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La lecture, grande cause nationale – ne boudons pas les bonnes nouvelles !

Un chaton vautré au milieu des livres.
Mon rêve ! Mais évidemment, pas celui de tout le monde.

Je vais être franche : quand il s’agit de lecture, je ne suis pas du tout désintéressée. Après tout, j’essaie de trouver un lectorat, tant ici, en ligne, que par des canaux plus traditionnels ! Pour que je sois lue, encore faut-il que les gens lisent.

Donc je suis très contente de la décision du président de faire de la lecture une « grande cause nationale » pour la période allant de l’été 2021 à l’été 2022. Mais pas seulement à mon petit niveau égoïste. Il y a d’autres raisons de s’inquiéter du devenir de la lecture en France et de vouloir faire des efforts pour l’encourager, d’une part comme art de vivre, d’autre part comme outil indispensable à l’exercice des droits de citoyen, voire à la vie quotidienne, tout simplement.

Il y a par exemple beaucoup de gens, quel que soit leur degré d’éducation, qui ne consomment quasiment plus de fiction sous forme écrite – surtout des adultes, car les enfants et ados lisent encore. L’audiovisuel à volonté des Netflix, Amazon Prime et compagnie occupe le temps de loisir et est calibré (de façon tout à fait volontaire) pour être addictif à un point qu’il sera toujours difficile pour l’écrit de ne serait-ce qu’approcher. Manque de goût, manque de temps, aversion à l’effort ? Lire demande un certain entraînement, c’est incontournable, et pas seulement pour déchiffrer : il y a tout un travail d’élaboration cérébrale, de création d’images mentales à partir des mots… D’ailleurs il existe des gens qui en sont incapables à cause d’un dysfonctionnement du cerveau, l’aphantasie. Pour eux, l’image est indispensable afin de pouvoir profiter d’une histoire.

Mais ce n’est pas le cas de la majorité des non-lecteurs, bien sûr. On est plus dans un schéma de déshabituation : après la fin de la scolarité, on cesse d’être obligé de fréquenter quotidiennement les livres, et comme ceux-ci restent associés aux devoirs et examens, on se tourne vers des loisirs qui ne demandent plus de lire, ou du moins de lire de façon suivie et attentive le même texte pendant un moment. Car dans le même temps, ces non-lecteurs sont des usagers des réseaux sociaux, de jeux vidéos et autres activités qui requièrent un peu de lecture et/ou d’écriture, au moins de façon ponctuelle.

C’est bien différent des 7% de gens qui sont réellement illettrés, qui ne déchiffrent qu’avec effort et pour qui se débrouiller dans un monde où l’écrit est partout est déjà une galère. On n’y pense pas, mais parfois un incident nous rappelle cette vérité : une vieille dame, au supermarché, qui demande timidement qu’on lui lise une étiquette pour être certaine que telle marque ne contient pas tel produit auquel elle est allergique ; tel usager, au guichet d’administration, qui commence par demander qu’on lui explique le formulaire, et au final on doit le remplir pour lui. Tout ça avec pas mal de gêne et de dignité. Bien entendu, quand on a autant de mal avec l’écrit, on ne passe pas ses loisirs avec des livres…

L’initiative du président va bien sûr dans le sens d’une promotion de la lecture, pour encourager les gens qui le peuvent à ne pas fuir après la fin des études, à trouver du plaisir dans la fréquentation des livres, dont l’immense diversité est déjà un gage que chacun peut trouver des titres à son goût. Et je n’excluerai pas les bédés et les mangas : texte et images sont là complémentaires, c’est une dimension de plus pour l’écrit.

