Archives de Tag: nouvelles

Tous mes textes en accès libre, Rocambole enfin sur Android, et bien plus #LecturesDeConfinement

capture d'écran : titres de fantasy chez Rocambole
Les mondes de Rocambole

Vous reprendrez bien un peu d’Héritier du Tigre ? En accès gratuit sur Rocambole (iOS et Android) pour toute la durée du confinement, ainsi que les autres séries, décision commune de l’entreprise et des auteurs. C’est le moment où jamais de s’évader et d’évacuer un peu de stress.

C’est dans ce même esprit que je remets ici les liens vers mes autres textes en accès libre :

  • Augusta Helena, 2020, roman historique, publié gratuitement sur Wattpad et désormais sur Smashwords et Lulu.

Un peu de rab’ de L’Héritier du Tigre :

Et dans un cadre historique :

Bonne lecture, j’espère ! N’hésitez pas à partager ces liens, c’est fait pour.

Un artiste en son genre (nouvelle)

Peinture : Venise, un pont à trois arches sur un canal et des gondoles

Sur les lieux du crime. (Francesco Guardi, Pont sur le Cannareggio, c. 1780. Source : Wikimedia.)

Un peu d’évasion, cela vous dit ? Avec l’actualité que l’on sait, ce n’est sans doute pas du luxe. Voici une nouvelle qui nous transporte à Venise, à une époque où la ville avait bien d’autres problèmes, l’un d’entre eux s’appelant Bonaparte… C’est un produit du même atelier d’écriture qui a déjà été à l’origine de trois nouvelles humoristiques et quelque peu oulipiennes. (Certains détails bizarres sont dus au fait qu’on doit intégrer au texte des mots ou phrases tirés au sort.)

Bonne lecture.

* * *

Un artiste en son genre

Irène Delse

Venise, le 27 floréal, an V (16 mai 1797)

Sur une mer imaginaire, loin de la rive, une galère dorée voguait au soleil levant, tous étendards déployés. Un tel sujet aurait dû réclamer de grands espaces, au moins deux toises de toile et de peintures, au bas mot. Mais le maestro Claudio Galvan s’était contenté d’un petit rectangle d’un pied sur deux, comme pour la plupart de ses autres œuvres. Pas de grande machine, dans cet atelier, pas de ces tableaux à la dimension d’un mur comme en arboraient les palais des Doges et les cathédrales.

Le capitaine Antoine Dargent jeta un regard à la ronde, amusé. Du point de vue de quelqu’un qui se proposait de déménager quelques uns de ces tableaux pour les envoyer en France, à la faveur du châtiment qui s’abattait sur Venise, ce n’était pas un souci, au contraire.

Pietro Vidotto, l’un des rapins qui n’avait pas pris la fuite à l’arrivée de l’armée française, hocha la tête avec une jubilation non dissimulée, secouant une tignasse roussâtre, drue comme les piquants d’un hérisson.

— Comme je vous le dis, signor ! Décampés, tous ! À présent, il n’y a plus qu’à se servir…

— Ton maître avait donc bien peur des Français ?

— Surtout des Jacobins, signor. Ce que vous appelleriez le parti pro-Français. Tout le monde sait bien que désormais, c’est eux qui vont faire la loi à Venise, et qu’ils ont gros à reprocher au parti aristocratique, qui les a persécuté toutes ces dernières années…

Antoine sourit, mais non sans un pincement de cœur. C’était la fin pour la Sérénissime République. À force de tenter de louvoyer entre l’Autriche, sa vieille rivale, et la jeune France révolutionnaire, dont les armées avaient fait intrusion un an plus tôt sur la scène italienne avec une vigueur qui avait étonné l’Europe, la Cité des Doges s’était brûlée de tous les côtés, et le vainqueur était décidé à se payer sur la bête. Les Jacobins locaux avaient beau se réjouir, seule l’apparence du pouvoir leur serait concédée. Pour le reste, la province était mise en coupe réglée. Le général Bonaparte avait donné l’exemple en envoyant à la nouvelle administration la liste des œuvres d’art et objets précieux réclamés par la France à titre de « réparations ».

Pendant ce temps, soldats et officiers du corps expéditionnaire avaient à peu de chose près les mains libres, et le loisir d’en profiter.

Pietro, qui n’était pas né de la dernière pluie, avait décroché l’étrange petite marine. Antoine y ajouta une autre toile du même genre, où un bateau de pêcheurs cette fois oscillait sur une mer lumineuse, à l’apparence de joyau. Ces sujets trouveraient toujours preneur en France, pour leur côté exotique. Il en allait de même de divers tableautins représentant des scènes du Carnaval, avec leurs énigmatiques masques noirs ou blancs, et ceux dépeignant les canaux et leurs gondoles.

Il laissa à regret de côté quelques natures mortes, dont une plutôt amusante, où une chouette empaillée voisinait avec des bocaux d’apothicaire. Ce n’était pas ce que recherchait M. Dubourg, ni aucun de ses correspondants à Paris. Et il fallait ménager les heures suivantes pour d’autres trouvailles.

— Je compte sur toi pour emballer tout cela correctement, Pietro.

— N’ayez crainte, signor ! Ça me connaît !

Un coup bref, à la porte d’entrée restée entrouverte, signala un visiteur poli. Antoine se retourna et ne fut guère surpris de reconnaître le lieutenant Silvère Mareuil.

— Eh bien, fit-il, tu as changé d’avis ? Comme tu vois, il y en a pour tout le monde !

Silvère ne daigna pas relever. Mais il s’arrêta pour admirer le contenu de l’atelier, s’attardant tout particulièrement sur les toiles déjà décrochées et mises de côté. Preuve, se dit Antoine, qu’il ne se trompait pas sur le goût du public français.

— C’est… ma foi, c’est très beau, fit le lieutenant. Je crois que je n’étais jamais entré dans la fabrique d’un peintre.

— D’un maître, même. Ce Claudio Galvan est l’un des plus prisés parmi les artistes vénitiens actuels. Outre les toiles qui sont ici, il doit y en avoir cinq ou six fois autant dans les hôtels particuliers de ces messieurs les patriciens.

Silvère lui jeta un regard quelque peu désabusé. Forcément, on envisageait ici l’art sous l’angle du commerce. C’est à cela que serviraient désormais les trésors de Venise : à payer la rançon de ses erreurs passées.

Si tant est que Bonaparte acceptât de les laisser quittes après cela.

En fin de compte, Silvère finit par suivre son ami lors de la visite suivante, qui concernait une maison de jeux et autres débauches, ce que l’on appelait à Venise une « petite maison », un casino. La moralité douteuse de l’endroit semblait avoir un peu atténué ses scrupules.

— Je vous en prie, messeigneurs, nous sommes prêts à verser une substantielle contribution…

Le majordome, un gros homme en habit et perruque à la mode de Vienne, se tordait les mains avec une ardeur toute italienne, ou toute théâtrale. Car après tout, ce n’est pas de son argent à lui qu’il s’agissait.

— Allons, fit Antoine, mon cher messer Cavasin, ce n’est pas sérieux, ce que vous me dites là. Le propriétaire est un de ces patriciens qui ont fui la ville à l’approche de l’armée française. Le temps que vous lui envoyiez un émissaire, nous aurons été appelés ailleurs par les nécessités de la guerre. Pendant ce temps, vous avez les clefs, vous connaissez les lieux, et vous êtes bien placé pour savoir ce qu’il y a de mieux à récolter.

L’autre s’épongeait le front avec nervosité.

— Tenez, reprit Antoine, nous ne sommes pas déraisonnables : je vous garantie qu’il vous restera de quoi faire votre pelote et partir loin du courroux du noble seigneur !

L’endroit était certes infiniment plus riche qu’un simple atelier de peintre. Pendules dorées, couverts de vermeil, bibelots de corail ou de nacre, chinoiseries, verres multicolores de Murano, habits de soie laissés en gage par des clients malchanceux… Plus le contenu du coffre, bien sûr. Celui-là, Antoine le répartit entre lui, Silvère, et le majordome complice.

Ce dernier accepta même la tâche d’emballer et d’expédier les pièces les plus fragiles, délicates porcelaines et verrerie soufflée. Tant il était vrai qu’une fois le doigt mis dans l’engrenage, les étapes suivantes venaient plus aisément.

Antoine trouva même dans l’un des salons une autre toile de Claudio Galvan : un petit concert de rue, avec trois musiciens masqués et quelques badauds tout autour. Il ne perdit pas de temps pour la décrocher.

— Combien de temps le général compte-t-il nous faire camper dans Venise ?

Le lieutenant Silvère Mareuil lorgna au fond de son verre d’un air morose. Il n’aimait pas penser à ce qu’ils étaient en train de faire, mais c’était indubitablement la politique officielle.

Antoine leva le sourcil :

— Le général Bonaparte ?

— Ha ! Y en a-t-il un autre en ce moment ?

Les deux officiers sourirent. Tout le monde savait que ce n’était pas le gouvernement du Directoire qui avait décroché la présente trêve avec l’Autriche, mais le vainqueur d’Arcole et de Rivoli. Il était présentement en train de négocier avec l’empereur une paix durable — du moins l’espérait-on.

Antoine vida lui aussi son verre et considéra l’atmosphère enfumée de la taverne. Les Français étaient nombreux, ici, ainsi que les divers parasites qui suivaient toujours l’armée : tricheurs, filles publiques, saltimbanques… Au fond de la salle, quelques uns de ceux-ci avaient dressé une planche sur deux tréteaux et commençaient leurs tours.

— En ce qui concerne Bonaparte… (Antoine s’interrompit pour réfléchir.) Le problème, c’est que la mer est houleuse, même si on ne s’en rend pas compte d’ici. Tous ceux que nous avons battus hier, le roi de Sardaigne, le pape, les Autrichiens, vont vouloir prendre leur revanche dès que le général aura les yeux tournés ailleurs.

— Et il faut, ajouta Silvère, compter avec les complots des Émigrés et l’or que les Anglais répandent partout où ils peuvent exciter la haine de la Révolution.

— Tout juste. L’un dans l’autre, je ne pense pas que nous resterons longtemps à Venise. Il y a tant à faire, y compris à Paris où les royalistes relèvent la tête…

Antoine n’ajouta pas que le sort de Venise était déjà scellé, même si peu de gens en dehors de l’état-major de Bonaparte étaient au courant. Au mois de germinal, alors que le général en chef français négociait avec l’empereur les préliminaires de la paix à Leoben, le capitaine Antoine Dargent avait fait partie de l’escorte de l’autre général français de quelque importance alors en Italie, Bernadotte, qui assistait aux négociations. Il avait eu l’occasion d’entendre un certain nombre de choses, qui n’auraient pas été du goût des patriotes et Jacobins italiens.

