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« Le joueur d’échecs », une nouvelle dans l’univers de #Shalinka (en attendant la série sur #Rocambole)

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On accélère ! Dans le précédent billet, j’annonçais que mon roman de fantasy L’Héritier du Tigre serait publié chez Rocambole sous forme de série à partir du 22 janvier… Mais, petit chamboulement de calendrier, ce sera dès le 15 janvier ! Bref dans deux jours. J’ai tout juste le temps de boucler la republication de nouvelles promises. J’ai un faible pour celle-ci, qui fut mon premier texte publié professionnellement, et où on entrevoit déjà les grandes lignes de l’univers exploré dans le roman.

Bonne lecture ! et rendez-vous après-demain…

séparation de texte ; labguette coupée dans le tableau de Roërich

Shalinka était seul devant son échiquier. Les blancs avaient perdu : mauvais présage pour la bataille à venir. Ils avaient eu si peu de chance ces derniers temps… Il fixa amèrement les silhouettes noires sur le plateau. Elles semblaient le regarder par en dessous, d’un air narquois.

Shalinka se secoua, et sortit dans l’air froid et pâle. Il regarda le soleil se lever sur la plaine du Tsinari, d’un vert grisé sous les brumes du printemps. Il regarda son haleine monter et se disperser comme une fumée.

Le jour se lève, tout recommence :

Dans la blanche lumière, le monde est mis à nu.

La nuit rusée dépouille ses longs voiles,

Comme un serpent défunt ressort vif de sa peau.

En face d’eux, derrière la mince forêt de bouleaux, se tenait l’armée du prince Nayi, beau-frère du Roi. C’était lui qui mènerait l’assaut. Shalinka regarda avec tristesse la rivière couverte de brumes, le ciel bleu pâle, les reflets du soleil sur le métal luisant. La bannière jaune des Nayi flottait haut près de la bleue des Taïrilaïgor. Face aux Royaux brillaient ses propres lignes, rangées en bon ordre sous leurs insignes rouges comme le sang. Pouvait-il s’y fier ? Pouvait-il leur confier sa vie et sa liberté ? La haine avait beau animer ses hommes, elle ne leur mordait pas les tripes comme à lui. Le Roi était toujours, pour eux, le Roi : ils le craignaient, à leur façon superstitieuse, et tout au fond d’eux-mêmes, ils le respectaient.

Shalinka se pencha de nouveau sur son vieil échiquier. Seul sous sa tente, assis à même le sol, il commença à disposer les pièces de bois poli, patiné par un trop long usage.

Il plaça sur l’échiquier le roi blanc, entouré de ses zaïnyar, ses cavaliers et ses pions. Les forces du prince Nayi, selon ses éclaireurs, étaient légèrement supérieures aux siennes. Shalinka hésita un instant, puis haussa les épaules. Au tour des pièces noires de prendre position. La journée serait décisive. Il se mit à déplacer les pièces sur l’échiquier, lentement d’abord, puis de plus en plus vite, comme en transe. À une pièce noire succédait une blanche, à un dertaïkar un cavalier ; on sautait une case, puis deux, puis trois, en une folle cavalcade, et les pions un à un disparaissaient du plateau. En quelques claquements de bois, l’étrange combat fut terminé. Tous les zaïnyar blancs étaient perdus. Cerné de pions noirs, réduit à l’impuissance, le roi blanc ne put que se rendre.

Shalinka resta un moment pensif devant le champ de bataille. Un frisson glacé le secoua. Encore une défaite ! C’était un signe.

Et le roi noir semblait maintenant lui sourire sous sa couronne de bois.

Il contemplait toujours l’échiquier quand son écuyer arriva, soulevant timidement un pan de cuir de la tente. « Mon seigneur, pardonnez-moi… Je me demandais…

— Ce qui pouvait bien, par tous les diables, me retenir ? Rien du tout ! Je suis aussi prêt qu’on peut l’être. »

Shalinka eut un rire sans joie. « Vas-t-en, à présent. Je m’habillerai seul. »

Lentement, il rangea l’échiquier, ceignit son épée, coiffa son heaume, attacha sa cuirasse. Il empoigna son bouclier, où bondissait la terrible image du tigre rouge. Puis, sortant sous le brillant soleil, il réunit ses officiers et donna l’ordre d’engager le combat.

La bataille fut longue. Adossée aux collines grises, l’armée de Shalinka s’était bâti des positions très fortes. Quatre fois la cavalerie royale se lança à l’assaut, et quatre fois les hommes de Shalinka la repoussèrent dans la plaine ; mais avec chaque fois, cependant, de plus lourdes pertes. A la fin du jour, Nayi fit donner ses dertaïkar. Les rangs fléchirent sous les coups de boutoir de leurs lourdes colonnes. Un instant, le sort hésita. Puis un fort parti de Royaux, qui avait contourné les collines, réussit à prendre les Shalinka à revers. Quand Shalinka eut vent de ce désastre, il tira mentalement son chapeau au prince Nayi tout en le maudissant. Et il jeta ses dernières réserves dans la bataille.

Mais cela ne servit à rien. Autour de Shalinka, l’étau se resserra peu à peu. Les rangs de sa garde, qui avaient fait autour de lui comme une forteresse vivante, se clairsemaient. Soudain, atteinte par une flèche, sa monture s’abattit au sol. Il n’eut pas le temps de vider les étriers. La jambe brisée, prisonnier du cadavre, il fut rejoint et maîtrisé par les soldats ennemis.

* * *

Tard dans la nuit, on entendait encore des clameurs sur le champ de bataille. Nayi avait donné l’ordre d’égorger les prisonniers et d’achever les blessés. Des feux brûlaient ça et là. Les troupes royales festoyaient et pillaient dans la campagne alentour.

Le prince s’était retiré sous sa tente quand on lui amena Shalinka. Mi-porté, mi-traîné, le chef rebelle fut jeté sur le sol. Il ne pouvait marcher. Tout en ôtant sa cuirasse, le prince Nayi Noyyessin Dmaraï considéra cet ennemi effondré, face contre terre. Il donna un ordre, et les soldats retournèrent le prisonnier. Shalinka étouffa un cri. Se soulevant sur un coude, il posa sur le prince un regard triste, écœuré, et laissa retomber la tête sur le sol. Qu’aurait-il pu lui dire ? Rien de cela n’en valait la peine.

Un serviteur entra avec une carafe et un gobelet d’argent. Le prince Nayi se servit, but une gorgée de vin, et dit avec un léger sourire : « Vous n’êtes guère sociable, ami Shalinka. Espérez-vous m’accabler de mépris ? Alors, vous jouez de malchance. Je n’ai pas envie de discuter avec vous. Je tiens seulement à vous informer que vous avez perdu : avant huit jours, je mettrai le siège sous les murs de Shalin-Yari. »

Shalinka, qui avait fermé les yeux, les rouvrit soudain.

« Ah, cela vous étonne ? » Le prince eut un petit rire. « J’ai tout bonnement fait tomber vos derniers avant-postes, et cela il y a trois jours. Quant à Izeyya, votre précieux allié, il s’est enfui comme un lièvre ! Mon cher, si vous n’étiez pas venu ce jour me chercher querelle, j’aurais déjà en main et votre château, et votre sœur ! »

Shalinka se releva à demi, le visage déformé par la douleur et la haine. « Vous irez en enfer, Nayi ! Shíra-aux-Dents-Noires vous mangera le cœur !

Le prince, faisant tourner entre ses doigts le gobelet d’argent, eut un sourire froid.

« Puisque votre jambe droite est cassée, vous ne verrez aucun inconvénient à ce que nous brisions aussi la gauche, je suppose ? »

Il fit un signe de la main en direction des soldats qui attendaient à l’entrée de la tente. L’air goguenard, l’un d’eux sortit, et revint peu après avec un escabeau. Saisissant la jambe gauche de Shalinka pendant que deux autres soldats lui immobilisaient les bras, il l’étira de façon à faire reposer le pied sur l’escabeau, où il le maintint fermement. Un quatrième garde commença à frapper sur la jambe étendue avec le manche de sa lance. Il y eut bientôt un craquement sec. Shalinka hurla comme une bête. Il parvint presque à écarter les deux hommes qui maintenaient ses bras, mais il se laissa retomber sur le sol, trempé de sueur.

Le prince Nayi sourit et se resservit du vin. « Je n’ai que faire de vos malédictions, Shalinka. Il est beaucoup trop tard pour vous. » Il vida son verre et s’assit sur un siège pliant. Sortant un de sa manche peigne d’or, il entreprit de mettre un peu d’ordre dans sa belle chevelure. Il se retourna soudain vers les gardes. « Cassez aussi le bras gauche ! Il n’en aura plus besoin ! »

Et cela recommença. Mais cette fois, Shalinka n’essaya même pas de lutter. Il sentait une sorte de brume rouge tomber devant ses yeux. Loin, très loin, il entendit encore le prince s’exclamer, moqueur : « Non, laissez-lui le bras droit ! Il le lui faudra pour jouer aux échecs. Car vous êtes un maître des échecs, n’est-ce pas, Shalinka ? »

Mais celui-ci était déjà trop loin pour répondre.

* * *

Devant Shalin-Yari, le siège semblait ne devoir jamais finir. L’automne touchait à sa fin. L’armée royale était lasse, et depuis des mois, les assiégés tenaient bon. Certains signes, pourtant, racontaient une autre histoire.

Le prince Nayi examinait la flèche, dans la main noire de l’éclaireur. Pointe d’acier, fût peint en noir, deux rangées d’ailettes bleues.

Il hocha la tête. « C’est une des nôtres.

— Elle a pourtant été tirée du château, Noble Prince. » Le capitaine eut un léger sourire. « Comme des dizaines d’autres, depuis deux jours. Et s’ils nous les renvoient…

— C’est qu’ils sont à court ? Oui, sans doute. Mais je me méfie des ruses des Shalinka. Dame Ayyendis dirige elle-même la résistance, savez-vous ?

— Que Votre Altesse me pardonne, mais il est de fait que l’ennemi s’essouffle. Ils n’avaient guère de chevaux, ce matin, à leur dernière sortie.

— Bon. Ils manquent de vivres. Et pour l’eau ? »

Un autre officier s’avança, bardé dans une cuirasse de fer.

« Ici, nous avons moins de chance, Votre Altesse. D’après les prisonniers, il y a dans la forteresse des puits très profonds, s’enfonçant jusqu’au cœur de la colline dans l’épaisseur du roc.

— Ils s’étaient bien préparés… »

Le prince contemplait l’horizon, ligne impassible et sombre dans la rougeur du couchant. Au sommet de la colline, dans son dos, le crépuscule descendait sur la forme ramassée de la forteresse. Il récita à mi-voix :

« Rouges coulent les larmes du jour

Dans la plaine, sous le ciel.

Les ombres en silence s’allongent,

La terre même se tait et le soleil s’enfuit.

Voici que rampe le crépuscule :

Sortant du ventre des ténèbres,

Dans une mer de sang,

C’est la naissance de la nuit. »

Souriant toujours, le prince se détourna et prit la direction du camp.

* * *

Shalinka jouait seul aux échecs, accroupi dans un petit enclos. Son échiquier était un carré tracé dans la poussière, ses pièces de petits cailloux. Une longue chaîne reliait sa main droite à un montant de la clôture, tintant à chaque mouvement. La plupart du temps, on ne le gardait même pas. Ses jambes brisées s’étaient ressoudées sous des angles bizarres ; elles ne pouvaient plus le porter. Son bras gauche pendait sans force, raccourci et tordu, à son côté.

