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#Laïcité, #multiculturalisme : de quoi parle-t-on, au fait ?

Ce texte est la version légèrement remaniée d’un article paru l’an dernier dans l’excellente revue Prochoix. Disponible sur le site, ou chez un bon libraire !

Trois mondes sur une colline : une Église militante (Sacré-Cœur) anti-modernisme, un vieux bastion ouvrier transformé en lieu de culture (Halle Saint-Pierre), et surplombant le tout, les demeures de la grande bourgeoisie.

Chez nous, en France, lorsqu’un débat porte sur les signes religieux à l’école ou dans la fonction publique ou dans le monde du travail, il y a souvent quelqu’un pour mettre sur la table l’exemple d’un pays anglo-saxon. Ainsi par exemple André Gunther, déclarant sur Twitter il y a quelques années : « Mais la dernière fois que je suis allé à Londres, j’ai bien vu des policières en hidjab, et je ne vois pas où est le problème ? » La phrase m’avait frappée, non pour les mots eux-mêmes, mais parce qu’elle témoignait d’une vision limitée à la surface des choses. Pour un spécialiste de culture visuelle, M. Gunther se montrait singulièrement dépourvu d’outils critiques. Peut-être étaient-ils restés dans l’Eurostar.

Ce n’est pas parce qu’on ne voit pas de problèmes qu’il n’y en a pas. Le Royaume-Uni a une particularité qui est, me semble-t-il, peu connue en France : il possède une religion officielle, l’anglicanisme, qui possède des liens étroits avec la monarchie : la reine d’Angleterre est encore de nos jours à la tête de l’Église anglicane, même si ce sont les évêques qui exercent la direction effective de l’Église. Leur chef, l’archevêque de Cantorbéry, est celui-là même qui couronne le souverain dans la cérémonie du sacre. C’est peu de dire que la laïcité telle qu’on la conçoit en France est étrangère aux institutions britanniques ! La transformation de la théocratie anglaise du temps d’Henri VIII et d’Élisabeth Ière en démocratie parlementaire tolérante s’est faite assez lentement, à travers les revendications de minorités pour être reconnues et participer à la vie civique : catholiques au XVIIIème et XIXème siècles, mais aussi les Juifs et divers groupes minoritaires libéraux au sein même de l’église anglicane, encore tout au long du XXème siècle.

Faut-il rappeler que jusqu’aux années 90, la religion a été le prétexte d’une guerre civile atroce en Irlande du Nord entre catholiques et protestants ? On connaît aussi le cas des « pèlerins » (pilgrims) du Mayflower, ces Puritains qui ont fui l’hégémonie anglicane pour fonder leur propre société idéale en Amérique. Société d’ailleurs tout aussi intolerante… Tant il est vrai qu’une minorité religieuse ne l’est le plus souvent que par accident, et que cela ne l’empêche nullement d’avoir aussi un projet totalitaire.

Mais revenons à cette démarche d’émancipation des minorités religieuses au Royaume-Uni et dans l’Empire britannique, car cela  conditionne une bonne partie du débat, du fait d’une autre différence importante avec la France. Les progressistes, chez nous, ont cherché chaque fois à séparer le spirituel et le temporel pour créer dans la société  civile un espace commun distinct des religions : lois de de 1789 émancipant les non-catholiques (jusque là, juifs, protestants et musulmans n’avaient pas d’état-civil et leurs droits étaient étroitement limités) et créant un état-civil distinct du registre des baptêmes et décès jusque là tenu par les curés ; utilisation de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen comme charte éthique laïque ; lois de 1881 sur l’école primaire publique, laïque et obligatoire (cela ôtait aux églises un important levier d’action sur la société, et Jules Ferry comme ses « hussards noirs » en étaient bien conscients : il s’agissait d’arracher la jeunesse, pour une large part de son temps, à l’emprise du curé) ; enfin en 1905, loi portant séparation des églises et de  l’État. Ainsi, être citoyenne ou citoyen ne nécessite aucune référence à la religion, ce qui a permis à des hommes et des femmes de toutes religions, voire sans religion, de s’engager pour le service de leur pays. C’est le sens de la phrase du comte de Clermont-Tonnerre, en 1789, à propos du statut des Juifs, alors débattu à la Convention : « En tant que peuple, aucun droit ; en tant que citoyens, tous les droits. »

