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#Immigration : de souche, de branche, et du bois dont on se chauffe

Photo d'un arbre au bord d'un lac

Les vraies souches sont invisibles. Ou alors c’est que l’arbre est mort.

Il y a un curieux élément de langage qui consiste à dire que « les élites » (on précise parfois : « libérales ») savent très bien qu’il y a tel problème dans la société, mais qu’elles ne veulent pas le dire, par peur ou par idéologie. Le problème en question varie : tantôt c’est l’islamisme, tantôt c’est l’islam en général, voire l’immigration. Même certain ancien préfet, pourtant un esprit rationnel et mesuré, en vient, dans les colonnes d’Atlantico, à déplorer ces mystérieuses élites qui savent mais ne disent pas. (Contagion due au support ? Qui sait.)

Je ne sais pas qui tous ces braves gens fréquentent, mais je voudrais ici apporter un témoignage, en tant que quasi élite et citoyenne issue de l’un des groupes les plus favorables en France à l’accueil des autres d’où qu’ils viennent : les catholiques, et tout particulièrement les cathos de gauche, post-Vatican II.

C’est en effet ma « famille » politique d’origine, et une influence qui m’a toujours marquée et qui continue d’une certaine façon à influencer mes façons de sentir et de penser. Dis-moi d’où tu parles… Du plus loin que je me souvienne, le message que je pouvais absorber en famille et dans les lectures à ma portée était clair : nous sommes tous frères, les nationalités et couleurs de peau ne sont que des enveloppes externes sans importance, ce qui compte, c’est l’humain. Et donc c’est en parfaite adéquation avec elle-même que ma mère faisait du bénévolat pour aider les migrants, tout comme elle en faisait pour le soutien scolaire ou l’accompagnement des personnes âgées dépendantes. Vivre dans le chemin de l’Évangile n’était pas pour elle un slogan, mais la règle qui marquait toute sa vie. Elle ne privilégiait même pas toujours ses enfants par rapport aux enfants des autres, refusant les passe-droits et les privilèges, comme aurait pu l’être l’inscription dans une école privée cotée. Est-ce de l’héroïsme, comme semble le penser Dominique Reynié, du think tank Fondapol ? C’était son chemin, et celui dans lequel nous avons été élevés, voilà tout. Cela dans le cadre d’une bourgeoisie moyenne cultivée, liée à la fonction publique, de gauche, votant socialiste et lisant une presse progressiste.

Bref, si on m’avait posé la question il y a trente ans, ou à mes parents, nous n’aurions jamais pas dit : « Oh, bien sûr, l’immigration n’est pas tenable, mais chut, n’en parlons pas ! » Et ce d’autant que nous étions nous-mêmes en partie issus de l’immigration… J’ai quand même un grande-père philippin, ce qui n’est pas mal question exotisme. Et on peut y ajouter quelques greffes italiennes et espagnoles. En fait, l’une des plaisanteries familiales les plus récurrentes était de se moquer de notre statut de « métèques » et « quart de citron ».

Étions-nous si exceptionnels ? Je ne pense pas. À l’école, les gens qui portaient des noms étrangers mais qui semblaient parfaitement intégrés n’étaient pas rares. Tel instit était d’origine arménienne, tel autre italienne ou polonaise…

Bref, l’intégration semblait bien marcher. Et il n’y avait pas de raison, pensions-nous, de croire que les choses seraient différentes pour les Maghrébins et Africains. Encore au début des années 90, alors que je suivais une formation d’anthropologie à Aix-Marseille, j’ai eu l’occasion de prendre part à une enquête sur les modes de consommation alimentaire des immigrés d’origine maghrébine, d’où il ressortait qu’il n’y avait guère de différences entre eux et leurs voisins. La recherche du halal était loin d’être une participation, et même l’idée d’éviter les porc à la cantine passait derrière le souci du bien-être des enfants. Qu’ils aient à manger à leur faim, c’était l’essentiel.

Et puis du temps a passé, le monde a changé, mais certains discours… Pas vraiment.

Que s’est-il passé ?

Sans doute avant tout un effet de nombre. « La quantité est en elle-même une qualité », disait un certain Joseph Staline, avec une bonne dose de cynisme, à propos de la guerre. C’est aussi vrai dans d’autres domaines. Un pays de 50 millions d’habitants, par exemple, peut rapidement (mais pas toujours sans heurts) intégrer un ou deux millions de nouveaux venus. C’est exactement ce qui s’est passé lors des 30 Glorieuses avec les immigrés et les rapatriés. Mais si les arrivées continuent ? L’exemple des USA, du Canada ou l’Australie montre que l’immigration de peuplement change plus ou moins vite la culture d’un pays. Les USA par exemple voient la majorité anglophone et d’origine européenne devenir une minorité. Même les Noirs américains sont traversés par des débats sur leur identité : doivent-ils continuer à se définir comme descendants d’esclaves américains, ou intégrer les immigrants récents en provenance d’Afrique ou des Caraïbes ?

