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Mon travail de Romain : voyage en compagnie d’une Indiana Jane de l’Antiquité (spécial #NaNoWriMo)

Mosaïque représentant quatre personnes, dont une dame de la haute société, une servante et feux jeunes gens

Dolce vita à la Villa del Casale (mosaïque du IVe siècle), source Wikimédia

Il faut bien l’avouer, j’ai peu blogué ces derniers temps, mais c’est pour la bonne cause : l’écriture d’un roman. Un roman historique, même, un roman romain. (Excusez le jeu de mots. Après une journée de travail, il en faut peu…)

J’ai commencé la rédaction du premier jet le 1er janvier 2017 très précisément. J’ai actuellement plus de 350 000 signes au compteur, et ça devrait en faire au moins le double à l’arrivée. Oui, je me lance dans le pavé. C’est un peu la loi du genre, il faut dire. Voyez le dernier Ken Follet…

L’époque, on l’aura devinée aux subtils (ou presque) indices ci-dessus : l’Antiquité romaine. Plus précisément, l’époque de l’empereur Constantin, bref les débuts de l’Empire chrétien. C’est une période assez mal aimée, coincée entre la période antique classique et le Moyen-Âge. Et pourtant ! C’est là que, pour reprendre un titre de Paul Veyne, « notre monde est devenu chrétien ». C’est là aussi que s’est produite la plus importante mutation du christianisme en date jusqu’à la Réforme : la cristallisation des églises locales, avec leurs traditions et textes divers, en une seule Église catholique, apostolique et romaine.

C’est une époque où l’Empire était encore tolérant – par pragmatisme, sans doute, car l’empereur voyait l’intérêt d’être à la fois le pontifex maximus des païens, selon la tradition, et une sorte d’évêque honoraire pour les chrétiens. Oui, c’est complexe.
Et ce qui est encore plus intéressant, c’est Hélène, la mère de Constantin : de condition obscure à l’origine (servante d’auberge, si on croit ses biographes), elle est devenue sous le règne de son fils une sorte d’éminence grise, une personne de confiance à qui l’empereur confiait des missions délicates, comme cette « tournée d’inspection » dans les provinces d’Orient récemment rattachées à l’Empire, au cours de laquelle elle découvrit, selon la légende, la Vraie Croix du Christ. Elle devait être âgée de 75 ou 80 ans à ce moment-là.

Pas mal, pour une « Indiana Jane » du IVe siècle !

C’est donc ce voyage qui fait l’objet de mon roman. Plutôt que le merveilleux légendaire, c’est l’humain qui m’intéresse : comment chrétiens, païens et juifs cohabitent, tant bien que mal, dans ce monde en transformation, comment les uns et les autres rationalisent des opinions auxquelles ils n’arrivent pas par la raison, mais par le pli de l’habitude, ou par fidélité à une tradition. Ou parfois par un coup de foudre, tant il est vrai que la foi est souvent un autre nom de l’amour.

Il y a bien des aspects de l’histoire qui requièrent du doigté. Je ne désire ni caricaturer les anciens chrétiens, malgré leur sectarisme et leur étroitesse de cœur, ni en faire des parangons de vertu, comme c’est encore trop souvent le cas dans la littérature (jusqu’à Max Gallo qui a donné de Constantin un portrait à l’eau bénite). L’Antiquité, c’est aussi une époque où il esclavage était universel et quasiment jamais remis en question. Les plus éclairés se bornaient à demander un traitement humain des esclaves : ne leur fais pas ce que tu ne voudrais pas qu’on te fis, en quelque sorte. Il faut mettre au crédit de Constantin une législation qui rend plus facile l’affranchissement des esclaves, et met des bornes aux châtiments que les maîtres pouvaient exercer sur eux.

Plus largement, c’est la question de la sensibilité d’époque qui m’intéresse : les mentalités, les idées reçues, l’horizon intellectuel. Dans son roman Le Perroquet de Flaubert, Julian Barnes se demande si la gelée de groseilles du XIXe siècle avait la même couleur que la nôtre. Quant à moi, je cherche à voir la pierre volcanique grise des voies romaines et la pourpre intimidante qui enveloppait l’empereur. Je cherche le parfum du baume de Judée et la fraîcheur de l’ombre le soir. Parmi mes lectures, celles qui m’ont le plus aidé sur ce plan est, croyez le ou non, d’abord Agatha Christie, reine de l’observation et du détail, puis la série de Simone Bertière sur les Reines de France. Mentalité et sensibilité, toujours. 