Chez les Britanniques, au contraire, le progrès a souvent consisté à reconnaître aux minorités les mêmes droits et prérogatives que l’Église anglicane. Les premiers combats en la matière furent ceux des minorités chrétiennes du royaume, dés le XVIIIème siècle pour les catholiques. Au XIXème, Disraeli, premier ministre de la reine Victoria, eut à affronter les attaques des antisémites ; pour leur répliquer, il invoqua le prestige biblique du roi Salomon : « Oui, je suis juif, et tandis que mes ancêtres bâtissaient le temple de Jérusalem, que faisaient les vôtres ? Ils couraient dans la forêt derrière les bêtes sauvages. » La Bible servait ainsi de référence commune à tous les sujets de Sa Majesté britannique, et non une constitution ou même une histoire commune.

Un autre exemple bien connu, grâce au cinéma, est celui du combat du jeune Mohandas K. Gandhi pour les droits civiques de la minorité indienne en Afrique du Sud, au début du XXème siècle : les Indiens étaient astreints à porter un passeport spécial, les mariages célébrés selon le rite hindou ou musulman n’étaient pas reconnus par l’État (alors qu’à cette date, les mariages célébrés dans une église catholique étaient aussi  valables que ceux des Anglicans), etc. Leur mot d’ordre, « Une loi, un roi », était loyaliste, montrant qu’ils cherchaient avant tout à être des citoyens comme les autres. Néanmoins, cette revendication passait par une reconnaissance des rites, cérémonies et associations religieuses des peuples non-chrétiens de l’Empire britannique, et non par l’instauration d’une communauté publique séparée d’une vie religieuse privée. On peut penser qu’il y avait là l’un des fondements de ce qu’on appelle aujourd’hui multiculturalisme.

Cependant, en cette deuxième décennie du XXIème siècle, un autre groupe interpelle la société britannique avec un mot d’ordre similaire : « One law for all! » Mais cette fois, ils et elles s’inspirent de la notion de laïcité, en anglais secularism, et ne voient plus dans les religions des forces de progrès. Leur porte-parole, Maryam Namazie, une Iranienne exilée à Londres, est également militante féministe, militante pour les droits humains et porte-parole de l’association des ex-musulmans de Grande-Bretagne.
Au fait, pourquoi revendiquer « Une loi pour tous » ? C’est que la reconnaissance des religions des ex-sujets de l’Empire ne s’est pas arrêtée aux questions de code vestimentaire. L’une des revendications islamistes satisfaites a été l’inclusion dans le système judiciaire britannique des sharia courts, sortes de tribunaux d’arbitrage que les musulmans peuvent saisir dans les affaires civiles (divorce, héritage, différents commerciaux…) et qui se prononcent d’après le droit islamique.  Ces tribunaux privés n’ont pas été inventés par les musulmans : le Royaume-Uni connaissait déjà des équivalents pour les juifs orthodoxes. Mais vu la disparité démographique entre les deux groupes, les tribunaux islamiques touchent un plus grand nombre de gens. Il est certes interdit à ces tribunaux de juger d’affaires criminelles et de prononcer des châtiments corporels ; de plus, les parties en cause peuvent toujours faire appel devant les tribunaux ordinaires. Mais en quelques années, les problèmes se sont rapidement multipliés : décisions qui défavorisent les femmes et les filles au profit des hommes et des garçons, comme on pouvait s’y attendre au vu du droit de la famille traditionnel musulman ; pression de la communauté pour que les parties en conflit utilisent ces tribunaux musulmans plutôt que de porter une affaire devant les juridictions ordinaires ; bref, on comprend que de nombreux musulmans eux-mêmes dénoncent la rupture d’égalité que constituent ces tribunaux. Certains critiques font remarquer que l’on se croirait revenu à l’époque coloniale, quand la monarchie britannique reconnaissait aux indigènes une forme de self-government qui s’appuyait en fait sur une oligarchie locale ayant d’autant plus de facilité à  opprimer leur peuple que celui-ci n’avait pas les mêmes droits que le peuple anglais.

