De trois choses il faut se méfier (nouvelle)

Deux chats buvant du lait que verse un siphon de bistrot

Qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait la thériaque…

L’an dernier, j’avais publié ici « Les Noces alchimiques de Nicolas et Pernelle », une courte nouvelle écrite à l’occasion d’un atelier d’écriture. Et comme on ne se lasse pas des bonnes choses, j’ai récidivé cette année. Voici donc :

DE TROIS CHOSES IL FAUT SE MÉFIER

Par Irène Delse

– L’éternel qui pro quo des maris, mon garçon ! Ils lésinent sur le coût des remèdes, donnent à leur femme la casse grossière au lieu du séné, et quand elle meurt, ils accusent la servante de s’être trompée dans les flacons. Puis au bout de l’an, toute honte bue, ayant recueilli l’héritage, ils convolent de nouveau en justes noces. Et qui s’étonne que la nouvelle épousée soit plus jeune et plus belle que la pauvre défunte, hein, Guillaume, peux-tu me le dire ?
– Non pas, maître, mais encore heureux si le veuf ne tend pas le doigt vers l’apothicaire, comme la cause du malheur. Avez-vous entendu le couplet qui court dernièrement dans Paris ?

« De trois choses il faut se méfier :
D’et cetera de notaire,
De qui pro quo d’apothicaire,
Et d’un Lombard le verre empoisonné. »

Maître Thibaut Gentemine leva au ciel ses gros yeux bleus aqueux. Lui était affligé, pour ses péchés, d’un apprenti à la langue moqueuse, qui recueillait dans son esprit délié, comme une pie voleuse ses trésors, tous les bons mots – et méchants mots – qui surgissaient comme par génération spontanée des pavés de Paris.
– N’importe, rétorqua-t-il, le sieur Maurice de la Houssaye n’aura pas motif à me faire grief, dans l’affaire de sa défunte femme. J’ai préparé de mes propres mains la thériaque, avec les éléments les plus purs, et je l’ai fait livrer avec des instructions détaillées. Qu’il ne m’accuse pas d’avoir mis qui pour quo dans l’ordonnance !
Guillaume, son apprenti, ne dit rien, mais il n’en pensait pas moins. De la pie, il avait le crâne petit et dur, fertile en inventions, et un long nez pointu comme le bec de cet oiseau. Dans les anecdotes récoltées au fil de ses courses dans les rues et venelles de la grande ville, il trouvait souvent de quoi contredire son maître mais, fort sagement – car il savait être sage, quand son intérêt s’y trouvait – il se gardait bien de toutes les dire, au risque de se faire renvoyer comme un malpropre. La place était bonne, en effet, et après quelques années à trimer et faire des courbettes, il pouvait espérer un jour lui aussi porter la toge et le bonnet du maître apothicaire, vendre très cher les herbes et les épices mixées selon les règles de l’art.
Bientôt, l’occasion lui fut donnée de montrer cette précieuse sagesse, car la porte s’ouvrit à la volée, envoyant valser plusieurs flacons posés sur une escabelle, et un gentilhomme vêtu de façon tapageuse entra dans la boutique, suivi de plusieurs laquais presque aussi insolents que lui.
– Ah, messire Leprince de Beaumont, s’exclama maître Thibaut, de l’air de qui revoit soudain son meilleur ami après bien des années, ah, messire, quel honneur pour ma modeste officine ! Or donc, que puis-je céans pour votre service ?
Le gentilhomme resta silencieux un moment, laissant son regard errer sur les bocaux rangés bien proprement contre le mur, avec leurs noms latins, sur les balances délicates et les mortiers de grès massif. L’apprenti se pencha sur son établi avec une application redoublée, coulant seulement de temps en temps un regard incisif vers la scène en train de se dérouler.
– Mon bon Thibaut Gentemine, dit finalement le nommé Leprince, je regrette de te dire que je souffre d’un mal au sujet duquel tous les médecins se sont révélés impuissants. J’ai ouï dire que vous aviez récemment eu à traiter l’épouse de mon ami Maurice de la Houssaye, et qu’elle s’est fort bien trouvée de vos traitements ?
Maître Thibaut le contempla de longues minutes, stupéfait – et plus qu’un peu inquiet, à présent. Était-ce un piège ? La Houssaye l’avait-il envoyé pour le sonder afin de récolter des éléments pour un procès en assassinat ?

