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Mes outils d’écriture (9) : N’imaginez pas, vérifiez. Puis imaginez !

Photo : panneaux indiquant les différentes attractions du zoo mais aussi des villes lointaines

Sur la route de l’écriture aussi, les panneaux indicateurs peuvent être fantasques. (Zoo de Vincennes, août 2019)

Comment faire pour écrire un roman avec une importante matière historique ? Ou pour situer des scènes de façon crédible dans une ville que vous n’avez jamais visitée ? À quel point se renseigner sur la biographie de tel personnage réel qui va intervenir dans votre roman historique, ou sur l’arrière-plan socio-économique de votre univers de fiction ?

Il n’y a pas de réponse toute faite. Et surtout, il n’y a pas de solution miracle, pas de raccourci commode. Si on veut acquérir des connaissances sur un pays, une époque, un personnage historique, il faut en passer par une bonne dose de documentation.

Quelle dose ? Cela dépend du temps que vous pouvez y consacrer. Mais disons que lorsque j’ai décidé d’écrire un roman sur Hélène, mère de l’empereur Constantin, j’ai réorienté tout le temps que je consacrais d’ordinaire à des lectures distrayantes pour l’utiliser à lire des choses sur l’empire romain. Rassurez-vous : cela incluait des romans historiques situés à cette époque, afin de me rafraîchir les idées sur le genre lui-même. Car ce n’est pas tout d’amasser les matériaux bruts, encore faut-il avoir une idée de ce que d’autres ont déjà fait de ce côté-là. Ne pas réinventer la roue, tout ça.

Pour le roman que je suis actuellement en train d’écrire, et qui se situe à l’époque de la Révolution, la partie « lecture d’autres romans » a été étoffée, parce que la matière est abondante. Mais aussi parce que certains, écrits peu après, par des contemporains ou quasi-contemporains, apportent une dose condensée de détails vécus et de mentalité d’époque. Pensons à La Chartreuse de Parme de Stendhal, participant malgré lui à la geste napoléonienne. ou Les Blancs et les Bleus d’Alexandre Dumas père, où il s’appuie sur les souvenirs de son ami Charles Nodier, jeune témoin de la Terreur et du Directoire. Même Victor Hugo, écrivant Quatrevingt-Treize au début des années 1870, avait la ressource des récits de son propre père, qui avait fait les guerres de Vendée comme officier de l’armée républicaine.

Mais cela, ce sont les matériaux bruts. Ne l’oublions pas : c’est pour écrire un roman que l’on s’est embarqué, pas un essai historique ou sociologique. Du moins c’est ainsi que je m’embarque. Et cela veut dire qu’il faut passer à la deuxième étape : imaginer.

Mais pourquoi donc, me direz-vous ? Est-ce que je n’ai pas assez de matériau pour construire ce que je veux à partir d’éléments authentiques ? J’ai une chronologie détaillée, des récits et témoignages d’époque, un tableau politique fouillé, des analyses savantes sur les relations diplomatiques et la stratégie de la Ie République Française. Je me suis documentée sur l’économie de l’époque, encore bien fragile et dépendante des conditions météo. J’ai des détails sur les uniformes des différentes armées et sur les modes parisiennes de l’époque. Que reste-t-il à imaginer ?

Oh, c’est bien simple : à peu près tout.

Car si j’ai un compte-rendu au jour le jour des mouvements de l’armée de Sambre-et-Meuse, par exemple, cela ne me dit rien de la façon dont les personnages qui étaient plongés dans ces marches et ces combats les ont vécus. Pour certaines journées révolutionnaires, on peut avoir un détail des faits quasiment minute par minute, mais quelle signification pouvait y mettre tel personnage qui y participait ?

C’est là que l’auteure utilise la même technique que lorsque elle écrivait un roman de fantasy : s’arrêter et se mettre virtuellement à la place des personnages. Où se tient mon héroïne ? Que peut-elle voir, entendre, sentir autour d’elle ? Et ce qu’elle éprouve ainsi, est-ce quelque chose de banal, de quotidien, ou bien est-elle en train de réagir à une surprise (bonne ou mauvaise) ? Ces bois que l’on est en train de traverser, sont-ils sombres et pleins de menaces cachées, ou bien frais et reposants ? L’heure qui sonne à un clocher est-elle un son familier et rassurant, ou bien un signe agaçant de l’emprise ecclésiastique, du point de vue de révolutionnaires convaincus ? Ce bâtiment dont les recherches préalables m’ont appris l’existence, et qui a été démoli depuis, quel pouvait être son aspect en plein soleil, ou la nuit au clair de lune ? Est-ce que je peux m’avancer à évoquer la couleur de la pierre qui avait dû servir à sa construction, et qui est celle d’autres bâtiments du même endroit et de la même époque ?

Il y a tout un monde de possibilités. Parfois, les « petits faits vrais » puisés dans les mémoires et manuels historiques sont suggestifs, mais insuffisants en soi à faire de la matière littéraire.

Un exemple ? Je découvre au détour d’un paragraphe que tel général des guerres de la Révolution a fait une bonne partie de sa carrière en luttant contre la tuberculose, fléau endémique à l’époque dans tous les milieux. (Plusieurs membres de la famille proche de Louis XVI en sont morts.) Pas de précisions, cependant, juste la mention qu’il lui arrivait souvent de cracher le sang. C’était donc à moi d’imaginer une scène où ce problème se posait, et les réactions aussi bien du personnage que de son entourage. Est-ce que ses subordonnés ne vont pas être inquiets pour sa capacité à remplir son rôle ? Est-ce que la familiarité avec la maladie, jointe à un certain fatalisme, ne vont pas au contraire rendre plausible que personne, au fond, ne s’en inquiète trop ? Pour ce qui est du point de vue de l’intéressé, en revanche, je n’ai eu aucun mal à l’imaginer : vivre avec une maladie chronique est quelque chose que je connais, merci bien.

