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« Premier Noël, dernier Noël », une nouvelle et un avant-goût

Miséricorde. Qui peut prétendre n’en avoir pas besoin ? (« Madonna Laboris », N. Roerich, 1933)

On a tous nos rituels. Chaque année, je participe a un atelier d’écriture qui se tient au mois de décembre, et dont le but est d’élaborer une nouvelle à partir d’un thème et d’un certain nombre de mots et de phrases à placer dans le texte. (Voici par exemple la livraison de l’année précédente.) C’est fascinant de voir quelle diversité de textes peuvent produire les participants à partir des mêmes éléments. En décembre 2020, forcément, il n’a pas été possible de se réunir dans une même pièce pour écrire, alors on a planché chacun de notre côté, en tête-à-tête avec l’ordinateur. Mais le thème était bien fait pour remonter le moral : « Rédiger un Conte de Noël » ! Je peux aussi indiquer que certains des personnages reviendront bientôt, dans un texte plus long cette fois… Promis.

En attendant, bonne lecture.


Premier Noël, dernier Noël

Morières-lès-Avignon, 24 décembre 1770

Il était une fois, sous un ciel bleu glacé de Provence, un coche qui brinqueballait sur le grand chemin le long du Rhône. À main droite le fleuve, où commençait le domaine du roi de France ; à gauche le Comtat venaissin, terre des papes, repliée sur ses collines, ses palais et ses traditions. Orange, Châteauneuf, Avignon… Enfin, la voiture se vida dans la cour du relais balayée par le mistral. Le cocher, vieux bonhomme emmitouflé de plusieurs manteaux de laine, lâcha ses rênes et tituba jusqu’à l’auberge dont la grosse cheminée était la promesse d’un feu ronflant.

Mais ce n’était d’aucune aide pour Henriette, seule et démunie à présent, avec cet enfant qui serait encore plus seul au monde si on n’y faisait rien. Toutes ses économies étaient passées ce voyage, et si elle ne trouvait pas d’aide une fois au but… Mieux valait ne pas y penser.

Elle serra le bébé contre elle sous sa pèlerine et marcha résolument le long des rues étroites aux pavés inégaux, rendus plus traîtres par le verglas, puis prit le chemin qui serpentait dans la colline, entre les vignes et les mûriers. À Morières, où elle avait grandi, personne ne fit mine de la reconnaître, ni les bergers et gardiens de vaches du mas voisin, ni le curé Taillefer allant sur son âne rendre visite à quelque ouaille méritante, ni même un montreur de marionnettes qui l’avait tant fait rêver jadis.

Tant pis. Henriette continua de marcher jusqu’à une une grosse ferme dont les bâtiments de pierre jaune, ramassés en L contre le vent féroce des collines, étaient cruellement familiers. On n’apprécie pas ce que l’on a jusqu’au moment où on le perd. Si ici aussi on la rejetait…

Bastien Dargent se serait attendu à tout, sauf à cela. Depuis des mois que sa plus jeune sœur, Henriette, s’était enfuie, toute vergogne secouée, avec une troupe de théâtre quelque part au royaume de France, personne n’attendait plus son retour. Et pourtant, elle était là !

À contre-cœur, il ouvrit la porte de la cuisine, où Clémence, son épouse, s’affairait à préparer le repas qu’on servirait après la messe de minuit. La servante tisonnait le feu et rajoutait des bûches ; les fillettes, exceptionnellement sages à la perspective du festin, aidaient en pelant des pommes. Quand Clémence allait savoir la nouvelle…

Froidement, Bastien conduisit la visiteuse à un banc dans le coin opposé. Il fallait tirer certaines choses au clair.

— Ainsi donc, commença-t-il, tu crois pouvoir revenir chez nous comme ça, après la façon dont tu es partie ?

Elle secoua la tête et répondit tout doucement :

— Ce n’est pas moi qui reviens, grand frère. Crois-moi, j’ai déjà mon trajet de retour payé. Mais c’est ce petit… Regarde, c’est ton neveu Antoine.

