Archives de Tag: mariage

Les Noces alchimiques de Nicolas et Pernelle (nouvelle, et un aveu)

« Nenni, messire ! Je ne suis pas celle que vous croyez ! » (Ste Barbara, statue en bois médiévale, Paris, Musée du Petit Palais)

Vous ne trouvez pas qu’on a besoin de détente, vous ? Moi, si. Et ça tombe bien, j’ai récemment « publié » (plus ou moins) un texte distrayant – en tout cas, cela m’a bien amusée de l’écrire ! C’est le produit d’un atelier d’écriture auquel une amie m’avait conviée en décembre dernier, une « nuit de la nouvelle » où le but est d’écrire un texte entre l’heure du dîner et minuit. Enfin, minuit, il faut le dire vite, on nous a chassés vers 22h45… Chassés ? Eh oui : tout cela se passait à la médiathèque de Yerres (91), et le gardien avait hâte de rentrer chez lui ! Bref, nous avons dû terminer à la maison. Qu’à cela ne tienne, ça donnait plus de temps pour délirer… Pardon, peaufiner. Puis, ce printemps, j’ai reçu un fascicule (tiré à l’imprimante, on n’est pas chez Crésus) contenant les diverses œuvres produites. Mais vous savez ce que cela veut dire, n’est-ce pas ? J’ai bénéficié (indirectement, d’accord) des largesses de la mairie de Yerres, puisque l’association est hébergée dans un local municipal (la médiathèque) ! Je vais me dénoncer de ce pas !

Oh, une autre chose : le thème de l’atelier était « Mariage(s) », et si vous remarquez quelques tournures étranges, ce n’est pas un hasard, ce sont les mots et expressions tirés au sort qu’il fallait intégrer dans le texte, dans l’ordre ou dans le désordre… Oulipo, pas mort.

***

Les Noces alchimiques de Nicolas et Pernelle

par Irène DELSE

« Ma mie, de grâce, ne vous souciez d’enfants ni de famille ! J’ai moi-même assez de bien pour que nul ne puisse prétendre à raison que je vous épouse par matériel intérêt. Du ménage et de ses soins, nous n’auront cure, tant qu’une tendre dilection nous unira. Devant le Christ je l’atteste, et devant le monde ne craindrai jamais de le répéter : seul l’amour de vous m’inspire cette demande. Douce Pernelle, voulez-vous m’épouser ? »

Et elle dit oui, et mit sa main dans la sienne.

* * *
C’était en l’An de Grâce 1417, et maître Nicolas Flamel parcourait avec lenteur la rue des Écrivains, en revenant de ses dévotions à l’église Saint-Jacques, lorsqu’un jeune homme échevelé l’interpella tout soudain :

– Ha, maître, enfin je vous trouve !

Il ôta son bonnet, balayant presque le sol crotté (la réputation des rues de Paris n’était plus à faire) et fit tant de courbettes que le vieux Flamel n’eut pas le cœur de chasser l’impertinent. Encore un écolier qui essayait d’obtenir un réduction sur les textes que les maîtres de Sorbonne leur assignaient – ces godelureaux, comptaient-ils pour rien le travail des copistes ? L’atelier Flamel offrait des prix raisonnables, très raisonnables, même, au vu de la qualité. Et la boutique ne désemplissait pas, surtout en cette saison où la rentrée de l’Université rameutait les étudiants de tout le Royaume de France, même de toute la Chrétienté.

Maître Flamel soupira et s’appuya lourdement sur son bâton.

