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Écrire avec elles

Buste en marbre d'une femme coiffée d'un diadème

L’impératrice Hélène, mère de Constantin (Wikimedia)

La Journée internationale des droits des femmes est passée, comme tout les ans, et ce serait facile de retomber dans la routine… Sauf que pour moi, j’ai un rappel quotidien des efforts à faire, à travers l’écriture de mon roman.

Pas seulement parce que l’héroïne du récit est une femme, l’impératrice Hélène. Pas seulement parce que situer un récit dans la Rome antique implique de se colleter avec le sexisme massif et universel de l’époque. (Chez les païens comme chez les chrétiens, pas de jaloux.)

Non, il y a plus subtil : écrire sans répéter des poncifs éculés sur les hommes et les femmes (moins facile qu’il y paraît), et représenter de façon honnête le sexisme d’époque, sans édulcorer (Hello, Lindsay Davis!), sans tomber non plus dans la délectation masochiste. (Chelsea Quinn Yarbro, I’m looking at you…)

Un bon point de départ, c’est une bonne documentation. Pour la société romaine, rien de tel que de se plonger dans les ouvrages d’historiens de métier qui savent aussi s’adresser au plus ou grand public. Paul Veyne est un trésor, de ce point de vue. Le Pain et le Cirque, L’Empire Gréco-romain… Et puis Pierre Grimal, et Florence Dupont (L’Affaire Milon, qu’il est incompréhensible de ne pas rééditer), et Les Larmes de Rome, de Sarah Rey, et le Constantin le Grand de Pierre Maraval, toujours impeccablement rigoureux. En anglais, le SPQR de Mary Beard, et The Cambridge Companion to the Age of Constantine sous la direction de Noel Lenski, une mine. Et il serait dommage de passer à côté du récent ouvrage de Catherine Salles, Les Bas-fonds de l’Antiquité, qui nous ouvre avec une brutale franchise les portes des lieux de plaisirs, où femmes et enfants constituaient le gros des troupes, généralement de condition servile.

Les contrastes qui règnent dans les sociétés antiques peuvent être déconcertantes pour nous. Par exemple, la distinction entre les « gens honorables », dont les biens et la famille sont protégés par la loi, et les autres. Les esclaves, mais aussi qui exercent certains métiers, sont réputés dégradés, et donc ils n’ont pas d' »honneur » à protéger. Inversement, si une femme honnête de comporte de façon « déshonorante » (sortir de chez elle sans escorte ni chaperon, par exemple) est réputée avoir mérité ce qui lui arrivait. (Ça ne vous rappelle rien ? Sur certains points, on a encore du travail, il faut l’avouer…)

Ce n’est pas forcément évident. Fréquenter les historiens permet de se rendre compte à quel point il reste des zones d’ombres dans nos connaissances. Comment interpréter les lois sur la famille de Constantin, par exemple ? Y avait-il là une inspiration chrétienne ? Mais leur forme et leurs références sont tout empreintes du vieux droit romain. Et il est piquant de constater que ces lois comptent les servantes d’auberge parmi les femmes « réputées sans honneur », alors que c’était le métier de sa propre mère…

Une fois éclairée ma lanterne, il faut que je communique cette fragile lueur à mon récit.

Je lis aussi pas mal de romans historiques, on l’aura deviné. Une chose qui m’agace, bien souvent, de ceux qui sont situés dans l’Antiquité, c’est quand les auteurs essaient de ruser avec les mentalités de l’époque pour éviter de compromettre leurs héros et héroïnes avec des réalités comme l’esclavage, les mariages arrangés ou la corruption omniprésente (on n’avait pas encore inventé la séparation des biens publics et privés, après tout). On voit ainsi dans ces romans des citoyens romains prospères qui ne possèdent aucun esclave, et qui plus est utilisent pour se justifier des arguments typiquement modernes, tels que l’égalité des êtres humains ou la compassion. Mais même les émotions les plus universelles n’ont pas partout et toujours la même expression. L’anthropologie Marcel Mauss parlait de « l’expression obligatoire des sentiments ». Ainsi, on sait par les textes qu’ont écrit partisans et adversaires des gladiateurs que même ceux qui les condamnaient de la façon la plus catégorique n’avaient aucune empathie pour ces êtres « dégradés », surtout que les principales sources de personnel de l’arène étaient les criminels condamnés, les Barbares vaincus, et des volontaires qui s’y livraient par goût de la bagarre et de la notoriété. (Aujourd’hui, ils seraient gangsters ou mercenaires.)