Dans un pays comme la France, où la nation a précocement émergé, en lien avec un territoire et une langue, ce genre d’interrogations ne peut être que plus aigu. Notez qu’il n’est pas question ici de dire si c’est bien ou non. C’est un fait : plus il y a de nouveaux venus, plus le pays d’accueil change.

Bien sûr, les gens s’en rendent compte, à leur niveau. Il y un article récent d’Hervé Le Bras sur le décalage entre le ressenti et la réalité, dans les jugements portés par les Français sur leur pays, qui a été sévèrement critiqué par ceux qui critiquent « les élites » mais bien peu lu. Il y expliquait notamment que si la situation matérielle moyenne des Français allait en s’améliorant, le sentiment de malaise était lié au fait que les dernières générations connaissaient une stagnation de leur situation sociale. Bref, l’ascenseur social était coincé, alors que sous les 30 Glorieuses, on était moins bien loti (l’électrification des campagnes s’est poursuivie jusqu’aux années 1970), mais les enfants de paysans et d’ouvriers pouvaient accéder à des emplois qualifiés. Aujourd’hui, on peut être issu de la classe moyenne et chômeur ou précaire.

Il y a une exception, mais de taille : les descendants d’immigrés. Étant souvent parties de très bas, et étant prêtes à beaucoup de sacrifices, ces familles ont connu une ascension sociale logique dans le même temps où le manque de perspective commençait à se faire sentir pour la société en général. C’est une chose qu’on entend dans la bouche des gens tentés par l’extrême-droite : « Pourquoi les Arabes ont des emplois et moi ? » Dire que c’est une idée raciste et injuste (réserver les avantages sociaux à ceux qui « ne se sont donné que la peine de naître ») est vrai, mais n’aidera pas à convaincre. Regarder dans l’assiette du voisin est une tendance humaine indéracinable.

Or on n’a pas jamais pris tout cela en compte. Comme l’intégration marchait peu ou prou, les responsables (et pas seulement politiques, associations et syndicats n’ont pas toujours été très lucides là-dessus) ont considéré qu’il suffisait de laisser faire. Que les nouveaux arrivants seraient intégrés au fur et à mesure par ceux qui s’étaient déjà installés. Comme le disait en substance un militant associatif du 19e (lui-même originaire d’Europe de l’Est) : « Pourquoi se poser des questions ? Ce qui marche en matière d’immigration, c’est la prise en charge des nouveaux arrivants par les communautés. » Comme d’autres lui faisaient remarquer que c’était une forme de communautarisme étrangère à l’histoire de la France, le débat a tourné au dialogue de sourds : il ne comprenait tout simplement pas pourquoi ce qui était valable aux USA ne pouvait pas l’être chez nous. Si on fait la liste des familles politiques favorables au laisser-faire en matière d’immigration, les progressistes mondialisé ne doivent pas être oubliés. Mais eux non plus ne sont pas dans le « chut, pas de vagues », au contraire : ils agissent en accord avec leurs valeurs.

Le problème, quarante ans après, est que l’intégration elle-même a été récusée comme raciste, la laïcité comme excluante, et la notion de nation française comme construction idéologique, par des militants gauchistes altermondialistes, ou indigénistes réglant leurs comptes avec la génération de leurs parents – quelle idée en effet ont eu ceux-ci de s’installer dans cet « Occident maudit » !

Inutile de dire que ceux-là (et on compte parmi eux un certain contingent d’élites, notamment universitaires, journalistes, mais aussi tout simplement des membres de la bourgeoisie montante des pays africains) ne sont pas hypocrites en disant que tout va bien : l’idée que les immigrés pourraient un jour devenir la majorité, et changer du tout au tout la culture du pays d’accueil, est quelque chose qu’ils appellent de leurs vœux.

En fait, peu à peu, les promesses implicites des antiracistes (intégration, fusion des nouveaux venus dans la masse, bref retour à de sorte de statu quo) ont été laissées en arrière par une réalité réfractaire, alors que certaines prédictions alarmistes de l’extrême-droite (sur l’islamisme, notamment) devenaient difficiles à contredire, puisque plus proches de ladite réalité.

