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Contre le Sarkozistan, un petit Huron… et un gros succès Internet

Il y a un petit livre qui fait des vagues dans la Sarkofrance – ou « Sarkozistan », comme les habitués des éditos de Daniel Schneidermann doivent en avoir l’habitude – et devient mine de rien un succès public malgré le fait qu’il soit publié anonymement et auto-édité grâce à un prestataire uniquement établi sur la place d’Internet, j’ai nommé LePublieur.com.

Mieux: on dirait que les chroniqueurs littéraires en place commencent eux aussi à s’y intéresser! Voir par exemple ce billet de Pierre Assouline sur ces « Souvenirs effarés d’un Huron de retour du Sarkozistan ».

With a little help from my friends… online? Tiens, tiens.

Et il est intéressant qu’un livre qui décortique au scalpel les compromissions, copinages et autres liaisons dangereuses entre pouvoir et médias (sans parler du mélange des genres affaires privées/vie publique, ou intérêts économiques et pouvoir politique…) n’ait pas été publié, par choix de son auteur, chez un éditeur « normal ». Mais que ce soit au réseau, ce seul « ennemi » contre lequel le pouvoir n’ait « pas trouvé de discours convaincant ni de parade efficace » que l’ouvrage ait été confié.

Avec déjà 13000 exemplaires vendus, sans la presse ni les librairies. Vous avez dit alternative? Hmm.

Maljournalisme scientifique contre vaccin

Paniquez, braves gens! L’édition en ligne du Parisien (reprise dans les brèves de Rue89, où la section commentaires a vite fait de se transformer en réunion de cellule du parti anti-vaccins) ne faisait pas dans la dentelle, jeudi 26 août, en commentant un communiqué de l’Afssaps: «Six cas de maladie du sommeil chez des personnes vaccinées contre la grippe A»

C’est grave, docteur?

Dans ce cas, c’est surtout mauvais pour le journalisme. Et pour l’information du public en matière de santé.

D’abord à cause de la confusion que cet article entretient. Le titre parle simplement de «maladie du sommeil», ce qui évoque immédiatement la trypanosomiase africaine, une maladie parasitaire grave transmise par la fameuse mouche tsé-tsé. Le corps de l’article précise qu’il s’agit de cas de narcolepsie avec cataplexie, ou maladie de Gélineau, qui est une affection neurologique (c’est-à-dire du système nerveux) que l’on classe parmi les troubles du sommeil.

1) Premier point important: ne pas confondre la maladie du sommeil (une affection spécifique, infectieuse, très grave) avec les troubles du sommeil en général (variés, plus ou moins graves, d’origines environnementale et/ou génétique).

Et le Parisien n’est pas seul en cause. Le 26/08, d’autres sites, dont celui de France Info, titrait sur «le vaccin H1N1 contre la grippe provoquerait une maladie du sommeil»… Encore moins de précautions oratoires! Le conditionnel, seul rempart du doute raisonnable – un grand classique.

Le lendemain, 27 août, maigre amélioration: l’ensemble de la presse reprenait l’info de l’Afssaps (Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé), mais en évitant au moins la confusion narcolepsie/maladie du sommeil.

2) Ce qui nous amène au deuxième point qui me fait tiquer. Vous connaissez le sophisme «post hoc, ergo poster hoc»?

En français, cela veut dire à peu près: c’est arrivé après, donc c’est arrivé à cause de

Ici, le lien supposé par ce «après» concerne le vaccin contre le virus H1N1. Mais quelle est la solidité de ce lien? Rappel pas inutile, histoire de donner un ordre de grandeur du problème: 30 millions de personnes ont été vaccinées contre la grippe A (H1N1) en Europe entre 2009 et 2010. Aujourd’hui, les autorités sanitaires européennes réagissent à 22 cas de narcolepsie diagnostiqués chez des personnes vaccinées.

Parlons de cette maladie de Gélineau ou narcolepsie-cataplexie, justement.

Un autre média, 20 Minutes, a pris la peine d’interroger un spécialiste des troubles du sommeil, Jean-Michel Paquereau, de l’Institut national du sommeil et de la vigilance. Qui explique la chose suivante: cette forme de narcolepsie peut être déclenchée par la réaction de l’organisme à une agression microbienne, par exemple virale, lorsque le système immunitaire ne se contente pas d’attaquer le virus, mais produit des anticorps contre ses propres cellules. Si les cellules attaquées sont celles qui, dans le cerveau, jouent un rôle dans l’endormissement, cela peut expliquer les symptômes de ces patients. Ce serait donc un cas de réaction auto-immune.