Il leva la tête un instant, puis reprit sa partie sans rien dire. Le prince Nayi s’était approché et accoudé à la barrière de l’enclos.

« Belle journée, Shalinka !

— Peut-être.

— Et demain sera encore plus beau. Savez-vous pourquoi ? »

Les blancs cheveux du prince brillèrent dans les rayons dorés. Shalinka s’était arrêté de jouer et le regardait fixement. Des rides s’étaient creusées dans son visage noir, profondes et ravinées. Ses yeux bleus avaient pris un air triste et maussade. Il semblait plus âgé que le prince, à présent.

« Shalin-Yari tombera demain.

— Peut-être.

—Vous n’avez guère de conversation, Shalinka. On dirait que je vous ennuie. Mais peut-être ceci pourrait-il vous intéresser… »

D’une bourse attachée à sa ceinture, il tira deux figurines précieuses, l’une de jade blanc, l’autre d’opale noire, et les tendit à Shalinka dans sa paume sombre. Le soleil avait presque sombré sous l’horizon, teintant de rouge ses cheveux.

« Demain, » reprit le prince, « nous attaquerons dès le lever du jour. Tout est prêt : mon frère Eïssinlaï commandera l’assaut. Mais j’aimerais que nous nous affrontions aux échecs, vous et moi, pendant ce temps.

— Vous me faites beaucoup d’honneur, Nayi. » Shalinka hocha la tête d’un air rêveur. « Tól kan g’ti lyessin g’tan… Très bien. J’accepte votre offre. Nous verrons si vous êtes toujours le plus fort. »

Le prince eut un petit rire. « Nous verrons, en effet. Puisque vous en doutez. »

Et il s’en alla, drapant sur ses épaules son vaste manteau jaune. Shalinka le contempla en silence. La nuit était tombée. Il baissa la tête, effaça l’échiquier sur le sol et se traîna péniblement, faisant tinter sa chaîne, vers la cabane qui lui servait d’abri.

* * *

Avec l’aube se leva la brume, froide et pâle, masquant le monde au sein de ses voiles blancs. Le son des cors s’éleva, faiblement, d’abord, comme étouffé, puis de plus en plus clair, de plus en plus haut, perçant l’air matinal de leurs cent voix de cuivre. Et puis des formes sombres s’ébranlèrent dans la plaine, et l’armée du prince Nayi attaqua.

Sur une petite hauteur, une table de jeu avait été dressée. Le prince là siégeait dans une chaire à haut dossier. On y traîna Shalinka, on l’assit en face de lui dans une chaire identique, et le prince fit un signe à son écuyer. Shalinka regarda d’un air surpris l’homme lui saisir la main gauche, la plaquer contre la table, paume vers le bas, et la clouer au bois d’un coup de poignard. Le sang gicla. Avec un hoquet de douleur, Shalinka s’affaissa vers l’avant.

« Eh bien, mon cher, pouvons-nous commencer la partie ? » Un sourire flottait sur les lèvres du prince.

Shalinka releva lentement la tête. Une lueur de folie et de haine brûlait dans ses yeux clairs. Les lèvres tremblantes, il murmura :

« Très bien, Nayi. Tant pis pour vous. Avant longtemps, vous regretterez tout cela !

— Et comment donc ? » Le prince, qui disposait minutieusement les pièces du jeu, semblait sincèrement amusé. « Que pourriez-vous faire ? Gagner la bataille ? Gagner la partie, peut-être ? Mais trois fois déjà je vous ai affronté depuis le début du siège, et par trois fois vous avez perdu. Votre réputation de g’ti lyessin gtán était bien surfaite ! Comme beaucoup de vos prétentions, à vous autres, bâtards de Shalinka !

— Peu m’importe ce que vous pensez. » Le chef rebelle était soudain devenu très calme, comme l’eau profonde. « Vous êtes perdu, Nayi. Je n’ai plus qu’un seul allié, et maintenant, c’est pour vous qu’il est trop tard.

— Vraiment ? » Le prince déplaça l’un des pions blancs délicatement sculptés. « Un nouvel allié ? Vous ne pensez pas à Izeyya, j’espère, ni à ce chien de Solendis ! Ils n’auraient pas le temps d’intervenir. »

Lentement, posément, Shalinka joua à son tour. Soudain, le prince éclata de rire. « Ciel tout-puissant ! Vous comptiez peut-être invoquer Shíra, stupide sorcier que vous êtes ! Vraiment, la plaisanterie est bonne ! »

Il secoua la tête. « Shíra le Démon ! Shíra-aux-Mains-de-Glace ! Je comprends que vos ancêtres aient échoué à monter sur le trône, s’ils étaient aussi naïfs que vous. »

Il entama une attaque tournante qui impliquait deux cavaliers et la totalité des pions, mais Shalinka la déjoua au deuxième coup et riposta par un coup en avant des dertaïkar, les terribles cataphractaires, ceux-là même qui, lors de la précédente bataille, au bord du fleuve, avaient complètement enfoncé les rangs de sa cavalerie.

« Vous jouez presque bien. » L’air dédaigneux, Nayi fit battre en retraite ses cavaliers avant d’esquisser une contre-attaque. « Mais dépêchez-vous de jeter vos sorts si vous voulez que le démon vous prenne au sérieux ! »

Sur la plaine, la brume montait toujours. Un halo pâle encerclait le soleil comme un cocon d’araignée blanche. Les vagues d’assaut avançaient et refluaient au fil des heures, repoussées une à une par les défenseurs de la colline. Là où se tenaient Shalinka et le Prince, les bruits de la bataille parvenaient assourdis, déformés par la distance et les masses de brume. Les appels de trompe, les hurlements, les martèlements de sabots, le fracas du fer contre l’acier, tout cela semblait s’engloutir dans l’épaisseur humide, froide comme un linceul. De temps à autre, des cavaliers essoufflés, l’air hagard, s’abattaient aux pieds du Prince pour lui donner des nouvelles de sa bataille, demander des ordres de la part d’un capitaine ou (mais plus rarement) apporter un drapeau pris à l’ennemi.

Shalinka continuait à jouer.

Sourcils froncés, le Prince contemplait l’échiquier. Soixante-quatre cases, seize pièces chacun. Sept des siennes avaient déjà disparu ! Il était temps de se ressaisir. Fini de jouer au chat et à la souris. Une dernière manœuvre des deux zaïnyar restants, masquée par l’avancée des pions, une charge des dertaïkar, un mouvement tournant, et ce serait la mise à mort. Parfait.

Shalinka s’enfonçait de plus en plus dans sa chaire. Les épaules recourbées, les yeux mi-clos, il semblait presque endormi. Seule sa main droite bougeait de temps à autre, d’un geste minuscule, pour mettre une pièce en mouvement. Sa main gauche avait disparu sous une croûte noirâtre.

Un galop frénétique fendit le calme qui s’était installé autour d’eux. Un cavalier au casque fendu, le visage en sang, hurlant quelque chose d’inintelligible, s’approchait comme la tempête. On distinguait encore sur son armure les insignes bleu et or des Royaux.

« Trahison ! Prince, nous sommes tra — » Une flèche siffla. L’homme s’effondra, face contre le sol.

Le Prince Nayi se leva en jurant. Plusieurs officiers avaient accouru en silence. « Impossible, Votre Altesse ! Nous sommes en train de gagner !

— Qu’est ceci, alors ? »

Le Prince tremblait de rage. Son regard allait et venait, des visages de son état-major au corps sans vie étendu à ses pieds. Leurs silhouettes se découpaient, étrangement noires contre l’étendue rouge du ciel. « Comment ? Le soleil se couche déjà ? Il est trop tôt… » Sa voix se brisa.

« Qu’est ceci ? » reprit-il dans un murmure. « Qu’avez-vous à me dire ?

— Rien d’important, Noble Prince.

— Tout est normal, Votre Altesse.

— La bataille se déroule comme prévu. »

Le Prince se rassit. Les yeux fixes, la bouche sèche, il contemplait l’étendue noire de la plaine. Les limbes du brouillard avaient fait place à de grandes flaques d’ombre, mais d’une certaine manière, la vue était plus claire que jamais. La bataille avait reflué. Quittant les flancs de la colline, le combat avait gagné les zones basses de la plaine, entre la rivière et la forêt de l’Ouest. La note claire d’un cor monta au-dessus du vacarme, annonçant que les assiégés allaient faire une sortie. Sans doute pour faire leur jonction avec ces alliés inattendus sortis de la forêt…

« Shíra, hein ? » Le Prince contempla l’échiquier, puis Shalinka. Le rebelle tenait une pièce en main. Une seule pièce. Un roi noir. Sa main tremblante survola un instant le champ de bataille, puis se posa lentement, comme un souffle. Au milieu du carnage.

Aucune des tactiques du Prince ne donnerait ses fruits, aujourd’hui. Son plan était battu en brèche. Ses cavaliers, détournés ou pris. Son attaque, aussi minutieuse qu’élégante, désorganisée, rendue impuissante par ce seul petit changement dans la disposition des pièces. C’était un mouvement extraordinaire, digne d’un grand maître des échecs. Shalinka souriait.

« Shíra ? Peut-être. Tól kan g’ti lyessin g’tan, sûrement. Le jeu de la mort et de la vie. Le jeu des tactiques de l’esprit. »

Il souriait encore quand le Prince tira son épée et lui trancha la gorge. Mais celui-ci n’eut même pas le temps de retourner l’arme contre lui. Huit silhouettes noires s’étaient approchées sans bruit.

On ne retrouva jamais le corps de Nayi, non plus que celui de Shalinka Eyyenvi Yinlaï. Et nul ne put dire quelle était l’armée qui vint à la rescousse des Shalinka assiégés dans leur heure de désespoir. Mais Shíra est un nom de terreur, avec lequel bien peu osent plaisanter. Les Shalinka encore moins que les autres.

[Première publication : revue Faëries n°5, octobre 2001.]

« L’horizon incertain », nouvelle dans l’univers de #Shalinka

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Comme je l’expliquais dans mon avant-dernier billet, mon roman L’Héritier du Tigre paraîtra sous forme de série chez Rocambole à partir du 22 janvier 2020. En attendant, et pour aiguiser l’appétit, j’ai décidé de distiller quelques textes courts appartenant au même cycle et univers imaginaire, celui de Shalinka… Ils ont pour la plupart déjà été publiés en revues ou anthologies, mais n’avaient plus vu le jour depuis quelques années. Bonne lecture !

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L’horizon incertain

« La plaine était vaste et verte, le vent léger,

Le ciel bleu et serein ;

La colline troublait, de sa masse dressée,

L’horizon incertain. »

C’était une belle journée pour se battre. Le soleil brillait haut. De petits nuages, blancs et légers, posaient leurs ombres fugitives sur l’immensité du Tsinari, si verte en ce matin de printemps. Devant nous, le cône décapité de la colline de Kyan-Kat se découpait contre le ciel. Là s’étaient rassemblés, pendant la nuit, les derniers lambeaux d’une armée krobor.