Ce n’est pas un petit paradoxe. Dans les années 80, les revendications des « Beurs » étaient simplement d’avoir leur place dans la société, de n’être pas insultés et humiliés pour un oui ou pour un non. Aujourd’hui, il y a certes des progrès à faire pour éviter certaines attitudes idiotes dues à la méconnaissance de l’autre, mais les principaux progrès ont été faits. Les immigrés maghrébins et africains et leurs descendants sont entrepreneurs, créateurs de mode, écrivains, cinéastes, journalistes, médecins, militaires, députés, ministres… Et une récente série télé à succès imagine un président français beur, aux prises avec des islamistes qui ne lui pardonnent pas d’avoir réussi dans le cadre du système. Une exploration intéressante de la double contrainte que peuvent connaître les « deuxième et troisième générations ».

Pendant ce temps, toutefois, les revendications se sont déplacées. Hier, c’était pouvoir librement pratiquer sa religion, par exemple ; aujourd’hui, on voit venir des groupes dont le but est de favoriser une certaine forme de pratique religieuse, orthodoxe, socialement conservatrice, et de plus en plus visible dans l’espace public. Les associations du genre Lallab, « Alliance citoyenne » (orwelliennement nommée) ou CCIF ne défendent pas les Musulmans en général, mais une certaine forme d’islam, et d’islam politique. Le voile, à la fois signe d’appartenance religieuse et matérialisation d’un statut séparé pour les femmes, est leur principal marqueur identitaire. Leurs références idéologiques sont les Frères Musulmans et les monarchies du Golfe.

Mais au fait pourquoi ? Jadis, les Italiens, Polonais, Arméniens, Espagnols, Portugais, Juifs d’Europe de l’est, et pendant longtemps aussi les Maghrébins, n’ont pas cherché autre chose que l’intégration économique. Ils conservaient leur religion mais comme une affaire privée, ce qui convenait très bien à la République laïque. Et qu’on ne dise pas qu’il n’y avait pas de différence de religion : la pratique catholique des Italiens n’était pas celle des Français ; le christianisme arménien est très différent de l’église catholique ; et bien sûr les Juifs n’étaient pas chrétiens du tout. Ne parlons pas des nombreux musulmans dans l’armée française de la Grande Guerre, pour qui fut bâtie la Mosquée de Paris.

La grosse différence entre, grosso modo, la France du XXe siècle et nos jours, c’est que le modèle occidental n’est plus le modèle unique.

Revenons à mon grand-père philippin. Originaire d’une famille pauvre de Manille, son rêve était d’aller aux États-Unis. Avant même de partir, il s’était tourné vers l’étude de l’anglais, ce qui lui a permis d’aller à Hong Kong, puis de trouver un job dans une entreprise américaine en Indochine. Il y est finalement resté en épousant une française, ma grand-mère. Mais toujours il s’est considéré comme citoyen du monde pleinement intégré à la culture occidentale, lisant Time et Paris-Match et n’utilisant plus guère sa langue maternelle, le tagalog, qu’il n’a pas transmis à ses enfants.

Certains pourraient le déplorer aujourd’hui, mais c’était un autre univers mental. La civilisation européenne était LA civilisation, jusque vers la moitié du XXe siècle. Les pays non-européens indépendants (comme le Japon ou l’Éthiopie) cherchaient à imiter l’Europe en matière de sciences et de techniques, y compris pour l’administration. Les peuples colonisés eux-mêmes faisaient la comparaison et cherchaient à être reconnus comme égaux.

Aujourd’hui, il n’y a pas qu’un seul modèle, loin de là. Ceux qui se sentent gênés aux entournures par les traditions françaises se tournent souvent vers un modèle anglo-saxon qui s’est clairement individualisé à mesure que les Américains eux-mêmes cessaient de prendre exemple sur l’Europe. Il y a ceux qui se tournent vers l’Europe du Nord comme modèle social ; et ceux pour qui les révolutions sud-américaines (réelles ou rêvées) sont toujours un horizon à viser. Et puis, bien entendu, il y a l’islam politique, sous ses diverses facettes, des Frères Musulmans au Califat.

Cet islamisme a réussi à capter la charge de sympathie des mouvements anticoloniaux et des luttes contre les régimes autoritaires installés après les indépendances. La révolution de 1979 en Iran peut être considéré comme un de succès, et la France de Giscard d’Estaing à joué avec le feu en aidant les ayatollahs. Dans le monde sunnite, la réussite économique et le poids politique des pétro-monarchies constituent non seulement une source d’influence, mais un contre-modèle à opposer à l’Occident. Même une aventure chaotique et meurtrière comme celle de l’État Islamique (ou Daech) peut impressionner ou faire rêver des gens qui ont trop fréquenté les prêches les plus violents et fondamentalistes de YouTube et de certaines banlieues.

