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Mon roman L’Héritier du Tigre, en série sur #Rocambole : à dévorer !

En route vers d’étranges aventures…

Ça y est, le jour J est arrivé ! Pour lire ce roman, rendez-vous sur l’appli Rocambole, pour les heureux propriétaires d’iPhone ou iPad. (Version Android à venir, promis, juré.) Un peu de fantasy sombre et dépaysante, comme on aime.

Pour se donner une idée, on peut déjà lire les deux premiers épisodes sur leur site. Bonne lecture, et n’hésitez pas à venir commenter sur le Discord de Rocambole !

« L’horizon incertain », nouvelle dans l’univers de #Shalinka

Logo de Rocambole : lettre R majuscule sur fond rouge

Comme je l’expliquais dans mon avant-dernier billet, mon roman L’Héritier du Tigre paraîtra sous forme de série chez Rocambole à partir du 22 janvier 2020. En attendant, et pour aiguiser l’appétit, j’ai décidé de distiller quelques textes courts appartenant au même cycle et univers imaginaire, celui de Shalinka… Ils ont pour la plupart déjà été publiés en revues ou anthologies, mais n’avaient plus vu le jour depuis quelques années. Bonne lecture !

séparation de texte ; labguette coupée dans le tableau de Roërich

L’horizon incertain

« La plaine était vaste et verte, le vent léger,

Le ciel bleu et serein ;

La colline troublait, de sa masse dressée,

L’horizon incertain. »

C’était une belle journée pour se battre. Le soleil brillait haut. De petits nuages, blancs et légers, posaient leurs ombres fugitives sur l’immensité du Tsinari, si verte en ce matin de printemps. Devant nous, le cône décapité de la colline de Kyan-Kat se découpait contre le ciel. Là s’étaient rassemblés, pendant la nuit, les derniers lambeaux d’une armée krobor.

Je m’éloignai à cheval, sans essayer de respirer l’air pur de ce joli matin. En lambeaux. Là, non loin, et un peu partout devant moi sur la plaine, des lambeaux de corps, de chair, de peau. Etoffe raide de sang, os qui pointaient ça et là, blanchâtres et obscènes, yeux vides et sans regard, ventres ouverts où festoyaient les corbeaux. Le vent soulevait les cheveux d’une tête coupée, doucement, presque amoureusement. Un sabre de toute beauté gisait sur l’herbe piétinée. Aucun détrousseur de cadavre n’avait emporté cette lame aux lignes pures, cette poignée ciselée, incrustée de pierreries. Bien sûr. Ils avaient dû être effrayés par les symboles démoniaques gravés dans ce trop bel acier. J’avais presque envie de me l’approprier moi-même, mais on aurait jasé. Je n’avais pas besoin de cela.

Ni d’ailleurs du personnage que j’entendais s’approcher derrière moi.

« Eh bien, Shalinka ! » La voix du général Bayyari retentit derrière mon épaule tandis qu’il s’approchait, poussant sa monture au trot.

« Belle journée, n’est-ce pas ?

– Belle journée, certes. »

Mais compagnie fort inopportune… Je serrai les dents et me forçai à me taire. J’étais d’humeur à faire un carnage, et pas forcément au pied de la colline.

« Si Enya le veut », continua-t-il, « nous allons en finir avec ces barbares, enfin ! Vous rendez-vous compte ? Trois ans que ces tribus pouilleuses nous narguent ! Trois ans que la paix n’existe plus dans les Marches de l’Est ! »

Je m’en rendais d’autant mieux compte qu’il y a justement trois ans, lors de la prise d’Ankterka, j’avais prévenu le Roi du danger d’un soulèvement indigène, au cas où nous tenterions de progresser plus à l’est. A mon avis (et je n’étais pas le seul à le penser), nous n’avions aucun besoin de ces terres du Tsinari, qui semblaient avoir appartenu aux Krobor depuis le commencement des temps. Et maintenant qu’ils avaient regroupé leurs nombreuses tribus sous la bannière d’un seul chef, nos positions devenaient intenables. Ou peu s’en faut.

Nous chevauchâmes un moment botte à botte, longeant d’assez loin les lignes de notre armée.

« Avez-vous reçu le rapport des éclaireurs, Shalinka ?

– En effet. Les Krobor doivent être à peu près cinq cents. Fantassins, surtout. Après hier, je pense qu’ils n’ont guère de chevaux.

– Un peu moins que nous, alors ! Ce sera facile. » Il sourit, jaugeant nonchalamment l’amas de fourmis qui noircissait le pied de la colline dans le lointain.

