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La soucoupe, le génie et les sceptiques, ou pourquoi la recherche scientifique est un sport d’équipe

Quand on se plante dans les grandes largeurs…

(Je reprends ici, actualité oblige, un billet de 2011 sur ce qu’est et n’est pas la recherche scientifique, avec juste quelques mises à jour. Le cas Jean-Pierre Petit peut paraître folklorique, avec ses histoires d’extraterrestres, mais il est typique de tous les « génies solitaires » autoproclamés qui font au final bien plus de mal que de bien à la science. Et surtout à la compréhension de la science par le public.)

Dans un épisode du balado Scepticisme scientifique, Nicolas Gauvrit se penche sur le cas étrange de Jean-Pierre Petit, physicien, vulgarisateur scientifique, auteur de bandes dessinées… Mais aussi persuadé de l’existence d’une vaste conspiration impliquant le Pentagone, la quasi-totalité des scientifiques américains, et des extraterrestres tour à tour timides et amateurs de publicité, les curieux Ummites.

Cela fait beaucoup pour un seul homme? Oui et non. Le cas de chercheurs scientifiques, souvent brillants, se fourvoyant à un moment ou un autre de leur carrière en direction de la pensée irrationnelle est quasiment un classique. Cela a même un nom : la « maladie du Nobel ».

(On pourra aussi utilement se référer au bouquin de Michael Schermer, Why People Believe Weird Things, 1997).

J.-P. Petit est ici en bonne compagnie, avec des Prix Nobel comme Linus Pauling et sa croyance en l’effet miraculeux des mégadoses de vitamine C, ou Luc Montagnier et son soutien à la très vaseuse « mémoire de l’eau »; ou encore avec la microbiologiste américaine Lynn Margulis, qui s’est fait un nom en présentant dans les années 1960 la théorie, alors révolutionnaire mais aujourd’hui largement acceptée, de l’origine symbiotique des organelles (les mitochondries et autres structures internes des cellules eucaryotes, y compris celles du corps humain) – mais qui depuis plusieurs années soutient envers et contre tout que la sélection naturelle ne joue pas un rôle important dans l’évolution, mais que ce rôle est dévolu aux symbioses; que les papillons n’ont pas évolué à partir d’une espèce d’insecte primitif, mais par symbiose poussée entre espèces différentes (comme si ce qui était vrai chez les bactéries pouvait marcher aussi chez les animaux) ; et que les agents infectieux de diverses maladies, notamment le Sida, ne suffisent pas à déclencher la maladie, mais qu’il y faut aussi la présence de… oui, vous l’avez deviné, de symbioses!

La ressemblance avec le cas Petit est frappante. Pour lui, le dada favori, le cheval de bataille, ce sont probablement les espoirs déçus quant au développement de nouvelles méthodes de propulsion (sur lesquelles il avait travaillé sans recevoir du CNRS le soutien qu’il pensait dû à des pistes qui semblaient prometteuses) qui ont pu le prédisposer à croire que c’était possible quand même, quelque part, de quelque façon, peut-être par des extraterrestres plus avancés que nous? Et pourquoi pas avec la complicité des nos éternels rivaux d’outre-Atlantique, dont le Département de la défense finance bel et bien toutes sortes de recherches, depuis ARPANET jusqu’à certains phénomènes de psychologie sociale?

Et pourquoi ne pas sauter un peu plus dans la spéculation en imaginant qu’extraterrestres et armée américaine tirent les ficelles de tout ce qui se passe, ou presque, de la recherche en aéronautique jusqu’aux attentats du 11 Septembre?

(Intéressante coïncidence: Lynn Margulis aussi a des penchants « Truthistes ».)

On pourrait se contenter de hocher tristement la tête en marmonnant « Plus dure sera la chute… » et passer à autre chose. Mais ce que fait Nicolas Gauvrit, dans cet Épisode 118 du balado, c’est de chercher à comprendre comment on passe de l’intuition scientifique hors du commun, mais féconde, à la théorie carrément irrationnelle et coupée de la réalité.

Du moins de toute réalité tangible, testable, réfutable. Par exemple, puisque les lettres des mystérieux Ummites contenaient des concepts scientifiques qui lui semblaient extrêmement avancés, et qui lui ont permis (à ce qu’il raconte) de progresser dans ses recherches, Jean-Pierre Petit en a conclu qu’elles ne pouvaient venir d’un banal terrien, mais d’une espèce ultra-intelligente. Surtout quand ces lettres disaient du bien de la sienne, d’intelligence…

L’hypothèse d’un canular monté par un banal terrien qui aurait eu à la fois une solide culture scientifique et un sens de l’humour bizarre ne l’a donc pas effleuré; alors que c’est quand même la première idée qui m’est venue à l’esprit en entendant le compte-rendu de Nicolas Gauvrit, avant même la mention de José Luis Jordán Peña – peut-être que les ufologues devraient lire plus de romans policiers?

