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« Cause perdue », une nouvelle dans l’univers de #Shalinka

Peinture : une forteresse dans la montagne

Des pays imaginaires, vus par un peintre visionnaire. (« Gundla », par Nicolas Roërich.)

D’abord, une bonne nouvelle : j’ai terminé mon troisième roman, et j’en suis plutôt (très) contente. Ensuite ? Autre bonne nouvelle : ça y est, ça vient, mon tout premier roman, L’Héritier du Tigre, va être publié chez Rocambole, sous forme de série. Date à retenir : le 22 janvier 2020. Logo de Rocambole : lettre R majuscule sur fond rouge

Mais non, ce n’est pas tout, j’ai encore une bonne nouvelle ! Très littéralement, d’ailleurs. Car il m’est revenu que j’avais dans mes tiroirs quelques textes courts appartenant au même cycle et univers imaginaire, celui de Shalinka… Ils ont pour la plupart déjà été publiés en revues ou anthologies, mais n’avaient plus vu le jour depuis quelques années. Je compte donc en publier ici au moins trois, à raison d’un par semaine, pour donner aux aimables lectrices et lecteurs un avant-goût de la série à venir.

Voici donc, sans plus de préambule…

séparation de texte ; labguette coupée dans le tableau de Roërich

Cause perdue

Par Irène Delse

Pour G.

Darani passa devant la sentinelle en silence, répondant à peine au salut nerveux du gamin. Les meilleurs hommes se reposaient à cette heure, ou bien ils avaient déjà été mis hors de combat dans le précédent assaut. Plus que ces recrues trop vertes à aligner pour monter la garde, en pleine nuit ? Pauvre Nintaïka ! Que faisait-on de tes fils…

Le vieux Kna se frotta les yeux encore une fois. Il était las, las jusqu’à la moelle des os. Si les recrues étaient trop jeunes, lui avait vu trop d’hivers, trop de campagnes. Trop de défaites stupides, aussi. Le poing serré sur le petit bout de papier jauni et froissé qui avait déjà coûté la vie à deux de ces hommes qui leur manquaient tant aujourd’hui, il s’avança lentement dans la galerie couverte, envahie par la pénombre. Le vent d’ouest, sifflant par-dessus les marais, faisait vaciller la flamme des torchères. Pas de lune, heureusement. Les étoiles innombrables scintillaient tout là-haut, comme autant d’yeux vigilants, mais au moins les astres les plus brillants ne risqueraient pas de se montrer. Maintenant, si le jeunot ombrageux qui commandait à la troupe voulait bien s’accorder à son avis… Darani soupira.

Encore une sentinelle, entrevue dans le rai de lumière grise qui tombait sur la porte, tandis qu’il passait. Un visage rude, couleur de fer, vaguement familier. Les traits marqués d’un vétéran, enfin ! Darani eut un bref sourire. Il connaissait, au moins de vue, la plupart de ses hommes. Celui-là avait dû s’engager vingt-cinq ou trente ans plus tôt, sous le défunt roi. Un peu après Driman Darani lui-même. Et quelques années encore avant la naissance du commandant Shalinka.

Le jeune Enknayya avait pourtant sur lui un avantage de poids : ce nom, qui remontait aux racines mêmes du Royaume ; ces ancêtres, dont le moindre s’était plus illustré que bien des rois… Qui pouvait contester à un Shalinka le droit inné de commander aux Knas ?

Pas un vieux soldat fatigué, certes. Le capitaine Driman Darani avait mis trente ans à parvenir à ce grade. Selon toute certitude, c’est sous lui qu’il mourrait. Probablement d’ici deux jours.

Le jeune officier était seul et grave. Nerveux. Sa peur, presque palpable, n’avait rien à envier à celle de la malheureuse sentinelle de quinze ou seize ans, sur le palier, tout à l’heure. Mais son visage lisse, couleur de nuit, semblait habité par une brûlante détermination. Il fixa sur le nouvel arrivant deux yeux bleus limpides, qui ne cillaient pas.

