Les éditeurs français et le prix des livres numériques

Donc, les ventes de livres numériques ont dépassé celles de livres en grand format chez Amazon.com, aux USA. Et les éditeurs français, dans tout ça?

Il faut évidemment comparer ce qui est comparable. Le marché du livre en langue française est beaucoup plus petit qu’en langue anglaise; et les achats de livres en anglais par les gens qui lisent l’anglais sans l’avoir comme langue maternelle ajoutent encore à la confusion. C’est souvent parce que le livre vient de sortir en V.O. avec une large publicité (*tousse* Harry Potter… *tousse*) et que les fans ne veulent pas attendre plusieurs mois pour la traduction. La question de la politique de traduction des éditeurs français est un autre débat.

(Je laisse aussi volontairement de côté la question de la TVA à 19,6% sur le livre numérique, tout simplement parce les situations sont très différentes selon les pays. Ainsi, il n’y a pas de TVA aux USA, mais des taxes sur les ventes qui différent selon les États et même les villes. Au Canada, il y a une TVA plus des taxes de vente locales. Au Royaume-Uni, la TVA est de 17,5%. Et ainsi de suite. Mais, comme j’entends le montrer ci-dessous, même sans cette question de la TVA, il faudrait s’attendre à des prix plus élevés chez nous par rapport à Amazon.com.

Précisons aussi que l’Union européenne laisse aux États membres la possibilité d’inclure les livres numériques dans les produits à taux réduit, mais que pour l’instant le gouvernement français ne s’en est pas préoccupé. Associations de consommateurs, syndicats de l’édition et de la librairie, la balle est dans votre camp…)

Revenons à nos moutons. Qui dit marché plus étroit dit moins de possibilités pour faire des économies d’échelle. Ergo, il ne faut pas s’étonner si «les livres numériques en français sont plus chers que sur Amazon.com!» devient un leitmotiv régulier. Et lancinant.

Mais évidemment, ce n’est pas tout. D’abord parce qu’Amazon n’est pas là pour jouer les locomotives… avec des méthodes plus ou moins subtiles. Eh oui, quand on est le vendeur de livres n°1 au monde, on peut se permettre de casser les prix, et vendre à perte! Au point que plusieurs grands groupes d’édition, à commencer par Macmillan, ont l’année dernière rué dans les brancards et réclamé la fin des prix fixés arbitrairement à 9,99$ par Amazon sur les best-sellers et les nouveautés.

Il faut savoir que la contre-partie de ce prix d’appel, c’est qu’Amazon ne se gêne pas pour monter les prix des livres non concernés, jusqu’à offrir des éditions Kindle plus chères que l’édition de poche déjà disponible. Ben oui, c’est bien pratique, quand on a créé son marché captif… On peut y faire ce qu’on veut. Quitte à faire trinquer auteurs et lecteurs, pris en sandwich entre la logique du «toujours moins si ça m’arrange» d’Amazon et celle des éditeurs, qui l’ont mauvaise si les utilisateurs n’ont plus d’argent disponible pour acheter des livres une fois le Kindle ou autre belle machine achetée. Oups.

C’est dire que le marché des éditions Kindle, ce sont les possesseurs de Kindle! (1) Difficile de comparer avec un marché fragmenté, chez nous, entre différents supports (ordinateurs, liseuses, smartphones…) et différents formats (du PDF à l’epub, en passant par le Mobipocket). Là encore, l’expression-clef, c’est «économies d’échelle».

Eh oui, je sais, on peut commander un Kindle depuis la France et l’alimenter avec des éditions en vente sur le site Amazon.com (eh non, pas sur Amazon.fr, pas encore). Mais regardez bien: quand on arrive sur le Kindle Store, il y a une liste de zones géographiques, en haut à gauche, que vous pouvez vous amuser à changer, pour voir. Et vous remarquerez ainsi deux choses:

  1. Les prix affichés ne sont pas les mêmes si vous vous connectez depuis l’Europe continentale, le Royaume-Uni, les USA, etc. Et sont généralement plus chers en Europe.
  2. Tous les titres ne sont pas disponibles pour toutes les zones géographiques.

Alors? Alors, Amazon n’est apparemment pas pressé de dupliquer hors USA le modèle Kindle. La machine a été lancée à l’automne 2007, il faut le rappeler. Presque trois ans plus tard, et alors que la concurrence d’Apple et bientôt Google sur les livres numériques devrait lui donner des ailes, Amazon n’a toujours pas lancé l’équivalent en Europe, et surtout pas en langue française, de son Kindle store.

