Qui est « légitime » pour écrire de la fiction ? Tout le monde. C’est le résultat, la qualité de l’œuvre qui compte (et c’est déjà beaucoup)

Sculpture représentant  une personne avec des dizaines de bras.
Choix multiples, voix multiples. (Expo « Persona, étrangement humain », musée du Quai Branly, 2016)

Il y a, dans Le Seigneur des Anneaux de J. R. R. Tolkien, un passage où le Hobbit Bilbo demande à son ami Aragorn (un humain) de l’aider à relire un poème sur Eärendil, un héros quasi-mythique, ancêtre à la fois d’Elrond et de la lignée royale de Númenor dont Aragorn est issu. Une sorte de sensitivity reading, si on veut, pour ne pas dire de bêtises sur un Elfe fameux devant un public d’Elfes. Mais Aragorn décline, disant en souriant que si Bilbo s’avisait d’écrire sur Eärendil alors qu’il était hôte dans la maison d’Elrond, c’était son affaire. Et le Hobbit de se débrouiller seul – pas trop mal, à juger par la réaction bienveillante du public. Mais d’un autre côté, comme l’un des Elfes l’avoue lui-même, eux seraient bien en peine de distinguer dans un texte ce qui vient d’un Hobbit et ce qui vient d’un Homme : « Peut-être que pour les moutons, les autres moutons sont tous différents. Ou pour les bergers. »

Autant dire que la sensibilité (sensitivity) en littérature est à double sens : il y a celle qu’on peut attendre de la part d’un auteur traitant un sujet sincèrement et de façon responsable ; et puis il y a celle du public, qui est là pour se divertir et donc sera louangeur ou contempteur, juste ou injuste, selon sa fantaisie.

Au milieu de tout cela, il y a des éditeurs qui essaient de faire tourner leurs entreprises, et qui sont donc sensibles (ô, ironie) au reproche de mépriser une partie du public. Si un livre portant leur estampille se retrouve publiquement accusé de racisme, sexisme ou homophobie, cela fait du bruit. Et cela risque de faire fuir les acheteurs potentiels, qu’ils soient ou non concernés eux-mêmes par les catégories visées, car qui veut endosser ce genre d’étiquette ?

Rien d’étonnant dans ce contexte si les éditeurs cherchent une assurance en faisant relire les textes par ceux qui se présentent comme des experts en « sensibilité » en matière de race et de genre. Du moins c’est un phénomène courant aux États-Unis aujourd’hui. Dans le meilleur des cas, et s’agissant des livres de fiction, il peut s’agir d’une couche supplémentaire de vérification, un peu comme la chasse aux anachronismes dans un roman historique. Là, il s’agit de pointer les éventuels stéréotypes racistes, etc., pour améliorer le texte.

À ce stade, je me permettrai une première remarque : pourquoi sous-traiter une tâche qui devrait faire partie de tout travail éditorial sérieux ? Vérifier la qualité de l’écriture et la cohérence du récit font partie des prérogatives de l’éditeur, et les questions de race, religion, origine, genre, ne font pas exception. Je peux donner quelques exemples, ayant eu à travailler jusqu’ici avec plusieurs éditeurs de fiction. Pour l’un des textes, l’éditrice a tiqué sur l’âge du personnage principal, trop jeune selon elle pour être crédible dans ce contexte. (J’ai cédé, mais rétrospectivement je le regrette un peu.) Pour un autre, c’est le niveau de langage des personnages qui lui posait problème : mêler langage familier (« bouffer ») et jargon universitaire complexe, est-ce cohérent ? Cette fois, j’ai insisté : oui, les personnages sont des étudiants du supérieur, ils maîtrisent des registres de langage variés mais dans la conversation, ils se laissent aller.

Ce qui appelle une deuxième remarque : on n’a encore jamais entendu parler de sensitivity readers pour un livre qui se passe simplement dans un autre pays ou région, ou avec des personnages qui ne sont pas de la même classe sociale que l’auteur. Gardons cela en tête. Personne ne m’a jamais dit : « Comment peux-tu situer un roman à Calais si tu n’y as jamais mis les pieds ? » C’est que la réponse est simple : documentation, documentation, documentation. J’ai écrit ce bouquin pendant l’été 2020, juste au sortir du confinement, et je n’avais aucune envie de voyager dans ces conditions. Mais j’avais l’Internet. C’est fou ce qu’on peut faire avec Google Maps, plus des blogs et sites locaux.