— Des nouvelles, mon commandant !

— À cette heure-ci ?

Darani referma la porte avant de répondre. La pièce était encombrée de coffres ouverts, d’armes et de cartes. Un valet ronflait dans un coin, enroulé dans un lambeau de tenture. Celui-là avait son compte. Mais ce n’était pas le moment de laisser les hommes, dans le couloir, apprendre par surprise toute l’étendue du désastre.

— À cette heure-ci, mon commandant. Les messagers que vous aviez envoyés vers le nord et l’est sont revenus…

— Enfin ! Le jeune Shalinka se redressa, presque avide. Alors, Darani, où en sont les renforts ? Parlez bref !

Le vieux Kna secoua la tête.

— Ils ne viendront pas, mon commandant. Ni Nayi, au nord, ni Solendis, sur la côte orientale. Les messagers n’ont pas réussi à passer. Les Ashanis bloquent toutes les routes. En bref, mon commandant : nous sommes encerclés !

Deux flambeaux grésillaient au mur, dans leurs appliques, presque consumés. Dans le silence, soudain, ce bruit parut énorme, assourdissant.

Shalinka se détourna. Ses mains jouaient avec une paire de dagues qui lestaient la plus grande carte, sur la table. Des ajouts et ratures à l’encre rouge marquaient le parchemin ici et là, surtout ce qui correspondait à la plaine de Linyari où ils se trouvaient. Les chemins conduisant à la forteresse, les accidents de terrain : les deux collines basses formant un glacis de fortune ; les marécages immenses et mal connus, à l’ouest… Lui, Driman Darani, le roturier monté en grade, il n’aurait pas osé modifier ainsi une vieille carte, l’œuvre d’un érudit inconnu, un ou deux siècles auparavant. Cela aurait semblé… cavalier. Mais le commandant Shalinka Silka Zunsilaï, dont l’arrière-grand-père avait peut-être commandité cette même carte pour l’offrir au Roi, pouvait montrer moins de scrupules, en la matière.

Oh, c’était l’un des plus nobles, des plus accomplis, des plus valeureux jeunes gens du Royaume, sans doute ! Avec quelques années de plus, il pourrait faire un grand général, un jour. S’il vivait.

D’un geste brusque, le jeune Enknayya éteignit la mèche la plus basse avec le plat de sa dague. La puanteur âcre de la fumée envahit la pièce, couvrant même le relent des marais.

— Encerclés, reprit-il. Soit. Nous pouvons soutenir le siège, ici. Quoi d’autre, Darani ? Nos éclaireurs ?

— Un seul est revenu, mon commandant. Et je crains qu’il n’y aura pas de siège. Ou pas très longtemps ! Voyez…

— Un bout de papier ?

— Un billet de Laayiça au gouverneur ashani. Ils ont débarqué les machines de siège et les acheminent vers nous, aussi vite que les routes de Linyari peuvent les porter. Ils devraient parvenir à pied d’œuvre dans deux jours, mon commandant. Deux jours au plus.

Le chiffon qu’ils avaient intercepté semblait minuscule, dérisoire, dans la grosse patte gris sombre et couturée de Driman Darani. Mais le scribe qui savait déchiffrer l’ashani avait pâli en voyant ces caractères griffonnés à la hâte. Peut-être de la main même du fourbe Laayiça ? Cela faisait bien longtemps que le chef ennemi se dressait devant eux, déjouait leurs plans. On aurait cru qu’un mercenaire se vendrait au plus offrant… Mais non : l’Ashani avait le patriotisme de son sang et ne mettait ses talents qu’au service des gens de son propre peuple. Quelle pitié !

Shalinka jura. Tenant le misérable billet à quelques pouces seulement de son visage, il l’examina à la lueur mourante du flambeau, s’approchant plus près comme pour rendre la réalité plus claire et plus belle sous la lumière. Mais à la fin, il serra furieusement le papier dans son poing et le jeta au sol, tout froissé.

