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« Premier Noël, dernier Noël », une nouvelle en cadeau pour cette fin d’année

(Mon roman Du sang sur les dunes. On y retrouve certains personnages.)

On a tous nos rituels. Chaque année, je participe a un atelier d’écriture qui se tient au mois de décembre, et dont le but est d’élaborer une nouvelle à partir d’un thème et d’un certain nombre de mots et de phrases à placer dans le texte. C’est fascinant de voir quelle diversité de textes peuvent produire les participants à partir des mêmes éléments. En décembre 2020, forcément, il n’a pas été possible de se réunir dans une même pièce pour écrire, alors on a planché chacun de notre côté, en tête-à-tête avec l’ordinateur. Mais le thème était bien fait pour remonter le moral : « Rédiger un Conte de Noël » ! Je peux aussi indiquer que certains des personnages reviennent dans mon roman policier, quoique sous un aspect bien différent.

Quoi qu’il en soit, bonne lecture.

Premier Noël, dernier Noël

Morières-lès-Avignon, 24 décembre 1770

Il était une fois, sous un ciel bleu glacé de Provence, un coche qui brinqueballait sur le grand chemin le long du Rhône. À main droite le fleuve, où commençait le domaine du roi de France ; à gauche le Comtat Venaissin, terre des papes, repliée sur ses collines, ses palais et ses traditions. Orange, Châteauneuf, Avignon… Enfin, la voiture se vida dans la cour du relais balayée par le mistral. Le cocher, vieux bonhomme emmitouflé de plusieurs manteaux de laine, lâcha ses rênes et tituba jusqu’à l’auberge dont la grosse cheminée était la promesse d’un feu ronflant.

Mais ce n’était d’aucune aide pour Henriette, seule et démunie à présent, avec cet enfant qui serait encore plus seul au monde si on n’y faisait rien. Toutes ses économies étaient passées dans ce voyage, et si elle ne trouvait pas d’aide une fois au but… Mieux valait ne pas y penser.

Elle serra le bébé contre elle sous sa pèlerine et marcha résolument le long des rues étroites aux pavés inégaux, rendus plus traîtres par le verglas, puis prit le chemin qui serpentait dans la colline, entre les vignes et les mûriers. À Morières, où elle avait grandi, personne ne fit mine de la reconnaître, ni les bergers et gardiens de vaches du mas voisin, ni le curé Taillefer allant sur son âne rendre visite à quelque ouaille méritante, ni même un montreur de marionnettes qui l’avait tant fait rêver jadis.

Tant pis. Henriette continua de marcher jusqu’à une grosse ferme dont les bâtiments de pierre jaune, ramassés en L contre le vent féroce des collines, étaient cruellement familiers. On n’apprécie pas ce que l’on a jusqu’au moment où on le perd. Si ici aussi on la rejetait…

***

Bastien Dargent se serait attendu à tout, sauf à cela. Depuis des mois que sa plus jeune sœur, Henriette, s’était enfuie, toute vergogne secouée, avec une troupe de théâtre quelque part au royaume de France, personne n’attendait plus son retour. Et pourtant, elle était là !

À contre-cœur, il ouvrit la porte de la cuisine, où Clémence, son épouse, s’affairait à préparer le repas qu’on servirait après la messe de minuit. La servante tisonnait le feu et rajoutait des bûches ; les fillettes, exceptionnellement sages à la perspective du festin, aidaient en pelant des pommes. Quand Clémence allait savoir la nouvelle…

Froidement, Bastien conduisit la visiteuse à un banc dans le coin opposé. Il fallait tirer certaines choses au clair.

— Ainsi donc, commença-t-il, tu crois pouvoir revenir chez nous comme ça, après la façon dont tu es partie ?

Elle secoua la tête et répondit tout doucement :

— Ce n’est pas moi qui reviens, grand frère. Crois-moi, j’ai déjà mon trajet de retour payé. Mais c’est ce petit… Regarde, c’est ton neveu Antoine.

Elle écarta les pans de sa pèlerine pour révéler un paquet enveloppé de langes. Choqué, mais pas vraiment surpris, Bastien contempla l’enfant. Il était bien petit pour voyager : au bas mot une semaine, au plus dix jours. Cette folle d’Henriette avait dû sauter dans un coche à peine après l’avoir mis au monde ! Il soupira :

— Mais toi, alors ?

Sa sœur secoua sa tête coiffée d’un bonnet de dentelle bien plus élégant que ce que portaient les femmes du pays, même le dimanche. Quelques mèches blond cendré s’en échappaient comme des copeaux de métal précieux. Avec un petit sourire triste, elle rétorqua :

— Moi, oh… Quelle importance. On m’attend à Paris, Bastien. Un nouveau rôle. Je n’ai pas pu travailler ces derniers mois, bien sûr, avec cette grossesse… Mais bientôt…

De ses mains fines, gantées de chevreau, elle serra contre elle l’enfant. Une dernière fois, l’implication était claire.

***

Petit à petit, à mesure que son frère se dégelait, Henriette Dargent sentait le soulagement la gagner. Oui, Bastien était sensible à la voix du sang. Il ne rejetterait pas son neveu dans un monde inhospitalier. Il aurait même fait fi du qu’en dira-t-on et recueilli chez lui la pécheresse… Mais la jeune femme se redressa, modelant ses traits en un masque grave :

— Tu es bon, grand frère, mais tu ne t’imagines pas. Quelle figure pourrais-je tailler ici ?

Il haussa les épaules. Il savait fort bien qu’elle ne trouverait personne pour l’épouser dans le pays, et que personne d’honnête ne voudrait l’employer. Non, elle avait sa vie là-bas, avec la troupe, où la question de la respectabilité se posait tout autrement.

— Au moins, reprit Bastien, as-tu pris le temps de le faire baptiser ?

Elle dut bien avouer la vérité : qu’elle s’en était souciée comme d’une guigne, dans sa hâte de prendre la route. Elle pouvait voir l’honnête Bastien résolu à présent à arracher son neveu à une parente indigne… Tans pis, ou tant mieux pour le petit Antoine.

