Archives de Tag: République

#Laïcité, #multiculturalisme : de quoi parle-t-on, au fait ?

Ce texte est la version légèrement remaniée d’un article paru l’an dernier dans l’excellente revue Prochoix. Disponible sur le site, ou chez un bon libraire !

Trois mondes sur une colline : une Église militante (Sacré-Cœur) anti-modernisme, un vieux bastion ouvrier transformé en lieu de culture (Halle Saint-Pierre), et surplombant le tout, les demeures de la grande bourgeoisie.

Chez nous, en France, lorsqu’un débat porte sur les signes religieux à l’école ou dans la fonction publique ou dans le monde du travail, il y a souvent quelqu’un pour mettre sur la table l’exemple d’un pays anglo-saxon. Ainsi par exemple André Gunther, déclarant sur Twitter il y a quelques années : « Mais la dernière fois que je suis allé à Londres, j’ai bien vu des policières en hidjab, et je ne vois pas où est le problème ? » La phrase m’avait frappée, non pour les mots eux-mêmes, mais parce qu’elle témoignait d’une vision limitée à la surface des choses. Pour un spécialiste de culture visuelle, M. Gunther se montrait singulièrement dépourvu d’outils critiques. Peut-être étaient-ils restés dans l’Eurostar.

Ce n’est pas parce qu’on ne voit pas de problèmes qu’il n’y en a pas. Le Royaume-Uni a une particularité qui est, me semble-t-il, peu connue en France : il possède une religion officielle, l’anglicanisme, qui possède des liens étroits avec la monarchie : la reine d’Angleterre est encore de nos jours à la tête de l’Église anglicane, même si ce sont les évêques qui exercent la direction effective de l’Église. Leur chef, l’archevêque de Cantorbéry, est celui-là même qui couronne le souverain dans la cérémonie du sacre. C’est peu de dire que la laïcité telle qu’on la conçoit en France est étrangère aux institutions britanniques ! La transformation de la théocratie anglaise du temps d’Henri VIII et d’Élisabeth Ière en démocratie parlementaire tolérante s’est faite assez lentement, à travers les revendications de minorités pour être reconnues et participer à la vie civique : catholiques au XVIIIème et XIXème siècles, mais aussi les Juifs et divers groupes minoritaires libéraux au sein même de l’église anglicane, encore tout au long du XXème siècle.

Faut-il rappeler que jusqu’aux années 90, la religion a été le prétexte d’une guerre civile atroce en Irlande du Nord entre catholiques et protestants ? On connaît aussi le cas des « pèlerins » (pilgrims) du Mayflower, ces Puritains qui ont fui l’hégémonie anglicane pour fonder leur propre société idéale en Amérique. Société d’ailleurs tout aussi intolerante… Tant il est vrai qu’une minorité religieuse ne l’est le plus souvent que par accident, et que cela ne l’empêche nullement d’avoir aussi un projet totalitaire.

Mais revenons à cette démarche d’émancipation des minorités religieuses au Royaume-Uni et dans l’Empire britannique, car cela  conditionne une bonne partie du débat, du fait d’une autre différence importante avec la France. Les progressistes, chez nous, ont cherché chaque fois à séparer le spirituel et le temporel pour créer dans la société  civile un espace commun distinct des religions : lois de de 1789 émancipant les non-catholiques (jusque là, juifs, protestants et musulmans n’avaient pas d’état-civil et leurs droits étaient étroitement limités) et créant un état-civil distinct du registre des baptêmes et décès jusque là tenu par les curés ; utilisation de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen comme charte éthique laïque ; lois de 1881 sur l’école primaire publique, laïque et obligatoire (cela ôtait aux églises un important levier d’action sur la société, et Jules Ferry comme ses « hussards noirs » en étaient bien conscients : il s’agissait d’arracher la jeunesse, pour une large part de son temps, à l’emprise du curé) ; enfin en 1905, loi portant séparation des églises et de  l’État. Ainsi, être citoyenne ou citoyen ne nécessite aucune référence à la religion, ce qui a permis à des hommes et des femmes de toutes religions, voire sans religion, de s’engager pour le service de leur pays. C’est le sens de la phrase du comte de Clermont-Tonnerre, en 1789, à propos du statut des Juifs, alors débattu à la Convention : « En tant que peuple, aucun droit ; en tant que citoyens, tous les droits. »