Tout tremblant, mais tâchant de se ressaisir, il parvint à prononcer :
– Messire, ceux qui vous ont dit cela sont bien trop généreux quant à ma personne ! Je n’ai fait que préparer les remèdes prescrits par un savant médecin, maître Carpibus, qui a diagnostiqué la feue dame Marguerite et qui l’a assistée dans sa dernière maladie.
– Mais, rétorqua l’élégant gentilhomme, un doigt posé négligemment contre sa joue, il faut bien de la science et de l’habileté pour remplir avec soin les devoirs d’un apothicaire, sans compter la nécessité de se fournir en ingrédients de première qualité, dont certains doivent être importés de la lointaine Cathay, ou d’Arabie, ou du royaume du Prêtre Jean…
– Votre seigneurie dit vrai, concéda maître Thibaut, l’art d’un apothicaire n’est pas de petite conséquence.
Mais, songeait-il cependant, que désire-t-il donc ?
Tout en surveillant du coin de l’oeil Guillaume, qui faisait fondre un peu de sucre cristallin à la flamme d’une bougie, pour l’incorporer à un élixir émollient, il tint ainsi un moment la conversation, et apprit que messire Leprince de Beaumont, quoiqu’il se plaignît de consomption, ne semblait pas cependant atteint de douleurs de poitrine, de toux ni de crachats sanglants. Ses symptômes semblaient plutôt tenir de la langueur, ce que les médecins appellent mélancolie. L’affaire était délicate. Non seulement lui, Thibaut Gentemine, n’était pas médecin, mais les autorités discutaient âprement du statut exact de cette affection. Certains, affirmant qu’il s’agissait d’un excès de bile noire, étaient d’avis de la traiter comme une maladie ; d’autres, constatant que les gens atteints étaient déficients en volonté plus qu’en vitalité, préféraient voir là une forme du grave péché nommé paresse ! En somme, il risquait de s’attirer à la fois les foudre de la médecine et celles de la théologie.
– Messire, dit-il enfin, en cas de telle langueur, lorsque les forces de la nature diminuent en nous, il est toujours louable de les supplémenter par une potion apéritive. J’en ai une justement, à base de gentiane et de camomille, qui calme l’irritation des nerfs tout en stimulant l’action de l’estomac.
– De la gentiane, vraiment, maître Thibaut ?
– Certainement, messire ! Rien de plus digestif, rien de plus sain pour les esprits animaux que l’élixir de gentiane ! Mêlée à du miel, un peu de poivre des Indes et de la camomille, c’est un remède souverain contre les affections de langueur.
Messire Leprince, comme indécis, se tournait de ça, de là, d’un pied sur l’autre, observant tous les recoins de la boutique.
– Ainsi donc, si je ne me méprend, vous avez donc livré cet élixir de gentiane à la dame en question ?
Dieu tout puissant ! Il y revenait…
– Non, messire, pas dans son cas. Le médecin lui avait prescrit quatre grains de thériaque, matin et soir, dilués dans un verre de vin. C’est cette thériaque que mon officine a fourni à l’hôtel de la Houssaye.