Cette focalisation sur le concret devient particulièrement importante quand il s’agit de mettre en scène des êtres aussi chargés de légende que Napoléon Bonaparte – qui, eh oui, est un des personnages du roman, mais pas le principal. Et cela peut permettre d’éviter un écueil fréquent des romans historiques : la page de manuel transcrite en dialogue. Or ces personnages historiques, quand ils étaient immergés dans la vie, dans le moment présent, n’étaient pas les statues de marbre dont la postérité tend à se souvenir. Ils avaient un rhume ou des maux d’estomac, ils subissaient les affres de l’ego et de la vanité (Napoléon prenait grand soin de ses cheveux, surtout quand ils ont commencé à se faire rares), leurs calculs pouvaient se révéler erronés, ou même ils faisaient des erreurs d’appréciation fatales. (Une telle erreur a failli faire perdre à Bonaparte la bataille de Marengo ; à Waterloo, une autre n’a pas été rattrapable.)

Ces faiblesses humaines ont parfois laissé des traces dans l’histoire. Le cas de Napoléon est extrêmement documenté ; pour Hélène, j’avais moins de matière. Mais c’est là que l’imagination et l’empathie entrent un scène : pour se représenter ce que peut ressentir le personnage dans ces circonstances, rien de tel que d’avoir soi-même éprouvé des blessures d’ego, des contrariétés, des chagrins, des épisodes où il a fallu se rétablir en catastrophe après un ratage…

Bref, d’être humain et d’avoir vécu. Quand Flaubert disait « Madame Bovary, c’est moi », il ne disait pas autre chose. C’est dans sa propre expérience qu’on peut trouver de quoi rendre un personnage vivant, parce que c’est une expérience humaine partagée, dans laquelle les lecteurs pourront entrer de plain pied.

Mes outils d’écriture : (8) Relire Agatha Christie

Cartes à jouer pendant une partie de bridge

Main du crime… selon Dame Agatha ! (Source : Wikimedia)

Il y a des romans que je peux relire dix fois, et toujours y trouver du grain à moudre pour mes méninges. Dans le cas de Cartes sur table, d’Agatha Christie, c’est moins l’intrigue qui me retient que la leçon d’écriture contenue dans ces modestes 240 pages.

L’idée du roman avait germé dans la tête de l’auteure, semble-t-il, lors de précédentes aventures de son détective fétiche, le très cérébral Hercule Poirot :

« Imaginons quatre personnes autour d’une table de bridge et une cinquième, l’outsider, assise devant la cheminée. À la fin de la soirée, l’outsider est retrouvé mort. L’un des quatre joueurs s’est levé et l’a tué quand c’était son tour de faire le mort. Les trois autres, absorbés par la partie, n’ont rien vu. Voilà qui serait un crime pour vous ! Lequel des quatre l’a tué ? »

— Hercule Poirot au capitaine Hastings, A.B.C. contre Poirot

L’absence totale d’indices matériels, l’obligation de se pencher de très près sur la psychologie des personnages, telle que la révèle leur façon de jouer au bridge, donne à cette enquête une saveur et une tonalité bien particulière, même au sein de l’œuvre d’Agatha Christie. Poirot est au sommet de son art, et Christie aussi. Elle s’amuse même à mettre en scène un second détective, une certaine Ariadne Oliver, auteure de romans policiers, qui lui permet de se moquer gentiment d’elle-même – et des autres praticiens du genre !

C’est que la façon dont on mène l’enquête, dans un roman d’ Agatha Christie, et surtout la façon dont le limier raconte sa quête au public, ont beaucoup à voir avec la façon dont la romancière peut créer des personnages auxquels nous, lectrices et lecteurs, avons envie de croire.

Hercule Poirot, dans le petit extrait ci-dessus, l’illustre bien : sa démarche est avant tout narrative, elle consiste à prendre les personnages les uns après les autres et à suivre leurs faits et gestes, mais surtout leurs émotions. Qui est l’homme assassiné ? Quelles relations avait-il avec chacun des suspects ? Pourquoi pouvait-on le haïr ou le craindre ? Et qui, parmi les suspects, avait à la fois la motivation et les moyens, psychologiques autant que matériels, de tuer ?

Or ce sont des questions que toute personne qui écrit un roman pourrait reprendre à son compte : qu’est-ce qui motive tel personnage pour agir ou ne pas agir à tel moment ? Quels sont les ressorts de sa personnalité ? Quels traits de son caractère le rendent susceptible de tomber dans un piège, ou au contraire de le déjouer ? Et comment les rendre intelligibles au lecteur ?

Une des maximes énoncée par Hercule Poirot dans ce roman est que : « Tout le monde est capable de commettre un crime, mais pas nécessairement ce crime-là. » (Un autre des personnages fétiches de l’auteure, Miss Marple, dira à peu près la même chose à ce sujet.)

C’est ainsi que Poirot nous entraîne à sa suite dans un tableau psychologique des quatre principaux suspects, observant leurs réactions devant le stress d’une accusation, scrutant les mots qu’ils emploient, leurs goûts, leurs aversions, remontant dans leur passé aussi pour détecter de possibles crimes qu’ils auraient déjà commis… Et tout du long, c’est le travail de création des personnages qui est mis à nu : qui sont-ils, qu’est-ce qui les fait courir, quels sont leurs secrets coupables et les points de faiblesse de leur personnalité…

Un exercice auquel se livre Poirot est particulièrement éclairant : il demande à chacun des suspects, à son tour, de décrire la scène du crime, sans leur expliquer pourquoi. Mais à nous, via la discussion qu’il a ensuite avec des comparses, il explique que cela lui permet de voir par les yeux des suspects, de savoir ce qu’ils considèrent comme important ou au contraire négligeable, selon la façon dont ils en parlent. Ainsi, on voit qui parmi les suspects remarque des objets précieux dans le salon où a eu lieu le meurtre (ouvrant la question de la cupidité comme mobile), et qui au contraire ne s’intéresse nullement à ce bric à brac. Cela permet même à Poirot de distinguer, parmi deux dames en apparence aisées, laquelle est obligé de gagner sa vie comme demoiselle de compagnie : par exemple, elle remarque dans le salon les fleurs dont l’eau a besoin d’être changée, mais pas les autres vases.