Chez les Britanniques, au contraire, le progrès a souvent consisté à reconnaître aux minorités les mêmes droits et prérogatives que l’Église anglicane. Les premiers combats en la matière furent ceux des minorités chrétiennes du royaume, dés le XVIIIème siècle pour les catholiques. Au XIXème, Disraeli, premier ministre de la reine Victoria, eut à affronter les attaques des antisémites ; pour leur répliquer, il invoqua le prestige biblique du roi Salomon : « Oui, je suis juif, et tandis que mes ancêtres bâtissaient le temple de Jérusalem, que faisaient les vôtres ? Ils couraient dans la forêt derrière les bêtes sauvages. » La Bible servait ainsi de référence commune à tous les sujets de Sa Majesté britannique, et non une constitution ou même une histoire commune.

Un autre exemple bien connu, grâce au cinéma, est celui du combat du jeune Mohandas K. Gandhi pour les droits civiques de la minorité indienne en Afrique du Sud, au début du XXème siècle : les Indiens étaient astreints à porter un passeport spécial, les mariages célébrés selon le rite hindou ou musulman n’étaient pas reconnus par l’État (alors qu’à cette date, les mariages célébrés dans une église catholique étaient aussi  valables que ceux des Anglicans), etc. Leur mot d’ordre, « Une loi, un roi », était loyaliste, montrant qu’ils cherchaient avant tout à être des citoyens comme les autres. Néanmoins, cette revendication passait par une reconnaissance des rites, cérémonies et associations religieuses des peuples non-chrétiens de l’Empire britannique, et non par l’instauration d’une communauté publique séparée d’une vie religieuse privée. On peut penser qu’il y avait là l’un des fondements de ce qu’on appelle aujourd’hui multiculturalisme.

Cependant, en cette deuxième décennie du XXIème siècle, un autre groupe interpelle la société britannique avec un mot d’ordre similaire : « One law for all! » Mais cette fois, ils et elles s’inspirent de la notion de laïcité, en anglais secularism, et ne voient plus dans les religions des forces de progrès. Leur porte-parole, Maryam Namazie, une Iranienne exilée à Londres, est également militante féministe, militante pour les droits humains et porte-parole de l’association des ex-musulmans de Grande-Bretagne.
Au fait, pourquoi revendiquer « Une loi pour tous » ? C’est que la reconnaissance des religions des ex-sujets de l’Empire ne s’est pas arrêtée aux questions de code vestimentaire. L’une des revendications islamistes satisfaites a été l’inclusion dans le système judiciaire britannique des sharia courts, sortes de tribunaux d’arbitrage que les musulmans peuvent saisir dans les affaires civiles (divorce, héritage, différents commerciaux…) et qui se prononcent d’après le droit islamique.  Ces tribunaux privés n’ont pas été inventés par les musulmans : le Royaume-Uni connaissait déjà des équivalents pour les juifs orthodoxes. Mais vu la disparité démographique entre les deux groupes, les tribunaux islamiques touchent un plus grand nombre de gens. Il est certes interdit à ces tribunaux de juger d’affaires criminelles et de prononcer des châtiments corporels ; de plus, les parties en cause peuvent toujours faire appel devant les tribunaux ordinaires. Mais en quelques années, les problèmes se sont rapidement multipliés : décisions qui défavorisent les femmes et les filles au profit des hommes et des garçons, comme on pouvait s’y attendre au vu du droit de la famille traditionnel musulman ; pression de la communauté pour que les parties en conflit utilisent ces tribunaux musulmans plutôt que de porter une affaire devant les juridictions ordinaires ; bref, on comprend que de nombreux musulmans eux-mêmes dénoncent la rupture d’égalité que constituent ces tribunaux. Certains critiques font remarquer que l’on se croirait revenu à l’époque coloniale, quand la monarchie britannique reconnaissait aux indigènes une forme de self-government qui s’appuyait en fait sur une oligarchie locale ayant d’autant plus de facilité à  opprimer leur peuple que celui-ci n’avait pas les mêmes droits que le peuple anglais.