La république démocratique qu’ils espéraient bâtir ici sur le modèle de la France était morte dans l’œuf. Dès la signature définitive de la paix, Venise serait livrée aux Autrichiens, pour agrandir leur façade maritime. La France se contenterait de mettre la main sur la flotte et sur les caisses publiques. Qui étaient certes considérables.

L’attention de Silvère s’était tournée ailleurs.

— Regarde-moi cette petite danseuse ! Parbleu, c’est un morceau de roi !

— Hmm ? Où cela ?

— Là, voyons, debout sur cette planche !

Et en effet, les tréteaux des saltimbanques s’étaient transformés en piste de danse, où une jeune fille de quinze ou seize ans à peu près s’était mise à évoluer.

Antoine haussa les épaules avec un sourire. Il était plus tenté par la partie de dés qui avait commencé à la table voisine, où quelques soldats qui avaient fait une belle récolte aujourd’hui semblaient décidés à la perdre aussi vite.

Soudain, la voix du jeune Pietro se fit entendre :

— Ah, signor, c’est fait ! Vos affaires sont emballées…

— Bravo ! Allons, tu boiras bien un coup ?

— C’est pas de refus, signor.

Pendant qu’une soubrette peu farouche remplissait leurs verres, Pietro reprit :

— Faites excuse, messeigneurs, si je suis trop curieux, mais… Est-ce que le général Bonaparte va venir en personne à Venise ? On n’a vu jusqu’ici que le général Baraguay d’Hillier…

Lui aussi avait bien compris qui tenait les clefs de l’avenir en main.

Antoine aurait voulu répondre : non, hélas. Il agit comme mon oncle Bastien, qui ne donnait jamais un nom aux chevreaux qui naissaient à la ferme, parce qu’il aurait plus tard à les tuer et les vendre au marché. Non. Il est installé à Campo-Formio et il finasse avec les envoyés de l’empereur. Mais le plus gros est déjà décidé, et ce sera la fin de la partie pour Venise.

Au lieu de quoi, avec un petit rire, il murmura :

— Oh, je ne sais pas s’il viendra, il a tant à faire. Batailles, traités, lois… On lui demande de trancher de tout. C’est un artiste, en son genre.

Le général était certainement capable, à ce qu’Antoine avait pu voir, d’apprécier l’art italien. Il reprit :

— À ce propos, Pietro, maintenant que le maestro est parti, que vas-tu faire ?

Le jeune homme sourit, l’air rayonnant :

— Ce que je vais faire ? Oh, toujours de la peinture, signor ! Pas forcément à Venise, mais qui sait ? À Rome, à Milan, n’importe où. À Paris, même, pourquoi pas ! Là où il y a une cour, on paie les artistes. C’est le plus beau métier du monde.

« Le joueur d’échecs », une nouvelle dans l’univers de #Shalinka (en attendant la série sur #Rocambole)

heritier-tigre-banniere-app

On accélère ! Dans le précédent billet, j’annonçais que mon roman de fantasy L’Héritier du Tigre serait publié chez Rocambole sous forme de série à partir du 22 janvier… Mais, petit chamboulement de calendrier, ce sera dès le 15 janvier ! Bref dans deux jours. J’ai tout juste le temps de boucler la republication de nouvelles promises. J’ai un faible pour celle-ci, qui fut mon premier texte publié professionnellement, et où on entrevoit déjà les grandes lignes de l’univers exploré dans le roman.

Bonne lecture ! et rendez-vous après-demain…

séparation de texte ; labguette coupée dans le tableau de Roërich

Shalinka était seul devant son échiquier. Les blancs avaient perdu : mauvais présage pour la bataille à venir. Ils avaient eu si peu de chance ces derniers temps… Il fixa amèrement les silhouettes noires sur le plateau. Elles semblaient le regarder par en dessous, d’un air narquois.

Shalinka se secoua, et sortit dans l’air froid et pâle. Il regarda le soleil se lever sur la plaine du Tsinari, d’un vert grisé sous les brumes du printemps. Il regarda son haleine monter et se disperser comme une fumée.

Le jour se lève, tout recommence :

Dans la blanche lumière, le monde est mis à nu.

La nuit rusée dépouille ses longs voiles,

Comme un serpent défunt ressort vif de sa peau.

En face d’eux, derrière la mince forêt de bouleaux, se tenait l’armée du prince Nayi, beau-frère du Roi. C’était lui qui mènerait l’assaut. Shalinka regarda avec tristesse la rivière couverte de brumes, le ciel bleu pâle, les reflets du soleil sur le métal luisant. La bannière jaune des Nayi flottait haut près de la bleue des Taïrilaïgor. Face aux Royaux brillaient ses propres lignes, rangées en bon ordre sous leurs insignes rouges comme le sang. Pouvait-il s’y fier ? Pouvait-il leur confier sa vie et sa liberté ? La haine avait beau animer ses hommes, elle ne leur mordait pas les tripes comme à lui. Le Roi était toujours, pour eux, le Roi : ils le craignaient, à leur façon superstitieuse, et tout au fond d’eux-mêmes, ils le respectaient.

Shalinka se pencha de nouveau sur son vieil échiquier. Seul sous sa tente, assis à même le sol, il commença à disposer les pièces de bois poli, patiné par un trop long usage.

Il plaça sur l’échiquier le roi blanc, entouré de ses zaïnyar, ses cavaliers et ses pions. Les forces du prince Nayi, selon ses éclaireurs, étaient légèrement supérieures aux siennes. Shalinka hésita un instant, puis haussa les épaules. Au tour des pièces noires de prendre position. La journée serait décisive. Il se mit à déplacer les pièces sur l’échiquier, lentement d’abord, puis de plus en plus vite, comme en transe. À une pièce noire succédait une blanche, à un dertaïkar un cavalier ; on sautait une case, puis deux, puis trois, en une folle cavalcade, et les pions un à un disparaissaient du plateau. En quelques claquements de bois, l’étrange combat fut terminé. Tous les zaïnyar blancs étaient perdus. Cerné de pions noirs, réduit à l’impuissance, le roi blanc ne put que se rendre.

Shalinka resta un moment pensif devant le champ de bataille. Un frisson glacé le secoua. Encore une défaite ! C’était un signe.

Et le roi noir semblait maintenant lui sourire sous sa couronne de bois.

Il contemplait toujours l’échiquier quand son écuyer arriva, soulevant timidement un pan de cuir de la tente. « Mon seigneur, pardonnez-moi… Je me demandais…

— Ce qui pouvait bien, par tous les diables, me retenir ? Rien du tout ! Je suis aussi prêt qu’on peut l’être. »

Shalinka eut un rire sans joie. « Vas-t-en, à présent. Je m’habillerai seul. »

Lentement, il rangea l’échiquier, ceignit son épée, coiffa son heaume, attacha sa cuirasse. Il empoigna son bouclier, où bondissait la terrible image du tigre rouge. Puis, sortant sous le brillant soleil, il réunit ses officiers et donna l’ordre d’engager le combat.

La bataille fut longue. Adossée aux collines grises, l’armée de Shalinka s’était bâti des positions très fortes. Quatre fois la cavalerie royale se lança à l’assaut, et quatre fois les hommes de Shalinka la repoussèrent dans la plaine ; mais avec chaque fois, cependant, de plus lourdes pertes. A la fin du jour, Nayi fit donner ses dertaïkar. Les rangs fléchirent sous les coups de boutoir de leurs lourdes colonnes. Un instant, le sort hésita. Puis un fort parti de Royaux, qui avait contourné les collines, réussit à prendre les Shalinka à revers. Quand Shalinka eut vent de ce désastre, il tira mentalement son chapeau au prince Nayi tout en le maudissant. Et il jeta ses dernières réserves dans la bataille.

Mais cela ne servit à rien. Autour de Shalinka, l’étau se resserra peu à peu. Les rangs de sa garde, qui avaient fait autour de lui comme une forteresse vivante, se clairsemaient. Soudain, atteinte par une flèche, sa monture s’abattit au sol. Il n’eut pas le temps de vider les étriers. La jambe brisée, prisonnier du cadavre, il fut rejoint et maîtrisé par les soldats ennemis.

* * *

Tard dans la nuit, on entendait encore des clameurs sur le champ de bataille. Nayi avait donné l’ordre d’égorger les prisonniers et d’achever les blessés. Des feux brûlaient ça et là. Les troupes royales festoyaient et pillaient dans la campagne alentour.

Le prince s’était retiré sous sa tente quand on lui amena Shalinka. Mi-porté, mi-traîné, le chef rebelle fut jeté sur le sol. Il ne pouvait marcher. Tout en ôtant sa cuirasse, le prince Nayi Noyyessin Dmaraï considéra cet ennemi effondré, face contre terre. Il donna un ordre, et les soldats retournèrent le prisonnier. Shalinka étouffa un cri. Se soulevant sur un coude, il posa sur le prince un regard triste, écœuré, et laissa retomber la tête sur le sol. Qu’aurait-il pu lui dire ? Rien de cela n’en valait la peine.

Un serviteur entra avec une carafe et un gobelet d’argent. Le prince Nayi se servit, but une gorgée de vin, et dit avec un léger sourire : « Vous n’êtes guère sociable, ami Shalinka. Espérez-vous m’accabler de mépris ? Alors, vous jouez de malchance. Je n’ai pas envie de discuter avec vous. Je tiens seulement à vous informer que vous avez perdu : avant huit jours, je mettrai le siège sous les murs de Shalin-Yari. »

Shalinka, qui avait fermé les yeux, les rouvrit soudain.

« Ah, cela vous étonne ? » Le prince eut un petit rire. « J’ai tout bonnement fait tomber vos derniers avant-postes, et cela il y a trois jours. Quant à Izeyya, votre précieux allié, il s’est enfui comme un lièvre ! Mon cher, si vous n’étiez pas venu ce jour me chercher querelle, j’aurais déjà en main et votre château, et votre sœur ! »

Shalinka se releva à demi, le visage déformé par la douleur et la haine. « Vous irez en enfer, Nayi ! Shíra-aux-Dents-Noires vous mangera le cœur !

Le prince, faisant tourner entre ses doigts le gobelet d’argent, eut un sourire froid.

« Puisque votre jambe droite est cassée, vous ne verrez aucun inconvénient à ce que nous brisions aussi la gauche, je suppose ? »

Il fit un signe de la main en direction des soldats qui attendaient à l’entrée de la tente. L’air goguenard, l’un d’eux sortit, et revint peu après avec un escabeau. Saisissant la jambe gauche de Shalinka pendant que deux autres soldats lui immobilisaient les bras, il l’étira de façon à faire reposer le pied sur l’escabeau, où il le maintint fermement. Un quatrième garde commença à frapper sur la jambe étendue avec le manche de sa lance. Il y eut bientôt un craquement sec. Shalinka hurla comme une bête. Il parvint presque à écarter les deux hommes qui maintenaient ses bras, mais il se laissa retomber sur le sol, trempé de sueur.

