Archives mensuelles : juillet 2010

Scier la branche, version édition numérique

Il ne manque pas d’air, Andrew Wylie. Ni d’estomac. L’agent littéraire anglais de plusieurs superstars de l’édition (Philip Roth, Salman Rushdie, Martin Amis, Norman Mailer…) ne veut plus se contenter de négocier les contrats d’édition, de traduction et d’adaptation de ses clients, mais carrément devenir leur éditeurde facto – pour ce qui est des versions numériques de leurs livres, grâce aux bons offices d’Amazon.

Ce qui rend les éditeurs, anglais, français et autres, livides de colère. Et d’angoisse, bien sûr.

On peut les comprendre. Après avoir aidé ces écrivains à connaître la gloire, ils se font traiter comme de vulgaires prestataires de services que l’on quitte lorsqu’ils ne donnent plus 100% satisfaction. Le partenariat classique entre auteur et éditeur? Fini. Les agents avaient déjà enfoncé un coin entre les deux, certes; et la promptitude de nombreux grands éditeurs à offrir des contrats alléchants aux auteurs dans la phase d’ascension de leur carrière pour les persuader de quitter le petit éditeur qui les avait découverts n’était pas faite pour inverser la tendance!

Avec un peu de cynisme, on pourrait conclure que ces grands éditeurs ne reçoivent que la monnaie de leur pièce, et que le rôle de l’éditeur comme découvreur et accompagnateur de talent est désormais rempli (dans le monde anglo-saxon, du moins) par des agents, et que l’éditeur classique se confondra de plus en plus avec un fabricant/vendeur de livres.

Mais… Il y a un «mais», et de taille.

La particularité de l’éditeur «classique», c’est bien de joindre deux fonctions complémentaire en une seule structure: l’une de choix et de validation des textes; l’autre de promotion et de commerce des livres. Un bon éditeur est censé savoir équilibrer les deux, le commercial et l’artistique, et contrebalancer des titres faciles à vendre (auteurs déjà établis, sujets chocs, etc.) avec d’autres d’abord plus exigeants, mais qui deviendront souvent les références littéraires de demain. Exercice délicat mais indispensable si on veut être autre chose qu’un marchand de papier.

Dans le domaine du livrel (dites ebook ou livre numérique si vous voulez), le système de base n’est pas différent. Seuls les intervenants peuvent changer: les préparateurs numériques (ou packagers, en V.O.) prennent la place des imprimeurs; les plate-formes de téléchargement celle des distributeurs, diffuseurs et souvent des libraires.

Et les agents, dans tous ça? Eh bien, ils sont censés se mettre au service des auteurs, mais aussi souvent d’éditeurs étrangers à la recherche de textes à traduire, ou d’artistes de l’audio-visuel, du théâtre, etc., pour des adaptation. Rien d’étonnant donc à ce qu’un agent négocie les droits numériques sur les livres, se faisant l’intermédiaire entre auteurs, éditeurs et plates-formes de diffusion numérique. Jusque là, rien que de très normal.

Mais si, comme Andrew Wylie, on veut se passer carrément de l’éditeur pour la publication de livre numérique…

Eh bien, logiquement, il devra faire lui-même le boulot de l’éditeur.

Vous me direz: ça ne risque pas de lui peser beaucoup, vu qu’il ne travaille qu’avec des auteurs ultra-confirmés. Pas besoin de plonger dans la masse grise des manuscrits «sauvages» à la recherche d’une perle rare, pas besoin de ramer pour convaincre les journalistes, les distributeurs et les libraires que c’est sûr, c’est certain, vous avez dégotté un(e) auteur(e) qui ira loin, et qu’eux aussi doivent lui donner sa chance. Pas besoin de trembler chaque fin de mois en attendant les chiffres de vente…

Mais cela montre aussi les limites de l’exercice. Un agent qui veut se passer des éditeurs ne peut pas le faire sans devenir éditeur, à moins d’être un superprédateur squattant le sommet de la pyramide écologique éditoriale.

Et encore… Enlever aux éditeurs les bénéfices sur la vente de livres numérique (dont le poids économique augmente vite – demandez à Amazon.com) sur leurs auteurs les plus profitables, c’est revenir au cas de figure du grand éditeur qui débauche les auteurs découverts par de plus petits, les condamnant ainsi à ne jamais grandir. L’agent ou autre prestataire qui se comporte ainsi va finir par scier la branche éditoriale sur laquelle il est confortablement assis…

En effet, comment pourra-t-il à l’avenir piquer aux éditeurs les auteurs à succès si les éditeurs ne peuvent plus bénéficier de ce succès? Autant, pour un éditeur, mettre la clef sous la porte.

(Ou se diriger vers le compte d’auteur… Certains éditeurs anglo-saxons ayant pignon sur rue le font déjà, plus ou moins discrètement.)

Se passer d’éditeurs? Seulement si vous en devenez un vous-même, monsieur l’agent.

Pourquoi les gens du voyage? Pensez listes électorales…

Pourquoi le pouvoir, en France, a-t-il choisi de taper sur les gens du voyage (d’ailleurs confondus un peu vite avec les Roms, qui ne vivent pas forcément de façon nomade)? Pourquoi l’Élysée a-t-il refusé hier de recevoir leurs associations?