Dans la grande cuisine où l’âtre rougeoyait, la curiosité attira peu à peu à eux les deux fillettes qui aidaient leur mère. La plus grande, une gamine disgraciée par la petite vérole, regarda timidement Henriette. Avec malgré tout une boule dans la gorge, celle-ci mit le bébé emmailloté dans les bras de sa nièce Laure, qui le porta gravement à sa mère.

Clémence, l’épouse de Bastien, n’eut pas un mot pour Henriette. Elle était encore plus stricte pour la morale que son mari. Mais elle envoya la servante chercher un berceau. Elle n’eut pas loin à aller, ce qui était une triste histoire en soi.

Bastien, à mi-voix, expliqua :

— On a perdu notre dernier, né de ce mois… Le Seigneur l’a repris à lui.

Henriette ne dit rien, mais quand son frère l’invita à passer avec eux la veillée de Noël, elle n’eut pas le cœur de refuser.

***

Sant-Jóusè m’a di :

Pren-te gardo, pren-te gardo !

Sant-Jóusè m’a di :

Pren-ti gardo per eïci !

La voix fraîche des enfants montait dans la nuit tandis qu’ils revenaient de l’église. Henriette était restée au dernier rang, de peur de s’attirer les foudres du curé Taillefer. Tant pis. Elle rendrait des comptes devant Saint Pierre, plus miséricordieux que les hommes, dont le grand livre ne porterait pas que ses transgressions.

Le cri d’une chouette, propre à glacer le sang, fit se hâter les traînards. Bastien Dargent, lui, se flattait de n’être pas superstitieux. Il n’avait même pas écouté les racontars au sujet de la comète, durant l’été. Mauvaises récoltes, épidémies… Que n’avait-on pas dit ! Aujourd’hui aussi, il prendrait les choses comme elles venaient. Ce neveu qui leur tombait du ciel (mieux valait y songer ainsi que d’épiloguer sur la conduite d’Henriette) grandirait à la maison, voilà tout. Et on remarquerait à peine le petit Antoine parmi ses cousins.

Clémence et lui étaient encore jeunes, après tout. Ils auraient beaucoup d’autres enfants.

FIN

Spécial Halloween : « Une leçon de Terreur », nouvelle par Irène Delse (gratuit)

Début du texte du roman : "Un homme courait dans la nuit, ombre indistincte au milieu des dunes..."
Mon roman Du sang sur les dunes, aux éditions du 81. Restons dans le sombre…

C’est une courte nouvelle que j’ai écrite l’an dernier pour un spécial Halloween de Rocambole, l’appli de lecture, mais dont j’avais conservé les droits. La voici donc ici en entier, histoire de bien préparer la fête des frissons et des maléfices, la semaine prochaine. Je préviens tout de suite : même s’il n’y a pas de descriptions graphiques, la fin est sombre, très sombre. Je n’en dis pas plus : ce sera assez rapidement évident d’après le texte lui-même.

Une dernière chose : est-ce qu’Antoine Dargent, dans cette nouvelle, est le même que le personnage principal de Du sang sur les dunes ? Peut-être. Ou peut-être est-ce un de ses cauchemars…

* * *

Une leçon de Terreur

Par Irène Delse

Ille-et-Vilaine, automne 1793

Petit-Pierre n’avait jamais vu un homme sortir de terre comme une taupe, tout couvert de mousse et de feuilles pourries, et fusiller à bout portant un soldat sans rien dire, pas même : « Vive le Roi ! », avant de disparaître à nouveau. Les Bleus effrayés s’étaient mis à jurer et à battre les buissons à coup de piques et de plat de sabre, sans rien trouver. Ils n’avaient pas vu non plus Petit-Pierre et sa sœur, cachés dans l’arbre creux par leur mère à l’approche des soldats.

Cela faisait déjà un bon moment. Les enfants avaient faim et soif, mais rien n’aurait pu les faire bouger. Quand leur mère reviendrait, elle leur ferait signe en imitant le chant de la fauvette, c’est ce qu’elle avait dit. Petit-Pierre gardait sa sœur serrée contre lui, et guettait, par un trou de l’écorce, tout ce qui approchait.

Il aurait bien aimé avoir un fusil, lui aussi, et tuer les Bleus. Mais il était trop petit.

* * *

Le peloton avait hésité à s’avancer dans le hallier touffu, noyé d’une pénombre de demi-jour. Le lieutenant Gérard, des Volontaires de la Marne, n’avait jamais vu pareil pays, tout en forêts hantées d’une vie farouche, où chaque bosquet, chaque arbre creux, pouvait abriter les bandits chouans. Le sol même était percé de grottes, chemins souterrains, caches de contrebandiers où les mots d’ordre royalistes se propageaient comme une mauvaise fièvre.

Un coup de feu, soudain. Il accourut, prêt à tout, et dut s’efforcer d’empêcher ses hommes de gaspiller leurs cartouches sur les buissons. Le brigand avait déjà déguerpi.

— Ils ont eu Lahure, citoyen lieutenant !

— Merde. Fais-le porter au village le plus proche. Et vous autres, formez-vous par escouades pour fouiller le bois. Trouvez l’entrée du souterrain, je vous promets qu’on les enfumera comme des putois !

* * *

Dans sa masure, un peu à l’écart du village, Gabrielle terminait ses préparatifs. Quand la vermine bleue arriverait, ils fouilleraient tout, comme à leur habitude, et ils trouveraient le tonneau de vin dans la resserre. C’était son homme qui l’avait ramené, l’an dernier, avant qu’il se fasse prendre et guillotiner. Le pauvre Jacquot avait bien fait un peu de contrebande, mais c’est surtout le message qu’on avait trouvé sur lui qui avait été fatal : une lettre d’un agent des Princes aux chefs de l’Armée catholique et royale…

Elle tendit l’oreille. Les envahisseurs étaient arrivés aux premières maisons du village. Ils avaient dû être bien dépités de ne trouver personne ! Mais il était plus que temps pour elle de partir et récupérer les enfants. Elle s’essuya minutieusement les mains et sortit dans la cour.