Le prince Nayi sourit et se resservit du vin. « Je n’ai que faire de vos malédictions, Shalinka. Il est beaucoup trop tard pour vous. » Il vida son verre et s’assit sur un siège pliant. Sortant un de sa manche peigne d’or, il entreprit de mettre un peu d’ordre dans sa belle chevelure. Il se retourna soudain vers les gardes. « Cassez aussi le bras gauche ! Il n’en aura plus besoin ! »

Et cela recommença. Mais cette fois, Shalinka n’essaya même pas de lutter. Il sentait une sorte de brume rouge tomber devant ses yeux. Loin, très loin, il entendit encore le prince s’exclamer, moqueur : « Non, laissez-lui le bras droit ! Il le lui faudra pour jouer aux échecs. Car vous êtes un maître des échecs, n’est-ce pas, Shalinka ? »

Mais celui-ci était déjà trop loin pour répondre.

* * *

Devant Shalin-Yari, le siège semblait ne devoir jamais finir. L’automne touchait à sa fin. L’armée royale était lasse, et depuis des mois, les assiégés tenaient bon. Certains signes, pourtant, racontaient une autre histoire.

Le prince Nayi examinait la flèche, dans la main noire de l’éclaireur. Pointe d’acier, fût peint en noir, deux rangées d’ailettes bleues.

Il hocha la tête. « C’est une des nôtres.

— Elle a pourtant été tirée du château, Noble Prince. » Le capitaine eut un léger sourire. « Comme des dizaines d’autres, depuis deux jours. Et s’ils nous les renvoient…

— C’est qu’ils sont à court ? Oui, sans doute. Mais je me méfie des ruses des Shalinka. Dame Ayyendis dirige elle-même la résistance, savez-vous ?

— Que Votre Altesse me pardonne, mais il est de fait que l’ennemi s’essouffle. Ils n’avaient guère de chevaux, ce matin, à leur dernière sortie.

— Bon. Ils manquent de vivres. Et pour l’eau ? »

Un autre officier s’avança, bardé dans une cuirasse de fer.

« Ici, nous avons moins de chance, Votre Altesse. D’après les prisonniers, il y a dans la forteresse des puits très profonds, s’enfonçant jusqu’au cœur de la colline dans l’épaisseur du roc.

— Ils s’étaient bien préparés… »

Le prince contemplait l’horizon, ligne impassible et sombre dans la rougeur du couchant. Au sommet de la colline, dans son dos, le crépuscule descendait sur la forme ramassée de la forteresse. Il récita à mi-voix :

« Rouges coulent les larmes du jour

Dans la plaine, sous le ciel.

Les ombres en silence s’allongent,

La terre même se tait et le soleil s’enfuit.

Voici que rampe le crépuscule :

Sortant du ventre des ténèbres,

Dans une mer de sang,

C’est la naissance de la nuit. »

Souriant toujours, le prince se détourna et prit la direction du camp.

* * *

Shalinka jouait seul aux échecs, accroupi dans un petit enclos. Son échiquier était un carré tracé dans la poussière, ses pièces de petits cailloux. Une longue chaîne reliait sa main droite à un montant de la clôture, tintant à chaque mouvement. La plupart du temps, on ne le gardait même pas. Ses jambes brisées s’étaient ressoudées sous des angles bizarres ; elles ne pouvaient plus le porter. Son bras gauche pendait sans force, raccourci et tordu, à son côté.

Il leva la tête un instant, puis reprit sa partie sans rien dire. Le prince Nayi s’était approché et accoudé à la barrière de l’enclos.

« Belle journée, Shalinka !

— Peut-être.

— Et demain sera encore plus beau. Savez-vous pourquoi ? »

Les blancs cheveux du prince brillèrent dans les rayons dorés. Shalinka s’était arrêté de jouer et le regardait fixement. Des rides s’étaient creusées dans son visage noir, profondes et ravinées. Ses yeux bleus avaient pris un air triste et maussade. Il semblait plus âgé que le prince, à présent.

« Shalin-Yari tombera demain.

— Peut-être.

—Vous n’avez guère de conversation, Shalinka. On dirait que je vous ennuie. Mais peut-être ceci pourrait-il vous intéresser… »

D’une bourse attachée à sa ceinture, il tira deux figurines précieuses, l’une de jade blanc, l’autre d’opale noire, et les tendit à Shalinka dans sa paume sombre. Le soleil avait presque sombré sous l’horizon, teintant de rouge ses cheveux.

« Demain, » reprit le prince, « nous attaquerons dès le lever du jour. Tout est prêt : mon frère Eïssinlaï commandera l’assaut. Mais j’aimerais que nous nous affrontions aux échecs, vous et moi, pendant ce temps.

— Vous me faites beaucoup d’honneur, Nayi. » Shalinka hocha la tête d’un air rêveur. « Tól kan g’ti lyessin g’tan… Très bien. J’accepte votre offre. Nous verrons si vous êtes toujours le plus fort. »

Le prince eut un petit rire. « Nous verrons, en effet. Puisque vous en doutez. »

Et il s’en alla, drapant sur ses épaules son vaste manteau jaune. Shalinka le contempla en silence. La nuit était tombée. Il baissa la tête, effaça l’échiquier sur le sol et se traîna péniblement, faisant tinter sa chaîne, vers la cabane qui lui servait d’abri.

* * *

Avec l’aube se leva la brume, froide et pâle, masquant le monde au sein de ses voiles blancs. Le son des cors s’éleva, faiblement, d’abord, comme étouffé, puis de plus en plus clair, de plus en plus haut, perçant l’air matinal de leurs cent voix de cuivre. Et puis des formes sombres s’ébranlèrent dans la plaine, et l’armée du prince Nayi attaqua.

Sur une petite hauteur, une table de jeu avait été dressée. Le prince là siégeait dans une chaire à haut dossier. On y traîna Shalinka, on l’assit en face de lui dans une chaire identique, et le prince fit un signe à son écuyer. Shalinka regarda d’un air surpris l’homme lui saisir la main gauche, la plaquer contre la table, paume vers le bas, et la clouer au bois d’un coup de poignard. Le sang gicla. Avec un hoquet de douleur, Shalinka s’affaissa vers l’avant.

« Eh bien, mon cher, pouvons-nous commencer la partie ? » Un sourire flottait sur les lèvres du prince.

Shalinka releva lentement la tête. Une lueur de folie et de haine brûlait dans ses yeux clairs. Les lèvres tremblantes, il murmura :

« Très bien, Nayi. Tant pis pour vous. Avant longtemps, vous regretterez tout cela !

— Et comment donc ? » Le prince, qui disposait minutieusement les pièces du jeu, semblait sincèrement amusé. « Que pourriez-vous faire ? Gagner la bataille ? Gagner la partie, peut-être ? Mais trois fois déjà je vous ai affronté depuis le début du siège, et par trois fois vous avez perdu. Votre réputation de g’ti lyessin gtán était bien surfaite ! Comme beaucoup de vos prétentions, à vous autres, bâtards de Shalinka !

— Peu m’importe ce que vous pensez. » Le chef rebelle était soudain devenu très calme, comme l’eau profonde. « Vous êtes perdu, Nayi. Je n’ai plus qu’un seul allié, et maintenant, c’est pour vous qu’il est trop tard.

— Vraiment ? » Le prince déplaça l’un des pions blancs délicatement sculptés. « Un nouvel allié ? Vous ne pensez pas à Izeyya, j’espère, ni à ce chien de Solendis ! Ils n’auraient pas le temps d’intervenir. »

Lentement, posément, Shalinka joua à son tour. Soudain, le prince éclata de rire. « Ciel tout-puissant ! Vous comptiez peut-être invoquer Shíra, stupide sorcier que vous êtes ! Vraiment, la plaisanterie est bonne ! »

Il secoua la tête. « Shíra le Démon ! Shíra-aux-Mains-de-Glace ! Je comprends que vos ancêtres aient échoué à monter sur le trône, s’ils étaient aussi naïfs que vous. »

Il entama une attaque tournante qui impliquait deux cavaliers et la totalité des pions, mais Shalinka la déjoua au deuxième coup et riposta par un coup en avant des dertaïkar, les terribles cataphractaires, ceux-là même qui, lors de la précédente bataille, au bord du fleuve, avaient complètement enfoncé les rangs de sa cavalerie.

« Vous jouez presque bien. » L’air dédaigneux, Nayi fit battre en retraite ses cavaliers avant d’esquisser une contre-attaque. « Mais dépêchez-vous de jeter vos sorts si vous voulez que le démon vous prenne au sérieux ! »

Sur la plaine, la brume montait toujours. Un halo pâle encerclait le soleil comme un cocon d’araignée blanche. Les vagues d’assaut avançaient et refluaient au fil des heures, repoussées une à une par les défenseurs de la colline. Là où se tenaient Shalinka et le Prince, les bruits de la bataille parvenaient assourdis, déformés par la distance et les masses de brume. Les appels de trompe, les hurlements, les martèlements de sabots, le fracas du fer contre l’acier, tout cela semblait s’engloutir dans l’épaisseur humide, froide comme un linceul. De temps à autre, des cavaliers essoufflés, l’air hagard, s’abattaient aux pieds du Prince pour lui donner des nouvelles de sa bataille, demander des ordres de la part d’un capitaine ou (mais plus rarement) apporter un drapeau pris à l’ennemi.

Shalinka continuait à jouer.

Sourcils froncés, le Prince contemplait l’échiquier. Soixante-quatre cases, seize pièces chacun. Sept des siennes avaient déjà disparu ! Il était temps de se ressaisir. Fini de jouer au chat et à la souris. Une dernière manœuvre des deux zaïnyar restants, masquée par l’avancée des pions, une charge des dertaïkar, un mouvement tournant, et ce serait la mise à mort. Parfait.

Shalinka s’enfonçait de plus en plus dans sa chaire. Les épaules recourbées, les yeux mi-clos, il semblait presque endormi. Seule sa main droite bougeait de temps à autre, d’un geste minuscule, pour mettre une pièce en mouvement. Sa main gauche avait disparu sous une croûte noirâtre.

Un galop frénétique fendit le calme qui s’était installé autour d’eux. Un cavalier au casque fendu, le visage en sang, hurlant quelque chose d’inintelligible, s’approchait comme la tempête. On distinguait encore sur son armure les insignes bleu et or des Royaux.

