Archives mensuelles : décembre 2021

Mon roman « Du sang sur les dunes » et autres parutions en 2020-21

L’année 2021 a été pour moi un bon cru, puisqu’elle a vu (c’était au mois d’août) la parution de mon roman Du sang sur les dunes aux éditions du 81, dans leur collection originale « Romans noirs historiques ». Mais ce n’est pas tout.

Au mois d’avril paraissait l’anthologie Marmite & Micro-ondes, aux éditions Gephyre, avec notamment ma nouvelle de science-fiction « Décalages culinaires ».

En parlant de science-fiction, ma novelette « L’interprète » parue en 2020 est toujours disponible sous forme de série pour l’appli Doors (ex-Rocambole), ainsi que mon roman L’Héritier du Tigre, 2020 aussi, pour une lecture plus longue. Allez-y, il y a une période d’essai gratuite, vous verrez si vous pouvez éviter de devenir accro…

Ce furent deux années riches en publication ou republications (puisque L’Héritier du Tigre avait déjà vu le jour en 2006 aux éditions Le Navire en pleine ville). Et je peux déjà annoncer que 2022 sera bien fournie aussi pour moi. Je n’en dis pas plus, mais ce sera annoncé ici très bientôt !

2021 en revue : mes 10 meilleurs articles

Photo : un chat dans un tunnel en plastique, avec la légende : "The internet is a series of tubes. And those tubes are full of cats."

Un palmarès tout subjectif, bien sûr. À découvrir ou redécouvrir. La diversité des sujets est parfaitement assumée. (Je ferai aussi bientôt un récapitulatif de mes publications en matière de fiction.)

* Sciences : « La science-fiction peut-elle changer le monde ? » sur le site de l’Afis, Association française pour l’information scientifique.

* Politique : « Ceux qui disent “c’était mieux avant” n’ont pas à vivre dans le monde d’avant » sur Résistance aux extrémismes. Le titre parle de lui-même, je pense.

* Société : « Pas de pitié pour les garçons manqués » à propos de l’héroïne du Club des Cinq et des changements d’attitude pas toujours positifs s’agissant des stéréotypes de genre.

* Ma vie : « Vaccinée, libérée ! » Ou comment j’ai gagné mon vaccin, ah mais.

* Littérature : « Tout le monde aime les (romans) policiers » où je pense énoncer une théorie originale du genre. Si, si, en toute simplicité.

* « Les gens heureux n’ont pas d’histoire » ou pourquoi on parle de « conflit » dans les manuels d’écriture.

* « Qu’est-ce qu’un héros iconique » : cette figure ultra-fréquente de la fiction populaire, mais mal connue par les pros eux-mêmes…

* « Des images peuvent choquer : préparer ses lecteurs au pire » en utilisant les outils à notre disposition comme auteurs et éditeurs, et on verra que cela rend inutile le « content warning ».

* « Ce que je n’aime pas voir dans un roman historique » : où le passé est plus que jamais un autre pays.

* « Qui est légitime pour écrire ? » Une question piège, mais on n’est pas obligé d’y tomber…

« Du sang sur les dunes » réimprimé et de retour en librairie

Couverture du roman : bateaux à voile près d'une digue, sur une mer agitée
Du sang sur les dunes, polar historique signé Irène Delse, paru le 20 août 2021 aux éditions du 81 (ISBN 978-2-915-54373-5)

« À l’été 1805, le capitaine Antoine Dargent enquête sur la mort mystérieuse d’un ingénieur à Calais, en marge de l’immense armée réunie par Napoléon pour attaquer l’Angleterre. Quand il réalise que les plans de l’ingénieur concernaient un nouveau type d’arme capable de briser la supériorité maritime des Britanniques, il doit rapidement reconstituer les papiers manquants avant d’être lui-même victime d’agents anglais prêts à tout pour tuer dans l’œuf une telle invention… »

C’est la 4e de couverture de mon roman Du sang sur les dunes, un polar historique qui devrait faire rêver même des gens qui connaissent bien la période, car tous les éléments sont vrais… C’est juste leur rapprochement qui relève de la fiction. Je n’en dis pas plus, on verra que le sort de la France sous ce 1er Empire déjà mondialisé se décidait parfois très loin de nos côtes, et que la rivalité technologique n’était pas moins rude que celle sur les champs de bataille. On peut en sourire aujourd’hui, vu les liens d’amitié liés depuis avec les Britanniques (au Brexit près), mais en 1805, l’ennemi numéro un était toujours la « perfide Albion », et sa puissance fascinait autant qu’elle agaçait. Et l’Empire de Napoléon inquiétait lui aussi déjà pas mal de monde.