« Et sait-on qui les commande ?

– Shaldkald, à ce qu’il parait.

– Encore lui ! Par Enya, il ne nous narguera plus longtemps ! »

Il grinça des dents, hochant lentement la tête. « Dites-moi, Shalinka, vous avez déjà rencontré Shaldkald, non ?

– En effet. Il m’a échappé à Namdranit. Je l’ai fait reculer devant Katò.

– Et vous m’avez, hier, bellement aidé à le souffleter. »

Une voix railleuse, derrière nous, éclata soudain de rire. Namdri Silaï… Officier de valeur, espion notoire, et mauvaise, très mauvaise langue.

« Quelles mines graves, messeigneurs ! A vous envisager, on croirait que nous allons devoir combattre un contre dix ! »

Il s’approcha de nous, pressant doucement les flancs de son superbe destrier noir. Je lui avais souvent envié son excellent jugement en matière de chevaux. Le général réprima un mouvement d’humeur. Les manières désinvoltes de Silaï l’indisposaient visiblement, d’autant plus que le jeune homme passait pour être une créature des Noldaï.

« Nous ne pouvons tous nous amuser de tout ! » répliqua-t-il ; « comme vous, lieutenant. »

Silaï secoua gaiement la tête. Sa longue chevelure brillait au soleil du matin. Il agita dans ma direction une main gantée de bleu.

« Peut-être pourrez-vous m’aider à résoudre un minuscule problème, Shalinka ? Je me demande comment vous avez bien pu échapper à l’exil. Une condamnation de Toran Aïssinga est généralement suivie d’effet, ce me semble ?

– Silaï, vous faites là une minuscule erreur. J’ai été condamné par le Roi, non par le chef des Noldaï, et j’ai bien dû m’exiler. Les Marches de l’Est ne sont pas une province du royaume, bien que d’éminentes personnalités comme vous puissent y faire de brefs séjours !

– Venant d’un seigneur aussi noble que le prince Shalinka, de telles paroles ne peuvent être que flatteuses. Néanmoins, je vois que vous avez toujours su tirer votre épingle du jeu. »

Et cet élégant scorpion avait le don de m’énerver. Sans ma naissance, j’aurais bel et bien fini déporté à l’île des Tempêtes, ou mort sur l’échafaud. D’autres n’avaient pas eu cette chance. Au service des Noldaï, même un roturier comme Namdri Silaï avait désormais le pouvoir de me faire taire. Par moments, j’enviais les Krobor qui nous attendaient, au pied de cette colline sinistre. Pour eux, tout se déciderait si simplement.

Mon cheval trébucha, effrayé par un corbeau s’envolant sous ses pieds. L’herbe ici était grasse et luisante, collée en paquets par le sang. Je me passai la main sur les yeux. Ma rêverie devenait dangereuse.

« Cette épingle, nous ne la tirerons pas avant la fin de la journée, mon cher Silaï. Vous devriez d’abord songer à y survivre. Le Général a décidé que vous chargeriez à l’avant-garde, avec les Dertaïkar. Bel hommage, non ? »

Bayyari n’avait rien décidé de tel, mais il hocha vigoureusement la tête. Il n’appréciait pourtant pas souvent mes idées.

« Parfait ! Excellent ! » Namdri Silaï éclata d’un rire joyeux. « Je vous remercie de l’honneur que vous me faites, mon Général. De toutes façons, je l’aurais sollicité ! »

Il se retourna vers moi, ses yeux bleus pleins de petites étincelles.

« Voulez-vous parier, Shalinka ? Lequel d’entre nous survivra à cette journée ? J’ai une sorte de pressentiment agréable. Voyons, si je gagne, je me contenterai de votre épée. Qu’en dites-vous ?

– J’accepte, car en ce cas je serais hors d’état de vous empêcher de la prendre. Mais si c’est moi qui gagne, j’hériterai de votre cheval noir. Tâchez d’en choisir un autre pour la bataille !

– Parfaitement d’accord ! » Et avec cela, il partit au petit galop en direction du camp.

Eh bien, voilà. J’aurai intérêt à surveiller mon dos, aujourd’hui.

Le général avait arrêté sa monture. Flattant d’une main distraite l’encolure soyeuse, il contemplait l’horizon. Son manteau blanc et bleu, aux couleurs royales, claquait au vent. Puis il se tourna vers moi.

« Shalinka Eyyenvi Yenshaya, écoutez-moi ! Je sais que vous êtes en disgrâce. Je sais qu’on ne vous apprécie guère, à la capitale ; ni le Roi, ni…

– Ni les Noldaï, je sais.