C’est un peu ce qui se produit en Angleterre aujourd’hui : une loi pour les Juifs (du moins les groupes orthodoxes rigoristes et soudés), une pour les musulmans (où l’attitude des autorités britanniques a renforcé les conservateurs, puisque c’étaient eux qui réclamaient des exceptions au code vestimentaire, des tribunaux séparés, des écoles musulmanes financées sur fonds publics, etc.) et puis une autre pour l’ensemble de la société. D’où les revendications sur « Une loi pour tous » !
De nombreux musulmans ne sont pas favorables à une telle segmentation de la société, mais leurs voix sont peu audibles. La logique du gouvernement et des municipalités, qui est de traiter avec les community leaders, les « responsables des communautés », a renforcé de facto les éléments les plus conservateurs – d’autant que ces responsables sont souvent choisis parmi les religieux : chefs d’associations cultuelles, théologiens, etc. De sorte qu’on se retrouve avec des « communautés » artificielles, où l’islam devient le seul dénominateur commun de commerçants pakistanais, réfugiés afghans, étudiants nigérians, etc.

Les partis et associations de gauche pourraient peut-être jouer un rôle positif, mais pour le moment, et à quelques exceptions près, ils semblent moins préoccupés par l’émancipation et l’égalité des droits que par une crainte corrosive d’être un jour accusés d’islamophobie, même si l’anathème provient de l’un des groupes islamistes.

Un incident parmi d’autres pour illustrer cet état d’esprit : le 30 novembre 2015, Maryam Namazie (porte-parole de One Law For All, du Conseil des Ex-Musulmans Britanniques, de la coalition d’opposition de gauche iranienne, etc.) devait donner une conférence sur le thème « Apostasie, blasphème et liberté d’expression au temps de l’EI » au Goldsmith’s College (qui fait partie de l’Université de Londres), à l’invitation d’une association étudiante pour l’humanisme, l’athéisme et la laïcité. Une association étudiante religieuse, la Goldsmith’s Islamic Society, a d’abord tenté de faire pression sur l’Université pour faire interdire la conférence, prétendant qu’elle susciterait du racisme et de l’islamophobie. Devant leur échec, ils sont passés à une autre tactique : l’intimidation. Plusieurs membres de ladite société ou sympathisants se sont rendus à la conférence et ont commencé à jouer les perturbateurs : faire du bruit, passer près de Maryam Namazie et arracher le fil du projecteur, etc. (On peut voir la vidéo en question et, si on parle anglais, apprécier par soi-même si les accusations des étudiants islamistes étaient fondées.) La conférencière ne se  demonte pas, cependant, même si elle doit intervenir à plusieurs reprises pour rappeler à l’ordre les fauteurs de troubles. Et à la fin, plusieurs étudiants et étudiantes musulmans lui expriment leur sympathie et se désolidarisent de ces actions.

Les choses auraient pu en rester là, si d’autres associations étudiantes de Goldsmith’s College, dont une association féministe et une LGBT, n’étaient pas intervenues pour soutenir… l’association islamique. Leur argument ? « La présence d’islamophobes connus sur le campus est porteuse de troubles ». (Cité par le toujours excellent Kenan Malik dans un article du New York Times.)

L’aspect terrorisant d’une telle logique devrait faire réfléchir : si l’islamophobie est un racisme, si l’on doit isoler les islamophobes simplement parce qu’ils sont accusés de l’être, cela revient à conférer aux islamistes eux-mêmes le pouvoir de choisir qui a ou non le droit de parler de l’islam, quels sont les sujets autorisés ou tabous, et quels sont les bons moments pour discuter. Je suis peut-être cynique, mais je ne pense pas que laisser aux religieux les clefs du débat sur la religion a fait beaucoup pour le progrès dans l’histoire de l’humanité !

Mais je ne veux pas laisser le dernier mot à l’amertume, dont nous avons été si amplement abreuvés depuis quelques années. Il y a un an, lorsque j’écrivais ce texte, je désespérais de la pauvreté du débat public en matière de laïcité. En fait, il était quasiment absent ! Avec quelques amis, nous avions essayé de remettre sur le tapis ce mot que d’aucuns voudraient évacuer discrètement, comme un vieux principe poussiéreux, sinon un engin d’oppression. Que ceux-là méconnaissent notre histoire ne m’étonne pas. Qu’ils s’allient, pour des raisons idéologiques ou tactiques, avec des groupes islamistes plus ou moins discrets n’est pas surprenant non plus, tant il est facile de s’aveugler dans la quête du pouvoir. Mais ce qui semblait impossible il y a un an s’est pourtant produit : on reparle de laïcité. Elle est même au centre d’une polémique d’autant plus ardente que ceux qui la croyaient enterrée sont surpris, mal à l’aise de ce retour.

