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Tolkien, Hollywood, et un racisme qui n’est pas toujours là où on l’attendait

Dessin : l'anneau avec l'œil de Sauron au centre, un texte tout autour en caractères elfiques, trois autres anneaux comme des satellites

Couverture de l’édition du cinquantenaire du Seigneur des Anneaux (HarperCollins)

C’est devenu un poncif : la fantasy manquerait de diversité, les romans de Tolkien ne mettent en scène que des Blancs, etc. Il y a du vrai là-dedans : Tolkien voulait créer une mythologie typiquement anglaise, et pour lui, cela voulait dire une petite île européenne relativement homogène au milieu du vaste monde. Ses continuateurs (y compris américains, comme G. R. R. Martin) ont repris en bloc le cadre imaginaire médiéval anglo-saxon, même s’ils avaient moins de raisons pour cela que le passionné de vieil anglais à Oxford et spécialiste de Beowulf.

Mais une partie des reproches, on ne sera peut-être pas étonné de l’apprendre, n’a de sens que par rapport à l’adaptation cinématographique du Seigneur des Anneaux et du Hobbit. Bref, il faudrait plutôt se tourner vers Peter Jackson et New Line Cinema (aujourd’hui finale de WarnerMedia) que vers Tolkien.

Vous ne le croyez pas ? Prenons un par un les griefs.

(Nota bene : J’utilise ici la version originale du Seigneur des Anneaux, abrégée TLOTR, pas l’une ou l’autre des traductions françaises, par souci de précision.)

1) Les seuls acteurs non blancs jouent des méchants.

Avec en effet de nombreux figurants noirs, maoris, etc., dans le rôle des Orques et Semi-Orques. Mais c’est un choix des producteurs. Ils auraient aussi bien pu faire appel à des acteurs d’origine européenne. Et cela a permis à quelques acteurs « issus de minorités » de se faire connaître, comme l’impressionnant Lawrence Makoare.

Mais ce n’est pas tout. On parle d’acteurs, mais comment étaient définis les Orques et les Trolls dans la roman d’origine ? Pas comme une race humaine, fut-elle inférieure ! Mais bien comme d’autres espèces. Et pas même des créatures naturelles. Ainsi, l’un des « vieux sages » du Seigneur des Anneaux, le chef des Ents, Treebeard, nous apprend que :

« Trolls are only counterfeit, made by the Enemy in the Great Darkness, in mockery of Ents, as Orcs were of Elves. »

(TLOTR, livre III, chap. 4)

Bref, les Orques et Trolls sont des projets de génie génétique maléfique, et même pas fabriqués à partir de populations humaines, à la base.

Rappelons que dans la cosmogonie de Tolkien, Sauron, comme son prédécesseur Melkor/Morgoth ne sont pas des êtres humains, mais des êtres quasi-divins, qui ont commencé comme serviteurs du Créateur et sont passés du côté obscur. L’équivalent des anges déchus de la Bible, dans la version revue et corrigée par Milton. Ils sont mauvais parce qu’ils ont choisi le pouvoir absolu, donc le mal, pas par nature. D’ailleurs selon les mots de Gandalf, « rien n’est mauvais aux origines » :

« For nothing is evil in the beginning. Even Sauron was not so. »

(TLOTR, livre II, chap. 2)

Donc parler de racisme à leur propos est très, très à côté de la plaque.

2) Mais il y a aussi des humains du côté des « méchants » de l’histoire, et ils sont noirs alors que les « bons » sont blancs !

Cette critique aurait plus de force s’il n’y avait pas aussi bon nombre de « méchants » à physionomie européenne. Pensons à Saruman, Denethor, Grima Wormtongue, et même certains Hobbits comme Lotho Sackville-Baggins. Difficile de faire ici l’équation entre une origine ou une couleur de peau et un jugement moral.

Quant aux représentants de populations à l’apparence non européenne, il est faux de dire qu’ils sont tous du côté obscur. Et les Woses, ou Drúedain, les « Hommes sauvages », que nos héros rencontrent au Livre V, chapitre 5 ? Petits, bruns, les jambes torses, vêtus de pagnes d’herbes et usant de flèches aux pointes empoisonnées, ce sont des « indigènes » exotiques à souhait, mais ils sont ennemis implacables des Orques, et aident les Rohirrim à parvenir à temps à la bataille décisive des Champs du Pelennor. En reconnaissance, le Roi leur confirmera la possession de leur territoire ancestral dans la forêt de Drúadan.