J’espère que ce livre sera distrayant – mieux, même : drôle. Visons haut. J’ai quelques cibles en tête, quelques modèles à ne pas imiter mécaniquement, mais pour servir d’inspiration : Les Fosses carolines de François Cavanna, la série SPQR de John Maddox Roberts, Le Nom de la Rose d’Umberto Eco (forcément), divers Astérix (forcément aussi), Paladin des âmes de Lois McMaster Bujold, La Mort des Dieux de Dimitri Merejkovski, et puis un joyau, une pépite, La Puissance du Néant, d’Aphur Yongden Lama. On verra pourquoi en lisant.

Patience, patience. Pour l’instant, je suis encore en Italie, mais le premier tiers du livre environ est fait. J’espère terminer d’ici fin 2018. Cela semble raisonnable. On approche de novembre et donc du NaNoWriMo : bien entendu, pas question d’en commencer un nouveau nouveau, mais bien plutôt de tâcher d’avancer dans mon projet de 50 000 mots, à un éléphant près.

Rendez-vous en décembre, donc. À temps pour évoquer Noël, qui n’était, l’époque qui m’intéresse, pas encore la grande fête de la naissance du Christ. On n’avait d’ailleurs aucune idée de la date de naissance du Christ, même approchée, ni le jour ni même l’année. Et on ne comptait bien sûr pas encore « avant, ou après, Jésus-Christ ». Voilà qui donne une idée du dépaysement !

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J’ai touché les dieux, et cela m’a fait réaliser deux ou trois choses sur le cerveau

Sculpture interactive : sur le bouton

« Choose your god » : Bouddha, Vishnou et les autres

Avez-vous visité l’exposition « Persona, étrangement humain », au Musée du Quai Branly-Jacques Chirac ? Si non, allez-y vite : elle dure jusqu’au 13 novembre 2016. Et, contrairement à certaines critiques dans la presse, ce n’est pas « terrifiant ».

Mais ça donne à penser. Parmi les nombreux thèmes évoqués, celui de la « vallée de l’étrange » ou uncanny valley. Ce concept proposé par le roboticien japonais Masahiro Mori pourrait être plus précisément traduit par « vallée de l’inquiétante étrangeté ». C’est un phénomène psychologique maintenant bien connu : les réactions des êtres humains devant les robots dépendent étroitement de l’apparence des robots eux-mêmes. Devant un robot industriel, on n’éprouvera pas de sympathie, mais pas non plus de dégoût. Devant une représentation humaine, telle qu’une statue ou une marionnette, la sympathie augmente, ainsi que devant les animaux en peluche ou robotisés… Sauf qu’il y a un point où la courbe s’inverse : un robot essayant trop de nous ressembler déclenche une réaction de peur et de dégoût. On est dans la vallée de l’étrange. Comment en sortir ?

Il semble qu’une piste soit religieuse. Les gens, a fait remarquer Mori, éprouvent des sentiments encore plus positifs devant une statue de Bouddha que devant un être humain en chair et en os. (Du moins au Japon. Il faudrait répliquer l’expérience en Occident, par exemple avec une statue de Jésus.) D’où certaines installations de l’expo Persona.

Sculpture interactive : faire tourner pour changer la tête où le torse

Une foire aux immortels…

La photo ci-dessus, par exemple. Cette installation titrée « Choose your god – Choisissez votre dieu » propose au visiteur de faire exactement cela : grâce aux poignées rouges, tourner les trois plateaux portant les têtes, torses et jambes jusqu’à obtenir la configuration qui vous plaît. Une tête de singe avec un corps de femme et une queue de serpent ? C’est possible !

Mais c’est là que les choses se compliquent. Et que, de la vallée dérangeante, on bifurque vers théologie expérimentale ! Je visitais l’exposition avec une amie, ce dimanche. Il a bien fallu nous y mettre à deux pour faire tourner l’un des plateaux, et ce ne fut pas petite tâche. Était-ce l’effort investi ? En nous redressant enfin pour admirer notre œuvre, nous avons ressenti quelque chose qui ressemblait à de l’affection pour cette étrange collection de statues ! C’était d’autant plus curieux qu’au premier abord, elles nous avaient parues plutôt laides, des figures de carnaval ou de foire en plastique grossier.