– Et je n’ai pas plus que vous d’amour pour les Noldaï. Ce sont de vulgaires aventuriers, des… des usurpateurs, certes ! Mais vous et moi devons fidélité au Roi et au Nintaïka. Nous devons obéir aux ordres : nous avons un rôle, une mission ! Notre honneur est de ne pas en dévier d’un fil.

« Shalinka Eyyenvi Yenshaya, écoutez-moi ! Je veux vous confier cette attaque. Vous commanderez la charge des Dertaïkar, et vous me taillerez en pièces les rangs des Krobor. Vous écraserez définitivement Shaldkald, et je vous jure que vous y gagnerez en renommée et en honneur ! »

Je dus lutter contre les mots pour réussir à répondre. Je finis par dire, d’une voix ferme : « Je vous remercie de votre confiance, Général. Je ferai tout pour m’en montrer digne. »

Mais en vérité, c’est un parti de Noldaï que j’aurais voulu mettre en pièces.

* * *

D’ordinaire, j’aimais assez me battre contre les Krobor, ces guerriers implacables, d’une bravoure folle, qu’il était presque impossible de vaincre à moins de leur ressembler. Et puis, il fallait bien l’avouer, ce serait une belle bataille. Le général n’avait pas tort, après tout. Nous n’étions pas très nombreux – une centaine seulement – mais la force des Dertaïkar ne réside pas dans le nombre. Armés de longues lances, montés sur de forts destriers puissants comme des buffles, entièrement revêtus, montures et cavaliers, de lourdes armures de fer, les Dertaïkar ont une terrible force d’impact. Les rangs ennemis seraient enfoncés à la première charge ; il serait facile alors d’en nettoyer les débris.

Rien de compliqué. Une attaque brutale, franche, dont il serait impossible de réchapper.

Dommage, quand même, d’en être réduit à tuer des Krobor uniquement pour attirer l’attention du Roi.

Et pourtant. Sarcastique, une petite voix résonnait dans ma tête : inutile, suggérait-elle, de risquer ta vie ainsi. Les charges de Dertaïkar sont démodées, après tout, c’est de la vieille école ! Pourquoi ne se servir que de cent cavaliers, quand tu as derrière toi tout un corps d’armée ? Envoie donc plutôt l’infanterie lancer une attaque en tenaille, par le nord et le sud de la colline. Ils seraient proprement écrasés. Ou bien, si tu tiens absolument à charger, l’épée au poing, commence par préparer le terrain par quelques « murs de flèches ». Une fois décimée par cette mort à distance, la troupe ennemie sera moins coriace… N’est-ce pas ?

Si, si. Justement. Sans quelque ridicule manifestation de panache, au prix d’un réel danger, comment pourrais-je après cela regarder mon propre visage dans le miroir.

Il nous fallut quelque temps pour boucler sur nous ces lourdes carapaces, qui comportaient un nombre impressionnant de lanières et de crochets. Autour de chaque cavalier s’affairaient deux valets d’armes, sans compter les palefreniers. Les chevaux s’agitaient. Ils sentaient qu’approchait l’heure de l’épreuve, et de nombreux malheurs. Le soleil cuisait comme en plein été. Enfin, on me tendit un heaume orné d’un grand panache blanc et rouge. Mes couleurs.

Un cavalier s’approcha, son armure ornée de filigranes d’or. La visière de son casque laissait voir ses yeux bleus et brillants. Il eut un petit rire.

« A bientôt, prince Shalinka ! A bientôt ! » Et il s’éloigna.

Namdri Silaï avait fait son numéro, et son côté théâtral ne le rendait pas moins dangereux. Je savais que c’était un Noldaï. Il avait prêté leur serment, et à présent il nous espionnait, œil et oreille fidèles de ses maîtres.

Les Noldaï ! Ils étaient venus dans la capitale, dix ans auparavant, comme une bande de quémandeurs, arrogants et importuns. Leurs uniformes bariolés leur donnaient l’air de boutiquiers déguisés et non de soldats. On s’en était gaussé. Mais ils avaient parlé haut et fort devant le Roi, ils avaient ébloui le peuple, leur nombre avait crû, et les miliciens maladroits s’étaient transformés en soldats de métier. Des conquêtes étrangères, comme dans le Septentrion, et quelques victoires contre les Rebelles de l’intérieur avaient donné du poids à leurs prétentions de « protecteurs » du Nintaïka. Insensiblement d’abord, puis de plus en plus ouvertement, le Roi s’était appuyé sur eux pour faire pièce à une Noblesse dont il se défiait. Jusqu’à faire officiellement de leur chef, Toran Aïssinga, son Premier Conseiller. De fait, le véritable maître du royaume. A présent, même la Noblesse se ralliait à eux, et je voyais amis et parents se détourner de moi comme d’un fou.

