Archives de Tag: écriture

2021 en revue : mes 10 meilleurs articles

Photo : un chat dans un tunnel en plastique, avec la légende : "The internet is a series of tubes. And those tubes are full of cats."

Un palmarès tout subjectif, bien sûr. À découvrir ou redécouvrir. La diversité des sujets est parfaitement assumée. (Je ferai aussi bientôt un récapitulatif de mes publications en matière de fiction.)

* Sciences : « La science-fiction peut-elle changer le monde ? » sur le site de l’Afis, Association française pour l’information scientifique.

* Politique : « Ceux qui disent “c’était mieux avant” n’ont pas à vivre dans le monde d’avant » sur Résistance aux extrémismes. Le titre parle de lui-même, je pense.

* Société : « Pas de pitié pour les garçons manqués » à propos de l’héroïne du Club des Cinq et des changements d’attitude pas toujours positifs s’agissant des stéréotypes de genre.

* Ma vie : « Vaccinée, libérée ! » Ou comment j’ai gagné mon vaccin, ah mais.

* Littérature : « Tout le monde aime les (romans) policiers » où je pense énoncer une théorie originale du genre. Si, si, en toute simplicité.

* « Les gens heureux n’ont pas d’histoire » ou pourquoi on parle de « conflit » dans les manuels d’écriture.

* « Qu’est-ce qu’un héros iconique » : cette figure ultra-fréquente de la fiction populaire, mais mal connue par les pros eux-mêmes…

* « Des images peuvent choquer : préparer ses lecteurs au pire » en utilisant les outils à notre disposition comme auteurs et éditeurs, et on verra que cela rend inutile le « content warning ».

* « Ce que je n’aime pas voir dans un roman historique » : où le passé est plus que jamais un autre pays.

* « Qui est légitime pour écrire ? » Une question piège, mais on n’est pas obligé d’y tomber…

Roman noir historique, vous dites ?

Vous avez peut-être vu passer l’annonce sur le site des éditions du 81 ou sur les réseaux sociaux : ils recherchent de nouveaux manuscrits, aussi bien des textes de non-fiction issus d’une expérience personnelle que des romans, et en particulier des romans noirs historiques. L’éditeur a ainsi déjà publié quelques titres dans cette collection, y compris mon roman Du sang sur les dunes.

C’est un peu plus pointu que le roman policier historique, déjà décliné quasiment à l’infini, depuis l’Antiquité jusqu’à la période contemporaine, et couvrant aussi tous les styles, depuis le mystère cosy à la Agatha Christie (qui a d’ailleurs été une pionnière du polar historique avec La Mort n’est pas une fin, situé dans l’Égypte des pharaons) jusqu’au thriller le plus sanglant. Mais marier histoire et roman noir me semble particulièrement intéressant.

Quels sont les ingrédients du roman noir ? Wikipédia, ou le dictionnaire, évoquent le moment particulier de la naissance du « noir », vers 1945, avec les traductions de romans de détectives américains dits hardboiled (durs à cuire) dans la collection « Série noire » de Gallimard, qui vont définir l’esthétique et les thèmes du roman noir. Il ne s’agit pas ici d’énigmes abordées comme un jeu intellectuel, mais du crime comme fait social total, où les ramifications peuvent toucher la vie privée des personnages aussi bien que celle de l’entreprise qui les emploie, ou encore révéler la corruption d’élus locaux ou nationaux… Le crime organisé n’est jamais loin, touchant à tout comme une pieuvre, et le dénouement, même s’il permet de rendre une certaine forme de justice (ce qui n’est pas toujours le cas), n’est jamais un happy end. Un criminel peut être puni, mais d’autres échapper à la justice, ou bien il y a tellement de morts parmi les innocents que c’est un souffle de tragédie qui plane en fin de compte.

