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« L’horizon incertain », nouvelle dans l’univers de #Shalinka

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Comme je l’expliquais dans mon avant-dernier billet, mon roman L’Héritier du Tigre paraîtra sous forme de série chez Rocambole à partir du 22 janvier 2020. En attendant, et pour aiguiser l’appétit, j’ai décidé de distiller quelques textes courts appartenant au même cycle et univers imaginaire, celui de Shalinka… Ils ont pour la plupart déjà été publiés en revues ou anthologies, mais n’avaient plus vu le jour depuis quelques années. Bonne lecture !

séparation de texte ; labguette coupée dans le tableau de Roërich

L’horizon incertain

« La plaine était vaste et verte, le vent léger,

Le ciel bleu et serein ;

La colline troublait, de sa masse dressée,

L’horizon incertain. »

C’était une belle journée pour se battre. Le soleil brillait haut. De petits nuages, blancs et légers, posaient leurs ombres fugitives sur l’immensité du Tsinari, si verte en ce matin de printemps. Devant nous, le cône décapité de la colline de Kyan-Kat se découpait contre le ciel. Là s’étaient rassemblés, pendant la nuit, les derniers lambeaux d’une armée krobor.

Je m’éloignai à cheval, sans essayer de respirer l’air pur de ce joli matin. En lambeaux. Là, non loin, et un peu partout devant moi sur la plaine, des lambeaux de corps, de chair, de peau. Etoffe raide de sang, os qui pointaient ça et là, blanchâtres et obscènes, yeux vides et sans regard, ventres ouverts où festoyaient les corbeaux. Le vent soulevait les cheveux d’une tête coupée, doucement, presque amoureusement. Un sabre de toute beauté gisait sur l’herbe piétinée. Aucun détrousseur de cadavre n’avait emporté cette lame aux lignes pures, cette poignée ciselée, incrustée de pierreries. Bien sûr. Ils avaient dû être effrayés par les symboles démoniaques gravés dans ce trop bel acier. J’avais presque envie de me l’approprier moi-même, mais on aurait jasé. Je n’avais pas besoin de cela.

Ni d’ailleurs du personnage que j’entendais s’approcher derrière moi.

« Eh bien, Shalinka ! » La voix du général Bayyari retentit derrière mon épaule tandis qu’il s’approchait, poussant sa monture au trot.

« Belle journée, n’est-ce pas ?

– Belle journée, certes. »

Mais compagnie fort inopportune… Je serrai les dents et me forçai à me taire. J’étais d’humeur à faire un carnage, et pas forcément au pied de la colline.

« Si Enya le veut », continua-t-il, « nous allons en finir avec ces barbares, enfin ! Vous rendez-vous compte ? Trois ans que ces tribus pouilleuses nous narguent ! Trois ans que la paix n’existe plus dans les Marches de l’Est ! »

Je m’en rendais d’autant mieux compte qu’il y a justement trois ans, lors de la prise d’Ankterka, j’avais prévenu le Roi du danger d’un soulèvement indigène, au cas où nous tenterions de progresser plus à l’est. A mon avis (et je n’étais pas le seul à le penser), nous n’avions aucun besoin de ces terres du Tsinari, qui semblaient avoir appartenu aux Krobor depuis le commencement des temps. Et maintenant qu’ils avaient regroupé leurs nombreuses tribus sous la bannière d’un seul chef, nos positions devenaient intenables. Ou peu s’en faut.

Nous chevauchâmes un moment botte à botte, longeant d’assez loin les lignes de notre armée.

« Avez-vous reçu le rapport des éclaireurs, Shalinka ?

– En effet. Les Krobor doivent être à peu près cinq cents. Fantassins, surtout. Après hier, je pense qu’ils n’ont guère de chevaux.

– Un peu moins que nous, alors ! Ce sera facile. » Il sourit, jaugeant nonchalamment l’amas de fourmis qui noircissait le pied de la colline dans le lointain.

« Et sait-on qui les commande ?

– Shaldkald, à ce qu’il parait.

– Encore lui ! Par Enya, il ne nous narguera plus longtemps ! »

Il grinça des dents, hochant lentement la tête. « Dites-moi, Shalinka, vous avez déjà rencontré Shaldkald, non ?

– En effet. Il m’a échappé à Namdranit. Je l’ai fait reculer devant Katò.

– Et vous m’avez, hier, bellement aidé à le souffleter. »

Une voix railleuse, derrière nous, éclata soudain de rire. Namdri Silaï… Officier de valeur, espion notoire, et mauvaise, très mauvaise langue.

« Quelles mines graves, messeigneurs ! A vous envisager, on croirait que nous allons devoir combattre un contre dix ! »

Il s’approcha de nous, pressant doucement les flancs de son superbe destrier noir. Je lui avais souvent envié son excellent jugement en matière de chevaux. Le général réprima un mouvement d’humeur. Les manières désinvoltes de Silaï l’indisposaient visiblement, d’autant plus que le jeune homme passait pour être une créature des Noldaï.

« Nous ne pouvons tous nous amuser de tout ! » répliqua-t-il ; « comme vous, lieutenant. »

Silaï secoua gaiement la tête. Sa longue chevelure brillait au soleil du matin. Il agita dans ma direction une main gantée de bleu.

« Peut-être pourrez-vous m’aider à résoudre un minuscule problème, Shalinka ? Je me demande comment vous avez bien pu échapper à l’exil. Une condamnation de Toran Aïssinga est généralement suivie d’effet, ce me semble ?

– Silaï, vous faites là une minuscule erreur. J’ai été condamné par le Roi, non par le chef des Noldaï, et j’ai bien dû m’exiler. Les Marches de l’Est ne sont pas une province du royaume, bien que d’éminentes personnalités comme vous puissent y faire de brefs séjours !

– Venant d’un seigneur aussi noble que le prince Shalinka, de telles paroles ne peuvent être que flatteuses. Néanmoins, je vois que vous avez toujours su tirer votre épingle du jeu. »

Et cet élégant scorpion avait le don de m’énerver. Sans ma naissance, j’aurais bel et bien fini déporté à l’île des Tempêtes, ou mort sur l’échafaud. D’autres n’avaient pas eu cette chance. Au service des Noldaï, même un roturier comme Namdri Silaï avait désormais le pouvoir de me faire taire. Par moments, j’enviais les Krobor qui nous attendaient, au pied de cette colline sinistre. Pour eux, tout se déciderait si simplement.

Mon cheval trébucha, effrayé par un corbeau s’envolant sous ses pieds. L’herbe ici était grasse et luisante, collée en paquets par le sang. Je me passai la main sur les yeux. Ma rêverie devenait dangereuse.

« Cette épingle, nous ne la tirerons pas avant la fin de la journée, mon cher Silaï. Vous devriez d’abord songer à y survivre. Le Général a décidé que vous chargeriez à l’avant-garde, avec les Dertaïkar. Bel hommage, non ? »

Bayyari n’avait rien décidé de tel, mais il hocha vigoureusement la tête. Il n’appréciait pourtant pas souvent mes idées.

« Parfait ! Excellent ! » Namdri Silaï éclata d’un rire joyeux. « Je vous remercie de l’honneur que vous me faites, mon Général. De toutes façons, je l’aurais sollicité ! »

Il se retourna vers moi, ses yeux bleus pleins de petites étincelles.

« Voulez-vous parier, Shalinka ? Lequel d’entre nous survivra à cette journée ? J’ai une sorte de pressentiment agréable. Voyons, si je gagne, je me contenterai de votre épée. Qu’en dites-vous ?

– J’accepte, car en ce cas je serais hors d’état de vous empêcher de la prendre. Mais si c’est moi qui gagne, j’hériterai de votre cheval noir. Tâchez d’en choisir un autre pour la bataille !

– Parfaitement d’accord ! » Et avec cela, il partit au petit galop en direction du camp.

Eh bien, voilà. J’aurai intérêt à surveiller mon dos, aujourd’hui.

Le général avait arrêté sa monture. Flattant d’une main distraite l’encolure soyeuse, il contemplait l’horizon. Son manteau blanc et bleu, aux couleurs royales, claquait au vent. Puis il se tourna vers moi.

« Shalinka Eyyenvi Yenshaya, écoutez-moi ! Je sais que vous êtes en disgrâce. Je sais qu’on ne vous apprécie guère, à la capitale ; ni le Roi, ni…

– Ni les Noldaï, je sais.

– Et je n’ai pas plus que vous d’amour pour les Noldaï. Ce sont de vulgaires aventuriers, des… des usurpateurs, certes ! Mais vous et moi devons fidélité au Roi et au Nintaïka. Nous devons obéir aux ordres : nous avons un rôle, une mission ! Notre honneur est de ne pas en dévier d’un fil.