« Trahison ! Prince, nous sommes tra — » Une flèche siffla. L’homme s’effondra, face contre le sol.

Le Prince Nayi se leva en jurant. Plusieurs officiers avaient accouru en silence. « Impossible, Votre Altesse ! Nous sommes en train de gagner !

— Qu’est ceci, alors ? »

Le Prince tremblait de rage. Son regard allait et venait, des visages de son état-major au corps sans vie étendu à ses pieds. Leurs silhouettes se découpaient, étrangement noires contre l’étendue rouge du ciel. « Comment ? Le soleil se couche déjà ? Il est trop tôt… » Sa voix se brisa.

« Qu’est ceci ? » reprit-il dans un murmure. « Qu’avez-vous à me dire ?

— Rien d’important, Noble Prince.

— Tout est normal, Votre Altesse.

— La bataille se déroule comme prévu. »

Le Prince se rassit. Les yeux fixes, la bouche sèche, il contemplait l’étendue noire de la plaine. Les limbes du brouillard avaient fait place à de grandes flaques d’ombre, mais d’une certaine manière, la vue était plus claire que jamais. La bataille avait reflué. Quittant les flancs de la colline, le combat avait gagné les zones basses de la plaine, entre la rivière et la forêt de l’Ouest. La note claire d’un cor monta au-dessus du vacarme, annonçant que les assiégés allaient faire une sortie. Sans doute pour faire leur jonction avec ces alliés inattendus sortis de la forêt…

« Shíra, hein ? » Le Prince contempla l’échiquier, puis Shalinka. Le rebelle tenait une pièce en main. Une seule pièce. Un roi noir. Sa main tremblante survola un instant le champ de bataille, puis se posa lentement, comme un souffle. Au milieu du carnage.

Aucune des tactiques du Prince ne donnerait ses fruits, aujourd’hui. Son plan était battu en brèche. Ses cavaliers, détournés ou pris. Son attaque, aussi minutieuse qu’élégante, désorganisée, rendue impuissante par ce seul petit changement dans la disposition des pièces. C’était un mouvement extraordinaire, digne d’un grand maître des échecs. Shalinka souriait.

« Shíra ? Peut-être. Tól kan g’ti lyessin g’tan, sûrement. Le jeu de la mort et de la vie. Le jeu des tactiques de l’esprit. »

Il souriait encore quand le Prince tira son épée et lui trancha la gorge. Mais celui-ci n’eut même pas le temps de retourner l’arme contre lui. Huit silhouettes noires s’étaient approchées sans bruit.

On ne retrouva jamais le corps de Nayi, non plus que celui de Shalinka Eyyenvi Yinlaï. Et nul ne put dire quelle était l’armée qui vint à la rescousse des Shalinka assiégés dans leur heure de désespoir. Mais Shíra est un nom de terreur, avec lequel bien peu osent plaisanter. Les Shalinka encore moins que les autres.

[Première publication : revue Faëries n°5, octobre 2001.]

« L’horizon incertain », nouvelle dans l’univers de #Shalinka

Logo de Rocambole : lettre R majuscule sur fond rouge

Comme je l’expliquais dans mon avant-dernier billet, mon roman L’Héritier du Tigre paraîtra sous forme de série chez Rocambole à partir du 22 janvier 2020. En attendant, et pour aiguiser l’appétit, j’ai décidé de distiller quelques textes courts appartenant au même cycle et univers imaginaire, celui de Shalinka… Ils ont pour la plupart déjà été publiés en revues ou anthologies, mais n’avaient plus vu le jour depuis quelques années. Bonne lecture !

séparation de texte ; labguette coupée dans le tableau de Roërich

L’horizon incertain

« La plaine était vaste et verte, le vent léger,

Le ciel bleu et serein ;

La colline troublait, de sa masse dressée,

L’horizon incertain. »

C’était une belle journée pour se battre. Le soleil brillait haut. De petits nuages, blancs et légers, posaient leurs ombres fugitives sur l’immensité du Tsinari, si verte en ce matin de printemps. Devant nous, le cône décapité de la colline de Kyan-Kat se découpait contre le ciel. Là s’étaient rassemblés, pendant la nuit, les derniers lambeaux d’une armée krobor.

Je m’éloignai à cheval, sans essayer de respirer l’air pur de ce joli matin. En lambeaux. Là, non loin, et un peu partout devant moi sur la plaine, des lambeaux de corps, de chair, de peau. Etoffe raide de sang, os qui pointaient ça et là, blanchâtres et obscènes, yeux vides et sans regard, ventres ouverts où festoyaient les corbeaux. Le vent soulevait les cheveux d’une tête coupée, doucement, presque amoureusement. Un sabre de toute beauté gisait sur l’herbe piétinée. Aucun détrousseur de cadavre n’avait emporté cette lame aux lignes pures, cette poignée ciselée, incrustée de pierreries. Bien sûr. Ils avaient dû être effrayés par les symboles démoniaques gravés dans ce trop bel acier. J’avais presque envie de me l’approprier moi-même, mais on aurait jasé. Je n’avais pas besoin de cela.

Ni d’ailleurs du personnage que j’entendais s’approcher derrière moi.

« Eh bien, Shalinka ! » La voix du général Bayyari retentit derrière mon épaule tandis qu’il s’approchait, poussant sa monture au trot.

« Belle journée, n’est-ce pas ?

– Belle journée, certes. »

Mais compagnie fort inopportune… Je serrai les dents et me forçai à me taire. J’étais d’humeur à faire un carnage, et pas forcément au pied de la colline.

« Si Enya le veut », continua-t-il, « nous allons en finir avec ces barbares, enfin ! Vous rendez-vous compte ? Trois ans que ces tribus pouilleuses nous narguent ! Trois ans que la paix n’existe plus dans les Marches de l’Est ! »

Je m’en rendais d’autant mieux compte qu’il y a justement trois ans, lors de la prise d’Ankterka, j’avais prévenu le Roi du danger d’un soulèvement indigène, au cas où nous tenterions de progresser plus à l’est. A mon avis (et je n’étais pas le seul à le penser), nous n’avions aucun besoin de ces terres du Tsinari, qui semblaient avoir appartenu aux Krobor depuis le commencement des temps. Et maintenant qu’ils avaient regroupé leurs nombreuses tribus sous la bannière d’un seul chef, nos positions devenaient intenables. Ou peu s’en faut.

Nous chevauchâmes un moment botte à botte, longeant d’assez loin les lignes de notre armée.

« Avez-vous reçu le rapport des éclaireurs, Shalinka ?

– En effet. Les Krobor doivent être à peu près cinq cents. Fantassins, surtout. Après hier, je pense qu’ils n’ont guère de chevaux.

– Un peu moins que nous, alors ! Ce sera facile. » Il sourit, jaugeant nonchalamment l’amas de fourmis qui noircissait le pied de la colline dans le lointain.

« Et sait-on qui les commande ?

– Shaldkald, à ce qu’il parait.

– Encore lui ! Par Enya, il ne nous narguera plus longtemps ! »

Il grinça des dents, hochant lentement la tête. « Dites-moi, Shalinka, vous avez déjà rencontré Shaldkald, non ?

– En effet. Il m’a échappé à Namdranit. Je l’ai fait reculer devant Katò.

– Et vous m’avez, hier, bellement aidé à le souffleter. »

Une voix railleuse, derrière nous, éclata soudain de rire. Namdri Silaï… Officier de valeur, espion notoire, et mauvaise, très mauvaise langue.

« Quelles mines graves, messeigneurs ! A vous envisager, on croirait que nous allons devoir combattre un contre dix ! »

Il s’approcha de nous, pressant doucement les flancs de son superbe destrier noir. Je lui avais souvent envié son excellent jugement en matière de chevaux. Le général réprima un mouvement d’humeur. Les manières désinvoltes de Silaï l’indisposaient visiblement, d’autant plus que le jeune homme passait pour être une créature des Noldaï.

« Nous ne pouvons tous nous amuser de tout ! » répliqua-t-il ; « comme vous, lieutenant. »

Silaï secoua gaiement la tête. Sa longue chevelure brillait au soleil du matin. Il agita dans ma direction une main gantée de bleu.

« Peut-être pourrez-vous m’aider à résoudre un minuscule problème, Shalinka ? Je me demande comment vous avez bien pu échapper à l’exil. Une condamnation de Toran Aïssinga est généralement suivie d’effet, ce me semble ?

– Silaï, vous faites là une minuscule erreur. J’ai été condamné par le Roi, non par le chef des Noldaï, et j’ai bien dû m’exiler. Les Marches de l’Est ne sont pas une province du royaume, bien que d’éminentes personnalités comme vous puissent y faire de brefs séjours !

– Venant d’un seigneur aussi noble que le prince Shalinka, de telles paroles ne peuvent être que flatteuses. Néanmoins, je vois que vous avez toujours su tirer votre épingle du jeu. »

Et cet élégant scorpion avait le don de m’énerver. Sans ma naissance, j’aurais bel et bien fini déporté à l’île des Tempêtes, ou mort sur l’échafaud. D’autres n’avaient pas eu cette chance. Au service des Noldaï, même un roturier comme Namdri Silaï avait désormais le pouvoir de me faire taire. Par moments, j’enviais les Krobor qui nous attendaient, au pied de cette colline sinistre. Pour eux, tout se déciderait si simplement.

Mon cheval trébucha, effrayé par un corbeau s’envolant sous ses pieds. L’herbe ici était grasse et luisante, collée en paquets par le sang. Je me passai la main sur les yeux. Ma rêverie devenait dangereuse.

« Cette épingle, nous ne la tirerons pas avant la fin de la journée, mon cher Silaï. Vous devriez d’abord songer à y survivre. Le Général a décidé que vous chargeriez à l’avant-garde, avec les Dertaïkar. Bel hommage, non ? »

Bayyari n’avait rien décidé de tel, mais il hocha vigoureusement la tête. Il n’appréciait pourtant pas souvent mes idées.

« Parfait ! Excellent ! » Namdri Silaï éclata d’un rire joyeux. « Je vous remercie de l’honneur que vous me faites, mon Général. De toutes façons, je l’aurais sollicité ! »

Il se retourna vers moi, ses yeux bleus pleins de petites étincelles.

« Voulez-vous parier, Shalinka ? Lequel d’entre nous survivra à cette journée ? J’ai une sorte de pressentiment agréable. Voyons, si je gagne, je me contenterai de votre épée. Qu’en dites-vous ?

– J’accepte, car en ce cas je serais hors d’état de vous empêcher de la prendre. Mais si c’est moi qui gagne, j’hériterai de votre cheval noir. Tâchez d’en choisir un autre pour la bataille !

– Parfaitement d’accord ! » Et avec cela, il partit au petit galop en direction du camp.