Ces petits exercices permettent à Poirot de cerner la personnalité des suspects : l’une est surtout portée à voler, mais pourrait tuer pour éviter d’être découvert, dans un moment de panique ; un autre n’a été coupable que d’homicide involontaire ; un troisième est un assassin invétéré et sans scrupules, qui tue avec aplomb pour protéger sa surface sociale de notable respecté…

Bien sûr, ces « observations » de Poirot sont le versant fictionnel du travail de création de personnages auquel se livre la romancière afin que nous, le public, ayions l’impression de voir de vrais êtres vivants évoluer devant nos yeux, pas des silhouettes de carton interchangeables pour les besoins de l’intrigue. Chacun a un passé, des passions, des faiblesses, que l’on va découvrir peu à peu au fil des interactions des uns et des autres. Ils agissent pour des motifs bien précis – et même si ce n’est pas toujours clair dans la tête du personnage, il faut que ce le soit pour l’auteur !

Bref, on pourrait paraphraser ainsi la formule de l’homme aux « petites cellules grises » : Tous les personnages de roman sont capables d’agir, mais pas nécessairement d’agir de cette façon-là.

Et quand la vraisemblance psychologique est en défaut parce que vous avez poussé un personnage, pour les besoins de l’intrigue, plus loin qu’il ou elle ne l’aurait osé, il y a de grandes chances pour que ce soit l’intrigue qui ait tort. La demoiselle de compagnie timorée qui escamote les bijoux de sa riche patronne puis l’empoisonne en douce en remplaçant le contenu d’une bouteille de sirop, n’est pas capable de commettre le même genre de crime qu’un homme qui va tranquillement planter un poignard dans le cœur de son ennemi, au milieu d’un salon, en profitant de ce que tous le monde et absorbé par le bridge, puis revient prendre son tour aux cartes comme si de rien n’avait été. Et si l’intrigue nécessite le second type de crime, alors, de deux choses l’une : ou bien il faut changer de personnage. Ou bien il faut changer l’intrigue.

Mes outils d’écriture : (7) Écrire l’autre, écrire autrement

Photo d'un collage sur un mur : deux bombes aérosols avec les mots :

En couleurs, en noir et blanc. (Paris, rue de Clignancourt, 18e.)

Écrire de la fiction, c’est créer avant tout des personnages. Balzac parlait de « faire concurrence à l’état-civil », et dans son cas, la quantité au moins était au rendez-vous. Il travaillait ses personnages en artisan, n’oubliant pas de peindre les défauts physiques (la fameuse loupe de M. Grandet) aussi bien que les tics et faiblesses morales. Cela créait un puissant effet de réel, qui a par la suite été critiqué voire tourné en ridicule par la génération du Nouveau Roman. (Lisez L’Ère du soupçon, de Nathalie Sarraute. Ce n’est pas une lecture confortable si on commence tout juste à écrire, mais cela ouvre des réflexions qu’il sera indispensable, un jour, d’entamer si on veut écrire autrement qu’en dilettante.)

Depuis Balzac, les séries télé ont détrôné le roman-feuilleton paru dans la presse, mais le poids économique de la fiction n’a fait que s’accroître. Notre XXIe est celui de Hollywood, mais aussi de Netflix et des jeux vidéos. Le public est plus vaste, il est aussi plus varié, en termes socio-économiques aussi bien que culturels et ethniques.

C’est là que certains créateurs deviennent nerveux.

« Mais comment faire pour écrire un personnage qui n’est pas comme moi ? » En gros, comment écrire des personnages féminins si on est un homme, et réciproquement, ou des non-Européens, ou de LGBT, ou des personnages ayant un handicap…

C’est le genre d’interrogation récurrente sur les forums et les réseaux sociaux. Des auteurs installés sont sollicités pour guider les petits nouveaux et leur éviter de se vautrer sur l’écueil de la « diversité ». La plupart des réponses sont du genre : « Ben, il n’y a pas de solution miracle, alors faites de votre mieux. Mais faites gaffe, vous faites partie des dominants, alors vous êtes sûrement bourrés de clichés sexistes, racistes, etc. »

J’exagère à peine. Les conseils que certains auteurs donnent sur leur blog ou leur podcast est vraiment du type : « N’oubliez pas que tout le monde n’est pas un mâle blanc hétérosexuel comme vous ». (J’ai entendu la formule texto, mais laissons un voile pudique sur l’identité de son auteur. Nobody’s perfect.)

Bien sûr, on aura vu le problème : l’homogénéité, ici, est dans la tête de l’auteur qui donne les conseils, puisqu’il suppose tous les autres auteurs à son image…

Cela ne veut pas dire que les femmes ou les gens d’origine non-européenne soient forcément plus au clair là-dessus, me direz-vous. Pas faux. On échange souvent un jeu de clichés pour un autre. Ou pour les mêmes, mais sous un autre angle. Combien d’auteures de romans sentimentaux qui continuent à nous raconter la rencontre du Prince Charmant ? Combien de créateurs gays ou bi qui reprennent le cliché du séducteur impénitent « à voile et à vapeur », faisant d’un personnage bi un omnisexuel ? (Coucou, Russell T. Davies…)

Bref, il n’y a pas de formule miracle. D’ailleurs chercher une formule fait déjà sans doute partie du problème.