Il est intéressant de noter que les Hommes sauvages du roman devaient à l’origine figurer parmi dans l’adaptation filmée (l’acteur maori Wii Kuki Kaa devait jouer leur chef) mais que ce passage a été finalement abandonné. Encore une façon dont Hollywood a faussé la représentation de la diversité humaine dans le roman…

Mais les Haradrim, me direz-vous ?

Justement, les Haradrim, du côté ennemi, sont l’exemple d’une nation non européenne qui se retrouve alliée avec Sauron et qui se retrouve du côté des perdants. Mais contrairement aux Orques, ils ne sont pas présentés comme totalement dépravés ou dégénérés, seulement comme des ennemis féroces. L’incident du livre IV, chapitre 4, où les hommes de Gondor tendent une embuscade à des guerriers de Harad montés sur des éléphants est traité comme un épisode des Guerres puniques (une référence obligée pour un homme de culture classique comme Tolkien) où l’ennemi est certes un « autre », mais à la fois craint et respecté. On est très loin du dégoût total évoqué par les Orques, ou la pure horreur devant les Trolls ou les Nazgul.

D’ailleurs, il suffit de regarder le sort qui échoit aux différents groupes ennemis lorsque l’Anneau unique est détruit et Sauron vaincu : les Orques et autres créatures maléfiques sont déboussolés, pris de panique et suicidaires, « comme des fourmis » dont on a détruit la fourmilière. Les nations humaines que Sauron tenait sous sa coupe, Haradrim et Orientaux, voient les écailles leur tomber des yeux :

« [They] saw the ruin of their war and the great majesty and glory of the Captains of the West. And those that were deepest and longest in evil servitude, hating the West, and yet Men proud and bold, in their turn now gathered themselves for a last stand and desperate battle. »

(TLOTR, livre VI, chap. 4)

Comparer la dignité accordée même aux plus endurcis des ennemis parmi les humains, avec la façon dont les Orques (donc non humains) sont décrits.

Mais la plupart de ces Hommes anciennement au service de Sauron reconnaissent simplement leur défaite et fuient ou déposent les armes. Ils peuvent ensuite retourner chez eux, obligés seulement à reconnaître au Roi de Gondor l’autorité sur les terres de l’Ouest, et à ne plus troubler la paix à l’avenir. Pas de guerre de conquête contre eux, ni d’exportation forcée d’un mode de vie. Bref les Autres du roman sont respectés dans leur différence, dans le droit à un mode de vie indépendant, bien loin de l’image d’hégémonie culturelle qui s’est attachée à la fantasy.

Ce sont des subtilités qui n’ont pas non plus été traduites à l’écran… Dommage.

3) Mais s’il y a un peu de diversité parmi les Hommes dans le roman, ce n’est pas le cas chez les Hobbits, les personnages les plus attachants et les mieux développés du récit. Ça fait tache.

C’est vrai, sauf que…

Sauf que là encore, on a tendance à en juger d’après le film. Regardez la distribution : tous les Hobbits et quasiment tous les acteurs principaux sont non seulement d’origine européenne, mais d’Europe du Nord-ouest, descendants d’Anglais Écossais, etc. Exactement le peuplement des colonies britanniques d’Amérique et d’Océanie, vous me direz. La complexion du teint, la couleur des yeux, les traits, tout se combine pour donner une impression d’homogénéité ethnique.

Mais, si on lit attentivement Tolkien, ce n’est pas l’impression qui se dégage du livre. En fait, dès le Prologue, le narrateur évoque la diversité ethnique chez les Hobbits, avec trois « races » (breeds) différentes, les Harfoots, Stoors et Fallohides. Ces derniers sont plus grands et blonds, les Harfoots étant relativement « bruns de peau » et petits.