* * *

De l’intérieur de l’arbre où il était caché, Petit-Pierre vit soudain approcher d’autres soldats, pas en vestes bleues, ceux-là, mais tout en noir, avec des têtes de mort sur leurs chapeaux en tuyau de poêle. Cette fois, il trembla vraiment, songeant à ce que les vieux disaient à mi-mot, à la veillée, sur le terrible Ankou à face de squelette, et ce qui arrivait aux enfants qui ne se signaient pas au passage de sa charrette…

Petit-Pierre se signa en hâte. C’est le moment que choisit sa petite sœur pour commencer à pleurer.

* * *

Les hussards de la mort passèrent sans s’arrêter, gardant le milieu du chemin creux, par habitude de prudence. Le hallier à gauche, une haie à droite ; le paysage ne révélait aucune présence humaine, mais le brigadier Antoine Dargent, qui commandait l’escouade, ne savait que trop bien à quoi s’en tenir. On aurait pu cacher là un régiment entier.

Ils étaient venus de Paris quelques mois plus tôt, après avoir combattu à Valmy et à Trèves. Cette guerre de buissons était bien différente des batailles rangées que les jeunes patriotes avaient imaginées en s’engageant. Prendre pour emblème la tête de mort des terribles hussards noirs de Brunswick avait été le genre de plaisanterie que l’on fait au moment de regarder en face les canons ennemis. Celui-ci était alors prussien, et c’était l’existence même de la République qui était en jeu.

Ici, un an plus tard, c’était peut-être son âme. Antoine en était venu à détester ces insignes morbides et tout ce qu’ils représentaient ; mais la République n’était pas riche, et il fallait faire avec les uniformes qu’ils avaient, comme avec la pénurie de poudre, de chevaux et même de pain. Les paysans haïssaient les réquisitions, mais le moyen de faire autrement ? Il fallait bien manger.

Apercevant quelques maisons, les hussards ralentirent l’allure. Mais ils virent aussitôt les habits bleus disséminés dans le hameau.

Un homme qui portait des galons de lieutenant s’avança vers eux :

— Citoyens, vous tombez bien ! On vient de nous tendre une embuscade dans ce petit bois. Je requiers votre assistance, au nom de la République, pour aider à fouiller les environs !

Antoine le considéra, mi-amusé, mi-agacé. Les règles étaient parfois un peu floues, dans l’armée révolutionnaire.

— Citoyen lieutenant, on nous attend à Vitré ce soir, sans faute. Je regrette…

À ce moment, des cris perçants, comme de femmes et d’enfants, s’élevèrent dans le village ; un coup de feu retentit ; et le lieutenant se retourna, alarmé, pour rejoindre ses hommes.

Antoine Dargent hésita un instant, partagé entre le devoir et la curiosité.

— Que fait-on, citoyen brigadier, demanda l’un des hussards ?

Il haussa les épaules.

— Pied à terre, citoyens, et prudence en entrant dans le village. Ce ne devrait être l’affaire que d’un moment.

* * *

C’est avec un soupir de soulagement que le lieutenant Gérard découvrit l’occasion du tumulte : une paysanne que ses hommes avaient arrêtée alors qu’elle tentait de gagner les bois. Têtue et maussade, elle marmonnait des patenôtres, la sotte royaliste.

— C’est bon, citoyenne, pas tant d’alarme, nous ne faisons pas la guerre aux femmes, nous autres !

Une des escouades qu’il avait envoyé fouiller le bois revint à ce moment. Le caporal lança en riant :

— Ni aux enfants ! Voyez ce que j’ai trouvé dans un arbre creux !

Il tenait dans ses bras deux petits qui sanglotaient, un garçon d’environ cinq ans et une fillette qui pouvait en avoir trois, qui tendirent les mains vers la prisonnière.

Attendri malgré lui, Gérard décréta :

— Allons, donne-lui ses mioches, citoyen Féraud ! Et toi, citoyenne, tiens-toi tranquille, il ne te sera fait aucun mal.

* * *

Gabrielle avait pris ses enfants dans ses bras avec désespoir, enfouissant son visage dans leurs tignasses blondes pour qu’on ne vît pas l’angoisse qui l’avait saisie. On la poussa dans un coin de la cour. Les soldats allaient et venaient, fouillaient les maisons. Bien sûr, ils cherchaient les gens, qui s’étaient enfuis à leur approche au son du tocsin, mais ils chercheraient aussi des vivres, comme à leur habitude. Et à ce moment…

Elle commença une prière silencieuse. Elle risquait d’en avoir besoin.

* * *

Le village semblait bel et bien abandonné. Antoine allait se décider à partir avec ses hussards quand l’un des Volontaires de Gérard découvrit ce qui mit toute la troupe en joie : un tonneau de vin plein à ras bords.

Bien entendu, il y eut quelqu’un pour vouloir y goûter tout de suite. Et un autre pour s’écrier, avec la méfiance née de mauvaises expériences :

— Citoyens, si c’était un piège ? Tout le village a décampé, et on nous laisse ce cadeau ? À d’autres !

— Donnons-en à cette fille, cria quelqu’un, si elle boit, c’est que le vin est bon. Sinon…

Gérard se rendit à ces raisons.

La paysanne ne fit guère de difficultés pour goûter une tasse de vin. Mais quand le lieutenant, qui n’était pas un méchant homme, voulut en donner aussi aux enfants affamés, elle se récria :

— Non ! Non, je vous en prie…

— Hé, citoyenne, qu’est-ce qui cloche ? Ne me dis pas que ces marmots n’ont pas besoin d’un peu de fortifiant. Ou bien le vin ne serait pas bon, peut-être ?

Elle ouvrit et ferma la bouche plusieurs fois, pâle comme un linge. Mais elle finit par secouer la tête, et prendre à nouveau la tasse.

* * *

Antoine Dargent soupira. Il ne croyait pas à un piège, mais il n’avait pas l’intention de laisser ses hommes s’enivrer si tôt. Puisque des brigands avaient été signalés dans le bois de tout à l’heure, prétexta-t-il, on allait y retourner, et fouiller un peu.

