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Mes outils d’écriture : (6) Les leçons des travaux précédents

Gravé sur la souche d'un tronc d'arbre :

En littérature aussi, tout se recycle.

Tout le monde n’est pas obligé d’être capable d’écrire de tout. Néanmoins, il est rare que celle qui écrit se limite à la pratique d’une seule forme.

Moi-même, j’ai commencé par des textes courts, comme beaucoup de monde : des nouvelles et poèmes relativement faciles à placer dans des revues amateurs. (Enfin, pour être honnête, j’ai commencé à publier des textes courts ! Mes vrais débuts, vers l’âge de treize, étaient des tentatives de romans – inachevés, sans trop de regrets.)

Je ne m’étendrai pas aujourd’hui sur la façon dont on passe de l’un à l’autre. La forme littéraire choisie est affaire de goût, et d’opportunités. Mais il y a une chose que j’ai rarement lue sous la plume de confrères écrivains blogueurs : changer de genre ne remet pas les compteurs à zéro, au contraire ! C’est l’occasion de faire migrer les savoir-faire acquis vers le nouveau projet littéraire en cours.

De la nouvelle au roman

Je disais que j’avais commencé par des textes courts. On ne sera pas surpris si je dis que c’est une excellente école de concision : pas question de prendre trois pages pour une description, ou pour décortiquer les états d’âme d’un personnages ! Au contraire, on apprend à soupeser l’emploi d’un adjectif, d’un adverbe, pour ne le garder que si cela apporte réellement une information indispensable. On apprend à brosser un quelques mots la personnalité des protagonistes. Chaque mot comptant, on n’utilise qu’un ou deux détails frappants pour suggérer une physionomie, un tempérament.

Ce travail n’est pas perdu quand si on passe au roman : même si on a plus de place pour développer l’histoire, cela paye de ne pas la gaspiller en redondances ! Éliminer les longueurs rend le style plus vivant, le récit plus alerte. Et cela se sent à la lecture.

De la poésie à la prose

Je le disais dans un précédent billet, j’aime bien écrire des vers. Est-ce que cela apporte quelque chose à l’écriture de prose ? Ha ! Est-ce que quelque chose ne sert pas quand on écrit ? Pour citer Alfred Bester : « Tout écrivain est un chapardeur. Un écrivain professionnel est un chapardeur professionnel. »

Écrire de la poésie, c’est au minimum apprendre à jouer avec le langage, les images, les sens. Dans un poème, les sonorités d’un mot et les images qu’il évoquent comptent au moins autant que le sens. Développer cette sensibilité permet de tirer le maximum de la langue, qui est quand même l’outil numéro un de l’auteure, oui, même en prose. Pour donner plus de chair à une description, par exemple, les échos poétiques des mots sont bien utiles, ou pour rendre moins théorique une discussion sur des idées, en résumant les positions des uns et des autres en quelques maximes frappantes.

De la fantasy au roman historique

Enfin, et c’est une expérience toute récente, l’écriture d’un roman situé dans un monde imaginaire m’a bien servi pour passer au roman historique. Ce n’est pas seulement une question de matériaux de construction : oui, l’univers évoqué dans L’Héritier du Tigre est plutôt médiéval-fantastique, donc avec une technologie et un contexte socio-évonomique proche de l’Europe pré-Moderne.

Mais surtout, la nécessité dans l’écriture de fantasy d’entremêler au récit les informations nécessaires pour comprendre l’univers du roman est un apprentissage inestimable quand on veut évoquer de façon vivante un monde aussi étrange et familier à la fois que l’Empire romain tardif. Il y a tout un vocabulaire antiquisant dont nous avons des échos par Astérix, les péplums ou la série télé Rome. Il faut doser l’usage de tels mots, et si possible les rendre compréhensibles d’après le contexte. Avoir fait ce genre de travail au préalable avec une langue imaginaire aide à garder le sens de ce qui peut ou non marcher.