Quel rapport avec le vaccin contre la grippe? Petit rappel: le rôle de ce vaccin est d’apprendre à notre système immunitaire à reconnaître rapidement l’intrusion du virus de la grippe, afin de mieux le combattre. Prendre le mal à la racine est plus efficace, et moins fatiguant pour l’organisme, que de devoir attendre que l’infection soit installée. Le vaccin contient donc forcément une (très) petite dose de particules virales – atténués ou inactivées, évidemment! (Pour certains types de vaccins, il ne s’agit même pas de virus entiers, mais de protéines de l’enveloppe du virus, car c’est grâce à ces protéines que nos globules blancs «reconnaissent» le virus comme corps étranger. Une sorte de passeport biométrique qu’on leur distribue pour reconnaître de dangereux terroristes, quoi.)

Dans le cas des produits mis en cause dans cette affaire de narcolepsie, il s’agit des vaccins Panenza®, de Sanofi-Aventis, et Pandemrix®, de GSK. Tous deux ne contienent que du virus inactivé, c’est-à-dire rendu incapable de se reproduire. (Avantage pratique: on ne risque pas d’attraper la grippe avec ce virus-là, même si on est très immunodéficient.)

Bref, théoriquement, il n’est pas totalement impossible que la rencontre avec la petite quantité de particules virales inactivées contenues dans une dose de vaccin anti-grippe ait pu suffire à déclencher une réaction auto-immune chez les quelques patients en question et que cet emballement du système immunitaire se soit traduit par une forme de narcolepsie… Mais est-ce probable?

Par précaution, l’Afssaps française et l’Agence européenne du médicament (EMA) ont décidé de lancer une opération de pharmacovigilance: les nouveaux cas de narcolepsie seront signalés aux autorités sanitaires et une enquête aura lieu pour déterminer si oui ou non les vaccins anti-grippe A sont en cause. En attendant, l’Afssaps rappelle (et à sa décharge, notons que le Parisien a aussi reproduit cette information) que cette maladie de Gélineau (narcolepsie-cataplexie) a beau être rare, on en compte tout de même normalement quelque 500 nouveaux cas par ans en France.

Donc, 500 cas en année normale, 6 de plus (peut-être) cette année? Hum. Avant d’accuser les vaccins, il est bon de savoir en effet savoir quelle est l’incidence normale de cette maladie. Ou sinon, chaque fois que quelqu’un qui a été vacciné contre quelque chose a un problème (peu importe qu’il y ait un lien ou non), on pourra clamer: «c’est arrivé après le vaccin, donc c’est à cause du vaccin»! Comme s’il n’y avait aucun autre facteur de risque au monde.

Enfin, si on craint les effets secondaires du vaccin, il ne faudrait pas non plus négliger ceux des virus…

Du côté de la Tribune de Genève, en mars dernier, on donnait la parole à la professeure Claire-Anne Sigriest, spécialiste de vaccinologie, qui expliquait que les infections virales (dont la grippe) font courir plus de risques de déclencher une réaction auto-immune que les vaccins, puisqu’une infection implique un nombre bien plus élevé de particules virales (si ça vous rend malade, c’est que vos cellules sont envahies…) et qu’il s’agit forcément de virus bien vivant, pas inactivé.

Donc, que l’on soit vacciné ou non, la rencontre avec un virus est de toute façon un facteur de risque pour le déclenchement de réactions auto-immunes, qui peuvent à leur tour provoquer le syndrome de Guillain-Barré ou la maladie de Gélineau… Bref, toutes maladies à propos desquelles – ô, ironie – les mouvements anti-vaccins jettent l’alarme…

Quand l’enquête de l’EMA sur ces cas de narcolepsie sera terminée et publiée, on saura si oui ou non le vaccin contre le H1N1 était en cause. Mais même si c’était le cas, il est dores et déjà évident, vu le nombre de cas observés, que l’effet ne peut être que faible. Et dans ce cas de figure, songeons-y: entre le risque d’attraper deux maladies, la grippe et la narcolepsie, ou bien la seule narcolepsie… On voit assez vite où est le moindre mal, non?

Quand Sarkozy et les Bogdanov jouent à Six degrés de séparation

Et hop! Encore eux? Hélas. Mais Arrêt sur images a la bonne idée, cette semaine, de mettre en ligne gratuitement leur dossier sur la dernière «affaire Bogdanov».

