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Mes outils d’écriture (10) : Le lapin de Tchekhov, et comment le sortir de son chapeau

Tableau italien de la Renaissance dépeignant l'excavation de la Croix en présence de l'impératrice Hélène

Une autre de mes héroïnes, l’impératrice Hélène, à la chasse au lapin.

Si vous écrivez, ou songez à écrire, vous connaissez sans doute le principe dit du fusil de Tchekhov (Chekhov’s gun, pour les anglophones) :

« Supprimez tout ce qui n’est pas pertinent dans l’histoire. Si dans le premier acte vous dites qu’il y a un fusil accroché au mur, alors il faut absolument qu’un coup de feu soit tiré avec au second ou au troisième acte. S’il n’est pas destiné à être utilisé, il n’a rien à faire là. »

Anton Tchekhov

Bref, soyez économes de vos effets, utilisez les moindres détails pour faire avancer l’intrigue et lier entre elles les différentes parties du récit.Cela semble tomber sous le sens. Mais si on prenait la chose par l’autre bout ? Si on partait du coup de fusil, quitte se demander ensuite d’où venait l’arme, et ce qu’elle faisait accrochée à ce mur ? On aurait alors le principe que je pourrais appeler « le lapin de Tchekov », par comparaison avec d’autres illustres précédents :

« L’auteure ne doit jamais sortir un lapin de son chapeau, sauf si elle l’y a mis au préalable, dans l’un des chapitres, actes ou épisodes précédents. »

(N. B. Si vous préférez appeler ça « le lapin de Delse », ce n’est pas moi qui irai vous le reprocher.)

La nécessité de ce principe m’a sauté aux yeux pendant que j’écrivais mon premier roman, L’Héritier du Tigre. Je venais de terminer une scène d’action particulièrement tendue, et il me fallait une transition vers une autre où auraient lieu des palabres et la reprise du voyage sans encombres pour mon héros. Très bien, mais comment ? Il m’est venu à l’esprit que ledit héros pourrait s’en sortir en montrant un signe de reconnaissance (lettre, objet…) qui montrerait aux autres qu’il n’était pas leur ennemi. Aussitôt pensé, aussitôt écrit ; mais d’où venait ce talisman ? Il n’y avait qu’une chose à faire : revenir en arrière et mentionner son existence, et indiquer comment il s’était trouvé là à point nommé.

En d’autres termes, j’avais sorti un lapin de mon chapeau ; maintenant il fallait l’y faire entrer.

C’est un principe assez général, et je parie qu’il est plus fréquent qu’on ne pense. Parfois, l’arrivée du lapin est évidente, et les critiques de s’écrier joyeusement : « Ah, ha ! Un fusil de Tchekhov ! Nous l’avons vu, il va forcément être actionné d’ici la fin ! » Parfois, au contraire, il est à peine évoqué, et il faut revenir en arrière et éplucher le texte pour le déceler, et confirmer que non, l’ auteur n’a pas fait intervenir de deus ex machina. Car c’est le principal inconvénient d’une mauvaise gestion des lapins : donner l’impression d’un dénouement arbitraire, pas réaliste, donc forcément décevant.

Alors que si l’on sait qu’il y a un lapin dans le décor, on pourra être surpris de le voir apparaître dans un certain chapeau, mais ce sera une surprise agréable, un sentiment de « bien joué » et non d’avoir été floué. Pour reprendre mon exemple concret, les lecteurs savaient que le signe de reconnaissance existait, mais il s’était trouvé jusque là hors de portée du héros, dans la possession d’un personnage qui n’avait pas de raison de l’aider. Mais les événements intervenus entre-temps ont permis au héros de mettre la main dessus, et de s’en servir pour se tirer du mauvais pas.

La prochaine fois que vous verrez dans un roman un rebondissement sensationnel, qui semble venir de nulle part, faites une pause et feuilletez attentivement en arrière. Vous aurez peut-être le plaisir de découvrir le moment exact où le lapin se glisse dans son chapeau, et vous pourrez vous féliciter d’avoir levé un coin du voile sur le travail d’écriture du bouquin.

Beware the Eye of Mordor, er, sorry, of the NSA

This is cool: in a recent Slate-hosted blog post, two professors of English literature make the case that J.R.R. Tolkien, not Orwell, made the best literary depiction of the modern surveillance state. (Hat tip: Patrick Nielsen Hayden, of Making Light.)