Elle écarta les pans de sa pèlerine pour révéler un paquet enveloppé de langes. Choqué, mais pas vraiment surpris, Bastien contempla l’enfant. Il était bien petit pour voyager : sans doute pas plus d’une semaine, au plus dix jours. Cette folle d’Henriette avait dû sauter dans un coche à peine après l’avoir mis au monde ! Il soupira :

— Mais toi, alors ?

Sa sœur secoua sa tête coiffée d’un bonnet de dentelle bien plus élégant que ce que portaient les femmes du pays, même le dimanche. Quelques mèches blond cendré s’en échappaient comme des copeaux de métal précieux. Avec un petit sourire triste, elle rétorqua :

— Moi, oh… Quelle importance. On m’attend à Paris, Bastien. Un nouveau rôle. Je n’ai pas pu travailler ces derniers mois, bien sûr, avec cette grossesse… Mais bientôt…

De ses mains fines, gantées de chevreau, elle serra contre elle l’enfant. Une dernière fois, l’implication était claire.

Petit à petit, à mesure que son frère se dégelait, Henriette Dargent sentait le soulagement la gagner. Oui, Bastien était sensible à la voix du sang. Il ne rejetterait pas son neveu dans un monde inhospitalier. Il aurait même fait fi du qu’en dira-t-on et recueilli chez lui la pécheresse… Mais la jeune femme se redressa, modelant ses traits en un masque grave :

— Tu es bon, grand frère, mais tu ne t’imagines pas. Quelle figure pourrais-je tailler ici ?

Il haussa les épaules. Il savait fort bien qu’elle ne trouverait personne pour l’épouser dans le pays, et que personne d’honnête ne voudrait l’employer. Non, elle avait sa vie là-bas, avec la troupe, où la question de la respectabilité se posait tout autrement.

— Au moins, reprit Bastien, as-tu pris le temps de le faire baptiser ?

Elle dut bien avouer la vérité : qu’elle s’en était souciée comme d’une guigne, dans sa hâte de prendre la route. Elle pouvait voir l’honnête Bastien résolu à présent à arracher son neveu à une parente indigne… Tans pis, ou tant mieux pour le petit Antoine.

Dans la grande cuisine où l’âtre rougeoyait, la curiosité attira peu à peu à eux les deux fillettes qui aidaient leur mère. La plus grande, une gamine disgraciée par la petite vérole, regarda timidement Henriette. Avec malgré tout une boule dans la gorge, celle-ci mit le bébé emmailloté dans les bras de sa nièce Laure, qui le porta gravement à sa mère.

Clémence, l’épouse de Bastien, n’eut pas un mot pour Henriette. Elle était encore plus stricte pour la morale que son mari. Mais elle envoya la servante chercher un berceau. Elle n’eut pas loin à aller, ce qui était une triste histoire en soi.

Bastien, à mi-voix, expliqua :

— On a perdu notre dernier, né de ce mois… Le Seigneur l’a repris à lui.

Henriette ne dit rien, mais quand son frère l’invita à passer avec eux la veillée de Noël, elle n’eut pas le cœur de refuser.

Sant-Jóusè m’a di :

Pren-te gardo, pren-te gardo !

Sant-Jóusè m’a di :

Pren-ti gardo per eïci !

La voix fraîche des enfants montait dans la nuit tandis qu’ils revenaient de l’église. Henriette était restée au dernier rang, de peur de s’attirer les foudres du curé Taillefer. Tant pis. Elle rendrait des comptes devant Saint Pierre, plus miséricordieux que les hommes, dont le grand livre ne porterait pas que ses transgressions.

Le cri d’une chouette, propre à glacer le sang, fit se hâter les traînards. Bastien Dargent, lui, se flattait de n’être pas superstitieux. Il n’avait même pas écouté les racontars au sujet de la comète, durant l’été. Mauvaises récoltes, épidémies… Que n’avait-on pas dit ! Aujourd’hui aussi, il prendrait les choses comme elles venaient. Ce neveu qui leur tombait du ciel (mieux valait y songer ainsi que d’épiloguer sur la conduite d’Henriette) grandirait à la maison, voilà tout. Et on remarquerait à peine le petit Antoine parmi ses cousins.

Clémence et lui étaient encore jeunes, après tout. Ils auraient beaucoup d’autres enfants.

