certes; et la promptitude de nombreux grands éditeurs à offrir des contrats alléchants aux auteurs dans la phase d’ascension de leur carrière pour les persuader de quitter le petit éditeur qui les avait découverts n’était pas faite pour inverser la tendance!

Avec un peu de cynisme, on pourrait conclure que ces grands éditeurs ne reçoivent que la monnaie de leur pièce, et que le rôle de l’éditeur comme découvreur et accompagnateur de talent est désormais rempli (dans le monde anglo-saxon, du moins) par des agents, et que l’éditeur classique se confondra de plus en plus avec un fabricant/vendeur de livres.

Mais… Il y a un «mais», et de taille.

La particularité de l’éditeur «classique», c’est bien de joindre deux fonctions complémentaire en une seule structure: l’une de choix et de validation des textes; l’autre de promotion et de commerce des livres. Un bon éditeur est censé savoir équilibrer les deux, le commercial et l’artistique, et contrebalancer des titres faciles à vendre (auteurs déjà établis, sujets chocs, etc.) avec d’autres d’abord plus exigeants, mais qui deviendront souvent les références littéraires de demain. Exercice délicat mais indispensable si on veut être autre chose qu’un marchand de papier.

Dans le domaine du livrel (dites ebook ou livre numérique si vous voulez), le système de base n’est pas différent. Seuls les intervenants peuvent changer: les préparateurs numériques (ou packagers, en V.O.) prennent la place des imprimeurs; les plate-formes de téléchargement celle des distributeurs, diffuseurs et souvent des libraires.

Et les agents, dans tous ça? Eh bien, ils sont censés se mettre au service des auteurs, mais aussi souvent d’éditeurs étrangers à la recherche de textes à traduire, ou d’artistes de l’audio-visuel, du théâtre, etc., pour des adaptation. Rien d’étonnant donc à ce qu’un agent négocie les droits numériques sur les livres, se faisant l’intermédiaire entre auteurs, éditeurs et plates-formes de diffusion numérique. Jusque là, rien que de très normal.

Mais si, comme Andrew Wylie, on veut se passer carrément de l’éditeur pour la publication de livre numérique…

Eh bien, logiquement, il devra faire lui-même le boulot de l’éditeur.

Vous me direz: ça ne risque pas de lui peser beaucoup, vu qu’il ne travaille qu’avec des auteurs ultra-confirmés. Pas besoin de plonger dans la masse grise des manuscrits «sauvages» à la recherche d’une perle rare, pas besoin de ramer pour convaincre les journalistes, les distributeurs et les libraires que c’est sûr, c’est certain, vous avez dégotté un(e) auteur(e) qui ira loin, et qu’eux aussi doivent lui donner sa chance. Pas besoin de trembler chaque fin de mois en attendant les chiffres de vente…

Mais cela montre aussi les limites de l’exercice. Un agent qui veut se passer des éditeurs ne peut pas le faire sans devenir éditeur, à moins d’être un superprédateur squattant le sommet de la pyramide écologique éditoriale.

Et encore… Enlever aux éditeurs les bénéfices sur la vente de livres numérique (dont le poids économique augmente vite – demandez à Amazon.com) sur leurs auteurs les plus profitables, c’est revenir au cas de figure du grand éditeur qui débauche les auteurs découverts par de plus petits, les condamnant ainsi à ne jamais grandir. L’agent ou autre prestataire qui se comporte ainsi va finir par scier la branche éditoriale sur laquelle il est confortablement assis…

En effet, comment pourra-t-il à l’avenir piquer aux éditeurs les auteurs à succès si les éditeurs ne peuvent plus bénéficier de ce succès? Autant, pour un éditeur, mettre la clef sous la porte.

(Ou se diriger vers le compte d’auteur… Certains éditeurs anglo-saxons ayant pignon sur rue le font déjà, plus ou moins discrètement.)

Se passer d’éditeurs? Seulement si vous en devenez un vous-même, monsieur l’agent.

Le livre numérique dans tous ses états, avec Hervé Le Crosnier

La formation permanente est sur la Toile, et ça décape! Si vous deviez ne visionner qu’une seule conférence vidéo sur le livre numérique cette année, que ce soit celle donnée le 21 juillet par Hervé Le Crosnier et mise en ligne par l’ADBS (association professionnelle de documentalistes):

Ancien bibliothécaire, maître de conférences à l’Université de Caen, où il enseigne les technologies de l’Internet et de la culture numérique, Hervé Le Crosnier est aussi éditeur. Il connaît donc bien tous les dessous de la «chaîne» du livre ainsi que son marché, aussi bien dans sa version imprimée que dans ses diverses déclinaisons numériques.