— Maudits soient-ils, Darani ! Maudits !

Le vieux soldat se racla la gorge. Peut-être était-il temps…

— Monseigneur… Mon commandant, veux-je dire ! Si je puis me permettre…

— Oui ?

L’expression qui passa sur les traits du jeune Enknayya était plus féroce, plus déterminée que jamais.

— Que vas-tu me sortir, Darani ? Que tout n’est pas perdu ? Que le Ciel nous viendra en aide, peut-être ? Eh ! Je veux bien de l’aide du Ciel, mais j’aimerais mieux une armée de renfort ou deux, pour attaquer Laayiça à revers !

Un rire amer sortit de ses lèvres. Mais il ne souriait pas.

— Laayiça et ses machines ont été notre perte depuis le début de cette campagne, Darani. Je ne t’apprends rien, je crois. Si nous étions plus nombreux, si j’avais les ressources et le temps pour mieux remparer la place, nous pourrions peut-être tenir jusqu’à ce que nos alliés du Kyalindari remontent jusqu’ici. Mais là, tel que nous sommes, avec la moitié des hommes blessés ou mal aguerris, dans cette petite forteresse de second ordre, comment espérer tenir notre terrain face aux balistes et aux catapultes, aux projectiles incendiaires ou explosifs ? Ce démon nous tient, Darani ! Il arrive après-demain, dis-tu ?

— Après-demain soir au plus tard, mon commandant. Mais…

— Eh bien, à partir d’après-demain soir, au plus tard, il ne nous restera plus qu’à bien mourir. Voilà tout.

Le flambeau n’éclairait plus qu’à moitié la longue pièce assombrie. Le vieux Kna se passa la main sur les yeux, encore une fois. Il avait du mal à distinguer le visage de Shalinka, à présent. Damnés Enknayyar, tous pétris d’arrogance ! Voilà qu’il commençait à trembler, malgré lui, devant ce gamin au nom plus lourd que son épée ! Et l’autre qui le prenait de haut, qui le traitait comme un de ses paysans, carrément ! Comme un pion à bouger ça et là sur l’échiquier, au gré du joueur… Darani serra les dents. Il fallait persévérer, voilà tout. C’était devenu un de ses points forts.

— Mon commandant, reprit-il, combien de temps pensez-vous que nous pourrons leur résister ?

— Un jour ou deux. Qu’importe ? Nous sommes morts, de toutes façons !

Le jeune homme reposa la dague, roula la carte avec soin. Il resta un moment en silence, tourné vers la nuit par-delà les meurtrières. Puis il revint vers Darani. Ses lèvres étaient pâles, son visage couvert d’une fine couche de sueur. Mais quand il reprit la parole, sa voix ne tremblait pas.

— Donnez les ordres, capitaine Darani. Mais ne dites rien aux hommes. Dès demain, nous devons être prêts pour le dernier assaut.

Le vieux soldat resta un long moment immobile, contemplant l’Enknayya qu’il devait maintenant contredire. Et, sans doute, humilier.

Le commandant Shalinka Silka Zunsilaï agita la main vaguement dans la direction de la porte.

— Alors, Darani ?

— Avec votre respect, Monseigneur, et sans votre permission, je parlerai.

L’autre fronça les sourcils. Sa main se crispa de nouveau sur une dague. Nerveux, hélas ! Comme Driman Darani lui-même se sentait, mal à l’aise, l’estomac serré. Mais c’était trop tard, pour reculer. Le vieux Kna s’était jeté à l’eau.

— Monseigneur, je vous en prie, écoutez-moi : il y a une autre solution que de nous faire tailler en pièces tout vifs, comme nous le serons si nous restons ainsi.

— Que dis-tu ?

— Les Ashanis nous ont encerclés, Monseigneur, mais ils n’ont pas pu bloquer le chemin qui traverse le marais, n’est-ce pas ? Seuls quelques indigènes de la région en connaissent toutes les routes.