FIN

Y a-t-il des livres qui aident à écrire ? (II) On met les mains dans le cambouis

Une main secourable. (Nicolas Roerich, Madonna)

La semaine dernière, j’ai fait le tour de quelques ouvrages de critique littéraire qui ont joué un rôle dans mon évolution en tant qu’auteure, et qui me semblent susceptibles d’intéresser d’autres gens qui écrivent, de façon professionnelle ou non. Mais je mentirais par omission si je ne parlais pas d’un autre type de bouquin technique qui m’a bien servi, au fil des ans : les manuels d’écriture.

Comme beaucoup de gens, au début, je ne croyais pas à la pertinence d’un apprentissage des techniques d’écriture. Être écrivain, cela vient de l’intérieur, d’une alchimie mystérieuse entre l’auteur et le cosmos, toutes ces notions romantiques. Et puis j’ai commencé à lire des choses comme On Writing: A Memoir of the Craft, de Stephen King (2000 et 2001 pour la traduction française sous le titre : Écriture, Mémoire d’un métier). Je suis loin d’avoir été la seule à avoir vu mes idées préconçues être gentiment bousculées à cette occasion. Le message le plus utile de King étant : non, ce manuel ne vous transformera pas en génie, mais il vous aidera à tirer profit de vos capacités.

Vers la même époque, j’ai commencé à lire Écrire & Éditer, la revue du Calcre (vous vous souvenez ?) et notamment les chroniques de Paul Desalmand : Lettres pour ma poubelle puis Écrire est un miracle. Je ne sais pas si on les trouve encore, à part chez les revendeurs, mais cela vaut la peine de les dénicher. D’un style impeccablement classique, ces vignettes abordent le monde de l’édition et les techniques d’écriture avec une rafraîchissante absence de préjugés.

Quelques années passent, je termine et publie mon premier roman, puis la vie se met en travers de l’écriture. Quand je m’y remets, je recommence aussi à chercher des outils. Et Internet me suggère que la méthode de Blake Snyder, Save The Cat!, est incontournable. Ce n’est pas faux. Hollywood l’a déjà adoptée, ce qui veut dire qu’elle influence nos imaginaires sur toute la planète. Et c’est un guide remarquable efficace pour vérifier ce qui va ou ne va pas dans votre manuscrit. J’ai raconté ailleurs comment Save The Cat! m’avait permis d’identifier où était le trou dans l’intrigue de l’un de mes romans.

Encore plus récemment, toujours grâce à Internet, j’ai découvert Beating the Story, de Robin D. Laws (2018), un manuel qui va au cœur des briques élémentaires du récit, les questions de rythme, de scènes dramatiques avec un résultat positif ou négatif pour le protagoniste, et aussi une dissection des différents types de protagonistes, y compris ceux que Hollywood n’arrive pas à comprendre. C’est donc un merveilleux guide pour plonger résolument dans le cambouis. Non, ça ne déteint pas sur le clavier.

P. S. C’est une source plus modeste, mais je m’en voudrais de ne pas citer l’essai d’Alfred Bester, « Mes amours avec la science-fiction », repris dans Le Livre d’or de la science-fiction : Alfred Bester (Pocket SF, 1986). L’auteur a une longue expérience de l’écriture, tant de nouvelles que de romans, puis du journalisme et de la télé. Et il a deux ou trois choses à dire sur l’inspiration, le rôle du travail régulier, et l’importance de la vie en-dehors de l’écriture.

Y a-t-il des livres qui aident à écrire ? Témoignage de mon étagère (I)

Dans quel état j’erre ?

Je parle beaucoup de documentation, ici, pour le contenu des histoires que j’écris, en particulier celles situées dans le passé. Mais les livres sur l’écriture elle-même, les manuels et autres ouvrages techniques, est-ce que ça en vaut la peine ?

Honnêtement, je ne sais pas. Cela dépend du genre d’auteure ou d’auteur que vous êtes. Moi, je l’avoue, j’en lis, et je ne suis pas gênée de reconnaître que ça m’a été utile.

