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Mon beau miroir (nouvelle)

Peinture italienne classique : une femme reçoit une couronne

Le poids d’une couronne ne se mesure pas qu’en onces.

À part des romans, que sais-je faire ? Eh bien, par exemple, des nouvelles. Les deux années précédentes, j’avais publié ici le résultat des travaux d’un atelier d’écriture oulipien auquel je participe une fois l’an avec quelques amis, chacun s’efforçant d’écrire une nouvelle à partir d’une même phrase tirée au sort. Pour ne pas perdre les bonnes habitudes, donc, voici…

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Mon beau miroir

Par Irène Delse

To Sir Kenneth Branagh, with much appreciation.

Paris, 1422.

Un homme épouvantable entre et se regarde dans la glace. Ses sbires ne disent rien. Le sieur de Beauregard n’a pas coutume de tolérer les bélîtres, et ils ne sont pas friands de se retrouver sans emploi sur le pavé de Paris, ou assommés et jetés en un sac en Seine, comme les précédents maladroits en date.
Beauregard rectifie sa vêture une dernière fois. Il doit rencontrer ni plus ni moins que le souverain de France, qui est aussi celui d’Angleterre cette année-là. Beauregard n’est pas regardant quant au maître qu’il sert. Après Azincourt, la noblesse de France n’a pas vraiment de quoi faire la difficile – celle qui reste, car nombre de princes, barons et chevaliers, hier vifs, hardis, hautains, ont péri et dorment enterrés sous le gazon d’Artois.
Le monarque, il faut lui faire cette justice, préfère passer le temps dans ses bonnes provinces d’Anjou, de Normandie ou d’Aquitaine que dans la froidure et les brumes anglaises, où l’on ne peut avoir de bon vin qu’on ne le fît venir de France.
Une fois Beauregard entré, les hommes d’armes ne se relâchent point, à la grande inquiétude des domestiques du lieu. Ils jettent des regards de côté et d’autre, font cliqueter leurs armes et grincer leurs buffleteries de façon sinistre, jusqu’à ce que le maître d’hôtel ait la bonne idée de leur faire servir du vin. Un sbire abreuvé est un sbire content, c’est une vérité aussi sûre que les Évangiles.

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Dans la grand-chambre, le roi d’Angleterre, Henry, cinquième du nom, marche en long et en large en faisant craquer des noix d’une de ses mains puissantes, comme en se jouant. Il gobe tour à tour les noix et jette au feu les écales, où elles font jaillir des étincelles qui font éternuer ses chiens.
Dans son français un peu particulier, le monarque s’exclame :
— Ah, Bowrigarde, mon bon ! Qu’en est-il de l’arrivée de notre dame la reine ? Nos sujets français ont hâte de lui rendre aujourd’hui comme reine les hommages qu’ils lui rendaient hier comme princesse de France !
Le roi a un petit rire. Non content de lui avoir acquis pour de bon la France, sa victoire d’Azincourt, quelques années plus tôt, lui avait apporté en sus la main de la princesse Catherine, puisqu’il fallait qu’une noce vînt mettre un peu de baume sur l’orgueil blessé des vaincus. La nouvelle reine avait bientôt mis au comble la félicité d’Henry en lui donnant un fils. Dieu veillait sur les destinées de la maison Plantagenet !
— Sire, fit Beauregard, des estafettes sont venues ce matin de Calais, pour informer Votre Majesté de l’arrivée de la nef royale.
— À merveille ! Je te charge de tout arranger pour son entrée solennelle dans Paris. Ce sera sa première visite au Louvre depuis le mariage, il doit être plein de toiles d’araignées et de crottes de souris. Que l’on y mette bon ordre ! Même si ce vieux château ne sera jamais aussi riant qu’une de nos demeures des bords de Loire…
Beauregard se risqua à sourire lui aussi. On devait toujours encourager la bonne humeur chez un monarque. Puis il salua bien bas et sortit.