« Shalinka Eyyenvi Yenshaya, écoutez-moi ! Je veux vous confier cette attaque. Vous commanderez la charge des Dertaïkar, et vous me taillerez en pièces les rangs des Krobor. Vous écraserez définitivement Shaldkald, et je vous jure que vous y gagnerez en renommée et en honneur ! »

Je dus lutter contre les mots pour réussir à répondre. Je finis par dire, d’une voix ferme : « Je vous remercie de votre confiance, Général. Je ferai tout pour m’en montrer digne. »

Mais en vérité, c’est un parti de Noldaï que j’aurais voulu mettre en pièces.

* * *

D’ordinaire, j’aimais assez me battre contre les Krobor, ces guerriers implacables, d’une bravoure folle, qu’il était presque impossible de vaincre à moins de leur ressembler. Et puis, il fallait bien l’avouer, ce serait une belle bataille. Le général n’avait pas tort, après tout. Nous n’étions pas très nombreux – une centaine seulement – mais la force des Dertaïkar ne réside pas dans le nombre. Armés de longues lances, montés sur de forts destriers puissants comme des buffles, entièrement revêtus, montures et cavaliers, de lourdes armures de fer, les Dertaïkar ont une terrible force d’impact. Les rangs ennemis seraient enfoncés à la première charge ; il serait facile alors d’en nettoyer les débris.

Rien de compliqué. Une attaque brutale, franche, dont il serait impossible de réchapper.

Dommage, quand même, d’en être réduit à tuer des Krobor uniquement pour attirer l’attention du Roi.

Et pourtant. Sarcastique, une petite voix résonnait dans ma tête : inutile, suggérait-elle, de risquer ta vie ainsi. Les charges de Dertaïkar sont démodées, après tout, c’est de la vieille école ! Pourquoi ne se servir que de cent cavaliers, quand tu as derrière toi tout un corps d’armée ? Envoie donc plutôt l’infanterie lancer une attaque en tenaille, par le nord et le sud de la colline. Ils seraient proprement écrasés. Ou bien, si tu tiens absolument à charger, l’épée au poing, commence par préparer le terrain par quelques « murs de flèches ». Une fois décimée par cette mort à distance, la troupe ennemie sera moins coriace… N’est-ce pas ?

Si, si. Justement. Sans quelque ridicule manifestation de panache, au prix d’un réel danger, comment pourrais-je après cela regarder mon propre visage dans le miroir.

Il nous fallut quelque temps pour boucler sur nous ces lourdes carapaces, qui comportaient un nombre impressionnant de lanières et de crochets. Autour de chaque cavalier s’affairaient deux valets d’armes, sans compter les palefreniers. Les chevaux s’agitaient. Ils sentaient qu’approchait l’heure de l’épreuve, et de nombreux malheurs. Le soleil cuisait comme en plein été. Enfin, on me tendit un heaume orné d’un grand panache blanc et rouge. Mes couleurs.

Un cavalier s’approcha, son armure ornée de filigranes d’or. La visière de son casque laissait voir ses yeux bleus et brillants. Il eut un petit rire.

« A bientôt, prince Shalinka ! A bientôt ! » Et il s’éloigna.

Namdri Silaï avait fait son numéro, et son côté théâtral ne le rendait pas moins dangereux. Je savais que c’était un Noldaï. Il avait prêté leur serment, et à présent il nous espionnait, œil et oreille fidèles de ses maîtres.

Les Noldaï ! Ils étaient venus dans la capitale, dix ans auparavant, comme une bande de quémandeurs, arrogants et importuns. Leurs uniformes bariolés leur donnaient l’air de boutiquiers déguisés et non de soldats. On s’en était gaussé. Mais ils avaient parlé haut et fort devant le Roi, ils avaient ébloui le peuple, leur nombre avait crû, et les miliciens maladroits s’étaient transformés en soldats de métier. Des conquêtes étrangères, comme dans le Septentrion, et quelques victoires contre les Rebelles de l’intérieur avaient donné du poids à leurs prétentions de « protecteurs » du Nintaïka. Insensiblement d’abord, puis de plus en plus ouvertement, le Roi s’était appuyé sur eux pour faire pièce à une Noblesse dont il se défiait. Jusqu’à faire officiellement de leur chef, Toran Aïssinga, son Premier Conseiller. De fait, le véritable maître du royaume. A présent, même la Noblesse se ralliait à eux, et je voyais amis et parents se détourner de moi comme d’un fou.

Je me secouai. L’heure était au combat. J’aurais tout loisir ensuite de songer aux Noldaï. Aidé par les valets, je me hissai sur le dos de l’énorme monture et me dirigeai vers le champ.

Et maintenant notre bataillon brillait au soleil, déployé en belles lignes droites devant la colline de Kyan-Kat. Les bannières flottaient dans la brise, le tigre rouge des Shalinka faisant pendant à l’étendard bleu du Roi. Les bêtes piaffaient, les pesantes armures cuisaient ; la fièvre du combat gagnait d’instant en instant dans nos coeurs. Le général Bayyari vint un moment inspecter cette troupe ; puis je donnai le signal, et l’orage se déclencha.

Combien de tonnes d’os et d’acier, de chair et de sang, furent lancées ainsi ? Qui le sait, à part du haut de son ciel Enya-héri-Nyansa ? J’exultais, je retrouvais encore une fois cette vieille magie, cette ardeur qu’on ne trouve qu’aux marges de la mort et qui donne une autre couleur à la vie. Au fond, que savais-je faire d’autre que me battre ? Pour un noble, un Enknayya, il n’y a pas d’autre vie que le combat, ouvert ou non, à travers la guerre et la politique. J’avais toujours connu cela.

Une sorte d’ivresse m’habitait, une joie qui m’était familière et que je retrouvais enfin. Je ne faisais plus qu’un avec le cheval au galop, avec l’acier au bout de mon bras, avec le vent sifflant de la course et la centaine de guerriers qui chargeait avec moi. Une force implacable. Cette masse en furie martelait la terre et poussait des cris de mort, riait, hennissait, galopait et pointait ses lances ; et au moment où nous allions atteindre les Krobor, immobiles et sombres dans les hautes herbes, il y eut un signe parmi eux ; alors, avec un choc à déplanter les dents, notre première ligne heurta un obstacle imprévu : des cordes, de solides cordes soudainement levées.

Les autres lignes ne purent pas plus s’arrêter. Une lourde pluie tomba sur la terre, dans un tumulte d’acier. Jeté au sol, je n’eus que le temps de comprendre avant de sombrer dans les ténèbres.

* * *

Quand je me réveillai, nous étions dépouillés de nos armures, étroitement liés.

Je vis d’abord le ciel bleu. Trompeusement bleu. J’étais étendu dans l’herbe un peu à l’écart, environné d’un bourdonnement de voix agréable, vaguement familier. L’odeur d’un feu de camp me parvint, mélangée à celle de l’herbe piétinée, des chevaux et de la sueur. Le soleil était bas sur l’horizon.

«…Nernkéla ! … Shann gorwinn kel kyalak ni.

– Hel dvéyar, hyeï nkhari thann… »

Soudain, je me sentis stupide. J’avais reconnu ce qui me semblait si réconfortant chez ces voix : elles parlaient krobor. La langue de mon enfance, bien sûr. Comme tant de nobles Dittaï, j’avais été nourri et bercé par des nourrices Krobor. Servantes, esclaves, captives de guerre… Et combien de Krobor parmi nos domestiques, et les serfs qui cultivaient nos terres. C’était tellement commode. Mais maintenant, les «sauvages» rendaient coup pour coup.

Écœuré, je me tordis le cou pour essayer de voir ce qui me restait à vivre. A gauche, à une vingtaine de pas, des corps étaient allongés sur le sol, remuant à peine, poussant parfois un gémissement. Les autres prisonniers. On avait dû les jeter là tout ligotés, comme des paquets. A en juger d’après les taches de sang, certains étaient blessés, ou peut-être déjà morts.

Dans ce cas, pensai-je, ils avaient eu de la chance. Je laissai aller sur le sol ma tête encore brumeuse, résonnante de ce qui s’était passé. La corde m’entrait dans la chair aux poignets, aux bras, aux chevilles. Les Krobor… D’une façon ou d’une autre, ils avaient eu connaissance de nos plans. Cette désuette charge des Dertaïkar… Mais comment ? Et qu’était-il advenu de la cavalerie ordinaire, qui nous suivait de près ? Perdu dans mes réflexions, je ne m’entendis pas interpeller, et un garde impatient me flanqua un coup de botte dans les côtes.

« Ern’tger haï, kyann kler ! » Insultes choisies. Je me retournai et me soulevai sur un coude.

Une voix plus faible. « Shalinka ! »

C’était Namdri Silaï, ce scorpion de Namdri Silaï. Etendu à quelques pas à ma droite, il tenait une main crispée sur son ventre, où des bandages hâtivement noués restaient impuissants à étancher le sang. Sa tête reposait sur les genoux d’une femme qui, de temps à autre, lui épongeait le front. Il me regarda de ses grands yeux bleus où dansaient des étincelles d’or, l’air épuisé et heureux.