On le voit, le phénomène n’est pas simple. Et on ne se tirera ni de la pression de l’extrême-droite, ni de celle des islamistes, sans regarder en face cette complexité et en cherchant ensemble une sortie par le haut. Il n’en va seulement d’un certain modèle social et culturel français, mais bien de la paix civile dans le pays.

Savoir vivre, ensemble

On n’est pas des ours.
Qu’on le veuille ou non, on vit en société. Et il faut bien faire avec les autres. Il y a des femmes et des hommes, des jeunes et des vieux, des croyants, des mécréants et des gens qui s’en foutent. Il y a des gens à mobilité réduite et d’autres avec un handicap mental. Il y a aussi des casse-pieds en tout genre.

Interdit d’interdire.

Dans 20 Minutes, un article croit pouvoir titrer sur une éventuelle « interdiction » du manspreading à Paris, quand la réalité consiste en une campagne d’éducation de la population, on pourrait même dire de prévention ! Car la « maladie des couilles de verre » fait des ravages parmi les usagers des transports en commun… À bon entendeur, messieurs !

Concours de mauvaise foi ?

Mandelieu-la-Napoule, petite ville de la Côte d’Azur, le maire (LR) écrit aux magasins H&M pour s’émouvoir de la présence de vendeuses voilées. Il invoque la laïcité – bien à tort, puisque la loi de 1905 régit les relations entre les cultes et la République, bref l’État, les collectivités, les services publics. Pas une entreprise privée.

Évidemment, en face, H&M n’est pas « juste » un employeur tolérant : on se rappelle qu’ils se veulent en pointe sur ce qu’on appelle la « mode pudique » (sic), en gros la transposition dans le prêt-à-porter des consignes vestimentaires d’un islam rigoriste. La clientèle des pays du Golfe évidemment en ligne de mire pour les enseignes : H&M, mais aussi Gap, Zara, Uniqlo… C’est un business juteux. (Au passage, l’article du Monde sur Mandelieu ne mentionne pas cet arrière-plan… Dommage pour leurs lecteurs.)
On peut imaginer que le maire, dont la ville dépend largement du tourisme en provenance de France et d’Europe, s’inquiète d’une tendance qui consiste à s’aligner sur les plus intransigeante(s), et qui pourrait, si elle s’étend, donner à la Riviera un petit air de Dubaï. Cependant, s’il voulait engager le dialogue, c’est mal parti. Des militants gauchistes pro-voile parlent de racisme, comme si un vêtement était une couleur de peau. L’inénarrable Observatoire de la laïcité se fend d’une bafouille, ça leur donne l’impression d’exister.

Mais en effet, pourquoi parler de laïcité alors qu’il s’agit ici de savoir-vivre, de civilité ? La tradition en France, contrairement à un pays comme les USA, est de ne pas constamment mettre en avant sa religion. Seuls les extrémistes le font, typiquement, des cathos tradis aux haredim, en passant bien sûr par les salafistes. Or ce n’est pas en s’alignant sur les plus intolérants que la France fera des progrès dans la tolérance !

Un dernier mot a propos de H&M. Il y a des cas où, en courant après une clientèle particulière, on finit par s’aliéner toutes les autres. H&M choisit, pour l’instant, la mode pudique, les pétrodollars et leurs relais multiculturalistes de par chez nous. Je prends le pari que cela leur retombera sur le nez. Le maire parlait dans sa lettre de plaintes de clientes : eh bien, c’est directement à l’entreprise qu’il faut adresser les avis négatifs ! Si le maire intervient dans la vie du magasin, en effet, c’est une ingérence. Mais si des clientes mécontentes expriment leurs griefs vis à vis de l’accueil, du service ou des produits, elles exercent leurs droits de consommatrices et envoient à l’entreprise un retour salutaire. Campagne de lettres, appels au boycott, agitation des réseaux sociaux, tout ce qui peut faire réfléchir une marque attentive à sa réputation – et à son chiffre d’affaires.

Son

Avec Emmanuel Macron, pour gagner

Plus que quelques heures avant la fin officielle de la campagne. Il était temps, comme on dit, que ça se termine ! Ô combien.
Et pourtant. Ça ne se termine jamais, bien sûr. Le jour du scrutin est un aboutissement, mais n’est-il pas conçu d’abord pour être un commencement ? On élit, on choisit, la personne qui sera le mieux à même de diriger le pays pour une tranche bien garnie de cinq ans – pas une sinécure, on ne l’a que trop éprouvé récemment. 

Les événements ont une façon bien à eux de déborder les prévisions.

Alors il faudra souhaiter bien du courage à la personne qui sortira en tête de ce scrutin présidentiel 2017. Et non, je n’écris pas « il ou elle », car soyons francs, il y a une « elle » que je n’ai vraiment pas envie de voir s’installer ! Et c’est un peu pour ça que je secoue aujourd’hui les poussières de ce blog. Vous avez une minute à m’accorder ?