C’est un peu ce qui se produit en Angleterre aujourd’hui : une loi pour les Juifs (du moins les groupes orthodoxes rigoristes et soudés), une pour les musulmans (où l’attitude des autorités britanniques a renforcé les conservateurs, puisque c’étaient eux qui réclamaient des exceptions au code vestimentaire, des tribunaux séparés, des écoles musulmanes financées sur fonds publics, etc.) et puis une autre pour l’ensemble de la société. D’où les revendications sur « Une loi pour tous » !
De nombreux musulmans ne sont pas favorables à une telle segmentation de la société, mais leurs voix sont peu audibles. La logique du gouvernement et des municipalités, qui est de traiter avec les community leaders, les « responsables des communautés », a renforcé de facto les éléments les plus conservateurs – d’autant que ces responsables sont souvent choisis parmi les religieux : chefs d’associations cultuelles, théologiens, etc. De sorte qu’on se retrouve avec des « communautés » artificielles, où l’islam devient le seul dénominateur commun de commerçants pakistanais, réfugiés afghans, étudiants nigérians, etc.

Les partis et associations de gauche pourraient peut-être jouer un rôle positif, mais pour le moment, et à quelques exceptions près, ils semblent moins préoccupés par l’émancipation et l’égalité des droits que par une crainte corrosive d’être un jour accusés d’islamophobie, même si l’anathème provient de l’un des groupes islamistes.

Un incident parmi d’autres pour illustrer cet état d’esprit : le 30 novembre 2015, Maryam Namazie (porte-parole de One Law For All, du Conseil des Ex-Musulmans Britanniques, de la coalition d’opposition de gauche iranienne, etc.) devait donner une conférence sur le thème « Apostasie, blasphème et liberté d’expression au temps de l’EI » au Goldsmith’s College (qui fait partie de l’Université de Londres), à l’invitation d’une association étudiante pour l’humanisme, l’athéisme et la laïcité. Une association étudiante religieuse, la Goldsmith’s Islamic Society, a d’abord tenté de faire pression sur l’Université pour faire interdire la conférence, prétendant qu’elle susciterait du racisme et de l’islamophobie. Devant leur échec, ils sont passés à une autre tactique : l’intimidation. Plusieurs membres de ladite société ou sympathisants se sont rendus à la conférence et ont commencé à jouer les perturbateurs : faire du bruit, passer près de Maryam Namazie et arracher le fil du projecteur, etc. (On peut voir la vidéo en question et, si on parle anglais, apprécier par soi-même si les accusations des étudiants islamistes étaient fondées.) La conférencière ne se  demonte pas, cependant, même si elle doit intervenir à plusieurs reprises pour rappeler à l’ordre les fauteurs de troubles. Et à la fin, plusieurs étudiants et étudiantes musulmans lui expriment leur sympathie et se désolidarisent de ces actions.

Les choses auraient pu en rester là, si d’autres associations étudiantes de Goldsmith’s College, dont une association féministe et une LGBT, n’étaient pas intervenues pour soutenir… l’association islamique. Leur argument ? « La présence d’islamophobes connus sur le campus est porteuse de troubles ». (Cité par le toujours excellent Kenan Malik dans un article du New York Times.)

L’aspect terrorisant d’une telle logique devrait faire réfléchir : si l’islamophobie est un racisme, si l’on doit isoler les islamophobes simplement parce qu’ils sont accusés de l’être, cela revient à conférer aux islamistes eux-mêmes le pouvoir de choisir qui a ou non le droit de parler de l’islam, quels sont les sujets autorisés ou tabous, et quels sont les bons moments pour discuter. Je suis peut-être cynique, mais je ne pense pas que laisser aux religieux les clefs du débat sur la religion a fait beaucoup pour le progrès dans l’histoire de l’humanité !