Il n’est pas très difficile de deviner dans ces descriptions une transposition des trois principales sources de peuplement des Îles Britanniques, du moins selon les données disponibles à l’époque de Tolkien : les Celtes, les Angles et Saxons, et les Normands, respectivement. N’oublions pas le rôle de « mythologie pour l’Angleterre » que Tolkien voulait faire jouer à ses Hobbits.

Nous avons pris l’habitude de penser la diversité en terme de « les Européens » et « les autres », ce qui est un peu réducteur. Or au temps où écrivait Tolkien, on était très conscients (pour de bonnes et de mauvaises raisons…) de la variété de faciès et d’origines qui peut s’observer au sein même de l’Europe. Et qu’on était très attaché à distinguer ce que nous appellerions un « teint de blond » qui rougit au soleil mais ne fonce pas, d’un type de peau qui est certes naturellement pâle, mais qui brunit vite au soleil. Le premier est assez répandu en Europe du Nord, et le second majoritaire dans le reste du continent. Il faut rappeler que pendant longtemps, en fait tant que la majeure partie de la population devait travailler aux champs, la blancheur du teint a été un critère absolu de beauté et de distinction.

Ceux que l’on considérait comme de « souche » celte étaient typiquement décrits comme petits et moins clairs de peau et de cheveux que les gens d’Europe du Nord. Et dans la hiérarchie des races qui imprégnait alors les mentalités, les « Celtes » n’étaient qu’en seconde zone, en-dessous des races « germaniques » auxquelles l’intelligentsia anglo-saxonne s’identifiait. Le terme même d’anglo-saxon est une trace de ces conceptions, se référant à l’origine de ces populations au nord de l’Allemagne. Ouvrez n’importe quel roman anglais de la seconde moitié du XIXe siècle ou du début du XXe, vous trouverez quasi toujours les « Celtes de service » (Irlandais, Écossais…) décrits au moral comme fantasques, indépendants voire hors la loi, courageux mais indisciplinés, souvent poètes, amoureux de la nature parce qu’ils en sont proches, mais à la cervelle un peu fragile, et au fond plus adaptés au rôle de serviteur qu’à celui de maître.

On est bien loin du Seigneur des Anneaux, vous direz ?

Mais regardez comment ces différences de « race » informent la façon dont sont décrits nos Hobbits. Il n’y a certes que peu de descriptions physiques des principaux personnages, mais ce qui s’y trouve est suggestif.

Ici, on parle de Frodo :

« A stout little fellow with red cheeks (…) That won’t help you much, it goes for most Hobbits (…) But this one is taller than some and fairer than most »

(TLOTR, livre I, chap. 10)

Noter l’adjectif « fair », qui peut signifier aussi bien « au teint et aux cheveux clairs » que « beau », en anglais. (Un peu comme chez nous, « franc » peut se rapporter aussi bien au peuple franc qu’aux qualités morales qu’on s’est plu à leur attribuer.)

Et plus loin :

« And so Gollum found them hours later (…) Sam sat propped against the stone (…) In his lap lay Frodo’s head, down deep in sleep; upon his white forehead lay one of Sam’s brown hands »

(TLOTR, livre IV, chap. 8)

Bref, on un Frodo plutôt grand et au teint clair, ce qui suggère une ascendance qui serait, dans les classifications racialistes de l’époque, serait qualifiée de « nordique ». Cela correspond aussi aux critères de beauté européens classiques, qui sont ceux de l’aristocratie du temps.

Sam, quant à lui, a la peau brune des gens qui travaillent en plein soleil, ce qui n’est pas étonnant pour un jardinier. Fort contraste avec Frodo, issu d’une famille de propriétaires terriens, qui peut garder son teint pâle. La différence socio-économique pourrait suffire à expliquer ces différences dans l’apparence, mais rappelons-nous des classification des Hobbits en trois races du Prologue : Frodo, est-il suggéré, a en lui plus d’ascendance Fallohide (les « Normands » de notre histoire, et Sam est sans doute plus Harfoot (soit « Celte »). Et ce n’est pas un hasard si l’un est riche propriétaire et l’autre simple jardinier.