Je me secouai. L’heure était au combat. J’aurais tout loisir ensuite de songer aux Noldaï. Aidé par les valets, je me hissai sur le dos de l’énorme monture et me dirigeai vers le champ.

Et maintenant notre bataillon brillait au soleil, déployé en belles lignes droites devant la colline de Kyan-Kat. Les bannières flottaient dans la brise, le tigre rouge des Shalinka faisant pendant à l’étendard bleu du Roi. Les bêtes piaffaient, les pesantes armures cuisaient ; la fièvre du combat gagnait d’instant en instant dans nos coeurs. Le général Bayyari vint un moment inspecter cette troupe ; puis je donnai le signal, et l’orage se déclencha.

Combien de tonnes d’os et d’acier, de chair et de sang, furent lancées ainsi ? Qui le sait, à part du haut de son ciel Enya-héri-Nyansa ? J’exultais, je retrouvais encore une fois cette vieille magie, cette ardeur qu’on ne trouve qu’aux marges de la mort et qui donne une autre couleur à la vie. Au fond, que savais-je faire d’autre que me battre ? Pour un noble, un Enknayya, il n’y a pas d’autre vie que le combat, ouvert ou non, à travers la guerre et la politique. J’avais toujours connu cela.

Une sorte d’ivresse m’habitait, une joie qui m’était familière et que je retrouvais enfin. Je ne faisais plus qu’un avec le cheval au galop, avec l’acier au bout de mon bras, avec le vent sifflant de la course et la centaine de guerriers qui chargeait avec moi. Une force implacable. Cette masse en furie martelait la terre et poussait des cris de mort, riait, hennissait, galopait et pointait ses lances ; et au moment où nous allions atteindre les Krobor, immobiles et sombres dans les hautes herbes, il y eut un signe parmi eux ; alors, avec un choc à déplanter les dents, notre première ligne heurta un obstacle imprévu : des cordes, de solides cordes soudainement levées.

Les autres lignes ne purent pas plus s’arrêter. Une lourde pluie tomba sur la terre, dans un tumulte d’acier. Jeté au sol, je n’eus que le temps de comprendre avant de sombrer dans les ténèbres.

* * *

Quand je me réveillai, nous étions dépouillés de nos armures, étroitement liés.

Je vis d’abord le ciel bleu. Trompeusement bleu. J’étais étendu dans l’herbe un peu à l’écart, environné d’un bourdonnement de voix agréable, vaguement familier. L’odeur d’un feu de camp me parvint, mélangée à celle de l’herbe piétinée, des chevaux et de la sueur. Le soleil était bas sur l’horizon.

«…Nernkéla ! … Shann gorwinn kel kyalak ni.

– Hel dvéyar, hyeï nkhari thann… »

Soudain, je me sentis stupide. J’avais reconnu ce qui me semblait si réconfortant chez ces voix : elles parlaient krobor. La langue de mon enfance, bien sûr. Comme tant de nobles Dittaï, j’avais été nourri et bercé par des nourrices Krobor. Servantes, esclaves, captives de guerre… Et combien de Krobor parmi nos domestiques, et les serfs qui cultivaient nos terres. C’était tellement commode. Mais maintenant, les «sauvages» rendaient coup pour coup.

Écœuré, je me tordis le cou pour essayer de voir ce qui me restait à vivre. A gauche, à une vingtaine de pas, des corps étaient allongés sur le sol, remuant à peine, poussant parfois un gémissement. Les autres prisonniers. On avait dû les jeter là tout ligotés, comme des paquets. A en juger d’après les taches de sang, certains étaient blessés, ou peut-être déjà morts.

Dans ce cas, pensai-je, ils avaient eu de la chance. Je laissai aller sur le sol ma tête encore brumeuse, résonnante de ce qui s’était passé. La corde m’entrait dans la chair aux poignets, aux bras, aux chevilles. Les Krobor… D’une façon ou d’une autre, ils avaient eu connaissance de nos plans. Cette désuette charge des Dertaïkar… Mais comment ? Et qu’était-il advenu de la cavalerie ordinaire, qui nous suivait de près ? Perdu dans mes réflexions, je ne m’entendis pas interpeller, et un garde impatient me flanqua un coup de botte dans les côtes.

« Ern’tger haï, kyann kler ! » Insultes choisies. Je me retournai et me soulevai sur un coude.