M’est avis que l’un des problèmes, c’est la question des contrats. (En plus, évidemment, de la langue. Taille du marché, rappelez-vous.)

Pour publier des livres français, allemand, italiens, etc., sur les sites correspondants, il faudrait des accords directs avec les éditeurs de ces pays. Et la législation diffère d’un pays à l’autre, tout comme la culture. Les éditeurs français, notamment, semblent encore aujourd’hui avoir du mal à lever le nez de leur production pour regarder l’horizon.

Il y a donc aujourd’hui des solutions partielles. Des libraires en ligne comme Immatériel, ePagine, Bibliosurf et quelques autres tentent de faire la pige à la Fnac, qui tente elle-même de jouer les Amazon à la française (question de poids) mais sans avoir un modèle unique de liseuse à mettre en avant (elle vend aussi bien le Sony Reader que le Cybook Opus). Certains «vendent» uniquement avec DRM (ahem, suivez mon regard vers la Fnac), les autres laissent aux éditeurs le choix de verrouiller ou simplement marquer leurs livres pour indiquer la provenance, en comptant que les lecteurs seront assez responsables pour ne pas balancer tous leurs bouquins sur les torrents une fois achetés. (En général, la confiance, ça marche. Mais allez en convaincre les éditeurs…)

Il y a enfin quelques courageux (vous avez dit Publie.net? Babelpocket?) pour vendre totalement sans DRM.

Bon, j’avoue que cette question de DRM est importante pour moi (je n’achète pas si c’est DRMisé) mais évidemment pas pour l’énorme majorité des acheteurs de livres, vu le succès des offres verrouillées d’Amazon. Grand bien leur fasse. Mais qu’ils sachent que les DRM introduisent des coûts supplémentaires et qu’ils repoussent un certain nombre d’acheteurs potentiels.

En d’autres termes, la présence de DRM est un facteur de maintien des prix élevés sur les livres numériques.

Intéressant, non?

___

(1) Oui, je sais: plus ceux qui utilisent l’application Kindle pour Windows ou pour iPhone. Mais devinez quoi? Je suis exclue si j’utilise Linux. Merci, les gars…

11 réponses à “Les éditeurs français et le prix des livres numériques

  1. En ce qui concerne les livres qui ne sont pas disponibles pour toutes les zones géographiques, la question n’est pas si simple que cela, et j’ai moi-même écrit quelques billets sur ce sujet.

    Pour des boutiques comme Kobo ou BooksOnBoard, quand ils disent « not available internationally », cela veut dire que ces titres sont destinés au marché nord-américain. Je ne suis pas avocat, alors je ne comprends pas comment un contrat de distribution et de vente d’un livre en papier n’a pas de restrictions géographiques (Amazon.com envoie ses livres en papier à n’importe quelle destination, car la vente est considérée états-unisienne, je pense), mais un livre numérique est licencié seulement pour un pays ou pour un groupe de pays !

    Il y a aussi le cas des librairies comme WHSmith qui, sous l’étiquette « Limited Availability », peut cacher la logique opposée : s’il y a des livres qui ne sont disponibles que pour les acheteurs du Royaume-Uni, il y a aussi des livres qui peuvent être vendus à n’importe qui… à condition qu’il ne s’agisse pas d’un Américain ou d’un Canadien !

    La disponibilité géographique des livres a changé après l’introduction du «modèle agence», et il faut aussi noter que Kobo est assez dynamique dans son opération d’ajout de titres et de licences (parfois, il y a plusieurs éditions du même titre disponibles globalement, c’est-à-dire, ils ont obtenu le droit de vendre l’édition britannique et l’édition américaine à n’importe qui), mais à titre d’exemple, veuillez consulter quelques billets:

    Starting a List of (Globally) Non-Existent E-Books…
    http://tumblr.com/xz7731flx

    How the agency model affected Kobobooks—and you!
    http://tumblr.com/xz78396ou

    How to buy an e-book “they” don’t want to sell you
    http://tumblr.com/xz7ajknk2

  2. Pingback: Tweets that mention Les éditeurs français et le prix des livres numériques | L'Extérieur de l'Asile -- Topsy.com

  3. Ah, vous mettez un lien vers Bibliosurf. Or, Bibliosurf n’est pas Bibliosurf, tout comme Le Furet du Nord n’est pas Le Furet du Nord quand il s’agit du numérique. Les deux, comme beaucoup d’autres, ne sont que des clients de la plate-forme Epagine, ils ne font que de vendre les mêmes e-books et dans les mêmes conditions que tous les clients d’Epagine (bibliosurf.epagine.fr, furet.epagine.fr, etc. etc. etc.). D’ailleurs, j’ai comptabilisé mon achat chez Le Furet du Nord comme un achat Epagine.