Car après tout, pourquoi chercher des règles différentes pour créer ces personnages ? Pourquoi les traiter comme des Autres si le but est d’en faire des spécimens d’humanité, avec leur individualité, leurs défauts et leurs points forts, etc. ?

Ici, comme souvent, on a intérêt à repartir de la base : comment créer un personnage crédible. Prendre un protagoniste féminin, par exemple, ne dispense pas de lui donner des caractéristiques individuelles bien spécifiques : ce n’est pas d’une femme ou fille générique que le roman ou la série a besoin, c’est de Untelle, l’héroïne ou anti-héroïne, qui a des talents et des points faibles bien à elle, qui a une histoire antérieure qui nous sera dévoilée ou non, mais qui influe sur son caractère et sa vision du monde… Bref, un personnage à part entière, qu’on inscrirait sans hésiter à l’état-civil.

Je réalise que j’ai, dans cette histoire de diversité, un certain avantage. Je coche plusieurs cases, avec une famille plutôt métissée, et surtout l’expérience d’avoir vécu dans un pays à majorité non-européenne. Et c’est une expérience importante que de faire partie d’une minorité visible, même une minorité privilégiée. Si je me demande ce que ressent un personnage qui n’a pas la même couleur de peau que la majorité des gens qui l’entourent, ce que cela fait de détoner et de se sentir hypervisible, je n’ai pas à chercher très loin.

Mais l’important reste de considérer tous les personnages comme dignes d’intérêt et de complexité. Et pour ça, il peut être bon de lever le nez des différences de catégories (genre, ethnicité, etc.) et de se centrer plutôt sur les caractéristiques personnelles : dons et points faibles, relations au sein de la famille, but que suit le personnage, etc.

Un exemple : dans mon deuxième roman, Helena Augusta, qui se passe à l’époque de l’empereur Constantin, j’ai décidé assez tôt de représenter la diversité du monde antique avec des personnages d’horizons divers : moines palestiniens, guerriers germains, marchands éthiopiens… Mais pour chacun de ces personnages, j’ai veillé à donner des goûts, des capacités et un destin qui n’était pas lié à leur origine. Ainsi, Eusèbe l’évêque solide et pondéré n’est pas identique à Nahum, petit moine illuminé. Et il y a deux jeunes Éthiopiens qui sont d’abord définis par leur relations (le frère et la sœur), par leur foi religieuse (convertis au christianisme) et par l’enthousiasme de leur jeunesse (qui leur fait courir des dangers et donc qui avance l’intrigue).

C’est là je pense qu’on touche un point important : il y a quelque chose d’universel dans l’expérience humaine, sur laquelle on peut s’appuyer pour décrire des personnages qui soient proches tout en étant différents. Nous avons tous fait l’expérience d’avoir été enfant, d’avoir connu la solitude et le rejet. Nous avons tous eu à compter sur un milieu social et familial qui nous enserre et nous étouffe autant qu’il peut nous soutenir. Nous avons tous eu de grands espoirs et de grandes déceptions. En fait, la plus grande différence qu’on puisse connaître est peut-être celle de l’âge : « Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait », comme dit l’adage.

Ce qui ne veut pas dire qu’on peut impunément négliger la recherche sur les éléments de différences de nos personages. Ayant décidé pour mon troisième roman de dépeindre une héroïne qui est aussi mère (une expérience que je n’ai pas eu et n’aurai jamais, merci), j’ai tout de suite vu que j’avais intérêt à m’inspirer de mères que j’ai connues. À commencer par la mienne. De la même façon, pour mes personnages éthiopiens cités plus haut, je me suis renseignée sur le royaume d’Axoum, qui était à l’époque l’une des puissances mondiales avec Rome et la Perse. C’est un arrière-plan non négligeable pour les relations entre ces personnages et les Romains.

Une fois ces bases assurées, on peut fignoler, vérifier notamment si on n’a pas donné dans l’un des clichés (pseudo) bienveillants qui sont aussi envahissants que les négatifs. Un exemple entre mille : le « magical negro » (littéralement, « nègre magique ») qui ne semble là que pour aider un protagoniste blanc, et souvent disparaît ou est tué une fois son rôle accompli. Je le cite parce que c’est le genre de cliché qui infiltre même des films anti-racistes comme The Green Book.

Ici, cependant, pas de raccourci non plus : connaître les genres littéraires et savoir où sont les écueils est indispensable. Une connaissance qu’on acquiert jamais si bien sur par la fréquentation desdits genres. Et voilà une autre raison pour laquelle on conseille toujours aux auteurs, avant tout, de lire beaucoup : c’est l’apprentissage du métier. C’est aussi la cartographie du continent où vous vous proposez de fonder votre propre ville, château-fort, ou spatioport. Il faut savoir où sont les dragons.

Mon beau miroir (nouvelle)

Peinture italienne classique : une femme reçoit une couronne

Le poids d’une couronne ne se mesure pas qu’en onces.

À part des romans, que sais-je faire ? Eh bien, par exemple, des nouvelles. Les deux années précédentes, j’avais publié ici le résultat des travaux d’un atelier d’écriture oulipien auquel je participe une fois l’an avec quelques amis, chacun s’efforçant d’écrire une nouvelle à partir d’une même phrase tirée au sort. Pour ne pas perdre les bonnes habitudes, donc, voici…

* * *

Mon beau miroir

Par Irène Delse

To Sir Kenneth Branagh, with much appreciation.

Paris, 1422.