Les hussards obéirent d’assez mauvais gré. Antoine avait escompté repartir pour de bon, mais la chance voulut qu’ils interceptassent un homme qui tentait de s’esquiver à travers une haie. Vêtu comme un paysan, taché de terre et de feuilles mortes, il portait un fusil qui avait servi depuis peu, et des restes de poudre lui noircissaient les mains.

— Voilà le brigand du citoyen Gérard ! C’est bon, retour au village, camarades ! Et ligotez-moi ce malandrin.

La première chose qui les frappa, ce fut le silence. Une heure au plus avait passé. Les Volontaires seraient donc partis si vite ?

Puis ils virent le premier corps, étendu au milieu de la rue. Puis un autre, qui étreignait la margelle du puits, comme mu par une soif dévorante. Antoine commença à entrevoir ce qui avait dû se passer.

Un cadeau qu’on leur avait laissé, en vérité ! Un brouet de sorcière, concocté avec qui savait quelles plantes de ces bois obscurs, où une armée pouvait disparaître comme si la terre l’avait avalée… Et cette fanatique avait été prête à mourir pour les envoyer à la mort – pire, à y entraîner ses enfants !

Il courut à la maison fatale. Il trébucha sur un corps qui tressaillit et gémit, et tenta de l’étrangler : le citoyen lieutenant Gérard était coriace, le malheureux. Antoine se dégagea. Si cette damnée Chouanne vivait encore…

* * *

Gabrielle souffrait déjà le martyre. Puisse le Bon Dieu lui ôter ça de son Purgatoire… Elle aurait dû boire plus qu’une gorgée, elle serait déjà morte. C’était du feu dans ses entrailles, et surtout dans son âme. Les cris des deux petits… Dieu ! Si seulement un des Bleus était là, pour la transpercer de sa pique…

Une ombre s’approcha, sombre comme la mort.

— Ayez pitié, murmura-t-elle, achevez-moi, ou tuez mes enfants. Ne me laissez pas comme ça…

Antoine la contempla un moment, visage gris de douleur, qui tendait la main vers les deux petits corps agités de spasmes. Poings serrés, il hésita. Puis, délibérément, il l’abandonna à son sort.

FIN

Mes outils d’écriture : (6) Les leçons des travaux précédents

Gravé sur la souche d'un tronc d'arbre :

En littérature aussi, tout se recycle.

Tout le monde n’est pas obligé d’être capable d’écrire de tout. Néanmoins, il est rare que celle qui écrit se limite à la pratique d’une seule forme.

Moi-même, j’ai commencé par des textes courts, comme beaucoup de monde : des nouvelles et poèmes relativement faciles à placer dans des revues amateurs. (Enfin, pour être honnête, j’ai commencé à publier des textes courts ! Mes vrais débuts, vers l’âge de treize, étaient des tentatives de romans – inachevés, sans trop de regrets.)

Je ne m’étendrai pas aujourd’hui sur la façon dont on passe de l’un à l’autre. La forme littéraire choisie est affaire de goût, et d’opportunités. Mais il y a une chose que j’ai rarement lue sous la plume de confrères écrivains blogueurs : changer de genre ne remet pas les compteurs à zéro, au contraire ! C’est l’occasion de faire migrer les savoir-faire acquis vers le nouveau projet littéraire en cours.

De la nouvelle au roman

Je disais que j’avais commencé par des textes courts. On ne sera pas surpris si je dis que c’est une excellente école de concision : pas question de prendre trois pages pour une description, ou pour décortiquer les états d’âme d’un personnages ! Au contraire, on apprend à soupeser l’emploi d’un adjectif, d’un adverbe, pour ne le garder que si cela apporte réellement une information indispensable. On apprend à brosser un quelques mots la personnalité des protagonistes. Chaque mot comptant, on n’utilise qu’un ou deux détails frappants pour suggérer une physionomie, un tempérament.

Ce travail n’est pas perdu quand si on passe au roman : même si on a plus de place pour développer l’histoire, cela paye de ne pas la gaspiller en redondances ! Éliminer les longueurs rend le style plus vivant, le récit plus alerte. Et cela se sent à la lecture.

De la poésie à la prose

Je le disais dans un précédent billet, j’aime bien écrire des vers. Est-ce que cela apporte quelque chose à l’écriture de prose ? Ha ! Est-ce que quelque chose ne sert pas quand on écrit ? Pour citer Alfred Bester : « Tout écrivain est un chapardeur. Un écrivain professionnel est un chapardeur professionnel. »

Écrire de la poésie, c’est au minimum apprendre à jouer avec le langage, les images, les sens. Dans un poème, les sonorités d’un mot et les images qu’il évoquent comptent au moins autant que le sens. Développer cette sensibilité permet de tirer le maximum de la langue, qui est quand même l’outil numéro un de l’auteure, oui, même en prose. Pour donner plus de chair à une description, par exemple, les échos poétiques des mots sont bien utiles, ou pour rendre moins théorique une discussion sur des idées, en résumant les positions des uns et des autres en quelques maximes frappantes.

De la fantasy au roman historique

Enfin, et c’est une expérience toute récente, l’écriture d’un roman situé dans un monde imaginaire m’a bien servi pour passer au roman historique. Ce n’est pas seulement une question de matériaux de construction : oui, l’univers évoqué dans L’Héritier du Tigre est plutôt médiéval-fantastique, donc avec une technologie et un contexte socio-évonomique proche de l’Europe pré-Moderne.

Mais surtout, la nécessité dans l’écriture de fantasy d’entremêler au récit les informations nécessaires pour comprendre l’univers du roman est un apprentissage inestimable quand on veut évoquer de façon vivante un monde aussi étrange et familier à la fois que l’Empire romain tardif. Il y a tout un vocabulaire antiquisant dont nous avons des échos par Astérix, les péplums ou la série télé Rome. Il faut doser l’usage de tels mots, et si possible les rendre compréhensibles d’après le contexte. Avoir fait ce genre de travail au préalable avec une langue imaginaire aide à garder le sens de ce qui peut ou non marcher.