Mais je ne veux pas laisser le dernier mot à l’amertume, dont nous avons été si amplement abreuvés depuis quelques années. Il y a un an, lorsque j’écrivais ce texte, je désespérais de la pauvreté du débat public en matière de laïcité. En fait, il était quasiment absent ! Avec quelques amis, nous avions essayé de remettre sur le tapis ce mot que d’aucuns voudraient évacuer discrètement, comme un vieux principe poussiéreux, sinon un engin d’oppression. Que ceux-là méconnaissent notre histoire ne m’étonne pas. Qu’ils s’allient, pour des raisons idéologiques ou tactiques, avec des groupes islamistes plus ou moins discrets n’est pas surprenant non plus, tant il est facile de s’aveugler dans la quête du pouvoir. Mais ce qui semblait impossible il y a un an s’est pourtant produit : on reparle de laïcité. Elle est même au centre d’une polémique d’autant plus ardente que ceux qui la croyaient enterrée sont surpris, mal à l’aise de ce retour.

 J’aime à penser que les amis de Laïcart et moi (même si depuis nos chemins se sont séparés, pour des raisons qu’il serait trop long de relater ici) n’y avons pas été tout à fait pour rien.

Joyeux anniversaire d’Isaac Newton!

L’inventeur de la théorie de la gravitation universelle, des trois lois du mouvement, d’une théorie des couleurs en optique, d’un télescope à réflexion et (avec Leibniz) du calcul infinitésimal est en effet né un 25 décembre selon le calendrier julien.

Quoi, ce n’est pas ce qu’on fête aujourd’hui? Tss…

Considéré comme une figure emblématique des sciences, Isaac Newton a influencé de nombreux penseurs, notamment les philosophes Kant et Voltaire. Il a aussi inspiré écrivains et artistes, et jusqu’à l’auteur de SF américain James Morrow, qui a fait de l’ouvrage Principia Mathematica de Newton (où il expose ses principales théories) le narrateur de l’un de ses romans.

Authentique.

L’accident de sa date de naissance a aussi suggéré à certains mouvements humanistes et athées modernes l’idée de faire du 25 décembre une fête des sciences et de la découverte, comme alternative aux festivités religieuses de fin d’année.

Voilà, vous êtes probablement plus savants aujourd’hui. On dit merci à qui, hmm? 😉

Cette fois, j’ai tout compris aux religions…

Comparer les fanatiques de Star Trek, Star Wars et autres Harry Potter aux adeptes d’un culte religieux n’est plus très original, certes. Mais… et si c’était l’inverse?

Considérez le passage suivant, qui se multiplie par copi-collage sur le Net depuis au moins 3 ans, sautant de 4chan (oui!) à des forums d’éducation, et de Yahoo! Answers à divers blogues et forums athées:

Think of it like a movie. The Torah is the first one, and the New Testament is the sequel. The Qu’ran comes out, and it retcons the last one like it never happened. There’s still Jesus, but he’s not the main character anymore, and the messiah hasn’t shown up yet.

Jews like the first movie but ignored the sequels, Christians think you need to watch the first two, but the third movie doesn’t count, Moslems think the third one was the best, and Mormons liked the second one so much they startred writing fanfiction that doesn’t fit with ANY of the series canon.

(Cité ici par Feynmaniac sur Pharyngula)

Traduction rapide par mes soins:

« Pensez-y comme à une série de films. La Torah est l’épisode un, et le Nouveau Testament la suite. Puis le Coran paraît avec une retcon sur le précédent, comme si tout ça n’était jamais arrivé: Jésus est toujours là, mais maintenant ce n’est plus le personnage principal, et dans cet épisode le messie n’est toujours pas apparu.