– Jeune homme, commença-t-il, si vous désirez un Aristote ou des Institutes à bas prix…

Mais le drôle, sans aucun respect pour le rang ni l’âge, l’interrompit :

– Maître, vous voulez m’éprouver, sans doute ! Non, ce n’est point vers les sciences profanes, qui n’effleurent que la surface des choses, que l’étude m’a mené. Longtemps, j’ai peiné sur les textes clefs de l’Alchimie, j’ai bûché Lulle, Trismégiste et Albertus Magnus. Je connais par cœur la Table d’émeraude, et la Turba Philosophorum n’a plus de secrets pour moi. Cependant, maître, vous n’ignorez point que ces textes sont souvent écrits dans un langage obscur, et que les exemplaires qui circulent sont souvent fautifs. Impossible pour un simple écolier de parvenir seul au Grand Œuvre ! Mais si, dans votre bonté, vous daigniez me permettre d’apprendre de votre exemple, de devenir votre apprenti, ô maître Flamel, vous ne le regretteriez pas ! Jamais il n’y eut apprenti aussi diligent, aussi désireux de bien faire que moi.

Le vieil homme se frotta les yeux. Sainte Vierge, on voyait de nouveaux fous chaque jour ! Cherchant à gagner du temps, il sortit de son gousset son pince-nez et le chaussa, scrutant à nouveau le visage de l’étudiant. Ce n’était pas un Parisien, c’était clair à son parler. Il devait venir du Berry, oui, probablement de Bourges. Par les temps qui couraient, avec la pauvre France coupée en deux entre partisans du Dauphin et ceux du Roi d’Angleterre, traverser ainsi les lignes pour venir dans Paris l’Anglaise, voilà qui dénotait chez cet illuminé une détermination hors du commun.

– Jeune homme… D’abord, quel est votre nom ?

– Jacques, pour vous servir !

– Jacques, soit. Écoutezmoi bien, Jacques. Je ne sais quelle mouche vous a piqué d’étudier l’alchimie, qui est science douteuse et suspecte, mais je puis vous garantir que je n’ai jamais touché à la moindre page de Trismégiste ni d’aucun de ces charlatans ! Non, non, ne m’interrompez point ! Sachez que je suis de ma profession écrivain public, que je tiens boutique au vu et au su de tous, et que l’Université de Paris m’honore de la charge de libraire-juré, par laquelle je suis rattaché à sa juridiction et non à celle du prévôt des marchands. Je suis bon paroissien, et j’ai plusieurs fois contribué à la réfection de l’église Saint-Jacques et du cimetière des Innocents. Tout cela fait de moi un tout autre personnage que le songe-creux alchimiste que vous semblez chercher, jugez-en !

L’étudiant le contempla d’un air déconfit.

– Pourtant, maître, votre réussite, votre fortune…

– Eh bien ?

– N’avez-vous point… N’avez-vous point trouvé la Pierre Philosophale ?

– La quoi ? Ha, la méthode pour changer les vils métaux en or ?

– Oui, oui, maître, vous voyez que…

– Je ne vois rien du tout ! Oui, la prétendue Pierre des Philosophes est de notoriété commune parmi les savants, hélas pour la réputation des bons philosophes, dont les textes subtils n’ont rien de commun avec vos bouilleurs de pots-au-feu alchimiques, qui effeuillez les manuscrits comme les petits enfants la marguerite ! Jeune homme, songez-y, par tous les Saints : science sans conscience n’est que ruine de l’âme. Laissez cela, et revenez à l’étude !

Le jeune homme tortillait son bonnet entre ses doigts, le visage figé, comme s’il avait déjà revêtu un de ces masques qui envahiraient la ville en Carnaval.

– Cependant, maître, on m’avait dit que votre fortune…

Maître Flamel soupira derechef. Jésus, Marie, et tous les Saints ! On abusait de sa patience, vraiment.

– Un homme ne peut-il s’enrichir autrement que par des œuvres magiques ? Les fruits du travail sont-ils vraiment tant dédaignés par cette génération ? L’argent pousse-t-il entre les feuillets des livres de cuisine alchimiques ?

Un silence s’ensuivit, interrompu soudain par les cloches de Saint-Jacques sonnant à la volée. Midi, déjà ! Sur ce, le vieil homme repartit, courroucé, en marchant sur le pied de l’étudiant au passage. Blanc-bec, va !