 J’aime à penser que les amis de Laïcart et moi (même si depuis nos chemins se sont séparés, pour des raisons qu’il serait trop long de relater ici) n’y avons pas été tout à fait pour rien.

Sur le réseau #LaicArt : qui sommes nous ? Et réflexions sur la déchéance de nationalité

Quelques lectures qui font du bien en cette fin d’année 2015 qui n’en finit plus :

  • Stanislas et Ourdia racontent comment ils en sont venu à rejoindre le mouvement pour un Parti de la société civile. Derrière des parcours différents, une même exigence envers la politique, et une même conviction que la République a besoin de ses citoyennes et citoyens pour échapper aux luttes de clans et aux pressions des lobbys, y compris ceux qui, religieux avant tout, se dissimulent sous la bannière de l’antiracisme.
  • Dans le Huffington Post (édition française), Céline Pina revient, avec la lucidité et le courage qu’on lui connaît, sur un dossier qui a déjà empoisonné les fêtes pour beaucoup d’entre nous, notamment à gauche, et qui menace de faire exploser le consensus national avec lequel notre pays avait réagi aux attentats.

Voilà, bonne lecture. Et si vous pensez, vous aussi, que la politique est une chose trop sérieuse pour être laissée aux politiciens, n’hésitez pas à nous rejoindre sur LaïcArt.org, sur Twitter @laic_art ou Facebook.

Au pied du Sacré-Cœur, les braises anticléricales couvent toujours

Vivre à Paris, au pied de la butte Montmartre, c’est un peu vivre dans une attraction touristique. Il y aurait de quoi s’en lasser… Heureusement, c’est aussi vivre au milieu des pages d’un livre d’histoire. Cela fait des compensations.

Je recommande une petite balade autour et dans le Sacré-Cœur, par exemple. Les millions de visiteurs qui visitent la basilique chaque année savent-ils que cette grosse meringue blanche a été bâtie à l’instigation de notables catholiques, souvent monarchistes, qui voulaient rétablir l’Ordre moral (sic) et que la France « fasse pénitence » (re-sic) pour l’insurrection populaire républicaine que fut la Commune de Paris ? (La phrase « Gallia pœnitente » est d’ailleurs inscrite en toutes lettres à l’intérieur, parmi d’autres pieuses devises.)

Photo : statues équestres d'anges armés d'épées, portail de la Basilique du Sacré-Cœur de Montmartre (Crédit : Irène Delse)

Statues équestres d’anges armés d’épées, au-dessus du portail de la Basilique du Sacré-Cœur de Montmartre (Paris 18e) – Photo Irène Delse

On peut aussi apprécier les statues d’anges très militants (et militaires) qui accueillent le visiteur, casque en tête et épée à la main. À tout prendre, je préfère la sobre vieille église abbatiale St-Pierre-de-Montmarte, qui s’élève de l’autre côté de la rue, et qui couronnait la colline depuis le XIIe.

L’intérieur du bâtiment est intéressant, avec un mélange de haut kitsch néo-classique et d’art-déco, de sculptures modernes involontairement (?) surréalistes (Saint-Denis portant sa tête entre ses mains levées, en avant de ses épaules…) et de marchandisage du temple (une boutique de souvenirs ? non, deux). Oh, et ne surtout pas laisser passer l’occasion de gagner des indulgences papales, hem, hem. (Pas de photo ici, hélas : interdiction d’utiliser son appareil à l’intérieur. Sans doute pour éviter la concurrence.)

On devinera que je ne suis pas vraiment touchée par la piété organisée.

Mais ce qui m’a bien fait sourire, c’est le nom de la rue qui longe la fameuse basilique, et qui forme son adresse légale : rue du Chevalier de la Barre. Réponse du berger à la bergère ? Qu’on en juge : le parti catholique et monarchiste lance la souscription pour bâtir le Sacré-Cœur au début des années 1870, et parvient même à faire voter l’ouvrage d’utilité publique par l’Assemblée nationale en 1873. La IIIe République n’était pas encore bien assurée sur ses bases, étant un peu à l’époque un régime « par défaut ».

La basilique du Sacré-Cœur de Montmartre, côté rue du Chevalier de la Barre

Flanc droit Arrière de la basilique du Sacré-Cœur de Montmartre, côté rue du Chevalier de la Barre, avec gros-plan sur la plaque de rue (photo : Irène Delse)

Mais en 1907, quand l’ancienne rue de la Fontenelle (du nom d’une source locale) devient rue du Chevalier de la Barre, la République a gagné, la loi de séparation de l’Église et de l’État est toute fraîche et l’anticléricalisme sert alors utilement à faire faire à l’histoire de France son devoir d’inventaire. Diverses victimes de l’ordre moral d’Ancien Régime sont réhabilitées.