Ou bien juste réviser le principe du rasoir d’Occam. Vous savez, que l’hypothèse qui fait intervenir le moins de suppositions est probablement la plus proche de la réalité? Une règle utile pour éviter de perdre le contact…

Dans le même genre, je ne saurais trop recommander aux gens attirés par les théories du complot de méditer un autre principe, dit du rasoir de Hanlon: ne jamais attribuer à une intention malveillante ce que la stupidité (donc l’incompétence et/ou une mauvaise organisation) suffit à expliquer.

Ce qui nous amène à un épisode cité par Gauvrit vers la fin du balado, quand il explique pourquoi Jean-Pierre Petit a pu se sentir à l’étroit dans le cadre de l’institution qu’est le CNRS, avec son esprit bouillonnant de créativité et prompt à voir des liens entre éléments parfois un peu trop éloignés. Petit raconte (et ici, on est obligé de le croire, donc je prendrai l’anecdote avec un grain de sel jusqu’à preuve du contraire) qu’un jour, sa hiérarchie au CNRS lui aurait envoyé une lettre l’enjoignant d’être moins créatif, bref de ne plus s’intéresser à des voies parallèles de recherche mais de se contenter de suivre le programme décidé. En somme, de rentrer dans le rang.

Si c’est vrai, c’est bien dommage pour le CNRS. Comment décourager des éléments qui pourraient être brillants et les lancer dans l’impasse scientifique (quoique fort médiatique) des pseudo-sciences…

Ici, on me pardonnera une réflexion tirée de mon expérience personnelle. Je ne travaille pas moi-même dans la recherche, ni l’enseignement des sciences, mais il se trouve que j’ai poursuivi jusqu’au troisième cycle une formation universitaire en biologie. Stages dans des labos, mémoires de recherche et fréquentation d’enseignants-chercheurs, mais aussi de chercheurs d’un institut de recherche publique, l’INRA, m’ont appris une chose ou deux sur la façon dont fonctionne la science moderne.

C’est à la fois très simple et très compliqué: en équipe.

Je me souviens de l’ennui qu’il y avait à répéter dix fois la même série de gestes pour préparer une manip biochimique à l’INRA, mais aussi de la précision nécessaire à chaque fois, parce que votre manip sera ensuite utilisée par d’autres personnes, et leurs résultats ne peuvent être considérés comme valides s’ils sont contaminés à cause de votre inattention. Ou pire, si vous vous imaginez que vos idées valent mieux que les autres et que vous modifiez le protocole expérimental sans en référer à personne, juste parce que ça semble une bonne idée… Bref, oui, il peut être dangereux pour un chercheur de ne suivre que son intuition et de « sortir des cadres ».

Je me souviens d’un prof de génétique des populations dont la passion était les papillons, qui était capable d’arriver en retard en cours parce qu’il avait aperçu un spécimen rare et avait pris une photo, mais qui aimait à dire: « Je connais ma place dans notre groupe de recherche, ce n’est pas le décideur, mais la boîte à idées. »

Il reconnaissait lui-même qu’il n’avait pas l’esprit fait pour les questions administratives, ni pour organiser un groupe de travail, ni pour décrocher des bourses et des financements auprès des organismes publics, des fondations et des entreprises. Mais, heureusement pour lui, il avait trouvé place au sein d’une équipe qui appréciait ses contributions dans les séances de brainstorming, sa capacité à rapprocher des secteurs apparemment distincts (les variations génétiques chez certains papillons sud-américains lui faisaient penser à ceux d’un groupe de plantes de Corse, par exemple), et où les idées spéculatives n’étaient pas oubliées mais notées, au cas où… Et il arrivait qu’on était bien content de les avoir, parfois, pour sortir d’une impasse rencontrée dans une voie plus classique de recherche.

Au fond, ce qui est parfois difficile, en science, c’est qu’il faut être tantôt extrêmement audacieux, tantôt extrêmement humble. Des qualités contradictoires et qui peuvent être difficiles à réunir chez un seul individu, certes… Mais lorsqu’un groupe parvient à créer les conditions pour faire fonctionner de concert différents types d’intelligence (dirait-je en symbiose, Ms. Margulis?), alors qui sait à quoi ils peuvent arriver tous ensemble?Cela nous a déjà emmenés sur la Lune et dans les profondeurs de l’océan, permis de manipuler jusqu’au code génétique des êtres vivants, d’observer les particules élémentaires tout comme les confins de l’univers visible – et même le complexe fonctionnement en temps réel du cerveau humain.