Transposons cela dans une période historique donnée. Rien de bien difficile : l’histoire regorge de périodes et de milieux favorable au mélange du crime, de la politique, de l’économie, de la galanterie…

Ainsi, quand je me suis lancée dans une série de romans se passant sous la Révolution et l’Empire, je savais que j’avais de quoi faire. Les réseaux d’espionnage, les trafics de toute sorte pour compenser le blocus continental ; des ascensions économiques et sociales vertigineuses et des chutes qui le sont tout autant ; un ministre de la Police (Fouché) qui emploie un ancien voleur (Vidocq) pour prendre d’autres voleurs ; des faux-monnayeurs à motivation politique ; de faux aristocrates voisinant avec de vrais, mais ruinés ; de grandes horizontales qui publieront plus tard leurs mémoires avec des minauderies pudibondes ; des régicides qui trouveront le moyen d’entrer au service du roi… Comme le disait Sieyès quand on lui demandait ce qu’il avait fait sous la Terreur : « J’ai vécu. »

Cela pour les thèmes. Mais il y a un autre aspect caractéristique des romans noirs, le dénouement ambigu et souvent très sombre, qui traduit l’imbrication du crime dans tous les pans de la société. Dans une situation historique donnée, ce n’est pas un problème, au contraire, parce que la suite des événements étant connue, elle vient apporter l’élément de fatalité qui donne à toute bonne fin de roman noir son aspect inéluctable.

C’est ce que j’ai expérimenté en écrivant Du sang sur les dunes. L’intrigue tourne autour des projets de descente en Angleterre caressés par Bonaparte jusqu’à l’été 1805. Les plans ont été abandonnés à cause de la supériorité maritime des Britanniques, et parce que la guerre se rallumait sur le continent, exigeant une réaction rapide (ce sera Austerlitz). Cela, c’est l’histoire telle que nous la connaissons. Mais si Napoléon avait pu bénéficier d’un nouveau type d’arme, capable de semer la pagaille dans la flotte d’Albion ? C’est ce que le héros du roman, le capitaine Antoine Dargent, s’efforce d’établir, ayant trouvé un fragment de plan sur le cadavre d’un ingénieur assassiné.

Il s’efforce aussi de découvrir le meurtrier et de le livrer à la justice. Mais l’histoire, toujours elle, nous apprend que l’innovation que je mentionne dans l’intrigue n’a pas figuré, même à l’état de plans, dans l’arsenal du Premier Empire. On se doute donc que la fin sera une fin de roman noir : pleine de destructions. Et de désillusions.

Et mon protagoniste pourrait dire à son tour : « J’ai vécu. »

Quelques mots à mon sujet

Photo : couverture du roman Du sang sur les dunes, sur la table d'une librairie
Mon roman Du sang sur les dunes, aux éditions du 81

Donc le roman est paru, on peut découvrir la présentation sur le site de l’éditeur (très élégant, d’ailleurs) et le trouver dans les librairies en ligne ou physiques. Plus qu’à voir si le public est au rendez-vous. En attendant, je peux répondre par avance à certaines questions à mon sujet. Les gens qui lisent ce blog depuis longtemps n’apprendront probablement rien, mais peut-être que cela les amusera.

Je n’ai pas mené une vie riche en événements. C’est plutôt une question de nuances. Née à Paris un peu par hasard, j’ai en fait passé mes premières années à Abidjan, en Côte d’Ivoire, où mes parents étaient coopérants. Mes premiers souvenirs sont des bruits et des images d’un pays où le climat alterne non pas entre été et hiver, mais saison sèche et saison des pluies, où des nuées de chauve-souris nichent dans les arbres sur les places et les jardins (et avec l’expérience du Covid-19, ça donne un frisson rétrospectif…) et où on lâchait des paons le dimanche dans la cour de l’école pour chasser les serpents. J’ai eu l’occasion de me faire la réflexion, même à l’âge de 6 ou 7 ans, que des gens différents pouvaient vivre côte à côte mais chacun à sa façon : les Français avaient leurs habitudes, les Ivoiriens les leurs, ainsi que les diverses minorités, Libanais, Voltaïques (on dit aujourd’hui Burkinabés), etc. Ce qui ne veut pas dire que le résultat était harmonieux, la suite des événements l’a montré. Mais du point de vue limité de mes souvenirs, dans les années 70, c’était une expérience formatrice importante.