Je m’éloignai à cheval, sans essayer de respirer l’air pur de ce joli matin. En lambeaux. Là, non loin, et un peu partout devant moi sur la plaine, des lambeaux de corps, de chair, de peau. Etoffe raide de sang, os qui pointaient ça et là, blanchâtres et obscènes, yeux vides et sans regard, ventres ouverts où festoyaient les corbeaux. Le vent soulevait les cheveux d’une tête coupée, doucement, presque amoureusement. Un sabre de toute beauté gisait sur l’herbe piétinée. Aucun détrousseur de cadavre n’avait emporté cette lame aux lignes pures, cette poignée ciselée, incrustée de pierreries. Bien sûr. Ils avaient dû être effrayés par les symboles démoniaques gravés dans ce trop bel acier. J’avais presque envie de me l’approprier moi-même, mais on aurait jasé. Je n’avais pas besoin de cela.

Ni d’ailleurs du personnage que j’entendais s’approcher derrière moi.

« Eh bien, Shalinka ! » La voix du général Bayyari retentit derrière mon épaule tandis qu’il s’approchait, poussant sa monture au trot.

« Belle journée, n’est-ce pas ?

– Belle journée, certes. »

Mais compagnie fort inopportune… Je serrai les dents et me forçai à me taire. J’étais d’humeur à faire un carnage, et pas forcément au pied de la colline.

« Si Enya le veut », continua-t-il, « nous allons en finir avec ces barbares, enfin ! Vous rendez-vous compte ? Trois ans que ces tribus pouilleuses nous narguent ! Trois ans que la paix n’existe plus dans les Marches de l’Est ! »

Je m’en rendais d’autant mieux compte qu’il y a justement trois ans, lors de la prise d’Ankterka, j’avais prévenu le Roi du danger d’un soulèvement indigène, au cas où nous tenterions de progresser plus à l’est. A mon avis (et je n’étais pas le seul à le penser), nous n’avions aucun besoin de ces terres du Tsinari, qui semblaient avoir appartenu aux Krobor depuis le commencement des temps. Et maintenant qu’ils avaient regroupé leurs nombreuses tribus sous la bannière d’un seul chef, nos positions devenaient intenables. Ou peu s’en faut.

Nous chevauchâmes un moment botte à botte, longeant d’assez loin les lignes de notre armée.

« Avez-vous reçu le rapport des éclaireurs, Shalinka ?

– En effet. Les Krobor doivent être à peu près cinq cents. Fantassins, surtout. Après hier, je pense qu’ils n’ont guère de chevaux.

– Un peu moins que nous, alors ! Ce sera facile. » Il sourit, jaugeant nonchalamment l’amas de fourmis qui noircissait le pied de la colline dans le lointain.

« Et sait-on qui les commande ?

– Shaldkald, à ce qu’il parait.

– Encore lui ! Par Enya, il ne nous narguera plus longtemps ! »

Il grinça des dents, hochant lentement la tête. « Dites-moi, Shalinka, vous avez déjà rencontré Shaldkald, non ?

– En effet. Il m’a échappé à Namdranit. Je l’ai fait reculer devant Katò.

– Et vous m’avez, hier, bellement aidé à le souffleter. »

Une voix railleuse, derrière nous, éclata soudain de rire. Namdri Silaï… Officier de valeur, espion notoire, et mauvaise, très mauvaise langue.

« Quelles mines graves, messeigneurs ! A vous envisager, on croirait que nous allons devoir combattre un contre dix ! »

Il s’approcha de nous, pressant doucement les flancs de son superbe destrier noir. Je lui avais souvent envié son excellent jugement en matière de chevaux. Le général réprima un mouvement d’humeur. Les manières désinvoltes de Silaï l’indisposaient visiblement, d’autant plus que le jeune homme passait pour être une créature des Noldaï.

« Nous ne pouvons tous nous amuser de tout ! » répliqua-t-il ; « comme vous, lieutenant. »

Silaï secoua gaiement la tête. Sa longue chevelure brillait au soleil du matin. Il agita dans ma direction une main gantée de bleu.

« Peut-être pourrez-vous m’aider à résoudre un minuscule problème, Shalinka ? Je me demande comment vous avez bien pu échapper à l’exil. Une condamnation de Toran Aïssinga est généralement suivie d’effet, ce me semble ?

– Silaï, vous faites là une minuscule erreur. J’ai été condamné par le Roi, non par le chef des Noldaï, et j’ai bien dû m’exiler. Les Marches de l’Est ne sont pas une province du royaume, bien que d’éminentes personnalités comme vous puissent y faire de brefs séjours !

– Venant d’un seigneur aussi noble que le prince Shalinka, de telles paroles ne peuvent être que flatteuses. Néanmoins, je vois que vous avez toujours su tirer votre épingle du jeu. »

Et cet élégant scorpion avait le don de m’énerver. Sans ma naissance, j’aurais bel et bien fini déporté à l’île des Tempêtes, ou mort sur l’échafaud. D’autres n’avaient pas eu cette chance. Au service des Noldaï, même un roturier comme Namdri Silaï avait désormais le pouvoir de me faire taire. Par moments, j’enviais les Krobor qui nous attendaient, au pied de cette colline sinistre. Pour eux, tout se déciderait si simplement.

Mon cheval trébucha, effrayé par un corbeau s’envolant sous ses pieds. L’herbe ici était grasse et luisante, collée en paquets par le sang. Je me passai la main sur les yeux. Ma rêverie devenait dangereuse.

« Cette épingle, nous ne la tirerons pas avant la fin de la journée, mon cher Silaï. Vous devriez d’abord songer à y survivre. Le Général a décidé que vous chargeriez à l’avant-garde, avec les Dertaïkar. Bel hommage, non ? »

Bayyari n’avait rien décidé de tel, mais il hocha vigoureusement la tête. Il n’appréciait pourtant pas souvent mes idées.

« Parfait ! Excellent ! » Namdri Silaï éclata d’un rire joyeux. « Je vous remercie de l’honneur que vous me faites, mon Général. De toutes façons, je l’aurais sollicité ! »

Il se retourna vers moi, ses yeux bleus pleins de petites étincelles.

« Voulez-vous parier, Shalinka ? Lequel d’entre nous survivra à cette journée ? J’ai une sorte de pressentiment agréable. Voyons, si je gagne, je me contenterai de votre épée. Qu’en dites-vous ?

– J’accepte, car en ce cas je serais hors d’état de vous empêcher de la prendre. Mais si c’est moi qui gagne, j’hériterai de votre cheval noir. Tâchez d’en choisir un autre pour la bataille !

– Parfaitement d’accord ! » Et avec cela, il partit au petit galop en direction du camp.

Eh bien, voilà. J’aurai intérêt à surveiller mon dos, aujourd’hui.

Le général avait arrêté sa monture. Flattant d’une main distraite l’encolure soyeuse, il contemplait l’horizon. Son manteau blanc et bleu, aux couleurs royales, claquait au vent. Puis il se tourna vers moi.

« Shalinka Eyyenvi Yenshaya, écoutez-moi ! Je sais que vous êtes en disgrâce. Je sais qu’on ne vous apprécie guère, à la capitale ; ni le Roi, ni…

– Ni les Noldaï, je sais.

– Et je n’ai pas plus que vous d’amour pour les Noldaï. Ce sont de vulgaires aventuriers, des… des usurpateurs, certes ! Mais vous et moi devons fidélité au Roi et au Nintaïka. Nous devons obéir aux ordres : nous avons un rôle, une mission ! Notre honneur est de ne pas en dévier d’un fil.

« Shalinka Eyyenvi Yenshaya, écoutez-moi ! Je veux vous confier cette attaque. Vous commanderez la charge des Dertaïkar, et vous me taillerez en pièces les rangs des Krobor. Vous écraserez définitivement Shaldkald, et je vous jure que vous y gagnerez en renommée et en honneur ! »

Je dus lutter contre les mots pour réussir à répondre. Je finis par dire, d’une voix ferme : « Je vous remercie de votre confiance, Général. Je ferai tout pour m’en montrer digne. »

Mais en vérité, c’est un parti de Noldaï que j’aurais voulu mettre en pièces.

* * *

D’ordinaire, j’aimais assez me battre contre les Krobor, ces guerriers implacables, d’une bravoure folle, qu’il était presque impossible de vaincre à moins de leur ressembler. Et puis, il fallait bien l’avouer, ce serait une belle bataille. Le général n’avait pas tort, après tout. Nous n’étions pas très nombreux – une centaine seulement – mais la force des Dertaïkar ne réside pas dans le nombre. Armés de longues lances, montés sur de forts destriers puissants comme des buffles, entièrement revêtus, montures et cavaliers, de lourdes armures de fer, les Dertaïkar ont une terrible force d’impact. Les rangs ennemis seraient enfoncés à la première charge ; il serait facile alors d’en nettoyer les débris.

Rien de compliqué. Une attaque brutale, franche, dont il serait impossible de réchapper.

Dommage, quand même, d’en être réduit à tuer des Krobor uniquement pour attirer l’attention du Roi.

Et pourtant. Sarcastique, une petite voix résonnait dans ma tête : inutile, suggérait-elle, de risquer ta vie ainsi. Les charges de Dertaïkar sont démodées, après tout, c’est de la vieille école ! Pourquoi ne se servir que de cent cavaliers, quand tu as derrière toi tout un corps d’armée ? Envoie donc plutôt l’infanterie lancer une attaque en tenaille, par le nord et le sud de la colline. Ils seraient proprement écrasés. Ou bien, si tu tiens absolument à charger, l’épée au poing, commence par préparer le terrain par quelques « murs de flèches ». Une fois décimée par cette mort à distance, la troupe ennemie sera moins coriace… N’est-ce pas ?

Si, si. Justement. Sans quelque ridicule manifestation de panache, au prix d’un réel danger, comment pourrais-je après cela regarder mon propre visage dans le miroir.

Il nous fallut quelque temps pour boucler sur nous ces lourdes carapaces, qui comportaient un nombre impressionnant de lanières et de crochets. Autour de chaque cavalier s’affairaient deux valets d’armes, sans compter les palefreniers. Les chevaux s’agitaient. Ils sentaient qu’approchait l’heure de l’épreuve, et de nombreux malheurs. Le soleil cuisait comme en plein été. Enfin, on me tendit un heaume orné d’un grand panache blanc et rouge. Mes couleurs.

Un cavalier s’approcha, son armure ornée de filigranes d’or. La visière de son casque laissait voir ses yeux bleus et brillants. Il eut un petit rire.

« A bientôt, prince Shalinka ! A bientôt ! » Et il s’éloigna.

Namdri Silaï avait fait son numéro, et son côté théâtral ne le rendait pas moins dangereux. Je savais que c’était un Noldaï. Il avait prêté leur serment, et à présent il nous espionnait, œil et oreille fidèles de ses maîtres.

Les Noldaï ! Ils étaient venus dans la capitale, dix ans auparavant, comme une bande de quémandeurs, arrogants et importuns. Leurs uniformes bariolés leur donnaient l’air de boutiquiers déguisés et non de soldats. On s’en était gaussé. Mais ils avaient parlé haut et fort devant le Roi, ils avaient ébloui le peuple, leur nombre avait crû, et les miliciens maladroits s’étaient transformés en soldats de métier. Des conquêtes étrangères, comme dans le Septentrion, et quelques victoires contre les Rebelles de l’intérieur avaient donné du poids à leurs prétentions de « protecteurs » du Nintaïka. Insensiblement d’abord, puis de plus en plus ouvertement, le Roi s’était appuyé sur eux pour faire pièce à une Noblesse dont il se défiait. Jusqu’à faire officiellement de leur chef, Toran Aïssinga, son Premier Conseiller. De fait, le véritable maître du royaume. A présent, même la Noblesse se ralliait à eux, et je voyais amis et parents se détourner de moi comme d’un fou.