« Sale traître ! » lançai-je. « Kver kyann shrara !

– Traître ? Non. Pas à mon peuple… Je suis un Krobor, moi aussi… J’avais une grand-mère krobor… Une servante… Et j’ai été élevé… » Le souffle lui manqua un instant, mais il reprit, crachant des bulles de sang : « J’ai été élevé dans les Rites de sa tribu. » Il sourit. Un filet de sang coulait maintenant au coin de ses lèvres. La femme l’essuya doucement, mais c’était moi qu’elle fixait de son regard de fauve, de ses yeux jaunes et brillants. D’autres personnes convergeaient vers nous.

Namdri Silaï souriait. Il n’essayait plus de parler. Je repris à sa place, en langue krobor : « C’est toi qui as prévenu Shaldkald. Dès hier, tu savais que nous ferions donner les Dertaïkar. Oh oui, ils sont faciles à piéger, une fois qu’ils ont pris leur élan ! Et je suppose que le reste de la cavalerie a réussi à tourner bride avant de s’empêtrer dans l’amas de corps ? »

Namdri Silaï hocha doucement la tête. Le sang qui coulait imbibait l’herbe, à présent.

« Mais je vois que l’un d’entre nous ne t’a pas raté. Il avait dû y voir clair, au dernier moment ?

– Laïssin Solenvi, oui… A côté de moi… Transpercé… d’un coup de lance…

– Mais il s’est fait tuer », dit tranquillement la femme. « Et cette nuit, nous partirons d’ici. Nous irons dans la forêt d’Ennsilgor, et nous vous tuerons tous. »

Ennsilgor… Un abri sûr. Assez vaste pour engloutir toutes les armées du Roi. Les Krobor y seraient tranquilles pour un moment. Et ils finiraient par nous tuer, oui. A la longue.

Namdri Silaï reprit : « J’ai perdu mon pari, Shalinka… Perdu… Mais toi aussi… Quelle… ironie… »

Sa voix n’était qu’un souffle, ses yeux vitreux. La mort voletait déjà devant son visage, l’éventant doucement de ses ailes froides. Avant la nuit, il passerait.

Je vis approcher un grand nombre de Krobor. Quelle ironie, pensai-je à mon tour ! Tant de visages connus : la rusée Lelgatniz, comme toujours taciturne ; Tsiyadryak, aussi appelé Bras-d’Ours à cause de sa force ; Taldzknath le sang-mêlé ; le jeune Dordnerennkald, qu’on disait fils d’un prince étranger… Je les avais déjà rencontrés, parfois lors de pourparlers, mais souvent aussi sur le champ de bataille. Tous les chefs des tribus krobor, venus des steppes froides, des grandes forêts, et même des lointaines montagnes du Dertner. Ils me regardèrent, souriant au soleil. Quelque chose de terrible brillait dans leurs yeux d’or.

Shaldkald s’avança, tranquillement. Et il éclata de rire.

« Comme je suis heureux de te retrouver, Shalinka ! J’avais juré de te prendre, et de te tuer ! »

Le rire coulait de sa bouche comme un torrent.

J’entendais à peine ses paroles. L’ivresse, la fureur, la rage… Les mots peinent à décrire la folie qui me prit à ce moment-là. Il n’est pas facile d’avoir l’air animé d’une juste colère quand on est à genoux dans l’herbe, les bras liés derrière le dos. Mais je n’en avais que faire. Ce rire me brûlait, me transperçait, me poignardait, pire que tout ce que j’avais pu craindre.

Aveuglé par cette brume rouge, je crachai ma haine à son visage moqueur.

« Démon ! Chien sans entrailles ! Lâche ! »

Le silence tomba, attentif, impassible.

« Tu n’as plus d’honneur ! Utiliser ce traître ! Nous prendre au piège comme… Comme un gamin avec des oiseaux ! Jamais je n’ai commis pareille félonie, Shaldkald ! Je n’ai pas besoin de tout cela pour te tuer ! Mais toi, tu tremble de peur devant un simple Dittaï ! »

Lelgatniz et les autres ne firent qu’en rire, mais Shaldkald grinça des dents.

« Chante toujours, vilain merle ! Tu auras bientôt besoin de toute ta salive ! »

La furie qui m’avait pris ne me lâchait plus. « Le grand Shaldkald, un lâche ! Un vil manipulateur, émule des Noldaï ! Que diraient les Krobor des Quatre Terres s’ils l’apprenaient ? Où serait alors ta renommée, ô vaillant héros ? Dans la boue, avec ton faux honneur ! »

Secouant furieusement la tête, Shaldkald tentait vainement de résister à l’orage, mais je sentais monter en lui la colère et l’humiliation. Implacable, je poussai mon avantage.

« Oh oui, tu as peur ! Tu n’oserais pas m’affronter comme un homme ! Seul, sans tes damnés tueurs ! »

Et bien sûr, Shaldkald explosa.

« Ah, c’est ce que tu veux ? » hurla-t-il. « Tu seras servi ! » Il me releva d’une seule main.

« Détachez-le ! Rendez-lui son épée ! Nous allons nous battre, Shalinka ! Et si tu vaincs, je jure que vous serez libres, toi et tes dertaïkar. »

Il se retourna vers ses hommes : « Vous tous m’en serez témoins ! »

Les autres ne semblaient guère heureux de la tournure qu’avaient pris les choses. Le beau visage noir de Lelgatniz était soucieux. « Le Dittaï veut te prendre au piège, Shaldkald. C’est un redoutable bretteur.

– Moi aussi, Lelgatniz. N’aie crainte. Ce fils des Ténèbres s’en mordra les doigts ! »

La situation était s’était grandement améliorée, tout d’un coup, mais j’en étais presque aussi surpris que les autres. Qui aurait cru que le Krobor mordrait si vivement à l’appât ? Je me sentais flotter à travers des nuages tièdes, couleur de sang. Frottant mes poignets, qui cuisaient encore, je me hâtai de réfléchir. Nous étions face à face sur une large étendue d’herbe piétinée, un peu à l’écart du camp. Les Krobor étaient rassemblés en un grand cercle autour de nous. Une surface régulière : parfait. J’étais habillé légèrement : chemise et pantalon de dessous ; aux pieds, des chaussons de feutre. Shaldkald n’avait pas de cuirasse non plus. Il était plus fort et plus lourd que moi, plus reposé aussi, mais avec moins d’allonge. Et Lelgatniz n’avait pas tort : j’étais vraiment très, très bon.

Quelque chose qui ressemblait à du plaisir infusa dans mes veines.

Froid et concentré, à présent, parfaitement maître de lui-même, Shaldkald dit doucement : « Crois bien que nous respecterons ton sang, prince Shalinka. Tu le sais, toi qui as vécu si près de nous que tu aurais pu être l’un des nôtres. Ta substance nous grandira ! »

Froid comme la mort, un frisson rampa tout le long de mon dos. Je répondis à mi-voix par cet ancien poème :

« Tu es trop belle, ma fiancée !

Tes yeux au regard clair ont transpercé ma vie.

Tu m’as, dans ton ardeur, environné de flammes,

Et tu as déposé, pour à toi me lier,

Tes cadeaux sur mon cœur comme une main de glace. »

Un léger sourire aux lèvres, Shaldkald salua.

Il attaqua le premier. Une pointe mal assurée, qui était sûrement une feinte. Pas d’erreur. Je me serais embroché sur son contre, si je m’y étais fié. Et puis une succession de coups brefs, prudents, chacun jaugeant l’autre en espérant ne pas se révéler. En quelques passes d’armes diaboliquement rapides, Shaldkald tenta de me faire tourner vers l’ouest, où rayonnait un soleil énorme, couleur de sang. Je pivotai d’un quart tout en reculant, ramenant devant moi la vue de la colline, sur l’horizon nord. Et en même temps je contre-attaquai. Shaldkald rompit, recula à son tour, puis passa enfin aux choses sérieuses.

L’intensité du combat augmenta d’un cran. C’était vrai, les Krobor étaient des adversaires terribles. Ils cultivaient la force, la souplesse et toute capacité de combattant à un degré rarement atteint, même parmi nous autres Enknayyar, l’aristocratie guerrière du Nintaïka. Mais, malgré cela, c’était Shaldkald qui commençait à avoir peur. Il voyait que j’étais en train de l’envelopper dans un essaim de coups où il ne pouvait que se débattre comme une mouche prise au piège, sans espoir de s’échapper. Il contre-attaqua furieusement, désespérément, mais j’orientais désormais la direction et la longueur de ses coups, disloquant méthodiquement sa défense.