Écrire a toujours été mon rêve, mon but, ma passion dévorante. Dès que j’ai su écrire, j’ai décrété que j’allais « faire des livres ». À six ans, j’agraphais des feuilles de papier A4 et je les remplissais de dessins et de textes, tant bien que mal, sans aucune notion évidemment de mise en page ou de maquette. À l’époque, mon idée d’un livre était forcément un illustré ou une bande dessinée. Mais écrire, à ce stade, restait un peu ardu, et je passais plus de temps à raconter des histoires oralement, les déversant dans l’oreille des parents ou instits assez patients pour m’écouter. Certains dans ma famille ne l’étaient pas du tout, d’où le surnom « robinet à sornettes », que j’ai beaucoup entendu depuis…

Attention, je ne cherche pas à me plaindre ! L’un dans l’autre, l’expérience d’un public peu impressionné a été utile pour m’éviter des illusions et me pousser à améliorer mes créations. Les rédiger de façon claire, d’abord, et les présenter de façon lisible. Vérifier la cohérence, la vraisemblance, l’originalité, m’assurer que ce que j’avais en tête était bien traduit sur la page, etc. Car entre temps, je m’étais mise à écrire sérieusement. Vers neuf ans, des poèmes. Vers treize ans, une première tentative de roman, qui tournera court. Et puis vers cette même époque, une revue dont j’étais la seule rédactrice, illustratrice et rédac chef, et où je publiais pêle-mêle des contes, des jeux, des articles où j’exprimais mon opinion sur divers sujets. Le titre… Défense de lire ! Eh oui, j’avais 14 ans, et ça me semblait puissamment original.

Un peu plus tard, alors que j’étais étudiante, et que je commençais à avoir une idée assez claire du monde de l’édition, j’ai commencé à placer des textes courts dans des revues et fanzines, et à m’impliquer dans le petit monde de la science-fiction et du fantastique francophones. Participer à des revues, à des salons, des discussions en ligne… Certaines de mes nouvelles sont parues dans le fanzine québécois Horrifique, par exemple. C’était aussi un bon apprentissage, car ce genre de texte doit être efficace, et on apprend vite à couper les longueurs et à cultiver un style clair, imagé, direct.

Ma première publication professionnelle, au début des années 2000, était une nouvelle de fantasy, « Le joueur d’échecs », dans la revue Faëries. Puis ce fut mon premier roman, L’Héritier du Tigre, également de la fantasy, paru en 2006 aux éditions Le Navire en pleine ville. Joie de courte durée : l’éditeur a déposé son bilan en 2009, victime de la crise, et la suite que j’avais tenté d’écrire n’a jamais vu le jour. Rétrospectivement, ce n’est pas une grande perte, j’avais un peu perdu le fil à ce moment-là. Je ne sais pas si je reviendrai un jour à cet univers.

L’Héritier du Tigre a cependant connu une seconde vie en 2020 sous forme de série pour Rocambole, l’appli de lecture. Entre temps, j’ai passé pas mal de temps à réfléchir, à participer à des débats en ligne, en particulier au sujet de l’évolution de la lecture. Je peux me vanter d’avoir contribué, à ma modeste mesure, à avoir fait adopter le mot liseuse dans la langue française (qu’on doit à Virginie Clayssen) pour traduire ebook reader, et j’ai fait partie des premiers clients en France de Cybook, de Lulu.com, etc. J’ai bricolé, j’ai bidouillé. Et puis je me suis remise à écrire.