Le gentilhomme se rapprocha doucement de maître Thibaut. Son visage maigre et osseux aurait pu avoir quelque élégance si son nez, gros et rougeaud comme celui d’un cabaretier, ne l’avait déparé. Il se pencha et, presque à l’oreille de l’apothicaire, murmura :
– Mais la thériaque est un remède contre les poisons, nous savons tous les deux cela, n’est-ce pas, maître Thibaut ?
Ce fut le tour de l’apothicaire de sentir monter en lui une vague de bile noire. Non, il n’ignorait pas que les thériaques étaient de souverains contrepoisons. Et il avait songé plus d’une fois, dès avant la mort de dame Marguerite, que son cas offrait des aspects bien inquiétants.
– Messire, dit-il, tout bas lui aussi, il y a plus d’une sorte de thériaque, et celle que j’ai préparée pour cette pauvre dame sert aussi de remède dans diverses affections mortelles, telle la consomption. D’ailleurs, ce qui est poison dans un cas peut être inoffensif ailleurs, ou même servir de médicament.
– Rien n’est poison, tout est poison… Oui, je sais, mon bon Thibaut. Mais dans ce cas, je suis bien en peine de savoir ce qu’il a bien pu advenir à ma chère amie, dame Marguerite. Êtes-vous sûr qu’il n’y a pas eu d’interversion, de qui pro quo ?
Maître Thibaut Gentemine s’était plusieurs fois posé la question, en vérité. Non, il n’avait pas cédé à la facilité usuelle, chez tant de ses confrères, de remplacer un ingrédient coûteux par un autre réputé équivalent, mais moins efficace ou moins bien toléré par le malade. Il avait pesé et mélangé lui-même les soixante-quatorze ingrédients de la thériaque royale, y compris la poudre d’or et de perles fines, la myrrhe, le pavot, le safran et la racine de gingembre des îles Wakwak. Mais tout ce temps-là, il se faisait du soucis. N’était-ce pas le moment, au contraire, de sortir de sa réserve professionnelle ? Devait-il continuer à préparer un remède qu’il savait inutile, pire, dangereux pour la malade ?
La faiblesse de feue la dame Marguerite de la Houssaye n’était pas de la consomption, ni même un accès de mélancolie. Il en était certain, quelqu’un l’avait empoisonnée.
– Il n’y a eu aucun qui pro quo, messire, soyez-en assuré. Je désirerais que ce soit le cas, pourtant, car dans ce cas, nous saurions pour chose certaine ce qui est arrivé à cette noble dame.
Le gentilhomme le considéra un moment, silencieux.
– Nous ne saurons donc jamais, dit-il, ce qu’il s’est passé.
Avec un grand soupir, il se dirigea vers la porte, qu’un valet obséquieux ouvrit devant lui. Mais au dernier moment, il se retourna et dit, d’un air rêveur et comme absent :
– Qui sait ce qui se passe derrière les volets clos de toutes ces maisons respectables, mon bon maître Thibaut ? Combien de maris qui, croyant embrasser leurs femmes, serrent contre leur sein une adultère qui, toute honte bue, saute du lit de son amant directement dans le lit conjugal ?
Forte parole, songea l’apothicaire, mais qui n’appelait de sa part aucun commentaire. Il se souvint tout à coup que messire Leprince avait appelé la défunte « ma chère amie »…