Saint Augustin n’avait de compassion que pour les innocents spectateurs venus voir par curiosité ou convaincus par des amis. Un peu plus tôt, les textes du IIe siècle après J.-C. attribués à Saint Paul, les épîtres dites pastorales (parce qu’elles s’adressent aux dirigeants de congrégations, pas à tous les fidèles), annoncent bien la couleur : les esclaves doivent obéit à leurs maîtres, et en retour les maîtres doivent être humains avec leurs esclaves. C’est à peu près ce que disaient déjà les philosophes stoïciens, qui ont probablement transmis aux chrétiens leur vision d’un univers ordonné par une intelligence supérieure. Le « meilleur des mondes possibles », en somme.

Avec tout ça, les relations entre hommes et femmes dépendaient forcément du statut social des intéressés. Difficile dans ces conditions de s’en affranchir. J’ai fais le choix de mettre en scène des personnages « imparfaits », dont les défauts (à nos yeux) seraient des traits banals, voire des qualités. La recette n’est pas neuve : c’était déjà celle de Van Gulik pour ses romans situés dans la Chine ancienne. En littérature, tant qu’à voler, prenons chez les meilleurs !

Je dois d’ailleurs ici reconnaître une grosse dette vis à vis d’un autre auteur de romans historiques, John Maddox Roberts, dont la série SPQR (eh oui, encore) est à mes yeux l’un des meilleurs exemples d’immersion dans la mentalité antique qu’on puisse trouver. Son protagoniste n’a aucun problème à avoir des esclaves, en fait il ne voit pas le problème : il se focalise sur les questions pratiques, certains esclaves sont insolents, d’autres paresseux, mais « c’est le prix à payer pour avoir une vie confortable » !

On se demandera peut-être si ce genre de personnages peut vraiment intéresser le lecteur moderne. Chiche. Prenez Le Temple des Muses de Roberts ou Le Mystère du clou chinois de Van Gulik, et vous m’en direz des nouvelles.

Ou L’Affaire Milon, encore une fois.

D’ailleurs, parler de relations entre hommes et femmes, avec ou sans le décalage impliqué par l’époque où est situé le récit, implique déjà d’avoir des personnages des deux sexes. Ce n’est pas toujours aussi simple qu’il y paraît. Dans mon premier roman, L’Héritier du Tigre, la place des femmes était assez limitée. (Je ne regrette rien, cela dit, j’ai écrit ce qui venait.)

Mais cette fois-ci, j’ai décidé dès le départ d’avoir plusieurs personnages féminins, d’âges, d’origines et de catégories sociales variées. Exactement comme pour mes personnages masculins, d’ailleurs : ils sont plusieurs, et viennent de différents horizons. Bonus : ça permet d’avoir des points de vue variés, ce qui rend le récit (on l’espère) plus attrayant, moins monotone. Une impératrice, des religieuses, de respectables matrones, des hétaïres, une espionne, des ouvrières, une duègne revêche, une guerrière barbare, des petites filles, une jeune ingénue…

Et encore, je ne dis pas tout, il faut bien garder quelques atouts sous le coude.

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Mon travail de Romains : voyage en compagnie d’une Indiana Jane de l’Antiquité

Mosaïque représentant quatre personnes, dont une dame de la haute société, une servante et feux jeunes gens

Dolce vita à la Villa del Casale (mosaïque du IVe siècle), source Wikimédia

(Mis à jour le 22/12/2017.)