Affolé, il frappa de toutes ses forces, essayant de briser mon épée. La violence du coup me fit plier le bras. Mais l’acier forgé et trempé par les maîtres d’Eyenssildar tint bon. Je parai une estocade, passai ma lame sous la sienne et l’écartai d’un moulinet rapide, feintant vers son cœur. Alors, du même mouvement, tandis que son épée pivotait pour défendre sa poitrine, je fis siffler ma lame de droite à gauche en travers de son cou.

Un jet de sang m’atteignit au visage, puissant et chaud. Il gicla sur ma joue gauche, sur ma bouche fermée, coulant sur le sol, puis le corps s’affaissa lentement et s’écroula dans une flaque rouge.

Je m’essuyai frénétiquement les lèvres. Je ne voulais rien avaler. Je ne voulais rien avaler de la substance d’un Krobor. Cette nuit, ils allumeraient des feux, aiguiseraient des couteaux, psalmodieraient des chants. Et puis, en grande cérémonie, ils cuiraient, découperaient et mangeraient le corps sans tête de Shaldkald.

Le Rituel de la Mort. La survie dans d’autres corps d’une parcelle de la pensée, des rêves, des émotions et de tout ce qu’avait vécu le défunt. L’immortalité de chacun à travers le corps de tous. L’éternelle régénération de la chair et de la vie krobor. « Tu aurais pu être l’un des nôtres… »

Jamais. A aucun prix !

Frissonnant, je regardai autour de moi. La tête avait roulé à huit pas du corps. J’essuyai mon épée avec la manche de ma chemise. Le devant était déjà trempé de sang. Rouge et blanc, pensai-je en un éclair. Les couleurs des Shalinka. Je ramassai la tête par ses longs cheveux.

Restait à affronter les autres Krobor. Ils étaient restés silencieux, impassibles, observant soigneusement le déroulement du combat.

Comme envoûtés, Tsiyadriyak, Dordnerrennkald et une douzaine d’autres avaient fait un pas en avant. Mâchoires serrées, ils me regardaient fixement. Silence. Et puis Tsiyadriyak fit un autre pas.

Lelgatniz avança et lui saisit le bras, s’exclamant, d’une voix terrible et triste :

« Notre parole, amis ! Nous avons accepté de les laisser partir. Shaldkald lui-même exigerait cela ! »

Tsiyadriyak baissa la tête. Lelgatniz reprit : « Oui, en vérité, il l’exige ! Par-delà la mort, il l’exige de nous ! »

Elle se tourna vers eux tous.

« Laissons ces Dittaï maudits vivre encore un peu de temps. Bientôt, sur les frontières de l’Est, nous prendrons notre revanche… Mais pour le moment, l’heure est venue de partir. Cette journée est la nôtre, amis ! La ruse de Namdri Silaï et le courage de Shaldkald nous ont sauvés de la défaite, de l’anéantissement. Honorons-les, à présent ! Partons pour la forêt d’Ennsilgor ! Nous n’oublierons jamais ceux qui sont tombés aujourd’hui. Mais nous n’oublierons pas non plus le rôle de Shalinka. »

Cette nuit, les feux brûleraient longtemps dans la vielle forêt. La substance de l’humble espion et celle du chef légendaire seraient à jamais associées dans la mort. Epuisé, mais tenant toujours la tête grimaçante de Shaldkald, je m’en allai à pas lents rejoindre les autres Dittaï. Un long retour nous attendait encore.

* * *

Nous fûmes de retour à notre camp peu avant le coucher du soleil. Petite troupe peu brillante qui avait traversé la plaine à pied, en chemise, nous étions tachés de sang, de sueur, de terre, et du vert de l’herbe.

« Vous aviez raison, général, » dis-je à Bayyari en jetant à ses pieds la tête de Shaldkald. « J’ai certainement gagné beaucoup d’honneur, aujourd’hui. »

Il n’y avait rien d’autre à dire, et j’étais avide d’être seul. Plus tard, peut-être, on en ferait des chansons. Pour le moment je me taisais, immobile. Le soleil descendait lentement dans la nuit.

« Et tandis qu’il disait ces mots, ses yeux

Fixaient dans le lointain

Cette ligne rougeâtre où tressaille, poudreux,

L’horizon incertain. »

FIN

(Première publication : fanzine Horrifique n°17, Québec, 1995.)

Mes outils d’écriture (12) : Boucler l’analemme

Figure de style, version astronomique. (Source : Wikimedia)

Chaque auteure a ses petits secrets, ses rituels, ses habitudes d’écrire le soir ou le matin, au café ou en charentaises. Moi, ce qui me motive, c’est de caler ma petite activité sur le grand cycle cosmique, en commençant un roman le premier jour de l’an et en finissant quand finit l’analemme.

Ana quoi ?

Un analemme, du grec analêmma, est « la figure tracée dans le ciel par les différentes positions du soleil relevées à une même heure et depuis un même lieu au cours d’une année calendaire ». Merci Wikipedia.

C’est un peu ma façon à moi de me botter les fesses et de dire : « ça commence aujourd’hui ! » Pas d’excuses, on se met au roman prévu, fini de procrastiner, tout ça.

Je suis tombée sur cette recette un peu par hasard, quand j’ai décidé de franchir le pas et de me mettre à mon premier roman. L’année 2000 venait de finir, j’avais enfin une situation professionnelle stable, et je me retrouvais dans la situation vers laquelle je tendais depuis des années : libre d’écrire, avec un gagne-pain qui me laissait assez de loisirs pour ça, et avec des idées en pagaille. Il n’y avait, comme on dit, plus qu’à.

Je me suis donc attelée à l’ordinateur, et n’ai plus levé le nez pendant presque trois ans. Le temps de terminer le roman. Faut ce qu’il faut.

Il s’est passé du temps ensuite. Faire lire à des lecteurs de bonne volonté, réécrire des passages, partir à la chasse aux éditeurs, collectionner les refus, réécrire encore… Et puis enfin être éditée ! Une aventure que je ne regrette pas, même si elle s’est terminée prématurément. Les éditeurs sont mortels, eux aussi, hélas.

On était alors en 2009. S’en est suivi quelques années où j’ai plus ou moins fait mon deuil. D’autres soucis de sont greffés là-dessus, de santé, cette fois. Et puis fin 2016, l’horizon s’est à nouveau dégagé. J’avais un sujet de roman. Et assez d’énergie pour le prendre à bras le corps. Je me suis fixé le 1er janvier 2017 pour le début, et j’ai écrit.

La chose a pris moins de temps, cette fois. Fin août 2018, j’avais fini le premier jet. C’était le gros roman historique dont j’ai parlé ici et là, et dont l’héroïne est l’impératrice Hélène, mère de Constantin. Il est encore à la recherche d’un éditeur, donc si vous avez des tuyaux…

Mais ce n’est pas tout de terminer un roman. Pourquoi s’arrêter, quand on tient le bon bout ? Le 1er janvier 2019, devinez quoi ? J’ai commencé un troisième roman.

C’est là que l’effet de l’expérience, et l’entraînement à écrire tous les jours, ont commencé à payer. J’ai terminé le premier jet en dix mois, et je suis actuellement en train de fignoler les relectures. Près de cinq cents pages d’aventures historiques, la Révolution française, l’Empire, une femme-soldat parmi les Volontaires nationaux, un gamin qui veut absolument imiter les grognards, et puis la mise en coupe réglée de l’Europe pour alimenter la machine de guerre napoléonienne, les espoirs de 1789 et les spectres de 1793, le coup de dé heureux de Marengo et la folle équipée des Cents Jours…

Tout un roman, quoi. Je peux refermer l’analemme, l’esprit en paix. Et commencer dès le 01/01/2020 une nouvelle aventure.

Mes outils d’écriture (11) : L’homme en noir dans le coin du roman

Lolcat :

Reposez-vous sur les livres des anciens

Reprise et prolongement d’un billet de luin 2016. J’avais alors un seul roman à mon actif, L’Héritier du Tigre. Dire que je suis en train d’en terminer un troisième… Certaines choses ne changent pas, toutefois, comme on verra.

Le concept de « l’homme en noir » (the man in black), ou « l’homme en noir dans le coin », provient du site personnel de Jane Fancher et de ses réflexions sur l’écriture, mais le terme lui-même a été créé par C.J. Cherryh.