Les juifs aiment beaucoup le premier film mais ignorent les suites. Les chrétiens pensent qu’il faut regarder les deux premiers épisodes mais que le troisième ne compte pas. Les musulmans pensent que le troisième est le meilleur. Enfin, les mormons aiment tellement le second qu’ils ont commencé à écrire une fanfiction qui ne colle avec AUCUN des épisodes précédents. »

Voilà, voilà. Tout s’explique…

P.S. Billet repris par Dazibaoueb, Betapolique et Les Mots ont un sens. Merci à eux. 😉

Salut, Benoît, c’est Ahmadinedjad…

Il y a des soutiens dont on se passerait… C’est du moins ce qu’a dû se dire le pape Benoît XVI en recevant l’autre jour une lettre de Mahmoud Ahmadinedjad, le très sulfureux et très médiatique président iranien, pour lui demander de faire front commun avec lui contre l’esprit laïque à l’occidentale. Entre «religions divines» [sic], il paraît qu’on peut s’entendre?

(Au passage, merci à OldCola pour le lien.)

Enfin, c’est du moins ce qu’affirme le site Internet de la présidence iranienne, (bonjour l’opération de com’). D’après la dépêche de l’Associated Press:

The Vatican did not release the contents of the message, but the website of the Iranian presidency said that Ahmadinejad had called for cooperation by «divine religions» against secularism.

Oh, ho. Le Vatican, lui, confirme juste avoir reçu la missive, mais ne commente pas le contenu et ne précise pas si le pape a l’intention de répondre… Prudence, prudence!

C’est vrai qu’il y a de quoi semer le trouble chez les catholiques – encore un exemple de «c’est dur d’être aimé par des cons»?

Mais c’est aussi intéressant de voir comment, au-delà de tout prétendu choc des civilisations, une même logique anti-laïque et anti-humaniste anime le «chef spirituel» des catholiques comme le leader politique d’un État islamiste. Car c’est bien le même langage qu’on a encore récemment entendu lors de la visite papale en Grande-Bretagne: haro sur la «sécularisation», le «matérialisme» et même «l’extrémisme humaniste»!

(À croire qu’il s’agit d’un copier-coller.  Tss, quel mauvais esprit!)

Et pourtant, il n’y a rien de plus stimulant, pour l’optimisme, qu’un dialogue franc et serein entre les religions… Pas vrai?

La liberté d’expression, oui… Sauf si vous offensez mes sensibilités

Il y a toujours des gens pour applaudir à la censure des discours ou des œuvres qui les mettent mal à l’aise. Oh, certes, ils se pensent sincèrement démocrates et défenseurs de la liberté d’expression… Mais seulement si cela n’offense pas leurs sensibilités. Là, soudain, des barrières tombent.

Témoin cette étonnante sortie d’un blogueur et twitteur catholique, @lechafouin, qui avoue tranquillement préférer l’excès de censure à l’excès de licence.

Le contexte: Apple, par la voix de son PDG Steve Jobs, promet de garder l’iPhone pur de toute «pornographie», quitte à faire passer à la trappe (du moins dans un premier temps: là comme souvent, Apple a fini par rétropédaler, très sensible à la mauvaise publicité…) des œuvres qui n’ont rien de «pornographique» mais peuvent présenter des images de nu, comme certaine adaptation en bande dessinée d’Ulysse de James Joyce…

Le «devoir moral» ainsi claironné par Apple est surtout un positionnement stratégique. On ne fait pas fonctionner une telle entreprise sur des bases idéalistes.

Et le côté visionnaire bien connu de Jobs se double, il ne faut pas l’oublier, d’une bonne dose de pragmatisme. En 2007, il décrétait que les tablettes de lecture n’avaient pas d’avenir. Et en 2010, Apple sort l’iPad. Que s’est-il passé? L’émergence d’un nouveau marché, tout simplement. (Je pourrais aussi parler des tentatives pour sortir prématurément un ordinateur personnel sans lecteur de disquette, avec l’iMac, qui se sont soldées par… La mise en vente de lecteurs de disquettes externes pour iMac. Le client est roi.)