Je lis même deux types de textes techniques : des ouvrages de critique littéraire et des manuels d’écriture. Je ne recommande pas le premier type aux débutants et en général aux gens qui manquent d’assurance dans leur écriture. La critique peut paraître ésotérique, ou tomber comme un jugement péremptoire, le niveau d’excellence visé peut décourager l’impétrant.

J’ai commis cette erreur moi-même, évidemment. Encore adolescente, j’ai plongé dans L’Ère du soupçon, de Nathalie Sarraute, qui était dans la bibliothèque de mes parents. S’en sont suivi quelques années de doute, pour réconcilier mon désir d’écrire des romans avec ce dynamitage de la notion de roman, ainsi que de celles de personnage, de dialogue, de narration… Lire un peu plus de Sarraute a aidé, paradoxalement : les essais Flaubert le précurseur et Paul Valéry et l’enfant d’éléphant. Le premier en particulier est (du point de vue d’une auteure au travail) une master class d’écriture sur la voix, le point de vue et la caractérisation des personnages.

J’avais de la chance : la bibliothèque de mes parents contenait d’autres trésors : les trois tomes de Littératures de Vladimir Nabokov (ses cours à l’université de Cornell sur la littérature occidentale et la littérature russe) : les Enquêtes et le Livre des Préfaces de Jorge Luis Borges (essais divers sur la littérature, y compris la science-fiction, l’art, l’histoire) ; La Littérature à l’estomac et En Lisant en écrivant de Julien Gracq. C’est intéressant de comparer le point de vue de Nabokov et Sarraute sur les écrivains russes, pourquoi Dostoïevski est au nadir pour le premier et au pinacle pour la deuxième. Et Gracq, aussi bien que Borges, montraient que la littérature dite d’évasion pouvait être considérée comme digne d’intérêt par des auteurs reconnus. En tant que lectrice du Seigneur des Anneaux, c’était encourageant de lire les commentaires positifs de Gracq sur la création d’univers de Tolkien.

J’ai lu depuis d’autres textes de critique, mais peu m’ont marquée. Citons Rouvrir le roman (2017), de Sophie Divry, qui incite à élargir la notion de ce qu’est un roman. Et puis il y a eu A Reader’s Manifesto (2002), de B. R. Myers, critique féroce de certaines tendances de la littérature « sérieuse » de la fin du XXe siècle. Une première version, plus courte, a circulé en ligne, mais cela vaut la peine de lire l’ouvrage complet, avec la réponse aux critiquex. Rien de plus roboratif qu’une bonne bagarre littéraire pour se rassurer : non, les grands noms de la « Blanche » ne sont pas intouchables ni sans défaut. Pas de complexes à avoir pour se lancer.

J’arrête ici cette énumération. Dans un prochain billet, je passerai aux manuels d’écriture et de scénario. Et c’est là que l’auteure mit les mains dans le cambouis.

P. S. J’oubliais : il y a au moins un autre auteur dont les bouquins m’ont fait réfléchir et évoluer : Simon Leys, dont les Essais sur la Chine contiennent non seulement une dénonciation vigoureuse du maoïsme et de ses relais en Occident, mais aussi des textes sur la littérature et la culture chinoises, sur la traduction, sur les idéogrammes, sur la notion même de culture et de trésor culturel… De quoi ouvrir bien des horizons.

P. P. S. Décidément, j’ai la mémoire qui flanche. J’oubliais le livre de Borges sur les Anciennes Littératures germaniques, un cours assez éclectique sur les sagas, Beowulf, les kenningar, etc. Un continent poétique méconnu.

Et puis il y a eu les préfaces de Gérard Klein et Démètre Ioakimidis pour La Grande Anthologie de la science-fiction au Livre de poche. Des pulps des années 20 et 30 à l’âge d’or de la SF, tout un ensemble d’auteurs, leurs thèmes et leurs techniques.

Enfin, il faut citer Claude Duneton, dont les essais Parler croquant puis À hurler le soir au fond des collèges présentaient de façon décapante une version de l’histoire de la littérature qu’on n’a enseigne pas justement au collège. Je m’en suis un peu éloignée depuis, mais certains concepts m’ont sérieusement fait réfléchir, par exemple la façon dont le vocabulaire d’une langue reflète la société qui la parle. Il comparait ainsi le français et l’occitan, pour montrer que le premier n’avait pas beaucoup de mots techniques ou de métiers, qu’il n’existait pas par exemple de mot pour dire « fermer la porte avec une barre », contrairement à l’occitan. Il se trouve que dans ce cas, c’est faux : le verbe « bâcler » a ce sens. Réaliser cela m’a incité à plus de curiosité à propos de la langue, tant littéraire que celle de tous les jours.