Un homme épouvantable entre et se regarde dans la glace. Ses sbires ne disent rien. Le sieur de Beauregard n’a pas coutume de tolérer les bélîtres, et ils ne sont pas friands de se retrouver sans emploi sur le pavé de Paris, ou assommés et jetés en un sac en Seine, comme les précédents maladroits en date.
Beauregard rectifie sa vêture une dernière fois. Il doit rencontrer ni plus ni moins que le souverain de France, qui est aussi celui d’Angleterre cette année-là. Beauregard n’est pas regardant quant au maître qu’il sert. Après Azincourt, la noblesse de France n’a pas vraiment de quoi faire la difficile – celle qui reste, car nombre de princes, barons et chevaliers, hier vifs, hardis, hautains, ont péri et dorment enterrés sous le gazon d’Artois.
Le monarque, il faut lui faire cette justice, préfère passer le temps dans ses bonnes provinces d’Anjou, de Normandie ou d’Aquitaine que dans la froidure et les brumes anglaises, où l’on ne peut avoir de bon vin qu’on ne le fît venir de France.
Une fois Beauregard entré, les hommes d’armes ne se relâchent point, à la grande inquiétude des domestiques du lieu. Ils jettent des regards de côté et d’autre, font cliqueter leurs armes et grincer leurs buffleteries de façon sinistre, jusqu’à ce que le maître d’hôtel ait la bonne idée de leur faire servir du vin. Un sbire abreuvé est un sbire content, c’est une vérité aussi sûre que les Évangiles.

* * *

Dans la grand-chambre, le roi d’Angleterre, Henry, cinquième du nom, marche en long et en large en faisant craquer des noix d’une de ses mains puissantes, comme en se jouant. Il gobe tour à tour les noix et jette au feu les écales, où elles font jaillir des étincelles qui font éternuer ses chiens.
Dans son français un peu particulier, le monarque s’exclame :
— Ah, Bowrigarde, mon bon ! Qu’en est-il de l’arrivée de notre dame la reine ? Nos sujets français ont hâte de lui rendre aujourd’hui comme reine les hommages qu’ils lui rendaient hier comme princesse de France !
Le roi a un petit rire. Non content de lui avoir acquis pour de bon la France, sa victoire d’Azincourt, quelques années plus tôt, lui avait apporté en sus la main de la princesse Catherine, puisqu’il fallait qu’une noce vînt mettre un peu de baume sur l’orgueil blessé des vaincus. La nouvelle reine avait bientôt mis au comble la félicité d’Henry en lui donnant un fils. Dieu veillait sur les destinées de la maison Plantagenet !
— Sire, fit Beauregard, des estafettes sont venues ce matin de Calais, pour informer Votre Majesté de l’arrivée de la nef royale.
— À merveille ! Je te charge de tout arranger pour son entrée solennelle dans Paris. Ce sera sa première visite au Louvre depuis le mariage, il doit être plein de toiles d’araignées et de crottes de souris. Que l’on y mette bon ordre ! Même si ce vieux château ne sera jamais aussi riant qu’une de nos demeures des bords de Loire…
Beauregard se risqua à sourire lui aussi. On devait toujours encourager la bonne humeur chez un monarque. Puis il salua bien bas et sortit.

* * *

La reine Catherine considéra avec ennui le reflet que lui renvoyait le miroir de Venise que sa dame d’atours lui tendait, orientant soigneusement la surface vitrée pour capter son meilleur profil – et tâcher d’éviter de trop montrer à sa maîtresse les premières rides qui étaient venues, l’hiver dernier, déparer son front blanc.
Catherine savait n’être point des premières beautés du royaume. On disait que son frère le dauphin, tout proscrit qu’il fût, se consolait avec des femmes galantes, les plus belles qu’on pût trouver… Grand bien lui fît. Catherine ne regrettait pas la petite ride qui s’était creusée entre ses deux yeux, ni ses joues pâlies, qui faisaient ressortir un peu trop la longueur de son nez. Ces signes de l’âge qui n’épargnait aucune créature étaient aussi le témoignage des souffrances qu’elle avait endurées lors de sa grossesse et de son enfantement. Elle avait bien cru y rester, mais elle avait mis au monde le fils qu’attendait tant le roi. Elle serait mère du prochain souverain de France et d’Angleterre, alors qu’elle n’aurait pu espérer, en tant que fille de France, que la main d’un monarque étranger, si haut fût-il. Elle aurait dû alors s’exiler au loin, en Allemagne ou en Flandre, ou dans cette Italie où bruissaient toujours les rumeurs de poison. Et la voici au contraire de retour sur la terre ancestrale, dans le château des rois ses aïeux.
— Votre Majesté, commença la dame d’atours, désire-t-elle passer passer sa pelisse de vair pour aller à la messe aujourd’hui ? Ou bien la cape de renard blanc ?
— Celle doublée d’hermine, voyons, Nicolette ! C’est une occasion solennelle.
La dame d’atour s’inclina et donna des ordres. Le grand coffre aux fourrures fut ouvert, et les chambrières se mirent à y fourrager en fronçant le nez, tant l’odeur des épices qu’on y avait mis pour les conserver était forte.
Catherine se détourna du miroir avec un soupir. Les glaces de Venise étaient plus belles et donnaient des reflets plus fidèles que les vieux miroirs d’argent poli. Ils montraient mieux le passage des ans, et l’expression du visage, aussi. Ce n’étaient pas ses rides qui chagrinaient Catherine, mais l’air de dureté qui semblait avoir figé ses traits, le pli amer de sa bouche. Où était la jeune princesse qui était montée en rougissant à l’autel en compagnie de son seigneur et maître le roi Henry ? Avait-elle disparu dans les brouillards de la Tamise, ou dans les responsabilités sans nombre d’une reine entourée de médisants et d’envieux ? Les devoirs d’une reine étaient sans nombre aussi, mais sa liberté de mouvement s’amenuisait jusqu’à disparaître.
Catherine dit au miroir à mi-voix, comme à un autre elle-même :
— Donc je possède le droit de me mirer, mais celui de rire s’est enfui, à moins que cela ne serve mon époux. J’ai le droit de porter les plus belles étoffes, mais tout est dicté par les bienséances, jusqu’au moindre détail. Croirais-tu, mon beau miroir, que ma première dame d’honneur a toute l’étiquette de cour notée dans un calepin ?
Le miroir ne répondit rien, bien entendu.