Et le pauvre chevalier de la Barre, torturé et condamné à mort à 19 ans pour les graves « offenses à la religion » d’avoir possédé de « mauvais livres » (dont le Dictionnaire philosophique de Voltaire) et ne pas s’être découvert au passage d’une procession, entre au patrimoine des rues de la capitale.

Juste à côté d’une grosse église où l’on procède à l’adoration perpétuelle de ce même Saint-Sacrement qu’il n’avait eu garde de saluer.

Que risquerait un édile refusant d’appliquer une loi sur le mariage pour tous ?

Le président de la République n’est pas très prudent. Voilà-t-il pas qu’au lieu de rappeler, devant l’Association des Maires de France, que les élus de la République sont tenus de remplir leurs devoir sans discrimination de race, religion, sexe ou orientation sexuelle (un minimum, dans une démocratie moderne…), il propose à ceux qui ont des « problèmes de conscience » au sujet du mariage de personnes de même sexe de déléguer ça à un de leurs adjoints, exceptionnellement…

Juste auparavant, à 17h32, le discours élyséen comportait pourtant cette phrase :

Loi molle et République à géométrie variable ?

Ou, comme l’interprète en strict droit Maître Eolas, « simple rappel de la loi » en la matière ?

Capture d'écran : fil Twitter de @Maitre_Eolas

La loi est claire, même si elle est évidemment plus facile à appliquer à Paris qu’à Trifouilly-lès-Andouillettes… C’est ça aussi, la France.

En bref, le maire ou l’adjoint peut refuser sous différents prétextes de célébrer une union, quitte à laisser cela à un fonctionnaire municipal qui, n’étant qu’employé et non élu, n’a pas le choix en la matière. Le couple est marié, la municipalité n’est pas hors la loi et les consciences à la tendresse de petit pois sont sauves.

Cela fait penser à feu Baudouin, roi des Belges, qui avait « abdiqué » de facto pour une durée de 36 heures, afin de s’éviter de parapher une loi dépénalisant l’IVG… C’était il y a plus de vingt ans.

Il faudrait tout de même rappeler à ces messieurs-dames que leurs administré(e)s risquent de l’avoir mauvaise, s’ils font un peu trop blocage de la dernière heure pour une réforme qui devient de moins en moins révolutionnaire en ce 21e siècle où plusieurs pays européens (dont l’Espagne, pourtant monarchie catholique) ont déjà légalisé le mariage civil des personnes de même sexe, plus le Canada, l’Argentine, l’Afrique du Sud et plusieurs États des USA et du Mexique…

Et aussi que la liberté ne va pas sans responsabilité. La maire de Montauban, Brigitte Barège, peut en témoigner, elle qui avait été condamnée en juillet 2011 pour avoir empêché le mariage d’un couple franco-tunisien de sa commune. Verdict : obligation à la municipalité de célébrer l’union, plus dommages et intérêts.

On pourrait aussi demander son avis à Noël Mamère, qui avait, lui, célébré l’union de deux hommes en 2004 en sa qualité de maire de Bègles (Gironde) alors que ce n’était pas prévu par la loi… mais en profitant du fait que le Code civil ne spécifiait pas le sexe que devaient avoir les époux. Le TGI de Bordeaux avait cependant annulé le mariage au motif que le Code employait tout de même les mots « mari » et « femme », ce qui implique une différence de genre. Les Cours d’appel, puis de cassation, ont confirmé ce verdict.

Entre parenthèses, cela donne raison au site lemariagepourtous.info, qui explique qu’on peut très bien modifier le Code civil, la preuve, cela a déjà été fait à plusieurs reprises…

Ces « cas de conscience » des élus sont donc loin d’être de pures affaires personnelles : elles engagent la municipalité ; et celle-ci, en cas de manquement à la loi, en supporte les risques. On verra donc quelles priorités les maires feront passer en premier. En toute conscience.