La morale de l’histoire ? Le passé est vraiment un autre pays, nous avons du mal à nous représenter comment pensaient des gens dont seulement quatre-vingt ans nous séparent. Et si Tolkien n’a en effet voulu faire qu’une mythologie européenne, il n’a jamais eu l’intention de faire de sa « seconde création » (son terme pour l’univers imaginaire qu’il avait créé) un monde appauvri en diversité humaine par rapport à l’original. Une diversité envisagée avec les outils mentaux de son temps, bien sûr, et qui ne sont les les nôtres. Encore faut-il, pour pouvoir l’apercevoir, retourner au texte, ne pas rester ébloui par la lumière venue d’Hollywood.

La grande arnaque du « grand remplacement » (et quelques petites illusions en sens inverse)

Photo : cinéma Le Louxor, à Barbès, style égyptien et Art Déco

Barbès, où le métissage fait partie de la tradition

Il se passe quelque chose de bizarre en Europe : des gens qui se disent patriotes ne voient rien de contradictoire à voter pour des partis compromis jusqu’à l’os avec des puissances étrangères qui ne cherchent qu’une chose, affaiblir l’Europe et affaiblir leur pays. La Russie de Poutine, les USA de Trump, ne sont ni des modèles de démocratie ni des alliés fiables. Mais aux yeux d’une certaine partie de l’électorat, ils ont une grande séduction : leur soutien musclé à ce qu’ils appellent les « valeurs chrétiennes » peut donner l’illusion qu’ils sont le dernier rempart contre une peur qu’ils ont largement contribué à alimenter, celle du « grand remplacement ».

Le fait que ces extrêmes-droites se soient à peine distancées du manifeste posté par le terroriste anti-musulman de Christchurch montre bien à quels point ils sont sûrs de tenir là un thème qui marche. Et on ignore à notre péril cette pastorale de la frousse, de la haine, de l’aversion et du ressentiment. Le pire est que nous, Françaises et Français, devrions mettre les bouchées doubles pour la combattre, vu l’origine du concept dans notre propre extrême-droite…

De quoi s’agit-il ? Au cas où vous auriez éteint internet depuis quelques années, il s’agit d’une rumeur selon laquelle les « élites » économiques et culturelles des pays occidentaux (selon les versions, les Juifs sont plus ou moins clairement pointés du doigt) se seraient liguées pour faire venir des « hordes » de migrants musulmans pour « remplacer » les classes populaires traditionelles. Quel serait l’avantage d’un tel remplacement ? Pourquoi ces nouvelles classes populaires seraient-elles plus dociles ? Ces complotistes ne vont pas jusqu’à l’expliciter ! Comme tous les fantasmes, celui-ci gagne à rester dans le demi-jour, sans jamais être mis sous le projecteur corrosif de l’esprit critique.

Grand fantasme, on peut le dire : comme le montre le démographe Hervé Le Bras, les déplacements de population sont un petit peu plus complexes qu’un simple problème de vases communicants d’école primaire !

Par exemple, les candidats à l’émigration les plus pauvres ne se dirigent pas vers l’Europe, mais vers des régions où pays voisins. Il y a une importante immigration intra-africaine, du Sahel vers le golfe de Guinée par exemple, en Afrique de l’ouest. Dans un pays relativement prospère comme la Côte d’Ivoire, on a même vu de développer dès les années 90-2000 un discours sur l' »ivoirité » qui était une façon d’exclure les immigrés en provenance du Burkina Faso et du Mali. D’autres se rendent au Maroc, non comme étape sur la route de l’Europe, mais pour y rester.

Autre élément de la grosse arnaque au « remplacement » : les nouveaux arrivants sont systématiquement supposés africains ou moyen-orientaux et musulmans, ce qui permet à nos marchands de peurs de jouer sur les stéréotypes classiques sur les Croisades ou l’affrontement séculaire entre Europe et Empire ottoman… En oubliant au passage que les pays d’Afrique sub-saharienne sont loin d’être tous musulmans, et que les migrants en Europe viennent aussi d’Europe de l’Est, d’Amérique du Sud, d’Asie du Sud et du Sud-Est…

Peut-être qu’une certaine mauvaise conscience occidentale, malgré toutes les vitupérations à droite sur la « repentance » (ô, ironie), a pu jouer dans cette acceptation sans trop de logique du « grand remplacement ». Après tout, il existe un continent entier où la population d’origine a été remplacée presque totalement par des nouveaux venus… originaires d’Europe. Le sort des Amérindiens a d’ailleurs été le prétexte de l’une des plus ridicules campagnes du FN : une photo de Le Pen père arborant une coiffure à plumes de chef sioux… (Non, je n’invente rien. Regardez l’affiche n°21 sur cette page.)