Ceci pour dire, brièvement, que la main sur le cœur du cher Steve, lorsqu’il promet de protéger l’iPhone de tout ce qui pourrait choquer un public «familial», doit être prise avec un certain grain de sel.

Mais entre temps, divers défenseurs des valeurs religieuses applaudissent. Pas de porno sur Apple, voilà qui est moral, au moins! Et si on doit censurer au passage quelques figures de nu artistique, eh bien, tant pis, on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs.

Passons sur cette mentalité où la fin justifie les moyens, et que je ne trouve pas, moi, très catholique…

Mais ce qui est le plus embêtant, au fond, du point de vue intellectuel, c’est l’incapacité de ce blogueur et de ses pairs à se dégager de leurs réflexes. Telle chose me gêne, ou cela ne correspond pas à ce que je considère comme moral? Brrr! Empêchons les autres de voir cela! Du moins, barrons l’accès aux plates-formes les plus populaires, c’est déjà ça de gagné.

On remarquera que les islamistes qui vocifèrent contre la moindre représentation de Mahomet ne procèdent pas autrement: horreur, malheur, cela nous offense! Ôtez vos blasphèmes de devant nos yeux!

Cachez cette App que je ne saurais voir?

Mais dans ce cas, mes bons amis, vous devriez songez à changer d’affiliation politique. Si, pour vous, la liberté d’expression n’est valable que si vous n’êtes pas choqués, c’est qu’au fond vous n’êtes pas démocrates. Vous refusez de garantir aux autres le droit de décider de ce qui est bon pour eux.

C’est là que le bât blesse. Et, chose révélatrice, les arguments pour défendre cette position ne sont pas de grande qualité.

Comme souvent, @lechafouin en est réduit à des sophismes ou arguments fallacieux: «La pornographie n’est pas un droit de l’homme» – comme si c’était la question. Le droit d’un citoyen adulte de ne pas être traité comme un mineur par ceux qui croient savoir ce qui est bon pour lui, voilà ce qu’il est nécessaire de défendre.

Cela m’ennuie un peu de citer Neil Gaiman (qui, tout grand écrivain qu’il soit, n’est pas très franc concernant ses liens avec certaine secte… mais laissons lui le bénéfice du doute), surtout que le texte est en anglais. Mais je pense que la meilleure plaidoirie pour le refus d’une censure moralisante est son texte de 2008: «Why defend freedom of icky speech?»

«Pourquoi défendre la liberté d’expression de ce qui nous écœure?»

Parce que si je définis, moi, ce qui constitue le domaine écœurant, vous ne serez pas forcément d’accord là-dessus. Et vice-versa. Vous connaissez sans doute l’adage la pornographie, c’est l’érotisme des autres? Et celui à propos des gens qui n’ont pas d’indulgence pour les vices qui ne les tentent pas

Certaines questions sont certes plus faciles à régler que d’autres. Si je décrète que les photos de sexe avec des enfants, par exemple, sont à proscrire, vous serez probablement d’accord – mais parce que pour obtenir ces images, il a bien fallu faire subir à de vrais enfants des pratiques absolument pas de leur âge, et qui ne peuvent que leur faire du mal, physiquement ou psychologiquement ou les deux!

Si je décrète que les photos d’adultes en train de pratiquer des actes sexuels sont interdites, vous serez peut-être d’accord si vous concevez que les «acteurs» du porno sont hélas souvent des gens exploités, poussés par la pauvreté ou l’addiction ou autre situation qui les rend vulnérable.

Mais si je dis que les dessins et animations mettant en scène des nus et du sexe sont interdites…

Si vous y réfléchissez, vous me direz: de quel droit? En vertu de quoi? À qui cela cause-t-il du tort? Et pourquoi m’imposez-vous votre conception de la moralité, vos valeurs religieuses ou traditionnelles – qui sait, votre malaise avec la sexualité, peut-être!