Même chose pour rendre plus vivantes et spécifiques les descriptions, l’évocation de faits historiques. Pour un domaine aussi rebattu que le christianisme dans l’Empire romain, il fallait trouver le moyen de redonner un peu d’étrangeté, de distance, à ces figures par trop connues, ces récits surinvestis par l’Histoire aussi bien que la légende. Je suis partie d’une réalité historique : l’époque de Constantin se situe avant la traduction de la Bible en latin, avant les textes fondateurs en cette langue des saints Augustin, Ambroise et Jérôme. Bref, la chrétienté parlait grec pour l’essentiel ! Citer des termes théologiques, des versets des Psaumes, etc., en grec, avec la sonorité peu familière pour nos oreilles de la koïné, c’était une façon de jouer sur le même type d’effets que lorsque, en fantasy, on parle elfique ou autre langue imaginaire.

Pour finir, que l’on permette d’édicter une loi plus générale, que je n’aurai pas l’outrecuidance d’intituler « loi de Delse », mais « Principe littéraire Lavoisier », avec un clin d’œil à la loi de conservation de la masse :

« On peut poser en principe que dans tout travail de rédaction, rien ne se perd, et tout peut être repris et recyclé. »

De trois choses il faut se méfier (nouvelle)

Deux chats buvant du lait que verse un siphon de bistrot

Qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait la thériaque…

L’an dernier, j’avais publié ici « Les Noces alchimiques de Nicolas et Pernelle », une courte nouvelle écrite à l’occasion d’un atelier d’écriture. Et comme on ne se lasse pas des bonnes choses, j’ai récidivé cette année. Voici donc :

DE TROIS CHOSES IL FAUT SE MÉFIER

Par Irène Delse

– L’éternel qui pro quo des maris, mon garçon ! Ils lésinent sur le coût des remèdes, donnent à leur femme la casse grossière au lieu du séné, et quand elle meurt, ils accusent la servante de s’être trompée dans les flacons. Puis au bout de l’an, toute honte bue, ayant recueilli l’héritage, ils convolent de nouveau en justes noces. Et qui s’étonne que la nouvelle épousée soit plus jeune et plus belle que la pauvre défunte, hein, Guillaume, peux-tu me le dire ?
– Non pas, maître, mais encore heureux si le veuf ne tend pas le doigt vers l’apothicaire, comme la cause du malheur. Avez-vous entendu le couplet qui court dernièrement dans Paris ?

« De trois choses il faut se méfier :
D’et cetera de notaire,
De qui pro quo d’apothicaire,
Et d’un Lombard le verre empoisonné. »

Maître Thibaut Gentemine leva au ciel ses gros yeux bleus aqueux. Lui était affligé, pour ses péchés, d’un apprenti à la langue moqueuse, qui recueillait dans son esprit délié, comme une pie voleuse ses trésors, tous les bons mots – et méchants mots – qui surgissaient comme par génération spontanée des pavés de Paris.
– N’importe, rétorqua-t-il, le sieur Maurice de la Houssaye n’aura pas motif à me faire grief, dans l’affaire de sa défunte femme. J’ai préparé de mes propres mains la thériaque, avec les éléments les plus purs, et je l’ai fait livrer avec des instructions détaillées. Qu’il ne m’accuse pas d’avoir mis qui pour quo dans l’ordonnance !
Guillaume, son apprenti, ne dit rien, mais il n’en pensait pas moins. De la pie, il avait le crâne petit et dur, fertile en inventions, et un long nez pointu comme le bec de cet oiseau. Dans les anecdotes récoltées au fil de ses courses dans les rues et venelles de la grande ville, il trouvait souvent de quoi contredire son maître mais, fort sagement – car il savait être sage, quand son intérêt s’y trouvait – il se gardait bien de toutes les dire, au risque de se faire renvoyer comme un malpropre. La place était bonne, en effet, et après quelques années à trimer et faire des courbettes, il pouvait espérer un jour lui aussi porter la toge et le bonnet du maître apothicaire, vendre très cher les herbes et les épices mixées selon les règles de l’art.
Bientôt, l’occasion lui fut donnée de montrer cette précieuse sagesse, car la porte s’ouvrit à la volée, envoyant valser plusieurs flacons posés sur une escabelle, et un gentilhomme vêtu de façon tapageuse entra dans la boutique, suivi de plusieurs laquais presque aussi insolents que lui.
– Ah, messire Leprince de Beaumont, s’exclama maître Thibaut, de l’air de qui revoit soudain son meilleur ami après bien des années, ah, messire, quel honneur pour ma modeste officine ! Or donc, que puis-je céans pour votre service ?
Le gentilhomme resta silencieux un moment, laissant son regard errer sur les bocaux rangés bien proprement contre le mur, avec leurs noms latins, sur les balances délicates et les mortiers de grès massif. L’apprenti se pencha sur son établi avec une application redoublée, coulant seulement de temps en temps un regard incisif vers la scène en train de se dérouler.
– Mon bon Thibaut Gentemine, dit finalement le nommé Leprince, je regrette de te dire que je souffre d’un mal au sujet duquel tous les médecins se sont révélés impuissants. J’ai ouï dire que vous aviez récemment eu à traiter l’épouse de mon ami Maurice de la Houssaye, et qu’elle s’est fort bien trouvée de vos traitements ?
Maître Thibaut le contempla de longues minutes, stupéfait – et plus qu’un peu inquiet, à présent. Était-ce un piège ? La Houssaye l’avait-il envoyé pour le sonder afin de récolter des éléments pour un procès en assassinat ?