* * *

Les cloches de Notre-Dame sonnaient à toute volée. Ce n’était pas tous les jours que leurs majestés honoraient de leur présence la bonne ville de Paris ! La nef de l’église était remplie des seigneurs et riches bourgeois dans leurs plus beaux atours, et le bas peuple se massait sur le parvis, où l’on jetterait tout à l’heure quelque menue monnaie pour que tous aient part à la fête.
Maître Rodolphe, le miroitier, était arrivé trop tard pour entrer dans la cathédrale, et se contenta de faire le pied de grue au dehors avec ses compères : Guillaume, l’aubergiste du Lion blanc, et don Alfonse, un voyageur venu d’Espagne que certains disaient alchimistes, d’autres magiciens, et quelques uns même, mahométan déguisé. Quoi qu’il en fût, Alfonse avait pris pension à l’auberge et payait son écot en bonne monnaie sonnante et trébuchante, invitant même souvent ses voisins à vider avec lui quelques bouteilles de vin d’Argenteuil.
Ce jour-là, sur le parvis, tandis que les archers du roi et les sergents de ville maintenaient un peu d’ordre dans la populace, maître Rodolfe retrouva Guillaume et don Alfonse avec grande agitation. Il avait une histoire incroyable à leur raconter :
— C’est pourtant vrai, mes bons amis, j’ai vu venir ma mort lorsque ce (il baissa la voix jusqu’à un murmure) messire de Beauregard est entré dans ma boutique et qu’il a demandé à voir la marchandise ! Comment, l’homme le plus craint de Paris, venir faire une emplette comme n’importe quel chaland ? Il avait ses hommes d’armes avec lui, et leurs mines atroces étaient plutôt faites pour le fond d’un bois ! Tremblant, je m’aventurai à demander ce que le noble seigneur désirait, bien entendu…
En raconteur exercé, il laissa tomber une pause. Guillaume et don Alfonse se penchèrent un peu plus vers lui.
— Alors, reprit Rodolphe, l’homme épouvantable me répond : Un miroir, tout simplement ! Un miroir de Venise. Et c’était tout ce qu’il voulait, en effet. Je mis tous mes soins à choisir le miroir, à m’assurer qu’il était de la taille et de la forme désirée, sans défaut aucun, et je le fis livrer par le plus sérieux de mes compagnons. Il n’était pas question, bien sûr, qu’une maladresse en chemin vienne abîmer ce miroir !
Les deux autres compères hochèrent la tête d’un air sagace, sentant bien que l’histoire n’était pas complète. Et en effet, après une nouvelle pause, le miroitier poursuivit :
— Mais le plus surprenant, mes amis, c’est l’adresse où il me dit de livrer. Devinerez-vous ? Non, même en cent ans, vous ne pourriez jamais l’imaginer ! Au château du Louvre, aux appartement de la reine.
Un hoquet de surprise non feint accueillit cette révélation. Ils s’étaient bien douté que le visiteur, homme de mains bien connu du roi anglais, venait pour le compte de son maître. Mais la reine Catherine ? C’était presque obscène d’imaginer ces deux-là ne serait-ce que parler ensemble.
— Ma foi, dit l’Espagnol, on dit bien que les femmes sont attirées par les miroirs comme le fer par la pierre d’aimant. Quand nous reprendrons enfin Grenade aux Maures, vous verrez que la reine très catholique n’aura rien de plus pressé que de garnir de glaces l’Alhambra !

* * *

Le roi Henry ne jeta qu’un regard au nouveau miroir qui ornait la chambre de sa femme. Même s’il avait su que c’était là une nouvelle glace, qui remplaçait une précédente brisée, il n’aurait fait que hausser les épaules. Il n’accordait pas de crédit à l’histoire des sept ans de malheur. Sottises populaires que tout cela !
Il s’assit auprès du feu avec un soupir satisfait. Tout allait bien dans son royaume. Son fils était un joli bambin, plein de santé, et la reine, assez jeune pour lui donner des petits frères. Et le prétendant français, le piètre dauphin Charles, n’était le seigneur que d’un mouchoir de poche autour de Bourges et d’Orléans. Quel danger pourrait bien venir de là ?
Catherine, aussi charmante et docile qu’à l’accoutumée, vint lui porter de ses mains une coupe de vin chaud. Un ménestrel commença une chanson sur le preux roi Richard, que l’on nommait Cœur de Lion. Henry soupira d’aise.

* * *

Dans un petit cabinet attenant, deux servantes pliaient des vêtements sous la surveillance de la dame d’atours. La solide Nicolette ne laissait à personne le soin de veiller aux affaires de sa maîtresse la reine. Tandis que les chambrières s’affairaient, cependant, elle s’approcha de la cheminée et tira des cendres une balle de tissu serrée. On n’avait pas fait de feu ici depuis des mois. Mais qui sait, demain, peut-être, on en ferait, et elle devrait trouver une autre cachette pour ces débris de verre compromettants…
Ce n’était pas, raisonna à part elle Nicolette, qu’elle crût vraiment à ces contes de bonne femme, mais on savait comment les langues trottaient, dans cette cour pleine de rumeurs… Mieux valait ne rien laisser au hasard.
Mieux valait ne pas laisser dire que la reine Catherine avait délibérément cassé son beau miroir de Venise, alors que les servantes étaient sorties. Nicolette s’était enhardie à demander, d’un ton enjoué, s’il plaisait à Sa Majesté de se défaire d’un méchant miroir mal poli – n’importe quoi pour tourner la chose à la plaisanterie. Oh, bien sûr, Sa Majesté pouvait avoir un mouvement d’humeur, mais mieux valait ne pas donner des signes d’instabilité. Outre la malveillance habituelle des courtisans, cela pouvait suggérer qu’elle avait hérité de la malencontreuse folie du roi son père, que l’on avait vu hurler comme une bête lors du déplorable incident du bal des ardents.
Mais la réponse de la reine avait été sibylline :
— Avec plaisir ou déplaisir, avait-elle dit, cela ne regarde que ma conscience.