Mais j’espère bien qu’on pensera aussi à ceux qui ont décroché, et qu’il y aura des dispositifs pour les aider à dépasser le blocage de l’illettrisme. Idéalement, il faudrait aussi changer là-dessus le regard de la société. C’est aujourd’hui pris comme une honte de ne pas savoir lire, ou du moins une aberration dont les gens ne parlent pas. Pourtant, si on veut les aider à « raccrocher », on pourrait imaginer des supports spécifiques, des livres spécialement édités et présentés. Usage de polices typographiques adaptées aux dyslexiques, gros caractères, textes courts ou assez simples pour des lecteurs « faux débutants », en imitation de ce qui se fait pour l’apprentissage des langues… Et bien sûr le couplage livre écrit avec version audio : on peut imaginer dans le livre un code QR à scanner pour télécharger le fichier audio.

Ce sont des pistes, mais pas les seules. L’important, c’est de penser qu’il y a des gens pour qui la lecture est encore un continent inconnu, et d’essayer de les aider à s’en rapprocher. Au final, ce sera peut-être plus simple que de convaincre les habitués de Netflix de consommer aussi de la prose.

(Également publié sur Substack.)

Mes outils d’écriture : (6) Les leçons des travaux précédents

Gravé sur la souche d'un tronc d'arbre :

En littérature aussi, tout se recycle.

Tout le monde n’est pas obligé d’être capable d’écrire de tout. Néanmoins, il est rare que celle qui écrit se limite à la pratique d’une seule forme.

Moi-même, j’ai commencé par des textes courts, comme beaucoup de monde : des nouvelles et poèmes relativement faciles à placer dans des revues amateurs. (Enfin, pour être honnête, j’ai commencé à publier des textes courts ! Mes vrais débuts, vers l’âge de treize, étaient des tentatives de romans – inachevés, sans trop de regrets.)

Je ne m’étendrai pas aujourd’hui sur la façon dont on passe de l’un à l’autre. La forme littéraire choisie est affaire de goût, et d’opportunités. Mais il y a une chose que j’ai rarement lue sous la plume de confrères écrivains blogueurs : changer de genre ne remet pas les compteurs à zéro, au contraire ! C’est l’occasion de faire migrer les savoir-faire acquis vers le nouveau projet littéraire en cours.

De la nouvelle au roman

Je disais que j’avais commencé par des textes courts. On ne sera pas surpris si je dis que c’est une excellente école de concision : pas question de prendre trois pages pour une description, ou pour décortiquer les états d’âme d’un personnages ! Au contraire, on apprend à soupeser l’emploi d’un adjectif, d’un adverbe, pour ne le garder que si cela apporte réellement une information indispensable. On apprend à brosser un quelques mots la personnalité des protagonistes. Chaque mot comptant, on n’utilise qu’un ou deux détails frappants pour suggérer une physionomie, un tempérament.

Ce travail n’est pas perdu quand si on passe au roman : même si on a plus de place pour développer l’histoire, cela paye de ne pas la gaspiller en redondances ! Éliminer les longueurs rend le style plus vivant, le récit plus alerte. Et cela se sent à la lecture.

De la poésie à la prose

Je le disais dans un précédent billet, j’aime bien écrire des vers. Est-ce que cela apporte quelque chose à l’écriture de prose ? Ha ! Est-ce que quelque chose ne sert pas quand on écrit ? Pour citer Alfred Bester : « Tout écrivain est un chapardeur. Un écrivain professionnel est un chapardeur professionnel. »

Écrire de la poésie, c’est au minimum apprendre à jouer avec le langage, les images, les sens. Dans un poème, les sonorités d’un mot et les images qu’il évoquent comptent au moins autant que le sens. Développer cette sensibilité permet de tirer le maximum de la langue, qui est quand même l’outil numéro un de l’auteure, oui, même en prose. Pour donner plus de chair à une description, par exemple, les échos poétiques des mots sont bien utiles, ou pour rendre moins théorique une discussion sur des idées, en résumant les positions des uns et des autres en quelques maximes frappantes.

De la fantasy au roman historique

Enfin, et c’est une expérience toute récente, l’écriture d’un roman situé dans un monde imaginaire m’a bien servi pour passer au roman historique. Ce n’est pas seulement une question de matériaux de construction : oui, l’univers évoqué dans L’Héritier du Tigre est plutôt médiéval-fantastique, donc avec une technologie et un contexte socio-évonomique proche de l’Europe pré-Moderne.