Un roman à dépayser, donc, que je m’étais bien amusée à écrire. Et si on y trouve des échos de problèmes actuels, ou plutôt éternels (préjugés racistes, confiance ou non dans la vaccination, lanceurs d’alerte qu’on n’écoute pas…), eh bien, ce n’est pas du tout involontaire.

Où le trouver ? Ça tombe bien : il vient d’être réimprimé et est donc de retour chez Amazon et dans toutes les bonnes librairies ou grandes surfaces culturelles : Fnac, Cultura, Gibert Joseph (celui de Barbès)… Et bien sûr les librairies du groupe Furet du Nord, pour qui c’est un sujet d’intérêt régional.

« Premier Noël, dernier Noël », une nouvelle en cadeau pour cette fin d’année

(Mon roman Du sang sur les dunes. On y retrouve certains personnages.)

On a tous nos rituels. Chaque année, je participe a un atelier d’écriture qui se tient au mois de décembre, et dont le but est d’élaborer une nouvelle à partir d’un thème et d’un certain nombre de mots et de phrases à placer dans le texte. C’est fascinant de voir quelle diversité de textes peuvent produire les participants à partir des mêmes éléments. En décembre 2020, forcément, il n’a pas été possible de se réunir dans une même pièce pour écrire, alors on a planché chacun de notre côté, en tête-à-tête avec l’ordinateur. Mais le thème était bien fait pour remonter le moral : « Rédiger un Conte de Noël » ! Je peux aussi indiquer que certains des personnages reviennent dans mon roman policier, quoique sous un aspect bien différent.

Quoi qu’il en soit, bonne lecture.

Premier Noël, dernier Noël

Morières-lès-Avignon, 24 décembre 1770

Il était une fois, sous un ciel bleu glacé de Provence, un coche qui brinqueballait sur le grand chemin le long du Rhône. À main droite le fleuve, où commençait le domaine du roi de France ; à gauche le Comtat Venaissin, terre des papes, repliée sur ses collines, ses palais et ses traditions. Orange, Châteauneuf, Avignon… Enfin, la voiture se vida dans la cour du relais balayée par le mistral. Le cocher, vieux bonhomme emmitouflé de plusieurs manteaux de laine, lâcha ses rênes et tituba jusqu’à l’auberge dont la grosse cheminée était la promesse d’un feu ronflant.

Mais ce n’était d’aucune aide pour Henriette, seule et démunie à présent, avec cet enfant qui serait encore plus seul au monde si on n’y faisait rien. Toutes ses économies étaient passées dans ce voyage, et si elle ne trouvait pas d’aide une fois au but… Mieux valait ne pas y penser.

Elle serra le bébé contre elle sous sa pèlerine et marcha résolument le long des rues étroites aux pavés inégaux, rendus plus traîtres par le verglas, puis prit le chemin qui serpentait dans la colline, entre les vignes et les mûriers. À Morières, où elle avait grandi, personne ne fit mine de la reconnaître, ni les bergers et gardiens de vaches du mas voisin, ni le curé Taillefer allant sur son âne rendre visite à quelque ouaille méritante, ni même un montreur de marionnettes qui l’avait tant fait rêver jadis.

Tant pis. Henriette continua de marcher jusqu’à une grosse ferme dont les bâtiments de pierre jaune, ramassés en L contre le vent féroce des collines, étaient cruellement familiers. On n’apprécie pas ce que l’on a jusqu’au moment où on le perd. Si ici aussi on la rejetait…

***

Bastien Dargent se serait attendu à tout, sauf à cela. Depuis des mois que sa plus jeune sœur, Henriette, s’était enfuie, toute vergogne secouée, avec une troupe de théâtre quelque part au royaume de France, personne n’attendait plus son retour. Et pourtant, elle était là !

À contre-cœur, il ouvrit la porte de la cuisine, où Clémence, son épouse, s’affairait à préparer le repas qu’on servirait après la messe de minuit. La servante tisonnait le feu et rajoutait des bûches ; les fillettes, exceptionnellement sages à la perspective du festin, aidaient en pelant des pommes. Quand Clémence allait savoir la nouvelle…

Froidement, Bastien conduisit la visiteuse à un banc dans le coin opposé. Il fallait tirer certaines choses au clair.

— Ainsi donc, commença-t-il, tu crois pouvoir revenir chez nous comme ça, après la façon dont tu es partie ?

Elle secoua la tête et répondit tout doucement :

— Ce n’est pas moi qui reviens, grand frère. Crois-moi, j’ai déjà mon trajet de retour payé. Mais c’est ce petit… Regarde, c’est ton neveu Antoine.

Elle écarta les pans de sa pèlerine pour révéler un paquet enveloppé de langes. Choqué, mais pas vraiment surpris, Bastien contempla l’enfant. Il était bien petit pour voyager : au bas mot une semaine, au plus dix jours. Cette folle d’Henriette avait dû sauter dans un coche à peine après l’avoir mis au monde ! Il soupira :

— Mais toi, alors ?

