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Deux billets en 1: quand la Journée internationale du blasphème rencontre la Sarkofrance

C’est aujourd’hui, 30 septembre, qu’on se rit des vaches sacrées, qu’on fait la grimace aux idoles et un pied de nez aux gourous: c’est la Journée internationale du blasphème, pour se rappeler que nous, êtres humains, ne devons pas nous faire les esclaves consentants de vieux mythes…

Mais les idoles modernes, nations, races, identités, ne valent pas plus cher!

Aussi, qu’on me permette ce cri du cœur, doublé d’un appel d’intérêt public – parce que priver de droits les étrangers au motif du respect de la prétendue «patrie des droits de l’homme», c’est cracher sur les droits de l’homme! S’en offusquer ensuite ne fait qu’ajouter à votre ridicule.

La France? C’est le pays où les moutons ont élu pour chef, non pas même un loup déguisé en fringant bélier (frémissez, pécores!), mais un parasite. Un œstre qui leur pond ses œufs dans la peau et qui, quand ces blessures répétées rendent les brebis furieuses, leur murmure: C’est la faute de ces moutons noirs, là-bas! Chassons-les du troupeau! Et elles de l’écouter encore, les sottes ouailles.

Permettez-moi d’être dégoûtée de partager même le sol sous mes pieds avec ce pays-là.

Citoyens, citoyennes, si ce billet vous «heurte» (pour reprendre le prétexte même invoqué par le chef pour faire passer sa énième loi scélérate), sachez où faire porter la vraie responsabilité de ce malaise: tournez votre regard vers le Château.

Mais il reste encore des bastilles
Et je vais mettre le holà
Dans l’ordre public que voilà…

(Victor Hugo, Les Misérables, t. IV, livre 15, chap. IV «Les excès de zèle de Gavroche»)

La liberté d’expression, oui… Sauf si vous offensez mes sensibilités

Il y a toujours des gens pour applaudir à la censure des discours ou des œuvres qui les mettent mal à l’aise. Oh, certes, ils se pensent sincèrement démocrates et défenseurs de la liberté d’expression… Mais seulement si cela n’offense pas leurs sensibilités. Là, soudain, des barrières tombent.

Témoin cette étonnante sortie d’un blogueur et twitteur catholique, @lechafouin, qui avoue tranquillement préférer l’excès de censure à l’excès de licence.

Le contexte: Apple, par la voix de son PDG Steve Jobs, promet de garder l’iPhone pur de toute «pornographie», quitte à faire passer à la trappe (du moins dans un premier temps: là comme souvent, Apple a fini par rétropédaler, très sensible à la mauvaise publicité…) des œuvres qui n’ont rien de «pornographique» mais peuvent présenter des images de nu, comme certaine adaptation en bande dessinée d’Ulysse de James Joyce…

Le «devoir moral» ainsi claironné par Apple est surtout un positionnement stratégique. On ne fait pas fonctionner une telle entreprise sur des bases idéalistes.

Et le côté visionnaire bien connu de Jobs se double, il ne faut pas l’oublier, d’une bonne dose de pragmatisme. En 2007, il décrétait que les tablettes de lecture n’avaient pas d’avenir. Et en 2010, Apple sort l’iPad. Que s’est-il passé? L’émergence d’un nouveau marché, tout simplement. (Je pourrais aussi parler des tentatives pour sortir prématurément un ordinateur personnel sans lecteur de disquette, avec l’iMac, qui se sont soldées par… La mise en vente de lecteurs de disquettes externes pour iMac. Le client est roi.)

Ceci pour dire, brièvement, que la main sur le cœur du cher Steve, lorsqu’il promet de protéger l’iPhone de tout ce qui pourrait choquer un public «familial», doit être prise avec un certain grain de sel.

Mais entre temps, divers défenseurs des valeurs religieuses applaudissent. Pas de porno sur Apple, voilà qui est moral, au moins! Et si on doit censurer au passage quelques figures de nu artistique, eh bien, tant pis, on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs.