— Tu veux dire…

— Je veux dire que nos éclaireurs krobors ont trouvé un passage à travers les marais qui couvrent notre flanc ouest. Laayiça ne pourra pas approcher par là, pas plus qu’il ne pourra nous attendre à l’autre bout. Nous pouvons nous sortir de cette nasse, Monseigneur !

Les lèvres entrouvertes, le jeune Enknayya le contempla, muet. Il fit mine un instant de se tourner vers la meurtrière la plus proche, mais renonça. La pièce donnait à l’est, de toutes façons. Mais ses poings se serrèrent. Essuyant les gouttes qui commençaient à perler de son front, il s’approcha de Darani avec un visage furieux.

— Tu es un fou ou un traître, cracha-t-il ! Abandonner la forteresse ? Laisser l’ennemi s’en emparer, s’y faire une position imprenable ? Car ils seront imprenables, maudit imbécile, avec les machines de Laayiça et les renforts des troupes d’Alelsha ! Nous allons mourir, ici, mais cela va leur coûter cher. Leurs gens tués, leurs machines détruites, même la forteresse incendiée : tout cela leur manquera, l’an prochain, lors de la prochaine campagne ! Tandis que ton plan de lâche n’est bon qu’à leur gagner la guerre, voilà tout ! Toi et tes pareils ne pensez qu’à votre peau !

— Monseigneur, je vous en prie…

— Tais-toi ! Si tu es incapable de voir plus loin que le lendemain, il m’appartient à moi, Shalinka, de le faire, pour l’honneur et la sauvegarde du Royaume. Alors, cesse de discuter !

Mais le jeune Kna n’avait pas appelé à l’aide. Était-il possible de le convaincre ?

— L’honneur, Monseigneur, et l’intérêt supérieur du Nintaïka, ne pensez-vous pas qu’ils seront mieux défendus si nous conservons au Roi cette armée, presque entière ? Ne pensez-vous pas que ceux qui ont dû se replier cette année, devant une force supérieure et une position désespérée, ne se battront qu’avec plus d’ardeur l’an prochain, où que l’on voudra les employer ? Ne pensez-vous pas que l’ennemi se trouvera bien marri de ne trouver aucun poisson dans la nasse, alors qu’il croyait triompher ? Je peux voir d’ici la rage de Laayiça ! Sa proie évadée, son triomphe amoindri, et ses amis d’Alelsha qui rechignent soudain à le payer…

Le tableau semblait bel et bon. Mais d’un geste, Shalinka balaya ces suppositions.

— « Si », « peut-être », « ne pensez-vous pas »... Suffit ! Je ne veux pas en entendre plus ! Ce ne sont que paroles en l’air, fausseté et couardise déguisée. Nous tiendrons la place, quoi qu’il en coûte.

Le jeune homme ne tremblait plus, à présent. Son visage s’était fermé et durci. À la lumière du dernier flambeau, ses yeux luisaient comme des braises. La main sur la garde de son épée, il fit un pas en avant.

Driman Darani ne recula pas. Si ce fou croyait l’impressionner…

— Vous ai-je dit qu’il fallait ne pas être lâche, pour abandonner le combat ? Le vieil homme soupira. Combien de couards j’ai vu monter à l’assaut en hurlant, sabre au clair, et se faire tailler en pièces, pour tromper leur peur !

— C’est ainsi que l’on gagne les batailles !

— Ou qu’on les perd. Vous ne pourrez me convainre, Shalinka !

Le jeune Enknayya s’assombrit encore plus. Il hurlait, maintenant.

— Je peux vous empêcher de commettre une telle ignominie. Et je le ferai, par Eynya !

Il tira l’épée. Trop vite pour réagir…

La lame mince scintilla, décrivant une large courbe. La pointe s’arrêta juste avant de toucher le visage de Darani. Le vieux Kna n’avait eu que le temps de de porter une main à son côté, l’autre levée devant lui en réflexe de défense. Mais trop tard, trop tard… Il laissa ses bras retomber le long du corps, et attendit.