Je me secouai. L’heure était au combat. J’aurais tout loisir ensuite de songer aux Noldaï. Aidé par les valets, je me hissai sur le dos de l’énorme monture et me dirigeai vers le champ.

Et maintenant notre bataillon brillait au soleil, déployé en belles lignes droites devant la colline de Kyan-Kat. Les bannières flottaient dans la brise, le tigre rouge des Shalinka faisant pendant à l’étendard bleu du Roi. Les bêtes piaffaient, les pesantes armures cuisaient ; la fièvre du combat gagnait d’instant en instant dans nos coeurs. Le général Bayyari vint un moment inspecter cette troupe ; puis je donnai le signal, et l’orage se déclencha.

Combien de tonnes d’os et d’acier, de chair et de sang, furent lancées ainsi ? Qui le sait, à part du haut de son ciel Enya-héri-Nyansa ? J’exultais, je retrouvais encore une fois cette vieille magie, cette ardeur qu’on ne trouve qu’aux marges de la mort et qui donne une autre couleur à la vie. Au fond, que savais-je faire d’autre que me battre ? Pour un noble, un Enknayya, il n’y a pas d’autre vie que le combat, ouvert ou non, à travers la guerre et la politique. J’avais toujours connu cela.

Une sorte d’ivresse m’habitait, une joie qui m’était familière et que je retrouvais enfin. Je ne faisais plus qu’un avec le cheval au galop, avec l’acier au bout de mon bras, avec le vent sifflant de la course et la centaine de guerriers qui chargeait avec moi. Une force implacable. Cette masse en furie martelait la terre et poussait des cris de mort, riait, hennissait, galopait et pointait ses lances ; et au moment où nous allions atteindre les Krobor, immobiles et sombres dans les hautes herbes, il y eut un signe parmi eux ; alors, avec un choc à déplanter les dents, notre première ligne heurta un obstacle imprévu : des cordes, de solides cordes soudainement levées.

Les autres lignes ne purent pas plus s’arrêter. Une lourde pluie tomba sur la terre, dans un tumulte d’acier. Jeté au sol, je n’eus que le temps de comprendre avant de sombrer dans les ténèbres.

* * *

Quand je me réveillai, nous étions dépouillés de nos armures, étroitement liés.

Je vis d’abord le ciel bleu. Trompeusement bleu. J’étais étendu dans l’herbe un peu à l’écart, environné d’un bourdonnement de voix agréable, vaguement familier. L’odeur d’un feu de camp me parvint, mélangée à celle de l’herbe piétinée, des chevaux et de la sueur. Le soleil était bas sur l’horizon.

«…Nernkéla ! … Shann gorwinn kel kyalak ni.

– Hel dvéyar, hyeï nkhari thann… »

Soudain, je me sentis stupide. J’avais reconnu ce qui me semblait si réconfortant chez ces voix : elles parlaient krobor. La langue de mon enfance, bien sûr. Comme tant de nobles Dittaï, j’avais été nourri et bercé par des nourrices Krobor. Servantes, esclaves, captives de guerre… Et combien de Krobor parmi nos domestiques, et les serfs qui cultivaient nos terres. C’était tellement commode. Mais maintenant, les «sauvages» rendaient coup pour coup.

Écœuré, je me tordis le cou pour essayer de voir ce qui me restait à vivre. A gauche, à une vingtaine de pas, des corps étaient allongés sur le sol, remuant à peine, poussant parfois un gémissement. Les autres prisonniers. On avait dû les jeter là tout ligotés, comme des paquets. A en juger d’après les taches de sang, certains étaient blessés, ou peut-être déjà morts.

Dans ce cas, pensai-je, ils avaient eu de la chance. Je laissai aller sur le sol ma tête encore brumeuse, résonnante de ce qui s’était passé. La corde m’entrait dans la chair aux poignets, aux bras, aux chevilles. Les Krobor… D’une façon ou d’une autre, ils avaient eu connaissance de nos plans. Cette désuette charge des Dertaïkar… Mais comment ? Et qu’était-il advenu de la cavalerie ordinaire, qui nous suivait de près ? Perdu dans mes réflexions, je ne m’entendis pas interpeller, et un garde impatient me flanqua un coup de botte dans les côtes.

« Ern’tger haï, kyann kler ! » Insultes choisies. Je me retournai et me soulevai sur un coude.

Une voix plus faible. « Shalinka ! »

C’était Namdri Silaï, ce scorpion de Namdri Silaï. Etendu à quelques pas à ma droite, il tenait une main crispée sur son ventre, où des bandages hâtivement noués restaient impuissants à étancher le sang. Sa tête reposait sur les genoux d’une femme qui, de temps à autre, lui épongeait le front. Il me regarda de ses grands yeux bleus où dansaient des étincelles d’or, l’air épuisé et heureux.

« Sale traître ! » lançai-je. « Kver kyann shrara !

– Traître ? Non. Pas à mon peuple… Je suis un Krobor, moi aussi… J’avais une grand-mère krobor… Une servante… Et j’ai été élevé… » Le souffle lui manqua un instant, mais il reprit, crachant des bulles de sang : « J’ai été élevé dans les Rites de sa tribu. » Il sourit. Un filet de sang coulait maintenant au coin de ses lèvres. La femme l’essuya doucement, mais c’était moi qu’elle fixait de son regard de fauve, de ses yeux jaunes et brillants. D’autres personnes convergeaient vers nous.

Namdri Silaï souriait. Il n’essayait plus de parler. Je repris à sa place, en langue krobor : « C’est toi qui as prévenu Shaldkald. Dès hier, tu savais que nous ferions donner les Dertaïkar. Oh oui, ils sont faciles à piéger, une fois qu’ils ont pris leur élan ! Et je suppose que le reste de la cavalerie a réussi à tourner bride avant de s’empêtrer dans l’amas de corps ? »

Namdri Silaï hocha doucement la tête. Le sang qui coulait imbibait l’herbe, à présent.

« Mais je vois que l’un d’entre nous ne t’a pas raté. Il avait dû y voir clair, au dernier moment ?

– Laïssin Solenvi, oui… A côté de moi… Transpercé… d’un coup de lance…

– Mais il s’est fait tuer », dit tranquillement la femme. « Et cette nuit, nous partirons d’ici. Nous irons dans la forêt d’Ennsilgor, et nous vous tuerons tous. »

Ennsilgor… Un abri sûr. Assez vaste pour engloutir toutes les armées du Roi. Les Krobor y seraient tranquilles pour un moment. Et ils finiraient par nous tuer, oui. A la longue.

Namdri Silaï reprit : « J’ai perdu mon pari, Shalinka… Perdu… Mais toi aussi… Quelle… ironie… »

Sa voix n’était qu’un souffle, ses yeux vitreux. La mort voletait déjà devant son visage, l’éventant doucement de ses ailes froides. Avant la nuit, il passerait.

Je vis approcher un grand nombre de Krobor. Quelle ironie, pensai-je à mon tour ! Tant de visages connus : la rusée Lelgatniz, comme toujours taciturne ; Tsiyadryak, aussi appelé Bras-d’Ours à cause de sa force ; Taldzknath le sang-mêlé ; le jeune Dordnerennkald, qu’on disait fils d’un prince étranger… Je les avais déjà rencontrés, parfois lors de pourparlers, mais souvent aussi sur le champ de bataille. Tous les chefs des tribus krobor, venus des steppes froides, des grandes forêts, et même des lointaines montagnes du Dertner. Ils me regardèrent, souriant au soleil. Quelque chose de terrible brillait dans leurs yeux d’or.

Shaldkald s’avança, tranquillement. Et il éclata de rire.

« Comme je suis heureux de te retrouver, Shalinka ! J’avais juré de te prendre, et de te tuer ! »

Le rire coulait de sa bouche comme un torrent.

J’entendais à peine ses paroles. L’ivresse, la fureur, la rage… Les mots peinent à décrire la folie qui me prit à ce moment-là. Il n’est pas facile d’avoir l’air animé d’une juste colère quand on est à genoux dans l’herbe, les bras liés derrière le dos. Mais je n’en avais que faire. Ce rire me brûlait, me transperçait, me poignardait, pire que tout ce que j’avais pu craindre.

Aveuglé par cette brume rouge, je crachai ma haine à son visage moqueur.

« Démon ! Chien sans entrailles ! Lâche ! »

Le silence tomba, attentif, impassible.

« Tu n’as plus d’honneur ! Utiliser ce traître ! Nous prendre au piège comme… Comme un gamin avec des oiseaux ! Jamais je n’ai commis pareille félonie, Shaldkald ! Je n’ai pas besoin de tout cela pour te tuer ! Mais toi, tu tremble de peur devant un simple Dittaï ! »

Lelgatniz et les autres ne firent qu’en rire, mais Shaldkald grinça des dents.

« Chante toujours, vilain merle ! Tu auras bientôt besoin de toute ta salive ! »

La furie qui m’avait pris ne me lâchait plus. « Le grand Shaldkald, un lâche ! Un vil manipulateur, émule des Noldaï ! Que diraient les Krobor des Quatre Terres s’ils l’apprenaient ? Où serait alors ta renommée, ô vaillant héros ? Dans la boue, avec ton faux honneur ! »

Secouant furieusement la tête, Shaldkald tentait vainement de résister à l’orage, mais je sentais monter en lui la colère et l’humiliation. Implacable, je poussai mon avantage.

« Oh oui, tu as peur ! Tu n’oserais pas m’affronter comme un homme ! Seul, sans tes damnés tueurs ! »

Et bien sûr, Shaldkald explosa.

« Ah, c’est ce que tu veux ? » hurla-t-il. « Tu seras servi ! » Il me releva d’une seule main.

« Détachez-le ! Rendez-lui son épée ! Nous allons nous battre, Shalinka ! Et si tu vaincs, je jure que vous serez libres, toi et tes dertaïkar. »

Il se retourna vers ses hommes : « Vous tous m’en serez témoins ! »

Les autres ne semblaient guère heureux de la tournure qu’avaient pris les choses. Le beau visage noir de Lelgatniz était soucieux. « Le Dittaï veut te prendre au piège, Shaldkald. C’est un redoutable bretteur.

– Moi aussi, Lelgatniz. N’aie crainte. Ce fils des Ténèbres s’en mordra les doigts ! »

La situation était s’était grandement améliorée, tout d’un coup, mais j’en étais presque aussi surpris que les autres. Qui aurait cru que le Krobor mordrait si vivement à l’appât ? Je me sentais flotter à travers des nuages tièdes, couleur de sang. Frottant mes poignets, qui cuisaient encore, je me hâtai de réfléchir. Nous étions face à face sur une large étendue d’herbe piétinée, un peu à l’écart du camp. Les Krobor étaient rassemblés en un grand cercle autour de nous. Une surface régulière : parfait. J’étais habillé légèrement : chemise et pantalon de dessous ; aux pieds, des chaussons de feutre. Shaldkald n’avait pas de cuirasse non plus. Il était plus fort et plus lourd que moi, plus reposé aussi, mais avec moins d’allonge. Et Lelgatniz n’avait pas tort : j’étais vraiment très, très bon.

Quelque chose qui ressemblait à du plaisir infusa dans mes veines.