Dépité, celui-ci le héla encore, mais maître Nicolas n’en avait cure. La voix s’estompa peu à peu parmi le brouhaha de Paris :

– Maître, souvenez-vous de mon nom : Jacques, de Bourges ! Jacques Cœur ! Un jour, moi aussi… je serai…

Arrivé enfin chez lui, maître Nicolas Flamel fit un tour de l’atelier, par habitude plus que par besoin. Il fallait montrer qu’il était là, et maître chez lui.

Puis il monta à sa chambre et, tout doucement, ouvrit à part lui une petite cassette. Dedans se trouvait une couronne de fleurs séchées, un anneau d’or, quelques rubans aux couleurs passées.

Il ne pensait plus au jeune homme qu’il avait laissé dans la rue, la tête toujours farcie d’alchimie. Comme chaque fois qu’il contemplait ces reliques, il quittait le présent pour cet instant, quarante années auparavant, où dame Pernelle avait accepté sa demande en mariage. Et, comme un éternel fiancé, il murmurait :

« Ô, Pernelle, toujours je pense à vous. Oui, en ce moment, je pense à vous, qui m’avez enrichi plus que d’or, plus que toute Pierre Philosophale ne l’aurait pu. Si nous n’avons pas eu d’enfants, nous avons nourri et vêtu les enfants pauvres. De votre bien et du mien, nous avons bâti plus qu’une maison, nous avons agrandi et enrichi la maison de Dieu. Votre nom et le mien resteront toujours non seulement sur le parchemin, mais dans les prières des hommes et des femmes de bien. Ô, ma douce amie, départie depuis de cela vingt ans, toujours je pense à vous ! »

Publicités

Que risquerait un édile refusant d’appliquer une loi sur le mariage pour tous ?

Le président de la République n’est pas très prudent. Voilà-t-il pas qu’au lieu de rappeler, devant l’Association des Maires de France, que les élus de la République sont tenus de remplir leurs devoir sans discrimination de race, religion, sexe ou orientation sexuelle (un minimum, dans une démocratie moderne…), il propose à ceux qui ont des « problèmes de conscience » au sujet du mariage de personnes de même sexe de déléguer ça à un de leurs adjoints, exceptionnellement…

Juste auparavant, à 17h32, le discours élyséen comportait pourtant cette phrase :

Loi molle et République à géométrie variable ?

Ou, comme l’interprète en strict droit Maître Eolas, « simple rappel de la loi » en la matière ?

Capture d'écran : fil Twitter de @Maitre_Eolas

La loi est claire, même si elle est évidemment plus facile à appliquer à Paris qu’à Trifouilly-lès-Andouillettes… C’est ça aussi, la France.

En bref, le maire ou l’adjoint peut refuser sous différents prétextes de célébrer une union, quitte à laisser cela à un fonctionnaire municipal qui, n’étant qu’employé et non élu, n’a pas le choix en la matière. Le couple est marié, la municipalité n’est pas hors la loi et les consciences à la tendresse de petit pois sont sauves.

Cela fait penser à feu Baudouin, roi des Belges, qui avait « abdiqué » de facto pour une durée de 36 heures, afin de s’éviter de parapher une loi dépénalisant l’IVG… C’était il y a plus de vingt ans.

Il faudrait tout de même rappeler à ces messieurs-dames que leurs administré(e)s risquent de l’avoir mauvaise, s’ils font un peu trop blocage de la dernière heure pour une réforme qui devient de moins en moins révolutionnaire en ce 21e siècle où plusieurs pays européens (dont l’Espagne, pourtant monarchie catholique) ont déjà légalisé le mariage civil des personnes de même sexe, plus le Canada, l’Argentine, l’Afrique du Sud et plusieurs États des USA et du Mexique…

Et aussi que la liberté ne va pas sans responsabilité. La maire de Montauban, Brigitte Barège, peut en témoigner, elle qui avait été condamnée en juillet 2011 pour avoir empêché le mariage d’un couple franco-tunisien de sa commune. Verdict : obligation à la municipalité de célébrer l’union, plus dommages et intérêts.