Eh bien, voilà. J’aurai intérêt à surveiller mon dos, aujourd’hui.

Le général avait arrêté sa monture. Flattant d’une main distraite l’encolure soyeuse, il contemplait l’horizon. Son manteau blanc et bleu, aux couleurs royales, claquait au vent. Puis il se tourna vers moi.

« Shalinka Eyyenvi Yenshaya, écoutez-moi ! Je sais que vous êtes en disgrâce. Je sais qu’on ne vous apprécie guère, à la capitale ; ni le Roi, ni…

– Ni les Noldaï, je sais.

– Et je n’ai pas plus que vous d’amour pour les Noldaï. Ce sont de vulgaires aventuriers, des… des usurpateurs, certes ! Mais vous et moi devons fidélité au Roi et au Nintaïka. Nous devons obéir aux ordres : nous avons un rôle, une mission ! Notre honneur est de ne pas en dévier d’un fil.

« Shalinka Eyyenvi Yenshaya, écoutez-moi ! Je veux vous confier cette attaque. Vous commanderez la charge des Dertaïkar, et vous me taillerez en pièces les rangs des Krobor. Vous écraserez définitivement Shaldkald, et je vous jure que vous y gagnerez en renommée et en honneur ! »

Je dus lutter contre les mots pour réussir à répondre. Je finis par dire, d’une voix ferme : « Je vous remercie de votre confiance, Général. Je ferai tout pour m’en montrer digne. »

Mais en vérité, c’est un parti de Noldaï que j’aurais voulu mettre en pièces.

* * *

D’ordinaire, j’aimais assez me battre contre les Krobor, ces guerriers implacables, d’une bravoure folle, qu’il était presque impossible de vaincre à moins de leur ressembler. Et puis, il fallait bien l’avouer, ce serait une belle bataille. Le général n’avait pas tort, après tout. Nous n’étions pas très nombreux – une centaine seulement – mais la force des Dertaïkar ne réside pas dans le nombre. Armés de longues lances, montés sur de forts destriers puissants comme des buffles, entièrement revêtus, montures et cavaliers, de lourdes armures de fer, les Dertaïkar ont une terrible force d’impact. Les rangs ennemis seraient enfoncés à la première charge ; il serait facile alors d’en nettoyer les débris.

Rien de compliqué. Une attaque brutale, franche, dont il serait impossible de réchapper.

Dommage, quand même, d’en être réduit à tuer des Krobor uniquement pour attirer l’attention du Roi.

Et pourtant. Sarcastique, une petite voix résonnait dans ma tête : inutile, suggérait-elle, de risquer ta vie ainsi. Les charges de Dertaïkar sont démodées, après tout, c’est de la vieille école ! Pourquoi ne se servir que de cent cavaliers, quand tu as derrière toi tout un corps d’armée ? Envoie donc plutôt l’infanterie lancer une attaque en tenaille, par le nord et le sud de la colline. Ils seraient proprement écrasés. Ou bien, si tu tiens absolument à charger, l’épée au poing, commence par préparer le terrain par quelques « murs de flèches ». Une fois décimée par cette mort à distance, la troupe ennemie sera moins coriace… N’est-ce pas ?

Si, si. Justement. Sans quelque ridicule manifestation de panache, au prix d’un réel danger, comment pourrais-je après cela regarder mon propre visage dans le miroir.

Il nous fallut quelque temps pour boucler sur nous ces lourdes carapaces, qui comportaient un nombre impressionnant de lanières et de crochets. Autour de chaque cavalier s’affairaient deux valets d’armes, sans compter les palefreniers. Les chevaux s’agitaient. Ils sentaient qu’approchait l’heure de l’épreuve, et de nombreux malheurs. Le soleil cuisait comme en plein été. Enfin, on me tendit un heaume orné d’un grand panache blanc et rouge. Mes couleurs.

Un cavalier s’approcha, son armure ornée de filigranes d’or. La visière de son casque laissait voir ses yeux bleus et brillants. Il eut un petit rire.

« A bientôt, prince Shalinka ! A bientôt ! » Et il s’éloigna.

Namdri Silaï avait fait son numéro, et son côté théâtral ne le rendait pas moins dangereux. Je savais que c’était un Noldaï. Il avait prêté leur serment, et à présent il nous espionnait, œil et oreille fidèles de ses maîtres.

Les Noldaï ! Ils étaient venus dans la capitale, dix ans auparavant, comme une bande de quémandeurs, arrogants et importuns. Leurs uniformes bariolés leur donnaient l’air de boutiquiers déguisés et non de soldats. On s’en était gaussé. Mais ils avaient parlé haut et fort devant le Roi, ils avaient ébloui le peuple, leur nombre avait crû, et les miliciens maladroits s’étaient transformés en soldats de métier. Des conquêtes étrangères, comme dans le Septentrion, et quelques victoires contre les Rebelles de l’intérieur avaient donné du poids à leurs prétentions de « protecteurs » du Nintaïka. Insensiblement d’abord, puis de plus en plus ouvertement, le Roi s’était appuyé sur eux pour faire pièce à une Noblesse dont il se défiait. Jusqu’à faire officiellement de leur chef, Toran Aïssinga, son Premier Conseiller. De fait, le véritable maître du royaume. A présent, même la Noblesse se ralliait à eux, et je voyais amis et parents se détourner de moi comme d’un fou.

Je me secouai. L’heure était au combat. J’aurais tout loisir ensuite de songer aux Noldaï. Aidé par les valets, je me hissai sur le dos de l’énorme monture et me dirigeai vers le champ.

Et maintenant notre bataillon brillait au soleil, déployé en belles lignes droites devant la colline de Kyan-Kat. Les bannières flottaient dans la brise, le tigre rouge des Shalinka faisant pendant à l’étendard bleu du Roi. Les bêtes piaffaient, les pesantes armures cuisaient ; la fièvre du combat gagnait d’instant en instant dans nos coeurs. Le général Bayyari vint un moment inspecter cette troupe ; puis je donnai le signal, et l’orage se déclencha.

Combien de tonnes d’os et d’acier, de chair et de sang, furent lancées ainsi ? Qui le sait, à part du haut de son ciel Enya-héri-Nyansa ? J’exultais, je retrouvais encore une fois cette vieille magie, cette ardeur qu’on ne trouve qu’aux marges de la mort et qui donne une autre couleur à la vie. Au fond, que savais-je faire d’autre que me battre ? Pour un noble, un Enknayya, il n’y a pas d’autre vie que le combat, ouvert ou non, à travers la guerre et la politique. J’avais toujours connu cela.

Une sorte d’ivresse m’habitait, une joie qui m’était familière et que je retrouvais enfin. Je ne faisais plus qu’un avec le cheval au galop, avec l’acier au bout de mon bras, avec le vent sifflant de la course et la centaine de guerriers qui chargeait avec moi. Une force implacable. Cette masse en furie martelait la terre et poussait des cris de mort, riait, hennissait, galopait et pointait ses lances ; et au moment où nous allions atteindre les Krobor, immobiles et sombres dans les hautes herbes, il y eut un signe parmi eux ; alors, avec un choc à déplanter les dents, notre première ligne heurta un obstacle imprévu : des cordes, de solides cordes soudainement levées.

Les autres lignes ne purent pas plus s’arrêter. Une lourde pluie tomba sur la terre, dans un tumulte d’acier. Jeté au sol, je n’eus que le temps de comprendre avant de sombrer dans les ténèbres.

* * *

Quand je me réveillai, nous étions dépouillés de nos armures, étroitement liés.

Je vis d’abord le ciel bleu. Trompeusement bleu. J’étais étendu dans l’herbe un peu à l’écart, environné d’un bourdonnement de voix agréable, vaguement familier. L’odeur d’un feu de camp me parvint, mélangée à celle de l’herbe piétinée, des chevaux et de la sueur. Le soleil était bas sur l’horizon.

«…Nernkéla ! … Shann gorwinn kel kyalak ni.

– Hel dvéyar, hyeï nkhari thann… »

Soudain, je me sentis stupide. J’avais reconnu ce qui me semblait si réconfortant chez ces voix : elles parlaient krobor. La langue de mon enfance, bien sûr. Comme tant de nobles Dittaï, j’avais été nourri et bercé par des nourrices Krobor. Servantes, esclaves, captives de guerre… Et combien de Krobor parmi nos domestiques, et les serfs qui cultivaient nos terres. C’était tellement commode. Mais maintenant, les «sauvages» rendaient coup pour coup.

Écœuré, je me tordis le cou pour essayer de voir ce qui me restait à vivre. A gauche, à une vingtaine de pas, des corps étaient allongés sur le sol, remuant à peine, poussant parfois un gémissement. Les autres prisonniers. On avait dû les jeter là tout ligotés, comme des paquets. A en juger d’après les taches de sang, certains étaient blessés, ou peut-être déjà morts.

Dans ce cas, pensai-je, ils avaient eu de la chance. Je laissai aller sur le sol ma tête encore brumeuse, résonnante de ce qui s’était passé. La corde m’entrait dans la chair aux poignets, aux bras, aux chevilles. Les Krobor… D’une façon ou d’une autre, ils avaient eu connaissance de nos plans. Cette désuette charge des Dertaïkar… Mais comment ? Et qu’était-il advenu de la cavalerie ordinaire, qui nous suivait de près ? Perdu dans mes réflexions, je ne m’entendis pas interpeller, et un garde impatient me flanqua un coup de botte dans les côtes.

« Ern’tger haï, kyann kler ! » Insultes choisies. Je me retournai et me soulevai sur un coude.

Une voix plus faible. « Shalinka ! »

C’était Namdri Silaï, ce scorpion de Namdri Silaï. Etendu à quelques pas à ma droite, il tenait une main crispée sur son ventre, où des bandages hâtivement noués restaient impuissants à étancher le sang. Sa tête reposait sur les genoux d’une femme qui, de temps à autre, lui épongeait le front. Il me regarda de ses grands yeux bleus où dansaient des étincelles d’or, l’air épuisé et heureux.

« Sale traître ! » lançai-je. « Kver kyann shrara !

– Traître ? Non. Pas à mon peuple… Je suis un Krobor, moi aussi… J’avais une grand-mère krobor… Une servante… Et j’ai été élevé… » Le souffle lui manqua un instant, mais il reprit, crachant des bulles de sang : « J’ai été élevé dans les Rites de sa tribu. » Il sourit. Un filet de sang coulait maintenant au coin de ses lèvres. La femme l’essuya doucement, mais c’était moi qu’elle fixait de son regard de fauve, de ses yeux jaunes et brillants. D’autres personnes convergeaient vers nous.