On comprend facilement la recherche de boucs émissaires pour détourner l’attention des scandales en cours. On comprend aussi que l’exécutif et ses relais UMP jouent sur du velours, vu que les nomades (réels ou supposés) sont encore et toujours vus avec suspicion dans un pays où un présidentiable, puis en président, ne craint pas de reprendre le concept, cher à Mauriac et Pétain, de la terre-qui-ne-ment-pas.

Le bon Français enraciné contre le métèque apatride, voleur de poules, criminogène… Vieux cliché, mais qui hélas continue à titiller les vieux réflexes.

Pire, l’Union européenne dans son ensemble n’offre pas un tableau glorieux. Les Roms, Gitans, Tziganes ou Yéniches sont encore et toujours mal considérés, mal traités, soumis à des vexations administratives diverses mais aussi à la violence raciste, vivant de façon précaire, en marge du marché du travail.

L’une des conséquences les plus perverses de cette précarité et de cette méfiance institutionnelle, c’est qu’il leur est particulièrement difficile de s’inscrire sur les listes électorales, donc d’accéder à un réel poids politique dans les pays où ils vivent.

Il faut lire cet article de RFI sur les conditions de vie en France des gens du voyage.

Il s’agit de citoyens français et pourtant, ils ont un statut d’exception. Au quotidien, ils ne sont en effet pas soumis aux mêmes règles qu’un citoyen français lambda, et ce dans plusieurs domaines comme l’explique Milot.

«Il faut savoir que nous, gens du voyage, nous vivons avec un carnet de circulation. Ce carnet, on est obligé de l’avoir, et on doit également, tous les trois mois, aller à la police ou à la gendarmerie pour le faire signer. Il faut attendre trois ans pour avoir un droit de vote. Il y a des quotas dans les communes où on est rattachés, c’est-à-dire qu’il ne peut pas y avoir plus de 3% de gens du voyage… Et tout ça, ça crée du racisme et de la discrimination».

Du côté de la ligue des droits de l’homme, on parle même de «droit policier». Malik Salemkour prend l’exemple du droit de vote.

«Pour s’inscrire sur les listes électorales, vous et moi, il nous faut six mois de résidence dans une commune. Même chose pour les SDF. Un sans domicile fixe domicilié dans un centre d’action social peut voter au bout de six mois. Mais pour les gens du voyage, détenteurs d’un carnet et d’un livret de circulation, il leur faut trois ans de rattachement continu à une commune… ce qui est évidemment un frein à la citoyenneté».

Un frein à la citoyenneté, à l’exercice normal des droits et devoirs de tout membre de la communauté nationale. Un frein à la libre expression des opinions politiques et du droit de participer au choix des élus qui nous gouvernent. Bref, une exclusion de fait du statut de citoyen.

Faut-il s’étonner si l’exécutif, d’ordinaire si attentif à toute revendication communautaire ou corporatiste, se ferme cyniquement yeux et oreilles quand il s’agit des nomades?

P.S. du 30/07: Ne pas manquer non plus le billet de MicroCassandre sur les idées reçues à propos des gens du voyage, et ce qu’il en est en réalité.

Pour démêler l’affaire Freud-Onfray-Roudinesco

Très bonne initiative de Jean-Michel Abrassart, du blogue & balado Scepticisme scientifique: héberger sur son site le long article consacré par Jacques Van Rillaer, psychologue clinicien et critique de Freud, à une analyse au bistouri de l’argumentaire anti-Onfray développé par la psychanalyste freudienne Élisabeth Roudinesco.

Point par point, citant à chaque fois les textes des uns et des autres, Van Rillaer démonte les affirmations et déformations sans vergogne de Roudinesco; mais ce faisant, il laisse voir aussi combien le portrait au vitriol dressé par Onfray du fondateur de la psychanalyse était déjà souvent entaché de déformations, simplifications et jugements à l’emporte-pièces…

Je citerai en exemple le traitement donné à l’une des plus étonnantes affirmations que la célèbre psychanalyste met dans la bouche du non moins célèbre philosophe:

2.4 . La psychanalyse est fondée sur l’équivalence du bourreau et de sa victime

a) Freud a répété à de nombreuses reprises que «la psychanalyse a démontré qu’il n’existe pas de différence fondamentale, mais une simple différence de degré, entre la vie mentale des gens normaux, celle des névrosés et celle des psychotiques».

b) Roudinesco, freudienne orthodoxe, elle-même écrit:

«Selon Freud, la sexualité perverse polymorphe est potentiellement au cœur de chacun d’entre nous. Il n’y a pas d’un côté des pervers dégénérés et de l’autre des individus normaux. Il y a des degrés de norme et de pathologie. L’être humain, dans ce qu’il a de plus monstrueux, fait partie de l’humanité.» (p. 42)

c) Onfray écrit:

«Freud n’aura cessé de le dire dans son œuvre complète: le normal et le pathologique ne constituent pas deux modalités hétérogènes de l’être au monde, mais des degrés différents d’une même façon d’être au monde. Autrement dit, rien ne distingue fondamentalement le psychanalyste dans son fauteuil et le névrosé allongé sur le divan, rien ne sépare radicalement le bourreau sadique et sa victime innocente […] Une seule et même chose d’un point de vue du psychisme.» (p. 564).

d) Travestissement roudinescien d’Onfray:

«Onfray fait de la psychanalyse une science fondée sur l’équivalence du bourreau et de la victime.» (p. 12)

L’examen sur pièces, la méthode critique et une bonne dose de lucidité: voilà d’excellents antidotes aux vociférations médiatiques des uns et des autres.