Vous voyez où mènent ce genre de réflexions.

Dans l’article que j’ai mis en lien, Neil Gaiman donne des exemples concrets tirés de son expérience. Il évoque une bande dessinée dont il était scénariste, et qui était une adaptation réaliste de l’Ancien Testament. Il y a eu des gens, aux États-Unis, pour demander son interdiction au motif que c’était de la «pornographie»: malheureusement pour eux, il s’est avéré que les passages «choquants» étaient pris tels quels dans le texte biblique!

C’était des histoires telles que celle des gens de Sodome et Gomorrhe qui voulaient violer les messagers divins parce qu’ils étaient tellement beaux; et du pieux Lot qui leur donne en échange l’une de ses filles, pour qu’ils en fassent ce qu’ils veulent. Authentique.

Vous voyez comme, dès que l’on s’éloigne de quelques cas bien précis où il y a exploitation réelle d’êtres humains, le champ est vaste pour commettre avec la prétendue «pornographie» des crimes sans victimes…

Oh, mais ce n’est «pas un droit de l’homme», s’écrient les moralistes, croyant tenir là une carte imparable!

Hem. Vous savez quoi?

Le droit de ne pas être offensé n’en constitue pas un non plus. À vous d’y songer.

Quel est le point commun entre islamistes et xénophobes?

Les deux groupes ont l’esprit étroit, ils sont généralement fanatiques et intolérants… Mais encore?

Pour ma part, je pense que cela va plus loin et que les xénophobes, racistes et autres réacs «identitaires» ont une vision du monde binaire, du type bien-contre-mal, qui fonctionne de façon similaire à celle des fanatiques religieux. La seule différence est dans la façon dont ils découpent l’humanité en «bons» et «méchants».

C’est une question qui m’a traversé l’esprit en lisant certains commentaires sous le billet de Romain Blachier: «Chrétiens du Pakistan: Ne les laissons pas tuer en silence!»

À l’occasion des inondations catastrophiques qui endeuillent le pays (au passage, il n’est pas interdit de donner ici ou ici ou encore ici pour contribuer à l’aide d’urgence), le blogueur de Lyonnitude(s) se penche sur le sort de la minorité chrétienne du Pakistan, particulièrement peu enviable. L’influence des islamistes pèse lourd là-bas, aussi bien dans la vie quotidienne que sur les institutions.

Sachant que ce pays a été créé pour donner aux musulmans de l’ancienne Inde britannique leur propre État, suite aux émeutes entre hindous et musulmans lors de l’indépendance en 1947, il n’est malheureusement pas étonnant que les membres des minorités religieuses locales (chrétien, hindous, bouddhistes…) soient souvent traités comme des citoyens de seconde zone. Et il ne s’agit pas seulement de violences populaires, comme lorsque des chrétiens ou hindous sont pris à partie par une foule qui cherche des boucs émissaires.

Pire, certaines lois, notamment celle sur le blasphème (qui date de l’époque coloniale, mais que l’ancien président Zia Ul-Haq a durcie à l’instigation des islamistes intégristes) censées protéger l’exercice du culte sont en fait utilisées pour justifier les persécutions à l’égard des non-musulmans, accusés par exemple de profaner le Coran, ou d’empêcher un membre de leur famille de se convertir à l’islam… Et dans ces circonstances, la police se range souvent aux côtés des agresseurs, en toute impunité.

(Il est à noter que les musulmans non fondamentalistes ne restent pas tous muets devant cette injustice. Le mois dernier, le directeur d’un centre d’étude musulman de Bombay a condamné les violences pakistanaises et les religieux qui les encourageaient. Le même avait aussi appelé à supprimer les lois anti-blasphème.)

Bref, une état de faits pour le moins préoccupante! D’autant que s’il faut compter sur la pression des pays occidentaux pour changer la donne… Le Parlement européen de Strasbourg a bien appelé le Pakistan à «revoir en profondeur» une loi qui suscitait autant d’abus; mais tant que ce pays sera notre allié, et surtout celui des États-Unis, dans la guerre en Afghanistan et contre Al-Qaida, je crains que les autorités pakistanaises resteront en possession d’une clef importante de la situation.