Mais nous avions « oeuvré » sur ces statues, nous avions accompagné leur transformation vers un nouveau panthéon. Et soudain, ce n’étaient plus seulement des objets inanimés : elles avaient acquis le statut de « personne ».
Et c’est là que j’ai eu un frisson. « Choisissez votre dieu », certes ! Les religions savent bien que par la participation, on obtient des gens qu’ils adhérent à une doctrine sans qu’ils y prennent garde. Augustin d’Hippone le disait en toutes lettres : que les nouveaux convertis prononcent les prières, qu’ils aillent à la messe, et au bout de quelques temps, à force de pratiquer, ils croiront. Dans un autre contexte, ce n’est probablement pas un hasard si le premier des commandements de l’islam est de dire la profession de foi. La répétition fait le croyant.

Pour le coup, on entre dans un autre type de vallée dérangeante : celle des « amis imaginaires » qui nous veulent du bien. Celle où les apologistes des religions s’avancent masqués, tous bénins : mais non, ils ne veulent pas imposer leur dogme, juste faire mieux connaître leur mode de vie, leurs valeurs, et si seulement on voulait essayer un moment de voir le monde par leurs yeux, si on faisait quelques pas avec eux, l’humanité et la tolérance en seraient grandies…

C’est ainsi qu’une association étudiante propose une « journée hidjab » pour « mieux se comprendre ». (Pas une journée sans hidjab pour que les musulmans comprennent mieux les autres, non, pas question remettre en cause une religion…) C’est ainsi que le Vatican, sachant bien que le Carême pâtit d’une image archaïque et contraignante, suggère de faire un carême partiel, en se privant de télévision, par exemple. La religion, c’est facile comme de mettre le doigt dans l’engrenage !

Je conseille plus que jamais d’aller voir cette exposition intrigante et parfois dérangeante, et de tester ce « Choose your god », pour voir comment l’interaction avec un objet inanimé lui confère une « personnalité » et comment, à force de se couler dans un comportement, l’être humain se fait prendre au piège de la croyance qui le sous-tend.

Vrai malaise et fausse pudeur

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Ma mère a porté un foulard pendant le plus clair de son existence. Enserrant étroitement la tête, noué sous le menton : une tenue qui n’avait rien à envier au hidjab moderne. Elle le mettait dès qu’elle sortait pour plus de temps qu’il n’en fallait pour aller à la boîte aux lettres. Mais au début des années 2000, avec la popularisation de ce qu’on nommait alors les « foulards islamiques », elle a fini par y renoncer. Elle devait faire face à trop de confusions.

Ma mère était catholique. Née dans la petite bourgeoisie de province, au milieu des années 40, elle avait grandi dans un climat formaliste, pétri de respectabilité – et de la peur du qu’en-dira-t-on. Une jeune fille bien ne sort pas « en cheveux » !

Elle ne m’a pas transmis un modèle très sain de rapport au corps, et c’est une litote. Ma mère ne portait pas de maquillage. Elle ne portait pas de pantalon ni de jupe courte. Elle ne s’est jamais fait teindre les cheveux, qu’elle portait d’ailleurs en chignon sévère, tout bardé d’épingles. Oh, ce n’est pas qu’elle fut une personne triste, sans fantaisie, au contraire… Elle avait un robuste sens de l’humour, un rire contagieux, et était toujours prête à s’intéresser à l’univers des enfants. Elle débordait de vie. Mais il y avait en elle quelque chose qui refusait férocement la légèreté quand elle pouvait avoir partie liée avec la féminité.

C’est une influence avec laquelle nous devons encore vivre, mes sœurs et moi, bien que nous soyons adultes et indépendantes. Et bien que ma mère, depuis six ans déjà, ne soit plus de ce monde.

Si j’examine les messages qu’elle nous envoyait, par l’exemple ou la parole, j’en retire ceci : être une femme n’était pas une chose qui se construirait peu à peu, non, c’est une réalité biologique et une loi de la nature. Presque une malédiction. On devenait femme au premier jour des règles, point. Le reste de l’adolescence était fait pour mûrir en vue du mariage et de la maternité, pas tant pour former sa personnalité. (C’est un domaine où ce que ma mère disait et la façon dont elle se comportait étaient en totale discordance. « On se marie si on veut, on a des enfants si on veut », disait-elle. Et elle approuvait la pilule et la loi Veil. Mais quand, à vingt-cinq ans, je ne donnais toujours pas signe de vouloir un jour me caser, ou de la faire grand-mère, elle ne m’a pas demandé si c’était pour moi un objectif dans la vie – elle m’a suggéré de passer par une agence matrimoniale. Bref, elle tenait pour acquis que c’était le comment qui me posait problème, pas le pourquoi.)

