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Pourquoi il ne faut pas laisser dans les codes les lois obsolètes

Vous avez entendu parler de cette affaire, j’espère? Ces parents qui ont pu faire annuler le mariage de leur fils (qui, à trente ans, devait pourtant se croire adulte…) avec sa fiancée chinoise, en utilisant une loi millésimée de 1803. Vous avez bien le bonjour du Code Napoléon!

«Après avoir accusé Mandy de se marier pour obtenir des papiers, ils l’accusent désormais d’être une espionne au service du gouvernement chinois»

Charmant. J’imagine que cela va jeter un froid pendant le réveillon…

Cela dit, au-delà des relents de vieux racisme (le péril jaune, vous savez…) et d’affaires de famille bien épaisses, il y a une leçon à retenir de cette histoire.

Deux leçons, même. D’une part, que la soi-disant Patrie-des-Droits-de-l’Homme™ ferait bien de balayer devant sa porte en matière de droits humains et de lois scélérates avant d’essayer de faire la morale aux autres. D’accord, en la matière, on fait mieux que, disons, le Pakistan. Mais il faudrait peut-être songer à ne pas s’endormir sur nos petits lauriers, hmm?

D’autre part, c’est encore un cas où un peu de logique aurait permis d’éviter le drame. Et dans ce cas, d’une logique qui devrait crever les yeux du premier écrivain ou storyteller venu.

La logique narrative. Je pense à l’exemple qu’utilise l’écrivain de SF canadien Cory Doctorow pour critiquer les lois « anti-piratage » du genre Hadopi:

Read your Chekhov, people: the gun on the mantelpiece in act one will go off in act three. Allowing the MPAA to get SOC in your set-top box but « never planning on using it » is like buying a freezer full of chocolate ice-cream and never planning on eating it.

Traduction rapide:

« Relisez Tchékov, les gars: le fusil suspendu au-dessus de la cheminée, dans l’acte I, servira à tirer sur quelqu’un dans l’acte III. Permettre à l’industrie du cinéma d’installer un dispositif de contrôle dans votre récepteur télé mais « sans aucune intention de l’utiliser » c’est comme d’acheter tout un freezer de glaces au chocolat « sans aucune intention » de les manger! »

Pour les lois sur le mariage, c’est pareil. Tant qu’elles sont dans les codes, c’est pour qu’on les utilise. Et si on veut éviter les coups de feu, on enlève le fusil de dessus la cheminée.

P.S. Un commentaire m’apprend que Maître Eolas avait fait un billet là-dessus en novembre dernier pour expliciter le contexte juridique de cette loi, mais sans nous apprendre grand-chose sur le fond. (Et sa conclusion me semble un peu courte, pour quelqu’un qui peste régulièrement contre la façon dont les lois sont rédigées…)

Grand débat littéraire : Chacun-ses-goûts contre Best-seller-vite-torché (XLXIIe édition)

C’est dur à croire, et pourtant… Je me suis retrouvée prise sur Facebook dans une chaude controverse à propos de Marc Lévy. Ou plutôt à propos des jugements de valeur en littérature en général, et du bien-fondé de l’expression « mauvais goût » appliquée à un best-seller en particulier.

(Oui, d’accord. Je cherche les problèmes, là. Et je fréquente sûrement trop Facebook. Mais le moyen de faire autrement. C’est quasiment le seul endroit en ligne où je peux discuter avec certains de mes amis… De vrais amis.)

Bref, en réagissant aux « suggestions » générées automatiquement à mon intention sur la page d’accueil (le spam institutionnel, quoi), je poste :

Et vlan ! Que n’avais-je pas dis là.

Réaction d’une Facebookienne et écrivaine :

même si je ne suis pas fan de cet auteur, cela voudrait dire que 20 millions de lecteurs ont mauvais goût ^^ je n’approuve pas ce côté réducteur.
Tu n’aimes pas, point 😉

Et un Facebookien (qui lui aussi écrit) de renchérir :

Sans parler de qualité ou de goût, il semble répondre à une demande du public. C’est déjà très appréciable. En dehors de ça, je n’ai pas d’avis… 😉

(Petite remarque au passage : je suis frappée par la façon qu’ont ces commentateurs de ne pas s’engager, d’éviter tout jugement ou même expression d’un avis personnel. Mais dans ce cas, pourquoi intervenir pour critiquer mes opinions ? S’ils suivaient à fond leur logique et pensaient vraiment qu’un avis en vaut un autre, ils me laisseraient penser ce que je veux. Non ?)