Depuis 2017, j’ai commencé à écrire des romans historiques, attirée par la richesse des histoires qu’on pouvait raconter ainsi. La confrontation entre deux mondes, la Rome chrétienne et la Rome païenne au IVe siècle, lorsque le monde occidental a basculé vers la nouvelle religion avec la conversion de Constantin. Les aventures d’un groupe de Volontaires nationaux pendant les guerres de la Révolution, des bords du Rhin à l’Italie. D’autres aventures sous l’Empire, dans la grande confrontation avec l’Angleterre, directement ou par l’intermédiaire de conflits locaux… Et pourquoi pas une intrigue policière, avec une aiguille explosive à chercher dans la botte de foin du Camp de Boulogne, en 1805, quand Napoléon espérait encore envahir la perfide Albion ? Ce sera Du sang sur les dunes.

Et ainsi, la boucle est bouclée. À vous de jouer, maintenant, et de plonger dans l’intrigue, si le cœur vous en dit !

Qui est « légitime » pour écrire de la fiction ? Tout le monde. C’est le résultat, la qualité de l’œuvre qui compte (et c’est déjà beaucoup)

Sculpture représentant  une personne avec des dizaines de bras.
Choix multiples, voix multiples. (Expo « Persona, étrangement humain », musée du Quai Branly, 2016)

Il y a, dans Le Seigneur des Anneaux de J. R. R. Tolkien, un passage où le Hobbit Bilbo demande à son ami Aragorn de l’aider à relire un poème sur Eärendil, un héros quasi-mythique, ancêtre à la fois d’Elrond et de la lignée royale de Númenor dont Aragorn est issu. Une sorte de sensitivity reading, si on veut, pour ne pas dire de bêtises sur un Elfe fameux devant un public d’Elfes. Mais Aragorn décline, disant en souriant que si Bilbo s’avisait d’écrire sur Eärendil alors qu’il était hôte dans la maison d’Elrond, c’était son affaire. Et le Hobbit de se débrouiller seul – pas trop mal, à juger par la réaction bienveillante du public. Mais d’un autre côté, comme l’un des Elfes l’avoue lui-même, eux seraient bien en peine de distinguer dans un texte ce qui vient d’un Hobbit et ce qui vient d’un Homme : « Peut-être que pour les moutons, les autres moutons sont tous différents. Ou pour les bergers. »

Autant dire que la sensibilité (sensitivity) en littérature est à double sens : il y a celle qu’on peut attendre de la part d’un auteur traitant un sujet sincèrement et de façon responsable ; et puis il y a celle du public, qui est là pour se divertir et donc sera louangeur ou contempteur, juste ou injuste, selon sa fantaisie.

Au milieu de tout cela, il y a des éditeurs qui essaient de faire tourner leurs entreprises, et qui sont donc sensibles (ô, ironie) au reproche de mépriser une partie du public. Si un livre portant leur estampille se retrouve publiquement accusé de racisme, sexisme ou homophobie, cela fait du bruit. Et cela risque de faire fuir les acheteurs potentiels, qu’ils soient ou non concernés eux-mêmes par les catégories visées, car qui veut endosser ce genre d’étiquette ?

Rien d’étonnant dans ce contexte si les éditeurs cherchent une assurance en faisant relire les textes par ceux qui se présentent comme des experts en « sensibilité » en matière de race et de genre. Du moins c’est un phénomène courant aux États-Unis aujourd’hui. Dans le meilleur des cas, et s’agissant des livres de fiction, il peut s’agir d’une couche supplémentaire de vérification, un peu comme la chasse aux anachronismes dans un roman historique. Là, il s’agit de pointer les éventuels stéréotypes racistes, etc., pour améliorer le texte.