Être femme devait être difficile, de surcroît, car on devait y être entraînée dès le plus jeune âge. Et je ne parle pas de rose et de bleu : là-dessus, ma mère n’avait pas de goût pour les clichés de la mode. C’est bien un cas où elle rejoindrait les féministes modernes, mais pour d’autres raisons – le rejet des vêtements faits pour l’ostentation, pour participer au jeu de l’apprêt et de l’élégance !

Ma mère haïssait les magazines féminins, l’industrie de la mode, la publicité, etc. Mais dans le même élan, elle nous a fait porter des jupes, à mes sœurs et moi, « pour être des filles ». Je lui avais posé la question, à un moment – je devais avoir douze ou treize ans – et c’est là ce qu’elle m’avait répondu. Sans vêtements idoines, une fille… tourne mal ? N’est plus une fille ? Ne se respecte pas ? Je ne sais pas vraiment ce qu’était le fond de sa pensée. Toujours est-il que je n’ai jamais eu de pantalon, et encore moins de short, avant l’âge de 18 ans. L’âge où j’ai osé réclamer – et obtenir – de choisir mes vêtements.

J’étais l’aînée. Pour mes sœurs, une fois cette barrière sautée, les choses évoluèrent plus vite. Elles réussirent à imposer leur liberté de porter du maquillage. Était-ce les années 50 ? Non. Les années 80.

Alors, ne parlons pas de porter un bikini ! Ce n’est pas que mes parents l’auraient interdit, c’est plutôt que ma mère avait rejeté d’avance au rang de l’impensable tout autre maillot de bain qu’un une-pièce très sobre. Et s’en faisait une gloire : elle, au moins, ne jouait pas les aguicheuses sur la plage, elle portait un maillot pour nager, pas pour faire valoir son corps !

J’ai mis longtemps avant de réaliser qu’on n’était pas obligé de dédaigner son corps.

Il doit y avoir bien des familles, et dans bien des religions, pour nourrir ainsi leur filles au grain amer de la haine de soi. Mais ne nous leurrons pas sur une chose : les attitudes avec lesquelles on part conditionnent le résultat. Si ma famille n’avait pas été attachée aux moeurs du catholicisme traditionnel autant qu’à la foi, aurions-nous subi ce formatage insidieux ? C’est peu probable.

Les mouvement socialement conservateurs se réfèrent souvent à la pudeur, cette pudeur des femmes qu’il faut protéger par des remparts de tissu. C’est très pervers. Ils s’emparent d’un sentiment personnel, individuel, et l’érigent en valeur sociale. C’est ainsi qu’on fabrique ce qu’on prétend représenter, et que les sentiments attendus viennent aux filles, sous l’apparence du naturel et de la spontanéité.

Pour être libre, encore faut-il avoir appris à penser sa liberté.

Si on était vraiment sérieux à propos du voile

Il ne manque pas de témoignages de femmes, musulmanes d’origine ou converties, à propos du voile : pourquoi elles l’ont mis, pourquoi l’avoir enlevé le cas échéant, quelles difficultés elles ont rencontrées (ou pas), etc. Il en ressort fréquemment une impression que pour elles, à ce moment-là, c’était une nécessité, voire une évidence, de le porter.

Regardons le témoignage ci-dessus, il est assez classique : quête d’identité qui conduit à se tourner vers l’islam (d’autant que son ascendance franco-marocaine la mettait en porte-à-faux dans un milieu bourgeois et catholique) ; exigence d’authenticité qui pousse à adhérer à tous ce qui est perçu comme « musulman », voile compris ; malaise bien compréhensible à l’adolescence face au regard masculin, et le voile perçu comme une façon d’y échapper… Pour le coup, la jeune femme admet qu’au bout d’un an, elle a retiré son voile, car elle sentait qu’il ne la rendait que plus visible. Et vu son milieu d’origine, elle n’a certes subi aucune pression pour le garder.

Comme le montrent d’autres témoignages, le voile n’est pas forcément une aventure individuelle : une fois qu’une adolescente ou jeune femme s’y met, il arrive que la mère ou d’autres femmes de la famille suivent. Par conviction ? Ou pour maintenir l’harmonie familiale ? La question n’est pas posée. D’ailleurs le journaliste ne semble pas s’intéresser au pourquoi, juste au quand et comment.