Je traduis dans les grandes lignes :

« Dans l’écriture d’un roman, l’auteur rencontre souvent sur son chemin ce type de personnage : l’homme en noir, dans un coin de l’auberge, qui semble là simplement pour donner un coup de main ponctuel au héros. Mais avant longtemps, il aura fait changer l’intrigue de cap et menacera de coloniser tout le roman ! À ce moment, l’auteur n’a plus guère de choix : éliminer l’intrus, l’envoyer sur une autre trajectoire (c’est-à-dire lui consacrer une œuvre à part), ou céder à l’inévitable et lui abandonner le roman. » J. Fancher

Les exemples ne sont pas difficiles à trouver : Aragorn, dans Le Seigneur des Anneaux, que l’on voit apparaître littéralement comme un homme mystérieux habillé de couleurs sombres, dans le coin d’une auberge, en est l’archétype. Les carnets de J.R.R. Tolkien, publiés dans L’Histoire de la Terre du Milieu (édité par Christopher Tolkien) montrent bien que l’irruption de ce personnage et de tout l’arrière-plan qu’il implique (les Nûmenoriens, Gondor, Arwen…) n’étaient pas prémédités. Au départ, Frodo et ses amis devaient juste rencontrer un Hobbit (eh oui !) mystérieux, « Grand-Pas », qui les mettrait sur la voie pour l’étape suivante de leur voyage. Mais le personnage dépassa bientôt cette dimension utilitaire. Tolkien, sentant les possibilités de ce Grand-Pas, lui trouva un nom et une histoire plus épiques, et le monde du Seigneur des Anneaux, tout comme la trajectoire du roman, en fut changé.

Et moi, ai-je rencontré un jour cet « homme en noir », durant la rédaction de L’Héritier du Tigre ? Mais oui. D’où croyez-vous que vienne Tzennkald ? Lui aussi s’est imposé à petit bruit, pour devenir bien vite incontournable. Avec cependant une différence : je n’ai pas laissé le roman se réorganiser autour du nouveau-venu ! Mais la solution retenue a pu frustrer certains lecteurs.

Je n’en dis pas plus : le bouquin n’est plus édité, mais je ne désespère pas de lui donner une nouvelle vie, que ce soit en ligne ou sur papier. La suite peut-être ici bientôt.

Attention : un Homme en noir peut aussi bien être une femme. En écrivant les aventures d’Hélène, mon « Indiana Jane du IVe siècle », j’ai trouvé sur mon chemin une certaine mystérieuse jeune femme que je n’ai pas eu le cœur d’éloigner après qu’elle ait eu rempli le bref rôle qu’elle était censée jouer au début du récit. Le résultat est un roman plus long, mais aussi plus riche, je pense.

Et puis il y a le cas du roman que je suis en train de terminer, qui est aussi un roman historique, mais cette fois qui se déroule pendant la Révolution française et l’Empire. Retour à un homme, littéralement en noir pour certains épisodes, et dont la destinée croise à différentes reprises celle de mon héroïne, et qui me permet d’explorer d’autres facettes d’une époque complexe, dramatique, riche en personnages équivoques, ni tout blancs ni tout noirs. C’est je crois Siéyès qui, à la question : « Qu’avez-vous fait pendant la Révolution ? » répondait : « J’ai survécu. » Mon nouvel Homme en noir pourrait contresigner sans hésitation.

Mes outils d’écriture (10) : Le lapin de Tchekhov, et comment le sortir de son chapeau

Tableau italien de la Renaissance dépeignant l'excavation de la Croix en présence de l'impératrice Hélène

Une autre de mes héroïnes, l’impératrice Hélène, à la chasse au lapin.

Si vous écrivez, ou songez à écrire, vous connaissez sans doute le principe dit du fusil de Tchekhov (Chekhov’s gun, pour les anglophones) :

« Supprimez tout ce qui n’est pas pertinent dans l’histoire. Si dans le premier acte vous dites qu’il y a un fusil accroché au mur, alors il faut absolument qu’un coup de feu soit tiré avec au second ou au troisième acte. S’il n’est pas destiné à être utilisé, il n’a rien à faire là. »

Anton Tchekhov

Bref, soyez économes de vos effets, utilisez les moindres détails pour faire avancer l’intrigue et lier entre elles les différentes parties du récit.Cela semble tomber sous le sens. Mais si on prenait la chose par l’autre bout ? Si on partait du coup de fusil, quitte se demander ensuite d’où venait l’arme, et ce qu’elle faisait accrochée à ce mur ? On aurait alors le principe que je pourrais appeler « le lapin de Tchekov », par comparaison avec d’autres illustres précédents :

« L’auteure ne doit jamais sortir un lapin de son chapeau, sauf si elle l’y a mis au préalable, dans l’un des chapitres, actes ou épisodes précédents. »

(N. B. Si vous préférez appeler ça « le lapin de Delse », ce n’est pas moi qui irai vous le reprocher.)

La nécessité de ce principe m’a sauté aux yeux pendant que j’écrivais mon premier roman, L’Héritier du Tigre. Je venais de terminer une scène d’action particulièrement tendue, et il me fallait une transition vers une autre où auraient lieu des palabres et la reprise du voyage sans encombres pour mon héros. Très bien, mais comment ? Il m’est venu à l’esprit que ledit héros pourrait s’en sortir en montrant un signe de reconnaissance (lettre, objet…) qui montrerait aux autres qu’il n’était pas leur ennemi. Aussitôt pensé, aussitôt écrit ; mais d’où venait ce talisman ? Il n’y avait qu’une chose à faire : revenir en arrière et mentionner son existence, et indiquer comment il s’était trouvé là à point nommé.

En d’autres termes, j’avais sorti un lapin de mon chapeau ; maintenant il fallait l’y faire entrer.

C’est un principe assez général, et je parie qu’il est plus fréquent qu’on ne pense. Parfois, l’arrivée du lapin est évidente, et les critiques de s’écrier joyeusement : « Ah, ha ! Un fusil de Tchekhov ! Nous l’avons vu, il va forcément être actionné d’ici la fin ! » Parfois, au contraire, il est à peine évoqué, et il faut revenir en arrière et éplucher le texte pour le déceler, et confirmer que non, l’ auteur n’a pas fait intervenir de deus ex machina. Car c’est le principal inconvénient d’une mauvaise gestion des lapins : donner l’impression d’un dénouement arbitraire, pas réaliste, donc forcément décevant.

Alors que si l’on sait qu’il y a un lapin dans le décor, on pourra être surpris de le voir apparaître dans un certain chapeau, mais ce sera une surprise agréable, un sentiment de « bien joué » et non d’avoir été floué. Pour reprendre mon exemple concret, les lecteurs savaient que le signe de reconnaissance existait, mais il s’était trouvé jusque là hors de portée du héros, dans la possession d’un personnage qui n’avait pas de raison de l’aider. Mais les événements intervenus entre-temps ont permis au héros de mettre la main dessus, et de s’en servir pour se tirer du mauvais pas.

La prochaine fois que vous verrez dans un roman un rebondissement sensationnel, qui semble venir de nulle part, faites une pause et feuilletez attentivement en arrière. Vous aurez peut-être le plaisir de découvrir le moment exact où le lapin se glisse dans son chapeau, et vous pourrez vous féliciter d’avoir levé un coin du voile sur le travail d’écriture du bouquin.

Mes outils d’écriture : (8) Relire Agatha Christie

Cartes à jouer pendant une partie de bridge

Main du crime… selon Dame Agatha ! (Source : Wikimedia)

Il y a des romans que je peux relire dix fois, et toujours y trouver du grain à moudre pour mes méninges. Dans le cas de Cartes sur table, d’Agatha Christie, c’est moins l’intrigue qui me retient que la leçon d’écriture contenue dans ces modestes 240 pages.

L’idée du roman avait germé dans la tête de l’auteure, semble-t-il, lors de précédentes aventures de son détective fétiche, le très cérébral Hercule Poirot :

« Imaginons quatre personnes autour d’une table de bridge et une cinquième, l’outsider, assise devant la cheminée. À la fin de la soirée, l’outsider est retrouvé mort. L’un des quatre joueurs s’est levé et l’a tué quand c’était son tour de faire le mort. Les trois autres, absorbés par la partie, n’ont rien vu. Voilà qui serait un crime pour vous ! Lequel des quatre l’a tué ? »

— Hercule Poirot au capitaine Hastings, A.B.C. contre Poirot

L’absence totale d’indices matériels, l’obligation de se pencher de très près sur la psychologie des personnages, telle que la révèle leur façon de jouer au bridge, donne à cette enquête une saveur et une tonalité bien particulière, même au sein de l’œuvre d’Agatha Christie. Poirot est au sommet de son art, et Christie aussi. Elle s’amuse même à mettre en scène un second détective, une certaine Ariadne Oliver, auteure de romans policiers, qui lui permet de se moquer gentiment d’elle-même – et des autres praticiens du genre !

C’est que la façon dont on mène l’enquête, dans un roman d’ Agatha Christie, et surtout la façon dont le limier raconte sa quête au public, ont beaucoup à voir avec la façon dont la romancière peut créer des personnages auxquels nous, lectrices et lecteurs, avons envie de croire.