Passons sur cette mentalité où la fin justifie les moyens, et que je ne trouve pas, moi, très catholique…

Mais ce qui est le plus embêtant, au fond, du point de vue intellectuel, c’est l’incapacité de ce blogueur et de ses pairs à se dégager de leurs réflexes. Telle chose me gêne, ou cela ne correspond pas à ce que je considère comme moral? Brrr! Empêchons les autres de voir cela! Du moins, barrons l’accès aux plates-formes les plus populaires, c’est déjà ça de gagné.

On remarquera que les islamistes qui vocifèrent contre la moindre représentation de Mahomet ne procèdent pas autrement: horreur, malheur, cela nous offense! Ôtez vos blasphèmes de devant nos yeux!

Cachez cette App que je ne saurais voir?

Mais dans ce cas, mes bons amis, vous devriez songez à changer d’affiliation politique. Si, pour vous, la liberté d’expression n’est valable que si vous n’êtes pas choqués, c’est qu’au fond vous n’êtes pas démocrates. Vous refusez de garantir aux autres le droit de décider de ce qui est bon pour eux.

C’est là que le bât blesse. Et, chose révélatrice, les arguments pour défendre cette position ne sont pas de grande qualité.

Comme souvent, @lechafouin en est réduit à des sophismes ou arguments fallacieux: «La pornographie n’est pas un droit de l’homme» – comme si c’était la question. Le droit d’un citoyen adulte de ne pas être traité comme un mineur par ceux qui croient savoir ce qui est bon pour lui, voilà ce qu’il est nécessaire de défendre.

Cela m’ennuie un peu de citer Neil Gaiman (qui, tout grand écrivain qu’il soit, n’est pas très franc concernant ses liens avec certaine secte… mais laissons lui le bénéfice du doute), surtout que le texte est en anglais. Mais je pense que la meilleure plaidoirie pour le refus d’une censure moralisante est son texte de 2008: «Why defend freedom of icky speech?»

«Pourquoi défendre la liberté d’expression de ce qui nous écœure?»

Parce que si je définis, moi, ce qui constitue le domaine écœurant, vous ne serez pas forcément d’accord là-dessus. Et vice-versa. Vous connaissez sans doute l’adage la pornographie, c’est l’érotisme des autres? Et celui à propos des gens qui n’ont pas d’indulgence pour les vices qui ne les tentent pas

Certaines questions sont certes plus faciles à régler que d’autres. Si je décrète que les photos de sexe avec des enfants, par exemple, sont à proscrire, vous serez probablement d’accord – mais parce que pour obtenir ces images, il a bien fallu faire subir à de vrais enfants des pratiques absolument pas de leur âge, et qui ne peuvent que leur faire du mal, physiquement ou psychologiquement ou les deux!

Si je décrète que les photos d’adultes en train de pratiquer des actes sexuels sont interdites, vous serez peut-être d’accord si vous concevez que les «acteurs» du porno sont hélas souvent des gens exploités, poussés par la pauvreté ou l’addiction ou autre situation qui les rend vulnérable.

Mais si je dis que les dessins et animations mettant en scène des nus et du sexe sont interdites…

Si vous y réfléchissez, vous me direz: de quel droit? En vertu de quoi? À qui cela cause-t-il du tort? Et pourquoi m’imposez-vous votre conception de la moralité, vos valeurs religieuses ou traditionnelles – qui sait, votre malaise avec la sexualité, peut-être!

Vous voyez où mènent ce genre de réflexions.

Dans l’article que j’ai mis en lien, Neil Gaiman donne des exemples concrets tirés de son expérience. Il évoque une bande dessinée dont il était scénariste, et qui était une adaptation réaliste de l’Ancien Testament. Il y a eu des gens, aux États-Unis, pour demander son interdiction au motif que c’était de la «pornographie»: malheureusement pour eux, il s’est avéré que les passages «choquants» étaient pris tels quels dans le texte biblique!

C’était des histoires telles que celle des gens de Sodome et Gomorrhe qui voulaient violer les messagers divins parce qu’ils étaient tellement beaux; et du pieux Lot qui leur donne en échange l’une de ses filles, pour qu’ils en fassent ce qu’ils veulent. Authentique.