Même chose pour rendre plus vivantes et spécifiques les descriptions, l’évocation de faits historiques. Pour un domaine aussi rebattu que le christianisme dans l’Empire romain, il fallait trouver le moyen de redonner un peu d’étrangeté, de distance, à ces figures par trop connues, ces récits surinvestis par l’Histoire aussi bien que la légende. Je suis partie d’une réalité historique : l’époque de Constantin se situe avant la traduction de la Bible en latin, avant les textes fondateurs en cette langue des saints Augustin, Ambroise et Jérôme. Bref, la chrétienté parlait grec pour l’essentiel ! Citer des termes théologiques, des versets des Psaumes, etc., en grec, avec la sonorité peu familière pour nos oreilles de la koïné, c’était une façon de jouer sur le même type d’effets que lorsque, en fantasy, on parle elfique ou autre langue imaginaire.

Pour finir, que l’on permette d’édicter une loi plus générale, que je n’aurai pas l’outrecuidance d’intituler « loi de Delse », mais « Principe littéraire Lavoisier », avec un clin d’œil à la loi de conservation de la masse :

« On peut poser en principe que dans tout travail de rédaction, rien ne se perd, et tout peut être repris et recyclé. »

Mes outils d’écriture : (5) Dites-le avec des vers

Photo : un arbre avec deux troncs partant du sol et qui se rejoignent à mi-hauteur, donnant l'impression qu'il a deux jambes

Partout, autour de nous, des poèmes nous invitent à sortir des sentiers battus.

On sait que j’écris des nouvelles, des romans, bref ce qu’on appelle de la prose. Vous vous souvenez des cours de littérature du collège, pas vrai ? Ou du Bourgeois Gentilhomme :

« Ce qui est prose n’est point vers ; ce qui est vers n’est point prose. »

Pas mieux, mon brave M. Jourdain. Pas mieux.

Pourtant, rien n’empêche d’écrire l’un et l’autre. J’ai commis un certain nombre de poèmes, quelques-uns ont même été publiés.

Et puis il y a un truc que je n’ai encore jamais trouvé dans les conseils professionnels d’autres écrivains, mais qui marche pour moi : quand j’ai un blocage au cours de l’écriture d’un texte en prose, quand je n’arrive pas à trouver les mots justes, je change de mode, je passe à la poésie.

Parfois, je m’astreins à écrire un court poème en vers réguliers, parfois je me lâche dans des vers libres, parfois je me contente de chercher une citation chez un auteur que j’aime bien. Le but est le même, chaque fois : mettre en mouvement les mots, les sons, les images, tout ce qui dans la langue résonne au-delà du simple sens. La poésie est jeu, association d’émotions et d’idées, et me couler pour un moment dans cette discipline revigore et ressource les muscles usés de la prose. Pour employer un terme à la mode, faire de la poésie est du brain hacking à l’usage des auteurs.

Ne me croyez pas sur parole, regardez mon premier roman, L’Héritier du Tigre, et comptez les passages où des vers viennent s’insérer dans le récit !

En général, après quelques minutes de poésie, je peux reprendre sans trop de stress le fil du récit. Et je décide au cas par cas si les vers en question méritent ou non de rester dans le travail fini. Je l’avoue, le plus souvent, ma réponse est oui.

Du steampunk chez Verlaine

Qui a étudié au collège le poème « Charleroi », issu des Romances sans paroles, de Paul Verlaine ? Allez, je me dénonce… Mais qui a remarqué combien le rythme haché, haletant, et l’imagerie à la fois gothique et agressivement moderne du texte, s’accordent à merveille avec les thèmes et l’esthétique d’un steampunk grand cru ?

CHARLEROI

Dans l’herbe noire
Les Kobolds vont.
Le vent profond
Pleure, on veut croire.

Quoi donc se sent ?
L’avoine siffle.
Un buisson gifle
L’œil au passant.

Plutôt des bouges
Que des maisons.
Quels horizons
De forges rouges !

On sent donc quoi ?
Des gares tonnent,
Les yeux s’étonnent,
Où Charleroi ?

Parfums sinistres !
Qu’est-ce que c’est ?
Quoi bruissait
Comme des sistres ?

Sites brutaux !
Oh ! votre haleine,
Sueur humaine,
Cris des métaux !

Dans l’herbe noire
Les Kobolds vont.
Le vent profond
Pleure, on veut croire.