Il faut bien l’avouer, j’ai peu blogué ces derniers temps, mais c’est pour la bonne cause : l’écriture d’un roman. Un roman historique, même, un roman romain. (Excusez le jeu de mots. Après une journée de travail, il en faut peu…)

J’ai commencé la rédaction du premier jet le 1er janvier 2017 très précisément. J’ai actuellement plus de 350 000 signes au compteur, et ça devrait en faire au moins le double à l’arrivée. Oui, je me lance dans le pavé. C’est un peu la loi du genre, il faut dire. Voyez le dernier Ken Follet…

L’époque, on l’aura devinée aux subtils (ou presque) indices ci-dessus : l’Antiquité romaine. Plus précisément, l’époque de l’empereur Constantin, bref les débuts de l’Empire chrétien. C’est une période assez mal aimée, coincée entre la période antique classique et le Moyen-Âge. Et pourtant ! C’est là que, pour reprendre un titre de Paul Veyne, « notre monde est devenu chrétien ». C’est là aussi que s’est produite la plus importante mutation du christianisme en date jusqu’à la Réforme : la cristallisation des églises locales, avec leurs traditions et textes divers, en une seule Église catholique, apostolique et romaine.

C’est une époque où l’Empire était encore tolérant – par pragmatisme, sans doute, car l’empereur voyait l’intérêt d’être à la fois le pontifex maximus des païens, selon la tradition, et une sorte d’évêque honoraire pour les chrétiens. Oui, c’est complexe.
Et ce qui est encore plus intéressant, c’est Hélène, la mère de Constantin : de condition obscure à l’origine (servante d’auberge, si on croit ses biographes), elle est devenue sous le règne de son fils une sorte d’éminence grise, une personne de confiance à qui l’empereur confiait des missions délicates, comme cette « tournée d’inspection » dans les provinces d’Orient récemment rattachées à l’Empire, au cours de laquelle elle découvrit, selon la légende, la Vraie Croix du Christ. Elle devait être âgée de 75 ou 80 ans à ce moment-là.

Pas mal, pour une « Indiana Jane » du IVe siècle !

C’est donc ce voyage qui fait l’objet de mon roman. Plutôt que le merveilleux légendaire, c’est l’humain qui m’intéresse : comment chrétiens, païens et juifs cohabitent, tant bien que mal, dans ce monde en transformation, comment les uns et les autres rationalisent des opinions auxquelles ils n’arrivent pas par la raison, mais par le pli de l’habitude, ou par fidélité à une tradition. Ou parfois par un coup de foudre, tant il est vrai que la foi est souvent un autre nom de l’amour.

Il y a bien des aspects de l’histoire qui requièrent du doigté. Je ne désire ni caricaturer les anciens chrétiens, malgré leur sectarisme et leur étroitesse de cœur, ni en faire des parangons de vertu, comme c’est encore trop souvent le cas dans la littérature (jusqu’à Max Gallo qui a donné de Constantin un portrait à l’eau bénite). L’Antiquité, c’est aussi une époque où il esclavage était universel et quasiment jamais remis en question. Les plus éclairés se bornaient à demander un traitement humain des esclaves : ne leur fais pas ce que tu ne voudrais pas qu’on te fît, en quelque sorte. Il faut mettre au crédit de Constantin une législation qui rend plus facile l’affranchissement des esclaves, et met des bornes aux châtiments que les maîtres pouvaient exercer sur eux.

Plus largement, c’est la question de la sensibilité d’époque qui m’intéresse : les mentalités, les idées reçues, l’horizon intellectuel. Dans son roman Le Perroquet de Flaubert, Julian Barnes se demande si la gelée de groseilles du XIXe siècle avait la même couleur que la nôtre. Quant à moi, je cherche à voir la pierre volcanique grise des voies romaines et la pourpre intimidante qui enveloppait l’empereur. Je cherche le parfum du baume de Judée et la fraîcheur de l’ombre le soir. Parmi mes lectures, celles qui m’ont le plus aidé sur ce plan est, croyez le ou non, d’abord Agatha Christie, reine de l’observation et du détail, puis la série de Simone Bertière sur les Reines de France. Mentalité et sensibilité, toujours. 

J’espère que ce livre sera distrayant – mieux, même : drôle. Visons haut. J’ai quelques cibles en tête, quelques modèles à ne pas imiter mécaniquement, mais pour servir d’inspiration : Les Fosses carolines de François Cavanna, la série SPQR de John Maddox Roberts, Le Nom de la Rose d’Umberto Eco (forcément), divers Astérix (forcément aussi), Paladin des âmes de Lois McMaster Bujold, La Mort des Dieux de Dimitri Merejkovski, et puis un joyau, une pépite, La Puissance du Néant, d’Aphur Yongden Lama. On verra pourquoi en lisant.