Pour regarder en face les ombres

Deux jours avant les rassemblements prévus le 4 septembre 2010 à l’appel des associations de défense des droits de l’homme, à l’occasion du 140e anniversaire de la République… Je ne peux que reproduire le texte envoyé par l’écrivain Patrick Chamoiseau pour soutenir ce mouvement de protestation contre les dérives xénophobes du gouvernement français:

(Existe aussi en haute définition: cliquer ici.)

Source: Microcassandre.

À reproduire et diffuser largement.

Contre-modèle de gauche? Et si on repartait des bases…

Dommage que même des gens intelligents en viennent à opposer l’affaire Woerth et «l’insécurité» comme choses qui préoccupent les Français. Comme si c’était légitime. Les chiffres presque soviétiques d’un sondage de la Pravda, pardon, du Figaro, «veulent dire quelque chose», paraît-il. Et la gauche (qui, il faut l’avouer, réagit en désordre et donne l’impression d’être assez larguée) se voit reprocher de se voiler la face, d’avoir échoué, etc.

Quelques petits rappels:

1) La gauche n’est plus au pouvoir depuis 2002… Huit ans de gouvernement UMP et le sentiment d’insécurité est toujours plus fort? J’en connais qui devraient balayer devant leur porte.

2) Pendant ce temps, et ce d’après les propres chiffres de la police, les crimes de sang et les vols sont en diminution depuis plusieurs années en France. Et les auteurs des crimes les plus graves sont le plus souvent (combien de fois faudra-t-il le dire?) des proches des victimes. On est plus souvent assassiné(e), battu(e) ou violé(e) par un conjoint, un parent, un collègue, un voisin. (Et  les jeunes sont bien plus souvent victimes de violence que les vieux.) Mais la société dans son ensemble se civilise, se pacifie, n’en déplaise à ceux qui, au plus haut sommet de l’État, trouvent opportun d’attiser le catastrophisme. Peut-être est-ce justement pour cela que les crimes restants deviennent de plus en plus intolérables?

3) Les sondages ne sont pas un simple thermomètre de l’opinion, mais des outils pour la manipuler. Tout le monde le sait, mais trop de gens font comme si de rien n’était. Demander «Êtes-vous favorable au démantèlement des camps illégaux de Roms» et pas «Êtes-vous favorable à une sanction des préfets qui n’appliquent pas la loi du 5 juillet 2000 sur la construction des aires d’accueil», ce n’est pas neutre.

4) Pour revenir à l’étrange opposition de «l’insécurité» aux affaires Worth, Bettencourt, César, etc., sans parler de celle de Karachi: dire que les gens se préoccupent moins de la crapulerie d’État que de celle des voleurs à la tire, n’est-ce pas aussi reconnaître la tendance des citoyens lambda à baisser les bras devant une délinquance qui les dépasse, parce que ses auteurs sont trop haut placés pour la justice ordinaire? Et que faire des règles différentes pour des catégories de citoyens différentes – gens du voyages, Français d’origine étrangère – procède du même principe anti-démocratique et anti-républicain d’inégalité devant la loi que l’impunité dont bénéficient les ministres et les milliardaires.

5) La première des insécurités en France aujourd’hui, qui se double d’ailleurs d’une bonne dose d’inégalité, c’est l’insécurité économique. Je n’ai plus trop le courage ces jours-ci d’écouter les journaux de France Inter, mais heureusement que certains sur Twitter le font et rapportent des horreurs de ce genre:

@Vogelsong: Entendu sur #f_inter « 250 000 emplois détruits, mais bonne nouvelle l’interim se redresse » [5 août 2010, 19h10]

Voilà, quelques petites données de base sur la France de 2010 que la gauche ferait bien de reprendre à son compte. Ou à tout le moins d’essayer.

L’égalité de tous les citoyens devant la loi (un principe clef de la démocratie et de l’État de droit, que même le New York Times rappelle aujourd’hui à l’occupant de l’Élysée) et la responsabilité individuelle au lieu de la condamnation en vrac de catégories sociales ou ethniques en guise de boucs émissaires: voilà sur quoi les opposants à la politique racialiste et xénophobe du gouvernement devraient s’appuyer, s’ils veulent vraiment sortir de cette tendance fachistipète…

En attendant, on peut se préparer pour le rassemblement du 4 septembre 2010 contre la politique du pilori, au nom de la liberté, de l’égalité et de la fraternité.

Cela se passe à 14h à Paris et dans d’autres villes de France, place de la République – cette République qui est la nôtre depuis un certain 4 septembre 1870, avec pour seule interruption celle du régime de Vichy. Tout un symbole.