Tout tremblant, mais tâchant de se ressaisir, il parvint à prononcer :
– Messire, ceux qui vous ont dit cela sont bien trop généreux quant à ma personne ! Je n’ai fait que préparer les remèdes prescrits par un savant médecin, maître Carpibus, qui a diagnostiqué la feue dame Marguerite et qui l’a assistée dans sa dernière maladie.
– Mais, rétorqua l’élégant gentilhomme, un doigt posé négligemment contre sa joue, il faut bien de la science et de l’habileté pour remplir avec soin les devoirs d’un apothicaire, sans compter la nécessité de se fournir en ingrédients de première qualité, dont certains doivent être importés de la lointaine Cathay, ou d’Arabie, ou du royaume du Prêtre Jean…
– Votre seigneurie dit vrai, concéda maître Thibaut, l’art d’un apothicaire n’est pas de petite conséquence.
Mais, songeait-il cependant, que désire-t-il donc ?
Tout en surveillant du coin de l’oeil Guillaume, qui faisait fondre un peu de sucre cristallin à la flamme d’une bougie, pour l’incorporer à un élixir émollient, il tint ainsi un moment la conversation, et apprit que messire Leprince de Beaumont, quoiqu’il se plaignît de consomption, ne semblait pas cependant atteint de douleurs de poitrine, de toux ni de crachats sanglants. Ses symptômes semblaient plutôt tenir de la langueur, ce que les médecins appellent mélancolie. L’affaire était délicate. Non seulement lui, Thibaut Gentemine, n’était pas médecin, mais les autorités discutaient âprement du statut exact de cette affection. Certains, affirmant qu’il s’agissait d’un excès de bile noire, étaient d’avis de la traiter comme une maladie ; d’autres, constatant que les gens atteints étaient déficients en volonté plus qu’en vitalité, préféraient voir là une forme du grave péché nommé paresse ! En somme, il risquait de s’attirer à la fois les foudres de la médecine et celles de la théologie.
– Messire, dit-il enfin, en cas de telle langueur, lorsque les forces de la nature diminuent en nous, il est toujours louable de les supplémenter par une potion apéritive. J’en ai une justement, à base de gentiane et de camomille, qui calme l’irritation des nerfs tout en stimulant l’action de l’estomac.
– De la gentiane, vraiment, maître Thibaut ?
– Certainement, messire ! Rien de plus digestif, rien de plus sain pour les esprits animaux que l’élixir de gentiane ! Mêlée à du miel, un peu de poivre des Indes et de la camomille, c’est un remède souverain contre les affections de langueur.
Messire Leprince, comme indécis, se tournait de ça, de là, d’un pied sur l’autre, observant tous les recoins de la boutique.
– Ainsi donc, si je ne me méprend, vous avez donc livré cet élixir de gentiane à la dame en question ?
Dieu tout puissant ! Il y revenait…
– Non, messire, pas dans son cas. Le médecin lui avait prescrit quatre grains de thériaque, matin et soir, dilués dans un verre de vin. C’est cette thériaque que mon officine a fourni à l’hôtel de la Houssaye.
Le gentilhomme se rapprocha doucement de maître Thibaut. Son visage maigre et osseux aurait pu avoir quelque élégance si son nez, gros et rougeaud comme celui d’un cabaretier, ne l’avait déparé. Il se pencha et, presque à l’oreille de l’apothicaire, murmura :
– Mais la thériaque est un remède contre les poisons, nous savons tous les deux cela, n’est-ce pas, maître Thibaut ?
Ce fut le tour de l’apothicaire de sentir monter en lui une vague de bile noire. Non, il n’ignorait pas que les thériaques étaient de souverains contrepoisons. Et il avait songé plus d’une fois, dès avant la mort de dame Marguerite, que son cas offrait des aspects bien inquiétants.
– Messire, dit-il, tout bas lui aussi, il y a plus d’une sorte de thériaque, et celle que j’ai préparée pour cette pauvre dame sert aussi de remède dans diverses affections mortelles, telle la consomption. D’ailleurs, ce qui est poison dans un cas peut être inoffensif ailleurs, ou même servir de médicament.
– Rien n’est poison, tout est poison… Oui, je sais, mon bon Thibaut. Mais dans ce cas, je suis bien en peine de savoir ce qu’il a bien pu advenir à ma chère amie, dame Marguerite. Êtes-vous sûr qu’il n’y a pas eu d’interversion, de qui pro quo ?
Maître Thibaut Gentemine s’était plusieurs fois posé la question, en vérité. Non, il n’avait pas cédé à la facilité usuelle, chez tant de ses confrères, de remplacer un ingrédient coûteux par un autre réputé équivalent, mais moins efficace ou moins bien toléré par le malade. Il avait pesé et mélangé lui-même les soixante-quatorze ingrédients de la thériaque royale, y compris la poudre d’or et de perles fines, la myrrhe, le pavot, le safran et la racine de gingembre des îles Wakwak. Mais tout ce temps-là, il se faisait du soucis. N’était-ce pas le moment, au contraire, de sortir de sa réserve professionnelle ? Devait-il continuer à préparer un remède qu’il savait inutile, pire, dangereux pour la malade ?
La faiblesse de feue la dame Marguerite de la Houssaye n’était pas de la consomption, ni même un accès de mélancolie. Il en était certain, quelqu’un l’avait empoisonnée.
– Il n’y a eu aucun qui pro quo, messire, soyez-en assuré. Je désirerais que ce soit le cas, pourtant, car dans ce cas, nous saurions pour chose certaine ce qui est arrivé à cette noble dame.
Le gentilhomme le considéra un moment, silencieux.
– Nous ne saurons donc jamais, dit-il, ce qu’il s’est passé.
Avec un grand soupir, il se dirigea vers la porte, qu’un valet obséquieux ouvrit devant lui. Mais au dernier moment, il se retourna et dit, d’un air rêveur et comme absent :
– Qui sait ce qui se passe derrière les volets clos de toutes ces maisons respectables, mon bon maître Thibaut ? Combien de maris qui, croyant embrasser leurs femmes, serrent contre leur sein une adultère qui, toute honte bue, saute du lit de son amant directement dans le lit conjugal ?
Forte parole, songea l’apothicaire, mais qui n’appelait de sa part aucun commentaire. Il se souvint tout à coup que messire Leprince avait appelé la défunte « ma chère amie »…
Une fois sorti cet étrange client, il s’en retourna à son fauteuil, le coeur lourd. Il se sentait faible, soudain, comme une marionnette dont on aurait coupé les fils. Oui, il était sûr que dame Marguerite avait été assassinée. Rien n’est poison, tout est poison, c’est la dose qui fait le poison ! Si quelqu’un administrait déjà à la patiente, chez elle, certains des ingrédients de la thériaque, la dose additionnelle pouvait faire basculer le médicament dans le domaine du poison, et tuer à petit feu. La poudre d’or n’était pas inoffensive, par exemple, si ingérée en trop grande quantité, et la résine de pavot pouvait notoirement servir à faire passer un patient dans un sommeil dont on ne se réveillait pas. Maître Thibaut était sûr de sa thériaque, mais qui savait ce que dame Marguerite pouvait boire et manger par ailleurs ?
La boutique était silencieuse, à présent. Seul un grillon esseulé chantait sa ritournelle près du fourneau. Les apprentis travaillaient, le nez baissé, sur leurs bols et leurs mortiers.
– Allons, maître, fit Guillaume, dites-nous ce que voulait ce Leprince sans rire ?
L’apothicaire le foudroya du regard :
– Pas d’insolence, jeune homme ! Et trêve de calembours, ou je te renvoie dans ta province ! As-tu fini de broyer ces coccinelles avec le miel rosat ? J’en ai besoin pour le filtre antitussif de dame Pernelle ! N’oublie pas qu’il faudra le livrer demain, dès le lever du jour.
Guillaume se contenta de hocher docilement la tête, mais en pensée, il se frottait les mains. Les jours où son maître l’envoyait en courses étaient l’occasion pour lui de se distraire un peu, aller au cabaret avec d’autres joyeux compères, et compter fleurette aux filles peu farouches qui fréquentaient ces lieux. Certes, il n’était pas riche, mais pour un homme de ressources, il y a bien des façons d’arrondir sa bourse. Il avait tiré un bon prix, l’autre jour, de la thériaque de maître Thibaut, vendue à un concurrent du digne apothicaire qui, ayant moins de scrupules professionnels que lui, revendrait le remède fortement dilué au prix de l’original. Cet habile individu lui avait donné à la place une préparation de diverses herbes vulgaires qui sentait fort bon, et ferait sûrement aussi bien l’affaire. Qui avait besoin de soixante-quatorze ingrédients, de toute façon ?
Le coeur léger, il pila allègrement et réduisit en pommade les insectes, voyant déjà en esprit le bon feu du cabaret de la Pomme de Pin, et les chapons rôtis qu’on y tournait à la broche. Avec cette affaire de thériaque et de qui pro quo, et la visite inopinée du mystérieux Leprince, il aurait une histoire bien croustillante à raconter à ses compagnons. Et plus que le vin et la bonne chère, ce sont les histoires, n’est-ce pas, qui sont la joie d’un salon !