Mais surtout, la nécessité dans l’écriture de fantasy d’entremêler au récit les informations nécessaires pour comprendre l’univers du roman est un apprentissage inestimable quand on veut évoquer de façon vivante un monde aussi étrange et familier à la fois que l’Empire romain tardif. Il y a tout un vocabulaire antiquisant dont nous avons des échos par Astérix, les péplums ou la série télé Rome. Il faut doser l’usage de tels mots, et si possible les rendre compréhensibles d’après le contexte. Avoir fait ce genre de travail au préalable avec une langue imaginaire aide à garder le sens de ce qui peut ou non marcher.

Même chose pour rendre plus vivantes et spécifiques les descriptions, l’évocation de faits historiques. Pour un domaine aussi rebattu que le christianisme dans l’Empire romain, il fallait trouver le moyen de redonner un peu d’étrangeté, de distance, à ces figures par trop connues, ces récits surinvestis par l’Histoire aussi bien que la légende. Je suis partie d’une réalité historique : l’époque de Constantin se situe avant la traduction de la Bible en latin, avant les textes fondateurs en cette langue des saints Augustin, Ambroise et Jérôme. Bref, la chrétienté parlait grec pour l’essentiel ! Citer des termes théologiques, des versets des Psaumes, etc., en grec, avec la sonorité peu familière pour nos oreilles de la koïné, c’était une façon de jouer sur le même type d’effets que lorsque, en fantasy, on parle elfique ou autre langue imaginaire.

Pour finir, que l’on permette d’édicter une loi plus générale, que je n’aurai pas l’outrecuidance d’intituler « loi de Delse », mais « Principe littéraire Lavoisier », avec un clin d’œil à la loi de conservation de la masse :

« On peut poser en principe que dans tout travail de rédaction, rien ne se perd, et tout peut être repris et recyclé. »

Mes outils d’écriture : (5) Dites-le avec des vers

Photo : un arbre avec deux troncs partant du sol et qui se rejoignent à mi-hauteur, donnant l'impression qu'il a deux jambes

Partout, autour de nous, des poèmes nous invitent à sortir des sentiers battus.

On sait que j’écris des nouvelles, des romans, bref ce qu’on appelle de la prose. Vous vous souvenez des cours de littérature du collège, pas vrai ? Ou du Bourgeois Gentilhomme :

« Ce qui est prose n’est point vers ; ce qui est vers n’est point prose. »

Pas mieux, mon brave M. Jourdain. Pas mieux.

Pourtant, rien n’empêche d’écrire l’un et l’autre. J’ai commis un certain nombre de poèmes, quelques-uns ont même été publiés.

Et puis il y a un truc que je n’ai encore jamais trouvé dans les conseils professionnels d’autres écrivains, mais qui marche pour moi : quand j’ai un blocage au cours de l’écriture d’un texte en prose, quand je n’arrive pas à trouver les mots justes, je change de mode, je passe à la poésie.

Parfois, je m’astreins à écrire un court poème en vers réguliers, parfois je me lâche dans des vers libres, parfois je me contente de chercher une citation chez un auteur que j’aime bien. Le but est le même, chaque fois : mettre en mouvement les mots, les sons, les images, tout ce qui dans la langue résonne au-delà du simple sens. La poésie est jeu, association d’émotions et d’idées, et me couler pour un moment dans cette discipline revigore et ressource les muscles usés de la prose. Pour employer un terme à la mode, faire de la poésie est du brain hacking à l’usage des auteurs.

Ne me croyez pas sur parole, regardez mon premier roman, L’Héritier du Tigre, et comptez les passages où des vers viennent s’insérer dans le récit !

En général, après quelques minutes de poésie, je peux reprendre sans trop de stress le fil du récit. Et je décide au cas par cas si les vers en question méritent ou non de rester dans le travail fini. Je l’avoue, le plus souvent, ma réponse est oui.