Là, forcément, je dis tout le mal que je pense de l’argumentum ad populum, ou raison de la majorité :

Désolée, mais l’argument de la popularité n’est pas valide. L’homéopathie aussi est populaire, ça ne veut pas dire qu’elle marche…

Quand je parle de la qualité ou non d’un livre, me répondre que ça se vend bien et que des tas de gens le lise[nt] est sans doute intéressant du point de vu d’une étude de marché, ou de la sociologie de la culture, mais cela n’a *strictement* rien à voir avec les jugements que l’on peut porter dessus au plan artistique. Pour reprendre mon parallèle avec l’homéopathie (ou l’astrologie, s[i] on veut) : c’est une pratique courante, que beaucoup de gens trouvent agréable et qui sert de base à une industrie florissante, mais cela ne dit strictement rien sur le contenu des petites pilules (ou la vérité des horoscopes).

(Je corrige entre crochets mes horreurs de frappe. Réseaux sociaux, laboratoires de la mal-langue.)

S’ensuit un vaste débat, pendant mon absence, sur la possibilité ou non de porter un jugement sur un livre, et sur le poids à accorder aux jugement des autres. Assaisonné de quelques interventions tranchantes et d’envois de fleurs.

Comme lorsque arrive une éditrice qui n’a pas sa langue dans sa poche :

Désolée, votre culture littéraire [celle d’une personne qui venait de dire qu’elle avait aimé Si c’était vrai « mais pas les autres »] est insuffisante pour comprendre pourquoi vous avez lu une daube. Maintenant, tout le monde n’a pas de culture littéraire, tout le monde n’a pas les capacités de faire la différence entre une œuvre littéraire et une historiette racontée. Tant mieux pour vous si vous avez aimé, personne n’ira vous le reprocher. Par contre vous [s’adressant aux gens qui ne veulent pas aller contre la sanction du marché], et tous les autres à nous faire ce genre de réflexion particulièrement gonflante et pompante, tâchez de comprendre que ce serait bien d’assumer votre mauvais gout au lieu de faire la morale à deux sous lorsque quelqu’un a un avis qui ne vous plait pas sur la question.
Zut à la fin, quoi, ras le bol.
S’ensuivent des réponses assez classiques, quoique sur un ton fort soft, par contraste : les autres intervenants ne manquent pas de déplorer un tel « élitisme » et conseillent (perfidement…) à la contradictrice de lire Matin brun comme remède à la « pensée unique ». (Mais qu’est-ce que cette expression déjà passe-partout vient faire là ? On ne sait plus ce que n’importe quoi veut dire, là.)
Sur ce, le temps passe (il n’a rien d’autre à faire), je me reconnecte et essaie de me dépatouiller avec le résultat.
Disons que je remets mon grain de sel. Avec l’avantage d’avoir pu cogiter entre temps. J’essaie de varier les métaphores (en songeant au problème des « bruits » ou filtres de la communication) et surtout de distinguer entre les différentes choses que l’on peut dire en jugeant un livre ou son auteur :
[D]ire qu’un livre de Marc Levy est à un bon roman ce qu’une barquette du rayon light de Carrefour est à un repas savoureux, c’est juste reconnaître qu’on ne lit pas tous de la même façon. Pas plus qu’on [ne] se nourrit de la même façon. Le tout-prêt-facile-qu’on-mange-vite-qui-reste-pas-sur-l’estomac, ça dépanne, mais ça ne remplace pas la cuisine. Après, à chacun de décider si ça vaut la peine ou non d’éduquer ses papilles. Je ne force personne, mais je n’irai pas non plus prétendre qu’il n’y a pas de différence, quand il y en a.

[…] souviens-toi, un  jugement sur la *valeur littéraire* d’une œuvre n’a rien à voir avec un jugement *moral*. […] Les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits, mais cela n’implique pas qu’on doive dire amen à tout ce qui se publie. Ou alors, on s’interdit de comprendre la richesse et les nuances de la littérature. Apprécier un bon livre, c’est aussi pouvoir dire qu’on en retire plus que de la lecture d’autres livres, plus légers ou bâclés, ou d’intérêt anecdotique ou nombriliste, ou encore fabriqués à la chaîne en appliquant une formule de best-seller.

Hélas, hélas. La plupart des combattants s’étaient lassés, ou bien je les avais fait fuir avec ces distinguos. (Facebook – allez, la Toile… – est aussi un haut lieu du déficit d’attention.)

Last but not least, le dernier participant finit par invoquer la réponse qui tue :

Tout ceci est subjectif.

Aaargh.

Et c’est là que je bénis le Net de m’avoir fait découvrir, il y a peu, les Lois de Wiio (du nom du Finlandais, Osmo A. Wiio, chercheur en communication humaine), dont la première dit simplement :

Communication usually fails, except by accident.

(La communication échoue le plus souvent, sauf accident.)

À classer dans les grandes annales du pessimisme lucide avec les lois dites de Murphy et de Sturgeon.

Je vous laisse le soin de voir comment elle s’applique à la présente situation.