Une voix plus faible. « Shalinka ! »

C’était Namdri Silaï, ce scorpion de Namdri Silaï. Etendu à quelques pas à ma droite, il tenait une main crispée sur son ventre, où des bandages hâtivement noués restaient impuissants à étancher le sang. Sa tête reposait sur les genoux d’une femme qui, de temps à autre, lui épongeait le front. Il me regarda de ses grands yeux bleus où dansaient des étincelles d’or, l’air épuisé et heureux.

« Sale traître ! » lançai-je. « Kver kyann shrara !

– Traître ? Non. Pas à mon peuple… Je suis un Krobor, moi aussi… J’avais une grand-mère krobor… Une servante… Et j’ai été élevé… » Le souffle lui manqua un instant, mais il reprit, crachant des bulles de sang : « J’ai été élevé dans les Rites de sa tribu. » Il sourit. Un filet de sang coulait maintenant au coin de ses lèvres. La femme l’essuya doucement, mais c’était moi qu’elle fixait de son regard de fauve, de ses yeux jaunes et brillants. D’autres personnes convergeaient vers nous.

Namdri Silaï souriait. Il n’essayait plus de parler. Je repris à sa place, en langue krobor : « C’est toi qui as prévenu Shaldkald. Dès hier, tu savais que nous ferions donner les Dertaïkar. Oh oui, ils sont faciles à piéger, une fois qu’ils ont pris leur élan ! Et je suppose que le reste de la cavalerie a réussi à tourner bride avant de s’empêtrer dans l’amas de corps ? »

Namdri Silaï hocha doucement la tête. Le sang qui coulait imbibait l’herbe, à présent.

« Mais je vois que l’un d’entre nous ne t’a pas raté. Il avait dû y voir clair, au dernier moment ?

– Laïssin Solenvi, oui… A côté de moi… Transpercé… d’un coup de lance…

– Mais il s’est fait tuer », dit tranquillement la femme. « Et cette nuit, nous partirons d’ici. Nous irons dans la forêt d’Ennsilgor, et nous vous tuerons tous. »

Ennsilgor… Un abri sûr. Assez vaste pour engloutir toutes les armées du Roi. Les Krobor y seraient tranquilles pour un moment. Et ils finiraient par nous tuer, oui. A la longue.

Namdri Silaï reprit : « J’ai perdu mon pari, Shalinka… Perdu… Mais toi aussi… Quelle… ironie… »

Sa voix n’était qu’un souffle, ses yeux vitreux. La mort voletait déjà devant son visage, l’éventant doucement de ses ailes froides. Avant la nuit, il passerait.

Je vis approcher un grand nombre de Krobor. Quelle ironie, pensai-je à mon tour ! Tant de visages connus : la rusée Lelgatniz, comme toujours taciturne ; Tsiyadryak, aussi appelé Bras-d’Ours à cause de sa force ; Taldzknath le sang-mêlé ; le jeune Dordnerennkald, qu’on disait fils d’un prince étranger… Je les avais déjà rencontrés, parfois lors de pourparlers, mais souvent aussi sur le champ de bataille. Tous les chefs des tribus krobor, venus des steppes froides, des grandes forêts, et même des lointaines montagnes du Dertner. Ils me regardèrent, souriant au soleil. Quelque chose de terrible brillait dans leurs yeux d’or.

Shaldkald s’avança, tranquillement. Et il éclata de rire.

« Comme je suis heureux de te retrouver, Shalinka ! J’avais juré de te prendre, et de te tuer ! »

Le rire coulait de sa bouche comme un torrent.

J’entendais à peine ses paroles. L’ivresse, la fureur, la rage… Les mots peinent à décrire la folie qui me prit à ce moment-là. Il n’est pas facile d’avoir l’air animé d’une juste colère quand on est à genoux dans l’herbe, les bras liés derrière le dos. Mais je n’en avais que faire. Ce rire me brûlait, me transperçait, me poignardait, pire que tout ce que j’avais pu craindre.

Aveuglé par cette brume rouge, je crachai ma haine à son visage moqueur.

« Démon ! Chien sans entrailles ! Lâche ! »

Le silence tomba, attentif, impassible.

« Tu n’as plus d’honneur ! Utiliser ce traître ! Nous prendre au piège comme… Comme un gamin avec des oiseaux ! Jamais je n’ai commis pareille félonie, Shaldkald ! Je n’ai pas besoin de tout cela pour te tuer ! Mais toi, tu tremble de peur devant un simple Dittaï ! »

Lelgatniz et les autres ne firent qu’en rire, mais Shaldkald grinça des dents.