Namdri Silaï souriait. Il n’essayait plus de parler. Je repris à sa place, en langue krobor : « C’est toi qui as prévenu Shaldkald. Dès hier, tu savais que nous ferions donner les Dertaïkar. Oh oui, ils sont faciles à piéger, une fois qu’ils ont pris leur élan ! Et je suppose que le reste de la cavalerie a réussi à tourner bride avant de s’empêtrer dans l’amas de corps ? »

Namdri Silaï hocha doucement la tête. Le sang qui coulait imbibait l’herbe, à présent.

« Mais je vois que l’un d’entre nous ne t’a pas raté. Il avait dû y voir clair, au dernier moment ?

– Laïssin Solenvi, oui… A côté de moi… Transpercé… d’un coup de lance…

– Mais il s’est fait tuer », dit tranquillement la femme. « Et cette nuit, nous partirons d’ici. Nous irons dans la forêt d’Ennsilgor, et nous vous tuerons tous. »

Ennsilgor… Un abri sûr. Assez vaste pour engloutir toutes les armées du Roi. Les Krobor y seraient tranquilles pour un moment. Et ils finiraient par nous tuer, oui. A la longue.

Namdri Silaï reprit : « J’ai perdu mon pari, Shalinka… Perdu… Mais toi aussi… Quelle… ironie… »

Sa voix n’était qu’un souffle, ses yeux vitreux. La mort voletait déjà devant son visage, l’éventant doucement de ses ailes froides. Avant la nuit, il passerait.

Je vis approcher un grand nombre de Krobor. Quelle ironie, pensai-je à mon tour ! Tant de visages connus : la rusée Lelgatniz, comme toujours taciturne ; Tsiyadryak, aussi appelé Bras-d’Ours à cause de sa force ; Taldzknath le sang-mêlé ; le jeune Dordnerennkald, qu’on disait fils d’un prince étranger… Je les avais déjà rencontrés, parfois lors de pourparlers, mais souvent aussi sur le champ de bataille. Tous les chefs des tribus krobor, venus des steppes froides, des grandes forêts, et même des lointaines montagnes du Dertner. Ils me regardèrent, souriant au soleil. Quelque chose de terrible brillait dans leurs yeux d’or.

Shaldkald s’avança, tranquillement. Et il éclata de rire.

« Comme je suis heureux de te retrouver, Shalinka ! J’avais juré de te prendre, et de te tuer ! »

Le rire coulait de sa bouche comme un torrent.

J’entendais à peine ses paroles. L’ivresse, la fureur, la rage… Les mots peinent à décrire la folie qui me prit à ce moment-là. Il n’est pas facile d’avoir l’air animé d’une juste colère quand on est à genoux dans l’herbe, les bras liés derrière le dos. Mais je n’en avais que faire. Ce rire me brûlait, me transperçait, me poignardait, pire que tout ce que j’avais pu craindre.

Aveuglé par cette brume rouge, je crachai ma haine à son visage moqueur.

« Démon ! Chien sans entrailles ! Lâche ! »

Le silence tomba, attentif, impassible.

« Tu n’as plus d’honneur ! Utiliser ce traître ! Nous prendre au piège comme… Comme un gamin avec des oiseaux ! Jamais je n’ai commis pareille félonie, Shaldkald ! Je n’ai pas besoin de tout cela pour te tuer ! Mais toi, tu tremble de peur devant un simple Dittaï ! »

Lelgatniz et les autres ne firent qu’en rire, mais Shaldkald grinça des dents.

« Chante toujours, vilain merle ! Tu auras bientôt besoin de toute ta salive ! »

La furie qui m’avait pris ne me lâchait plus. « Le grand Shaldkald, un lâche ! Un vil manipulateur, émule des Noldaï ! Que diraient les Krobor des Quatre Terres s’ils l’apprenaient ? Où serait alors ta renommée, ô vaillant héros ? Dans la boue, avec ton faux honneur ! »

Secouant furieusement la tête, Shaldkald tentait vainement de résister à l’orage, mais je sentais monter en lui la colère et l’humiliation. Implacable, je poussai mon avantage.

« Oh oui, tu as peur ! Tu n’oserais pas m’affronter comme un homme ! Seul, sans tes damnés tueurs ! »

Et bien sûr, Shaldkald explosa.

« Ah, c’est ce que tu veux ? » hurla-t-il. « Tu seras servi ! » Il me releva d’une seule main.

« Détachez-le ! Rendez-lui son épée ! Nous allons nous battre, Shalinka ! Et si tu vaincs, je jure que vous serez libres, toi et tes dertaïkar. »

Il se retourna vers ses hommes : « Vous tous m’en serez témoins ! »

Les autres ne semblaient guère heureux de la tournure qu’avaient pris les choses. Le beau visage noir de Lelgatniz était soucieux. « Le Dittaï veut te prendre au piège, Shaldkald. C’est un redoutable bretteur.

– Moi aussi, Lelgatniz. N’aie crainte. Ce fils des Ténèbres s’en mordra les doigts ! »

La situation était s’était grandement améliorée, tout d’un coup, mais j’en étais presque aussi surpris que les autres. Qui aurait cru que le Krobor mordrait si vivement à l’appât ? Je me sentais flotter à travers des nuages tièdes, couleur de sang. Frottant mes poignets, qui cuisaient encore, je me hâtai de réfléchir. Nous étions face à face sur une large étendue d’herbe piétinée, un peu à l’écart du camp. Les Krobor étaient rassemblés en un grand cercle autour de nous. Une surface régulière : parfait. J’étais habillé légèrement : chemise et pantalon de dessous ; aux pieds, des chaussons de feutre. Shaldkald n’avait pas de cuirasse non plus. Il était plus fort et plus lourd que moi, plus reposé aussi, mais avec moins d’allonge. Et Lelgatniz n’avait pas tort : j’étais vraiment très, très bon.

Quelque chose qui ressemblait à du plaisir infusa dans mes veines.

Froid et concentré, à présent, parfaitement maître de lui-même, Shaldkald dit doucement : « Crois bien que nous respecterons ton sang, prince Shalinka. Tu le sais, toi qui as vécu si près de nous que tu aurais pu être l’un des nôtres. Ta substance nous grandira ! »

Froid comme la mort, un frisson rampa tout le long de mon dos. Je répondis à mi-voix par cet ancien poème :

« Tu es trop belle, ma fiancée !

Tes yeux au regard clair ont transpercé ma vie.

Tu m’as, dans ton ardeur, environné de flammes,

Et tu as déposé, pour à toi me lier,

Tes cadeaux sur mon cœur comme une main de glace. »

Un léger sourire aux lèvres, Shaldkald salua.

Il attaqua le premier. Une pointe mal assurée, qui était sûrement une feinte. Pas d’erreur. Je me serais embroché sur son contre, si je m’y étais fié. Et puis une succession de coups brefs, prudents, chacun jaugeant l’autre en espérant ne pas se révéler. En quelques passes d’armes diaboliquement rapides, Shaldkald tenta de me faire tourner vers l’ouest, où rayonnait un soleil énorme, couleur de sang. Je pivotai d’un quart tout en reculant, ramenant devant moi la vue de la colline, sur l’horizon nord. Et en même temps je contre-attaquai. Shaldkald rompit, recula à son tour, puis passa enfin aux choses sérieuses.

L’intensité du combat augmenta d’un cran. C’était vrai, les Krobor étaient des adversaires terribles. Ils cultivaient la force, la souplesse et toute capacité de combattant à un degré rarement atteint, même parmi nous autres Enknayyar, l’aristocratie guerrière du Nintaïka. Mais, malgré cela, c’était Shaldkald qui commençait à avoir peur. Il voyait que j’étais en train de l’envelopper dans un essaim de coups où il ne pouvait que se débattre comme une mouche prise au piège, sans espoir de s’échapper. Il contre-attaqua furieusement, désespérément, mais j’orientais désormais la direction et la longueur de ses coups, disloquant méthodiquement sa défense.

Affolé, il frappa de toutes ses forces, essayant de briser mon épée. La violence du coup me fit plier le bras. Mais l’acier forgé et trempé par les maîtres d’Eyenssildar tint bon. Je parai une estocade, passai ma lame sous la sienne et l’écartai d’un moulinet rapide, feintant vers son cœur. Alors, du même mouvement, tandis que son épée pivotait pour défendre sa poitrine, je fis siffler ma lame de droite à gauche en travers de son cou.

Un jet de sang m’atteignit au visage, puissant et chaud. Il gicla sur ma joue gauche, sur ma bouche fermée, coulant sur le sol, puis le corps s’affaissa lentement et s’écroula dans une flaque rouge.

Je m’essuyai frénétiquement les lèvres. Je ne voulais rien avaler. Je ne voulais rien avaler de la substance d’un Krobor. Cette nuit, ils allumeraient des feux, aiguiseraient des couteaux, psalmodieraient des chants. Et puis, en grande cérémonie, ils cuiraient, découperaient et mangeraient le corps sans tête de Shaldkald.

Le Rituel de la Mort. La survie dans d’autres corps d’une parcelle de la pensée, des rêves, des émotions et de tout ce qu’avait vécu le défunt. L’immortalité de chacun à travers le corps de tous. L’éternelle régénération de la chair et de la vie krobor. « Tu aurais pu être l’un des nôtres… »

Jamais. A aucun prix !

Frissonnant, je regardai autour de moi. La tête avait roulé à huit pas du corps. J’essuyai mon épée avec la manche de ma chemise. Le devant était déjà trempé de sang. Rouge et blanc, pensai-je en un éclair. Les couleurs des Shalinka. Je ramassai la tête par ses longs cheveux.

Restait à affronter les autres Krobor. Ils étaient restés silencieux, impassibles, observant soigneusement le déroulement du combat.

Comme envoûtés, Tsiyadriyak, Dordnerrennkald et une douzaine d’autres avaient fait un pas en avant. Mâchoires serrées, ils me regardaient fixement. Silence. Et puis Tsiyadriyak fit un autre pas.

Lelgatniz avança et lui saisit le bras, s’exclamant, d’une voix terrible et triste :

« Notre parole, amis ! Nous avons accepté de les laisser partir. Shaldkald lui-même exigerait cela ! »

Tsiyadriyak baissa la tête. Lelgatniz reprit : « Oui, en vérité, il l’exige ! Par-delà la mort, il l’exige de nous ! »

Elle se tourna vers eux tous.