* * *

Dans sa boutique de la rue du Pont-Neuf, maître Rodolphe avait retrouvé sa routine quotidienne, derrière son comptoir de bois poli. Il ne pouvait s’empêcher toutefois de jeter des coups d’œil furtifs derrière les petits carreaux de verre épais de ses fenêtres à meneaux.
Il n’avait pas besoin de recevoir trop souvent de client comme le sieur de Beauregard ! Le miroitier avait espéré un moment que l’âme damné du roi Henry le paierait en bons francs d’or ou bonnes livres tournois, à tout le moins. On murmurait qu’il avait les coffres de son maître à sa discrétion. Aussi Rodolphe avait-il été bien déçu quand le sinistre individu était parti sur une vague promesse de lui faire tenir la somme due à la Saint-Martin… Presque au bout de l’an ! Hélas, que pouvait-on faire ? Beauregard avait le roi pour lui, c’est-à-dire la loi. Et il n’y avait pas apparence qu’on dût bientôt changer de monarque – rien pour déloger le lion anglais et ramener les fleurs de lys. Ainsi donc, au point de vue de la loi, il n’avait pas tort.
Le maître miroitier soupira une dernière fois et retourna à ses comptes.

FIN

Un après et un avant (le roman)

Tableau représentant Sainte Hélène, en robe pourpre, accompagnée d'un évêque, devant le tombeau du Christ, où des ouvriers exhument la Croix

Agnolo Gaddi, L’Invention de la Croix par Sainte Hélène (Florence, vers 1380). Source : Wikimedia.

Ma vie d’auteure est bien remplie. J’ai terminé cet automne la rédaction et surtout les corrections du roman sur l’impératrice Hélène ; je l’ai re-corrigé à la lumière des commentaires de quelques bêta-lecteurs courageux ; et j’ai bouclé cette phase du cycle en envoyant le manuscrit à un certain nombre d’éditeurs choisis avec soin.

Maintenant, plus qu’à attendre. Ne me dites pas, je vous prie, que le plus dur est passé !

Heureusement, j’ai un autre projet en cours pour m’occuper. Un autre roman, eh oui, et même un autre roman historique. Tout à fait différent quant à l’époque et aux thèmes abordés, cela dit. Un indice ?

Pour me mettre dans le bain, j’ai commencé par des lectures dans le domaine de la fiction : La Chartreuse de Parme, de Stendhal (que j’avais lu à 15 ans et quasi oublié), la nouvelle de Barbey d’Aurevilly « Le rideau cramoisi », le curieux et un peu décevant Deux Hommes de bien d’Arturo Perez-Reverte, et en ce moment Les Blancs et les Bleus d’Alexandre Dumas. Si je dis que j’ai aussi au programme Quatrevingt-treize de Hugo, « Les Duellistes » de Joseph Conrad, La Terre aux loups, de Robert Margerit, ou les souvenirs de Charles Nodier, je pense. Ah, et puis Les Confessions d’un Italien, d’Ippolito Nievo !

Liste non exhaustive, bien sûr. Il y a beaucoup de témoignages et documents d’époque à éplucher. Le Tableau de Paris, de Louis-Sébastien Mercier, les Mémoires et la correspondence de Mme Campan, les récits de voyage de Stendhal en Italie, ceux de Goethe puis Mary Shelley en France… Il est fascinant de découvrir que la première Restauration, en 1814, avait amène un retour des touristes, notamment anglais : Shelley et la jeune Mary Godwin, qui s’était enfuie avec lui, au grand scandale de la bonne société, en ont fait partie. Shocking, mais romanesque à souhait !

Pour ne pas perdre les bonnes habitudes, je commencerai le travail le 1er janvier, ni plus tôt, ni plus tard. Cela m’a plutôt réussi jusqu’ici. Et ce sera de nouveau comme dans l’adage : Nulla dies sine linea.

Mes outils d’écriture : (6) Les leçons des travaux précédents

Gravé sur la souche d'un tronc d'arbre :

En littérature aussi, tout se recycle.

Tout le monde n’est pas obligé d’être capable d’écrire de tout. Néanmoins, il est rare que celle qui écrit se limite à la pratique d’une seule forme.

Moi-même, j’ai commencé par des textes courts, comme beaucoup de monde : des nouvelles et poèmes relativement faciles à placer dans des revues amateurs. (Enfin, pour être honnête, j’ai commencé à publier des textes courts ! Mes vrais débuts, vers l’âge de treize, étaient des tentatives de romans – inachevés, sans trop de regrets.)

Je ne m’étendrai pas aujourd’hui sur la façon dont on passe de l’un à l’autre. La forme littéraire choisie est affaire de goût, et d’opportunités. Mais il y a une chose que j’ai rarement lue sous la plume de confrères écrivains blogueurs : changer de genre ne remet pas les compteurs à zéro, au contraire ! C’est l’occasion de faire migrer les savoir-faire acquis vers le nouveau projet littéraire en cours.