Une fois sorti cet étrange client, il s’en retourna à son fauteuil, le coeur lourd. Il se sentait faible, soudain, comme une marionnette dont on aurait coupé les fils. Oui, il était sûr que dame Marguerite avait été assassinée. Rien n’est poison, tout est poison, c’est la dose qui fait le poison ! Si quelqu’un administrait déjà à la patiente, chez elle, certains des ingrédients de la thériaque, la dose additionnelle pouvait faire basculer le médicament dans le domaine du poison, et tuer à petit feu. La poudre d’or n’était pas inoffensive, par exemple, si ingérée en trop grande quantité, et la résine de pavot pouvait notoirement servir à faire passer un patient dans un sommeil dont on ne se réveillait pas. Maître Thibaut était sûr de sa thériaque, mais qui savait ce que dame Marguerite pouvait boire et manger par ailleurs ?
La boutique était silencieuse, à présent. Seul un grillon esseulé chantait sa ritournelle près du fourneau. Les apprentis travaillaient, le nez baissé, sur leurs bols et leurs mortiers.
– Allons, maître, fit Guillaume, dites-nous ce que voulait ce Leprince sans rire ?
L’apothicaire le foudroya du regard :
– Pas d’insolence, jeune homme ! Et trêve de calembours, ou je te renvoie dans ta province ! As-tu fini de broyer ces coccinelles avec le miel rosat ? J’en ai besoin pour le filtre antitussif de dame Pernelle ! N’oublie pas qu’il faudra le livrer demain, dès le lever du jour.
Guillaume se contenta de hocher docilement la tête, mais en pensée, il se frottait les mains. Les jours où son maître l’envoyait en courses étaient l’occasion pour lui de se distraire un peu, aller au cabaret avec d’autres joyeux compères, et compter fleurette aux filles peu farouches qui fréquentaient ces lieux. Certes, il n’était pas riche, mais pour un homme de ressources, il y a bien des façons d’arrondir sa bourse. Il avait tiré un bon prix, l’autre jour, de la thériaque de maître Thibaut, vendue à un concurrent du digne apothicaire qui, ayant moins de scrupules professionnels que lui, revendrait le remède fortement dilué au prix de l’original. Cet habile individu lui avait donné à la place une préparation de diverses herbes vulgaires qui sentait fort bon, et ferait sûrement aussi bien l’affaire. Qui avait besoin de soixante-quatorze ingrédients, de toute façon ?
Le coeur léger, il pila allègrement et réduisit en pommade les insectes, voyant déjà en esprit le bon feu du cabaret de la Pomme de Pin, et les chapons rôtis qu’on y tournait à la broche. Avec cette affaire de thériaque et de qui pro quo, et la visite inopinée du mystérieux Leprince, il aurait une histoire bien croustillante à raconter à ses compagnons. Et plus que le vin et la bonne chère, ce sont les histoires, n’est-ce pas, qui sont la joie d’un salon !
9 rue Belhomme
Appt 106
75018 Paris
Tél : 06 34 06 70 25
Courriel : irene.delossantos@sfr.fr