« Laissons ces Dittaï maudits vivre encore un peu de temps. Bientôt, sur les frontières de l’Est, nous prendrons notre revanche… Mais pour le moment, l’heure est venue de partir. Cette journée est la nôtre, amis ! La ruse de Namdri Silaï et le courage de Shaldkald nous ont sauvés de la défaite, de l’anéantissement. Honorons-les, à présent ! Partons pour la forêt d’Ennsilgor ! Nous n’oublierons jamais ceux qui sont tombés aujourd’hui. Mais nous n’oublierons pas non plus le rôle de Shalinka. »

Cette nuit, les feux brûleraient longtemps dans la vielle forêt. La substance de l’humble espion et celle du chef légendaire seraient à jamais associées dans la mort. Epuisé, mais tenant toujours la tête grimaçante de Shaldkald, je m’en allai à pas lents rejoindre les autres Dittaï. Un long retour nous attendait encore.

* * *

Nous fûmes de retour à notre camp peu avant le coucher du soleil. Petite troupe peu brillante qui avait traversé la plaine à pied, en chemise, nous étions tachés de sang, de sueur, de terre, et du vert de l’herbe.

« Vous aviez raison, général, » dis-je à Bayyari en jetant à ses pieds la tête de Shaldkald. « J’ai certainement gagné beaucoup d’honneur, aujourd’hui. »

Il n’y avait rien d’autre à dire, et j’étais avide d’être seul. Plus tard, peut-être, on en ferait des chansons. Pour le moment je me taisais, immobile. Le soleil descendait lentement dans la nuit.

« Et tandis qu’il disait ces mots, ses yeux

Fixaient dans le lointain

Cette ligne rougeâtre où tressaille, poudreux,

L’horizon incertain. »

FIN

(Première publication : fanzine Horrifique n°17, Québec, 1995.)

« Cause perdue », une nouvelle dans l’univers de #Shalinka

Peinture : une forteresse dans la montagne

Des pays imaginaires, vus par un peintre visionnaire. (« Gundla », par Nicolas Roërich.)

D’abord, une bonne nouvelle : j’ai terminé mon troisième roman, et j’en suis plutôt (très) contente. Ensuite ? Autre bonne nouvelle : ça y est, ça vient, mon tout premier roman, L’Héritier du Tigre, va être publié chez Rocambole, sous forme de série. Date à retenir : le 22 janvier 2020. Logo de Rocambole : lettre R majuscule sur fond rouge

Mais non, ce n’est pas tout, j’ai encore une bonne nouvelle ! Très littéralement, d’ailleurs. Car il m’est revenu que j’avais dans mes tiroirs quelques textes courts appartenant au même cycle et univers imaginaire, celui de Shalinka… Ils ont pour la plupart déjà été publiés en revues ou anthologies, mais n’avaient plus vu le jour depuis quelques années. Je compte donc en publier ici au moins trois, à raison d’un par semaine, pour donner aux aimables lectrices et lecteurs un avant-goût de la série à venir.

Voici donc, sans plus de préambule…

séparation de texte ; labguette coupée dans le tableau de Roërich

Cause perdue

Par Irène Delse

Pour G.

Darani passa devant la sentinelle en silence, répondant à peine au salut nerveux du gamin. Les meilleurs hommes se reposaient à cette heure, ou bien ils avaient déjà été mis hors de combat dans le précédent assaut. Plus que ces recrues trop vertes à aligner pour monter la garde, en pleine nuit ? Pauvre Nintaïka ! Que faisait-on de tes fils…

Le vieux Kna se frotta les yeux encore une fois. Il était las, las jusqu’à la moelle des os. Si les recrues étaient trop jeunes, lui avait vu trop d’hivers, trop de campagnes. Trop de défaites stupides, aussi. Le poing serré sur le petit bout de papier jauni et froissé qui avait déjà coûté la vie à deux de ces hommes qui leur manquaient tant aujourd’hui, il s’avança lentement dans la galerie couverte, envahie par la pénombre. Le vent d’ouest, sifflant par-dessus les marais, faisait vaciller la flamme des torchères. Pas de lune, heureusement. Les étoiles innombrables scintillaient tout là-haut, comme autant d’yeux vigilants, mais au moins les astres les plus brillants ne risqueraient pas de se montrer. Maintenant, si le jeunot ombrageux qui commandait à la troupe voulait bien s’accorder à son avis… Darani soupira.

Encore une sentinelle, entrevue dans le rai de lumière grise qui tombait sur la porte, tandis qu’il passait. Un visage rude, couleur de fer, vaguement familier. Les traits marqués d’un vétéran, enfin ! Darani eut un bref sourire. Il connaissait, au moins de vue, la plupart de ses hommes. Celui-là avait dû s’engager vingt-cinq ou trente ans plus tôt, sous le défunt roi. Un peu après Driman Darani lui-même. Et quelques années encore avant la naissance du commandant Shalinka.

Le jeune Enknayya avait pourtant sur lui un avantage de poids : ce nom, qui remontait aux racines mêmes du Royaume ; ces ancêtres, dont le moindre s’était plus illustré que bien des rois… Qui pouvait contester à un Shalinka le droit inné de commander aux Knas ?

Pas un vieux soldat fatigué, certes. Le capitaine Driman Darani avait mis trente ans à parvenir à ce grade. Selon toute certitude, c’est sous lui qu’il mourrait. Probablement d’ici deux jours.

Le jeune officier était seul et grave. Nerveux. Sa peur, presque palpable, n’avait rien à envier à celle de la malheureuse sentinelle de quinze ou seize ans, sur le palier, tout à l’heure. Mais son visage lisse, couleur de nuit, semblait habité par une brûlante détermination. Il fixa sur le nouvel arrivant deux yeux bleus limpides, qui ne cillaient pas.

— Des nouvelles, mon commandant !

— À cette heure-ci ?

Darani referma la porte avant de répondre. La pièce était encombrée de coffres ouverts, d’armes et de cartes. Un valet ronflait dans un coin, enroulé dans un lambeau de tenture. Celui-là avait son compte. Mais ce n’était pas le moment de laisser les hommes, dans le couloir, apprendre par surprise toute l’étendue du désastre.

— À cette heure-ci, mon commandant. Les messagers que vous aviez envoyés vers le nord et l’est sont revenus…

— Enfin ! Le jeune Shalinka se redressa, presque avide. Alors, Darani, où en sont les renforts ? Parlez bref !

Le vieux Kna secoua la tête.

— Ils ne viendront pas, mon commandant. Ni Nayi, au nord, ni Solendis, sur la côte orientale. Les messagers n’ont pas réussi à passer. Les Ashanis bloquent toutes les routes. En bref, mon commandant : nous sommes encerclés !

Deux flambeaux grésillaient au mur, dans leurs appliques, presque consumés. Dans le silence, soudain, ce bruit parut énorme, assourdissant.

Shalinka se détourna. Ses mains jouaient avec une paire de dagues qui lestaient la plus grande carte, sur la table. Des ajouts et ratures à l’encre rouge marquaient le parchemin ici et là, surtout ce qui correspondait à la plaine de Linyari où ils se trouvaient. Les chemins conduisant à la forteresse, les accidents de terrain : les deux collines basses formant un glacis de fortune ; les marécages immenses et mal connus, à l’ouest… Lui, Driman Darani, le roturier monté en grade, il n’aurait pas osé modifier ainsi une vieille carte, l’œuvre d’un érudit inconnu, un ou deux siècles auparavant. Cela aurait semblé… cavalier. Mais le commandant Shalinka Silka Zunsilaï, dont l’arrière-grand-père avait peut-être commandité cette même carte pour l’offrir au Roi, pouvait montrer moins de scrupules, en la matière.

Oh, c’était l’un des plus nobles, des plus accomplis, des plus valeureux jeunes gens du Royaume, sans doute ! Avec quelques années de plus, il pourrait faire un grand général, un jour. S’il vivait.

D’un geste brusque, le jeune Enknayya éteignit la mèche la plus basse avec le plat de sa dague. La puanteur âcre de la fumée envahit la pièce, couvrant même le relent des marais.

— Encerclés, reprit-il. Soit. Nous pouvons soutenir le siège, ici. Quoi d’autre, Darani ? Nos éclaireurs ?

— Un seul est revenu, mon commandant. Et je crains qu’il n’y aura pas de siège. Ou pas très longtemps ! Voyez…

— Un bout de papier ?

— Un billet de Laayiça au gouverneur ashani. Ils ont débarqué les machines de siège et les acheminent vers nous, aussi vite que les routes de Linyari peuvent les porter. Ils devraient parvenir à pied d’œuvre dans deux jours, mon commandant. Deux jours au plus.

Le chiffon qu’ils avaient intercepté semblait minuscule, dérisoire, dans la grosse patte gris sombre et couturée de Driman Darani. Mais le scribe qui savait déchiffrer l’ashani avait pâli en voyant ces caractères griffonnés à la hâte. Peut-être de la main même du fourbe Laayiça ? Cela faisait bien longtemps que le chef ennemi se dressait devant eux, déjouait leurs plans. On aurait cru qu’un mercenaire se vendrait au plus offrant… Mais non : l’Ashani avait le patriotisme de son sang et ne mettait ses talents qu’au service des gens de son propre peuple. Quelle pitié !

Shalinka jura. Tenant le misérable billet à quelques pouces seulement de son visage, il l’examina à la lueur mourante du flambeau, s’approchant plus près comme pour rendre la réalité plus claire et plus belle sous la lumière. Mais à la fin, il serra furieusement le papier dans son poing et le jeta au sol, tout froissé.

— Maudits soient-ils, Darani ! Maudits !

Le vieux soldat se racla la gorge. Peut-être était-il temps…

— Monseigneur… Mon commandant, veux-je dire ! Si je puis me permettre…

— Oui ?

L’expression qui passa sur les traits du jeune Enknayya était plus féroce, plus déterminée que jamais.

— Que vas-tu me sortir, Darani ? Que tout n’est pas perdu ? Que le Ciel nous viendra en aide, peut-être ? Eh ! Je veux bien de l’aide du Ciel, mais j’aimerais mieux une armée de renfort ou deux, pour attaquer Laayiça à revers !

Un rire amer sortit de ses lèvres. Mais il ne souriait pas.

— Laayiça et ses machines ont été notre perte depuis le début de cette campagne, Darani. Je ne t’apprends rien, je crois. Si nous étions plus nombreux, si j’avais les ressources et le temps pour mieux remparer la place, nous pourrions peut-être tenir jusqu’à ce que nos alliés du Kyalindari remontent jusqu’ici. Mais là, tel que nous sommes, avec la moitié des hommes blessés ou mal aguerris, dans cette petite forteresse de second ordre, comment espérer tenir notre terrain face aux balistes et aux catapultes, aux projectiles incendiaires ou explosifs ? Ce démon nous tient, Darani ! Il arrive après-demain, dis-tu ?

— Après-demain soir au plus tard, mon commandant. Mais…

— Eh bien, à partir d’après-demain soir, au plus tard, il ne nous restera plus qu’à bien mourir. Voilà tout.