Du scepticisme comme technologie

Funny cat picture: "skeptical cat is fraught with skepticism"

J’apprécie toujours le podcast (en anglais) Monster Talk, où on part des monstres de la légende ou de la pop culture pour explorer les questions scientifiques les plus diverses : écologie, évolution, neurosciences, bioéthique, linguistique, ethnozoologie, histoire ancienne et contemporaine… Le dernier épisode, avec comme invitée l’anthropologue américaine Eugenie Scott, était consacré à la croyance au « Bigfoot » en Amérique du Nord. Enfin, surtout à la façon dont on peut partir d’un sujet en apparence totalement futile (« Bigfoot ? Pourquoi pas les petits hommes verts… ») pour s’exercer à utiliser l’esprit critique, et pour enseigner cette discipline qui est d’une grande utilité dans la vie.

L’un des hôtes du podcast, Blake Smith, a d’ailleurs eu cette phrase qui résume bien les choses :

« For me, what’s important is skepticism as technology. »

« Ce qui compte, pour moi, c’est le scepticisme comme technologie. »

Albert Jacquard disait que les outils mentaux, comme les outils physiques, doivent être bien entretenus et gardés toujours en parfaite condition. Un chirurgien ne continue pas à utiliser un scalpel émoussé, par exemple ! Et il en est de même de l’esprit critique : il faut régulièrement l’entraîner, comparer son adéquation aux tâches qui se présentent, se documenter pour l’améliorer.

C’est ainsi que le scepticisme pourra être une technologie, un outil mental qui s’applique aussi bien aux sujets « amusants » (ovnis, Yéti, maisons hantées…) qu’à des sujets d’impact plus immédiats dans nos vies : que dit vraiment la science sur le climat ? Les OGM ? Les ondes des téléphones portables ? Quels sont les vrais chiffres du chômage ? Sommes-nous manipulés, et par qui ? Etc. On peut déjà, à la dernière question, apporter une réponse qui illustrera la méthode : le simple fait de se poser la question garantit qu’on est sur la bonne voie pour l’indépendance mentale, mais ne suffit pas pour y accéder. Ou, en termes formels, c’est nécessaire mais pas suffisant.

J’aime beaucoup aussi une anecdote racontée dans cet épisode par Eugenie Scott : encore étudiante, elle discutait avec un de ses professeurs d’une expédition qui se préparait alors pour essayer de trouver le yéti. L’autre anthropologue répondit simplement : « Moi, j’aimerais bien faire partie de la deuxième expédition d’étude du yéti. » La réplication est la pierre de touche de la méthode scientifique.

N.B. En français, je ne saurais trop recommander la chaîne YouTube Hygiène Mentale. Zététique, scepticisme, autodéfense intellectuelle : comme son titre l’indique, rien de tel pour garder à nos petites cellules grises toute leur agilité !

Valse d’étiquettes dans les pseudo-médecines

Que faire si des essais cliniques mettent en évidence que la pratique de l’acupuncture traditionnelle n’est pas plus efficace qu’un placebo par acupuncture simulée (par exemple, le fait de piquer légèrement la peau avec un cure-dents ou d’utiliser des aiguilles rétractiles)? Que faire si, tests à l’appui, aucune trace des méridiens ni du Qi n’est trouvé, si le placement exact des aiguilles sur le corps n’a pas d’importance pour le soulagement (subjectif) annoncé par les patients, et si même il n’est pas besoin de percer réellement la peau pour observer le même effet?

En bref, comment la profession d’acupuncteur peut-elle s’en relever?

Photo: acupuncture (Wikimedia Commons)

Heh. Facile. Il suffit de baptiser des choses qui marchent « acupuncture », ou quelque mot dérivé, et le tour est joué!

Le simple fait d’appuyer sur la peau marche? Vous avez l’acupressure, en pressant avec les doigts ou un objet sur les « points d’acupuncture ».

La neurostimulation électrique transcutanée (TENS) est utilisée par les médecins et kinés pour soulager la douleur? Elle consiste à appliquer un courant électrique sur la peau grâce à des électrodes, pour stimuler directement les terminaisons nerveuses? Prenez une aiguille (ou autre appareil de même forme), reliez-la à un générateur de courant, et voici l’acupuncture électrique! (Garantie non traditionnelle et non chinoise, mais on évitera de le dire.)

Enfin, si rien d’autre ne soulage la douleur que des analgésiques chimiques, on les introduira sous la peau grâce à une aiguille et on appellera cela de la PaP acupuncture et non plus de l’anesthésie locale! (PaP désignant une enzyme, la prostatic acid phosphatase, qui peut avoir un effet anti-douleur plus durable que celui de la morphine.)