« Tolkien’s most potent and intimidating image of centralized surveillance, the Eye of Sauron atop a tower, taking in the whole world, has resonated with those who are paranoid about government monitoring. But it’s Sauron’s vulnerability that has the most relevance for America today. »

And for any country in the world that cares about actual, effective safety for its citizens, not the appearance of such. Because we all know how the book ended: Sauron’s near-absolute surveillance was defeated in the end, by « a small group of dedicated subversives willing to sacrifice their lives », who

« slip in under the surveillance system of a great power, blend in with [its] population, and deliver a devastating blow […]. Far from being covert, much of this operation is conducted in plain sight, with the great power aware of its enemies’ existence, if not their intent. » (The Eye of Sauron is the modern surveillance state », by David Rosen and Aaron Santesso)

My emphasis. Because in our world as on Middle-earth, all seeing is not all knowing. In fact, the more information you amass, the harder it is to parse through it. Meta-data may contain enough information to pinpoint an individual in time and space, to reveal their politics and their sex life, but how do you know which set of data is relevant to national security in the first place? In the book, Frodo and Sam rely on their very insignificance, this state of « visible anonymity » of the needle in the haystack, to travel through Mordor, and even when they encounter a patrol of Orcs, they are seen but not discovered, because they look like just two more denizens of Sauron’s empire. As long as they don’t use the Ring, they are in effect invisible.

J.R.R. Tolkien's cover design for The Fellowship of the Ring, first part of The Lord of the Rings: the Eye of Sauron, within his Ring of Power

Tolkien’s cover design for his Fellowship of the Ring: the Eye of Sauron and the Rings of Power. (Source; Wikimedia)

By an interesting little coincidence, J.R.R. Tolkien effectively finished the redaction of The Lord of the Rings in 1949, the same year as George Orwell published his 1984. Both authors lived in an era marked by the rise of the Soviet Union and the Third Reich, and both had experience of war-time censorship within England itself. The same generation produced also such writers as Aldous Huxley (Brave New World) and Arthur Koestler. Not to mention Russian author Yevgueny Zamyatin, whose science fiction novel We closely prefigures 1984.

But when it came out in 1954, Tolkien’s book looked at first glance like escapist fantasy, a book for adolescents and dreamers. Too bad: he used his « secondary creation » (a phrase he coined, by the way) as a means to explore the same phenomenon: the accumulation of power into the hands of a tyrant, on a scale never ever achieved before in the history of humanity, thanks to technology. And his depiction of Sauron’s evil empire captures both the terror of living under a totalitarian regime, and the inherent flaws of such a regime, where paranoia at the top breeds distrust and inefficiency all down the line. It’s a very human nightmare, for all the Orcs and trolls and evil wizards and giant spiders that inhabit it!

Choses que l’auteure a apprises grâce aux jeux de rôles

Comment donner plus d’épaisseur aux personnages d’un roman, par exemple, de façon à les rendre plus crédibles, plus réalistes. Non, non, ne riez pas, il y a une logique là-dessous…

Cela remonte à pas mal d’années. Quand j’étais étudiante, j’ai pendant un moment joué assez régulièrement à des jeux de rôles, essentiellement des variantes de Donjons & Dragons. (Ultra-banal, quoi.)

Je n’étais pas super passionnée, juste joueuse du week-end. Le genre qui se fait « tuer » en ouvrant bêtement une porte ou en lisant un grimoire(1)

Mais j’en ai quand même profité pour acquérir une ou deux astuces qui se sont révélées utiles dans un domaine presque voisin: la création et l’animation le temps d’un récit de personnages de fiction.

En écrivant un roman ou une nouvelle, il y a des moments où l’on n’a pas de peine à « sentir » la logique interne d’un personnage, ses émotions profondes, ses valeurs, ses réflexes, et donc à décider comment il ou elle réagira dans une situation donnée. Et puis parfois, hélas, cela devient beaucoup moins évident. Coincée, l’auteure hésite, ne sait plus comment poursuivre, car son protagoniste principal lui échappe entre les doigts.

C’est là que je me suis rendu compte que j’appliquais en pratique le conseil donné naguère par un MD (oui, on était fort classiques, dans notre groupe):

Si tu as des doutes sur ce que peut faire ton perso et que ce n’est pas autrement spécifié, ni incompatible avec le jeu, n’hésite pas à lui donner une de tes propres caractéristiques.

(Par exemple: ton barbare sait-il nager? ton voleur sait-il lire? ta magicienne aime-t-elle les chats? Et ainsi de suite.)

Le principe a l’air simpliste, mais en pratique… ça marche. Surtout dans mon cas, puisque j’ai tendance à écrire des histoires qui sont chaque fois racontées du point de vue d’un ou d’une protagoniste en particulier, donc qui nécessitent pour l’auteure et les lecteurs de rester un long moment dans la tête du personnage, guidés par sa façon de sentir, de penser et de réagir face au monde extérieur.

