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Une bactérie dans le potage

Damned! C’était trop beau! La bactérie qui carburait à l’arsenic, présentée à grand son de trompe par la Nasa, n’était-ce finalement qu’un mirage? Un cadeau empoisonné (ahem) pour journalistes et blogueurs? Sans parler des auteurs de SF, bien sûr…

D’abord, pour comprendre de quoi il retourne, je conseille l’article très complet (et en français) de Traqueur Stellaire. Il explique comment, dans un article de Science, Felisa Wolfe-Simon et onze autres scientifiques ont annoncé avoir réussi à cultiver une souche de bactérie (GFAJ-1) capable d’utiliser de l’arsenic au lieu de phosphore dans son ADN. Un champ de recherche financé, entre autres, par la Nasa, qui s’intéresse aux possibilités de détecter des traces de vie extra-terrestres – une vie dont la biochimie pourrait bien être différente de la nôtre.

Les critiques n’ont pas manqué de dauber sur la « survente » de ce papier par la machine médiatique de la Nasa, comme dans quelques affaires récentes. (La « première exoplanète viable », alias Gliese 581g, dont l’existence n’a pas encore été confirmée, par exemple.)

Pire, dans le cas de la bactérie GFAJ-1 et de son arsenic, voilà que la réalité même du phénomène est contestée par une autre chercheuse  américaine, la microbiologiste Rosie Redfield. Sur son blog, puis dans une lettre ouverte au magazine Science, elle critique les méthodes de l’équipe qui a publié le papier:

1) Selon elle, ils n’auraient pas prouvé que l’arsenic se trouvait dans l’ADN, mais était juste présent à l’intérieur de la bactérie (en ne purifiant pas l’ADN à partir des cultures de bactéries avant de tester la présence d’arsenic, mais en se contentant de déshydrater des échantillons de ces cultures);

2) D’autre part, les sels d’arsenic employé pour « nourrir » la souche de bactérie testée n’auraient pas été suffisamment purs, mais auraient pu être contaminés par du phosphore! Bref, les chercheurs auraient apporté, sans s’en rendre compte, le phosphore nécessaire à une survie tout à fait classique de la bactérie en question… (Et il est également possible que la mort d’une partie des bactéries dans le milieu de culture ait permis aux survivantes de se procurer du phosphore, en cannibalisant leurs tissus.)

Comme on savait déjà que cette souche était extrémophile, capable de survivre dans un milieu pauvre en nutriments et riches en sels toxiques, ce scénario  n’a finalement rien d’improbable.

Il y a un bon résumé de toute cette affaire, en anglais, sur le blogue de la National Association of Science Writers américaine (NASW), une association professionnelle de journalistes scientifiques. Ils profitent de l’occasion pour souligner l’importance croissante des blogues de chercheurs dans la communication et le débat scientifique.

Moralité: voilà qui prouve encore une fois qu’en science, une découverte n’en est pas une tant qu’elle n’a pas survécu à ses critiques et n’a pas été dupliquée.

Un chercheur, ou même une équipe, peut se tromper, s’auto-abuser, croire au Père Noël des bactéries, voire publier des résultats non confirmés (mais alléchants) pour obtenir des subventions… Mais l’ensemble de la communauté des chercheurs est là, normalement, pour passer au crible les candidatures au statut de découverte – et à la postérité.

Ce qui veut dire que la réalité scientifique elle-même est en perpétuelle évolution. Tiens, ça fait penser au Net, tout ça…

Et comme de juste, les héroïnes de nos deux dernières controverses autour de la vie extra-terrestre, l’exoplanète putative Gliese 581g et la bactérie Halomonas GFAJ-1 dont l’ADN contient (peut-être) de l’arsenic, se retrouvent propulsées au rang de célébrités du Net! Elles ont même chacune leur compte Twitter…

La vie sur Terre est un étrange phénomène, vraiment.

Le caractère des polices

Pour un meilleur impact sur vos lecteurs, choisissez bien vos polices de caractères ! On s’en doutait ? Oui. Mais c’est aussi dans ce sens que conclut une étude sur « la perception des polices (de caractères) au plan des émotions et de la persuasion » (« Emotional and persuasive perception of fonts », par S. Juni et J.S. Gross, deux psychologues de l’Université de New York).

