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Romans historiques : tout ce que je n’ai pas inventé

Couverture de mon roman "Du sang sur les dunes" : détail d'un tableau du 18e siècle montrant des bateaux de pêche près d'une jetée, par gros temps.

Quand je me suis lancée dans l’écriture du roman policier historique Du sang sur les dunes, j’avais en tête l’idée de faire quelque chose sur l’épisode du « camp de Boulogne », le projet chimérique d’invasion de l’Angleterre par Napoléon Bonaparte. Une histoire que l’on connaît peu aujourd’hui dans le grand public, parce qu’elle a échoué, mais qui a mobilisé pendant trois ans des énergies considérables. Mais cela en fait un cadre fascinant pour une intrigue politico-policière !

Ce n’est pas le seul cadeau que la plongée dans la documentation m’a offert. Ce début de 19e siècle était une époque bouillonnante sur le plan des sciences et des techniques, de l’art, de la politique, des mœurs. Je n’ai pas eu à inventer pour mettre en scène par exemple Sophie Blanchard, pionnière de l’aérostation, ou le mariage de la scandaleuse Thérésa Cabarrus avec le prince de Caraman-Chimay.

Je n’ai pas inventé non plus la campagne de vaccination contre la variole, pour laquelle l’Empire mobilisait les sages-femmes autant que les médecins et officiers de santé.

Je n’ai pas inventé les expériences sur le tout premier sous-marin, le Nautilus de Fulton, ni les balbutiements de la navigation à vapeur.

Je n’ai pas inventé les aventuriers européens au service des princes et sultans indiens, l’alliance sans lendemain de la France avec certains de ceux-ci contre les Anglais, ni l’expédition du général Decaen dans l’océan Indien, sans laquelle nous n’aurions peut-être pas aujourd’hui un domaine maritime aussi considérable.

Je n’ai pas inventé non plus la politique brutale de Bonaparte envers les Noirs, même libres et vivant en métropole. On sait qu’il a rétabli l’esclavage aux colonies, mais il y eut aussi l’interdiction aux Noirs et métis de vivre dans la capitale, et la mise à l’écart, dans l’armée, des officiers noirs, dont certains s’étaient pourtant couverts de gloire pendant les guerres de la Révolution, comme le général Dumas… Tout un pan d’Histoire humaine qui ne demande qu’à nourrir des histoires. Et donner à penser.

La guerre, l’opium et la mémoire

Fleur de pavot à opium, rose pâle avec un centre noir

Ironie des choses, le pavot à opium est un proche cousin du coquelicot, emblème des anciens combattants chez nos alliés du Commonwealth (image : Lestat, pour Wikimedia)

Ce n’est pas une fable gentillette, je vous préviens. Plutôt une escarmouche dans la guerre des mémoires qui agite périodiquement notre pays. Je n’en éprouve aucune fierté, ni dégoût : ce sont juste des faits qui se sont produits, et qui ont fait ce que je suis.

Mais commençons par le commencement. Il n’y a jamais eu beaucoup de souvenirs de la guerre de 14-18 dans ma famille. Mes deux grands-pères étaient trop jeunes. Un de mes arrières-grands-pères a été réformé pour mauvaise vue (c’était une tête de bois qui n’a jamais voulu voir un médecin, même quand il est devenu aveugle, il parvenait à faire son métier de menuisier malgré cela). Un autre n’était pas français à l’époque. Et puis il y en un qui était en Indochine avec sa famille, mais qui a été mobilisé dans les tranchées.

Lui aussi, c’était un peu un numéro. Fonctionnaire, il avait toujours cherché à avoir des postes en brousse, loin des villes, dans des zones fraîchement « pacifiées » où la France n’était guère représentée que par un poste militaire. (Sa femme avait au moins obtenu que ce soit près d’un hôpital militaire, au cas où.)

Un drôle de numéro, donc, déjà alcoolique, et qui ne s’est pas amélioré au retour de la guerre. Car il est revenu de la grande boucherie, oui, mais pas pour longtemps. Un ou deux ans après l’Armistice, il mourait d’une maladie du foie.

L’administration militaire considéra cependant qu’il faisait partie des victimes de la guerre, sans doute parce que cela permettait de faire bénéficier sa veuve d’un de ces fameux bureaux de tabac qu’on donnait aux veuves de combattants pour leur assurer un petit revenu. Mon arrière-grand-mère a donc reçu le bénéfice d’un bureau de tabac – sauf que c’était en Indochine, et que cela voulait dire aussi un débit d’opium.

Eh oui, la France, dans son entreprise coloniale, n’a pas dédaigné le commerce des stupéfiants parmi l’exploitation des ressources locales. L’État avait déjà le monopole du tabac, il aurait aussi celui du hashish en Afrique du Nord et de l’opium en Extrême-Orient.

J’ai donc eu une arrière-grand-mère trafiquante d’opium, si on peut dire. Elle n’exploitait pas elle-même la boutique, mais la louait à un commerçant chinois, et touchait chaque mois sa part de la recette. (Ce n’était pas considéré comme un négoce très honorable, on s’en doute.) Et c’est ainsi que les séquelles de la Grande Guerre sont intimement imbriquées dans la mémoire familiale avec le business de l’exploitation coloniale, et les petits arrangements auxquels cela pouvait donner lieu.

J’aurai au moins appris assez tôt que le monde était compliqué, et les gens qui le composaient encore plus.