Attention, il y a sept segments, tous disponibles sur la chaîne DailyMotion de l’ADBS:

  1. L’objet «livre numérique» (ergonomie, fonctionnalités…);
  2. La chaîne du livre numérique (qui n’est ni celle du Web, ni celle de l’imprimé);
  3. L’économie globale (rentabilité, modèles économiques, etc.);
  4. Ergonomie et fabrication (les normes de fait et leur évolution);
  5. Questions-réponses 1, 2 et 3.

(Source: Aldus.)

Ce qui est passionnant avec le livre numérique, mais qui rend aussi le sujet casse-gueule, c’est qu’il pose à se reposer toutes les questions que l’on croyait fixées de toute éternité.

Une nouvelle technologie de lecture? C’était déjà le défi rencontré à la fin de l’Antiquité avec la lecture silencieuse! Et ne parlons pas de la lecture sur ordinateur. Comme le fait remarquer Le Crosnier, regardez ce que vous imprimiez il y a dix ans, et aujourd’hui…

Et puis, vient la question du mode de rémunération. La frontière est de plus en plus floue entre objet et service avec le livre numérique. Payer les livres au volume, au chapitre (retour du feuilleton?), par abonnement auprès d’un éditeur? D’une plate-forme (du genre Amazon ou Apple)? Par une redevance ajoutée à l’accès Internet? Tous ces modèles n’étant d’ailleurs pas mutuellement exclusifs.

Reste à se rappeler que même si le livre numérique fonctionne dans une économie de l’attention, le métier de lecteur n’est seulement celui de client, c’est aussi un prescripteur. Trop «protéger» un livre contre le piratage, c’est risquer de se priver de cette interaction.

La question du multimédia est bien sûr évoquée, mais plus intéressant, peut-être, du point de vue de l’amatrice de lecture invétérée que je suis, c’est la question de l’organisation de bibliothèque personnelle. La bibliothèque du futur pourrait bien être en ligne, annotable, partageable, accessible depuis n’importe quel point d’accès au réseau (ordinateur, tablette, téléphone), et hébergée sur le «nuage» de Google…

Eh oui, ce genre de service universel et gratuit (mais ouvert sur diverses formes de monétisation) existe déjà – et il s’appelle Google Books. Ce qui, il faut l’avouer, n’est pas vraiment une surprise.

Les éditeurs français et le prix des livres numériques

Donc, les ventes de livres numériques ont dépassé celles de livres en grand format chez Amazon.com, aux USA. Et les éditeurs français, dans tout ça?

Il faut évidemment comparer ce qui est comparable. Le marché du livre en langue française est beaucoup plus petit qu’en langue anglaise; et les achats de livres en anglais par les gens qui lisent l’anglais sans l’avoir comme langue maternelle ajoutent encore à la confusion. C’est souvent parce que le livre vient de sortir en V.O. avec une large publicité (*tousse* Harry Potter… *tousse*) et que les fans ne veulent pas attendre plusieurs mois pour la traduction. La question de la politique de traduction des éditeurs français est un autre débat.

(Je laisse aussi volontairement de côté la question de la TVA à 19,6% sur le livre numérique, tout simplement parce les situations sont très différentes selon les pays. Ainsi, il n’y a pas de TVA aux USA, mais des taxes sur les ventes qui différent selon les États et même les villes. Au Canada, il y a une TVA plus des taxes de vente locales. Au Royaume-Uni, la TVA est de 17,5%. Et ainsi de suite. Mais, comme j’entends le montrer ci-dessous, même sans cette question de la TVA, il faudrait s’attendre à des prix plus élevés chez nous par rapport à Amazon.com.

Précisons aussi que l’Union européenne laisse aux États membres la possibilité d’inclure les livres numériques dans les produits à taux réduit, mais que pour l’instant le gouvernement français ne s’en est pas préoccupé. Associations de consommateurs, syndicats de l’édition et de la librairie, la balle est dans votre camp…)

Revenons à nos moutons. Qui dit marché plus étroit dit moins de possibilités pour faire des économies d’échelle. Ergo, il ne faut pas s’étonner si «les livres numériques en français sont plus chers que sur Amazon.com!» devient un leitmotiv régulier. Et lancinant.