Les Noces alchimiques de Nicolas et Pernelle (nouvelle, et un aveu)

« Nenni, messire ! Je ne suis pas celle que vous croyez ! » (Ste Barbara, statue en bois médiévale, Paris, Musée du Petit Palais)

Vous ne trouvez pas qu’on a besoin de détente, vous ? Moi, si. Et ça tombe bien, j’ai récemment « publié » (plus ou moins) un texte distrayant – en tout cas, cela m’a bien amusée de l’écrire ! C’est le produit d’un atelier d’écriture auquel une amie m’avait conviée en décembre dernier, une « nuit de la nouvelle » où le but est d’écrire un texte entre l’heure du dîner et minuit. Enfin, minuit, il faut le dire vite, on nous a chassés vers 22h45… Chassés ? Eh oui : tout cela se passait à la médiathèque de Yerres (91), et le gardien avait hâte de rentrer chez lui ! Bref, nous avons dû terminer à la maison. Qu’à cela ne tienne, ça donnait plus de temps pour délirer… Pardon, peaufiner. Puis, ce printemps, j’ai reçu un fascicule (tiré à l’imprimante, on n’est pas chez Crésus) contenant les diverses œuvres produites. Mais vous savez ce que cela veut dire, n’est-ce pas ? J’ai bénéficié (indirectement, d’accord) des largesses de la mairie de Yerres, puisque l’association est hébergée dans un local municipal (la médiathèque) ! Je vais me dénoncer de ce pas !

Oh, une autre chose : le thème de l’atelier était « Mariage(s) », et si vous remarquez quelques tournures étranges, ce n’est pas un hasard, ce sont les mots et expressions tirés au sort qu’il fallait intégrer dans le texte, dans l’ordre ou dans le désordre… Oulipo, pas mort.

***

Les Noces alchimiques de Nicolas et Pernelle

par Irène DELSE

« Ma mie, de grâce, ne vous souciez d’enfants ni de famille ! J’ai moi-même assez de bien pour que nul ne puisse prétendre à raison que je vous épouse par matériel intérêt. Du ménage et de ses soins, nous n’auront cure, tant qu’une tendre dilection nous unira. Devant le Christ je l’atteste, et devant le monde ne craindrai jamais de le répéter : seul l’amour de vous m’inspire cette demande. Douce Pernelle, voulez-vous m’épouser ? »

Et elle dit oui, et mit sa main dans la sienne.

* * *
C’était en l’An de Grâce 1417, et maître Nicolas Flamel parcourait avec lenteur la rue des Écrivains, en revenant de ses dévotions à l’église Saint-Jacques, lorsqu’un jeune homme échevelé l’interpella tout soudain :

– Ha, maître, enfin je vous trouve !

Il ôta son bonnet, balayant presque le sol crotté (la réputation des rues de Paris n’était plus à faire) et fit tant de courbettes que le vieux Flamel n’eut pas le cœur de chasser l’impertinent. Encore un écolier qui essayait d’obtenir un réduction sur les textes que les maîtres de Sorbonne leur assignaient – ces godelureaux, comptaient-ils pour rien le travail des copistes ? L’atelier Flamel offrait des prix raisonnables, très raisonnables, même, au vu de la qualité. Et la boutique ne désemplissait pas, surtout en cette saison où la rentrée de l’Université rameutait les étudiants de tout le Royaume de France, même de toute la Chrétienté.