Bonne lecture!

P.S. Au §22, p.30 de ce PDF, Van Rillaer mentionne brièvement que l’auteur de l’un des textes réunis dans la compilation anti-Onfray de Roudinesco est l’historien Guillaume Mazeau, dont le sujet n’est nullement la psychanalyse, mais la Révolution française, et qui s’insurge contre les erreurs tendancieuses d’un autre livre de Michel Onfray, sur Charlotte Corday, celui-là. Van Rillaer l’écarte comme hors-sujet. Certes. Mais si l’on s’intéresse plus largement à la façon dont les intellectuels médiatiques français maltraitent la réalité historique et scientifique pour vendre leurs idées, on peut avec profit lire sur Médiapart un billet sur l’affaire. Sous cet angle, Onfray n’apparaît hélas pas sous un meilleur jour que ses détracteurs freudiens.

Wikileaks en Afghanistan: quand la Grande Muette l’ouvre…

Enfin, l’entrouvre, par Web interposé. On appelle déjà ça la plus grande fuite de renseignements militaires de l’histoire.

La dernière affaire Wikileaks met à nu le quotidien peu glorieux de cette guerre que l’on fait en notre nom. Cafouillages meurtriers, «tirs amis» et «dégâts collatéraux» (c’est-à-dire victimes civiles – ah, ces euphémismes!) en tous genres, trouble jeu de l’allié pakistanais, tiraillements dans les pratiques et les objectifs des différents membres de la coalition (les USA n’étant pas vraiment sur la longueur d’onde que les autres), confusions dans les buts de guerre: lutte contre le terrorisme? L’opium? Pour les droits de l’homme? Ou juste établissement d’un régime local complaisant…

Le linge sale est étalé au grand jour. Difficile de ne pas rapprocher ça de l’affaire du général McCrystal et de ses confessions au kärcher à des journalistes de Rolling Stone.

La faute du général (aussitôt limogé) avait bien sûr été de déblatérer publiquement sur le compte de son commandant en chef, Obama. Pas très professionnel, pour un officier. Mais ce faisant, il en révélait long sur l’état d’esprit des troupes sur le terrain. Si les militaires engagés en Afghanistan, y compris au sommet de l’État-major, pensent qu’ils sont en train de perdre la guerre, et qu’ils ont l’impression de ne pas être entendus par les autorités civiles qu’ils sont censés servir, que leur reste-t-il pour faire passer le message?

Faire fuiter des documents bruts de décoffrage sur un site internet du genre Wikileaks, par exemple…

Ce qui prouve encore une fois qu’on peut mener un âne à la rivière, mais pas le forcer à avoir soif. Aujourd’hui, les bêtes de somme en treillis en ont manifestement gros en travers de la gorge.

Au voleur! Ma carpette!

Raton-laveur + chatière = invitation à dévaliser la maison. Et dire que ces bestioles ont été (ré)introduites en Europe au XXe siècle… Quelle idée.

(Attention, musique de la vidéo assez bruyante.)

Sales bêtes, va. (Source: ICHC.)

La vie qui en vaut la peine, selon Pierre Rabhi

Je ne suivrai pas totalement Pierre Rabhi dans son analyse de la fragilité de notre civilisation et son concept de «sobriété heureuse» (cf. l’entretien avec Rue89 du 24/07/2010 et le livre publié récemment chez Actes Sud). N’empêche que l’inspirateur de l’association Terre & Humanisme et du Mouvement des Oasis en tous lieux a certaines choses importantes à nous dire.

Comme cette réponse à la question: «Que dites-vous aux chefs d’entreprises qui vous sollicitent pour des conférences?»

Le Medef m’invitait à réfléchir sur la question de savoir s’il existe une vie après la mort, mais je m’en fiche. Moi, ce qui m’intéresse c’est ce qui existe pendant que je suis vivant, s’il existe une vie AVANT la mort.

Quand on y pense, en effet, c’est simple. Et c’est de là que tout découle.

Jesus and Mo on #stupidscientology (and other kinds of religion)

Now, who is this cartoon going to offend more? Oooh, I wouldn’t want to wage a bet!

Click for more Jesus and Mo

(Don’t miss the jokes on the covers of what the two guys read! More explanations in the site’s comments.)

P.S. For the meaning of #stupidscientology, read the backstory here. Yeah, comments on Twitter are the new fad for faux outrage on the part of kooks…

P.P.S. Yep, Jerry Coyne noticed too. 😉