Il y a quelques semaines, peu après la primaire de la gauche (qui s’était conclue comme on le sait), je publiais sur Facebook un texte intitulé « Mon vote utile est un vote de cœur ». J’y expliquais pourquoi j’avais l’intention de voter Emmanuel Macron dès le premier tour, parce que l’hypothèse d’un second tour Fillon-Le Pen était trop horrible à envisager. 

Cette position n’a pas changé d’un iota. Mais en plus, j’y rajouterai autre chose : le vote Macron, désormais, c’est pour moi un vote d’adhésion.

J’ai lu le programme. J’ai écouté des déclarations, des entretiens, regardé diverses vidéos. J’ai été particulièrement impressionnée par un épisode de France Culture où on l’interrogeait sur son « imaginaire historique ». On ne sera pas surpris si je dis que ce qui m’a le plus frappée, c’est le « en même temps », ce tic de langage qui trahit une volonté de ne pas sacrifier la complexité du réel, de ne pas insulter la densité des choses. Oui, on peut prendre en compte la complexité, et en même temps être capable d’agir.

Et puis il y a le programme d’En Marche : il est agréable de découvrir que ce n’est pas juste une collection de mesures sympathiques mais déconnectées les unes des autres (comme c’est trop souvent le cas à gauche, reconnaissons-le…), mais un véritable programme, cohérent, équilibré, agencé selon quelques axes bien articulés entre eux. En matière fiscale, par exemple : l’exonération de taxe d’habitation pour les 80% de foyers les plus modestes permet de faire d’une pierre plusieurs ricochets : coup de pouce au pouvoir d’achat, simplification administrative au ministre des Finances, mais aussi par contrecoup dans les administrations territoriales​, puisque l’État prend le relai pour le financement des collectivités. Il y a aussi une certaine élégance dans la fusion de l’ISF avec la taxe foncière. Oserais-je dire qu’on sent la patte de l’ancien ministre de Bercy, ancien inspecteur général des finances ? Clairement, Emmanuel Macron connaît ses dossiers. Une réforme fiscale était de toute façon nécessaire, et c’est bien à quoi il propose de s’atteler. 

Même méthode dans la réforme de la protection sociale : changer la logique du système en protégeant non plus tant les emplois que les personnes, et en y incluant les indépendants. (On reconnaîtra la « flexisécurité » scandinave.) Ou l’harmonisation des régimes de congés maternité : c’est un point crucial pour l’égalité entre hommes et femmes, car c’est là que les inégalités de salaires, de statut professionnel, etc., se creusent. Porter attention à ces périodes de la vie des femmes n’est donc pas un gadget, mais un levier stratégique. 

Bref, tout cela pour dire que le programme porté par En Marche est bien pensé, et que c’est à bon droit qu’Emmanuel Macron revendique une étiquette de progressiste. Et c’est un programme fait pour être appliqué, non juste pour gagner des voix. 

Même si, bien sûr, il faut commencer par gagner. De ce côté-là, je croise les doigts. En Marche a bien travaillé, ce fut une campagne dynamique, réactive, inventive. Chapeau à tous les militants​ et militantes !

Les errements des autres candidats sont aussi venus changer peu à peu le rapport des forces. Fillon droit dans ses bottes, et dans sa mise en examen ! Le Pen courant après l’adoubement de Poutine ! Mélenchon en dernier chaviste de la terre ! Hamon jetant aux orties la possibilité d’un rassemblement du PS ! Dupont-Aignan en complotiste anti-vaccins ! Poutou appelant à désarmer la police au lendemain d’une attaque contre des policiers ! D’ailleurs, parmi les « petits candidats », il n’y a guère que Nathalie Arthaud qui n’a pas cédé au grand n’importe-quoi, rendons-lui cette justice.

Et comme on sait, les fanatiques ont encore frappé la nuit dernière : sur les Champs-Élysées, un policier a été tué, un autre blessé. Grosse émotion, moment de tension à deux jours du premier tour. Personne ne doute que le but était de faire pression sur la démocratie, sur une société française que l’État islamique voudrait bien voir en proie à la guerre civile – politique du pire, pari du chaos d’où ils croient que leur idéologie sortirait victorieuse, par-dessus un grand tas de morts…

On a vu les réactions​ des uns et des autres, à chaud. Hier soir, François Fillon a inexplicablement parlé « d’autres attaques » puis s’est enferré dans le déni quand on lui a fait remarquer qu’il n’y en avait pas eu. Le Pen a aussi foncé dans la désinformation en klaxonnant, appellant à rétablir un contrôle des frontières… que le président Hollande avait déjà rétabli depuis le 13 novembre 2015. Tout ça ne donne pas une grande impression du sang-froid de ces messieurs-dames. Et je ne parle pas du « s’ils​ n’avaient pas été armés ils n’auraient peut-être pas été attaqués » de Philippe Poutou.