Bref. Romain a publié ce billet, et j’ai été parmi ceux et celles à le répercuter sur Twitter.

J’ai aussi laissé un commentaire pour rappeler que certains groupes de pression (ahem – des fondamentalistes chrétiens américains, comme par hasard…) ne reculent pas devant l’instrumentalisation de ces drames, quitte à en rajouter en inventant de toutes pièces certains crimes anti-chrétiens. On aurait pu croire les choses assez terribles sans en rajouter, non?

Mais c’est là qu’on voit pointer une constante de l’esprit fanatique: il faut que le monde soit ou tout blanc, ou tout noir.

C’est pourquoi le commentaire laissé sous l’article de Lyonnitude(s) par Didier Goux, réac bien connu des blogues francophones, est… prévisible. Et, au fond, du même tonneau.

Songeons-y: un blogueur qui se définit comme social-démocrate publie un billet sur les méfaits de l’islamisme? Voilà qui risque d’être dur à admettre pour cet amateur d’identité nationale et grand pourfendeur du prétendu «angélisme» de gauche! Seule solution: sauter sur mon rappel de la complexité des faits, en prétendant que: 1) je m’aveugle sur l’islam; et 2) il n’y a pas de musulmans modérés.

Que le deuxième point soit faux, il suffit de revenir en arrière de quelques paragraphes pour trouver un exemple du contraire (que j’ai d’ailleurs trouvé sur un site d’informations catholiques).

Pour le premier point… Bah! Je renvoie à l’ensemble du présent billet. Ou à quelques minutes de navigation dans la catégorie «islam» de mon blogue.

Mais au fond, là n’est pas la question. Ce que M. Goux ou un autre raciste pense de mon cas, c’est plus qu’un peu académique. Par contre, je trouve intéressante son incapacité à voir des nuances lorsqu’il s’agit de l’islam, voire plus largement du monde non-occidental.

C’est là qu’intervient cette vision du monde binaire, bons contre méchants, dont je parlais au début.

Tout comme les intégristes musulmans du Pakistan et d’ailleurs, qui divisent l’humanité entre «bons musulmans» (selon leur définition, évidemment…), du côté positif, et «infidèles et leurs alliés», du côté négatif, les identitaristes à la Didier Goux ne conçoivent le monde qu’entre nous (les «gens normaux», blancs, de préférence français et plus ou moins chrétiens) – pour lesquels des nuances sont possibles, puisque c’est la norme, la référence de l’humanité – et eux (les «étranges étrangers», surtout musulmans et basanés), au sujet desquels on peut tout croire, y compris et surtout le pire, puisqu’ils ne sont «pas comme nous».

Il est intéressant, par exemple, que ce monsieur réagisse quand on parle des violences islamistes envers les chrétiens du Pakistan, mais pas quand des hindous fanatiques en font autant en Inde (attaquant les chrétiens, mais aussi les musulmans et les sikhs), ou des bouddhistes extrémistes au Sri Lanka. Quant aux persécutions religieuses contre les athées… Connais pas.

À croire que le sort des minorités autres que chrétiennes ne le concerne guère, ni les persécutions perpétrées par d’autres que des musulmans?

Voir le monde à travers la grille du «choc des civilisations», à la longue, ça déforme aussi la pensée.

Jesus and Mo on #stupidscientology (and other kinds of religion)

Now, who is this cartoon going to offend more? Oooh, I wouldn’t want to wage a bet!

Click for more Jesus and Mo

(Don’t miss the jokes on the covers of what the two guys read! More explanations in the site’s comments.)

P.S. For the meaning of #stupidscientology, read the backstory here. Yeah, comments on Twitter are the new fad for faux outrage on the part of kooks…

P.P.S. Yep, Jerry Coyne noticed too. 😉