« Chante toujours, vilain merle ! Tu auras bientôt besoin de toute ta salive ! »

La furie qui m’avait pris ne me lâchait plus. « Le grand Shaldkald, un lâche ! Un vil manipulateur, émule des Noldaï ! Que diraient les Krobor des Quatre Terres s’ils l’apprenaient ? Où serait alors ta renommée, ô vaillant héros ? Dans la boue, avec ton faux honneur ! »

Secouant furieusement la tête, Shaldkald tentait vainement de résister à l’orage, mais je sentais monter en lui la colère et l’humiliation. Implacable, je poussai mon avantage.

« Oh oui, tu as peur ! Tu n’oserais pas m’affronter comme un homme ! Seul, sans tes damnés tueurs ! »

Et bien sûr, Shaldkald explosa.

« Ah, c’est ce que tu veux ? » hurla-t-il. « Tu seras servi ! » Il me releva d’une seule main.

« Détachez-le ! Rendez-lui son épée ! Nous allons nous battre, Shalinka ! Et si tu vaincs, je jure que vous serez libres, toi et tes dertaïkar. »

Il se retourna vers ses hommes : « Vous tous m’en serez témoins ! »

Les autres ne semblaient guère heureux de la tournure qu’avaient pris les choses. Le beau visage noir de Lelgatniz était soucieux. « Le Dittaï veut te prendre au piège, Shaldkald. C’est un redoutable bretteur.

– Moi aussi, Lelgatniz. N’aie crainte. Ce fils des Ténèbres s’en mordra les doigts ! »

La situation était s’était grandement améliorée, tout d’un coup, mais j’en étais presque aussi surpris que les autres. Qui aurait cru que le Krobor mordrait si vivement à l’appât ? Je me sentais flotter à travers des nuages tièdes, couleur de sang. Frottant mes poignets, qui cuisaient encore, je me hâtai de réfléchir. Nous étions face à face sur une large étendue d’herbe piétinée, un peu à l’écart du camp. Les Krobor étaient rassemblés en un grand cercle autour de nous. Une surface régulière : parfait. J’étais habillé légèrement : chemise et pantalon de dessous ; aux pieds, des chaussons de feutre. Shaldkald n’avait pas de cuirasse non plus. Il était plus fort et plus lourd que moi, plus reposé aussi, mais avec moins d’allonge. Et Lelgatniz n’avait pas tort : j’étais vraiment très, très bon.

Quelque chose qui ressemblait à du plaisir infusa dans mes veines.

Froid et concentré, à présent, parfaitement maître de lui-même, Shaldkald dit doucement : « Crois bien que nous respecterons ton sang, prince Shalinka. Tu le sais, toi qui as vécu si près de nous que tu aurais pu être l’un des nôtres. Ta substance nous grandira ! »

Froid comme la mort, un frisson rampa tout le long de mon dos. Je répondis à mi-voix par cet ancien poème :

« Tu es trop belle, ma fiancée !

Tes yeux au regard clair ont transpercé ma vie.

Tu m’as, dans ton ardeur, environné de flammes,

Et tu as déposé, pour à toi me lier,

Tes cadeaux sur mon cœur comme une main de glace. »

Un léger sourire aux lèvres, Shaldkald salua.

Il attaqua le premier. Une pointe mal assurée, qui était sûrement une feinte. Pas d’erreur. Je me serais embroché sur son contre, si je m’y étais fié. Et puis une succession de coups brefs, prudents, chacun jaugeant l’autre en espérant ne pas se révéler. En quelques passes d’armes diaboliquement rapides, Shaldkald tenta de me faire tourner vers l’ouest, où rayonnait un soleil énorme, couleur de sang. Je pivotai d’un quart tout en reculant, ramenant devant moi la vue de la colline, sur l’horizon nord. Et en même temps je contre-attaquai. Shaldkald rompit, recula à son tour, puis passa enfin aux choses sérieuses.

L’intensité du combat augmenta d’un cran. C’était vrai, les Krobor étaient des adversaires terribles. Ils cultivaient la force, la souplesse et toute capacité de combattant à un degré rarement atteint, même parmi nous autres Enknayyar, l’aristocratie guerrière du Nintaïka. Mais, malgré cela, c’était Shaldkald qui commençait à avoir peur. Il voyait que j’étais en train de l’envelopper dans un essaim de coups où il ne pouvait que se débattre comme une mouche prise au piège, sans espoir de s’échapper. Il contre-attaqua furieusement, désespérément, mais j’orientais désormais la direction et la longueur de ses coups, disloquant méthodiquement sa défense.