On pourrait aussi demander son avis à Noël Mamère, qui avait, lui, célébré l’union de deux hommes en 2004 en sa qualité de maire de Bègles (Gironde) alors que ce n’était pas prévu par la loi… mais en profitant du fait que le Code civil ne spécifiait pas le sexe que devaient avoir les époux. Le TGI de Bordeaux avait cependant annulé le mariage au motif que le Code employait tout de même les mots « mari » et « femme », ce qui implique une différence de genre. Les Cours d’appel, puis de cassation, ont confirmé ce verdict.

Entre parenthèses, cela donne raison au site lemariagepourtous.info, qui explique qu’on peut très bien modifier le Code civil, la preuve, cela a déjà été fait à plusieurs reprises…

Ces « cas de conscience » des élus sont donc loin d’être de pures affaires personnelles : elles engagent la municipalité ; et celle-ci, en cas de manquement à la loi, en supporte les risques. On verra donc quelles priorités les maires feront passer en premier. En toute conscience.

Pourquoi il ne faut pas laisser dans les codes les lois obsolètes

Vous avez entendu parler de cette affaire, j’espère? Ces parents qui ont pu faire annuler le mariage de leur fils (qui, à trente ans, devait pourtant se croire adulte…) avec sa fiancée chinoise, en utilisant une loi millésimée de 1803. Vous avez bien le bonjour du Code Napoléon!

«Après avoir accusé Mandy de se marier pour obtenir des papiers, ils l’accusent désormais d’être une espionne au service du gouvernement chinois»

Charmant. J’imagine que cela va jeter un froid pendant le réveillon…

Cela dit, au-delà des relents de vieux racisme (le péril jaune, vous savez…) et d’affaires de famille bien épaisses, il y a une leçon à retenir de cette histoire.

Deux leçons, même. D’une part, que la soi-disant Patrie-des-Droits-de-l’Homme™ ferait bien de balayer devant sa porte en matière de droits humains et de lois scélérates avant d’essayer de faire la morale aux autres. D’accord, en la matière, on fait mieux que, disons, le Pakistan. Mais il faudrait peut-être songer à ne pas s’endormir sur nos petits lauriers, hmm?

D’autre part, c’est encore un cas où un peu de logique aurait permis d’éviter le drame. Et dans ce cas, d’une logique qui devrait crever les yeux du premier écrivain ou storyteller venu.

La logique narrative. Je pense à l’exemple qu’utilise l’écrivain de SF canadien Cory Doctorow pour critiquer les lois « anti-piratage » du genre Hadopi:

Read your Chekhov, people: the gun on the mantelpiece in act one will go off in act three. Allowing the MPAA to get SOC in your set-top box but « never planning on using it » is like buying a freezer full of chocolate ice-cream and never planning on eating it.

Traduction rapide:

« Relisez Tchékov, les gars: le fusil suspendu au-dessus de la cheminée, dans l’acte I, servira à tirer sur quelqu’un dans l’acte III. Permettre à l’industrie du cinéma d’installer un dispositif de contrôle dans votre récepteur télé mais « sans aucune intention de l’utiliser » c’est comme d’acheter tout un freezer de glaces au chocolat « sans aucune intention » de les manger! »

Pour les lois sur le mariage, c’est pareil. Tant qu’elles sont dans les codes, c’est pour qu’on les utilise. Et si on veut éviter les coups de feu, on enlève le fusil de dessus la cheminée.

P.S. Un commentaire m’apprend que Maître Eolas avait fait un billet là-dessus en novembre dernier pour expliciter le contexte juridique de cette loi, mais sans nous apprendre grand-chose sur le fond. (Et sa conclusion me semble un peu courte, pour quelqu’un qui peste régulièrement contre la façon dont les lois sont rédigées…)