Patience, patience. Pour l’instant, je suis encore en Italie, mais le premier tiers du livre environ est fait. J’espère terminer d’ici fin 2018. Cela semble raisonnable. On approche de novembre et donc du NaNoWriMo : bien entendu, pas question d’en commencer un nouveau, mais bien plutôt de tâcher d’avancer dans mon projet de 50 000 mots, à un éléphant près.

Rendez-vous en décembre, donc. À temps pour évoquer Noël, qui n’était, l’époque qui m’intéresse, pas encore la grande fête de la naissance du Christ. On n’avait d’ailleurs aucune idée de la date de naissance du Christ, même approchée, ni le jour ni même l’année. Et on ne comptait bien sûr pas encore « avant, ou après, Jésus-Christ ». Voilà qui donne une idée du dépaysement !

Post-scriptum du 22/12/2017 :

Bon, avouons-le, pour le NaNoWriMo, c’est râpé, j’ai seulement pu dépasser péniblement les 20 000 mots écrits pendant le mois. Un job a plein temps, ça met une sourdine au volume d’écriture, forcément. Mais qu’importe, le roman pris dans son ensemble est en bonne voie : plus de 100 000 mots (600 000 signes) déjà au total ! Pavé, quand tu nous tiens… Nous avons atteint Thessalonique, et je compte bien sur les fêtes pour avancer plus vite. La suite, chers lecteurs, ici même !

Bonne année, bon roman neuf ! #Ecriture2017

Dimanche dernier, pour bien commencer l’année, j’ai fait ce que j’avais prévu de faire de longue date : écrire les premières lignes d’un roman. Et ce sont vraiment quelques lignes. Mais j’ai déjà le plan, la liste des personnages, des notes sur les milieux et époques évoquées… C’est une expérience intéressante. Au début des années 2000, quand j’ai écrit mon premier roman (L’Héritier du Tigre, vous vous souvenez ?), j’avais commencé de zéro, sans notes ni recherches, avec juste un univers imaginaire. Là, j’ai compulsé pas mal de bouquins d’histoire, plus divers sites web, podcasts, films, expos… Mais surtout des livres.

Chat sur une étagère, parmi les livresAlors, c’est confortable ?
C’était une parfaite occasion pour relire Paul Veyne, L’Empire gréco-romain, ou encore pour acquérir Les Divins Césars de Lucien Jerphagnon, la traduction française de la Bible d’Alexandrie sous la direction de Marguerite Harl (du moins le Pentateuque, disponible en Folio), ou un précis sur L’Architecture grecque de Marie-Christine Hellmann. C’était l’occasion de se plonger dans les empoignades théologiques du IVe siècle, et dans les mutations politiques et administratives de l’Empire romain à la même époque. C’était l’occasion de s’essayer à pasticher certaines formes littéraires de l’époque : épigrammes galants, chansons grivoises, hymnes chrétiens, lettres et discours, et j’en passe. 

Une autre différence avec mes précédentes expériences d’écriture : Scrivener. Le logiciel, s’entend. J’ai voulu tester, par curiosité… Eh bien, pour moi aussi, l’essayer, c’est l’adopter ! Mon précédent roman avait été écrit dans Word 97. Un bon cru, mais un peu dépassé. J’apprécie beaucoup le manque de cérémonie de Scrivener, où le bloc de texte est traité comme… un bloc de texte, justement, à déplacer où on veut au gré de l’évolution du projet. Et avoir simultanément sous les yeux le texte en cours et l’architecture du projet est un confort certain. 

Bref, c’est pour moi une année de projets et d’évolution, de curiosité et de construction. Si j’avais le pouvoir de réaliser mes souhaits, je voudrais que tout le monde puisse bénéficier de pareille conjonction de bonnes choses. Mais je ne suis pas Dieu le Père, ni même un Démiurge de seconde catégorie. Alors je m’en tiendrai à ce souhait : puissent tous les obstacles sur votre route se transformer en occasions de développer de nouvelles capacités.