De la nouvelle au roman

Je disais que j’avais commencé par des textes courts. On ne sera pas surpris si je dis que c’est une excellente école de concision : pas question de prendre trois pages pour une description, ou pour décortiquer les états d’âme d’un personnages ! Au contraire, on apprend à soupeser l’emploi d’un adjectif, d’un adverbe, pour ne le garder que si cela apporte réellement une information indispensable. On apprend à brosser un quelques mots la personnalité des protagonistes. Chaque mot comptant, on n’utilise qu’un ou deux détails frappants pour suggérer une physionomie, un tempérament.

Ce travail n’est pas perdu quand si on passe au roman : même si on a plus de place pour développer l’histoire, cela paye de ne pas la gaspiller en redondances ! Éliminer les longueurs rend le style plus vivant, le récit plus alerte. Et cela se sent à la lecture.

De la poésie à la prose

Je le disais dans un précédent billet, j’aime bien écrire des vers. Est-ce que cela apporte quelque chose à l’écriture de prose ? Ha ! Est-ce que quelque chose ne sert pas quand on écrit ? Pour citer Alfred Bester : « Tout écrivain est un chapardeur. Un écrivain professionnel est un chapardeur professionnel. »

Écrire de la poésie, c’est au minimum apprendre à jouer avec le langage, les images, les sens. Dans un poème, les sonorités d’un mot et les images qu’il évoquent comptent au moins autant que le sens. Développer cette sensibilité permet de tirer le maximum de la langue, qui est quand même l’outil numéro un de l’auteure, oui, même en prose. Pour donner plus de chair à une description, par exemple, les échos poétiques des mots sont bien utiles, ou pour rendre moins théorique une discussion sur des idées, en résumant les positions des uns et des autres en quelques maximes frappantes.

De la fantasy au roman historique

Enfin, et c’est une expérience toute récente, l’écriture d’un roman situé dans un monde imaginaire m’a bien servi pour passer au roman historique. Ce n’est pas seulement une question de matériaux de construction : oui, l’univers évoqué dans L’Héritier du Tigre est plutôt médiéval-fantastique, donc avec une technologie et un contexte socio-évonomique proche de l’Europe pré-Moderne.

Mais surtout, la nécessité dans l’écriture de fantasy d’entremêler au récit les informations nécessaires pour comprendre l’univers du roman est un apprentissage inestimable quand on veut évoquer de façon vivante un monde aussi étrange et familier à la fois que l’Empire romain tardif. Il y a tout un vocabulaire antiquisant dont nous avons des échos par Astérix, les péplums ou la série télé Rome. Il faut doser l’usage de tels mots, et si possible les rendre compréhensibles d’après le contexte. Avoir fait ce genre de travail au préalable avec une langue imaginaire aide à garder le sens de ce qui peut ou non marcher.

Même chose pour rendre plus vivantes et spécifiques les descriptions, l’évocation de faits historiques. Pour un domaine aussi rebattu que le christianisme dans l’Empire romain, il fallait trouver le moyen de redonner un peu d’étrangeté, de distance, à ces figures par trop connues, ces récits surinvestis par l’Histoire aussi bien que la légende. Je suis partie d’une réalité historique : l’époque de Constantin se situe avant la traduction de la Bible en latin, avant les textes fondateurs en cette langue des saints Augustin, Ambroise et Jérôme. Bref, la chrétienté parlait grec pour l’essentiel ! Citer des termes théologiques, des versets des Psaumes, etc., en grec, avec la sonorité peu familière pour nos oreilles de la koïné, c’était une façon de jouer sur le même type d’effets que lorsque, en fantasy, on parle elfique ou autre langue imaginaire.

Pour finir, que l’on permette d’édicter une loi plus générale, que je n’aurai pas l’outrecuidance d’intituler « loi de Delse », mais « Principe littéraire Lavoisier », avec un clin d’œil à la loi de conservation de la masse :

« On peut poser en principe que dans tout travail de rédaction, rien ne se perd, et tout peut être repris et recyclé. »

Mes outils d’écriture : (5) Dites-le avec des vers

Photo : un arbre avec deux troncs partant du sol et qui se rejoignent à mi-hauteur, donnant l'impression qu'il a deux jambes

Partout, autour de nous, des poèmes nous invitent à sortir des sentiers battus.

On sait que j’écris des nouvelles, des romans, bref ce qu’on appelle de la prose. Vous vous souvenez des cours de littérature du collège, pas vrai ? Ou du Bourgeois Gentilhomme :

« Ce qui est prose n’est point vers ; ce qui est vers n’est point prose. »

Pas mieux, mon brave M. Jourdain. Pas mieux.

Pourtant, rien n’empêche d’écrire l’un et l’autre. J’ai commis un certain nombre de poèmes, quelques-uns ont même été publiés.

Et puis il y a un truc que je n’ai encore jamais trouvé dans les conseils professionnels d’autres écrivains, mais qui marche pour moi : quand j’ai un blocage au cours de l’écriture d’un texte en prose, quand je n’arrive pas à trouver les mots justes, je change de mode, je passe à la poésie.

Parfois, je m’astreins à écrire un court poème en vers réguliers, parfois je me lâche dans des vers libres, parfois je me contente de chercher une citation chez un auteur que j’aime bien. Le but est le même, chaque fois : mettre en mouvement les mots, les sons, les images, tout ce qui dans la langue résonne au-delà du simple sens. La poésie est jeu, association d’émotions et d’idées, et me couler pour un moment dans cette discipline revigore et ressource les muscles usés de la prose. Pour employer un terme à la mode, faire de la poésie est du brain hacking à l’usage des auteurs.

Ne me croyez pas sur parole, regardez mon premier roman, L’Héritier du Tigre, et comptez les passages où des vers viennent s’insérer dans le récit !

En général, après quelques minutes de poésie, je peux reprendre sans trop de stress le fil du récit. Et je décide au cas par cas si les vers en question méritent ou non de rester dans le travail fini. Je l’avoue, le plus souvent, ma réponse est oui.