Vous voyez comme, dès que l’on s’éloigne de quelques cas bien précis où il y a exploitation réelle d’êtres humains, le champ est vaste pour commettre avec la prétendue «pornographie» des crimes sans victimes…

Oh, mais ce n’est «pas un droit de l’homme», s’écrient les moralistes, croyant tenir là une carte imparable!

Hem. Vous savez quoi?

Le droit de ne pas être offensé n’en constitue pas un non plus. À vous d’y songer.

Dessins, censure… Qu’en dit-on “de l’autre côté” ?

Dans les débats autour de l’islam, il y a souvent un aspect « eux contre nous » (les « civilisés » contre les « barbares », les « obscurantistes » contre les « modernes », les « terroristes » contre les « démocraties » – mais aussi les « infidèles » contre les « croyants », les « impérialistes » contre le « peuple musulman »…) qui est non seulement déplaisant et dangereux, mais aussi bien souvent simpliste.

Voire carrément faux.

Prenons le cas du méga-drame provoqué au Pakistan par un groupe d’activistes islamiques, avec la complicité de lois qui donnent un statut spécial dans ce pays à la religion du Prophète : ou comment bloquer presque tout l’Internet dans le pays à cause de quelques pages consacrées à une journée des dessins de Mahomet… Et pendant ce temps, qu’en disent les internautes locaux de base, les M. et Mme Tout-le-Monde de Karachi, Lahore, Peshawar ou Islamabad ?

C’est une question que s’est posée la BBC (inutile, j’espère, de rappeler l’importance de la communauté pakistanaise en Grande-Bretagne, ou l’intérêt porté dans les anciennes colonies britanniques à ce qui se dit du côté de Londres).

Et c’est fort intéressant. Oh, bien sûr, chacun voit midi à sa porte, et l’heure à son minaret. Même quand on s’exprime depuis un cybercafé.

Cela donne par exemple : « Facebook est une excellente communauté, mais il y a des gens qui sont anti-musulmans et qui postent ce genre d’images pour provoquer la colère et la haine. »

Il faut peut-être excuser la jeunesse (20 ans) du gars qui s’exprime ainsi. Pour lui aussi, le monde semble se diviser entre les bons et les méchants, les affreux conspirateurs contre le peuple innocent, et il ne semble pas voir que ce n’est pas très flatteur pour sa propre communauté que de la supposer prompte à la haine et à la colère pour quelques images en plus ou en moins. Qui caricature qui, déjà ?

(Ce qu’on peut dire à sa décharge, c’est qu’il y a hélas bel et bien une composante explicitement anti-musulmane, et pas seulement anti-intégriste, dans la cyber-manifestation du 20 mai. Défendre la liberté d’expression, pour ces gens-là, devient un prétexte pour exprimer leur détestation de tout ce qui touche de près ou de loin à l’islam. Bonjour la confusion dans les messages ! Et on remarquera que j’ai pris soin, dans mon propre billet, de mettre un lien vers les pages intelligentes et nuancées que consacre Friendly Atheist à la question, et pas vers la page Facebook ni (contrairement à d’autres) le blogue Everyone Draw Mohammed, qui prétendent ouvrir un débat, mais qui dans les faits mettent à la place d’honneur des caricatures au lieu de simples représentations. Et par-dessus le marché, ledit blogue prétend enrôler Voltaire mais lui attribue encore une fois une phrase qu’il n’a jamais prononcée ! Bande de nuls.)

Un autre internaute interrogé, moins jeune (30 ans) et donc, on pourrait l’espérer, moins simpliste, estime quant à lui que c’est Facebook qui aurait dû accepter de censurer la page de la discorde. Toujours pour la même raison : l’offense envers les sentiments religieux (si délicats) des croyants. À croire que la foi vous laisse littéralement scotché(e) sur place, incapable de cliquer un lien pour quitter la page… Voire d’utiliser le bouton « Bloquer », qu’un usager de Facebook a toujours à sa disposition pour cacher (à ses propres yeux) le contenu qu’il ou elle n’aime pas !