À ce stade, je me permettrai une première remarque : pourquoi sous-traiter une tâche qui devrait faire partie de tout travail éditorial sérieux ? Vérifier la qualité de l’écriture et la cohérence du récit font partie des prérogatives de l’éditeur, et les questions de race, religion, origine, genre, ne font pas exception. Je peux donner quelques exemples, ayant eu à travailler jusqu’ici avec plusieurs éditeurs de fiction. Pour l’un des textes, l’éditrice a tiqué sur l’âge du personnage principal, trop jeune selon elle pour être crédible dans ce contexte. (J’ai cédé, mais rétrospectivement je le regrette un peu.) Pour un autre, c’est le niveau de langage des personnages qui lui posait problème : mêler langage familier (« bouffer ») et jargon universitaire complexe, est-ce cohérent ? Cette fois, j’ai insisté : oui, les personnages sont des étudiants du supérieur, ils maîtrisent des registres de langage variés mais dans la conversation, ils se laissent aller.

Ce qui appelle une deuxième remarque : on n’a encore jamais entendu parler de sensitivity readers pour un livre qui se passe simplement dans un autre pays ou région, ou avec des personnages qui ne sont pas de la même classe sociale que l’auteur. Gardons cela en tête. Personne ne m’a jamais dit : « Comment peux-tu situer un roman à Calais si tu n’y as jamais mis les pieds ? » C’est que la réponse est simple : documentation, documentation, documentation. J’ai écrit ce bouquin pendant l’été 2020, juste au sortir du confinement, et je n’avais aucune envie de voyager dans ces conditions. Mais j’avais l’Internet. C’est fou ce qu’on peut faire avec Google Maps, plus des blogs et sites locaux.

Pour être juste, c’est bien dans cet esprit que certains auteurs font appel aux lecteurs de sensibilité, comme une autre sorte de documentation : celui ou celle qui envisage un roman situé dans un milieu qui ne lui est pas familier se renseigne sur ce milieu et demande à des gens qui s’y connaissent un avis sur le premier jet. Si on n’a pas dans son entourage de bêta lecteur disponible (et assez sûr de lui ou d’elle pour vous dire si vous vous plantez), si on n’a pas le temps d’absorber une grosse documentation (être écrivain professionnel n’a pas que des avantages), cela peut être un choix rationnel.

Personnellement, cela dit, j’apprécie le fait d’avoir un job alimentaire et de ne pas dépendre de ma production littéraire pour payer le loyer. Cela me permet de me documenter aussi longtemps que je veux et de prendre le temps de me relire, de faire appel à des amis variés, à un groupe d’écriture qui l’est tout autant, etc. Avant de commencer à écrire, je lis des livres, des blogs, des articles de recherche, je visionne parfois des films, je recherche des images des lieux et des gens qui m’intéressent. Si je peux, je vais sur les lieux. (J’ai terminé récemment un roman situé à Paris, et forcément ça aide.) Quand je mets en scène des gens qui font partie d’un groupe socio-culturel différent, je recherche en premier lieu des textes et documents produits par des gens de ce milieu, mais je vais aussi piocher dans la recherche sur le sujet. Pour mettre en scène ce que l’on n’appelait pas encore les homosexuels à Paris au XVIIIe siècle, par exemple, c’est indispensable. Et les personnages noirs et métis qui apparaissent dans Du sang sur les dunes doivent beaucoup à la documentation sur des personnages réels, tels Saint-George, le général Dumas, etc.

Qu’on s’entende bien : je ne prétends pas ne jamais faire d’erreur, et j’ai peut-être dans mon avenir quelques plantages cuisants. Mais au moins, je traite moi-même mon sujet. J’aime bien la maxime de Robert Greene sur la nécessité d’écrire de la diversité si on veut toucher un public divers. Ou, comme disait Serge Brussolo : « N’oubliez pas que 90% des lecteurs sont des lectrices. » Et donc si on n’a pas de personnages féminins crédibles, on risque de passer à côté d’une bonne partie du lectorat potentiel. Et ainsi de suite avec d’autres questions d’identité. Ce sont des considérations que toute personne qui écrit a intérêt à prendre en compte, et à prendre à cœur d’utiliser, sans attendre qu’un professionnel des questions de genre et de race vienne le faire à sa place.