Affolé, il frappa de toutes ses forces, essayant de briser mon épée. La violence du coup me fit plier le bras. Mais l’acier forgé et trempé par les maîtres d’Eyenssildar tint bon. Je parai une estocade, passai ma lame sous la sienne et l’écartai d’un moulinet rapide, feintant vers son cœur. Alors, du même mouvement, tandis que son épée pivotait pour défendre sa poitrine, je fis siffler ma lame de droite à gauche en travers de son cou.

Un jet de sang m’atteignit au visage, puissant et chaud. Il gicla sur ma joue gauche, sur ma bouche fermée, coulant sur le sol, puis le corps s’affaissa lentement et s’écroula dans une flaque rouge.

Je m’essuyai frénétiquement les lèvres. Je ne voulais rien avaler. Je ne voulais rien avaler de la substance d’un Krobor. Cette nuit, ils allumeraient des feux, aiguiseraient des couteaux, psalmodieraient des chants. Et puis, en grande cérémonie, ils cuiraient, découperaient et mangeraient le corps sans tête de Shaldkald.

Le Rituel de la Mort. La survie dans d’autres corps d’une parcelle de la pensée, des rêves, des émotions et de tout ce qu’avait vécu le défunt. L’immortalité de chacun à travers le corps de tous. L’éternelle régénération de la chair et de la vie krobor. « Tu aurais pu être l’un des nôtres… »

Jamais. A aucun prix !

Frissonnant, je regardai autour de moi. La tête avait roulé à huit pas du corps. J’essuyai mon épée avec la manche de ma chemise. Le devant était déjà trempé de sang. Rouge et blanc, pensai-je en un éclair. Les couleurs des Shalinka. Je ramassai la tête par ses longs cheveux.

Restait à affronter les autres Krobor. Ils étaient restés silencieux, impassibles, observant soigneusement le déroulement du combat.

Comme envoûtés, Tsiyadriyak, Dordnerrennkald et une douzaine d’autres avaient fait un pas en avant. Mâchoires serrées, ils me regardaient fixement. Silence. Et puis Tsiyadriyak fit un autre pas.

Lelgatniz avança et lui saisit le bras, s’exclamant, d’une voix terrible et triste :

« Notre parole, amis ! Nous avons accepté de les laisser partir. Shaldkald lui-même exigerait cela ! »

Tsiyadriyak baissa la tête. Lelgatniz reprit : « Oui, en vérité, il l’exige ! Par-delà la mort, il l’exige de nous ! »

Elle se tourna vers eux tous.

« Laissons ces Dittaï maudits vivre encore un peu de temps. Bientôt, sur les frontières de l’Est, nous prendrons notre revanche… Mais pour le moment, l’heure est venue de partir. Cette journée est la nôtre, amis ! La ruse de Namdri Silaï et le courage de Shaldkald nous ont sauvés de la défaite, de l’anéantissement. Honorons-les, à présent ! Partons pour la forêt d’Ennsilgor ! Nous n’oublierons jamais ceux qui sont tombés aujourd’hui. Mais nous n’oublierons pas non plus le rôle de Shalinka. »

Cette nuit, les feux brûleraient longtemps dans la vielle forêt. La substance de l’humble espion et celle du chef légendaire seraient à jamais associées dans la mort. Epuisé, mais tenant toujours la tête grimaçante de Shaldkald, je m’en allai à pas lents rejoindre les autres Dittaï. Un long retour nous attendait encore.

* * *

Nous fûmes de retour à notre camp peu avant le coucher du soleil. Petite troupe peu brillante qui avait traversé la plaine à pied, en chemise, nous étions tachés de sang, de sueur, de terre, et du vert de l’herbe.

« Vous aviez raison, général, » dis-je à Bayyari en jetant à ses pieds la tête de Shaldkald. « J’ai certainement gagné beaucoup d’honneur, aujourd’hui. »

Il n’y avait rien d’autre à dire, et j’étais avide d’être seul. Plus tard, peut-être, on en ferait des chansons. Pour le moment je me taisais, immobile. Le soleil descendait lentement dans la nuit.

« Et tandis qu’il disait ces mots, ses yeux

Fixaient dans le lointain

Cette ligne rougeâtre où tressaille, poudreux,

L’horizon incertain. »

FIN

(Première publication : fanzine Horrifique n°17, Québec, 1995.)