On conseille souvent aux auteurs débutants d’écrire sur « ce qu’ils connaissent ». Pour la science-fiction ou le fantastique, cela n’a pas l’air évident… Et pourtant, c’est utile – même si d’une façon légèrement modifiée! 😉

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(1) Ou en se disputant avec les persos des autres joueurs… Authentique.

Fin (pour le moment)

N’y allons pas par quatre chemins: oui, je sais, cela fait plus d’un mois que ce blogue n’a plus été mis à jour. Et non, hélas (ou tant mieux? c’est selon), il ne sera probablement pas réalimenté de sitôt.

Pourquoi? Oh, juste la Vie Réelle™ qui s’interpose…

Plus précisément, disons que j’ai peu à peu réalisé que j’en avais assez de jouer les éditorialistes occasionnelles, surtout dans un contexte aussi exaspérant. Par où commencer? Entre la saga de ceux qui légifèrent sur internet sans y entraver quoi que ce soit, celle d’un gouvernement aux abois qui multiplie les fumigènes avec la bénédiction de journalistes qu’on enverrait bien rempiler sur les bancs de l’école; entre la frilosité des éditeurs français devant le livre électronique (ah, si seulement on pouvait reproduire ce qui marche pour le livre papier!) et le climat général de ce pays où une héritière peut jouer les chefs de parti populiste sans sombrer dans le ridicule… Franchement, parfois, même le ricanement vengeur meurt sur les lèvres, dans un grand soupir d’impuissance.

Bref, commenter l’actualité, même limitée à l’édition, ou aux livrels, ou à internet, ce n’est plus trop ma tasse de thé.

Fatigue et dégoût? Oui, vous pouvez dire ça. Mais pas uniquement (et c’est heureux!): il y a aussi le désir de faire des choses qui échappent, justement, à tous ces sujets d’exaspération. Tiens, reprendre sérieusement l’écriture, par exemple…

Et c’est ma raison numéro 2 pour annoncer que je me mets en vacances de blogue pour une période indéterminée: le temps et l’énergie que je consacrerais à alimenter ce site pourrait être aussi bien (et probablement mieux) utilisé à un peu de création littéraire. Du moins, au genre de création littéraire (certains pourraient arguer que le blogue est un genre littéraire…) qui a un peu de chance de continuer à être lu même après que 99% d’entre nous auront oublié l’écume de l’actualité.

Bref, retour pour moi à la fiction! Je suis sûre qu’il y en a ici qui ne s’en plaindront pas, hmm?

En attendant, lecteurs et lectrices fidèles, ou bien nouveaux/nouvelles venu(e)s, on peut bien entendu toujours accéder aux textes que j’ai déjà mis en ligne, comprenant plusieurs nouvelles et un roman.

Merci, et j’espère à un de ces jours.

Cette fois, j’ai tout compris aux religions…

Comparer les fanatiques de Star Trek, Star Wars et autres Harry Potter aux adeptes d’un culte religieux n’est plus très original, certes. Mais… et si c’était l’inverse?

Considérez le passage suivant, qui se multiplie par copi-collage sur le Net depuis au moins 3 ans, sautant de 4chan (oui!) à des forums d’éducation, et de Yahoo! Answers à divers blogues et forums athées:

Think of it like a movie. The Torah is the first one, and the New Testament is the sequel. The Qu’ran comes out, and it retcons the last one like it never happened. There’s still Jesus, but he’s not the main character anymore, and the messiah hasn’t shown up yet.

Jews like the first movie but ignored the sequels, Christians think you need to watch the first two, but the third movie doesn’t count, Moslems think the third one was the best, and Mormons liked the second one so much they startred writing fanfiction that doesn’t fit with ANY of the series canon.

(Cité ici par Feynmaniac sur Pharyngula)

Traduction rapide par mes soins:

« Pensez-y comme à une série de films. La Torah est l’épisode un, et le Nouveau Testament la suite. Puis le Coran paraît avec une retcon sur le précédent, comme si tout ça n’était jamais arrivé: Jésus est toujours là, mais maintenant ce n’est plus le personnage principal, et dans cet épisode le messie n’est toujours pas apparu.

Les juifs aiment beaucoup le premier film mais ignorent les suites. Les chrétiens pensent qu’il faut regarder les deux premiers épisodes mais que le troisième ne compte pas. Les musulmans pensent que le troisième est le meilleur. Enfin, les mormons aiment tellement le second qu’ils ont commencé à écrire une fanfiction qui ne colle avec AUCUN des épisodes précédents. »

Voilà, voilà. Tout s’explique…

P.S. Billet repris par Dazibaoueb, Betapolique et Les Mots ont un sens. Merci à eux. 😉