1) Pourquoi les deux frères rendent-ils furieux tant de scientifiques? (Parce qu’ils déforment beaucoup ce dont ils prétendent faire de la vulgarisation, et s’ingénient notamment à chercher des preuves «scientifiques» de l’existence de Dieu, comme si 2500 ans de philosophie occidentale n’avaient pas montré que c’était une quête futile. Et quitte également à propager certaines thèses non-scientifiques, proches du créationnisme.)

2) Sont-ils des journalistes ou des scientifiques? (Les deux, mon capitaine! Mais plus doués pour faire de l’audience que pour faire des recherches, manifestement. Et ils sont très bon aussi pour le plagiat…)

3) Ont-ils gonflé les chiffres de vente de leur dernier bouquin? (Apparemment, oui. Même l’éditeur n’en revendique pas autant qu’eux.)

4) Ont-ils raison de se plaindre d’être mis au pilori par des «jaloux» «sur Internet»? (Heu… La rançon du succès, vous connaissez? Ce genre de jérémiades fait un peu ridicule, quand on a ses entrées sur les plateaux télés. Et esquiver la critique sous prétexte que c’est publié sur Internet, voilà qui fait désordre quand on se veut scientifique.)

5) Et ont-ils vraiment passé leur thèse? (Oui, même si cela s’est fait un peu tard, et à grand peine… Et de toute façon, il y a thèse et thèse. Vous vous souvenez de celle d’Élisabeth Tessier?)

Et puis il y a la question des amitiés médiatiques… et politiques:

«Bien sûr, si France 2 a choisi Igor et Grichka Bogdanov pour créer cette «nouvelle émission scientifique», cela n’a rien à voir avec le fait que, comme le signalent les intéressés sur Pure People, ils travaillent depuis 2001, pour l’illustration sonore, avec un certain Pierre Sarkozy, fils de Nicolas. Sûrement que ça s’est trouvé comme ça…»

Le monde est petit. Et des amitiés avec les familles Sarkozy et Juppé ne sont certainement pas pour nuire à une carrière d’animateur télé…

(Pourquoi «six degrés»? Explications. Mais au fait, quel est le Numéro de Bacon des frères B.?)

Du complotisme, du créationnisme et de mes prétendues «bêtises»

Réponse à Jean Robin, qui m’accuse de «raconter des bêtises»… Il n’a pas dû apprécier que je parle à son sujet d’un basculement du côté obscur!

Terme trop fort? On en jugera. Je commentais un article d’Olcola à propos d’une vidéo où le journaliste donnait la parole à… Jean Staune, un de nos quelques spécimens de créationnistes à la française (version «dessein intelligent»).

Hélas, mon commentaire est dans la file de modération, le proprio de Coffee and Sci(ence) étant pour l’instant en vacances… Voici donc, ci-dessous, l’intégralité de ma réponse:

* * *

Jean, je ne vois pas quelles «bêtises» vous m’accusez de raconter. D’autant que vous semblez avoir compris de travers, ou lu trop rapidement, mon commentaire. Je n’ai jamais prétendu porter un jugement sur vos livres (même si j’ai suivi le lien donné par Oldcola et soupiré devant la collection hétéroclite de prétendus «débats interdits» que vous affichez dès la couverture – débats interdits sur la place de la France dans l’UE ou sur le réchauffement climatique, vraiment? Sur quelle planète avez-vous passé les dix dernières années?) mais témoigner de ce que j’avais pu voir, lire et entendre lors de l’affaire Thierry Ardisson, et après.

Il s’agit de débats qui ont largement eu lieu sur Internet, notamment sur le blog tenu à l’époque par l’équipe d’Arrêt sur images, mais aussi sur celui de Pierre Assouline et sur le mien, puisque je vous avais défendu quand Assouline avait censuré vos commentaires. J’espère que vous vous en souvenez? Et vous vous souvenez peut-être aussi que je vous avais rencontré dans un café près de St-Lazare pour discuter du possible témoignage d’un ancien collaborateur d’Ardisson, qui se trouve faire partie de mes connaissances. (La chose ne s’était d’ailleurs pas faite, cette personne préférant rester en dehors de la polémique.)