Curieux comme le simple bon sens s’évapore dans ces conditions. Évidemment, c’est bien sur ce genre de réactions que s’appuient les activistes du Islamic Lawyers Movement, dont le porte-parole est très clair sur les motifs de ce coup d’éclat :

« We needed to provide a message to non-Muslims not to disrespect our prophet. »

Oh, vraiment ? Un « message » pour apprendre aux non-musulmans à « respecter » votre prophète ? Hum. Disons plutôt établir un rapport de force, au Pakistan et plus généralement sur la Toile, pour dissuader l’expression d’opinions et de sensibilités qui dérangent. Et c’est à la fois la liberté d’expression qui est menacée, mais aussi la liberté de conscience. Car si on ne peut exprimer de messages qui vont à l’encontre de ce que veut entendre la majorité (ou du moins la faction qui contrôle la sphère médiatique), comment la liberté de penser différemment peut-être se développer ?

Pour ceux qui veulent arrimer les « croyants » à leur religion pour mieux les contrôler, l’enjeu est clair.

La censure n’est jamais pédagogique. C’est à la fois une sanction et une information de menace, comme on dit en diplomatie. Ici, le « respectez notre religion » n’est rien d’autre que le trivial « retenez-moi ou je vais faire un malheur ».

Mais il y a d’autres réactions, parmi les internautes pakistanais interrogés dans l’article, qui devraient intéresser les vrais amis de la liberté d’expression, en Orient comme en Occident (et inquiéter les censeurs religieux de tout poil : ce sont les gens qui réalisent à quel point une stricte « défense » de la religion, selon les critères de l’ILM, est intrusive dans leur vie. Et abusive.

« D’accord, » dit un jeune homme, « des pages comme ça, ce n’est pas bien, mais il ne faut pas non plus bloquer tout le site »

Reba Shahid, l’éditrice du magazine en ligne Spider, qui observe depuis plusieurs années l’évolution du cyberespace pakistanais, se dit déçue mais « pas surprise », par une censure qui affectera surtout les entrepreneurs Pakistanais qui se servent d’Internet pour développer le commerce et l’industrie locale :

« Le Pakistan avait déjà une mauvaise réputation à l’étranger, comme un endroit rétrograde et politiquement instable. Le blocage de Facebook et de YouTube ne va pas améliorer ça. Internet est un phénomène positif et un lieu où les gens peuvent s’exprimer. Il est inquiétant que les autorités puissent en restreindre ainsi l’usage sans précaution. […] Personne ici n’est favorable à cette page de Facebook, mais bloquer complétement l’accès à un site aussi populaire a troublé beaucoup de gens. »

Tiens, au fait, on remarquera que si l’émotion au Pakistan est vive, hors des forums en ligne et des cybercafés, il n’y a guère eu de manifestations de rues. Juste les habituels militants décidés à se faire remarquer par leur outrance (les auteurs de caricatures sont des « satanistes », forcément, et tout cela est une vaste « conspiration »…) – mais la plupart des hommes et femmes de la rue, et de la Toile, semblent surtout en proie à l’incertitude à l’endroit de ce médium si particulier qu’est le Réseau des réseaux, qui tend à rendre poreuses non seulement les frontières de la géographie, mais aussi de la politique, et d’univers culturels et mentaux que certains voudraient garder étanches, avec des limites strictement fixées.

Problème ? Oh, le même qu’avec Hadopi, l’ACTA, Chilling Effects, Wikileaks, et j’en passe… Le réseau interprète un blocage comme une erreur de fonctionnement et tend à le contourner pour y remédier.

Le cas du Pakistan est d’autant plus intéressant que (pour paraphraser le généticien d’origine pakistanaise Razib Khan, fin observateur), contrairement à d’autres pays musulmans, ce pays a pris l’islam comme unique référence de son « identité nationale ». Ailleurs, un passé pré-islamique glorieux (les Pharaons pour l’Égypte, l’Empire perse pour l’Iran, les Phéniciens pour la Tunisie…) peut servir de contre-point culturel. Au Pakistan, l’islamisme est étroitement mêlé au nationalisme.

Difficile donc de prédire l’effet qu’aura la porosité corrosive de la Toile… Et à quel point les internautes de ce pays accepteront que les partisans d’un certain type d’islam (comme les activistes de l’ILM) parlent au nom de tous.