Froid et concentré, à présent, parfaitement maître de lui-même, Shaldkald dit doucement : « Crois bien que nous respecterons ton sang, prince Shalinka. Tu le sais, toi qui as vécu si près de nous que tu aurais pu être l’un des nôtres. Ta substance nous grandira ! »

Froid comme la mort, un frisson rampa tout le long de mon dos. Je répondis à mi-voix par cet ancien poème :

« Tu es trop belle, ma fiancée !

Tes yeux au regard clair ont transpercé ma vie.

Tu m’as, dans ton ardeur, environné de flammes,

Et tu as déposé, pour à toi me lier,

Tes cadeaux sur mon cœur comme une main de glace. »

Un léger sourire aux lèvres, Shaldkald salua.

Il attaqua le premier. Une pointe mal assurée, qui était sûrement une feinte. Pas d’erreur. Je me serais embroché sur son contre, si je m’y étais fié. Et puis une succession de coups brefs, prudents, chacun jaugeant l’autre en espérant ne pas se révéler. En quelques passes d’armes diaboliquement rapides, Shaldkald tenta de me faire tourner vers l’ouest, où rayonnait un soleil énorme, couleur de sang. Je pivotai d’un quart tout en reculant, ramenant devant moi la vue de la colline, sur l’horizon nord. Et en même temps je contre-attaquai. Shaldkald rompit, recula à son tour, puis passa enfin aux choses sérieuses.

L’intensité du combat augmenta d’un cran. C’était vrai, les Krobor étaient des adversaires terribles. Ils cultivaient la force, la souplesse et toute capacité de combattant à un degré rarement atteint, même parmi nous autres Enknayyar, l’aristocratie guerrière du Nintaïka. Mais, malgré cela, c’était Shaldkald qui commençait à avoir peur. Il voyait que j’étais en train de l’envelopper dans un essaim de coups où il ne pouvait que se débattre comme une mouche prise au piège, sans espoir de s’échapper. Il contre-attaqua furieusement, désespérément, mais j’orientais désormais la direction et la longueur de ses coups, disloquant méthodiquement sa défense.

Affolé, il frappa de toutes ses forces, essayant de briser mon épée. La violence du coup me fit plier le bras. Mais l’acier forgé et trempé par les maîtres d’Eyenssildar tint bon. Je parai une estocade, passai ma lame sous la sienne et l’écartai d’un moulinet rapide, feintant vers son cœur. Alors, du même mouvement, tandis que son épée pivotait pour défendre sa poitrine, je fis siffler ma lame de droite à gauche en travers de son cou.

Un jet de sang m’atteignit au visage, puissant et chaud. Il gicla sur ma joue gauche, sur ma bouche fermée, coulant sur le sol, puis le corps s’affaissa lentement et s’écroula dans une flaque rouge.

Je m’essuyai frénétiquement les lèvres. Je ne voulais rien avaler. Je ne voulais rien avaler de la substance d’un Krobor. Cette nuit, ils allumeraient des feux, aiguiseraient des couteaux, psalmodieraient des chants. Et puis, en grande cérémonie, ils cuiraient, découperaient et mangeraient le corps sans tête de Shaldkald.

Le Rituel de la Mort. La survie dans d’autres corps d’une parcelle de la pensée, des rêves, des émotions et de tout ce qu’avait vécu le défunt. L’immortalité de chacun à travers le corps de tous. L’éternelle régénération de la chair et de la vie krobor. « Tu aurais pu être l’un des nôtres… »

Jamais. A aucun prix !

Frissonnant, je regardai autour de moi. La tête avait roulé à huit pas du corps. J’essuyai mon épée avec la manche de ma chemise. Le devant était déjà trempé de sang. Rouge et blanc, pensai-je en un éclair. Les couleurs des Shalinka. Je ramassai la tête par ses longs cheveux.

Restait à affronter les autres Krobor. Ils étaient restés silencieux, impassibles, observant soigneusement le déroulement du combat.

Comme envoûtés, Tsiyadriyak, Dordnerrennkald et une douzaine d’autres avaient fait un pas en avant. Mâchoires serrées, ils me regardaient fixement. Silence. Et puis Tsiyadriyak fit un autre pas.

Lelgatniz avança et lui saisit le bras, s’exclamant, d’une voix terrible et triste :

« Notre parole, amis ! Nous avons accepté de les laisser partir. Shaldkald lui-même exigerait cela ! »

Tsiyadriyak baissa la tête. Lelgatniz reprit : « Oui, en vérité, il l’exige ! Par-delà la mort, il l’exige de nous ! »

Elle se tourna vers eux tous.

« Laissons ces Dittaï maudits vivre encore un peu de temps. Bientôt, sur les frontières de l’Est, nous prendrons notre revanche… Mais pour le moment, l’heure est venue de partir. Cette journée est la nôtre, amis ! La ruse de Namdri Silaï et le courage de Shaldkald nous ont sauvés de la défaite, de l’anéantissement. Honorons-les, à présent ! Partons pour la forêt d’Ennsilgor ! Nous n’oublierons jamais ceux qui sont tombés aujourd’hui. Mais nous n’oublierons pas non plus le rôle de Shalinka. »

Cette nuit, les feux brûleraient longtemps dans la vielle forêt. La substance de l’humble espion et celle du chef légendaire seraient à jamais associées dans la mort. Epuisé, mais tenant toujours la tête grimaçante de Shaldkald, je m’en allai à pas lents rejoindre les autres Dittaï. Un long retour nous attendait encore.

* * *

Nous fûmes de retour à notre camp peu avant le coucher du soleil. Petite troupe peu brillante qui avait traversé la plaine à pied, en chemise, nous étions tachés de sang, de sueur, de terre, et du vert de l’herbe.

« Vous aviez raison, général, » dis-je à Bayyari en jetant à ses pieds la tête de Shaldkald. « J’ai certainement gagné beaucoup d’honneur, aujourd’hui. »

Il n’y avait rien d’autre à dire, et j’étais avide d’être seul. Plus tard, peut-être, on en ferait des chansons. Pour le moment je me taisais, immobile. Le soleil descendait lentement dans la nuit.

« Et tandis qu’il disait ces mots, ses yeux

Fixaient dans le lointain

Cette ligne rougeâtre où tressaille, poudreux,

L’horizon incertain. »

FIN

(Première publication : fanzine Horrifique n°17, Québec, 1995.)

« Cause perdue », une nouvelle dans l’univers de #Shalinka

Peinture : une forteresse dans la montagne

Des pays imaginaires, vus par un peintre visionnaire. (« Gundla », par Nicolas Roërich.)

D’abord, une bonne nouvelle : j’ai terminé mon troisième roman, et j’en suis plutôt (très) contente. Ensuite ? Autre bonne nouvelle : ça y est, ça vient, mon tout premier roman, L’Héritier du Tigre, va être publié chez Rocambole, sous forme de série. Date à retenir : le 22 janvier 2020. Logo de Rocambole : lettre R majuscule sur fond rouge

Mais non, ce n’est pas tout, j’ai encore une bonne nouvelle ! Très littéralement, d’ailleurs. Car il m’est revenu que j’avais dans mes tiroirs quelques textes courts appartenant au même cycle et univers imaginaire, celui de Shalinka… Ils ont pour la plupart déjà été publiés en revues ou anthologies, mais n’avaient plus vu le jour depuis quelques années. Je compte donc en publier ici au moins trois, à raison d’un par semaine, pour donner aux aimables lectrices et lecteurs un avant-goût de la série à venir.

Voici donc, sans plus de préambule…

séparation de texte ; labguette coupée dans le tableau de Roërich

Cause perdue

Par Irène Delse

Pour G.

Darani passa devant la sentinelle en silence, répondant à peine au salut nerveux du gamin. Les meilleurs hommes se reposaient à cette heure, ou bien ils avaient déjà été mis hors de combat dans le précédent assaut. Plus que ces recrues trop vertes à aligner pour monter la garde, en pleine nuit ? Pauvre Nintaïka ! Que faisait-on de tes fils…

Le vieux Kna se frotta les yeux encore une fois. Il était las, las jusqu’à la moelle des os. Si les recrues étaient trop jeunes, lui avait vu trop d’hivers, trop de campagnes. Trop de défaites stupides, aussi. Le poing serré sur le petit bout de papier jauni et froissé qui avait déjà coûté la vie à deux de ces hommes qui leur manquaient tant aujourd’hui, il s’avança lentement dans la galerie couverte, envahie par la pénombre. Le vent d’ouest, sifflant par-dessus les marais, faisait vaciller la flamme des torchères. Pas de lune, heureusement. Les étoiles innombrables scintillaient tout là-haut, comme autant d’yeux vigilants, mais au moins les astres les plus brillants ne risqueraient pas de se montrer. Maintenant, si le jeunot ombrageux qui commandait à la troupe voulait bien s’accorder à son avis… Darani soupira.

Encore une sentinelle, entrevue dans le rai de lumière grise qui tombait sur la porte, tandis qu’il passait. Un visage rude, couleur de fer, vaguement familier. Les traits marqués d’un vétéran, enfin ! Darani eut un bref sourire. Il connaissait, au moins de vue, la plupart de ses hommes. Celui-là avait dû s’engager vingt-cinq ou trente ans plus tôt, sous le défunt roi. Un peu après Driman Darani lui-même. Et quelques années encore avant la naissance du commandant Shalinka.

Le jeune Enknayya avait pourtant sur lui un avantage de poids : ce nom, qui remontait aux racines mêmes du Royaume ; ces ancêtres, dont le moindre s’était plus illustré que bien des rois… Qui pouvait contester à un Shalinka le droit inné de commander aux Knas ?

Pas un vieux soldat fatigué, certes. Le capitaine Driman Darani avait mis trente ans à parvenir à ce grade. Selon toute certitude, c’est sous lui qu’il mourrait. Probablement d’ici deux jours.

Le jeune officier était seul et grave. Nerveux. Sa peur, presque palpable, n’avait rien à envier à celle de la malheureuse sentinelle de quinze ou seize ans, sur le palier, tout à l’heure. Mais son visage lisse, couleur de nuit, semblait habité par une brûlante détermination. Il fixa sur le nouvel arrivant deux yeux bleus limpides, qui ne cillaient pas.

— Des nouvelles, mon commandant !

— À cette heure-ci ?

Darani referma la porte avant de répondre. La pièce était encombrée de coffres ouverts, d’armes et de cartes. Un valet ronflait dans un coin, enroulé dans un lambeau de tenture. Celui-là avait son compte. Mais ce n’était pas le moment de laisser les hommes, dans le couloir, apprendre par surprise toute l’étendue du désastre.

— À cette heure-ci, mon commandant. Les messagers que vous aviez envoyés vers le nord et l’est sont revenus…

— Enfin ! Le jeune Shalinka se redressa, presque avide. Alors, Darani, où en sont les renforts ? Parlez bref !

Le vieux Kna secoua la tête.

— Ils ne viendront pas, mon commandant. Ni Nayi, au nord, ni Solendis, sur la côte orientale. Les messagers n’ont pas réussi à passer. Les Ashanis bloquent toutes les routes. En bref, mon commandant : nous sommes encerclés !

Deux flambeaux grésillaient au mur, dans leurs appliques, presque consumés. Dans le silence, soudain, ce bruit parut énorme, assourdissant.