Il faudrait sans doute que je remette en ligne mon précédent blog pour pouvoir citer mon article. Mais je me souviens très bien, pour ma part, que dans Ils ont tué la télé publique, l’un des principaux reproches que vous faisiez à Ardisson (en plus d’avoir donné une tribune non critique aux complotistes du 11 Septembre) était de mettre en scène des conflits entre invités, en invitant des personnalités extrémistes et/ou promptes à s’énerver, et particulièrement à monter en épingle tout ce qui touche à Israël ou aux Palestiniens.

Que vous ayez analysé le fonctionnement de ce type d’émission est tout à votre honneur, et je n’ai jamais prétendu le contraire. Ni voulu laisser entendre que vous donniez dans les élucubrations d’un Thierry Meyssan!

Mais il y a plus d’une forme de conspirationnisme. Ce qui m’a mise mal à l’aise, dans les mois qui ont suivi notre échange à propos d’Ardisson, c’est que vous sembliez vous enfoncer peu à peu dans une sorte de syndrome du martyr médiatique, en multipliant les cas de prétendus «sujets interdits», où vous sembliez accepter sans guère prendre de recul le discours de gens qui se prétendent victimes d’ostracisme lorsqu’ils n’ont pas d’argument de fond à présenter. En répercutant par exemple sur votre blog, à un moment, la paranoïa d’un Maurice G. Dantec (le gars qui prétend qu’il est allé s’installer au Canada parce que la France serait trop accueillante pour les musulmans – mort de rire, vu que les exigences en matière d’intégration culturelle sont bien plus légères dans ce pays nord-américain, où le communautarisme n’est pas un gros mot!) ou en publiant en août 2006 un livre sur ce que vous appelez la «judéomanie», que vous définissez comme «Admiration outrée pour la communauté juive, qui génère de l’antisémitisme par retour de boomerang». Sans rire?

Ce faisant, vous commettez l’erreur que vous reprochiez naguère à Ardisson et autres «tueurs» de la télé publique: vous mettez dans le même sac l’influence de quelques intellos médiatiques (BHL, Finkielkraut) et le clientélisme des politiciens auprès du CRIF (en oubliant qu’il y a aussi un clientélisme similaire vis-à-vis des Corses, des Arméniens, des Pieds-noirs, des agriculteurs, de l’église catholique, et même des artistes), en amalgamant tout ça avec la réparation d’une injustice historique, avec la reconnaissance tardive, sous Chirac, du rôle de l’administration française dans la déportation des juifs pendant l’Occupation. Vous montez tout cela en épingle en croyant y voir une entreprise systématique de «sacralisation» des juifs, comme si le lobbyisme du CRIF était à mettre sur le même plan que le rétablissement des faits historiques! Au final, vous agissez comme les complotistes qui voient des manipulations occultes partout, pour qui tout événement néfaste est dû à la volonté de ceux qui tirent les ficelles en coulisse.

Pour Jean Staune et la prétendue «absence de débat» sur «l’évolution non darwinienne», il faut s’entendre: ce que la majorité des biologistes refusent comme non-scientifique, c’est la tentative d’introduire des thèses créationnistes (y compris le «dessein intelligent») dans leur discipline, pas les débats sur la façon dont se produit l’évolution. Les biologistes discutent en permanence des rôles respectifs joués dans l’évolution par la sélection naturelle et par d’autres mécanismes, notamment la dérive génétique. (Googlez ce terme pour voir.)

Une bonne idée aussi serait de lire, ou relire, ce qu’écrivait déjà S. J. Gould sur le sujet il y a vingt ans: les arguments des tenants du «dessein intelligent» et consorts n’ont guère changé depuis. Il s’agit encore et toujours de faire passer pour «scientifique» leur idée préconçue du rôle nécessaire d’un agent surnaturel dans l’évolution, qu’il s’agisse d’un Créateur ou d’une nébuleuse «force» qui dirigerait mystérieusement l’évolution vers son pinacle supposé, l’espèce humaine. Cette conception, hélas pour eux, est largement dépassée, car elle ne colle guère à ce que l’on sait du monde naturel: l’évolution est buissonnante, pas disposée sur une «échelle» de perfection; et la sélection naturelle continue toujours, y compris dans l’espèce humaine.

Bref, prétendre que les scientifiques refusent le débat sur l’évolution darwinienne, c’est soit enfoncer une porte largement ouverte (ben oui, ils refusent d’accorder le statut de science à des idées religieuses…) ou bien avaler tout cru le discours des néo-créationnistes.