Ce serait drôle si ce n’était pas un prétexte pour éviter de confronter le racisme, l’antisémitisme et la haine des musulmans, et pour soutenir des régimes brutaux et corrompus comme ceux de Poutine, Trump, Orban en Hongrie, Duterte aux Philippines, Bolsonero au Brésil… Et pour fermer les yeux sur les atteintes aux droits des femmes et des LGBT dans ces pays – là encore, cruelle ironie, par des partis qui vitupèrent le sexisme et l’homophobie dans l’islam, mais pas dans leurs propres « valeurs chrétiennes ».

Pour combattre efficacement les idées fausses, il faut donc d’abord les connaître. Il faut aussi avoir une idée juste de ce qui se passe réellement. Et là, des personnes bien intentionnées mais avec des notions fausses peuvent faire beaucoup de mal. Regardez Stephen Smith, ce journaliste américain qui parle lui aussi de « ruée sur l’Europe » tout en essayant de convaincre les Européens que c’est le sens de l’histoire et qu’il faut ouvrir les portes… Non seulement ça a l’effet contraire, mais c’est très éloigné de la vérité. Voir plus haut, et dans l’entretien avec Hervé Le Bras déjà cité, ce que je disais sur les migrations intra-africaines. C’est aussi une occasion de rappeler que la démographie évolue, elle aussi, et que nous ne sommes pas coincés indéfiniment avec les taux de fécondité de 1985 ! En fait, une bonne partie de l’Afrique et du Moyen-Orient a déjà fait sa transition ou est en train de la faire, pour les mêmes raisons que l’Europe l’avait faite dans la courant du XXe siècle : baisse de la mortalité infantile (merci les vaccins), accès à la contraception, et plus d’opportunités économiques pour les femmes, surtout dans les villes.

Certes, ces pays ont aujourd’hui une population jeune, et il y a beaucoup de candidats à l’émigration, mais ce n’est pas un réservoir inépuisable, contrairement à ce que certains (même bien intentionnés) semblent penser. Et c’est une population plus éduquée, donc plus adaptable, que les gens que l’on a fait venir dans les 30 Glorieuses pour reconstruire la France.

La seule chose qui me chiffonne dans les propos d’Hervé Le Bras, et c’est plus un bémol sur la façon de présenter les faits qu’une contradiction sur le fond, c’est qu’il est à sa manière aussi cavalier que Stephen Smith avec les pays d’accueil. Par exemple :

« Les enfants dont les deux parents sont immigrés ne représentent que 10% des naissances. Ceux qui n’ont aucun parent, ni grand-parent immigré, 60%. Dans 30% des naissances, au moins un des parents ou grands-parents est immigré et au moins un des parents ou des grands-parents ne l’est pas. Ce qui représente 30% d’enfants métis. »

(Chiffres de l’INSEE.)

Ce qui montre deux choses :

  1. La population européenne n’est pas remplacée ;
  2. Elle ne reste pas non plus la même qu’en 1950.

Il est plus précis au paragraphe suivant, mais toujours optimiste :

 » Petit calcul à l’horizon 2050: on arrive à 50% d’enfants métis. Ce métissage est la réalité de ce siècle. Et à ce compte-là, Éric Zemmour est un agent du grand remplacement. D’autre part, on omet les millions d’Occidentaux qui partent s’installer ailleurs et qui contribuent eux aussi au métissage mondial en cours. »

La grande peur de beaucoup de racistes, qu’on soit clair, c’est bien le métissage. Le rebaptiser « grand remplacement » et prétendre que l’Europe est menacée dans son existence physique, c’est un tour de passe passe pour toucher des gens que le discours classique du genre « et si ta fille sortait avec un étranger » ne motivait plus guère. Mariages mixtes ? Dans la France des années 2010, c’est un sujet de comédies à succès, pas un tabou.