À comparer avec la réaction d’Emmanuel Macron, qui participait alors à une émission de télévision, alors que l’information venait d’être révélée… Changement de dimension, à chaud et en direct. Je crois qu’on peut se rassurer sur le sang-froid nécessaire à un chef de l’État.

Conclusion ? Allez voter ! Seuls les suffrages non exprimés ne seront pas pris en compte. Et en ce qui me concerne, c’est un bulletin « En Marche » qui prendra le chemin de l’urne.

Sur le réseau #LaicArt : qui sommes nous ? Et réflexions sur la déchéance de nationalité

Quelques lectures qui font du bien en cette fin d’année 2015 qui n’en finit plus :

  • Stanislas et Ourdia racontent comment ils en sont venu à rejoindre le mouvement pour un Parti de la société civile. Derrière des parcours différents, une même exigence envers la politique, et une même conviction que la République a besoin de ses citoyennes et citoyens pour échapper aux luttes de clans et aux pressions des lobbys, y compris ceux qui, religieux avant tout, se dissimulent sous la bannière de l’antiracisme.
  • Dans le Huffington Post (édition française), Céline Pina revient, avec la lucidité et le courage qu’on lui connaît, sur un dossier qui a déjà empoisonné les fêtes pour beaucoup d’entre nous, notamment à gauche, et qui menace de faire exploser le consensus national avec lequel notre pays avait réagi aux attentats.

Voilà, bonne lecture. Et si vous pensez, vous aussi, que la politique est une chose trop sérieuse pour être laissée aux politiciens, n’hésitez pas à nous rejoindre sur LaïcArt.org, sur Twitter @laic_art ou Facebook.

Faire quelque chose maintenant pour ne pas le regretter plus tard

Cela fait trop longtemps que je ne poste plus. Il s’est passé bien des choses, dans la vraie vie. Soucis de santé, de famille. Et puis cet enchainement épuisant, ce vortex politique qui nous happe depuis le 7 janvier 2015.

La tuerie de Charlie Hebdo, de l’Hyper Cacher, et cet immense élan d’union le 11 janvier, puis le retour à une fausse normalité.

Ce n’était pas fini, bien sûr : d’autres attentats, déjoués ou qui connaissent un début d’exécution (comme dans le Thalys). Des frappes en Syrie, c’est la guerre de haut, désormais, pour les démocraties avec une opinion publique qui n’aime pas les morts. Et puis un treize novembre…

J’étais sur le point de me coucher quand j’entends l’alerte de SMS. Une amie à Bordeaux qui me demande si je vais bien. « Les nouvelles de Paris sont si terribles »... Quelles nouvelles ? Je passe sur Twitter. Je découvre, et comme beaucoup, je suis en ligne les événements. Vers 1h du matin, après avoir retwitté tous les #porteouverte et avis de recherches que je pouvais, je finis par éteindre. L’intervention des forces de l’ordre a pris fin. Le massacre le plus important en France depuis la Seconde Guerre mondiale marquera cette année 2015 d’une pierre rouge sang.

Et comme en janvier, ce sentiment qu’il faudrait faire quelque chose.

Mais le temps est comme suspendu. C’est l’état d’urgence, la traque des coupables continue, il y a des élections à mener. Ne sommes-nous pas une démocratie ?

Mes opinions politiques, en l’état, sont bien simples : de gauche, plutôt de sensibilité PS, je n’aime guère ce qui se fait depuis 2012 au gouvernement, mais je continue à voter pour eux parce que je ne veux pas de la droite en charge des budgets de la région : là où elle a le pouvoir en Île-de-France, on a les Balkany, Sarkozy et consorts… Et ne parlons même pas de l’extrême-droite, à qui je ne confierais pas la gestion d’une niche à chien !

Mais plus que le résultat décevant des urnes, c’est la façon dont s’est déroulée la campagne qui m’a fait douter, et craindre pour l’avenir.