Une seconde, le temps sembla suspendu. Shalinka levait de nouveau son arme pour frapper, quand soudain un cri s’éleva. La porte s’ouvrit à la volée, heurtant le dos du jeune Kna. Darani se baissa dans un réflexe. Plié en deux, le bras levé, il aperçut par en-dessous l’une des sentinelles qu’il avait vues monter la garde, au-dehors, se jeter sur son assaillant, lui tordre le bras droit derrière le dos pour le désarmer.

— Holà ! Tout doux, soldat ! Prend garde de ne point le blesser…

— Capitaine, que se passe-t-il ? J’ai entendu des cris, et vous…

L’homme semblait effaré, honnêtement perdu et choqué de cette rixe entre deux supérieurs. C’était le vétéran de tout à l’heure, bien sûr. Grâces soient rendues aux hurlements de Shalinka ! Et aux habitudes qu’avaient pris ses hommes de lui obéir en toute circonstance, sans réfléchir. Driman Darani détacha son foulard pour en bâillonner le jeune officier. Il méritait pis, mais qu’importe. Ce n’était pas le moment.

Il fallait juste profiter de cet instant que lui offrait le Ciel, par-delà tout espoir.

— Ne t’occupe de rien, soldat ! Je n’ai pas de temps à perdre. Tiens ce flambeau…

En quelques instants, il eut fini d’attacher le commandant. Le noble Shalinka Silka Zunsilaï… Survivrait-il à cette ignominie, avec cet honneur chatouilleux ? Ce n’était pas sûr.

Le soldat faisait le pied de grue au-dessus d’eux avec le flambeau grésillant, tenant dans l’autre main l’épée qu’il avait arrachée au commandant.

— Donne-moi cela, mon garçon ! Ton nom ?

— Srinoï, Mon Capitaine. Solni Srinoï.

— Ah, oui, je me souviens : Srinoï, de Tamna-Rora ! Tu étais à la campagne du Tsinari, pas vrai ?

— Aux deux, Mon Capitaine ! En 613 et 625 !

Driman Darani laissa paraître un sourire. Montrant la silhouette furieuse du commandant, étendu au sol, il reprit :

— Bon, bon ! Un moment, encore. J’ai à parler à ce Kna… Va m’attendre dans la galerie. Et ne dis pas un mot de ceci à âme qui vive !

— À vos ordres !

Les pas lourds du soldat décrurent, jusqu’au bout du passage. Oh, oui, il pouvait lui faire confiance ! Comme à lui-même.

La torche avait encore baissé. Il venait plus de lumière à travers les meurtrières, à présent. Une froide lumière pâle. Darani rafla les cartes, les armes et objets divers épars sur la table. Il aurait besoin de tout cela, dans les jours à venir. Et le chiffon de papier de Laayiça, surtout ! Voilà qui permettrait de justifier la retraite, à tout le moins.

Il restait quelques heures avant le jour. Quelques heures où le capitaine Darani, second dans la chaîne de commandement habituelle, serait de fait le premier. Et il avait beaucoup à faire. Des ordres à donner. Occuper les hommes, avant tout, les empêcher de se poser des questions indiscrètes… Que pourrait-il leur laisser entendre ? Bah, la vérité, au fond : ils devaient faire mouvement pour échapper au piège, en suivant leurs guides krobors à travers les marais. La retraite était le salut. Et ainsi l’ennemi serait-il trompé ! Quant au commandant Shalinka… Il était décidé à rester le dernier dans la forteresse. Tout le monde comprendrait.

Lentement, avec un soupir pour ses articulations grinçantes, le vieux Kna mit un genou au sol.

L’autre rageait en silence, tentant en vain de briser les cordes, de mordre à travers son baillon. Des larmes brillaient au bord de ses yeux. Mais quand la voix de Darani s’approcha, il se détourna vers le mur, grognant quelque chose de furieux et d’indistinct.