Shalinka se détourna. Ses mains jouaient avec une paire de dagues qui lestaient la plus grande carte, sur la table. Des ajouts et ratures à l’encre rouge marquaient le parchemin ici et là, surtout ce qui correspondait à la plaine de Linyari où ils se trouvaient. Les chemins conduisant à la forteresse, les accidents de terrain : les deux collines basses formant un glacis de fortune ; les marécages immenses et mal connus, à l’ouest… Lui, Driman Darani, le roturier monté en grade, il n’aurait pas osé modifier ainsi une vieille carte, l’œuvre d’un érudit inconnu, un ou deux siècles auparavant. Cela aurait semblé… cavalier. Mais le commandant Shalinka Silka Zunsilaï, dont l’arrière-grand-père avait peut-être commandité cette même carte pour l’offrir au Roi, pouvait montrer moins de scrupules, en la matière.

Oh, c’était l’un des plus nobles, des plus accomplis, des plus valeureux jeunes gens du Royaume, sans doute ! Avec quelques années de plus, il pourrait faire un grand général, un jour. S’il vivait.

D’un geste brusque, le jeune Enknayya éteignit la mèche la plus basse avec le plat de sa dague. La puanteur âcre de la fumée envahit la pièce, couvrant même le relent des marais.

— Encerclés, reprit-il. Soit. Nous pouvons soutenir le siège, ici. Quoi d’autre, Darani ? Nos éclaireurs ?

— Un seul est revenu, mon commandant. Et je crains qu’il n’y aura pas de siège. Ou pas très longtemps ! Voyez…

— Un bout de papier ?

— Un billet de Laayiça au gouverneur ashani. Ils ont débarqué les machines de siège et les acheminent vers nous, aussi vite que les routes de Linyari peuvent les porter. Ils devraient parvenir à pied d’œuvre dans deux jours, mon commandant. Deux jours au plus.

Le chiffon qu’ils avaient intercepté semblait minuscule, dérisoire, dans la grosse patte gris sombre et couturée de Driman Darani. Mais le scribe qui savait déchiffrer l’ashani avait pâli en voyant ces caractères griffonnés à la hâte. Peut-être de la main même du fourbe Laayiça ? Cela faisait bien longtemps que le chef ennemi se dressait devant eux, déjouait leurs plans. On aurait cru qu’un mercenaire se vendrait au plus offrant… Mais non : l’Ashani avait le patriotisme de son sang et ne mettait ses talents qu’au service des gens de son propre peuple. Quelle pitié !

Shalinka jura. Tenant le misérable billet à quelques pouces seulement de son visage, il l’examina à la lueur mourante du flambeau, s’approchant plus près comme pour rendre la réalité plus claire et plus belle sous la lumière. Mais à la fin, il serra furieusement le papier dans son poing et le jeta au sol, tout froissé.

— Maudits soient-ils, Darani ! Maudits !

Le vieux soldat se racla la gorge. Peut-être était-il temps…

— Monseigneur… Mon commandant, veux-je dire ! Si je puis me permettre…

— Oui ?

L’expression qui passa sur les traits du jeune Enknayya était plus féroce, plus déterminée que jamais.

— Que vas-tu me sortir, Darani ? Que tout n’est pas perdu ? Que le Ciel nous viendra en aide, peut-être ? Eh ! Je veux bien de l’aide du Ciel, mais j’aimerais mieux une armée de renfort ou deux, pour attaquer Laayiça à revers !

Un rire amer sortit de ses lèvres. Mais il ne souriait pas.

— Laayiça et ses machines ont été notre perte depuis le début de cette campagne, Darani. Je ne t’apprends rien, je crois. Si nous étions plus nombreux, si j’avais les ressources et le temps pour mieux remparer la place, nous pourrions peut-être tenir jusqu’à ce que nos alliés du Kyalindari remontent jusqu’ici. Mais là, tel que nous sommes, avec la moitié des hommes blessés ou mal aguerris, dans cette petite forteresse de second ordre, comment espérer tenir notre terrain face aux balistes et aux catapultes, aux projectiles incendiaires ou explosifs ? Ce démon nous tient, Darani ! Il arrive après-demain, dis-tu ?

— Après-demain soir au plus tard, mon commandant. Mais…

— Eh bien, à partir d’après-demain soir, au plus tard, il ne nous restera plus qu’à bien mourir. Voilà tout.

Le flambeau n’éclairait plus qu’à moitié la longue pièce assombrie. Le vieux Kna se passa la main sur les yeux, encore une fois. Il avait du mal à distinguer le visage de Shalinka, à présent. Damnés Enknayyar, tous pétris d’arrogance ! Voilà qu’il commençait à trembler, malgré lui, devant ce gamin au nom plus lourd que son épée ! Et l’autre qui le prenait de haut, qui le traitait comme un de ses paysans, carrément ! Comme un pion à bouger ça et là sur l’échiquier, au gré du joueur… Darani serra les dents. Il fallait persévérer, voilà tout. C’était devenu un de ses points forts.

— Mon commandant, reprit-il, combien de temps pensez-vous que nous pourrons leur résister ?

— Un jour ou deux. Qu’importe ? Nous sommes morts, de toutes façons !

Le jeune homme reposa la dague, roula la carte avec soin. Il resta un moment en silence, tourné vers la nuit par-delà les meurtrières. Puis il revint vers Darani. Ses lèvres étaient pâles, son visage couvert d’une fine couche de sueur. Mais quand il reprit la parole, sa voix ne tremblait pas.

— Donnez les ordres, capitaine Darani. Mais ne dites rien aux hommes. Dès demain, nous devons être prêts pour le dernier assaut.

Le vieux soldat resta un long moment immobile, contemplant l’Enknayya qu’il devait maintenant contredire. Et, sans doute, humilier.

Le commandant Shalinka Silka Zunsilaï agita la main vaguement dans la direction de la porte.

— Alors, Darani ?

— Avec votre respect, Monseigneur, et sans votre permission, je parlerai.

L’autre fronça les sourcils. Sa main se crispa de nouveau sur une dague. Nerveux, hélas ! Comme Driman Darani lui-même se sentait, mal à l’aise, l’estomac serré. Mais c’était trop tard, pour reculer. Le vieux Kna s’était jeté à l’eau.

— Monseigneur, je vous en prie, écoutez-moi : il y a une autre solution que de nous faire tailler en pièces tout vifs, comme nous le serons si nous restons ainsi.

— Que dis-tu ?

— Les Ashanis nous ont encerclés, Monseigneur, mais ils n’ont pas pu bloquer le chemin qui traverse le marais, n’est-ce pas ? Seuls quelques indigènes de la région en connaissent toutes les routes.

— Tu veux dire…

— Je veux dire que nos éclaireurs krobors ont trouvé un passage à travers les marais qui couvrent notre flanc ouest. Laayiça ne pourra pas approcher par là, pas plus qu’il ne pourra nous attendre à l’autre bout. Nous pouvons nous sortir de cette nasse, Monseigneur !

Les lèvres entrouvertes, le jeune Enknayya le contempla, muet. Il fit mine un instant de se tourner vers la meurtrière la plus proche, mais renonça. La pièce donnait à l’est, de toutes façons. Mais ses poings se serrèrent. Essuyant les gouttes qui commençaient à perler de son front, il s’approcha de Darani avec un visage furieux.

— Tu es un fou ou un traître, cracha-t-il ! Abandonner la forteresse ? Laisser l’ennemi s’en emparer, s’y faire une position imprenable ? Car ils seront imprenables, maudit imbécile, avec les machines de Laayiça et les renforts des troupes d’Alelsha ! Nous allons mourir, ici, mais cela va leur coûter cher. Leurs gens tués, leurs machines détruites, même la forteresse incendiée : tout cela leur manquera, l’an prochain, lors de la prochaine campagne ! Tandis que ton plan de lâche n’est bon qu’à leur gagner la guerre, voilà tout ! Toi et tes pareils ne pensez qu’à votre peau !

— Monseigneur, je vous en prie…

— Tais-toi ! Si tu es incapable de voir plus loin que le lendemain, il m’appartient à moi, Shalinka, de le faire, pour l’honneur et la sauvegarde du Royaume. Alors, cesse de discuter !

Mais le jeune Kna n’avait pas appelé à l’aide. Était-il possible de le convaincre ?

— L’honneur, Monseigneur, et l’intérêt supérieur du Nintaïka, ne pensez-vous pas qu’ils seront mieux défendus si nous conservons au Roi cette armée, presque entière ? Ne pensez-vous pas que ceux qui ont dû se replier cette année, devant une force supérieure et une position désespérée, ne se battront qu’avec plus d’ardeur l’an prochain, où que l’on voudra les employer ? Ne pensez-vous pas que l’ennemi se trouvera bien marri de ne trouver aucun poisson dans la nasse, alors qu’il croyait triompher ? Je peux voir d’ici la rage de Laayiça ! Sa proie évadée, son triomphe amoindri, et ses amis d’Alelsha qui rechignent soudain à le payer…

Le tableau semblait bel et bon. Mais d’un geste, Shalinka balaya ces suppositions.

— « Si », « peut-être », « ne pensez-vous pas »... Suffit ! Je ne veux pas en entendre plus ! Ce ne sont que paroles en l’air, fausseté et couardise déguisée. Nous tiendrons la place, quoi qu’il en coûte.

Le jeune homme ne tremblait plus, à présent. Son visage s’était fermé et durci. À la lumière du dernier flambeau, ses yeux luisaient comme des braises. La main sur la garde de son épée, il fit un pas en avant.

Driman Darani ne recula pas. Si ce fou croyait l’impressionner…

— Vous ai-je dit qu’il fallait ne pas être lâche, pour abandonner le combat ? Le vieil homme soupira. Combien de couards j’ai vu monter à l’assaut en hurlant, sabre au clair, et se faire tailler en pièces, pour tromper leur peur !

— C’est ainsi que l’on gagne les batailles !

— Ou qu’on les perd. Vous ne pourrez me convainre, Shalinka !

Le jeune Enknayya s’assombrit encore plus. Il hurlait, maintenant.

— Je peux vous empêcher de commettre une telle ignominie. Et je le ferai, par Eynya !

Il tira l’épée. Trop vite pour réagir…

La lame mince scintilla, décrivant une large courbe. La pointe s’arrêta juste avant de toucher le visage de Darani. Le vieux Kna n’avait eu que le temps de de porter une main à son côté, l’autre levée devant lui en réflexe de défense. Mais trop tard, trop tard… Il laissa ses bras retomber le long du corps, et attendit.

Une seconde, le temps sembla suspendu. Shalinka levait de nouveau son arme pour frapper, quand soudain un cri s’éleva. La porte s’ouvrit à la volée, heurtant le dos du jeune Kna. Darani se baissa dans un réflexe. Plié en deux, le bras levé, il aperçut par en-dessous l’une des sentinelles qu’il avait vues monter la garde, au-dehors, se jeter sur son assaillant, lui tordre le bras droit derrière le dos pour le désarmer.

— Holà ! Tout doux, soldat ! Prend garde de ne point le blesser…

— Capitaine, que se passe-t-il ? J’ai entendu des cris, et vous…

L’homme semblait effaré, honnêtement perdu et choqué de cette rixe entre deux supérieurs. C’était le vétéran de tout à l’heure, bien sûr. Grâces soient rendues aux hurlements de Shalinka ! Et aux habitudes qu’avaient pris ses hommes de lui obéir en toute circonstance, sans réfléchir. Driman Darani détacha son foulard pour en bâillonner le jeune officier. Il méritait pis, mais qu’importe. Ce n’était pas le moment.

Il fallait juste profiter de cet instant que lui offrait le Ciel, par-delà tout espoir.

