Archives mensuelles : mai 2018

De trois choses il faut se méfier (nouvelle)

Deux chats buvant du lait que verse un siphon de bistrot

Qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait la thériaque…

L’an dernier, j’avais publié ici « Les Noces alchimiques de Nicolas et Pernelle », une courte nouvelle écrite à l’occasion d’un atelier d’écriture. Et comme on ne se lasse pas des bonnes choses, j’ai récidivé cette année. Voici donc :

DE TROIS CHOSES IL FAUT SE MÉFIER

Par Irène Delse

– L’éternel qui pro quo des maris, mon garçon ! Ils lésinent sur le coût des remèdes, donnent à leur femme la casse grossière au lieu du séné, et quand elle meurt, ils accusent la servante de s’être trompée dans les flacons. Puis au bout de l’an, toute honte bue, ayant recueilli l’héritage, ils convolent de nouveau en justes noces. Et qui s’étonne que la nouvelle épousée soit plus jeune et plus belle que la pauvre défunte, hein, Guillaume, peux-tu me le dire ?
– Non pas, maître, mais encore heureux si le veuf ne tend pas le doigt vers l’apothicaire, comme la cause du malheur. Avez-vous entendu le couplet qui court dernièrement dans Paris ?

« De trois choses il faut se méfier :
D’et cetera de notaire,
De qui pro quo d’apothicaire,
Et d’un Lombard le verre empoisonné. »

Maître Thibaut Gentemine leva au ciel ses gros yeux bleus aqueux. Lui était affligé, pour ses péchés, d’un apprenti à la langue moqueuse, qui recueillait dans son esprit délié, comme une pie voleuse ses trésors, tous les bons mots – et méchants mots – qui surgissaient comme par génération spontanée des pavés de Paris.
– N’importe, rétorqua-t-il, le sieur Maurice de la Houssaye n’aura pas motif à me faire grief, dans l’affaire de sa défunte femme. J’ai préparé de mes propres mains la thériaque, avec les éléments les plus purs, et je l’ai fait livrer avec des instructions détaillées. Qu’il ne m’accuse pas d’avoir mis qui pour quo dans l’ordonnance !
Guillaume, son apprenti, ne dit rien, mais il n’en pensait pas moins. De la pie, il avait le crâne petit et dur, fertile en inventions, et un long nez pointu comme le bec de cet oiseau. Dans les anecdotes récoltées au fil de ses courses dans les rues et venelles de la grande ville, il trouvait souvent de quoi contredire son maître mais, fort sagement – car il savait être sage, quand son intérêt s’y trouvait – il se gardait bien de toutes les dire, au risque de se faire renvoyer comme un malpropre. La place était bonne, en effet, et après quelques années à trimer et faire des courbettes, il pouvait espérer un jour lui aussi porter la toge et le bonnet du maître apothicaire, vendre très cher les herbes et les épices mixées selon les règles de l’art.
Bientôt, l’occasion lui fut donnée de montrer cette précieuse sagesse, car la porte s’ouvrit à la volée, envoyant valser plusieurs flacons posés sur une escabelle, et un gentilhomme vêtu de façon tapageuse entra dans la boutique, suivi de plusieurs laquais presque aussi insolents que lui.
– Ah, messire Leprince de Beaumont, s’exclama maître Thibaut, de l’air de qui revoit soudain son meilleur ami après bien des années, ah, messire, quel honneur pour ma modeste officine ! Or donc, que puis-je céans pour votre service ?
Le gentilhomme resta silencieux un moment, laissant son regard errer sur les bocaux rangés bien proprement contre le mur, avec leurs noms latins, sur les balances délicates et les mortiers de grès massif. L’apprenti se pencha sur son établi avec une application redoublée, coulant seulement de temps en temps un regard incisif vers la scène en train de se dérouler.
– Mon bon Thibaut Gentemine, dit finalement le nommé Leprince, je regrette de te dire que je souffre d’un mal au sujet duquel tous les médecins se sont révélés impuissants. J’ai ouï dire que vous aviez récemment eu à traiter l’épouse de mon ami Maurice de la Houssaye, et qu’elle s’est fort bien trouvée de vos traitements ?
Maître Thibaut le contempla de longues minutes, stupéfait – et plus qu’un peu inquiet, à présent. Était-ce un piège ? La Houssaye l’avait-il envoyé pour le sonder afin de récolter des éléments pour un procès en assassinat ?

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