Est-ce que le PS n’a plus pour seul argument que « nous ou le FN » est-ce que la gauche de la gauche et les écologistes n’ont pour seul horizon que l’alliance pour des places avec un PS qu’ils conspuent entre deux élections ? Quand ils ne s’allient pas, dans une sordide logique clientéliste, avec des groupuscules islamistes qui font du chantage aux voix… D’un autre côté, la droite qui se veut républicaine est-elle donc incapable de rompre avec l’autre droite, celle qui court après le FN et va chercher l’imprimatur des bigots de la soi-disant « Manif pour tous » ? Et les médias, au fait, sont-ils incapables d’interviewer les gens du FN sans les laisser déblatérer et insulter ? Peuvent-ils continuer longtemps à ignorer royalement les débats de fond (le programme des partis, les attributions des régions…) tout en déplorant à chaque élection que les ne se prononcent pas dessus, et que les campagnes ressemblent au commentaire d’une course hippique !

Poser toutes ces questions, c’est y répondre. Lundi 14 décembre, au lendemain du second tour, il y avait plusieurs personnes qui disaient sur Twitter : « Ce n’est pas possible de continuer comme ça ! » J’ai posté : « Chiche ? On en parle IRL ? » Il y eut quelques échanges de messages privés, notamment avec la militante féministe Sérénade Chafik, et avec Ahmed Meguini, qui avait posté un manifeste sur son site, LaicArt.org : « La société civile prend le pouvoir ! »

Il y avait une urgence : ne plus rester passifs. Ne plus rester à se demander d’où viendra le prochain attentat, ni à quel point le risque d’avoir une Le Pen présidente devait être évalué. Et la posture nonchalante du cynique au-dessus des partis nous était tout aussi insupportable. Pas quand c’est de notre vie qu’il s’agit, de nos familles, de notre pays.

Le jeudi 17, il y eut un rendez-vous, dans un café, comme de juste. On échange des idées, mais surtout on parle action : tous sont d’accord pour dire qu’on en a assez d’attendre, et que le travail de fourmi de l’action associative et de l’éducation populaire ne peut pas déboucher sur un changement à une assez proche échéance.

Ambition folle ? Présenter un (ou une) candidat(e) en 2017 ! Puisque, selon les mots de l’un des participants, Mohamed Sifaoui, les idées doivent d’incarner dans une personne, en France, nous ferons ainsi pression sur les partis dits de gouvernement : s’ils veulent les quelques fractions de pourcent que nous représentons (et ils les voudront), ils devront les reprendre à leur compte.

Le dimanche qui suit voit les élections générales en Espagne, et une formation issue de la société civile, Podemos (« Nous pouvons « , en espagnol), gagner la 3ème place avec 20℅ des voix. On ne pourra pas les ignorer.

Imaginez si, lundi 21, lors de notre deuxième réunion, nous avons été remontés, en nous voyant quatorze au moins, plus de trois fois plus qu’il y avait de celle quatre jours… Nous avons parlé de Podemos, bien sûr, mais aussi de chercher une autre façon de parler de la France aux gens, et surtout aux jeunes. Nous avons carrément envisagé des utopies, et calculé des plans pour y arriver. Nous avons rêvé les yeux ouverts. Comme le dit si bien Céline Pina, quand nous avait-on parlé vraiment politique, dernièrement, pas pour gagner des voix, mais pour construire un avenir commun…

Le seule chose qui nous manque, maintenant ? Que vous nous rejoigniez !

La prochaine réunion est fixée au 4 janvier, juste après les fêtes. Donc c’est un appel à toutes les bonnes volontés : déjà sur le site se sont formés des groupes régionaux (IdF, LRMP, PACA…) et un forum pour discuter idées, actions à mener, etc. Nous allons bientôt fusionner avec l’Association du 11 Janvier. On ne vous demande pas d’argent. On demande juste des citoyennes et citoyens qui veulent s’impliquer pour leur pays.

Parce que la politique, au fond, est une chose trop importante pour qu’on la aux politiciens.

Au pied du Sacré-Cœur, les braises anticléricales couvent toujours

Vivre à Paris, au pied de la butte Montmartre, c’est un peu vivre dans une attraction touristique. Il y aurait de quoi s’en lasser… Heureusement, c’est aussi vivre au milieu des pages d’un livre d’histoire. Cela fait des compensations.

Je recommande une petite balade autour et dans le Sacré-Cœur, par exemple. Les millions de visiteurs qui visitent la basilique chaque année savent-ils que cette grosse meringue blanche a été bâtie à l’instigation de notables catholiques, souvent monarchistes, qui voulaient rétablir l’Ordre moral (sic) et que la France « fasse pénitence » (re-sic) pour l’insurrection populaire républicaine que fut la Commune de Paris ? (La phrase « Gallia pœnitente » est d’ailleurs inscrite en toutes lettres à l’intérieur, parmi d’autres pieuses devises.)