— Ne t’occupe de rien, soldat ! Je n’ai pas de temps à perdre. Tiens ce flambeau…

En quelques instants, il eut fini d’attacher le commandant. Le noble Shalinka Silka Zunsilaï… Survivrait-il à cette ignominie, avec cet honneur chatouilleux ? Ce n’était pas sûr.

Le soldat faisait le pied de grue au-dessus d’eux avec le flambeau grésillant, tenant dans l’autre main l’épée qu’il avait arrachée au commandant.

— Donne-moi cela, mon garçon ! Ton nom ?

— Srinoï, Mon Capitaine. Solni Srinoï.

— Ah, oui, je me souviens : Srinoï, de Tamna-Rora ! Tu étais à la campagne du Tsinari, pas vrai ?

— Aux deux, Mon Capitaine ! En 613 et 625 !

Driman Darani laissa paraître un sourire. Montrant la silhouette furieuse du commandant, étendu au sol, il reprit :

— Bon, bon ! Un moment, encore. J’ai à parler à ce Kna… Va m’attendre dans la galerie. Et ne dis pas un mot de ceci à âme qui vive !

— À vos ordres !

Les pas lourds du soldat décrurent, jusqu’au bout du passage. Oh, oui, il pouvait lui faire confiance ! Comme à lui-même.

La torche avait encore baissé. Il venait plus de lumière à travers les meurtrières, à présent. Une froide lumière pâle. Darani rafla les cartes, les armes et objets divers épars sur la table. Il aurait besoin de tout cela, dans les jours à venir. Et le chiffon de papier de Laayiça, surtout ! Voilà qui permettrait de justifier la retraite, à tout le moins.

Il restait quelques heures avant le jour. Quelques heures où le capitaine Darani, second dans la chaîne de commandement habituelle, serait de fait le premier. Et il avait beaucoup à faire. Des ordres à donner. Occuper les hommes, avant tout, les empêcher de se poser des questions indiscrètes… Que pourrait-il leur laisser entendre ? Bah, la vérité, au fond : ils devaient faire mouvement pour échapper au piège, en suivant leurs guides krobors à travers les marais. La retraite était le salut. Et ainsi l’ennemi serait-il trompé ! Quant au commandant Shalinka… Il était décidé à rester le dernier dans la forteresse. Tout le monde comprendrait.

Lentement, avec un soupir pour ses articulations grinçantes, le vieux Kna mit un genou au sol.

L’autre rageait en silence, tentant en vain de briser les cordes, de mordre à travers son baillon. Des larmes brillaient au bord de ses yeux. Mais quand la voix de Darani s’approcha, il se détourna vers le mur, grognant quelque chose de furieux et d’indistinct.

— Je vais vous laisser, Shalinka. Ne m’en veuillez pas si je dois vous endormir un peu ! Mais d’ici quelques heures, un jour, au plus, je ne doute pas que vous réussirez à vous libérer. Nous serons partis depuis longtemps, bien sûr. À vous de décider si vous voulez suivre nos traces… ou rester ici. Eynya vous garde !

Driman Darani se releva, déjà fourbu. Une longue nuit l’attendait. Avant de partir, il posa l’épée au sol, à quelque distance du Kna qui y était étendu.

FIN

(Première publication : Anthologie Solstice, vol. 1, éditions Cinquième Saison, juin 2007.)

Une nouvelle sur Rocambole ? Même pas peur !

Maison hantée et citrouille de Halloween

Frissons et coups de sang, c’est par ici…

Si vous n’avez pas encore testé le site et l’application Rocambole, il y a une bonne occasion de s’y mettre : « Fais-moi peur », une collection d’histoires courtes mais cinglantes, par une quinzaine d’auteurs et auteures de la maison. En accès libre et gratuit, c’est un prolongement évident des festivités d’Halloween… ou un avant-goût de la tradition des histoires de fantômes pour Noël.

Des genres divers sont représentés : fantasy, fantastique, crime… J’aime beaucoup « Laisse-moi regarder la télévision », « Dans le noir », « Maison d’hôtes » et « L’immortel ».

Et puis vous l’ aurez deviné, il y a un texte d’Irène Delse, « Une leçon de Terreur »

Je vous laisse découvrir. Mais attention : c’est bien sombre.

Mon beau miroir (nouvelle)

Peinture italienne classique : une femme reçoit une couronne

Le poids d’une couronne ne se mesure pas qu’en onces.

À part des romans, que sais-je faire ? Eh bien, par exemple, des nouvelles. Les deux années précédentes, j’avais publié ici le résultat des travaux d’un atelier d’écriture oulipien auquel je participe une fois l’an avec quelques amis, chacun s’efforçant d’écrire une nouvelle à partir d’une même phrase tirée au sort. Pour ne pas perdre les bonnes habitudes, donc, voici…

* * *

Mon beau miroir

Par Irène Delse

To Sir Kenneth Branagh, with much appreciation.

Paris, 1422.

Un homme épouvantable entre et se regarde dans la glace. Ses sbires ne disent rien. Le sieur de Beauregard n’a pas coutume de tolérer les bélîtres, et ils ne sont pas friands de se retrouver sans emploi sur le pavé de Paris, ou assommés et jetés en un sac en Seine, comme les précédents maladroits en date.
Beauregard rectifie sa vêture une dernière fois. Il doit rencontrer ni plus ni moins que le souverain de France, qui est aussi celui d’Angleterre cette année-là. Beauregard n’est pas regardant quant au maître qu’il sert. Après Azincourt, la noblesse de France n’a pas vraiment de quoi faire la difficile – celle qui reste, car nombre de princes, barons et chevaliers, hier vifs, hardis, hautains, ont péri et dorment enterrés sous le gazon d’Artois.
Le monarque, il faut lui faire cette justice, préfère passer le temps dans ses bonnes provinces d’Anjou, de Normandie ou d’Aquitaine que dans la froidure et les brumes anglaises, où l’on ne peut avoir de bon vin qu’on ne le fît venir de France.
Une fois Beauregard entré, les hommes d’armes ne se relâchent point, à la grande inquiétude des domestiques du lieu. Ils jettent des regards de côté et d’autre, font cliqueter leurs armes et grincer leurs buffleteries de façon sinistre, jusqu’à ce que le maître d’hôtel ait la bonne idée de leur faire servir du vin. Un sbire abreuvé est un sbire content, c’est une vérité aussi sûre que les Évangiles.

* * *

Dans la grand-chambre, le roi d’Angleterre, Henry, cinquième du nom, marche en long et en large en faisant craquer des noix d’une de ses mains puissantes, comme en se jouant. Il gobe tour à tour les noix et jette au feu les écales, où elles font jaillir des étincelles qui font éternuer ses chiens.
Dans son français un peu particulier, le monarque s’exclame :
— Ah, Bowrigarde, mon bon ! Qu’en est-il de l’arrivée de notre dame la reine ? Nos sujets français ont hâte de lui rendre aujourd’hui comme reine les hommages qu’ils lui rendaient hier comme princesse de France !
Le roi a un petit rire. Non content de lui avoir acquis pour de bon la France, sa victoire d’Azincourt, quelques années plus tôt, lui avait apporté en sus la main de la princesse Catherine, puisqu’il fallait qu’une noce vînt mettre un peu de baume sur l’orgueil blessé des vaincus. La nouvelle reine avait bientôt mis au comble la félicité d’Henry en lui donnant un fils. Dieu veillait sur les destinées de la maison Plantagenet !
— Sire, fit Beauregard, des estafettes sont venues ce matin de Calais, pour informer Votre Majesté de l’arrivée de la nef royale.
— À merveille ! Je te charge de tout arranger pour son entrée solennelle dans Paris. Ce sera sa première visite au Louvre depuis le mariage, il doit être plein de toiles d’araignées et de crottes de souris. Que l’on y mette bon ordre ! Même si ce vieux château ne sera jamais aussi riant qu’une de nos demeures des bords de Loire…
Beauregard se risqua à sourire lui aussi. On devait toujours encourager la bonne humeur chez un monarque. Puis il salua bien bas et sortit.

* * *

La reine Catherine considéra avec ennui le reflet que lui renvoyait le miroir de Venise que sa dame d’atours lui tendait, orientant soigneusement la surface vitrée pour capter son meilleur profil – et tâcher d’éviter de trop montrer à sa maîtresse les premières rides qui étaient venues, l’hiver dernier, déparer son front blanc.
Catherine savait n’être point des premières beautés du royaume. On disait que son frère le dauphin, tout proscrit qu’il fût, se consolait avec des femmes galantes, les plus belles qu’on pût trouver… Grand bien lui fît. Catherine ne regrettait pas la petite ride qui s’était creusée entre ses deux yeux, ni ses joues pâlies, qui faisaient ressortir un peu trop la longueur de son nez. Ces signes de l’âge qui n’épargnait aucune créature étaient aussi le témoignage des souffrances qu’elle avait endurées lors de sa grossesse et de son enfantement. Elle avait bien cru y rester, mais elle avait mis au monde le fils qu’attendait tant le roi. Elle serait mère du prochain souverain de France et d’Angleterre, alors qu’elle n’aurait pu espérer, en tant que fille de France, que la main d’un monarque étranger, si haut fût-il. Elle aurait dû alors s’exiler au loin, en Allemagne ou en Flandre, ou dans cette Italie où bruissaient toujours les rumeurs de poison. Et la voici au contraire de retour sur la terre ancestrale, dans le château des rois ses aïeux.
— Votre Majesté, commença la dame d’atours, désire-t-elle passer passer sa pelisse de vair pour aller à la messe aujourd’hui ? Ou bien la cape de renard blanc ?
— Celle doublée d’hermine, voyons, Nicolette ! C’est une occasion solennelle.
La dame d’atour s’inclina et donna des ordres. Le grand coffre aux fourrures fut ouvert, et les chambrières se mirent à y fourrager en fronçant le nez, tant l’odeur des épices qu’on y avait mis pour les conserver était forte.
Catherine se détourna du miroir avec un soupir. Les glaces de Venise étaient plus belles et donnaient des reflets plus fidèles que les vieux miroirs d’argent poli. Ils montraient mieux le passage des ans, et l’expression du visage, aussi. Ce n’étaient pas ses rides qui chagrinaient Catherine, mais l’air de dureté qui semblait avoir figé ses traits, le pli amer de sa bouche. Où était la jeune princesse qui était montée en rougissant à l’autel en compagnie de son seigneur et maître le roi Henry ? Avait-elle disparu dans les brouillards de la Tamise, ou dans les responsabilités sans nombre d’une reine entourée de médisants et d’envieux ? Les devoirs d’une reine étaient sans nombre aussi, mais sa liberté de mouvement s’amenuisait jusqu’à disparaître.
Catherine dit au miroir à mi-voix, comme à un autre elle-même :
— Donc je possède le droit de me mirer, mais celui de rire s’est enfui, à moins que cela ne serve mon époux. J’ai le droit de porter les plus belles étoffes, mais tout est dicté par les bienséances, jusqu’au moindre détail. Croirais-tu, mon beau miroir, que ma première dame d’honneur a toute l’étiquette de cour notée dans un calepin ?
Le miroir ne répondit rien, bien entendu.