Hercule Poirot, dans le petit extrait ci-dessus, l’illustre bien : sa démarche est avant tout narrative, elle consiste à prendre les personnages les uns après les autres et à suivre leurs faits et gestes, mais surtout leurs émotions. Qui est l’homme assassiné ? Quelles relations avait-il avec chacun des suspects ? Pourquoi pouvait-on le haïr ou le craindre ? Et qui, parmi les suspects, avait à la fois la motivation et les moyens, psychologiques autant que matériels, de tuer ?

Or ce sont des questions que toute personne qui écrit un roman pourrait reprendre à son compte : qu’est-ce qui motive tel personnage pour agir ou ne pas agir à tel moment ? Quels sont les ressorts de sa personnalité ? Quels traits de son caractère le rendent susceptible de tomber dans un piège, ou au contraire de le déjouer ? Et comment les rendre intelligibles au lecteur ?

Une des maximes énoncée par Hercule Poirot dans ce roman est que : « Tout le monde est capable de commettre un crime, mais pas nécessairement ce crime-là. » (Un autre des personnages fétiches de l’auteure, Miss Marple, dira à peu près la même chose à ce sujet.)

C’est ainsi que Poirot nous entraîne à sa suite dans un tableau psychologique des quatre principaux suspects, observant leurs réactions devant le stress d’une accusation, scrutant les mots qu’ils emploient, leurs goûts, leurs aversions, remontant dans leur passé aussi pour détecter de possibles crimes qu’ils auraient déjà commis… Et tout du long, c’est le travail de création des personnages qui est mis à nu : qui sont-ils, qu’est-ce qui les fait courir, quels sont leurs secrets coupables et les points de faiblesse de leur personnalité…

Un exercice auquel se livre Poirot est particulièrement éclairant : il demande à chacun des suspects, à son tour, de décrire la scène du crime, sans leur expliquer pourquoi. Mais à nous, via la discussion qu’il a ensuite avec des comparses, il explique que cela lui permet de voir par les yeux des suspects, de savoir ce qu’ils considèrent comme important ou au contraire négligeable, selon la façon dont ils en parlent. Ainsi, on voit qui parmi les suspects remarque des objets précieux dans le salon où a eu lieu le meurtre (ouvrant la question de la cupidité comme mobile), et qui au contraire ne s’intéresse nullement à ce bric à brac. Cela permet même à Poirot de distinguer, parmi deux dames en apparence aisées, laquelle est obligé de gagner sa vie comme demoiselle de compagnie : par exemple, elle remarque dans le salon les fleurs dont l’eau a besoin d’être changée, mais pas les autres vases.

Ces petits exercices permettent à Poirot de cerner la personnalité des suspects : l’une est surtout portée à voler, mais pourrait tuer pour éviter d’être découvert, dans un moment de panique ; un autre n’a été coupable que d’homicide involontaire ; un troisième est un assassin invétéré et sans scrupules, qui tue avec aplomb pour protéger sa surface sociale de notable respecté…

Bien sûr, ces « observations » de Poirot sont le versant fictionnel du travail de création de personnages auquel se livre la romancière afin que nous, le public, ayions l’impression de voir de vrais êtres vivants évoluer devant nos yeux, pas des silhouettes de carton interchangeables pour les besoins de l’intrigue. Chacun a un passé, des passions, des faiblesses, que l’on va découvrir peu à peu au fil des interactions des uns et des autres. Ils agissent pour des motifs bien précis – et même si ce n’est pas toujours clair dans la tête du personnage, il faut que ce le soit pour l’auteur !

Bref, on pourrait paraphraser ainsi la formule de l’homme aux « petites cellules grises » : Tous les personnages de roman sont capables d’agir, mais pas nécessairement d’agir de cette façon-là.

Et quand la vraisemblance psychologique est en défaut parce que vous avez poussé un personnage, pour les besoins de l’intrigue, plus loin qu’il ou elle ne l’aurait osé, il y a de grandes chances pour que ce soit l’intrigue qui ait tort. La demoiselle de compagnie timorée qui escamote les bijoux de sa riche patronne puis l’empoisonne en douce en remplaçant le contenu d’une bouteille de sirop, n’est pas capable de commettre le même genre de crime qu’un homme qui va tranquillement planter un poignard dans le cœur de son ennemi, au milieu d’un salon, en profitant de ce que tous le monde et absorbé par le bridge, puis revient prendre son tour aux cartes comme si de rien n’avait été. Et si l’intrigue nécessite le second type de crime, alors, de deux choses l’une : ou bien il faut changer de personnage. Ou bien il faut changer l’intrigue.

Mes outils d’écriture : (7) Écrire l’autre, écrire autrement

Photo d'un collage sur un mur : deux bombes aérosols avec les mots :

En couleurs, en noir et blanc. (Paris, rue de Clignancourt, 18e.)

Écrire de la fiction, c’est créer avant tout des personnages. Balzac parlait de « faire concurrence à l’état-civil », et dans son cas, la quantité au moins était au rendez-vous. Il travaillait ses personnages en artisan, n’oubliant pas de peindre les défauts physiques (la fameuse loupe de M. Grandet) aussi bien que les tics et faiblesses morales. Cela créait un puissant effet de réel, qui a par la suite été critiqué voire tourné en ridicule par la génération du Nouveau Roman. (Lisez L’Ère du soupçon, de Nathalie Sarraute. Ce n’est pas une lecture confortable si on commence tout juste à écrire, mais cela ouvre des réflexions qu’il sera indispensable, un jour, d’entamer si on veut écrire autrement qu’en dilettante.)

Depuis Balzac, les séries télé ont détrôné le roman-feuilleton paru dans la presse, mais le poids économique de la fiction n’a fait que s’accroître. Notre XXIe est celui de Hollywood, mais aussi de Netflix et des jeux vidéos. Le public est plus vaste, il est aussi plus varié, en termes socio-économiques aussi bien que culturels et ethniques.

C’est là que certains créateurs deviennent nerveux.

« Mais comment faire pour écrire un personnage qui n’est pas comme moi ? » En gros, comment écrire des personnages féminins si on est un homme, et réciproquement, ou des non-Européens, ou de LGBT, ou des personnages ayant un handicap…

C’est le genre d’interrogation récurrente sur les forums et les réseaux sociaux. Des auteurs installés sont sollicités pour guider les petits nouveaux et leur éviter de se vautrer sur l’écueil de la « diversité ». La plupart des réponses sont du genre : « Ben, il n’y a pas de solution miracle, alors faites de votre mieux. Mais faites gaffe, vous faites partie des dominants, alors vous êtes sûrement bourrés de clichés sexistes, racistes, etc. »

J’exagère à peine. Les conseils que certains auteurs donnent sur leur blog ou leur podcast est vraiment du type : « N’oubliez pas que tout le monde n’est pas un mâle blanc hétérosexuel comme vous ». (J’ai entendu la formule texto, mais laissons un voile pudique sur l’identité de son auteur. Nobody’s perfect.)

Bien sûr, on aura vu le problème : l’homogénéité, ici, est dans la tête de l’auteur qui donne les conseils, puisqu’il suppose tous les autres auteurs à son image…

Cela ne veut pas dire que les femmes ou les gens d’origine non-européenne soient forcément plus au clair là-dessus, me direz-vous. Pas faux. On échange souvent un jeu de clichés pour un autre. Ou pour les mêmes, mais sous un autre angle. Combien d’auteures de romans sentimentaux qui continuent à nous raconter la rencontre du Prince Charmant ? Combien de créateurs gays ou bi qui reprennent le cliché du séducteur impénitent « à voile et à vapeur », faisant d’un personnage bi un omnisexuel ? (Coucou, Russell T. Davies…)

Bref, il n’y a pas de formule miracle. D’ailleurs chercher une formule fait déjà sans doute partie du problème.

Car après tout, pourquoi chercher des règles différentes pour créer ces personnages ? Pourquoi les traiter comme des Autres si le but est d’en faire des spécimens d’humanité, avec leur individualité, leurs défauts et leurs points forts, etc. ?

Ici, comme souvent, on a intérêt à repartir de la base : comment créer un personnage crédible. Prendre un protagoniste féminin, par exemple, ne dispense pas de lui donner des caractéristiques individuelles bien spécifiques : ce n’est pas d’une femme ou fille générique que le roman ou la série a besoin, c’est de Untelle, l’héroïne ou anti-héroïne, qui a des talents et des points faibles bien à elle, qui a une histoire antérieure qui nous sera dévoilée ou non, mais qui influe sur son caractère et sa vision du monde… Bref, un personnage à part entière, qu’on inscrirait sans hésiter à l’état-civil.

Je réalise que j’ai, dans cette histoire de diversité, un certain avantage. Je coche plusieurs cases, avec une famille plutôt métissée, et surtout l’expérience d’avoir vécu dans un pays à majorité non-européenne. Et c’est une expérience importante que de faire partie d’une minorité visible, même une minorité privilégiée. Si je me demande ce que ressent un personnage qui n’a pas la même couleur de peau que la majorité des gens qui l’entourent, ce que cela fait de détoner et de se sentir hypervisible, je n’ai pas à chercher très loin.