DE TROIS CHOSES IL FAUT SE MÉFIER

Par Irène Delse

– L’éternel qui pro quo des maris, mon garçon ! Ils lésinent sur le coût des remèdes, donnent à leur femme la casse grossière au lieu du séné, et quand elle meurt, ils accusent la servante de s’être trompée dans les flacons. Puis au bout de l’an, toute honte bue, ayant recueilli l’héritage, ils convolent de nouveau en justes noces. Et qui s’étonne que la nouvelle épousée soit plus jeune et plus belle que la pauvre défunte, hein, Guillaume, peux-tu me le dire ?
– Non pas, maître, mais encore heureux si le veuf ne tend pas le doigt vers l’apothicaire, comme la cause du malheur. Avez-vous entendu le couplet qui court dernièrement dans Paris ?

« De trois choses il faut se méfier :
D’et cetera de notaire,
De qui pro quo d’apothicaire,
Et d’un Lombard le verre empoisonné. »

Maître Thibaut Gentemine leva au ciel ses gros yeux bleus aqueux. Lui était affligé, pour ses péchés, d’un apprenti à la langue moqueuse, qui recueillait dans son esprit délié, comme une pie voleuse ses trésors, tous les bons mots – et méchants mots – qui surgissaient comme par génération spontanée des pavés de Paris.
– N’importe, rétorqua-t-il, le sieur Maurice de la Houssaye n’aura pas motif à me faire grief, dans l’affaire de sa défunte femme. J’ai préparé de mes propres mains la thériaque, avec les éléments les plus purs, et je l’ai fait livrer avec des instructions détaillées. Qu’il ne m’accuse pas d’avoir mis qui pro quo dans l’ordonnance !
Guillaume, son apprenti, ne dit rien, mais il n’en pensait pas moins. De la pie, il avait le crâne petit et dur, fertile en inventions, et un long nez pointu comme le bec de cet oiseau. Dans les anecdotes récoltées au fil de ses courses dans les rues et venelles de la grande ville, il trouvait souvent de quoi contredire son maître mais, fort sagement – car il savait être sage, quand son intérêt s’y trouvait – il se gardait bien de toutes les dire, au risque de se faire renvoyer comme un malpropre. La place était bonne, en effet, et après quelques années à trimer et faire des courbettes, il pouvait espérer un jour lui aussi porter la toge et le bonnet du maître apothicaire, vendre très cher les herbes et les épices mixées selon les règles de l’art.
Bientôt, l’occasion lui fut donnée de montrer cette précieuse sagesse, car la porte s’ouvrit à la volée, envoyant valser plusieurs flacons posés sur une escabelle, et un gentilhomme vêtu de façon tapageuse entra dans la boutique, suivi de plusieurs laquais presque aussi insolents que lui.
– Ah, messire Leprince de Beaumont, s’exclama maître Thibaut, de l’air de qui revoit soudain son meilleur ami après bien des années, ah, messire, quel honneur pour ma modeste officine ! Or donc, que puis-je céans pour votre service ?
Le gentilhomme resta silencieux un moment, laissant son regard errer sur les bocaux rangés bien proprement contre le mur, avec leurs noms latins, sur les balances délicates et les mortiers de grès massif. L’apprenti se pencha sur son établi avec une application redoublée, coulant seulement de temps en temps un regard incisif vers la scène en train de se dérouler.
– Mon bon Thibaut Gentemine, dit finalement le nommé Leprince, je regrette de te dire que je souffre d’un mal au sujet duquel tous les médecins se sont révélés impuissants. J’ai ouï dire que vous aviez récemment eu à traiter l’épouse de mon ami Maurice de la Houssaye, et qu’elle s’est fort bien trouvée de vos traitements ?
Maître Thibaut le contempla de longues minutes, stupéfait – et plus qu’un peu inquiet, à présent. Était-ce un piège ? La Houssaye l’avait-il envoyé pour le sonder afin de récolter des éléments pour un procès en assassinat ?
Tout tremblant, mais tâchant de se ressaisir, il parvint à prononcer :
– Messire, ceux qui vous ont dit cela sont bien trop généreux quant à ma personne ! Je n’ai fait que préparer les remèdes prescrits par un savant médecin, maître Carpibus, qui a diagnostiqué la feue dame Marguerite et qui l’a assistée dans sa dernière maladie.