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La reine Catherine considéra avec ennui le reflet que lui renvoyait le miroir de Venise que sa dame d’atours lui tendait, orientant soigneusement la surface vitrée pour capter son meilleur profil – et tâcher d’éviter de trop montrer à sa maîtresse les premières rides qui étaient venues, l’hiver dernier, déparer son front blanc.
Catherine savait n’être point des premières beautés du royaume. On disait que son frère le dauphin, tout proscrit qu’il fût, se consolait avec des femmes galantes, les plus belles qu’on pût trouver… Grand bien lui fît. Catherine ne regrettait pas la petite ride qui s’était creusée entre ses deux yeux, ni ses joues pâlies, qui faisaient ressortir un peu trop la longueur de son nez. Ces signes de l’âge qui n’épargnait aucune créature étaient aussi le témoignage des souffrances qu’elle avait endurées lors de sa grossesse et de son enfantement. Elle avait bien cru y rester, mais elle avait mis au monde le fils qu’attendait tant le roi. Elle serait mère du prochain souverain de France et d’Angleterre, alors qu’elle n’aurait pu espérer, en tant que fille de France, que la main d’un monarque étranger, si haut fût-il. Elle aurait dû alors s’exiler au loin, en Allemagne ou en Flandre, ou dans cette Italie où bruissaient toujours les rumeurs de poison. Et la voici au contraire de retour sur la terre ancestrale, dans le château des rois ses aïeux.
— Votre Majesté, commença la dame d’atours, désire-t-elle passer passer sa pelisse de vair pour aller à la messe aujourd’hui ? Ou bien la cape de renard blanc ?
— Celle doublée d’hermine, voyons, Nicolette ! C’est une occasion solennelle.
La dame d’atour s’inclina et donna des ordres. Le grand coffre aux fourrures fut ouvert, et les chambrières se mirent à y fourrager en fronçant le nez, tant l’odeur des épices qu’on y avait mis pour les conserver était forte.
Catherine se détourna du miroir avec un soupir. Les glaces de Venise étaient plus belles et donnaient des reflets plus fidèles que les vieux miroirs d’argent poli. Ils montraient mieux le passage des ans, et l’expression du visage, aussi. Ce n’étaient pas ses rides qui chagrinaient Catherine, mais l’air de dureté qui semblait avoir figé ses traits, le pli amer de sa bouche. Où était la jeune princesse qui était montée en rougissant à l’autel en compagnie de son seigneur et maître le roi Henry ? Avait-elle disparu dans les brouillards de la Tamise, ou dans les responsabilités sans nombre d’une reine entourée de médisants et d’envieux ? Les devoirs d’une reine étaient sans nombre aussi, mais sa liberté de mouvement s’amenuisait jusqu’à disparaître.
Catherine dit au miroir à mi-voix, comme à un autre elle-même :
— Donc je possède le droit de me mirer, mais celui de rire s’est enfui, à moins que cela ne serve mon époux. J’ai le droit de porter les plus belles étoffes, mais tout est dicté par les bienséances, jusqu’au moindre détail. Croirais-tu, mon beau miroir, que ma première dame d’honneur a toute l’étiquette de cour notée dans un calepin ?
Le miroir ne répondit rien, bien entendu.

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Les cloches de Notre-Dame sonnaient à toute volée. Ce n’était pas tous les jours que leurs majestés honoraient de leur présence la bonne ville de Paris ! La nef de l’église était remplie des seigneurs et riches bourgeois dans leurs plus beaux atours, et le bas peuple se massait sur le parvis, où l’on jetterait tout à l’heure quelque menue monnaie pour que tous aient part à la fête.
Maître Rodolphe, le miroitier, était arrivé trop tard pour entrer dans la cathédrale, et se contenta de faire le pied de grue au dehors avec ses compères : Guillaume, l’aubergiste du Lion blanc, et don Alfonse, un voyageur venu d’Espagne que certains disaient alchimistes, d’autres magiciens, et quelques uns même, mahométan déguisé. Quoi qu’il en fût, Alfonse avait pris pension à l’auberge et payait son écot en bonne monnaie sonnante et trébuchante, invitant même souvent ses voisins à vider avec lui quelques bouteilles de vin d’Argenteuil.
Ce jour-là, sur le parvis, tandis que les archers du roi et les sergents de ville maintenaient un peu d’ordre dans la populace, maître Rodolfe retrouva Guillaume et don Alfonse avec grande agitation. Il avait une histoire incroyable à leur raconter :
— C’est pourtant vrai, mes bons amis, j’ai vu venir ma mort lorsque ce (il baissa la voix jusqu’à un murmure) messire de Beauregard est entré dans ma boutique et qu’il a demandé à voir la marchandise ! Comment, l’homme le plus craint de Paris, venir faire une emplette comme n’importe quel chaland ? Il avait ses hommes d’armes avec lui, et leurs mines atroces étaient plutôt faites pour le fond d’un bois ! Tremblant, je m’aventurai à demander ce que le noble seigneur désirait, bien entendu…
En raconteur exercé, il laissa tomber une pause. Guillaume et don Alfonse se penchèrent un peu plus vers lui.
— Alors, reprit Rodolphe, l’homme épouvantable me répond : Un miroir, tout simplement ! Un miroir de Venise. Et c’était tout ce qu’il voulait, en effet. Je mis tous mes soins à choisir le miroir, à m’assurer qu’il était de la taille et de la forme désirée, sans défaut aucun, et je le fis livrer par le plus sérieux de mes compagnons. Il n’était pas question, bien sûr, qu’une maladresse en chemin vienne abîmer ce miroir !
Les deux autres compères hochèrent la tête d’un air sagace, sentant bien que l’histoire n’était pas complète. Et en effet, après une nouvelle pause, le miroitier poursuivit :
— Mais le plus surprenant, mes amis, c’est l’adresse où il me dit de livrer. Devinerez-vous ? Non, même en cent ans, vous ne pourriez jamais l’imaginer ! Au château du Louvre, aux appartement de la reine.
Un hoquet de surprise non feint accueillit cette révélation. Ils s’étaient bien douté que le visiteur, homme de mains bien connu du roi anglais, venait pour le compte de son maître. Mais la reine Catherine ? C’était presque obscène d’imaginer ces deux-là ne serait-ce que parler ensemble.
— Ma foi, dit l’Espagnol, on dit bien que les femmes sont attirées par les miroirs comme le fer par la pierre d’aimant. Quand nous reprendrons enfin Grenade aux Maures, vous verrez que la reine très catholique n’aura rien de plus pressé que de garnir de glaces l’Alhambra !