Mais cela ne veut pas dire que de passer de quelques pour cents à la moitié de naissances « métissées » en quelques décennies est anodin. C’est là que je trouve Le Bras un peu léger.

J’en parle d’autant plus à mon aise que je suis moi-même originaire d’un mélange franco-italo-philippin, et que si on compte les parents par alliance, il faut compter aussi l’Espagne, le Canada et la Tunisie. Pour compliquer les choses, cette histoire s’est faite en bonne partie dans les colonies d’alors, puis dans le cadre de la coopération dans une ex-colonie. Bref, je viens d’une famille où on a pris l’habitude, depuis plusieurs générations, de lier notre identité à la culture et à la langue française plus qu’à un terroir, un quartier ou une paroisse. Et je mesure l’importance de ce savoir-faire, cet « art d’être français » cultivé dans un contexte où ce n’est pas la seule façon possible d’être.

Par exemple, je suis d’une génération qui avait cessé d’apprendre la Marseillaise à l’école, mais je la sais depuis toujours parce que cela faisait partie des airs qu’on chantait en famille lors des longs trajets en voiture, ou en lavant la vaisselle après le repas du dimanche. On avait aussi comme ça le Chant du départ et l’hymne italien, Fratelli d’Italia, et des chansons populaires comme À la claire fontaine. Et il y a tout l’investissement dans la langue française, et le fait d’avoir vu parmi les amis de mes parents des gens de tous horizons qui se rejoignaient autour de cette culture. Il y avait des gens qui étaient très critiques de la politique française en Afrique, par exemple, mais pour qui la langue française était considérée comme un bien commun. (C’est là qu’on voit la différence avec certains « indigénistes » aujourd’hui. Il y aurait bien des choses à dire, mais c’est assez de mentionner que ce n’est pas tant avec la France que Mme Bouteldja et les autres sont en train de régler des comptes, c’est avec la génération de leurs parents.)

Contrairement à Hervé Le Bras, je ne jette donc pas la notion d’identité avec le bain saumâtre des identitaires. Tout le monde a une identité, mais seuls les identitaires haïssent l’identité des autres. Il ne faut pas avoir peur de combattre les absurdités de « grand remplacement », et pour ça il faut savoir pourquoi c’est absurde. Mais il faut aussi être clair sur les transformations en cours, même et surtout si on a confiance dans la capacité de l’Europe et de la France à s’adapter. Un grand métissage est en cours, mais ce n’est pas seulement en Europe : toute la planète est concernée, parce que nous sommes beaucoup plus interconnectés. Et la meilleure façon de s’y préparer, c’est d’être au clair sur nos valeurs. Pour citer un ancien premier ministre, lui-même français naturalisé : « Sommes-nous une race, ou sommes-nous une idée ? »

On serait bien en peine de trouver une « race européenne », à part une description superficielle de tendances telles que la couleur de peau. Pour le reste, les pays européens ont une longue et sanglante histoire, mais ils ont aussi réussi à bâtir ensemble un idéal, une entité qui n’est assise ni sur une nation, ni sur une dynastie régnante, ni sur une religion, ni sur la spoliation des terres d’un autre peuple. C’est rare. Et quand cela marche, ça suscite des ennemis. Voilà qui nous ramène aux oligarques du début…

Cela ne surprendra personne, je pense, si je dis que ce dimanche, je voterai pour la liste Renaissance européenne.

Black Panther et le continent retrouvé

Affiche du film de Jacques Feyder L'Atlantide (1921), d'après le roman de Pierre Benoit

On reconnaît Antinéa, reine blanche d’une Atlantide africaine… (Source : Wikimedia)

Il s’est déjà écrit beaucoup de choses sur le film Black Panther, et avec le succès obtenu, il s’en écrira encore d’autres. Je ne suis pas particulièrement fan des comics en général ni des films qui en sont tirés – soit dit sans animosité, chacun son truc, c’est tout – mais il y a une chose que je peux franchement apprécier dans cette série, et qui ne me semble pas avoir été assez souligné : la subversion dans les grandes largeurs d’un des plus vénérables poncifs de la culture populaire, je veux dire la mystérieuse cité perdue.