Car le souci, avec la vogue des sensitivity readers, c’est qu’il s’agit d’un intervenant qui n’est ni l’auteur, ni l’éditeur, mais qui tend à jouer le rôle d’arbitre en matière de ce qu’on peut écrire. Voire de qui est « légitime » pour écrire. Vous croyez que j’exagère ? Regardez la mésaventure qui est arrivée à Timothée de Fombelle. Ou l’affaire des traductions d’Amanda Gorman. Et ce ne sont que les exemples plus plus marquants, ceux qui ont fait couler de l’encre et qui ont chauffé les réseaux sociaux. On ne compte plus les interrogations, plus ou moins paumées, parmi les auteurs professionnels ou amateurs, sur le thème « est-ce que je peux écrire X ou Y »…

Et là, j’ai envie de dire : on peut toujours écrire. Après, on assume ce qu’on a écrit. Et si un tas de gens sont mécontents, eh bien, ils sont mécontents. On peut apprendre de la mésaventure, ou bien on peut rejeter ces critiques, mais dans tous les cas c’est une décision qui vous appartient. Pas celle d’un prestataire, si bien intentionné soit-il. Ou alors, à quoi bon écrire en tant qu’individu ? Autant se considérer comme un copiste dans un scriptorium médiéval, où les écrivants ne choisissent pas ce qu’ils écrivent mais produisent ce qui est défini comme souhaitable par la communauté. N’avoir pas à penser par soi-même, c’est tellement plus confortable… Mais aussi tellement plus rasant.

Les gens heureux n’ont pas d’histoire, ou pourquoi on parle de « conflit » dans les manuels d’écriture

Gravure représentant un marécage en Italie, avec un homme dans une barque
Scène paisible en apparence, mais avec un ennemi bien réel : le paludisme, qui sévit dans les zones humides...

Je suis une grande fan d’Ursula Le Guin, comme on peut le voir en parcourant les archives de ce blog. Mais ça ne veut pas dire que je partage toutes ses opinions. Ainsi, il y a quelques citations d’elle qui flottent sur Internet, souvent sans contexte (entretien ? conférence ? essai ?) où elle conteste le fait que la notion de conflit soit considérée comme centrale dans les manuels d’écriture, et en général dans la conception que les auteurs anglo-saxons contemporains se font de leur métier.

Un exemple ici, que je traduis rapidement :

« Les manuels d’écriture modernistes font souvent la confusion entre histoire et conflit. Ce réductionnisme reflète une culture qui surévalue l’agression et la competition et cultive l’ignorance des autres options en matière de comportement. Aucun récit complexe ne peut être bâti sur ou réduit à un seul élément. Le conflit n’est qu’une possibilité. Il y a d’autres options, toutes aussi importantes dans une vie humaine, comme avoir une relation, trouver, perdre, porter, découvrir, se séparer, changer. Le changement est l’aspect universel de toutes les histoires. »

(Ursula K. Le Guin)

D’accord pour le changement comme élément universel des récits, mais pour le reste ? Je vois plusieurs problèmes.

Première remarque : les histoires que l’on choisit de raconter ne représentent qu’une partie de l’expérience humaine. On connaît le proverbe : « Les gens heureux n’ont pas d’histoire. » Même sans parler de conflit, s’il n’y a pas de problème à résoudre, d’obstacle à surmonter, d’expérience à acquérir, où est l’enjeu ? Et où est l’intérêt du récit ? Ce qu’on appelle en termes techniques la tension narrative : l’émotion induite chez le récepteur du récit (lecteur ou lectrice) par le fait d’attendre un dénouement.

