« Des images peuvent choquer » : préparer ses lecteurs au pire

Une histoire sombre, pour un jeune public : c’est possible. (Mon roman L’Héritier du Tigre, disponible chez Rocambole)

On a tous eu de mauvaises surprise avec un roman, un jour ou l’autre, quand l’histoire se révèle plus glauque que ce que la 4ème de couverture avait laissé entendre, ou prend un détour imprévu vers la violence, le sadisme ou autres joyeusetés. C’est le genre de choses qui poussent certains militants (tant côté lectorat que chez ceux et celles qui écrivent) à demander qu’on insère systématiquement au début des livres des mises en garde détaillées sur le contenu, comme sur les sites d’autopublication en ligne comme Fanfiction.net.

Ce n’est pas absurde en soi : après tout, une bonne 4ème de couverture est là pour donner une idée juste du thème et de l’atmosphère du livre, et les autres éléments de paratexte aussi : visuels de couverture voire intérieurs, extraits et/ou résumé, etc. On voit vite la différence entre la Série Noire et la Bibliothèque Rose !

Mais savoir la tonalité globale du livre ne suffit pas à certains. Et les sujets à problème ne recouvrent pas que la violence : le suicide, les maladies mentales, l’alcool et les autres addictions, le cancer, les insultes à caractère raciste ou homophobe (même quand ça fait partie de l’intrigue), le mépris envers les obèses et ainsi de suite. On peut imaginer de multiplier ça à l’infini, surtout quand on voit que certains auteurs scrupuleux avertissent en ouverture de leur propre ouvrage qu’il contient une scène où un personnage boit un verre de vin…

On est loin là des alertes sur des descriptions de viol ou de torture, avec lesquelles les partisans du système de « content warning » ouvrent en général la conversation.

Disons-le tout de suite, je ne nie pas que de tomber de façon inopinée sur certaines scènes peut être traumatisant pour certaines personnes ; en fait, ça m’est arrivé plusieurs fois moi-même. On ne parle pas ici juste de lecture déplaisante, mais qui réactualise un souvenir traumatique grave (abus sexuels, maltraitance dans l’enfance…) et cause des effets physiques (tachycardie, tremblements et autres signes d’une crise d’angoisse…) et/ou psychologiques (dépression, envie de suicide). On subodorera que les vraies lectures traumatiques sont moins fréquentes que les lectures « simplement » désagréables, même si la confusion semble régner même dans l’esprit de certains avocats des avertissements. On se doute aussi que ce genre de réaction tend (heureusement) à s’atténuer avec le temps et à l’aide d’une bonne psychothérapie.

Mais au fait, pourquoi certains sites (notamment ceux qui publient de la fanfiction comme Fanfiction.net, Archive Of Our Own) utilisent-ils de tels avertissements ? Tout bêtement parce que ce sont des sites et non des livres : il suffit d’un clic pour se retrouver potentiellement sur une scène de meurtre, sans le filtre de l’habillage du texte qu’est la couverture, le paratexte, etc. Autre raison : il n’y a pas d’éditeur pour mettre les textes dans une collection appropriée, avec la présentation adaptée… et bien souvent pour retravailler le texte !

Eh oui, c’est l’autre raison qui rend indispensable un système d’avertissement sur des sites qui balancent en directe la prose brute d’auteurs en devenir : on y trouve littéralement tout et n’importe quoi.

Je ne dis pas ça comme une critique : c’est normal qu’il y ait des trucs bizarres, on a là un nombre considérable d’auteurs et d’auteures qui font leurs gammes, qui explorent leur inconscient aussi bien que leurs techniques littéraires. Certains vont s’amuser à prendre le point de vue d’un sadique pour torturer des innocents, d’autres cherchent à imiter un livre ou une série à suspense, crimes des méchants de l’histoire inclus ; et d’autres encore vont utiliser la fiction pour exorciser leurs propres traumatismes. Cela fait bien des raisons de mettre en garde sur des choses déplaisantes, des abus sexuels au racisme ou au suicide.

Si, cependant, on se place dans le cadre d’une édition classique, ou même d’une autoédition de qualité professionnelle, le texte n’est jamais livré brut mais accompagné d’une description, d’illustrations, éventuellement d’un extrait (surtout pour la version livre électronique), de citations d’auteurs qui écrivent dans la même veine… Bref de signes avant-coureurs.

Mieux encore : un livre ainsi édité aura subi le filtre d’une lecture éditoriale, au cours de laquelle sont normalement relevés les passages qui nuisent à la cohérence, à la compréhension et à la bonne appréciation du texte, ce qui inclut de relever les passages où il y a rupture de ton, de thème ou d’atmosphère, bref par exemple si on débouche sur une scène de torture sans que rien ne l’ait laissé deviner. Et un bon éditeur demandera si nécessaire de retravailler ces passages, pour qu’il y ait des éléments annonciateurs dans le récit même, ce qu’on appelle joliment en anglais foreshadowing.

Faites l’expérience vous-même avec des livres de genres et d’auteurs différents. Tel roman policier arbore une couverture dans les teintes sombres avec une giclée de rouge, la 4ème de couv emploie les mots « glauque », « macabre » et « cauchemar », et les premières pages sont consacrées à la description d’un cadavre mutilé… Voilà un livre où on est susceptible de tomber sur une scène de violence et de mutilation sur un personnage vivant, et on s’y attend.

Ou bien je peux prendre comme exemple mon propre premier roman, L’Héritier du Tigre. Le texte s’ouvre sur l’intrusion violente d’agresseurs dans le réduit où s’est barricadée la famille du jeune héros. C’est une situation de vie ou de mort, et il devient vite évident que les parents du gamin ne vont pas survivre, et que lui-même va en réchapper de très peu, et côtoyer au cours du récit toutes sortes de dangers, tant physiques que psychologiques. Une entrée en matière brève, avec peu de détails, mais qui indique dès le tout début que c’est le genre d’univers fictionnel où sont possibles meurtre, torture, esclavage… Bien sûr, on peut choisir de reposer le livre sur l’étagère après cet avant-goût, ou bien continuer en toute connaissance de cause.

On pourrait ainsi multiplier les cas où le foreshadowing remplace avantageusement le content warning, en augmentant le plaisir de lecture au lieu de servir simplement à mettre la personne sur ses gardes. Car préfigurer ce qui va se passer est en quelque sorte faire une promesse au lecteur, et la suite de la lecture est ce qui remplit cette promesse… une astuce, je dirais presqu’un truc, dont on aurait tort, en tant qu’auteur, de se priver.

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