Le but de l’étude était de comparer deux polices courantes, Arial et Times New Roman, et de voir si un même texte était lu différemment ou non selon sa typographie. On a mis à la tâche 102 étudiants, qui ont dû lire un même texte satirique imprimé dans les deux polices (mais dans la même taille de caractère), et cocher ensuite les termes qui décrivaient le mieux l’effet produit sur eux par le texte.

Résultats de l’étude ? Intéressants : un texte satirique est à la fois plus drôle et plus exaspérant – donc a un impact satirique plus marqué – s’il est écrit en Times New Roman qu’en Arial.

Est-ce à dire que pour faire passer un message complexe, qu’on peut lire à plusieurs niveaux, il vaut mieux ne pas utiliser le genre de police claire, simple et sans fioriture qu’est Arial, qui afficherait dès l’abord un gros « Lire ce texte au premier degré » ? Alors que Times New Roman et autres polices d’aspect livresque, associées à la littérature (et aux journaux de référence…) pourraient mieux préparer à une lecture active, voire interactive ?

Hmm. On notera que l’extrait de l’étude publié dans PubMed est affiché dans une police linéale qui semble bien être de la famille Arial. Alors que le blogue où j’ai trouvé cette référence, Pharyngula (tout comme l’autre blogue scientifique qu’il cite, Discoblog), emploie des caractères adornés d’empattements (ou serifs), comme le Times New Roman.

Coïncidence ? Ou judicieux emploi de ressources typographiques ?

À votre avis ?

(Et non, je ne me prononcerai pas sur le cas de Comic Sans MS. Ni même de Papyrus, pour rester dans le registre des polices ubiquistiquement agaçantes…)

Mauvaises pratiques en climatologie ?

L’affaire dite du « Climategate », vous vous souvenez ?

Eh bien, elle devrait se solder par un non-lieu s’agissant des accusations de manipulations de données lancées à grand renfort de tam-tam médiatique contre le groupe de scientifiques de l’université d’East-Anglia (Royaume-Uni), la Climatic Research Unit. Non, en fait, il n’y a pas de leur part eu de « mauvaises pratiques », conclut aujourd’hui une commission d’experts indépendants (BBC News).

Ci-dessus : Graphique publié par H. Grudd dans la revue Science. En rouge, sa courbe des températures d’origine. En noir, la version d’Allègre.

Pendant ce temps, c’est un autre ténor de la dénégation du changement climatique qui subit un coup de chaud : notre « climato-sceptique » national, Claude Allègre. Comme l’explique Sylvestre Huet dans {sciences²}, le blogue scientifique de Libération, l’auteur de L’Imposture climatique est accusé par d’autres chercheurs d’avoir falsifié une courbe indiquant les relations au cours des derniers siècles entre température moyenne et teneur de l’atmosphère en CO2.

Cette courbe, due au paléo-climatologue suédois Håkan Grudd, montre qu’au cours des XVIIIe et XIXe siècle, la température moyenne à la surface du globe était sur une courbe descendante, puis change de sens vers 1900, où elle se met à grimper. En parallèle, durant la même période, la teneur de l’atmosphère en dioxyde de carbone commence à augmenter à partir de l’an 1800 environ et ne cesse de croître depuis. L’hypothèse est donc que l’accumulation de CO2 dans l’atmosphère a atteint vers 1900 un seuil critique à partir duquel l’effet de serre est suffisant pour faire augmenter la température.

Mais dans la version d’Allègre, la courbe des températures diverge de celle de Grudd à partir de ce moment précis : d’abord elle monte moins vite, puis s’inverse même vers 1950.

Tout cela, proteste Grudd et ses collègues paléo-climatologues (spécialistes de l’étude des climats anciens à partir des traces qu’ils ont laissés dans les roches, glaces, fossiles, etc.), ne repose sur aucune nouvelle donnée ! Allègre aurait donc, dans son livre, falsifié des résultats. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois, puisqu’une paléo-climatologue britannique, Louise Sime, avait déjà accusé Allègre d’avoir déformé les résultats de ses travaux.

Pas joli, joli, monsieur l’ex-ministre !