Je ne suis pas la seule à le dire. Car, et ce sera ma deuxième remarque, quand on parle de conflit dans le cadre d’une intrigue de récit, on ne parle pas forcément d’un conflit littéral, d’une guerre entre des individus ou des nations. Voir par exemple ce qu’en dit Lionel Davoust :

« la notion de conflit en narration est le concept qui m’enthousiasme le plus à étudier et à transmettre. C’est bien loin de l’opposition binaire entre un « gentil et un méchant », et même de la notion qu’il faut « un bon adversaire » dans une histoire – plutôt une « bonne adversité » »

(Lionel Davoust)

L’adversité, en effet, est quelque chose d’universel, qui peut être un obstacle extérieur ou une faille intérieure. Mme Bovary est ainsi la victime de sa propre imagination, du décalage entre ses aspirations à un grand d’amour romantique et la réalité prosaïque de son ménage. Lizzie Bennett, dans Orgueil et préjugés, doit surmonter ses idées préconçues aussi bien que la hauteur aristocratique initiale de Mr Darcy. Même quand l’adversité est matérialisée par un obstacle extérieur, c’est loin d’être uniquement une question de combats ou de disputes. La nature, par exemple, fournit des obstacles sur une échelle grandiose. Depuis Robinson Crusoé jusqu’aux films catastrophes, en passant par les héros de Jack London, on fait des histoires extraordinaires avec pour « adversaire » la mer, le désert, la forêt, les volcans, la banquise, la faim, le climat, les maladies… Cela marche aussi avec les récits de voyage. Prenez les Méharées de Théodore Monod sur ses voyages au Sahara, ou l’œuvre d’Haroun Tazieff : dans son récit sur l’ascension du Nyiragongo, le vrai personnage, c’est le volcan.

Mais on préfère peut-être un récit au ras du quotidien, centré sur les joies et les peines des personnages ? L’adversité est là aussi : faire des rencontres, aimer, avoir des enfants, c’est se confronter à l’autre, devoir composer avec ses désirs, ses besoins, son sentiment de ce qui est vrai, juste, valable. Aimer, c’est prendre le risque de ne pas être aimé en retour. Parfois de devoir se séparer et de connaître le chagrin. Avoir des enfants, c’est se confronter au risque de ne pas être à la hauteur (ou du moins d’en avoir le sentiment) ; c’est aussi découvrir un jour que vos enfants vous voient comme un fossile, un étranger à peine encore vivant. On a tous des exemples en tête de conflits hélas tout à fait réels dans le couple ou entre parents et enfants.

Lionel Davoust fait très justement le lien entre tension narrative et tension dramatique, celle qui anime une scène de théâtre. Au risque de me répéter, je remets ici la référence à Beating the Story, de Robin D. Laws : le meilleur manuel pour expliquer ce qui fait la tension dramatique, et comment l’utiliser pour raconter des histoires. Non, le titre n’a rien à voir avec la violence, mais avec la notion de tempo, les beats (temps, mesure) au sens musical. Comment on organise une histoire autour de temps forts, qui sont soit des scènes d’action (résolution de problème, découverte, aussi bien que combat) et des scènes dramatiques, où deux personnages (ou plus) expriment l’un vers l’autre des demandes, qui peuvent être pratiques (« Papa, tu me prêtes les clefs de la voiture ? ») ou bien du registre des émotions (« Maman, dis-moi que tu m’aimes toujours ? »)

On pourrait multiplier les variations sur ces thèmes. Une histoire du quotidien avec un volcan en arrière-plan qui menace d’exploser ? (Coucou, les Derniers jours de Pompéi.) Une tension dramatique entre ce que le protagoniste croit savoir et ce que le lecteur sait qu’il va arriver ? (Diverses histoires de fantômes chinois, où le héros ne voit jamais venir la femme renarde ou revenante que le lecteur sait être inéluctable.) Une histoire où la tension consiste dans les différentes interprétations possibles d’un même récit ? Bienvenue chez Jorge Luis Borges.

On le voit, ce ne sont pas les possibilités qui manquent, et tout cela sans faire intervenir un conflit littéral. Et pourtant ce sont bien des conflits : entre les désirs de A et ceux de B, entre les désirs de A et la réalité, entre l’interprétation d’une même réalité par A et B… Je vous laisse explorer les autres possibilités.