En fait, il y a une catégorie de femmes qu’on n’interroge jamais sur le voile : celles qui ne l’ont jamais porté.

Suppose-t-on qu’elles ne se sont jamais posé la question ? Ou bien croit-on qu’elles ne sont pas « vraiment » musulmanes ? Les occasions de s’interroger ne manquent pourtant pas ! Surtout pour des femmes et des jeunes filles qui ont pu connaître l’évolution des attitudes des pays musulmans eux-mêmes vis-à-vis du voile. Dans les années 70-80, par exemple, très peu de femmes maghrébines portaient un voile, aussi bien en France qu’en Afrique du Nord. Seules quelques vieilles dames restaient fidèles à leur haïk, un mouchoir de dentelle porté devant je visage. Les femmes modernes portaient des coiffures à la mode, les jeunes filles sages se coiffaient en chignon. Les femmes qui n’avaient pas les moyens d’aller chez le coiffeur portaient un fichu noué derrière la tête. Rien de bien différent de leurs consœurs « françaises ».

Mais il faut dire que la différence sociale, à l’époque, entre les Français dit « de souche » et « issus de l’immigration » était nettement plus grande ! Le nom, le visage, l’accent, l’adresse, tout cela marquait un fossé entre les gens, à un point que les militants d’aujourd’hui contre la « discrimination raciale » ne mesurent peut-être pas. On n’avait plus connu de ministre noir depuis la IVe République, par exemple ! Les sportifs préférés des Français, les acteurs et chanteurs à succès, les entrepreneurs qui montrent l’exemple : tout ce monde-là, ou presque, était blanc. Très blanc. Et pas musulman non plus. C’était une époque où Michel Boujenah était exotique. On a fait du chemin, depuis, en matière d’acceptation de l’autre.

Dans ces conditions, qui avait besoin de se distinguer en mettant un hidjab ? D’autant que ce vêtement, venu des pays du Golfe Persique, n’était pas dans la tradition des pays du Maghreb ni d’Afrique de l’Ouest, principaux pays d’immigration.

Je ne referai pas ici l’histoire de la revendication du voile dit islamique par une partie des musulmans de France, en parallèle avec le développement de l’islam politique au niveau mondial.

Ce qui m’intéresse aujourd’hui, c’est la parole des femmes. Celles que l’on n’entend pas parce qu’elles ont trouvé une façon de vivre leur foi, de vivre leur vie, de construire leur identité, qui n’inclut pas de se dissimuler les cheveux ni le corps.

Croit-on qu’elles ont été épargnés par le sexisme, par exemple ? Je crois bien qu’aucune femme ou fille n’a été épargnée par les quolibets, les regards salaces, voire les gestes déplacés. Se cacher est une tentation. Le discours pro-voile, qui associe le hidjab à la pudeur et à la réserve, peut sembler séduisant, dans ces conditions… Mais aucun morceau de tissu ne protège des machos. Ni du mal-être ainsi engendré.

Issue d’une famille catholique, je n’avais pas de voile vers lequel me tourner, quand j’étais ado. Le regard des autres, j’ai dû apprendre à le gérer, parce que personne ne pourrait le faire à ma place. J’ai appris à me méfier de certains comportements, et à répondre vertement à certain « humour ». Et surtout, j’ai appris à ne pas me mettre martel en tête pour les choses qui ne dépendaient pas de moi. Je ne dis pas que j’ai fait quelque choses d’extraordinaire, non : au contraire. Il s’agit de l’apprentissage de l’âge adulte, de l’indépendance. Il ne devrait pas y avoir de sexisme se rajoutant sur tout cela, bien sûr. Mais en l’état actuel des choses, savoir qu’il y aura du sexisme et être capable de le surmonter fait partie des « habiletés sociales » importantes pour les femmes.

Et tourner un moment le regard au-delà du hidjab, au-delà des discours sur la modestie, permet de redécouvrir une chose que la société n’aurait jamais dû perdre de vue : il y a de nombreuses formes de malaises de la féminité et de l’identité, et de nombreuses manières de les surmonter. Ce n’est pas parce qu’un petit nombre cherche une identité musulmane orthodoxe que toutes celles qui cherchent à exprimer une identité non chrétienne et non européenne, y compris métisse, doivent être laissées pour compte. Ce n’est pas parce qu’une personne se trouve plus pudique avec un hidjab que toutes celles qui se sentent parfaitement correctes avec les cheveux, une permanente, voire un simple bandana doivent être considérées comme inintéressantes.