Oh, et ceux qui ont lu L’Héritier du Tigre se souviennent peut-être que j’utilise « bâcler » dans ce sens à la première page. Rien ne se perd.

Point final pour une sombre histoire, ou mon tout dernier #roman

« Le donjon du Temple vers 1795 ». Huile sur toile anonyme. Paris, musée Carnavalet.

C’est juste la fin du premier jet, et il y aura encore du travail de révision pour m’occuper pendant un mois ou deux, mais ça fait du bien de parvenir à cette étape ! C’est mon cinquième roman au total, et le deuxième roman policier historique de la série commencée en juin 2020. On est toujours dans la période Révolution et Empire, mais cette fois sous le Directoire, ce qui offre pas mal de possibilités dans le registre « noir ». Conjurations, traîtrises, poignards dans le dos, pots-de-vin à tous les étages…

Je ne sais pas si on peut dire que je me suis amusée. La rédaction a certes pris plus de temps que pour le premier. Est-ce l’ambiance plus glauque, les thèmes abordés plus lourds, notamment le cas des orphelins du Temple ? Possible.

Mais il y a aussi eu de nombreuses satisfactions, et d’abord celle de passer d’un roman à une série, de voir se matérialiser une idée un peu folle : créer un personnage récurrent et son univers. Les modèles ne manquaient pas, certes, mais encore fallait-il passer à la réalisation. Il n’y a pas de miracle, ça a été documentation, documentation, documentation.

Au final, un roman qui passe peut-être moins de temps que prévu avec les intrigues politiques et plus avec la vie quotidienne. C’est amusant par exemple de voir tout ce que l’époque connaissait déjà, depuis le télégraphe (optique) jusqu’au bouillon en cubes.

Et puis j’ai bel et bien mis mon « homme en noir » sur une nouvelle trajectoire.

Plus qu’à croiser les doigts question publication. Je viens d’avoir une proposition très intéressante pour le premier roman de la série, donc… Patience.

#Ecriture Aller plus loin avec ses personnages

Peinture : une forteresse dans la montagne
Des pays imaginaires, vus par un peintre visionnaire. (« Gundla », par Nicolas Roërich.)

Se dépasser, aller plus loin, ce n’est pas si compliqué en matière d’écriture. Comme dans la chanson, il faut « mettre un pied devant l’autre et recommencer ». Mais attention, un peu de méthode est nécessaire pour ne pas donner dans le n’importe quoi.

Je suis fermement persuadée qu’il n’y a pas de sot projet d’écriture, mais seulement de sottes (ou moins sottes) gens qui écrivent. « Je ne sais pas » n’est pas une raison valable pour ne rien faire, ou pour écrire toujours la même chose. La solution tient en deux mots :

  1. Documentation
  2. Réflexion

Quand je me suis lancée dans le roman historique, en 2017, avec Helena Augusta, c’était pour moi un territoire quasiment vierge. Oui, j’avais pas mal de lectures, tant en vulgarisation historique qu’en romans, mais il n’empêche que j’ai passé plus d’un an à lire quasi exclusivement des bouquins d’histoire, y compris des articles et manuels universitaires. Tout ne s’est pas retrouvé sur la page écrite, bien sûr, mais ça m’a permis de mieux voir l’univers dans lequel évoluaient mes personnages, mieux cerner ses ressorts, sa logique, ses zones d’ombre aussi, car il y a des choses qui restent obscures même pour les spécialistes.

Un exemple : on sait au fond fort peu de choses de la fameuse Hélène, mère de Constantin, à commencer par son origine sociale et géographique. Cela m’a laissé les mains libres pour remplir ces vides.