Sa sœur secoua sa tête coiffée d’un bonnet de dentelle bien plus élégant que ce que portaient les femmes du pays, même le dimanche. Quelques mèches blond cendré s’en échappaient comme des copeaux de métal précieux. Avec un petit sourire triste, elle rétorqua :

— Moi, oh… Quelle importance. On m’attend à Paris, Bastien. Un nouveau rôle. Je n’ai pas pu travailler ces derniers mois, bien sûr, avec cette grossesse… Mais bientôt…

De ses mains fines, gantées de chevreau, elle serra contre elle l’enfant. Une dernière fois, l’implication était claire.

***

Petit à petit, à mesure que son frère se dégelait, Henriette Dargent sentait le soulagement la gagner. Oui, Bastien était sensible à la voix du sang. Il ne rejetterait pas son neveu dans un monde inhospitalier. Il aurait même fait fi du qu’en dira-t-on et recueilli chez lui la pécheresse… Mais la jeune femme se redressa, modelant ses traits en un masque grave :

— Tu es bon, grand frère, mais tu ne t’imagines pas. Quelle figure pourrais-je tailler ici ?

Il haussa les épaules. Il savait fort bien qu’elle ne trouverait personne pour l’épouser dans le pays, et que personne d’honnête ne voudrait l’employer. Non, elle avait sa vie là-bas, avec la troupe, où la question de la respectabilité se posait tout autrement.

— Au moins, reprit Bastien, as-tu pris le temps de le faire baptiser ?

Elle dut bien avouer la vérité : qu’elle s’en était souciée comme d’une guigne, dans sa hâte de prendre la route. Elle pouvait voir l’honnête Bastien résolu à présent à arracher son neveu à une parente indigne… Tans pis, ou tant mieux pour le petit Antoine.

Dans la grande cuisine où l’âtre rougeoyait, la curiosité attira peu à peu à eux les deux fillettes qui aidaient leur mère. La plus grande, une gamine disgraciée par la petite vérole, regarda timidement Henriette. Avec malgré tout une boule dans la gorge, celle-ci mit le bébé emmailloté dans les bras de sa nièce Laure, qui le porta gravement à sa mère.

Clémence, l’épouse de Bastien, n’eut pas un mot pour Henriette. Elle était encore plus stricte pour la morale que son mari. Mais elle envoya la servante chercher un berceau. Elle n’eut pas loin à aller, ce qui était une triste histoire en soi.

Bastien, à mi-voix, expliqua :

— On a perdu notre dernier, né de ce mois… Le Seigneur l’a repris à lui.

Henriette ne dit rien, mais quand son frère l’invita à passer avec eux la veillée de Noël, elle n’eut pas le cœur de refuser.

***

Sant-Jóusè m’a di :

Pren-te gardo, pren-te gardo !

Sant-Jóusè m’a di :

Pren-ti gardo per eïci !

La voix fraîche des enfants montait dans la nuit tandis qu’ils revenaient de l’église. Henriette était restée au dernier rang, de peur de s’attirer les foudres du curé Taillefer. Tant pis. Elle rendrait des comptes devant Saint Pierre, plus miséricordieux que les hommes, dont le grand livre ne porterait pas que ses transgressions.

Le cri d’une chouette, propre à glacer le sang, fit se hâter les traînards. Bastien Dargent, lui, se flattait de n’être pas superstitieux. Il n’avait même pas écouté les racontars au sujet de la comète, durant l’été. Mauvaises récoltes, épidémies… Que n’avait-on pas dit ! Aujourd’hui aussi, il prendrait les choses comme elles venaient. Ce neveu qui leur tombait du ciel (mieux valait y songer ainsi que d’épiloguer sur la conduite d’Henriette) grandirait à la maison, voilà tout. Et on remarquerait à peine le petit Antoine parmi ses cousins.

Clémence et lui étaient encore jeunes, après tout. Ils auraient beaucoup d’autres enfants.

FIN

« Ceux qui disent que c’était mieux avant n’ont pas à vivre dans le monde d’avant », mon article sur Résistance aux extrémismes

Tableau des années 1900 : des femmes penchées pour désherber un champ

“Toutes les références culturelles de sa séquence nostalgie s’arrêtent aux années 70”, note Jean Corcos à propos de la vidéo de candidature d’Éric Zemmour. C’est l’homme du “c’était mieux avant”, et il compte sur notre manque de mémoire pour éviter la confrontation avec la réalité du monde d’avant. Et si on y regardait de plus près ?

La suite sur Résistance aux extrémismes, au sujet du progrès qui ne s’est pas arrêté en 1970, lui. Et heureusement pour nous !