Mais l’important reste de considérer tous les personnages comme dignes d’intérêt et de complexité. Et pour ça, il peut être bon de lever le nez des différences de catégories (genre, ethnicité, etc.) et de se centrer plutôt sur les caractéristiques personnelles : dons et points faibles, relations au sein de la famille, but que suit le personnage, etc.

Un exemple : dans mon deuxième roman, Helena Augusta, qui se passe à l’époque de l’empereur Constantin, j’ai décidé assez tôt de représenter la diversité du monde antique avec des personnages d’horizons divers : moines palestiniens, guerriers germains, marchands éthiopiens… Mais pour chacun de ces personnages, j’ai veillé à donner des goûts, des capacités et un destin qui n’était pas lié à leur origine. Ainsi, Eusèbe l’évêque solide et pondéré n’est pas identique à Nahum, petit moine illuminé. Et il y a deux jeunes Éthiopiens qui sont d’abord définis par leur relations (le frère et la sœur), par leur foi religieuse (convertis au christianisme) et par l’enthousiasme de leur jeunesse (qui leur fait courir des dangers et donc qui avance l’intrigue).

C’est là je pense qu’on touche un point important : il y a quelque chose d’universel dans l’expérience humaine, sur laquelle on peut s’appuyer pour décrire des personnages qui soient proches tout en étant différents. Nous avons tous fait l’expérience d’avoir été enfant, d’avoir connu la solitude et le rejet. Nous avons tous eu à compter sur un milieu social et familial qui nous enserre et nous étouffe autant qu’il peut nous soutenir. Nous avons tous eu de grands espoirs et de grandes déceptions. En fait, la plus grande différence qu’on puisse connaître est peut-être celle de l’âge : « Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait », comme dit l’adage.

Ce qui ne veut pas dire qu’on peut impunément négliger la recherche sur les éléments de différences de nos personages. Ayant décidé pour mon troisième roman de dépeindre une héroïne qui est aussi mère (une expérience que je n’ai pas eu et n’aurai jamais, merci), j’ai tout de suite vu que j’avais intérêt à m’inspirer de mères que j’ai connues. À commencer par la mienne. De la même façon, pour mes personnages éthiopiens cités plus haut, je me suis renseignée sur le royaume d’Axoum, qui était à l’époque l’une des puissances mondiales avec Rome et la Perse. C’est un arrière-plan non négligeable pour les relations entre ces personnages et les Romains.

Une fois ces bases assurées, on peut fignoler, vérifier notamment si on n’a pas donné dans l’un des clichés (pseudo) bienveillants qui sont aussi envahissants que les négatifs. Un exemple entre mille : le « magical negro » (littéralement, « nègre magique ») qui ne semble là que pour aider un protagoniste blanc, et souvent disparaît ou est tué une fois son rôle accompli. Je le cite parce que c’est le genre de cliché qui infiltre même des films anti-racistes comme The Green Book.

Ici, cependant, pas de raccourci non plus : connaître les genres littéraires et savoir où sont les écueils est indispensable. Une connaissance qu’on acquiert jamais si bien sur par la fréquentation desdits genres. Et voilà une autre raison pour laquelle on conseille toujours aux auteurs, avant tout, de lire beaucoup : c’est l’apprentissage du métier. C’est aussi la cartographie du continent où vous vous proposez de fonder votre propre ville, château-fort, ou spatioport. Il faut savoir où sont les dragons.

Mon beau miroir (nouvelle)

Peinture italienne classique : une femme reçoit une couronne

Le poids d’une couronne ne se mesure pas qu’en onces.

À part des romans, que sais-je faire ? Eh bien, par exemple, des nouvelles. Les deux années précédentes, j’avais publié ici le résultat des travaux d’un atelier d’écriture oulipien auquel je participe une fois l’an avec quelques amis, chacun s’efforçant d’écrire une nouvelle à partir d’une même phrase tirée au sort. Pour ne pas perdre les bonnes habitudes, donc, voici…

* * *

Mon beau miroir

Par Irène Delse

To Sir Kenneth Branagh, with much appreciation.

Paris, 1422.

Un homme épouvantable entre et se regarde dans la glace. Ses sbires ne disent rien. Le sieur de Beauregard n’a pas coutume de tolérer les bélîtres, et ils ne sont pas friands de se retrouver sans emploi sur le pavé de Paris, ou assommés et jetés en un sac en Seine, comme les précédents maladroits en date.
Beauregard rectifie sa vêture une dernière fois. Il doit rencontrer ni plus ni moins que le souverain de France, qui est aussi celui d’Angleterre cette année-là. Beauregard n’est pas regardant quant au maître qu’il sert. Après Azincourt, la noblesse de France n’a pas vraiment de quoi faire la difficile – celle qui reste, car nombre de princes, barons et chevaliers, hier vifs, hardis, hautains, ont péri et dorment enterrés sous le gazon d’Artois.
Le monarque, il faut lui faire cette justice, préfère passer le temps dans ses bonnes provinces d’Anjou, de Normandie ou d’Aquitaine que dans la froidure et les brumes anglaises, où l’on ne peut avoir de bon vin qu’on ne le fît venir de France.
Une fois Beauregard entré, les hommes d’armes ne se relâchent point, à la grande inquiétude des domestiques du lieu. Ils jettent des regards de côté et d’autre, font cliqueter leurs armes et grincer leurs buffleteries de façon sinistre, jusqu’à ce que le maître d’hôtel ait la bonne idée de leur faire servir du vin. Un sbire abreuvé est un sbire content, c’est une vérité aussi sûre que les Évangiles.

* * *

Dans la grand-chambre, le roi d’Angleterre, Henry, cinquième du nom, marche en long et en large en faisant craquer des noix d’une de ses mains puissantes, comme en se jouant. Il gobe tour à tour les noix et jette au feu les écales, où elles font jaillir des étincelles qui font éternuer ses chiens.
Dans son français un peu particulier, le monarque s’exclame :
— Ah, Bowrigarde, mon bon ! Qu’en est-il de l’arrivée de notre dame la reine ? Nos sujets français ont hâte de lui rendre aujourd’hui comme reine les hommages qu’ils lui rendaient hier comme princesse de France !
Le roi a un petit rire. Non content de lui avoir acquis pour de bon la France, sa victoire d’Azincourt, quelques années plus tôt, lui avait apporté en sus la main de la princesse Catherine, puisqu’il fallait qu’une noce vînt mettre un peu de baume sur l’orgueil blessé des vaincus. La nouvelle reine avait bientôt mis au comble la félicité d’Henry en lui donnant un fils. Dieu veillait sur les destinées de la maison Plantagenet !
— Sire, fit Beauregard, des estafettes sont venues ce matin de Calais, pour informer Votre Majesté de l’arrivée de la nef royale.
— À merveille ! Je te charge de tout arranger pour son entrée solennelle dans Paris. Ce sera sa première visite au Louvre depuis le mariage, il doit être plein de toiles d’araignées et de crottes de souris. Que l’on y mette bon ordre ! Même si ce vieux château ne sera jamais aussi riant qu’une de nos demeures des bords de Loire…
Beauregard se risqua à sourire lui aussi. On devait toujours encourager la bonne humeur chez un monarque. Puis il salua bien bas et sortit.