Photo : statues équestres d'anges armés d'épées, portail de la Basilique du Sacré-Cœur de Montmartre (Crédit : Irène Delse)

Statues équestres d’anges armés d’épées, au-dessus du portail de la Basilique du Sacré-Cœur de Montmartre (Paris 18e) – Photo Irène Delse

On peut aussi apprécier les statues d’anges très militants (et militaires) qui accueillent le visiteur, casque en tête et épée à la main. À tout prendre, je préfère la sobre vieille église abbatiale St-Pierre-de-Montmarte, qui s’élève de l’autre côté de la rue, et qui couronnait la colline depuis le XIIe.

L’intérieur du bâtiment est intéressant, avec un mélange de haut kitsch néo-classique et d’art-déco, de sculptures modernes involontairement (?) surréalistes (Saint-Denis portant sa tête entre ses mains levées, en avant de ses épaules…) et de marchandisage du temple (une boutique de souvenirs ? non, deux). Oh, et ne surtout pas laisser passer l’occasion de gagner des indulgences papales, hem, hem. (Pas de photo ici, hélas : interdiction d’utiliser son appareil à l’intérieur. Sans doute pour éviter la concurrence.)

On devinera que je ne suis pas vraiment touchée par la piété organisée.

Mais ce qui m’a bien fait sourire, c’est le nom de la rue qui longe la fameuse basilique, et qui forme son adresse légale : rue du Chevalier de la Barre. Réponse du berger à la bergère ? Qu’on en juge : le parti catholique et monarchiste lance la souscription pour bâtir le Sacré-Cœur au début des années 1870, et parvient même à faire voter l’ouvrage d’utilité publique par l’Assemblée nationale en 1873. La IIIe République n’était pas encore bien assurée sur ses bases, étant un peu à l’époque un régime « par défaut ».

La basilique du Sacré-Cœur de Montmartre, côté rue du Chevalier de la Barre

Flanc droit Arrière de la basilique du Sacré-Cœur de Montmartre, côté rue du Chevalier de la Barre, avec gros-plan sur la plaque de rue (photo : Irène Delse)

Mais en 1907, quand l’ancienne rue de la Fontenelle (du nom d’une source locale) devient rue du Chevalier de la Barre, la République a gagné, la loi de séparation de l’Église et de l’État est toute fraîche et l’anticléricalisme sert alors utilement à faire faire à l’histoire de France son devoir d’inventaire. Diverses victimes de l’ordre moral d’Ancien Régime sont réhabilitées.

Et le pauvre chevalier de la Barre, torturé et condamné à mort à 19 ans pour les graves « offenses à la religion » d’avoir possédé de « mauvais livres » (dont le Dictionnaire philosophique de Voltaire) et ne pas s’être découvert au passage d’une procession, entre au patrimoine des rues de la capitale.

Juste à côté d’une grosse église où l’on procède à l’adoration perpétuelle de ce même Saint-Sacrement qu’il n’avait eu garde de saluer.

Dear Guardian: That was a very silly article you did on Bugarach (and no, there’s no Mayan prophecy)

From time to time, even a respected press outlet gets in on the 2012-en-of-the-world bandwagon. This time, it’s Britain’s The Guardian, with the breathless title: « Bugarach: the French village destined to survive the Mayan apocalypse ».

Article by Angelique Chrisafis, The Guardian’s Paris correspondant

The content of the article is quite disingenuous, with statements like:

« According to a prophecy/internet rumour, which no one has ever quite got to the bottom of, an ancient Mayan calendar has predicted the end of the world will happen on the night of 21 December 2012, and only one place on earth will be saved: the sleepy village of Bugarach. »

Actually, we know quite well what’s going on. There’s even a whole Wikipedia webpage devoted to « The 2012 phenomenon », with discussion of the ancient Mayan calendar (no, NOT a prophecy) which was wrongly interpreted as showing an « end » to their time counting… just like our yearly calendars end on the 31st December, only to start again on January 1st of the year after that!

There’s also a Wikipedia page for Bugarach, with a mention of the cult settlements who gave rise to some serious concern here in France… but Ms Chrisafis’s article doesn’t tell us much more than what is already on the free encyclopedia, or in the various articles it links to.

As for the people of Bugarach, they have good reasons to be a bit wary of their celebrity among occultists, New Agers… and the world’s media. The Guardian‘s article acknowledges this, with what looks like unintentional humour (or perhaps is it faint sneer?):

« The oddity is that tourist bookings this year seem to be down slightly, not up. The usual walkers, eco-tourists and people coming for spiritual retreats seemed put off by news crews doing lives-to-camera on armageddon. »

Odd, indeed, to avoid a media circus when you just are looking for a place to enjoy nature in peace, far from the madding crowd…

Must be something special with the French, whom our dear British neighbours love to look down on, and scrutinize as if they were from another species.