Sherlock Holmes contre Jean-Pierre Pernaud?

Bonheurs de relecture: je me suis replongée dans quelques bons vieux Sherlock Holmes (merci Feedbooks!) et je réalise avec intérêt que, au moins au début de la série, Arthur Conan Doyle se montrait passablement iconoclaste.

Il y a ainsi parmi les clients du détective une jolie galerie de caricatures des piliers de l’empire britannique: aristocrates, banquiers, propriétaires terriens… et jusqu’à un membre de la famille royale qui met au clou l’un des joyaux de la couronne! (Comme quoi, les auteurs de hard boiled n’ont peut-être pas tant innové que ça.)

On tombe aussi sur des passages comme celui-ci, qui ne manque pas de pertinence, même 120 ans après:

– Grand Dieu ! m’exclamai-je. En quoi ces vieilles demeures peuvent-elles vous faire penser à des crimes ?
– Elles m’inspirent toujours une sorte d’horreur indéfinissable. Voyez-vous, Watson, j’ai la conviction (conviction basée sur mon expérience personnelle) que les plus sinistres et les plus abjectes ruelles de Londres ne possèdent pas à leur actif une aussi effroyable collection de crimes que toutes ces belles et riantes campagnes.
– Mais c’est abominable ce que vous me dites là !
– Et la raison est bien évidente. La pression qu’exerce l’opinion publique réalise ce que les lois ne peuvent accomplir. Il n’est pas de cul-de-sac si infâme et si reculé où les cris d’un enfant martyr ou les coups frappés par un ivrogne n’éveillent la pitié et l’indignation des voisins, et là toutes les ressources dont dispose la justice sont tellement à portée de la main qu’il suffit d’une seule plainte pour provoquer son intervention et amener immédiatement le coupable sur le banc des accusés. Mais considérez au contraire ces maisons isolées au milieu de leurs champs et habitées en majeure partie par de pauvres gens qui n’ont autant dire jamais entendu parler du code, et songez un peu aux cruautés infernales, aux atrocités cachées qui peuvent s’y donner libre cours, d’un bout de l’année à l’autre, à l’insu de tout le monde.

(Extrait, « Les Hêtres d’Or », in Les Aventures de Sherlock Holmes, 1892).

Le mythe de la campagne tranquille, si tranquille, peut bien faire illusion aux yeux de Watson. Plus observateur (et plus cynique), Holmes n’oublie pas l’effet corrosif de l’impunité sur la fibre morale.

À méditer.

Une réponse à “Sherlock Holmes contre Jean-Pierre Pernaud?

  1. En fait, ce n’était pas une idée si originale que ça pour l’époque. En 1860 le meurtre d’un enfant à Road dans le Somerset, dans une de ces maisons bourgeoises mêmes qui déclenchaient la révulsion de Sherlock Holmes, avait passionné et révolté la société victorienne et influencé outre Conan Doyle, Wilkie Collins et Charles Dickens.
    Je recommande fortement le livre de Kate Summerscale sur le sujet, The Suspicions of Mr Whichers, à la fois une enquête policière, une réflexion sur les mœurs de l’Angleterre de la seconde moitié du 19ème et un essai sur le détective en littérature, c’est un des meilleurs livres que j’ai lu cette année.

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