Je dois être complètement frappée…

Oui, parfaitement cinglée. Ça doit être la chaleur. Faut dire, 36 °C à Paris, où on va. (Psst, l’Islande, vous ne pourriez pas avoir un volcan bien fumeux pour obscurcir l’atmosphère quand on en a besoin, dites? Quelque chose pour faire écran au soleil, je dis ça et je ne dis rien…)

Procrastination cat will do it tomorrow... but not writer cat!

Bon. Bref. Donc, aujourd’hui, je suis totalement dingue. Pis, c’est une rechute: j’ai commencé à écrire un nouveau roman!

Oui, oui. Vous avez lu.

Enfin, « aujourd’hui »… Pour être précise, j’ai commencé hier soir, heu, très tard. Au lieu d’aller me coucher. Après m’être couchée, en fait, puisque j’étais dans mon lit. Mais impossible de dormir. Le moyen, avec une cascade de mots qui déferlent sur le cerveau et insistent qu’il faut les noter tout de suite, et non, demain ça ne vaut pas…

Résultat: lampe de chevet, cahier de notes, stylo. Pas question d’allumer l’ordi, là pour le coup je n’aurais pas pu me rendormir après. Griffonner, raturer. Les idées sur le papier. Cette expression à noter, là, celle-ci! Et puis celle-là! Et telle description! Et, et, et…

Ouf.

Passé une heure du mat’, mon cerveau m’a un peu lâchée, et j’ai pu enfin dormir.

Aujourd’hui… Ben, aujourd’hui, j’ai pris mes notes, mon ordi, et tapé, tapé, tapé. En espérant au passage améliorer.

Et de toute façon, c’est un premier jet.

Quel genre de roman? Hmm. Pour ceux/celles qui sont intéressé(e)s, disons qu’il ne s’agit pas de la suite immédiate du précédent (voir ici, L’Héritier du Tigre) mais que c’est fortement en rapport. Et que si d’aventure on a aussi lu ma nouvelle « L’Horizon incertain »… Cela rappellera aussi des choses.

Je n’en dis pas plus pour l’instant.

P.S. Ah, si, il y a une chose, puisque la question a été posée: j’ai bien dit que c’était un premier jet, donc une version pas encore présentable. Vous n’avez pas envie de la lire tout de suite, faites moi confiance.

Le livre est épuisé… mais l’auteure, pas encore

[Mise à jour de 2020 : Le texte n’est plus en ligne sur ce blog, parce que L’Héritier du Tigre est désormais republié sous forme de série chez Rocambole. À mettre dans tous les bons smartphones !]Petit rappel des épisodes précédents: en 2006 paraissait mon premier roman, L’Héritier du Tigre, aux toutes jeunes éditions du Navire en Pleine Ville.Les ventes de l’ouvrage ont été honnêtes – pour un premier roman d’une inconnue chez un petit éditeur de province – sans être renversantes; et les avis critiques assez positifs. Le bouquin a même été finaliste du Prix Merlin. (Prix du public en France pour le fantastique et la fantasy.) Tout allait donc plutôt bien quand…L’éditeur a rencontré des difficultés économiques et, en 2009, a déposé son bilan. Ce sont des choses qui arrivent.Depuis, le bouquin est bien sûr devenu introuvable en librairie, ou presque si on compte les revendeurs d’occasion et soldeurs. (Une petite recherche parmi les bouquinistes d’AbeBooks révèle quand même trois exemplaires disponibles, dont un vendu au double du prix initial… Bonjour la spéculation.)Enfin, pour différentes raisons, il est peu probable que je trouve rapidement un autre éditeur pour ce livre. Que faire, que faire? Hmm…Le republier sur le Net, pardi. Ici même, gratis, et en licence Creative Commons.Tant qu’à faire.Il faut dire que c’est quelque chose que j’avais envie de faire depuis le début. Néanmoins, devant la nécessité de trouver un éditeur classique, j’avais dû laisser de côté ces velléités. Qui dit éditeur classique dit cession des droits, et les droits numériques sont par défaut inclus dedans.Je ne vais pas m’étendre sur le sujet (si on veut approfondir, voir par exemple le diagnostic de Callimaq sur le cas du contrat d’édition, « fossile vivant »…)Mais dans les circonstances actuelles, je suis libre. Y compris libre de publier le texte sans intermédiaire et sans exiger de contrepartie financière. (Ce qui ne veut pas dire que je renonce totalement à cette possibilité. Ni à l’éventuelle republication sur papier, si d’aventure un éditeur était intéressé.)Bref, attendez-vous à trouver bientôt sur ce blogue un nouveau feuilleton: les 24 – pardon, 28 – chapitres de L’Héritier du Tigre.Ce sera mon cadeau de fin d’année, si vous voulez.