Autre cas de figure : devoir mettre en scène des personnages dont l’expérience vécue est très différente de la mienne. Là, il est obligatoire de partir de ce que les personnes concernées ont elles-mêmes à dire, que ce soit directement, via des discussions avec vous, ou par des textes qu’ils ou elles auront écrit, du tweet au blog et au roman.

Insistons sur le point personnes concernées, car ce n’est pas évident pour tout le monde, même parmi ceux qui se croient woke (pour employer un terme à la mode). Il y a un célèbre podcast d’écriture américain, spécialisé dans les genres de l’imaginaire, où une des hôtes a un jour conseillé la lecture de yaoi pour aider à camper des personnages homosexuels masculins crédibles. Nope.

En fait, c’est un domaine où les écrits personnels informels tels que blogs et tweets sont bien plus utiles que des essais et enquêtes universitaires, même si ceux-ci ont aussi leur place. Certes, les quelques LGBT « out » dans vos contacts ne représentent pas l’unique réalité de l’expérience LGBT, mais leur voix témoigne d’une expérience, sur un plan bien plus personnel que ce que vous lirez dans un traité savant. Une autre source précieuse : les biographies et autobiographies, surtout bien sûr s’il s’agit de gens du pays et de la période concernée. Mais rien de tel par exemple que lire l’émotion sous la plume de Jean Cocteau, dans ses mémoires, quand il évoque les dangers courus par Jean Marais lors d’un tournage, pour partager ce vécu.

Est-ce que j’ai mis en pratique mes propres conseils ? J’espère bien. Quand je me suis lancée dans Helena, j’ai lu pas mal de choses sur l’amour dans l’Antiquité, et en particulier assez pour me persuader qu’il serait trompeur d’utiliser les catégories actuelles pour décrire une réalité vécue qui n’avait pas les mêmes tabous ni les mêmes présupposés moraux et sociaux. Par exemple, l’idée qu’un individu de sexe masculin puisse être attiré par un autre n’était pas un tabou, mais comme l’attraction naturelle vers les êtres beaux et jeunes. En revanche, pour un homme et un citoyen, afficher son amour, montrer qu’on était épris et qu’on était prêt à se mettre au service de l’être aimé, que ce soit pour une femme ou homme, c’était déchoir. Un univers mental étrange et déroutant pour nous.

Dans les périodes plus rapprochées, heureusement, il y a à la fois plus de documentation et plus de témoignages. Dans ma série actuelle de romans policiers historiques, l’un des personnages récurrent est homosexuel et aussi « out » qu’on pouvait l’être à la fin du XVIIIe siècle, ce qui veut dire plus qu’on pourrait le penser. J’ai là aussi lu un certain nombre de travaux universitaires qui font la sociologie du Paris homosexuel, et montrent entre autres choses que c’est durant ce siècle que s’est élaborée une culture homosexuelle telle que nous pouvons en connaître aujourd’hui. Mais j’ai aussi fait mon profit de diverses biographies (celles où cet aspect de la vie d’un personnage historique n’avait pas été passé sous silence), notamment les portraits brossés par Olivier Blanc dans Les Libertines et L’Amour à Paris au temps de Louis XVI. (Épuisés, mais les bouquinistes sont nos amis.)

Enfin, c’est toujours bon d’avoir aussi une idée claire des clichés à éviter, et pour ça lire des critiques de livres, de film, etc., et en profiter pour réfléchir à sa pratique. Dans un précédent billet, je mentionnais le cliché bien trop fréquent du personnage bisexuel représenté comme un omnisexuel effréné. Un autre cliché usé jusqu’à la corde est celui où le personnage LGBT sert d’auxiliaire au personnage principal, l’aide à se révéler ou à avancer dans sa quête, mais meurt avant la fin. Un scénario particulièrement appliqué aux lesbiennes, semble-t-il, mais qui est souvent appliqué à des « femmes fatales » dont la vie sexuelle sort du cadre strict du mariage traditionnel.

C’est non seulement un cliché, mais un cliché négatif dont on peut se passer. Dans le roman que je suis en train d’écrire, j’ai été confronté à ce problème. L’un des personnage secondaires est une lesbienne, et de par les secrets qu’elle possède, elle se trouve menacée… Néanmoins, je peux garantir une chose : elle sera vivante au moment de mettre le point final.