Car au fond, aujourd’hui, c’est cela, le danger : que ce soit pour faire la promotion du voile ou pour l’attaquer, il y a une tendance à le considérer comme la norme pour les musulmanes – et à considérer comme musulmans par défaut tous ceux et celles qui ne ressemblent pas trop à des descendants de Vercingétorix. C’est plus compliqué. La vie est compliquée. Et si on était sérieux au sujet du voile, on s’en apercevrait.

Au pied du Sacré-Cœur, les braises anticléricales couvent toujours

Vivre à Paris, au pied de la butte Montmartre, c’est un peu vivre dans une attraction touristique. Il y aurait de quoi s’en lasser… Heureusement, c’est aussi vivre au milieu des pages d’un livre d’histoire. Cela fait des compensations.

Je recommande une petite balade autour et dans le Sacré-Cœur, par exemple. Les millions de visiteurs qui visitent la basilique chaque année savent-ils que cette grosse meringue blanche a été bâtie à l’instigation de notables catholiques, souvent monarchistes, qui voulaient rétablir l’Ordre moral (sic) et que la France « fasse pénitence » (re-sic) pour l’insurrection populaire républicaine que fut la Commune de Paris ? (La phrase « Gallia pœnitente » est d’ailleurs inscrite en toutes lettres à l’intérieur, parmi d’autres pieuses devises.)

Photo : statues équestres d'anges armés d'épées, portail de la Basilique du Sacré-Cœur de Montmartre (Crédit : Irène Delse)

Statues équestres d’anges armés d’épées, au-dessus du portail de la Basilique du Sacré-Cœur de Montmartre (Paris 18e) – Photo Irène Delse

On peut aussi apprécier les statues d’anges très militants (et militaires) qui accueillent le visiteur, casque en tête et épée à la main. À tout prendre, je préfère la sobre vieille église abbatiale St-Pierre-de-Montmarte, qui s’élève de l’autre côté de la rue, et qui couronnait la colline depuis le XIIe.

L’intérieur du bâtiment est intéressant, avec un mélange de haut kitsch néo-classique et d’art-déco, de sculptures modernes involontairement (?) surréalistes (Saint-Denis portant sa tête entre ses mains levées, en avant de ses épaules…) et de marchandisage du temple (une boutique de souvenirs ? non, deux). Oh, et ne surtout pas laisser passer l’occasion de gagner des indulgences papales, hem, hem. (Pas de photo ici, hélas : interdiction d’utiliser son appareil à l’intérieur. Sans doute pour éviter la concurrence.)

On devinera que je ne suis pas vraiment touchée par la piété organisée.

Mais ce qui m’a bien fait sourire, c’est le nom de la rue qui longe la fameuse basilique, et qui forme son adresse légale : rue du Chevalier de la Barre. Réponse du berger à la bergère ? Qu’on en juge : le parti catholique et monarchiste lance la souscription pour bâtir le Sacré-Cœur au début des années 1870, et parvient même à faire voter l’ouvrage d’utilité publique par l’Assemblée nationale en 1873. La IIIe République n’était pas encore bien assurée sur ses bases, étant un peu à l’époque un régime « par défaut ».

La basilique du Sacré-Cœur de Montmartre, côté rue du Chevalier de la Barre

Flanc droit Arrière de la basilique du Sacré-Cœur de Montmartre, côté rue du Chevalier de la Barre, avec gros-plan sur la plaque de rue (photo : Irène Delse)

Mais en 1907, quand l’ancienne rue de la Fontenelle (du nom d’une source locale) devient rue du Chevalier de la Barre, la République a gagné, la loi de séparation de l’Église et de l’État est toute fraîche et l’anticléricalisme sert alors utilement à faire faire à l’histoire de France son devoir d’inventaire. Diverses victimes de l’ordre moral d’Ancien Régime sont réhabilitées.

Et le pauvre chevalier de la Barre, torturé et condamné à mort à 19 ans pour les graves « offenses à la religion » d’avoir possédé de « mauvais livres » (dont le Dictionnaire philosophique de Voltaire) et ne pas s’être découvert au passage d’une procession, entre au patrimoine des rues de la capitale.

Juste à côté d’une grosse église où l’on procède à l’adoration perpétuelle de ce même Saint-Sacrement qu’il n’avait eu garde de saluer.