* * *

La reine Catherine considéra avec ennui le reflet que lui renvoyait le miroir de Venise que sa dame d’atours lui tendait, orientant soigneusement la surface vitrée pour capter son meilleur profil – et tâcher d’éviter de trop montrer à sa maîtresse les premières rides qui étaient venues, l’hiver dernier, déparer son front blanc.
Catherine savait n’être point des premières beautés du royaume. On disait que son frère le dauphin, tout proscrit qu’il fût, se consolait avec des femmes galantes, les plus belles qu’on pût trouver… Grand bien lui fît. Catherine ne regrettait pas la petite ride qui s’était creusée entre ses deux yeux, ni ses joues pâlies, qui faisaient ressortir un peu trop la longueur de son nez. Ces signes de l’âge qui n’épargnait aucune créature étaient aussi le témoignage des souffrances qu’elle avait endurées lors de sa grossesse et de son enfantement. Elle avait bien cru y rester, mais elle avait mis au monde le fils qu’attendait tant le roi. Elle serait mère du prochain souverain de France et d’Angleterre, alors qu’elle n’aurait pu espérer, en tant que fille de France, que la main d’un monarque étranger, si haut fût-il. Elle aurait dû alors s’exiler au loin, en Allemagne ou en Flandre, ou dans cette Italie où bruissaient toujours les rumeurs de poison. Et la voici au contraire de retour sur la terre ancestrale, dans le château des rois ses aïeux.
— Votre Majesté, commença la dame d’atours, désire-t-elle passer passer sa pelisse de vair pour aller à la messe aujourd’hui ? Ou bien la cape de renard blanc ?
— Celle doublée d’hermine, voyons, Nicolette ! C’est une occasion solennelle.
La dame d’atour s’inclina et donna des ordres. Le grand coffre aux fourrures fut ouvert, et les chambrières se mirent à y fourrager en fronçant le nez, tant l’odeur des épices qu’on y avait mis pour les conserver était forte.
Catherine se détourna du miroir avec un soupir. Les glaces de Venise étaient plus belles et donnaient des reflets plus fidèles que les vieux miroirs d’argent poli. Ils montraient mieux le passage des ans, et l’expression du visage, aussi. Ce n’étaient pas ses rides qui chagrinaient Catherine, mais l’air de dureté qui semblait avoir figé ses traits, le pli amer de sa bouche. Où était la jeune princesse qui était montée en rougissant à l’autel en compagnie de son seigneur et maître le roi Henry ? Avait-elle disparu dans les brouillards de la Tamise, ou dans les responsabilités sans nombre d’une reine entourée de médisants et d’envieux ? Les devoirs d’une reine étaient sans nombre aussi, mais sa liberté de mouvement s’amenuisait jusqu’à disparaître.
Catherine dit au miroir à mi-voix, comme à un autre elle-même :
— Donc je possède le droit de me mirer, mais celui de rire s’est enfui, à moins que cela ne serve mon époux. J’ai le droit de porter les plus belles étoffes, mais tout est dicté par les bienséances, jusqu’au moindre détail. Croirais-tu, mon beau miroir, que ma première dame d’honneur a toute l’étiquette de cour notée dans un calepin ?
Le miroir ne répondit rien, bien entendu.

* * *

Les cloches de Notre-Dame sonnaient à toute volée. Ce n’était pas tous les jours que leurs majestés honoraient de leur présence la bonne ville de Paris ! La nef de l’église était remplie des seigneurs et riches bourgeois dans leurs plus beaux atours, et le bas peuple se massait sur le parvis, où l’on jetterait tout à l’heure quelque menue monnaie pour que tous aient part à la fête.
Maître Rodolphe, le miroitier, était arrivé trop tard pour entrer dans la cathédrale, et se contenta de faire le pied de grue au dehors avec ses compères : Guillaume, l’aubergiste du Lion blanc, et don Alfonse, un voyageur venu d’Espagne que certains disaient alchimistes, d’autres magiciens, et quelques uns même, mahométan déguisé. Quoi qu’il en fût, Alfonse avait pris pension à l’auberge et payait son écot en bonne monnaie sonnante et trébuchante, invitant même souvent ses voisins à vider avec lui quelques bouteilles de vin d’Argenteuil.
Ce jour-là, sur le parvis, tandis que les archers du roi et les sergents de ville maintenaient un peu d’ordre dans la populace, maître Rodolfe retrouva Guillaume et don Alfonse avec grande agitation. Il avait une histoire incroyable à leur raconter :
— C’est pourtant vrai, mes bons amis, j’ai vu venir ma mort lorsque ce (il baissa la voix jusqu’à un murmure) messire de Beauregard est entré dans ma boutique et qu’il a demandé à voir la marchandise ! Comment, l’homme le plus craint de Paris, venir faire une emplette comme n’importe quel chaland ? Il avait ses hommes d’armes avec lui, et leurs mines atroces étaient plutôt faites pour le fond d’un bois ! Tremblant, je m’aventurai à demander ce que le noble seigneur désirait, bien entendu…
En raconteur exercé, il laissa tomber une pause. Guillaume et don Alfonse se penchèrent un peu plus vers lui.
— Alors, reprit Rodolphe, l’homme épouvantable me répond : Un miroir, tout simplement ! Un miroir de Venise. Et c’était tout ce qu’il voulait, en effet. Je mis tous mes soins à choisir le miroir, à m’assurer qu’il était de la taille et de la forme désirée, sans défaut aucun, et je le fis livrer par le plus sérieux de mes compagnons. Il n’était pas question, bien sûr, qu’une maladresse en chemin vienne abîmer ce miroir !
Les deux autres compères hochèrent la tête d’un air sagace, sentant bien que l’histoire n’était pas complète. Et en effet, après une nouvelle pause, le miroitier poursuivit :
— Mais le plus surprenant, mes amis, c’est l’adresse où il me dit de livrer. Devinerez-vous ? Non, même en cent ans, vous ne pourriez jamais l’imaginer ! Au château du Louvre, aux appartement de la reine.
Un hoquet de surprise non feint accueillit cette révélation. Ils s’étaient bien douté que le visiteur, homme de mains bien connu du roi anglais, venait pour le compte de son maître. Mais la reine Catherine ? C’était presque obscène d’imaginer ces deux-là ne serait-ce que parler ensemble.
— Ma foi, dit l’Espagnol, on dit bien que les femmes sont attirées par les miroirs comme le fer par la pierre d’aimant. Quand nous reprendrons enfin Grenade aux Maures, vous verrez que la reine très catholique n’aura rien de plus pressé que de garnir de glaces l’Alhambra !

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Le roi Henry ne jeta qu’un regard au nouveau miroir qui ornait la chambre de sa femme. Même s’il avait su que c’était là une nouvelle glace, qui remplaçait une précédente brisée, il n’aurait fait que hausser les épaules. Il n’accordait pas de crédit à l’histoire des sept ans de malheur. Sottises populaires que tout cela !
Il s’assit auprès du feu avec un soupir satisfait. Tout allait bien dans son royaume. Son fils était un joli bambin, plein de santé, et la reine, assez jeune pour lui donner des petits frères. Et le prétendant français, le piètre dauphin Charles, n’était le seigneur que d’un mouchoir de poche autour de Bourges et d’Orléans. Quel danger pourrait bien venir de là ?
Catherine, aussi charmante et docile qu’à l’accoutumée, vint lui porter de ses mains une coupe de vin chaud. Un ménestrel commença une chanson sur le preux roi Richard, que l’on nommait Cœur de Lion. Henry soupira d’aise.

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Dans un petit cabinet attenant, deux servantes pliaient des vêtements sous la surveillance de la dame d’atours. La solide Nicolette ne laissait à personne le soin de veiller aux affaires de sa maîtresse la reine. Tandis que les chambrières s’affairaient, cependant, elle s’approcha de la cheminée et tira des cendres une balle de tissu serrée. On n’avait pas fait de feu ici depuis des mois. Mais qui sait, demain, peut-être, on en ferait, et elle devrait trouver une autre cachette pour ces débris de verre compromettants…
Ce n’était pas, raisonna à part elle Nicolette, qu’elle crût vraiment à ces contes de bonne femme, mais on savait comment les langues trottaient, dans cette cour pleine de rumeurs… Mieux valait ne rien laisser au hasard.
Mieux valait ne pas laisser dire que la reine Catherine avait délibérément cassé son beau miroir de Venise, alors que les servantes étaient sorties. Nicolette s’était enhardie à demander, d’un ton enjoué, s’il plaisait à Sa Majesté de se défaire d’un méchant miroir mal poli – n’importe quoi pour tourner la chose à la plaisanterie. Oh, bien sûr, Sa Majesté pouvait avoir un mouvement d’humeur, mais mieux valait ne pas donner des signes d’instabilité. Outre la malveillance habituelle des courtisans, cela pouvait suggérer qu’elle avait hérité de la malencontreuse folie du roi son père, que l’on avait vu hurler comme une bête lors du déplorable incident du bal des ardents.
Mais la réponse de la reine avait été sibylline :
— Avec plaisir ou déplaisir, avait-elle dit, cela ne regarde que ma conscience.

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Dans sa boutique de la rue du Pont-Neuf, maître Rodolphe avait retrouvé sa routine quotidienne, derrière son comptoir de bois poli. Il ne pouvait s’empêcher toutefois de jeter des coups d’œil furtifs derrière les petits carreaux de verre épais de ses fenêtres à meneaux.
Il n’avait pas besoin de recevoir trop souvent de client comme le sieur de Beauregard ! Le miroitier avait espéré un moment que l’âme damné du roi Henry le paierait en bons francs d’or ou bonnes livres tournois, à tout le moins. On murmurait qu’il avait les coffres de son maître à sa discrétion. Aussi Rodolphe avait-il été bien déçu quand le sinistre individu était parti sur une vague promesse de lui faire tenir la somme due à la Saint-Martin… Presque au bout de l’an ! Hélas, que pouvait-on faire ? Beauregard avait le roi pour lui, c’est-à-dire la loi. Et il n’y avait pas apparence qu’on dût bientôt changer de monarque – rien pour déloger le lion anglais et ramener les fleurs de lys. Ainsi donc, au point de vue de la loi, il n’avait pas tort.
Le maître miroitier soupira une dernière fois et retourna à ses comptes.

FIN