— Je vais vous laisser, Shalinka. Ne m’en veuillez pas si je dois vous endormir un peu ! Mais d’ici quelques heures, un jour, au plus, je ne doute pas que vous réussirez à vous libérer. Nous serons partis depuis longtemps, bien sûr. À vous de décider si vous voulez suivre nos traces… ou rester ici. Eynya vous garde !

Driman Darani se releva, déjà fourbu. Une longue nuit l’attendait. Avant de partir, il posa l’épée au sol, à quelque distance du Kna qui y était étendu.

FIN

(Première publication : Anthologie Solstice, vol. 1, éditions Cinquième Saison, juin 2007.)

Choses que l’auteure a apprises grâce aux jeux de rôles

Comment donner plus d’épaisseur aux personnages d’un roman, par exemple, de façon à les rendre plus crédibles, plus réalistes. Non, non, ne riez pas, il y a une logique là-dessous…

Cela remonte à pas mal d’années. Quand j’étais étudiante, j’ai pendant un moment joué assez régulièrement à des jeux de rôles, essentiellement des variantes de Donjons & Dragons. (Ultra-banal, quoi.)

Je n’étais pas super passionnée, juste joueuse du week-end. Le genre qui se fait « tuer » en ouvrant bêtement une porte ou en lisant un grimoire(1)

Mais j’en ai quand même profité pour acquérir une ou deux astuces qui se sont révélées utiles dans un domaine presque voisin: la création et l’animation le temps d’un récit de personnages de fiction.

En écrivant un roman ou une nouvelle, il y a des moments où l’on n’a pas de peine à « sentir » la logique interne d’un personnage, ses émotions profondes, ses valeurs, ses réflexes, et donc à décider comment il ou elle réagira dans une situation donnée. Et puis parfois, hélas, cela devient beaucoup moins évident. Coincée, l’auteure hésite, ne sait plus comment poursuivre, car son protagoniste principal lui échappe entre les doigts.

C’est là que je me suis rendu compte que j’appliquais en pratique le conseil donné naguère par un MD (oui, on était fort classiques, dans notre groupe):

Si tu as des doutes sur ce que peut faire ton perso et que ce n’est pas autrement spécifié, ni incompatible avec le jeu, n’hésite pas à lui donner une de tes propres caractéristiques.

(Par exemple: ton barbare sait-il nager? ton voleur sait-il lire? ta magicienne aime-t-elle les chats? Et ainsi de suite.)

Le principe a l’air simpliste, mais en pratique… ça marche. Surtout dans mon cas, puisque j’ai tendance à écrire des histoires qui sont chaque fois racontées du point de vue d’un ou d’une protagoniste en particulier, donc qui nécessitent pour l’auteure et les lecteurs de rester un long moment dans la tête du personnage, guidés par sa façon de sentir, de penser et de réagir face au monde extérieur.

On conseille souvent aux auteurs débutants d’écrire sur « ce qu’ils connaissent ». Pour la science-fiction ou le fantastique, cela n’a pas l’air évident… Et pourtant, c’est utile – même si d’une façon légèrement modifiée! 😉

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(1) Ou en se disputant avec les persos des autres joueurs… Authentique.

Mille Saisons réédite ma nouvelle «Cause perdue» — en numérique

Bonne nouvelle (sans jeu de mots) pour les amateurs francophones de fantasy et de lectures numériques: depuis le 1er septembre, les éditions Mille Saisons proposent des nouvelles à télécharger au format PDF, sans DRM et au prix unitaire de 2,00 € désormais 1,00 €.

Et parmi celles-ci, ma nouvelle de 2007, «Cause perdue», précédemment publiée dans l’anthologie Solstice 1: Facettes d’Imaginaire, aux mêmes éditions Mille Saisons, dont les 200 exemplaires imprimés sont désormais épuisés. Si vous l’aviez manqué, c’est l’occasion de réparer ça! Il y a sept titres réédités parmi les nouvelles qui composaient de cette anthologie.