– Mais, rétorqua l’élégant gentilhomme, un doigt posé négligemment contre sa joue, il faut bien de la science et de l’habileté pour remplir avec soin les devoirs d’un apothicaire, sans compter la nécessité de se fournir en ingrédients de première qualité, dont certains doivent être importés de la lointaine Cathay, ou d’Arabie, ou du royaume du Prêtre Jean…
– Votre seigneurie dit vrai, concéda maître Thibaut, l’art d’un apothicaire n’est pas de petite conséquence.
Mais, songeait-il cependant, que désire-t-il donc ?
Tout en surveillant du coin de l’oeil Guillaume, qui faisait fondre un peu de sucre cristallin à la flamme d’une bougie, pour l’incorporer à un élixir émollient, il tint ainsi un moment la conversation, et apprit que messire Leprince de Beaumont, quoiqu’il se plaignît de consomption, ne semblait pas cependant atteint de douleurs de poitrine, de toux ni de crachats sanglants. Ses symptômes semblaient plutôt tenir de la langueur, ce que les médecins appellent mélancolie. L’affaire était délicate. Non seulement lui, Thibaut Gentemine, n’était pas médecin, mais les autorités discutaient âprement du statut exact de cette affection. Certains, affirmant qu’il s’agissait d’un excès de bile noire, étaient d’avis de la traiter comme une maladie ; d’autres, constatant que les gens atteints étaient déficients en volonté plus qu’en vitalité, préféraient voir là une forme du grave péché nommé paresse ! En somme, il risquait de s’attirer à la fois les foudre de la médecine et celles de la théologie.
– Messire, dit-il enfin, en cas de telle langueur, lorsque les forces de la nature diminuent en nous, il est toujours louable de les supplémenter par une potion apéritive. J’en ai une justement, à base de gentiane et de camomille, qui calme l’irritation des nerfs tout en stimulant l’action de l’estomac.
– De la gentiane, vraiment, maître Thibaut ?
– Certainement, messire ! Rien de plus digestif, rien de plus sain pour les esprits animaux que l’élixir de gentiane ! Mêlée à du miel, un peu de poivre des Indes et de la camomille, c’est un remède souverain contre les affections de langueur.
Messire Leprince, comme indécis, se tournait de ça, de là, d’un pied sur un autre, observant tous les recoins de la boutique.
– Ainsi donc, si je ne me méprend, vous avez donc livré cet élixir de gentiane à la dame en question ?
Dieu tout puissant ! Il y revenait…
– Non, messire, pas dans son cas. Le médecin lui avait prescrit quatre grains de thériaque, matin et soir, dilués dans un verre de vin. C’est cette thériaque que mon officine a fourni à l’hôtel de la Houssaye.
Le gentilhomme se rapprocha doucement de maître Thibaut. Son visage maigre et osseux aurait pu avoir quelque élégance si son nez, gros et rougeaud comme celui d’un cabaretier, ne l’avait déparé. Il se pencha et, presque à l’oreille de l’apothicaire, murmura :
– Mais la thériaque est un remède contre les poisons, nous savons tous les deux cela, n’est-ce pas, maître Thibaut ?
Ce fut le tour de l’apothicaire de sentir monter en lui une vague de bile noire. Non, il n’ignorait pas que les thériaques étaient de souverains contrepoisons. Et il avait songé plus d’une fois, dès avant la mort de dame Marguerite, que son cas offrait des aspects bien inquiétants.
– Messire, dit-il, tout bas lui aussi, il y a plus d’une sorte de thériaque, et celle que j’ai préparée pour cette pauvre dame sert aussi de remède dans diverses affections mortelles, telle la consomption. D’ailleurs, ce qui est poison dans un cas peut être inoffensif ailleurs, ou même servir de médicament.
– Rien n’est poison, tout est poison… Oui, je sais, mon bon Thibaut. Mais dans ce cas, je suis bien en peine de savoir ce qu’il a bien pu advenir à ma chère amie, dame Marguerite. Êtes-vous sûr qu’il n’y a pas eu d’interversion, de qui pro quo ?
Maître Thibaut Gentemine s’était plusieurs fois posé la question, en vérité. Non, il n’avait pas cédé à la facilité usuelle, chez tant de ses confrères, de remplacer un ingrédient coûteux par un autre réputé équivalent, mais moins efficace ou moins bien toléré par le malade. Il avait pesé et mélangé lui-même les soixante-quatorze ingrédients de la thériaque royale, y compris la poudre d’or et de perles fines, la myrrhe, le pavot, le safran et la racine de gingembre des îles Wakwak. Mais tout ce temps-là, il se faisait du soucis. N’était-ce pas le moment, au contraire, de sortir de sa réserve professionnelle ? Devait-il continuer à préparer un remède qu’il savait inutile, pire, dangereux pour la malade ?