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Le roi Henry ne jeta qu’un regard au nouveau miroir qui ornait la chambre de sa femme. Même s’il avait su que c’était là une nouvelle glace, qui remplaçait une précédente brisée, il n’aurait fait que hausser les épaules. Il n’accordait pas de crédit à l’histoire des sept ans de malheur. Sottises populaires que tout cela !
Il s’assit auprès du feu avec un soupir satisfait. Tout allait bien dans son royaume. Son fils était un joli bambin, plein de santé, et la reine, assez jeune pour lui donner des petits frères. Et le prétendant français, le piètre dauphin Charles, n’était le seigneur que d’un mouchoir de poche autour de Bourges et d’Orléans. Quel danger pourrait bien venir de là ?
Catherine, aussi charmante et docile qu’à l’accoutumée, vint lui porter de ses mains une coupe de vin chaud. Un ménestrel commença une chanson sur le preux roi Richard, que l’on nommait Cœur de Lion. Henry soupira d’aise.

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Dans un petit cabinet attenant, deux servantes pliaient des vêtements sous la surveillance de la dame d’atours. La solide Nicolette ne laissait à personne le soin de veiller aux affaires de sa maîtresse la reine. Tandis que les chambrières s’affairaient, cependant, elle s’approcha de la cheminée et tira des cendres une balle de tissu serrée. On n’avait pas fait de feu ici depuis des mois. Mais qui sait, demain, peut-être, on en ferait, et elle devrait trouver une autre cachette pour ces débris de verre compromettants…
Ce n’était pas, raisonna à part elle Nicolette, qu’elle crût vraiment à ces contes de bonne femme, mais on savait comment les langues trottaient, dans cette cour pleine de rumeurs… Mieux valait ne rien laisser au hasard.
Mieux valait ne pas laisser dire que la reine Catherine avait délibérément cassé son beau miroir de Venise, alors que les servantes étaient sorties. Nicolette s’était enhardie à demander, d’un ton enjoué, s’il plaisait à Sa Majesté de se défaire d’un méchant miroir mal poli – n’importe quoi pour tourner la chose à la plaisanterie. Oh, bien sûr, Sa Majesté pouvait avoir un mouvement d’humeur, mais mieux valait ne pas donner des signes d’instabilité. Outre la malveillance habituelle des courtisans, cela pouvait suggérer qu’elle avait hérité de la malencontreuse folie du roi son père, que l’on avait vu hurler comme une bête lors du déplorable incident du bal des ardents.
Mais la réponse de la reine avait été sibylline :
— Avec plaisir ou déplaisir, avait-elle dit, cela ne regarde que ma conscience.

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Dans sa boutique de la rue du Pont-Neuf, maître Rodolphe avait retrouvé sa routine quotidienne, derrière son comptoir de bois poli. Il ne pouvait s’empêcher toutefois de jeter des coups d’œil furtifs derrière les petits carreaux de verre épais de ses fenêtres à meneaux.
Il n’avait pas besoin de recevoir trop souvent de client comme le sieur de Beauregard ! Le miroitier avait espéré un moment que l’âme damné du roi Henry le paierait en bons francs d’or ou bonnes livres tournois, à tout le moins. On murmurait qu’il avait les coffres de son maître à sa discrétion. Aussi Rodolphe avait-il été bien déçu quand le sinistre individu était parti sur une vague promesse de lui faire tenir la somme due à la Saint-Martin… Presque au bout de l’an ! Hélas, que pouvait-on faire ? Beauregard avait le roi pour lui, c’est-à-dire la loi. Et il n’y avait pas apparence qu’on dût bientôt changer de monarque – rien pour déloger le lion anglais et ramener les fleurs de lys. Ainsi donc, au point de vue de la loi, il n’avait pas tort.
Le maître miroitier soupira une dernière fois et retourna à ses comptes.

FIN