Pour être juste, c’est bien dans cet esprit que certains auteurs font appel aux lecteurs de sensibilité, comme une autre sorte de documentation : celui ou celle qui envisage un roman situé dans un milieu qui ne lui est pas familier se renseigne sur ce milieu et demande à des gens qui s’y connaissent un avis sur le premier jet. Si on n’a pas dans son entourage de bêta lecteur disponible (et assez sûr de lui ou d’elle pour vous dire si vous vous plantez), si on n’a pas le temps d’absorber une grosse documentation (être écrivain professionnel n’a pas que des avantages), cela peut être un choix rationnel.

Personnellement, cela dit, j’apprécie le fait d’avoir un job alimentaire et de ne pas dépendre de ma production littéraire pour payer le loyer. Cela me permet de me documenter aussi longtemps que je veux et de prendre le temps de me relire, de faire appel à des amis variés, à un groupe d’écriture qui l’est tout autant, etc. Avant de commencer à écrire, je lis des livres, des blogs, des articles de recherche, je visionne parfois des films, je recherche des images des lieux et des gens qui m’intéressent. Si je peux, je vais sur les lieux. (J’ai terminé récemment un roman situé à Paris, et forcément ça aide.) Quand je mets en scène des gens qui font partie d’un groupe socio-culturel différent, je recherche en premier lieu des textes et documents produits par des gens de ce milieu, mais je vais aussi piocher dans la recherche sur le sujet. Pour mettre en scène ce que l’on n’appelait pas encore les homosexuels à Paris au XVIIIe siècle, par exemple, c’est indispensable. Et les personnages noirs et métis qui apparaissent dans Du sang sur les dunes doivent beaucoup à la documentation sur des personnages réels, tels Saint-George, le général Dumas, etc.

Qu’on s’entende bien : je ne prétends pas ne jamais faire d’erreur, et j’ai peut-être dans mon avenir quelques plantages cuisants. Mais au moins, je traite moi-même mon sujet. J’aime bien la maxime de Robert Greene sur la nécessité d’écrire de la diversité si on veut toucher un public divers. Ou, comme disait Serge Brussolo : « N’oubliez pas que 90% des lecteurs sont des lectrices. » Et donc si on n’a pas de personnages féminins crédibles, on risque de passer à côté d’une bonne partie du lectorat potentiel. Et ainsi de suite avec d’autres questions d’identité. Ce sont des considérations que toute personne qui écrit a intérêt à prendre en compte, et à prendre à cœur d’utiliser, sans attendre qu’un professionnel des questions de genre et de race vienne le faire à sa place.

Car le souci, avec la vogue des sensitivity readers, c’est qu’il s’agit d’un intervenant qui n’est ni l’auteur, ni l’éditeur, mais qui tend à jouer le rôle d’arbitre en matière de ce qu’on peut écrire. Voire de qui est « légitime » pour écrire. Vous croyez que j’exagère ? Regardez la mésaventure qui est arrivée à Timothée de Fombelle. Ou l’affaire des traductions d’Amanda Gorman. Et ce ne sont que les exemples plus plus marquants, ceux qui ont fait couler de l’encre et qui ont chauffé les réseaux sociaux. On ne compte plus les interrogations, plus ou moins paumées, parmi les auteurs professionnels ou amateurs, sur le thème « est-ce que je peux écrire X ou Y »…

Et là, j’ai envie de dire : on peut toujours écrire. Après, on assume ce qu’on a écrit. Et si un tas de gens sont mécontents, eh bien, ils sont mécontents. On peut apprendre de la mésaventure, ou bien on peut rejeter ces critiques, mais dans tous les cas c’est une décision qui vous appartient. Pas celle d’un prestataire, si bien intentionné soit-il. Ou alors, à quoi bon écrire en tant qu’individu ? Autant se considérer comme un copiste dans un scriptorium médiéval, où les écrivants ne choisissent pas ce qu’ils écrivent mais produisent ce qui est défini comme souhaitable par la communauté. N’avoir pas à penser par soi-même, c’est tellement plus confortable… Mais aussi tellement plus rasant.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s