Mieux: jusqu’au 15 septembre, Mille Saisons a décidé d’offrir l’une de ces nouvelles gratis, au choix, à toute personne qui achèterait un livre auprès de leur boutique en ligne.

Je me suis laissée dire que c’était là une expérience, histoire de tester l’appétit du public pour ce genre de produit… À suivre, donc.

P.S. Je réponds en commentaire à Béranger, qui fait remarquer que cette «Cause perdue», comme plusieurs de mes nouvelles, est disponible gratuitement sur Feedbooks. Juste. Je n’y pensais plus, et il a raison de le rappeler. Mais que cela n’empêche pas, si on a aimé ces nouvelles, de manifester l’approbation en mettant quelques sous dans l’escarcelle de l’auteure et de l’éditeur… 😉

P.P.S. Et selon l’éditrice (cf. commentaire du 12/09/10), l’opération «une nouvelle gratuite pour un roman acheté» pourrait se prolonger. Excellente idée.

Édition numérique: attention, ça bouge très vite

Nous sommes en 2010 et le premier éditeur important à passer au tout-numérique s’est déclaré: c’est Dorchester Romance, aux USA, qui publiait jusque là des romans sentimentaux et/ou fantastiques en édition de poche bon marché (mass market paperback), va désormais abandonner cette débauche de papier et proposer ses titres directement sur la Toile, d’une part au format électronique pour le Kindle et autres liseuse, et d’autre part en impression à la demande (print-on-demand ou POD) – eh oui, comme chez Lulu.

La source: un article de Publishers Weekly, signalé sur son blogue Wave Without A Shore par l’écrivaine de science-fiction C.J. Cherryh. Merci à elle.

Et à propos de science-fiction, fantasy et autres mauvais genres apparentés, je constate que chez les éditeurs francophones, ce sont ces catégories-là qui sont les plus avancées dans la transition vers le numérique.

À preuve l’éditeur québécois Alire (celui entre autres d’Élisabeth Vonarburg, de Joël Champetier, de la revue Solaris, etc.), qui publiait le 10 août 2010 ses chiffres d’exploitation (reproduits sur Tiers Livre par François Bon): déjà une centaine de titres disponibles en numériques, et plus d’un millier de ventes depuis août 2009, soit un an après le lancement de leur catalogue numérique. Mieux, cela représente 18% des ventes sur l’entrepôt numérique pour seulement 5% des titres… Bref, l’expérience est probante. Oh, et vous savez quoi? Le fait que les livrels de chez Alire soient seulement marqués et non «protégés» par des verrous numériques n’est pas, à mon peu humble avis, étranger au fait.

Tant qu’on est dans les littératures de l’imaginaire, penchons-nous sur le cas des éditions du Bélial’, chez nous, en France, qui va lancer le 1er septembre 2010 sa propre plate-forme numérique. Et c’est alléchant: des titres à prix doux, sans DRM, disponible aussi bien sur le site du Bélial’ que sur la plate-forme des libraires, et en prime, un pourcentage de droits d’auteur plus élevé que pour le livre papier. À suivre de près… Et merci à e-Bouquins pour l’info!

La science-fiction, d’accord… Mais au fait, dans le cas de Dorchester, pourquoi un éditeur de romans à l’eau de rose? Leurs lectrices ne sont pas supposées être particulièrement branchées, non? Erreur.

À part quelques best-sellers qui défraient la chronique (vous avez dit Millenium? Hmm…), ce segment ultra-populaire (quoique mal considéré, comme tous les «genres») de l’édition est l’un de ceux qui marchent le mieux au format numérique. Jetez donc un œil à la catégorie «Romance» de la webrairie américaine Fictionwise, pour voir.

Et comme de juste, la catégorie littéraire qui bat actuellement tous les records de croissance est la paranormal romance, les histoires mêlant roman d’amour et magie ou êtres fantastique.

Si vous savez épeler S-t-e-p-h-e-n-i-e M-e-y-e-r, vous voyez ce que je veux dire…