* * *

Les cloches de Notre-Dame sonnaient à toute volée. Ce n’était pas tous les jours que leurs majestés honoraient de leur présence la bonne ville de Paris ! La nef de l’église était remplie des seigneurs et riches bourgeois dans leurs plus beaux atours, et le bas peuple se massait sur le parvis, où l’on jetterait tout à l’heure quelque menue monnaie pour que tous aient part à la fête.
Maître Rodolphe, le miroitier, était arrivé trop tard pour entrer dans la cathédrale, et se contenta de faire le pied de grue au dehors avec ses compères : Guillaume, l’aubergiste du Lion blanc, et don Alfonse, un voyageur venu d’Espagne que certains disaient alchimistes, d’autres magiciens, et quelques uns même, mahométan déguisé. Quoi qu’il en fût, Alfonse avait pris pension à l’auberge et payait son écot en bonne monnaie sonnante et trébuchante, invitant même souvent ses voisins à vider avec lui quelques bouteilles de vin d’Argenteuil.
Ce jour-là, sur le parvis, tandis que les archers du roi et les sergents de ville maintenaient un peu d’ordre dans la populace, maître Rodolfe retrouva Guillaume et don Alfonse avec grande agitation. Il avait une histoire incroyable à leur raconter :
— C’est pourtant vrai, mes bons amis, j’ai vu venir ma mort lorsque ce (il baissa la voix jusqu’à un murmure) messire de Beauregard est entré dans ma boutique et qu’il a demandé à voir la marchandise ! Comment, l’homme le plus craint de Paris, venir faire une emplette comme n’importe quel chaland ? Il avait ses hommes d’armes avec lui, et leurs mines atroces étaient plutôt faites pour le fond d’un bois ! Tremblant, je m’aventurai à demander ce que le noble seigneur désirait, bien entendu…
En raconteur exercé, il laissa tomber une pause. Guillaume et don Alfonse se penchèrent un peu plus vers lui.
— Alors, reprit Rodolphe, l’homme épouvantable me répond : Un miroir, tout simplement ! Un miroir de Venise. Et c’était tout ce qu’il voulait, en effet. Je mis tous mes soins à choisir le miroir, à m’assurer qu’il était de la taille et de la forme désirée, sans défaut aucun, et je le fis livrer par le plus sérieux de mes compagnons. Il n’était pas question, bien sûr, qu’une maladresse en chemin vienne abîmer ce miroir !
Les deux autres compères hochèrent la tête d’un air sagace, sentant bien que l’histoire n’était pas complète. Et en effet, après une nouvelle pause, le miroitier poursuivit :
— Mais le plus surprenant, mes amis, c’est l’adresse où il me dit de livrer. Devinerez-vous ? Non, même en cent ans, vous ne pourriez jamais l’imaginer ! Au château du Louvre, aux appartement de la reine.
Un hoquet de surprise non feint accueillit cette révélation. Ils s’étaient bien douté que le visiteur, homme de mains bien connu du roi anglais, venait pour le compte de son maître. Mais la reine Catherine ? C’était presque obscène d’imaginer ces deux-là ne serait-ce que parler ensemble.
— Ma foi, dit l’Espagnol, on dit bien que les femmes sont attirées par les miroirs comme le fer par la pierre d’aimant. Quand nous reprendrons enfin Grenade aux Maures, vous verrez que la reine très catholique n’aura rien de plus pressé que de garnir de glaces l’Alhambra !

* * *

Le roi Henry ne jeta qu’un regard au nouveau miroir qui ornait la chambre de sa femme. Même s’il avait su que c’était là une nouvelle glace, qui remplaçait une précédente brisée, il n’aurait fait que hausser les épaules. Il n’accordait pas de crédit à l’histoire des sept ans de malheur. Sottises populaires que tout cela !
Il s’assit auprès du feu avec un soupir satisfait. Tout allait bien dans son royaume. Son fils était un joli bambin, plein de santé, et la reine, assez jeune pour lui donner des petits frères. Et le prétendant français, le piètre dauphin Charles, n’était le seigneur que d’un mouchoir de poche autour de Bourges et d’Orléans. Quel danger pourrait bien venir de là ?
Catherine, aussi charmante et docile qu’à l’accoutumée, vint lui porter de ses mains une coupe de vin chaud. Un ménestrel commença une chanson sur le preux roi Richard, que l’on nommait Cœur de Lion. Henry soupira d’aise.

* * *

Dans un petit cabinet attenant, deux servantes pliaient des vêtements sous la surveillance de la dame d’atours. La solide Nicolette ne laissait à personne le soin de veiller aux affaires de sa maîtresse la reine. Tandis que les chambrières s’affairaient, cependant, elle s’approcha de la cheminée et tira des cendres une balle de tissu serrée. On n’avait pas fait de feu ici depuis des mois. Mais qui sait, demain, peut-être, on en ferait, et elle devrait trouver une autre cachette pour ces débris de verre compromettants…
Ce n’était pas, raisonna à part elle Nicolette, qu’elle crût vraiment à ces contes de bonne femme, mais on savait comment les langues trottaient, dans cette cour pleine de rumeurs… Mieux valait ne rien laisser au hasard.
Mieux valait ne pas laisser dire que la reine Catherine avait délibérément cassé son beau miroir de Venise, alors que les servantes étaient sorties. Nicolette s’était enhardie à demander, d’un ton enjoué, s’il plaisait à Sa Majesté de se défaire d’un méchant miroir mal poli – n’importe quoi pour tourner la chose à la plaisanterie. Oh, bien sûr, Sa Majesté pouvait avoir un mouvement d’humeur, mais mieux valait ne pas donner des signes d’instabilité. Outre la malveillance habituelle des courtisans, cela pouvait suggérer qu’elle avait hérité de la malencontreuse folie du roi son père, que l’on avait vu hurler comme une bête lors du déplorable incident du bal des ardents.
Mais la réponse de la reine avait été sibylline :
— Avec plaisir ou déplaisir, avait-elle dit, cela ne regarde que ma conscience.

* * *

Dans sa boutique de la rue du Pont-Neuf, maître Rodolphe avait retrouvé sa routine quotidienne, derrière son comptoir de bois poli. Il ne pouvait s’empêcher toutefois de jeter des coups d’œil furtifs derrière les petits carreaux de verre épais de ses fenêtres à meneaux.
Il n’avait pas besoin de recevoir trop souvent de client comme le sieur de Beauregard ! Le miroitier avait espéré un moment que l’âme damné du roi Henry le paierait en bons francs d’or ou bonnes livres tournois, à tout le moins. On murmurait qu’il avait les coffres de son maître à sa discrétion. Aussi Rodolphe avait-il été bien déçu quand le sinistre individu était parti sur une vague promesse de lui faire tenir la somme due à la Saint-Martin… Presque au bout de l’an ! Hélas, que pouvait-on faire ? Beauregard avait le roi pour lui, c’est-à-dire la loi. Et il n’y avait pas apparence qu’on dût bientôt changer de monarque – rien pour déloger le lion anglais et ramener les fleurs de lys. Ainsi donc, au point de vue de la loi, il n’avait pas tort.
Le maître miroitier soupira une dernière fois et retourna à ses comptes.

FIN

Mes outils d’écriture : (4) Mettre plus de gore

Photo : tombe de style néo-classique, sur une hauteur, éclairée par le soleil couchant

Ci gît une grande dame russe dont la rumeur publique a fait un vampire.. Juste une tombe particulièrement élaborée au Père Lachaise.

On apprend parfois beaucoup d’un refus d’éditeur.

Quand j’étais une auteure débutante, et que mon ambition se bornait à écrire des nouvelles fantastiques ou de science-fiction, je tentais ma chance auprès de divers magazines, et surtout des fanzines où les amateurs pouvaient espérer trouver une place. Vers la fin des années 1990, j’avais réussi à placer quelques textes dans divers fanzines francophones, mais chaque tentative de publier dans un cadre professionnel se soldait par un échec. Et je n’osais même pas me lancer dans l’écriture d’un roman.

Et puis il s’est passé quelque chose de curieux. J’avais rédigé deux textes qui deviendraient bientôt les premières versions de « L’horizon incertain » et « Le joueur d’échecs », deux nouvelles de fantasy dont je suis assez contente. À l’époque, ils étaient nettement plus courts – et même assez abrupts. Qu’à cela ne tienne. Je les ai envoyés à divers fanzines. Sans succès. Et sans explications. Je commençais hélas à avoir l’habitude.

Et puis je reçois un courriel du rédacteur en chef du fanzine québécois Horrifique qui me fait quelques suggestions : ces textes laissaient le lecteur sur sa faim, disait-il ; ne pourrais-je les étoffer en y mettant plus de gore ?

(Je cite de mémoire, mais oui, c’est bien le mot qu’il a employé.)

Du coup, cela m’a fait réfléchir. Il n’y avait certes pas de sang ou d’horreur dans ces deux nouvelles, pour la bonne raison qu’il n’y avait presque aucun détail ! L’intrigue était esquissée plutôt que racontée, et les personnages se réduisaient à des silhouettes. Pas de chair, pas de vie.

Qu’à cela ne tienne : j’ai repris mon traitement de texte et j’ai écrit. Quelques mois plus tard, je plaçais « L’horizon incertain » dans le fanzine en question, et « Le joueur d’échecs » dans la revue Faëries. Quelques temps encore, et je me sentais assez à l’aise pour commencer un premier roman, L’Héritier du Tigre.

Le reste, comme on dit, n’est que littérature.

Boris Strougatski, après Arcadi, à jamais dans les étoiles

C’était pour moi un nom exotique sur une couverture, l’une des deux unités d’un duo de frères vivant et publiant en Union soviétique des années 60 à 80, souvent en rusant avec la censure, en marge de leurs métiers respectifs de traducteur de japonais et de chercheur scientifique… Voilà à peu près tout ce que l’on pouvait glaner sur la 4e de couverture ou la présentation de l’éditeur d’un livre d’Arcadi et Boris Strougatski.

Couverture : "Il est difficile d'être un dieu", par Arcadi et Boris Strougatski, éditions Denoël, coll. Lunes d'encre

Cheez Denoël, coll. Lunes d’encre, une réédition révisée bien méritée

Ils font partie des auteurs qui ont marqué ma jeunesse, parce qu’ils figuraient dans la bibliothèque assez éclectique de mon père (lui-même amateur de science-fiction et de fantastique) et venaient avec de chaudes recommandations de sa part. J’avais lu très tôt la traduction (hélas écourtée) de Il est difficile d’être un dieu dans Présences du Futur, un des grands romans politiques de la SF. Et puis l’insolite Le Lundi commence le samedi, qui à la SF mêle le merveilleux des contes populaires russes ; et plus récemment La Seconde invasion des Martiens, un court roman férocement drôle et désespéré, qui accomplit le tour de force d’être à la fois une satire d’un système bureaucratique à la soviétique, et d’un monde capitaliste où l’argent est roi.

Il y a aussi les textes découverts grâce à quelques merveilleux bénévoles du fanzine Antarès, dans les années 80, comme ce « Tentative de fuite », où là aussi, sous une apparente utopie collectiviste, se cache une dénonciation de la déshumanisation de l’homme par l’homme.

Et c’est l’émotion, soudain, en apprenant la mort de Boris Strougatski le 19 novembre 2012, à l’âge de 79 ans.

J’avoue que j’ignorais que son frère, Arcadi, était décédé depuis 1991 ; ni que le vieil auteur de SF avait continué d’être publiquement actif à plus de 70 ans, critiquant les dérives autoritaires conservatrices du régime de Poutine, et défendant notamment le collectif féministe Pussy Riot

C’est un grand monsieur qui nous quitte, et toute la SF mondiale qui perd un autre morceau vivant de son histoire.