Mais évidemment, ce n’est pas tout. D’abord parce qu’Amazon n’est pas là pour jouer les locomotives… avec des méthodes plus ou moins subtiles. Eh oui, quand on est le vendeur de livres n°1 au monde, on peut se permettre de casser les prix, et vendre à perte! Au point que plusieurs grands groupes d’édition, à commencer par Macmillan, ont l’année dernière rué dans les brancards et réclamé la fin des prix fixés arbitrairement à 9,99$ par Amazon sur les best-sellers et les nouveautés.

Il faut savoir que la contre-partie de ce prix d’appel, c’est qu’Amazon ne se gêne pas pour monter les prix des livres non concernés, jusqu’à offrir des éditions Kindle plus chères que l’édition de poche déjà disponible. Ben oui, c’est bien pratique, quand on a créé son marché captif… On peut y faire ce qu’on veut. Quitte à faire trinquer auteurs et lecteurs, pris en sandwich entre la logique du «toujours moins si ça m’arrange» d’Amazon et celle des éditeurs, qui l’ont mauvaise si les utilisateurs n’ont plus d’argent disponible pour acheter des livres une fois le Kindle ou autre belle machine achetée. Oups.

C’est dire que le marché des éditions Kindle, ce sont les possesseurs de Kindle! (1) Difficile de comparer avec un marché fragmenté, chez nous, entre différents supports (ordinateurs, liseuses, smartphones…) et différents formats (du PDF à l’epub, en passant par le Mobipocket). Là encore, l’expression-clef, c’est «économies d’échelle».

Eh oui, je sais, on peut commander un Kindle depuis la France et l’alimenter avec des éditions en vente sur le site Amazon.com (eh non, pas sur Amazon.fr, pas encore). Mais regardez bien: quand on arrive sur le Kindle Store, il y a une liste de zones géographiques, en haut à gauche, que vous pouvez vous amuser à changer, pour voir. Et vous remarquerez ainsi deux choses:

  1. Les prix affichés ne sont pas les mêmes si vous vous connectez depuis l’Europe continentale, le Royaume-Uni, les USA, etc. Et sont généralement plus chers en Europe.
  2. Tous les titres ne sont pas disponibles pour toutes les zones géographiques.

Alors? Alors, Amazon n’est apparemment pas pressé de dupliquer hors USA le modèle Kindle. La machine a été lancée à l’automne 2007, il faut le rappeler. Presque trois ans plus tard, et alors que la concurrence d’Apple et bientôt Google sur les livres numériques devrait lui donner des ailes, Amazon n’a toujours pas lancé l’équivalent en Europe, et surtout pas en langue française, de son Kindle store.

M’est avis que l’un des problèmes, c’est la question des contrats. (En plus, évidemment, de la langue. Taille du marché, rappelez-vous.)

Pour publier des livres français, allemand, italiens, etc., sur les sites correspondants, il faudrait des accords directs avec les éditeurs de ces pays. Et la législation diffère d’un pays à l’autre, tout comme la culture. Les éditeurs français, notamment, semblent encore aujourd’hui avoir du mal à lever le nez de leur production pour regarder l’horizon.

Il y a donc aujourd’hui des solutions partielles. Des libraires en ligne comme Immatériel, ePagine, Bibliosurf et quelques autres tentent de faire la pige à la Fnac, qui tente elle-même de jouer les Amazon à la française (question de poids) mais sans avoir un modèle unique de liseuse à mettre en avant (elle vend aussi bien le Sony Reader que le Cybook Opus). Certains «vendent» uniquement avec DRM (ahem, suivez mon regard vers la Fnac), les autres laissent aux éditeurs le choix de verrouiller ou simplement marquer leurs livres pour indiquer la provenance, en comptant que les lecteurs seront assez responsables pour ne pas balancer tous leurs bouquins sur les torrents une fois achetés. (En général, la confiance, ça marche. Mais allez en convaincre les éditeurs…)

Il y a enfin quelques courageux (vous avez dit Publie.net? Babelpocket?) pour vendre totalement sans DRM.

Bon, j’avoue que cette question de DRM est importante pour moi (je n’achète pas si c’est DRMisé) mais évidemment pas pour l’énorme majorité des acheteurs de livres, vu le succès des offres verrouillées d’Amazon. Grand bien leur fasse. Mais qu’ils sachent que les DRM introduisent des coûts supplémentaires et qu’ils repoussent un certain nombre d’acheteurs potentiels.

En d’autres termes, la présence de DRM est un facteur de maintien des prix élevés sur les livres numériques.

Intéressant, non?

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(1) Oui, je sais: plus ceux qui utilisent l’application Kindle pour Windows ou pour iPhone. Mais devinez quoi? Je suis exclue si j’utilise Linux. Merci, les gars…