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Du steampunk chez Verlaine

Qui a étudié au collège le poème « Charleroi », issu des Romances sans paroles, de Paul Verlaine ? Allez, je me dénonce… Mais qui a remarqué combien le rythme haché, haletant, et l’imagerie à la fois gothique et agressivement moderne du texte, s’accordent à merveille avec les thèmes et l’esthétique d’un steampunk grand cru ?

CHARLEROI

Dans l’herbe noire
Les Kobolds vont.
Le vent profond
Pleure, on veut croire.

Quoi donc se sent ?
L’avoine siffle.
Un buisson gifle
L’œil au passant.

Plutôt des bouges
Que des maisons.
Quels horizons
De forges rouges !

On sent donc quoi ?
Des gares tonnent,
Les yeux s’étonnent,
Où Charleroi ?

Parfums sinistres !
Qu’est-ce que c’est ?
Quoi bruissait
Comme des sistres ?

Sites brutaux !
Oh ! votre haleine,
Sueur humaine,
Cris des métaux !

Dans l’herbe noire
Les Kobolds vont.
Le vent profond
Pleure, on veut croire.

Paul Verlaine

"I remember the future" (haut-fourneau en Belgique, photo de Stéphane Gaudry, Creative Commons 2.0)

« I remember the future » (haut-fourneau en Belgique, photo de Stéphane Gaudry, Creative Commons 2.0)

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« Tous demandent à Lalon sa religion et sa caste. Lui demande : à quoi ressemblent ces choses ? »

C’est important de rappeler que la libre pensée n’est pas l’apanage des pays occidentaux, ni de l’époque contemporaine. Et si le langage reste souvent une barrière, la musique peut servir de passeport, témoin cette chanson, trouvée grâce au blog de l’écrivaine et militante féministe athée Taslima Nasreen :

Paroles (traduites à partir des sous-titres et de la page Wikipédia en anglais sur l’auteur, Lalon) :

« (Refrain) Tous demande à Lalon à quel jât [litt. « naissance », comprenant caste et religion] il appartient en ce monde,
« Lui demande à quoi ressemble un jât ? Il n’en a jamais vu de ses yeux !

« La circoncision marque l’homme musulman,
« Mais quelle est la marque de la femme musulmane?
« Un homme de la caste des brahmanes se reconnaît à son fil sacré,
« Mais qu’est-ce qui distingue la femme brahmane ?

‘Tous demande à Lalon à quel jât il appartient en ce monde,
« Lui demande à quoi ressemble un jât ? Il n’en a jamais vu de ses yeux !

« Les uns portent des mâlâs [chapelets hindous],
« D’autres des tasbihs [chapelets musulmans],
« Les gens disent appartenir à différents jâti,
« Mais portais-tu le signe de ton jât quand tu es venu au monde ?
« Le porteras-tu quand tu quitteras ce monde ? »

N.B. La chanson est en bengali, et le chanteur s’accompagne d’un ektara, instrument traditionnel des Bâuls, les bardes itinérants du Bengale. Parmi eux, le plus fameux est Lalon (dit Lalon Shah ou Lalon Fakir), poète, mystique, et réformateur social né à la fin du 18e siècle, dont les chansons critiquaient de façon radicale le sectarisme des castes, ethnies et religions qui divisaient le pays.

Bien que pauvre et illettré, Lalon n’en est pas moins devenu en Inde et au Bengladesh un symbole de la tolérance religieuse. De son œuvre se réclament de nombreux penseurs, en Inde et au-delà, depuis le Prix Nobel Rabindranath Tagore (qui favorisa la reconnaissance des Bâuls pour leur contribution à la musique, à la poésie et à la pensée indienne) jusqu’à Allen Ginsberg. Le répertoire des Bâuls est aujourd’hui inscrit au patrimoine immatériel de l’humanité de l’UNESCO.

Intrusions poétiques

J’ai dans la tête ces temps-ci un poème de T. Roethke, «The Waking»:

I wake to sleep, and take my waking slow.
I feel my fate in what I cannot fear.
I learn by going where I have to go…

Pourquoi? Oh, diverses choses… Et puis je repense souvent à ce strip d’Ozy and Millie où je l’avais découvert, et surtout ce dialogue, dans la dernière case:

«You know, a lot of people can’t relate to poetry.»
«I have the opposite problem. Let’s go watch cartoons.»

Eh oui, j’ai aussi parfois ce «problème inverse». Dans la vie, parfois, ce sont des textes littéraires qui vous parlent le plus, qui expriment le mieux ce qu’on ressent.

Tout «Twilight», déjà, dans Baudelaire?

Difficilement croyable, vous me direz, et pourtant! En lisant «Le Revenant», un sonnet de Baudelaire dans Les Fleurs du Mal, on retrouve à peu près tout de la tant glosée tétralogie vampirico-sentimentale de Stephenie Meyer

LXXII – Le Revenant

Comme les anges à l’œil fauve,
Je reviendrai dans ton alcôve
Et vers toi glisserai sans bruit
Avec les ombres de la nuit ;

Et je te donnerai, ma brune,
Des baisers froids comme la lune
Et des caresses de serpent
Autour d’une fosse rampant.

Quand viendra le matin livide,
Tu trouveras ma place vide,
Où jusqu’au soir il fera froid.

Comme d’autres par la tendresse,
Sur ta vie et sur ta jeunesse,
Moi, je veux régner par l’effroi.

(Les Fleurs du Mal, LXXII, p. 166 de l’éd. originale, disponible sur Gallica)