Affiche du film Black Panther

Un film de super-héros avec une distribution quasi exclusivement noire, c’est déjà historique (image : Wikimedia)

Le roman populaire à créé les premiers incarnations de ce thème avec She de Ridder Haggard, ou L’Atlantide de Pierre Benoît, en passant par les aventures de Tarzan d’Edgar Rice Burroughs. On pourrait en citer bien d’autres. Naturellement, le cinéma s’en est emparé, en adaptant les livres en question, et les bandes dessinées, comics, manga et fumetti n’ont pas été en reste.

Ces histoires de cités et/ou civilisations « perdues » ont en commun quelques éléments distinctifs :

  • Elles sont dissimulées au cœur d’une nature impénétrable, jungle, déserts, montagnes, etc.
  • Bien que très anciennes, elles sont technologiquement avancées, souvent plus que la civilisation européenne contemporaine.
  • Bien que situées au cœur de l’Afrique (ou parfois de l’Amérique du Sud), leur population, ou au moins leurs dirigeants, sont blancs : descendants des Grecs si c’est l’Atlantide, ou des Phéniciens, ou d’une tribu perdue d’Israël, voire d’extraterrestres d’apparence « nordique ».

Les présupposés européocentristes, voire carrément racistes, de telles représentations répétées n’échapperont à personne.

C’est là que les créateurs de Wakanda ont eu un coup de génie : va pour la civilisation perdue, un lieu commun rassurant, qui fait partie du vocabulaire universel de la fiction, par les temps qui courent, mais ce sera une civilisation africaine noire, indépendante, forte et fière. Une petite subversion pour la route !

Laïcité et multiculturalisme, mon article dans la revue Prochoix n°66

« Chez nous, en France, lorsqu’un débat porte sur les signes religieux à l’école ou dans la fonction publique, il y a souvent quelqu’un pour mettre sur la table l’exemple du Royaume-Uni : « Mais, disent-ils par exemple, la dernière fois que j’y suis allé, il y avait des policières en hidjab au poste de sécurité d’Eurostar, et je ne vois pas le problème ? »

À quoi on pourrait répondre qu’un instantané d’une petite partie de la société britannique n’est pas vraiment utile comme modèle concret. Bref, ce n’est pas parce qu’on ne voit pas de problèmes qu’il n’y en a pas »

La suite dans le numéro 66 de la revue Prochoix (disponible ce mois-ci en librairies ou maisons de la presse).

Couverture de Pro Choix numéro 66, mars 2016

Les émeutes au Royaume-Uni ne font pas de peine à tout le monde

C’est par exemple bien pratique pour les racistes de service, trop heureux de tourner la page du malaise Breivik et de revenir à leur fixette habituelle: blâmer « les noirs et les musulmans »!

(Noter au passage le vocabulaire. Utiliser « les musulmans » comme catégorie ethnique – raciale, même – c’est tout droit sorti de l’époque de la colonisation – en Algérie, par exemple. Certains ont le cerveau bloqué dans un passé qui, décidément, ne passe pas…)

Pendant ce temps, aux USA, on sent que certains ne sont pas fâchés d’avoir un autre sujet que leurs propres turpitudes budgétaires à étaler à la une de Time

Et pourtant, le temps n’est plus exactement à l’hyper-puissance. Mais cela n’empêche pas la poêle de se moquer du poêlon.

« Dédiaboliser » l’extrême-droite… pour quoi faire, au juste?

Attention, billet pas content, plein de politique et d’ironie inside. Vous serez prévenus.

* * *

Il vient de certains blogs et de certains éditoriaux une drôle de petite musique susurrant que non, décidément, ce n’est pas une bonne idée de condamner purement et simplement la fachosphère, le FN et autres sinistres…

« Diaboliser » (leur terme; admirons l’orientation préalable du débat au moyen du vocabulaire) ne serait pas productif, parait-il (et les anti-racistes seraient les pires ennemis de la lutte contre le racisme… ahem). Air connu. Mais en attendant, à force de décrypter savamment, d’expliquer par la psycho-politique, de chercher à « comprendre », on glisse gentiment dans ce qu’il faut bien appeler de la complaisance. Oups?

Il y a quelques jours, c’était un article du Monde qui tartinait sur les « dandys » de la fachosphère, sans arriver à se déprendre d’une assez pitoyable fascination admirative.