Maître Flamel soupira et s’appuya lourdement sur son bâton.

– Jeune homme, commença-t-il, si vous désirez un Aristote ou des Institutes à bas prix…

Mais le drôle, sans aucun respect pour le rang ni l’âge, l’interrompit :

– Maître, vous voulez m’éprouver, sans doute ! Non, ce n’est point vers les sciences profanes, qui n’effleurent que la surface des choses, que l’étude m’a mené. Longtemps, j’ai peiné sur les textes clefs de l’Alchimie, j’ai bûché Lulle, Trismégiste et Albertus Magnus. Je connais par cœur la Table d’émeraude, et la Turba Philosophorum n’a plus de secrets pour moi. Cependant, maître, vous n’ignorez point que ces textes sont souvent écrits dans un langage obscur, et que les exemplaires qui circulent sont souvent fautifs. Impossible pour un simple écolier de parvenir seul au Grand Œuvre ! Mais si, dans votre bonté, vous daigniez me permettre d’apprendre de votre exemple, de devenir votre apprenti, ô maître Flamel, vous ne le regretteriez pas ! Jamais il n’y eut apprenti aussi diligent, aussi désireux de bien faire que moi.

Le vieil homme se frotta les yeux. Sainte Vierge, on voyait de nouveaux fous chaque jour ! Cherchant à gagner du temps, il sortit de son gousset son pince-nez et le chaussa, scrutant à nouveau le visage de l’étudiant. Ce n’était pas un Parisien, c’était clair à son parler. Il devait venir du Berry, oui, probablement de Bourges. Par les temps qui couraient, avec la pauvre France coupée en deux entre partisans du Dauphin et ceux du Roi d’Angleterre, traverser ainsi les lignes pour venir dans Paris l’Anglaise, voilà qui dénotait chez cet illuminé une détermination hors du commun.

– Jeune homme… D’abord, quel est votre nom ?

– Jacques, pour vous servir !

– Jacques, soit. Écoutezmoi bien, Jacques. Je ne sais quelle mouche vous a piqué d’étudier l’alchimie, qui est science douteuse et suspecte, mais je puis vous garantir que je n’ai jamais touché à la moindre page de Trismégiste ni d’aucun de ces charlatans ! Non, non, ne m’interrompez point ! Sachez que je suis de ma profession écrivain public, que je tiens boutique au vu et au su de tous, et que l’Université de Paris m’honore de la charge de libraire-juré, par laquelle je suis rattaché à sa juridiction et non à celle du prévôt des marchands. Je suis bon paroissien, et j’ai plusieurs fois contribué à la réfection de l’église Saint-Jacques et du cimetière des Innocents. Tout cela fait de moi un tout autre personnage que le songe-creux alchimiste que vous semblez chercher, jugez-en !

L’étudiant le contempla d’un air déconfit.

– Pourtant, maître, votre réussite, votre fortune…

– Eh bien ?

– N’avez-vous point… N’avez-vous point trouvé la Pierre Philosophale ?

– La quoi ? Ha, la méthode pour changer les vils métaux en or ?

– Oui, oui, maître, vous voyez que…

– Je ne vois rien du tout ! Oui, la prétendue Pierre des Philosophes est de notoriété commune parmi les savants, hélas pour la réputation des bons philosophes, dont les textes subtils n’ont rien de commun avec vos bouilleurs de pots-au-feu alchimiques, qui effeuillez les manuscrits comme les petits enfants la marguerite ! Jeune homme, songez-y, par tous les Saints : science sans conscience n’est que ruine de l’âme. Laissez cela, et revenez à l’étude !

Le jeune homme tortillait son bonnet entre ses doigts, le visage figé, comme s’il avait déjà revêtu un de ces masques qui envahiraient la ville en Carnaval.

– Cependant, maître, on m’avait dit que votre fortune…

Maître Flamel soupira derechef. Jésus, Marie, et tous les Saints ! On abusait de sa patience, vraiment.

– Un homme ne peut-il s’enrichir autrement que par des œuvres magiques ? Les fruits du travail sont-ils vraiment tant dédaignés par cette génération ? L’argent pousse-t-il entre les feuillets des livres de cuisine alchimiques ?

Un silence s’ensuivit, interrompu soudain par les cloches de Saint-Jacques sonnant à la volée. Midi, déjà ! Sur ce, le vieil homme repartit, courroucé, en marchant sur le pied de l’étudiant au passage. Blanc-bec, va !

Dépité, celui-ci le héla encore, mais maître Nicolas n’en avait cure. La voix s’estompa peu à peu parmi le brouhaha de Paris :

– Maître, souvenez-vous de mon nom : Jacques, de Bourges ! Jacques Cœur ! Un jour, moi aussi… je serai…

Arrivé enfin chez lui, maître Nicolas Flamel fit un tour de l’atelier, par habitude plus que par besoin. Il fallait montrer qu’il était là, et maître chez lui.

Puis il monta à sa chambre et, tout doucement, ouvrit à part lui une petite cassette. Dedans se trouvait une couronne de fleurs séchées, un anneau d’or, quelques rubans aux couleurs passées.

Il ne pensait plus au jeune homme qu’il avait laissé dans la rue, la tête toujours farcie d’alchimie. Comme chaque fois qu’il contemplait ces reliques, il quittait le présent pour cet instant, quarante années auparavant, où dame Pernelle avait accepté sa demande en mariage. Et, comme un éternel fiancé, il murmurait :

« Ô, Pernelle, toujours je pense à vous. Oui, en ce moment, je pense à vous, qui m’avez enrichi plus que d’or, plus que toute Pierre Philosophale ne l’aurait pu. Si nous n’avons pas eu d’enfants, nous avons nourri et vêtu les enfants pauvres. De votre bien et du mien, nous avons bâti plus qu’une maison, nous avons agrandi et enrichi la maison de Dieu. Votre nom et le mien resteront toujours non seulement sur le parchemin, mais dans les prières des hommes et des femmes de bien. Ô, ma douce amie, départie depuis de cela vingt ans, toujours je pense à vous ! »