Le flambeau n’éclairait plus qu’à moitié la longue pièce assombrie. Le vieux Kna se passa la main sur les yeux, encore une fois. Il avait du mal à distinguer le visage de Shalinka, à présent. Damnés Enknayyar, tous pétris d’arrogance ! Voilà qu’il commençait à trembler, malgré lui, devant ce gamin au nom plus lourd que son épée ! Et l’autre qui le prenait de haut, qui le traitait comme un de ses paysans, carrément ! Comme un pion à bouger ça et là sur l’échiquier, au gré du joueur… Darani serra les dents. Il fallait persévérer, voilà tout. C’était devenu un de ses points forts.

— Mon commandant, reprit-il, combien de temps pensez-vous que nous pourrons leur résister ?

— Un jour ou deux. Qu’importe ? Nous sommes morts, de toutes façons !

Le jeune homme reposa la dague, roula la carte avec soin. Il resta un moment en silence, tourné vers la nuit par-delà les meurtrières. Puis il revint vers Darani. Ses lèvres étaient pâles, son visage couvert d’une fine couche de sueur. Mais quand il reprit la parole, sa voix ne tremblait pas.

— Donnez les ordres, capitaine Darani. Mais ne dites rien aux hommes. Dès demain, nous devons être prêts pour le dernier assaut.

Le vieux soldat resta un long moment immobile, contemplant l’Enknayya qu’il devait maintenant contredire. Et, sans doute, humilier.

Le commandant Shalinka Silka Zunsilaï agita la main vaguement dans la direction de la porte.

— Alors, Darani ?

— Avec votre respect, Monseigneur, et sans votre permission, je parlerai.

L’autre fronça les sourcils. Sa main se crispa de nouveau sur une dague. Nerveux, hélas ! Comme Driman Darani lui-même se sentait, mal à l’aise, l’estomac serré. Mais c’était trop tard, pour reculer. Le vieux Kna s’était jeté à l’eau.

— Monseigneur, je vous en prie, écoutez-moi : il y a une autre solution que de nous faire tailler en pièces tout vifs, comme nous le serons si nous restons ainsi.

— Que dis-tu ?

— Les Ashanis nous ont encerclés, Monseigneur, mais ils n’ont pas pu bloquer le chemin qui traverse le marais, n’est-ce pas ? Seuls quelques indigènes de la région en connaissent toutes les routes.

— Tu veux dire…

— Je veux dire que nos éclaireurs krobors ont trouvé un passage à travers les marais qui couvrent notre flanc ouest. Laayiça ne pourra pas approcher par là, pas plus qu’il ne pourra nous attendre à l’autre bout. Nous pouvons nous sortir de cette nasse, Monseigneur !

Les lèvres entrouvertes, le jeune Enknayya le contempla, muet. Il fit mine un instant de se tourner vers la meurtrière la plus proche, mais renonça. La pièce donnait à l’est, de toutes façons. Mais ses poings se serrèrent. Essuyant les gouttes qui commençaient à perler de son front, il s’approcha de Darani avec un visage furieux.

— Tu es un fou ou un traître, cracha-t-il ! Abandonner la forteresse ? Laisser l’ennemi s’en emparer, s’y faire une position imprenable ? Car ils seront imprenables, maudit imbécile, avec les machines de Laayiça et les renforts des troupes d’Alelsha ! Nous allons mourir, ici, mais cela va leur coûter cher. Leurs gens tués, leurs machines détruites, même la forteresse incendiée : tout cela leur manquera, l’an prochain, lors de la prochaine campagne ! Tandis que ton plan de lâche n’est bon qu’à leur gagner la guerre, voilà tout ! Toi et tes pareils ne pensez qu’à votre peau !

— Monseigneur, je vous en prie…

— Tais-toi ! Si tu es incapable de voir plus loin que le lendemain, il m’appartient à moi, Shalinka, de le faire, pour l’honneur et la sauvegarde du Royaume. Alors, cesse de discuter !

Mais le jeune Kna n’avait pas appelé à l’aide. Était-il possible de le convaincre ?

— L’honneur, Monseigneur, et l’intérêt supérieur du Nintaïka, ne pensez-vous pas qu’ils seront mieux défendus si nous conservons au Roi cette armée, presque entière ? Ne pensez-vous pas que ceux qui ont dû se replier cette année, devant une force supérieure et une position désespérée, ne se battront qu’avec plus d’ardeur l’an prochain, où que l’on voudra les employer ? Ne pensez-vous pas que l’ennemi se trouvera bien marri de ne trouver aucun poisson dans la nasse, alors qu’il croyait triompher ? Je peux voir d’ici la rage de Laayiça ! Sa proie évadée, son triomphe amoindri, et ses amis d’Alelsha qui rechignent soudain à le payer…

Le tableau semblait bel et bon. Mais d’un geste, Shalinka balaya ces suppositions.

— « Si », « peut-être », « ne pensez-vous pas »... Suffit ! Je ne veux pas en entendre plus ! Ce ne sont que paroles en l’air, fausseté et couardise déguisée. Nous tiendrons la place, quoi qu’il en coûte.

Le jeune homme ne tremblait plus, à présent. Son visage s’était fermé et durci. À la lumière du dernier flambeau, ses yeux luisaient comme des braises. La main sur la garde de son épée, il fit un pas en avant.

Driman Darani ne recula pas. Si ce fou croyait l’impressionner…

— Vous ai-je dit qu’il fallait ne pas être lâche, pour abandonner le combat ? Le vieil homme soupira. Combien de couards j’ai vu monter à l’assaut en hurlant, sabre au clair, et se faire tailler en pièces, pour tromper leur peur !

— C’est ainsi que l’on gagne les batailles !

— Ou qu’on les perd. Vous ne pourrez me convainre, Shalinka !

Le jeune Enknayya s’assombrit encore plus. Il hurlait, maintenant.

— Je peux vous empêcher de commettre une telle ignominie. Et je le ferai, par Eynya !

Il tira l’épée. Trop vite pour réagir…

La lame mince scintilla, décrivant une large courbe. La pointe s’arrêta juste avant de toucher le visage de Darani. Le vieux Kna n’avait eu que le temps de de porter une main à son côté, l’autre levée devant lui en réflexe de défense. Mais trop tard, trop tard… Il laissa ses bras retomber le long du corps, et attendit.

Une seconde, le temps sembla suspendu. Shalinka levait de nouveau son arme pour frapper, quand soudain un cri s’éleva. La porte s’ouvrit à la volée, heurtant le dos du jeune Kna. Darani se baissa dans un réflexe. Plié en deux, le bras levé, il aperçut par en-dessous l’une des sentinelles qu’il avait vues monter la garde, au-dehors, se jeter sur son assaillant, lui tordre le bras droit derrière le dos pour le désarmer.

— Holà ! Tout doux, soldat ! Prend garde de ne point le blesser…

— Capitaine, que se passe-t-il ? J’ai entendu des cris, et vous…

L’homme semblait effaré, honnêtement perdu et choqué de cette rixe entre deux supérieurs. C’était le vétéran de tout à l’heure, bien sûr. Grâces soient rendues aux hurlements de Shalinka ! Et aux habitudes qu’avaient pris ses hommes de lui obéir en toute circonstance, sans réfléchir. Driman Darani détacha son foulard pour en bâillonner le jeune officier. Il méritait pis, mais qu’importe. Ce n’était pas le moment.

Il fallait juste profiter de cet instant que lui offrait le Ciel, par-delà tout espoir.

— Ne t’occupe de rien, soldat ! Je n’ai pas de temps à perdre. Tiens ce flambeau…

En quelques instants, il eut fini d’attacher le commandant. Le noble Shalinka Silka Zunsilaï… Survivrait-il à cette ignominie, avec cet honneur chatouilleux ? Ce n’était pas sûr.

Le soldat faisait le pied de grue au-dessus d’eux avec le flambeau grésillant, tenant dans l’autre main l’épée qu’il avait arrachée au commandant.

— Donne-moi cela, mon garçon ! Ton nom ?

— Srinoï, Mon Capitaine. Solni Srinoï.

— Ah, oui, je me souviens : Srinoï, de Tamna-Rora ! Tu étais à la campagne du Tsinari, pas vrai ?

— Aux deux, Mon Capitaine ! En 613 et 625 !

Driman Darani laissa paraître un sourire. Montrant la silhouette furieuse du commandant, étendu au sol, il reprit :

— Bon, bon ! Un moment, encore. J’ai à parler à ce Kna… Va m’attendre dans la galerie. Et ne dis pas un mot de ceci à âme qui vive !

— À vos ordres !

Les pas lourds du soldat décrurent, jusqu’au bout du passage. Oh, oui, il pouvait lui faire confiance ! Comme à lui-même.

La torche avait encore baissé. Il venait plus de lumière à travers les meurtrières, à présent. Une froide lumière pâle. Darani rafla les cartes, les armes et objets divers épars sur la table. Il aurait besoin de tout cela, dans les jours à venir. Et le chiffon de papier de Laayiça, surtout ! Voilà qui permettrait de justifier la retraite, à tout le moins.

Il restait quelques heures avant le jour. Quelques heures où le capitaine Darani, second dans la chaîne de commandement habituelle, serait de fait le premier. Et il avait beaucoup à faire. Des ordres à donner. Occuper les hommes, avant tout, les empêcher de se poser des questions indiscrètes… Que pourrait-il leur laisser entendre ? Bah, la vérité, au fond : ils devaient faire mouvement pour échapper au piège, en suivant leurs guides krobors à travers les marais. La retraite était le salut. Et ainsi l’ennemi serait-il trompé ! Quant au commandant Shalinka… Il était décidé à rester le dernier dans la forteresse. Tout le monde comprendrait.

Lentement, avec un soupir pour ses articulations grinçantes, le vieux Kna mit un genou au sol.

L’autre rageait en silence, tentant en vain de briser les cordes, de mordre à travers son baillon. Des larmes brillaient au bord de ses yeux. Mais quand la voix de Darani s’approcha, il se détourna vers le mur, grognant quelque chose de furieux et d’indistinct.

— Je vais vous laisser, Shalinka. Ne m’en veuillez pas si je dois vous endormir un peu ! Mais d’ici quelques heures, un jour, au plus, je ne doute pas que vous réussirez à vous libérer. Nous serons partis depuis longtemps, bien sûr. À vous de décider si vous voulez suivre nos traces… ou rester ici. Eynya vous garde !

Driman Darani se releva, déjà fourbu. Une longue nuit l’attendait. Avant de partir, il posa l’épée au sol, à quelque distance du Kna qui y était étendu.

FIN

(Première publication : Anthologie Solstice, vol. 1, éditions Cinquième Saison, juin 2007.)