Rebelote: voici que son confrère tout en ligne, Slate, ne trouve rien de mieux à faire que de suggérer que finalement, Fdesouche.com, ce n’est pas si horrible que ça; qu’en fait on peut les admirer (?) de faire du « journalisme de liens » [sic] et se rasséréner en songeant qu’ils offrent « juste » un exutoire à des « petits blancs de banlieue » qui se ressentent comme « en souffrance » – mais même notre webzine ne va pas jusqu’à assurer qu’il n’y en aurait jamais aucun, dans le nombre, pour réagir comme un psychopathe et prendre un fusil d’assaut, à l’émulation de Breivik…

Et pourtant. Et pourtant, pas un de ces donneurs de leçons pour prendre la peine de rappeler que si les « petits blancs de banlieue » qui cherchent juste une « catharsis » sur Fdesouche se sentent « dominés », ça n’a rien à voir avec la couleur de leur peau

Il faudrait leur apprendre qu’il y a une chose appelée le système capitaliste, qui produit par son fonctionnement normal même ce genre de domination de classe.

Oh, mais alors, vous serez catalogué « gauchiste ». Horreur, malheur! Et c’est ainsi que le hold-up mental sur les classes populaires (pour parler comme une sociologue) se poursuit, avec la complicité objective (mais pas forcément toujours involontaire?) de divers éditorialistes.

Bref, pour parler poliment, bonjour le foutage de gueule.

Pourquoi il ne faut pas laisser dans les codes les lois obsolètes

Vous avez entendu parler de cette affaire, j’espère? Ces parents qui ont pu faire annuler le mariage de leur fils (qui, à trente ans, devait pourtant se croire adulte…) avec sa fiancée chinoise, en utilisant une loi millésimée de 1803. Vous avez bien le bonjour du Code Napoléon!

«Après avoir accusé Mandy de se marier pour obtenir des papiers, ils l’accusent désormais d’être une espionne au service du gouvernement chinois»

Charmant. J’imagine que cela va jeter un froid pendant le réveillon…

Cela dit, au-delà des relents de vieux racisme (le péril jaune, vous savez…) et d’affaires de famille bien épaisses, il y a une leçon à retenir de cette histoire.

Deux leçons, même. D’une part, que la soi-disant Patrie-des-Droits-de-l’Homme™ ferait bien de balayer devant sa porte en matière de droits humains et de lois scélérates avant d’essayer de faire la morale aux autres. D’accord, en la matière, on fait mieux que, disons, le Pakistan. Mais il faudrait peut-être songer à ne pas s’endormir sur nos petits lauriers, hmm?

D’autre part, c’est encore un cas où un peu de logique aurait permis d’éviter le drame. Et dans ce cas, d’une logique qui devrait crever les yeux du premier écrivain ou storyteller venu.

La logique narrative. Je pense à l’exemple qu’utilise l’écrivain de SF canadien Cory Doctorow pour critiquer les lois « anti-piratage » du genre Hadopi:

Read your Chekhov, people: the gun on the mantelpiece in act one will go off in act three. Allowing the MPAA to get SOC in your set-top box but « never planning on using it » is like buying a freezer full of chocolate ice-cream and never planning on eating it.

Traduction rapide:

« Relisez Tchékov, les gars: le fusil suspendu au-dessus de la cheminée, dans l’acte I, servira à tirer sur quelqu’un dans l’acte III. Permettre à l’industrie du cinéma d’installer un dispositif de contrôle dans votre récepteur télé mais « sans aucune intention de l’utiliser » c’est comme d’acheter tout un freezer de glaces au chocolat « sans aucune intention » de les manger! »

Pour les lois sur le mariage, c’est pareil. Tant qu’elles sont dans les codes, c’est pour qu’on les utilise. Et si on veut éviter les coups de feu, on enlève le fusil de dessus la cheminée.

P.S. Un commentaire m’apprend que Maître Eolas avait fait un billet là-dessus en novembre dernier pour expliciter le contexte juridique de cette loi, mais sans nous apprendre grand-chose sur le fond. (Et sa conclusion me semble un peu courte, pour quelqu’un qui peste régulièrement contre la façon dont les lois sont rédigées…)