Paul Verlaine

"I remember the future" (haut-fourneau en Belgique, photo de Stéphane Gaudry, Creative Commons 2.0)

« I remember the future » (haut-fourneau en Belgique, photo de Stéphane Gaudry, Creative Commons 2.0)

« Tous demandent à Lalon sa religion et sa caste. Lui demande : à quoi ressemblent ces choses ? »

C’est important de rappeler que la libre pensée n’est pas l’apanage des pays occidentaux, ni de l’époque contemporaine. Et si le langage reste souvent une barrière, la musique peut servir de passeport, témoin cette chanson, trouvée grâce au blog de l’écrivaine et militante féministe athée Taslima Nasreen :

Paroles (traduites à partir des sous-titres et de la page Wikipédia en anglais sur l’auteur, Lalon) :

« (Refrain) Tous demande à Lalon à quel jât [litt. « naissance », comprenant caste et religion] il appartient en ce monde,
« Lui demande à quoi ressemble un jât ? Il n’en a jamais vu de ses yeux !

« La circoncision marque l’homme musulman,
« Mais quelle est la marque de la femme musulmane?
« Un homme de la caste des brahmanes se reconnaît à son fil sacré,
« Mais qu’est-ce qui distingue la femme brahmane ?

‘Tous demande à Lalon à quel jât il appartient en ce monde,
« Lui demande à quoi ressemble un jât ? Il n’en a jamais vu de ses yeux !

« Les uns portent des mâlâs [chapelets hindous],
« D’autres des tasbihs [chapelets musulmans],
« Les gens disent appartenir à différents jâti,
« Mais portais-tu le signe de ton jât quand tu es venu au monde ?
« Le porteras-tu quand tu quitteras ce monde ? »

N.B. La chanson est en bengali, et le chanteur s’accompagne d’un ektara, instrument traditionnel des Bâuls, les bardes itinérants du Bengale. Parmi eux, le plus fameux est Lalon (dit Lalon Shah ou Lalon Fakir), poète, mystique, et réformateur social né à la fin du 18e siècle, dont les chansons critiquaient de façon radicale le sectarisme des castes, ethnies et religions qui divisaient le pays.

Bien que pauvre et illettré, Lalon n’en est pas moins devenu en Inde et au Bengladesh un symbole de la tolérance religieuse. De son œuvre se réclament de nombreux penseurs, en Inde et au-delà, depuis le Prix Nobel Rabindranath Tagore (qui favorisa la reconnaissance des Bâuls pour leur contribution à la musique, à la poésie et à la pensée indienne) jusqu’à Allen Ginsberg. Le répertoire des Bâuls est aujourd’hui inscrit au patrimoine immatériel de l’humanité de l’UNESCO.

Intrusions poétiques

J’ai dans la tête ces temps-ci un poème de T. Roethke, «The Waking»:

I wake to sleep, and take my waking slow.
I feel my fate in what I cannot fear.
I learn by going where I have to go…

Pourquoi? Oh, diverses choses… Et puis je repense souvent à ce strip d’Ozy and Millie où je l’avais découvert, et surtout ce dialogue, dans la dernière case:

«You know, a lot of people can’t relate to poetry.»
«I have the opposite problem. Let’s go watch cartoons.»

Eh oui, j’ai aussi parfois ce «problème inverse». Dans la vie, parfois, ce sont des textes littéraires qui vous parlent le plus, qui expriment le mieux ce qu’on ressent.

Tout «Twilight», déjà, dans Baudelaire?

Difficilement croyable, vous me direz, et pourtant! En lisant «Le Revenant», un sonnet de Baudelaire dans Les Fleurs du Mal, on retrouve à peu près tout de la tant glosée tétralogie vampirico-sentimentale de Stephenie Meyer

LXXII – Le Revenant

Comme les anges à l’œil fauve,
Je reviendrai dans ton alcôve
Et vers toi glisserai sans bruit
Avec les ombres de la nuit ;

Et je te donnerai, ma brune,
Des baisers froids comme la lune
Et des caresses de serpent
Autour d’une fosse rampant.

Quand viendra le matin livide,
Tu trouveras ma place vide,
Où jusqu’au soir il fera froid.

Comme d’autres par la tendresse,
Sur ta vie et sur ta jeunesse,
Moi, je veux régner par l’effroi.

(Les Fleurs du Mal, LXXII, p. 166 de l’éd. originale, disponible sur Gallica)