La faiblesse de feue la dame Marguerite de la Houssaye n’était pas de la consomption, ni même un accès de mélancolie. Il en était certain, quelqu’un l’avait empoisonnée.
– Il n’y a eu aucun qui pro quo, messire, soyez-en assuré. Je désirerais que ce soit le cas, pourtant, car dans ce cas, nous saurions pour chose certaine ce qui est arrivé à cette noble dame.
Le gentilhomme le considéra un moment, silencieux.
– Nous ne saurons donc jamais, dit-il, ce qu’il s’est passé.
Avec un grand soupir, il se dirigea vers la porte, qu’un valet obséquieux ouvrit devant lui. Mais au dernier moment, il se retourna et dit, d’un air rêveur et comme absent :
– Qui sait ce qui se passe derrière les volets clos de toutes ces maisons respectables, mon bon maître Thibaut ? Combien de maris qui, croyant embrasser leurs femmes, serrent contre leur sein une adultère qui, toute honte bue, saute du lit de son amant directement dans le lit conjugal ?
Forte parole, songea l’apothicaire, mais qui n’appelait de sa part aucun commentaire. Il se souvint tout à coup que messire Leprince avait appelé la défunte « ma chère amie »…
Une fois sorti cet étrange client, il s’en retourna à son fauteuil, le coeur lourd. Il se sentait faible, soudain, comme une marionnette dont on aurait coupé les fils. Oui, il était sûr que dame Marguerite avait été assassinée. Rien n’est poison, tout est poison, c’est la dose qui fait le poison ! Si quelqu’un administrait déjà à la patiente, chez elle, certains des ingrédients de la thériaque, la dose additionnelle pouvait faire basculer le médicament dans le domaine du poison, et tuer à petit feu. La poudre d’or n’était pas inoffensive, par exemple, si ingérée en trop grande quantité, et la résine de pavot pouvait notoirement servir à faire passer un patient dans un sommeil dont on ne se réveillait pas. Maître Thibaut était sûr de sa thériaque, mais qui savait ce que dame Marguerite pouvait boire et manger par ailleurs ?
La boutique était silencieuse, à présent. Seul un grillon esseulé chantait sa ritournelle près du fourneau. Les apprentis travaillaient, le nez baissé, sur leurs bols et leurs mortiers.
– Allons, maître, fit Guillaume, dites-nous ce que voulait ce Leprince sans rire ?
L’apothicaire le foudroya du regard :
– Pas d’insolence, jeune homme ! Et trêve de calembours, ou je te renvoie dans ta province ! As-tu fini de broyer ces coccinelles avec le miel rosat ? J’en ai besoin pour le filtre antitussif de dame Pernelle ! N’oublie pas qu’il faudra le livrer demain, dès le lever du jour.
Guillaume se contenta de hocher docilement la tête, mais en pensée, il se frottait les mains. Les jours où son maître l’envoyait en courses étaient l’occasion pour lui de se distraire un peu, aller au cabaret avec d’autres joyeux compères, et compter fleurette aux filles peu farouches qui fréquentaient ces lieux. Certes, il n’était pas riche, mais pour un homme de ressources, il y a bien des façons d’arrondir sa bourse. Il avait tiré un bon prix, l’autre jour, de la thériaque de maître Thibaut, vendue à un concurrent du digne apothicaire qui, ayant moins de scrupules professionnels que lui, revendrait le remède fortement dilué au prix de l’original. Cet habile individu lui avait donné à la place une préparation de diverses herbes vulgaires qui sentait fort bon, et ferait sûrement aussi bien l’affaire. Qui avait besoin de soixante-quatorze ingrédients, de toute façon ?
Le coeur léger, il pila allègrement et réduisit en pommade les insectes, voyant déjà en esprit le bon feu du cabaret de la Pomme de Pin, et les chapons rôtis qu’on y tournait à la broche. Avec cette affaire de thériaque et de qui pro quo, et la visite inopinée du mystérieux Leprince, il aurait une histoire bien croustillante à raconter à ses compagnons. Et plus que le vin et la bonne chère, ce sont les histoires, n’est-ce pas, qui sont la joie d’un salon !

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