« Je suis un homme » (Ursula Le Guin)

J’avais déjà publié l’original de cet extrait, en anglais, mais les mots sont toujours d’actualité, et les lecteurs francophones ont bien le droit d’en profiter…

The Wave in the Mind, essays by Ursula K. Le Guin (cover)

Ursula K. Le Guin écrivit un jour un essai qui commençait ainsi :

Je suis un homme. Oh, bien sûr, vous penserez que je me suis bêtement trompée de genre, ou peut-être que j’essaie de me moquer de vous, parce que mon prénom se termine en a, que je possède trois soutien-gorges, que j’ai été enceinte cinq fois, et autres petits choses que vous avez pu remarquer. Des détails. Mais les détails n’ont pas d’importance. S’il y a une chose que nous pouvons apprendre des politiciens, c’est que les détails n’ont pas d’importance. Je suis un homme, et je désire que vous croyiez et acceptiez ce fait, ainsi que j’y ai cru pendant toutes ces années.

Voyez-vous, lorsque je grandissais, au temps des Guerres entre les Mèdes et les Perses, et quand j’entrai à l’université, pendant la Guerre de Cent Ans, et enfin quand j’élevais mes enfants, pendant les Guerres de Corée, Froide et du Vietnam, il n’y avait pas de femmes. Les femmes sont une invention extrêmement récente. Je suis plus ancienne que l’intention des femmes de quelques décennies. D’accord, d’accord, si vous insistez pour une précision de pédant, les femmes ont été inventées plusieurs fois, en divers lieux, mais les inventeurs ne savaient tout bonnement pas quoi faire avec ce produit. […] Des modèles tels que l’Austen et la Brontë étaient trop compliqués, les gens s’esclaffaient devant la Suffragette, et la Woolf était bien trop en avance pour son temps.

Quand je suis née, donc, il n’y avait que des hommes. Les gens étaient des hommes. Ils avaient tous un pronom, son pronom à lui; c’est ce que je suis. Je suis le il générique, comme dans : « Si quelqu’un a besoin d’avorter, il n’aura qu’à aller dans un autre État, » ou : « Un écrivain sait de quel côté sa tartine est beurrée. » C’est moi : l’écrivain, lui. Je suis un homme. […]

« Introducing Myself, » © 1992 par U. K. Le Guin, in The Wave in the Mind: Talks and Essays on the Writer, the Reader, and the Imagination (2004).

 

J’avais mis en ligne ce court extrait d’un texte lumineux et incisif (qui devrait figurer dans toute bonne bibliothèque féministe, ou d’écrivain, que dis-je, dans toute bonne bibliothèque tout court !) après un différent avec quelques amies qui se revendiquaient du féminisme sans comprendre pourquoi je trouvais important de dire qu’elles étaient éditrices et pas « éditeur ». L’invention des femmes est une œuvre encore en chantier.

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