    • Je ne sais pas ce qu’il en est du Furet du Nord, mais la boutique ePagine de Bibliosurf dépend de Bibliosurf. Le premier fournit les outils clefs en main pour ouvrir un commerce de livrels, le second gère la boutique et les résultats viennent aussi arrondir son chiffre d’affaires, même si ePagine prélève au passage sa commission. Un peu comme les comptes Marketplace d’Amazon, où officient souvent des libraires. (C’est même grâce à Amazon.fr que j’ai découvert The Book Depository, qui est devenu assez rapidement ma principale source de livres papier en anglais.)

      • Faites l’épreuve suivante : cherchez un e-book sur http://www.epagine.fr. Essayez de l’acheter. Faites un nouveau compte. Epagine vous demandera de choisir une librairie au compte de laquelle cet e-book sera vendu. Je vous le répète :

        TOUS les sites «blabla.epagine.fr» vendent LES MÊMES e-books !

        (Moi, j’ai choisi Le furet du nord par hasard, parce qu’un ami avait acheté chez eux, mais habituellement j’essaye d’aller à la source — en ce cas-là, epagine.fr.)

        Mes sources d’e-books: http://tumblr.com/xz76t19jq

        • TOUS les sites «blabla.epagine.fr» vendent LES MÊMES e-books !

          Hum, non, désolée. Un exemple: les éditions Marabout ont récemment sorti quelques titres de la collection «Les guides des paresseuses» en numérique (avec un simple marquage, et non des DRM, d’ailleurs, bravo à eux) et ces livres sont disponibles sur epagine.fr mais pas (faites le test) sur bibliosurf.epagine.fr…

          • Un raison de plus de faire vos achats depuis la page principale http://www.epagine.fr ! Pardon, de rechercher les e-books désirés sur http://www.epagine.fr et puis de choisir un libraire lors de l’achat proprement dit.

            Ce que je voulais dire est qu’il n’y a pas de raison d’être fidèle à aucune des librairies qui utilisent la plateforme ePagine — aucune ne peut offrir davantage que leur « mère » ePagine !

            Quant aux « guides des paresseuses », j’ai bien recherché depuis http://www.epagine.fr, et lors de ma tentative d’achat, étant donné que « Le Furet du nord » n’offre pas cette collection, on m’a proposé automatiquement la librairie « D Livre » (que je n’en connais pas, mais je m’en fous). Le numérique c’est du numérique, je ne puis pas l’associer avec une boutique « brick and mortar ».

  4. Attendez: je suis fidèle à Immateriel parce qu’ils donnent des informations concernant la protection DRM ou le tatouage (selon le cas), et j’achète depuis Numilog quand celui-ci est la seule source pour un e-book, mais quand je sais qu’il y a quelque 40 libraires qui utilisent la même plate-forme ePagine, je ne vois pas quelle serait leur contribution individuelle — tout semble le mérite d’ePagine ! Alorsm, quand j’achète sur la plateforme ePagine, j’achète DEPUIS http://www.epagine.fr et je me fous des autres détails !

    • Pour différentes raisons, j’achète peu de livres numériques en français. Mais quand c’est possible, je préfère soutenir aussi Bibliosurf, dont je suis les aventures depuis plusieurs années et que j’apprécie pour diverses raisons. Ce n’est pas incompatible avec le soutien à ePagine, d’ailleurs, puisque le business de cette entreprise n’est pas seulement la vente de livrels, mais aussi et peut-être surtout la fourniture de boutique pour libraires.

  5. Les livres numériques sont beaucoup trop chers (-10%) par rapport à un livre papier livré à domicile.
    Que les nobles acteurs qui pensent beaucoup ne s’étonnent pas dans quelques temps de pleurer à cause des copies pirates.
    Ils avaient l’exemple des industries de la musique et du film et ils auront préféré l’aveuglement. Rendez-vous dans quelques temps braves gens !

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s