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La #religion des uns est le #blasphème des autres. Autoriser tous les blasphèmes, c’est garantir la #liberté de toutes les religions.

Tuer pour des images, ce n’est pas raisonnable. Mais rien n’est raisonnable là-dedans.

Pas de liberté de religion sans liberté de blasphème. Ça ressemble à une boutade, mais c’est une vérité d’expérience. Et ce n’est pas seulement parce que «Sans la liberté de blâmer, il n’est point d’éloge flatteur», comme disait Beaumarchais. Mais c’est lié à la nature même des religions, du moins des grandes religions qui se partagent le marché de la spiritualité aujourd’hui, et qui ont toutes prétention à l’universel, et toutes prétendent dire non pas une vérité mais LA vérité.

Christianisme dans ses principales versions catholique, protestante et orthodoxe ; judaïsme, islam, bouddhisme, hindouisme… Tous n’invoquent pas seulement une conception du divin, mais une vision du monde, un récit de l’histoire depuis « le commencement », un système de récompenses et de punitions dans ce monde-ci et dans l’autre, une doctrine de gouvernement ou du moins de rapport entre les dirigeants et la masse des fidèles. Elles imposent leur discours sur le monde. Et ce faisant, elles se heurtent à la fois entre elles et au réel.

Et tout d’abord au sujet d’une question cruciale : combien de dieux ? Les trois religions dites abrahamiques, c’est bien connu, sont monothéistes. La multitude de divinités de l’hindouisme, mais aussi de certaines formes de bouddhisme, du shintoïsme, de la religion traditionnelle chinoise, du vaudou ou candomble, des spiritualités animistes, du wicca, et j’en passe, est condamnée par ces religions « du livre », au mieux comme de l’erreur, au pire comme culte démoniaque. Yahveh ou Allah est un dieu jaloux : jaloux du culte que l’on pourrait rendre à d’autres. Est-ce qu’il faut respecter cette croyance ? Ne pas mentionner Shiva et Rama pour ne pas choquer Jéhovah ? Inversement, si on n’est pas hindou, on ne voit aucun problème à voir représenter Kali en pin-up, mais on peut se retrouver accusé d’irrespect pour la déesse. Comment être « respectueux » quand votre propre livre saint vous dit que les dieux des autres sont de faux dieux ?

Même le culte rendu à Jésus par les chrétiens est de l’idolâtrie pour les juifs et les musulmans ; et inversement, nier à Jésus la qualité de fils de Dieu est un blasphème pour les chrétiens. Et celui que catholique et orthodoxes rendent aux saints et à la Vierge est rejeté catégoriquement par les diverses dénominations protestantes. Peut-on vraiment « respecter » toutes ces affirmations contradictoires ?

Quant aux images, ce n’est pas plus évident. Ainsi, l’islam sunnite est devenu au fil des siècles intransigeant sur la représentation du prophète Mahomet, alors que les chiites sont plus à l’aise avec cette iconographie. Chez les chrétiens, les calvinistes et luthériens refusent les représentations de saints et même de Jésus, alors que pour les catholiques (et certaines dénominations protestantes, pour les images de Jésus) c’est un support familier à la dévotion, et que pour les orthodoxes, une icône est un objet sacré en lui-même.

Je pourrais continuer ainsi longtemps, mais on aura compris : le blasphème de l’un est souvent le dogme religieux de l’autre. Et si on veut protéger la liberté de conscience et la liberté de culte, il est crucial de protéger la liberté d’exprimer des opinions qui peuvent ne pas plaire à toutes les religions. Car, comme on l’a vu, vérité ici est erreur là-bas. L’histoire offre suffisamment d’exemples de religions qui deviennent intolérantes quand elles deviennent majoritaires ou du moins sont proches du pouvoir. Il faut donc protéger les fidèles de chaque religion de l’excès de pouvoir de toutes les autres religions, protéger le droit des uns à dire ce qui déplaît aux autres. Et donc protéger le droit au blasphème, puisque il est si souvent lié à une simple différence de foi, ou d’autres convictions éthiques profondes. Ainsi, l’éthique des droits humains : bien des textes religieux contredisent l’idée que les êtres humains naissent égaux en dignités et en droits, puisqu’ils mettent les non-croyants au-dessous des croyants, prévoient pour les femmes un statut différent (et limité par rapport aux hommes), interdisent certaines formes de sexualité, etc. La liberté de dire « Allah est le seul Dieu » ou « Jésus, vrai Dieu issu de vrai Dieu » ne peut être distinguée de celle qui dit : « Au diable tous les dieux ».

En somme, à chaque groupe religieux qui réclame aujourd’hui des « limites » à la liberté d’expression pour ne pas « choquer les sentiments religieux », j’ai envie de demander : et vous, vos vérités religieuses, vous êtes-vous demandé si elles ne choquaient pas quelqu’un ?

Images sociologiques: les mangas, l’Occident et «l’être humain par défaut»

C’est un tweet d’André Gunthert (Culture visuelle) qui évoque une question pleine d’intérêt – et révélatrice des non-dits qui font une culture commune:

@gunthert: Sociological Images: Why do the Japanese Draw Themselves as White? http://icio.us/e5us0y

Le lien pointe vers  un billet du blogue américain Sociological Images (Images sociologiques): pourquoi les Japonais se dessinent eux-mêmes comme blancs (dans les mangas et animes)? Ou plutôt, pourquoi nous, Occidentaux, percevons les personnages japonais de mangas comme blancs?

Sauf que Lisa Wade, l’auteure de l’article, Julian Abagond, le blogueur invité, explique qu’il n’en est rien. La façon dont les Japonais se dessinent eux-mêmes est différente de la façon dont ils dessinent les Européens, les Américains blancs et autres personnes d’ascendance européenne. Ils représentent les deux groupes avec une peau claire, mais donnent aux Japonais de grands yeux ronds et un petit nez, tandis que les Occidentaux ont un grand nez et des yeux plus petits et rectangulaires.

Ce que font les artistes de manga, c’est dessiner leur version de l’être humain par défaut.

(N.B. Un phénomène que j’avais déjà abordé dans un précédent billet.)

Explication:

If I draw a stick figure, most Americans will assume that it is a white man. Because to them that is the Default Human Being. For them to think it is a woman I have to add a dress or long hair; for Asian, I have to add slanted eyes; for black, I add kinky hair or brown skin. Etc.

«Si je dessine un bonhomme allumette, la plupart des Américains supposeront qu’il s’agit d’un Blanc, parce que pour eux, c’est l’être humain par défaut. Pour qu’ils pensent qu’il s’agit d’une femme, je rajouterais une jupe ou des cheveux longs; pour un Asiatique, je lui donnerais des yeux bridés; pour un Noir, des cheveux frisés ou une peau foncée, etc.»

Bref, si on ne précise pas, la plupart des Blancs, devant une figure humanoïde sans marqueur ethnique particulier, la verront automatiquement (au moins dans un premier temps) comme blanche aussi.

Pensons, continue-elle, à Marge Simpson, qui dans le dessin animé a la peau jaune et arbore une coiffure afro bleue! Mais on la perçoit comme «blanche», c’est-à-dire d’ascendance européenne – parce que c’est la version de l’être humain par défaut dans la culture occidentale.

Et pour les Japonais? Ils font de même, mais leur réflexe mental, devant un bonhomme allumette ou toute autre représentation humaine sans marqueur ethnique précis, est de voir là un personnage japonais.

Ce n’est pas seulement que «Chacun voit midi à sa porte et l’heure à son clocher»; cela va plus loin: chacun repeint le monde à ses propres couleurs.