On ne sera pas étonné qu’il y ait des gens pour considérer tout cela comme peu conforme à l’éthique, voire carrément malhonnête… On les comprend. En son temps, pourtant, Confucius ne disait-il pas déjà qu’il était crucial « d’utiliser les dénominations correctes » pour agir droit?

Certains de ses disciples ont dû prendre le conseil à l’envers: pour changer la réalité, changez les noms!

Sarko avait été réélu par les voyants (pour la fin du monde, on est tranquilles)

Le coup d’œil dans le rétro, c’est parfois mortel pour les extralucides. En février dernier, au 26e Salon du Parapsy, voyants et médiums divers prédisaient la réélection du futur ex-président le 6 mai, « malgré les sondages », et même que c’était « sûr à 100%! » (Merci à @JMAbrassart pour avoir déniché ce beau moment de presse Figaro… et de rigolade.)

Bon, bon, bon. Au moins, en ce qui concerne décembre 2012, je crois qu’on n’a pas trop à s’en faire, hein?

Pourquoi je blogue sous nom de plume

Entre autres choses, parce que je veux pouvoir mettre une cloison entre mes employeurs et moi-même; et, lorsque je dis ce que je pense, ne pas risquer de perdre mon job.

Histoire par exemple d’éviter le genre de mésaventure qui vient d’arriver à un épidémiologiste américain (qu’on ne désignera ici, pour ne pas lui causer plus d’ennuis, que [correction suite au dernier billet de Liz Ditz] sous l’étiquette de Mr. Epi, et l’affaire en question, #EpiGate) dont le « vrai nom » figurait sur son blog et sa page Twitter, et qui travaille dans un département de santé publique. Là-bas aussi, il y a une sorte de devoir de réserve pour les “civil servants”… Et son employeur vient de lui signifier qu’il devait choisir entre cesser son activité en ligne de critique des pseudo-sciences (et notamment d’un sujet très sérieux sur le plan de la santé publique, les mouvements anti-vaccination, sur lequel ce blogueur était capable de parler en toute connaissance de cause) – ou bien perdre son emploi.

Ils auraient été soumis à des pressions juridiques, notamment de la part d’un individu qui a revendiqué lui-même avoir œuvré à faire taire le blogueur. Ce charmant fauteur de harcèlement en ligne serait un certain Rhett S. Daniels, entrepreneur dans l’industrie pharmaceutique et (tiens, tiens!) activiste anti-vaccins, qui semble un peu moins fier maintenant que le projecteur commence à se braquer sur lui…

Après s’être vanté d’avoir employé son argent et ses avocats pour faire pression sur un blogueur indépendant, et proféré des menaces contre d’autres blogueurs sceptiques et scientifiques (oui, jusqu’à des menaces contre leur famille), il s’est mis depuis quelques jours à tenter d’effacer son activité en ligne sur Facebook et autres sites… Oh, comme c’est embarrassant, n’est-ce pas!

Entre parenthèses, voilà un nouvel exemple de l’importance du pseudonymat pour une vraie liberté d’expression… Et une triste illustration du genre de choses que la politique des « vrais noms » de Google+, Facebook ou encore Science Blogs ne peut que favoriser.

Ironie du sort, le blogueur qui doit ici se taire a été victime d’une absence de pseudonymes, et son harceleur tout autant. La différence réside dans les moyens d’action. Le second a l’avantage sur le plan du poids économique… Mais ce genre de chose ne compte guère, voire peut se retourner sur vous, devant le tribunal de l’opinion publique.

C’est aussi, incidemment, une impeccable réfutation de la trop rebattue G.I.F.T., n’est-ce pas…

En revanche, une identité en ligne distincte de l’identité légale (familiale, professionnelle, etc.) mais cohérente, soutenue sur le long terme, et utilisée de façon responsable, est aussi « réelle » et fiable qu’un « vrai nom ». Bref, et si on essayait un nouveau théorème, hmm?

Pseudonyme + temps (en Années) + Responsabilité = Fiabilité (d’Après InterneT).

Ou, en abrégé, P.A.R.F.A.I.T. (1)

(Je sais, je sais, il faut un peu bidouiller pour arriver au résultat. Mais c’est en accord avec la tradition de s’amuser avec les acronymes, n’est-ce pas?)

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(1) Et en anglais, on pourrait dire, heu… ‘Nym + Years + Consistency = Kudos? N.I.C.K. is not much one for G.I.F.T. but he’s a real useful guy to have with you online. 😉